UNE PAGE D'AMOUR
fallait d'autant plus se défier d'Une Page d'amour que, dans la pensée du maître, Une Page d'amour est un roman chaste. Or, quand M. Zola se mêle d'être chaste, c'est terrible. On le voit bien ici. On l'a vu pareillement dans le Bonheur des 'dames et dans le Rêve. M. Zola ne nous laisse vraiment pas assez ignorer les raisons physiologiques de la bonne santé morale de Denise et de l'exaltation religieuse d'Angélique. N'est pas chaste qui veut. M. Zola est condamné à l'impureté. Ses vierges sont des lis sanglants et trop visiblement soumis aux lunaisons.
Et puis, dans celte idylle neurasthénique d'Une Page d'amour^ il y a une chose que M. Sam son ne pouvait transporter dans sa pièce : il y a Paris; il y a le panorama de la grande ville vue des hauteurs duTrocadéro, à toutes les heures du jour, par toutes les saisons et par tous les ciels. Hélène Grandchamp est courageuse, incertaine ou défaillante, selon la façon dont est éclairé le dôme des Invalides, suivant que la façade de lEcole Militaire est gris sale ou gris-perle, suivant qu'à l'horizon le Panthéon est mauve ou paraît en pain d'épice, et suivant que la Seine est couleur d'émeraude, couleur de marne ou couleur d'étain. Ces descriptions, dont la moindre déborde sur dix pages d'imprimé, sont restées fameuses. On les admire beaucoup, sans toujours les avoir lues. Je crois que ce qu'on admire au fond, c'est l'étrange effort dont elles témoignent.
C'a été l'une des plus grossières erreurs littéraires
de ce temps, de confondre l'énuméralion des partieavec la peinture, de croire que la juxtaposition interminable de détails, même pittoresques, peut finalement « former tableau », nous rendre sensibles les vastes spectacles de l'univers physique. En réalité, une description écrite ne se compose el ne s'ordonne dans notre esprit que si l'impression des premiers traits dont elle est formée se prolonge et retentit assez en nous pour que nous les puissions rejoindre aisément à ceux qui la complètent et la terminent. Bref, un morceau descriptif ne vaut que si nous pouvons en retenir et en embrasser à la fois tous les détails. 11 faut que ces détails coexistent tous dans notre mémoire, comme ceux d'une toile peinte coexistent sous notre regard. Cela devient presque impossible, quand la description d'un objet déterminé comporte un quart d'heure de lecture. Plus elle s'allonge, et plus elle s'obscurcit. Les traits particuliers s'effacent et s'oublient à mesure qu'ils nous sont présentés ; et c'est ici qu'on peut dire que les arbres empêchent de voir la forêt. Toute description qui dépasse cinquante lignes cesse d'être clairement perceptible à un esprit de vigueur moyenne. On n'a plus alors qu'une série de peintures partielles dont la succession fatigue et accable.
Il est vrai que, dans les livres de M. Zola, cet accablement même nous fait sentir, je ne sais comment, la force du peintre. De cette énorme juxtaposition de détails, que leur multiplicité même rend
indistincts et confus, une lueur s'échappe çà et là, qui se reflète sur les paragraphes compacts, ainsi qu'un éclair sur des pans de muraille; et le travail que M. Zola a fait sur les choses pour les décrire (car il choisit et résume, après tout, malgré qu'il en ait), nous le refaisons nous-mêmes sur ses descriptions.
Mais revenons au drame de M. Charles Samson. Tout compte fait, il reste intéressant. Le premier acte a un vrai charme d'intimité ; le second papillote agréablement; le rendez-vous de la petite M™^ Deberle avec Matignon dans le salon rose est de bonne comédie; et quand, au troisième acte, le docteur, apprenant la maladie de la petite Jeanne, se retrouve subitement médecin et oublie qu'il est amoureux, c'est là, à coup sûr, une très juste et saisissante indication, que je voudrais seulement un peu plus poussée.
Ce qui ressort le plus clairement de la représentation des Drames sacrés, au Vaudeville, c'est que M. Eugène Morand est un élève très habile des « quattrocentistes », M, Jusseaume un très ingénieux décorateur, et M. Albert Carré un directeur très « artiste », ce que l'on savait déjà.
Je m'étais tu obstinément sur la Passion de la Bodinière et sur la Passion de l'ancien Âlcazar. Ce
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silence était une opinion. Il n'a pas fallu moins que les artifices réunis de MM. Jusseaume, Morand, Carré •et Charles Gounod, pour endormir en moi de vieux •■• scrupules très mystérieux, mais d'autant plus tenaces que je n'en saurais rendre compte que par un assez grand effort de réflexion. Ces scrupules survivants, cette gène que me donne l'Ëvangile mis en vers parnassiens et livré aux bouches d'interprètes éminemment profanes, il semble qu'une foi vive serait seule capable de les justifier, et c'est pourquoi je ne les confesse qu'avec hésitation. Cédé-je ici à de trrs anciennes impressions d'enfance et d'adolesccnco. restées intactes au plus profond de moi-même, et peut-être à mon insu ? ou simplement à d'importuns ressouvenips du commandant Laripète et de Cadet- Bitard? Soupçonnerais-je par hasard la sincérité religieuse des heureux auteurs de Grisélidis ? Ce soupçon est très probablement injuste ; mais j'avoue que, partout ailleurs qu'au Vaudeville, j'aurais eu peine à m'en défendre.
Une chose encore qui, si je ne m'étais surveillé, eût contribué à me rendre suspecte la piété de MM. Silvestre et Morand ( à tort, je le reconnais, car on peut être pieux par instinct et hérétique par ignorance), c'est le peu de sûreté de leur orthodoxie. Cela apparaît dès le prologue, où Fra Angelico, dans son clair couvent de Fiesole, s'applique, nous dit-il, h dérouler sur les murs « la' légende du Christ » ? La légende ? Je sais bien qu'on appelle la Vie des Saints
« la Légende dorée » et peut-être les auteurs s'en sont-ils souvenus. C'est égal, cet archaïsme m'inquiète, et plus d'un détail me fait craindre ensuite que MM. Silvestre et Morand n'aient eu la singulière étourderie d'employer ce mot de « légende » au sens courant et vulgaire. M. Homais non plus n'hésiterait pas à dire : « la légende du Christ ».
Donc, les tableaux qu'on va nous montrer, ce sont les fresques animées de Fra Angelico. Les pieux versificateurs ont parfois prêté à ce saint moine des idées qui le surprendraient fort.
Au premier tableau, nous sommes à Nazareth, dans le jardin de la Vierge. M"* Yahne apparaît, dans un tronc de figuier, à M"* Thomsen, et lui annonce qu'elle enfantera le Sauveur. Voilà qui va bien. Mais j'ai vraiment peur que, au tableau suivant, le mystère de la Nativité n'ait été réduit à une historiette un peu étroite. M"* ^anlaville est désespérée d'avoir perdu son enfant. MM. André Michel et Peutat, déguisés en bergers, essayent vainement de la remonter ; elle blasphème et accuse Dieu. Alors Peutat lui dit : « Regarde ». La toile du fond s'éclaire, et M"* Thomsen élève une poupée articulée dont les bras et les mains marquées d'une petite tache rouge s'étendent sur une croix lumineuse. D'où il appert que le Christ est spécialement venu au monde pour consoler M"* Sanlaville. Quelquesuns ont jugé que cette conception manquait peutêtre d'ampleur.
Puis, sur une terrasse florentine, c'est Hérodiade, son mari Ântipas et quelques seigneurs Renaissance. Hérodiade est charmée que sa fille ait obtenu du roi la décapitation de Jean-Baptiste. Le bourreau apporte la tête sur un plat. Salomé le suit. Elle explique (telle la Pauline de Polyeucte, mais c'est ici plus imprévu) que la mort du saint lui a révélé la vérité et qu'elle s'en va faire pénitence dans la solitude. MM. Morand et Silvestre ont une extrême facilité à convertir les gens. (Nous en verrons d'autres exemples.) Ce sont de bien bonnes âmes. Ils interprètent la loi de pardon avec une sentimentalité et une veulerie « bien parisiennes » .
Et, dès que la tète de Jean-Baptiste a étéposée sur la table, crac ! un ressort a joué, et la tète s'est auréolée d'un cercle de lumière électrique...
Je voyais approcher avec terreur la scène de Jésus et de Madeleine. Je redoutais quelque marivaudage romantique. Je me souvenais du vers ineffable de M. Armand Silvestre :
Je ne plains pas Jésus : les femmes l'ont aimé.
Mais les auteurs se sont méfiés, de quoi je les félicite grandement. Madeleine, entourée de seigneurs à toques florentines, se vante de mettre dans sa poche ce jeune prophète galiléen, ennemi des jeux et des ris. Là-dessus, Mirelet fils, c'est-à-dire M. Mayer (vous le rappelez-vous dans V Ecole des veufs ?), c'est-
à-dire Jésus, cheveux roux et robe blanche, passe au fond du théâtre, suivi de ses disciples. Il leur récite quelques paragraphes, — imparfaitement mis en vers français, — de son Evangile. Madeleine écoute; elle est toute saisie; sans rien dire, elle arrache sa couronne de roses et se précipite, extasiée, à la suite de Jésus. Cette scène muette est de beaucoup la meilleure de Touvrage, soit dit sans nulle raillerie.
Un coin de Jérusalem, le jour des Rameaux. Trois belles personnes exécutent une danse du ventre — d'ailleurs tempérée — dont l'objet est de nous ragaillardir. Puis Jésus s'avance entre deux haies de curieux agitant des palmes. Il avise les enfants qui sont là, et dit :
Laissez venir à moi jusqu'aux petits enfants.
Ce « jusque » est un bien beau contresens. Un autre poète avait dit avant M. Armand Silvestre :
Laisse.^ venir à moi les petits enfants blonds,
ce qui était désobligeant pour les bruns et les châtains. Il se pourrait que le texte de l'Evangile fût le meilleur.
Le décor du « Jardin des Oliviers », qu'il faut aller voir, me paraît le chef-d'œuvre de M. Jusseàume. Il suiTiraitàfaire pardonner à M. Morand quelques-uns des vers de M. Silvestre. Mirelet fils, dans une lu-
mière de bengale, y profère maintes choses hardies, propres à étonner les théologiens. Il est dévoré de doutes. Il ne craint pas de dire :
Mon Père, apprenez-moi du moins pour qui je meurs.
Il parle aussi, en charabia hugolesque, du « réveil auguste de TldéeB.Nous avions déjà vu, dans le Christ aux 0/iuiers, de Vigny, un Jésus-Hamlet, et même quelque peu nihiliste. Le morceau, si j'ai bonne mémoire, n'était pas mauvais. Je le relirai.
Après cet audacieux monologue, la généreuse hétérodoxie de MM. Silvestre et Morand ne connaît plus d'obstacles. Ils suppriment carrément le baiser de Judas. Au moment où M, Grand s'approche, M. Mayèr lui dit : « J'ai à te parler ». Il éloigne les curieux et reprend : « Pourquoi me trahis-tu ? » Judas répond, ou à peu près : « Parce que tu mens et que je te hais », et il objecte le mal et la souffrance où l'univers est en proie, Mayer réplique par l'annonce d'un monde que Tamour aura renouvelé. 11 ajoute : « Et maintenant, baise-moi ». Mais Judas n'ose plus, il est converti, comme l'a été tout à l'heure Salomé, comme Barabbas le sera dans un instant. Evidemment, nos deux lyriques sont « pour que tout aille bien ». Et c'est Jésus qui se livre luimême aux soldats.
Pendant le jugement. M"* Anglochère, déguisée en Vierge âgée, converse avec M"« Malvau (Marie Madeleine], derrière le palais du procurateur romain.
La Vierge ouvre ses bras à la courtisane repentie, en disant ce vers, qui appartient à l'espèce des beaux vers, très différents des bons :
Je l'ai fait naître au monde : il t'a fait laître au ciel.
(Ne cherchez pas quel secret rapport d'idées peut bien relier ces deux hémistiches dans la pensée de M"® Anglochère.) Soudain, nouveau truc : la toile de fond s'illumine et le paisible jardin de Nazareth apparaît rouge de sang.
Huitième tableau : Des arbres, qui ont vaguement des formes humaines, gourmandent le bûcheron qui vient abattre du bois pour faire le gibet. Le bûcheron recule, impressionné. Les deux vaillants poètes pousseraient-ils le désir de tout arranger et l'humanité boulevardière jusqu'à supprimer le crucifiement ?
Non; car voici, groupés sur les murailles de la ville, des curieux qui, de loin, assistent au supplice... Reste maintenant à convertir Candé, je veux dire Barabbas, après Salomé et Judas. Ça ne traîne pas. Au moment où, « tout étant consommé », le ciel, comme dit Molière, s'habille en scaramouche (expression tout à fait convenable à un ciel de théâtre), et se raye presque aussitôt de lueurs sanglantes, Caùdé, retourné, déclame un article de la Libre Parole, à quoi il coud divers propos qui rappellent ceux de Barabbas dans la Fin de Satan. Seulement, chez Hugo, c'était plutôt mieux.
Dernière image : le tombeau de Jésus, creusé dans un roc. M"« Malvau et M. Candé, — non plus sous la souquenille de Barabbas, mais bien mis cl rasé de frais, ce qui signifie sans doute l'humanilé régénérée, — se rencontrent près du tombeau, el échangent quelques strophes. Puis Mirelet fils apparaît en habit de gala, au haut du rocher, entre deux jeunes comédiennes qui balancent des encensoirs.
Mais pourquoi, à propos de lEvangile, ces tableaux-là, et non pas d'autres ? Je nen sais absolument rien ; les auteurs non plus.
Un bon catholique me disait : < Il y manque un tableau essentiel : celui de Jésus chassant les vendeurs du temple ». Heureusement pour le Vaudevill* les bons catholiques se font rares. La religiosité de MM. Silvestre et Morand est tout à fait à la mesure des femmes du monde, et pareillement des bourgeoises, et très exactement appropriée à leurs besoins spirituels. Ce qui m'a offensé les laissera bien tranquilles et peut-être même les édifiera. Elleviendront en foule à ces fantaisies sur l'Evangile, et feront ainsi très agréablement leur semaine sainte ; car les vers des Drames sacrés sont harmonieux et fleuris; car elles aimeront ceux mêmes que jai cités et cet autre qui me revient et que Candé cri<' ù Mayer :
Monte plus haut les cœurs, jette plus bas les chaînes, et tous les vers qui ressemblent à celui-là ; car les
décors sont le délice des yeux ; car la musique de M. Gounod est religieuse et belle; car, si j'ai pu dire que ces mysticailleries en christocale (pardon !) me rendraient vollairien et me feraient trouver du charme à la Pucelle ou à la Guerre des dieux, c'est une vivacité que je regrette.
Grand-Théatre : Pêcheur (Vlslande, pièce en cinq actes, neuf tableaux, tirée du romande M. Pierre Loti par MM Pierre Loti et Louis Tiercelin.
Vaudeville : Flipote, comédie en trois actes, de M. Jules Lemaître.
27 février 1893
On parle, du moins dans les contes, de certaines essences merveilleuses , tellement pénétrantes qu'une goutte versée suffît à parfumer une chambre. C'est l'âme de milliers et de milliers de roses enfermées dans un flacon. Supposez que l'on répande ce flacon sur la poussière d'une place publique, et vous aurez une idée assez juste de ce qu'on a fait de ce délicieux livre de Pêcheur d'Islande, en le transportant au théâtre. Certes, un peu du roman de Pierre Loti a survécu, et, pour parler comme l'ardente Desbordes-Yalmore, on en peut encore respirer, dans la salle du Grand-Théâtre, « l'odorant souvenir ». Mais ce n'est qu'un souvenir, en eflfet.
Apres tout, c'est bien quelque chose. Même dans
cette sorte de dispersion et d'évaporalion de ce qui faisait le charme du roman, nous avons continué de sentir et d'aimer Tème de Pierre Loti. C'est une âme délicate et profonde, mélancolique et sensuel!»'. C'est aussi une âme ombrageuse, je le sais. J'avais, il y a déjà sept ou huit ans, (comme le temps passe!) lâché d'exprimer ma tendresse pour l'auteur du Mariage de Loti, du Roman d'un spahi et de Mon frère Yves, et je crois qu'il en avait été touché. Or, l'an dernier, quand il fut nommé à l'Académie, j'écrivis sur lui, pour l'en féliciter, un article que vous n'avez pas lu et qui parut dans le journal l'Eclair. J'y développais cette idée, que Piern Loti était le moins « académisable » des hommes, attendu qu'il vivait à sa guise, qu'il n'avait nul souci du cant et de la considération bourgeoise, qu'il aimait les déguisements « pour changer d'âme », el qu'il était le plus candide, mais le plus décidé do nihilistes, donc très « mal pensant » . J'en concluais que, si l'Académie l'avait choisi malgré tout cela, c'était donc qu'ejle l'avait choisi, chose inouïe, uniquement parce qu'elle l'avait lu et que « sa grâce avait été la plus forte ». La chose, comme vous voyez, n'avait rien de désobligeant pour le doux écrivain. Seulement, voilà! l'article était» humoristique» (genre déplorable) etpeut-êtrem'étais-jelaisse entraîner à quelque exagération dans le développement des prémisses afin de rendre la conclusion plus frappante. Or, M. Pierre Loti, â([ui l'ironie est
étrangère, m'en témoigna du chagrin. Et ainsi, pour avoir voulu faire le plaisant, je perdis, hélas ! presque un ami... Mais, bah! je suis resté le sien, et cette sympathie, ne pouvant plus être que lointaine et toute spirituelle, est désormais à Tabri des accidents et des variations...
J'aurais donc souhaité vivement retrouver dans le drame toute la poésie du roman. A vrai dire, si elle n'y est pas demeurée toute, ce n'est la faute de personne. Pouvait-on transporter sur les planches, exprimer, sous Tétroite et sèche forme du dialogue continu, la grande tristesse laiteuse de la mer de brumes, la rencontre fantastique des bateaux dans le brouillard, l'agonie du petit Silvestre dans sa cabine , de l'autre côté de la terre, et la chétive silhouette de l'aïeule , décroissant sur la route solitaire, après qu'elle vient d'apprendre, aux bureaux de la marine, la mort de son petit-fils là-bas, là-bas?... Et puis, voyez-vous , les comédiens peuvent nous représenter avec une suffisante exactitude des hommes du monde, des bourgeois, ou même des paysans de la banlieue, bref des hommes comme nous ; ils sont forcément moins heureux dans la reproduction d'êtres vraiment primitifs et tout près encore de la nature. Si peut-être ils nous en rendent à peu près l'image extérieure, ils n'en attrapent jamais l'accent ; et, quelle que soit leur habileté, l'idylle sincère, simple et un peu rude tourne enfin, par eux, soit au mélodrame, soit à l'opéra-comique.
Enumérons cependant les principaux « tableaux» ' de Pêcheur d'Islande. Les décors du grand peintre ■ Jambon « vaudraient le dérangement » à eux seuls. Ce sont eux qui ont le plus retenu de la poésie du livre. Il y a là une placetle de vieille ville bretonne ! Et une apparition de village lassé et comme accroupi sous un ciel d'automne balayé de grands vents ! Et des visions de bruyères et de landes et de calvaires désolés au bord de l'Océan!... Les décors, ici, complètent le dialogue, en approfondissent et en parachèvent la mélancolie pénétrante et si doucement monotone...
Au premier tableau, c'est jour de Pardon, à Paimpol. Nous y faisons connaissance de la bonne petite Marie et de son fiancé, le bon petit Silvestre, qui doit bientôt partir pour son service, et de la vieille Maon, fille, femme, sœur, mère et grand'mère de marins, et de la belle Gaud, la fille la plusriclic de Paimpol, une « demoiselle » qui a vécu quelques années à Paris bien qu'elle continue à porter la coifl"»' bretonne, et enfin du grand Yann, le beau géant timide, farouche, un peu brutal, pour qui la demoiselle Gaud sent déjà quelque tendresse de cœur. Tout ce monde-là cause sur la place et tend les maisons de draps blancs pour le passage de la procession. Elle passe eafin, la procession, très pieuse, très bretonne, je crois, et très bien réglée. Je n\ vois à reprendre que le suisse, qui semble un peu trop venir de la Madeleine ou de Saint-Augustin.
Puis, c'est la fête du soir. Tandis qu'on danse dans la grange voisine et que, de temps à autre, passent au fond de la scène des filles et des gars ingénument enlacés, la demoiselle Gaud essaye d'apprivoiser le grand Yann. Et il est visible que le bon colosse, qui aime au fond la jolie fille, se laisserait bientôt faire. Mais des camarades surviennent, qui le plaisantent. Et alors, le beau marin de se fâcher, de crier à tue-tête qu'il n'épousera jamais que la mer et de « lâcher » très impoliment la jolie Gaud toute déconfite.
Au troisième tableau, nous sommes introduits dans la maison cordiale des parents de Yann, où grouille une « touillée » d'enfants, d'une propreté invraisemblable. Yann et Gaud s'y rencontrent une seconde fois ; et, comme cette entrevue n'aboutit pas plus que la première, les lois inexorables du théâtre m'obligent à dire qu'il y en a peut-être une de trop.
Heureusement, le père de Gaud a fait de mauvaises aiîaires. Il est, en outre, mourant. Le curé, précédé de quelques enfants de chœur, lui apporte les saintes huiles, et ça fait encore une petite procession. Cependant la grand'mère Maon, appelée au bureau de la marine, sort un moment. Quand elle rentre, elle est folle, et des gamins, la croyant saoule, la poursuivent. C'est qu'elle vient d'apprendre la mort de son petit Silvestre. Et M-^e Marie Laurent arrache sa coiffe, secoue ses cheveux gris, et exhale sa
douleur d'une voix de spectre, vague, grêle, enfantine, — terrible. C'est vraiment très bien fait. On a beaucoup applaudi la Niobé bretonne
Le pont d'un bateau dans la mer d'Islande. Mais où est la mer? Où Todeur du brouillard marin ? Où le vent ? Où l'infini ?... Pourtant, il faut aller voir l'étonnantetêtedeM.Calmettes en vieux loup de mer. On rencontre un autre bateau de pêche qui apporte des lettres de France. Une de ces lettres annonce la mort de Silvestre, blessé au Tonkin, mort pendant le retour en pleine mer des Indes. Les pêcheurs s'agenouillent ;Yann commence à haute voix la récitation du Pater ;les sanglots l'étouffent ..Troisième scène pieuse. Je les aime bien, mais ça en fait beaucoup.
Le tableau suivant me paraît le meilleur. Après la mort de son père, Gaud, ruinée, est venue demeurer, dans une humble maisonnette, avec la vieille Maon, qui est la grand'mère de Yann. Pour nourrir l'aïeule tombée en enfance, et pour manger elle-même, elle va en journée, comme couturière, chez les paysans. Et elle pense toujours à Yann, la pauvre fille ; mais elle n'espère plus. Or, un jour que les enfants du village « jouent » à injurier la folle après lui avoir tué un vieux chat qu'elle aimait, le grand Yann survient, disperse ces polissons, et se trouve tout à coup face à face avec Gaud. La coquette « demoiselle » d'autrefois n'a plus qu'une méchante petite robe ; elle est bien pâle, elle est bien
triste, et l'on voit que ses yeux, ses beaux yeux ont tant pleuré ! Le grand matelot la considère attentivement; son cœur se fond, et alors...
Mais pourquoi si tard ? Pourquoi a-t-il attendu deux ans? Etpourquoi l'a-t-il tant fait souffrir inutilement, la charmante fille qu'il aime et dont il est aimé ? C'est d'abord qu'il est fier, le grand gars : il trouvait la demoiselle trop riche pour lui, et trop bien attifée. Puis, il est ombrageux, et il a eu peur des plaisanteries des camarades. Et, enfin, « il a fait son têtu »; il n'a pas voulu épouser Gaud, tout simplement parce qu'il a dit qu'il ne l'épouserait pas. C'est une âme sérieuse et sans agilité, aux mouvements profonds et lents, qui, une fois commencés, continuent et se prolongent en lui, et quelquefois contre sa volonté. Longtemps après qu'il a consenti à aimer Gaud et résolu de le lui dire, il persiste dans une attitude de refus et d'entêtement farouche. Il a des susceptibilités de colosse, délicates dans leurs causes, lourdes et tenaces dans leurs manifestations. Ce matelot fieffé a des évolutions pesantes comme celles d'un monstre marin. Mais le fond de son âme est exquis et rare. C'est uniquement la souffrance de Gaud, et sa pauvreté, et sa robe élimée, et sa coiffe paysanne, et l'humilité héroïque de sa vie, qui donne au grand gars brutal et timide le courage de lui confesser son amour.
Trop tard, hélas ! Et c'est ce qui fait la mélancolie unique de cette scène d'aveu. Gaud, d'abord, défaille
de joie au mot qu'elle attendait depuis deux ans et qu'elle n'espérait plus. Mais qu'il a été long à venir, ce mot! Quelque hâte qu'ils mettent à se marier, ils ne pourront vivre ensemble plus de quatre ou cinq jours, car Yann sera obligé de partir pour la mer d'Islande. Le sentiment de tant de bonheur perdu, et cela par la faute du méchant garçon, et la mer qui le réclame, c'est-à-dire, peut-être, la mort, tout cela répand sur cette conversation d'amour une tristesse indicible, et jamais joie ne fut plus semblable au désespoir. L'angoisse de la séparation, peut-être éternelle, est déjà dans la première rencontre de leurs cœurs. Ils sentent que leurs quatre ou cinq jours de lune de miel ressembleront aux veillées funèbres de deux condamnés. Et pourtant ils sont heureux ; car, au surplus, la joie peut-elle être parfaite sans une secrète morsure de douleur ? et l'amour serait-il ce qu'il est sans l'idée de la mort ? Il est clair que, grâce à la mer qui guette leur rapide et torturant bonheur, ils se donneront des baisers incomparables. Au reste, puisque nous fuyons comme l'onde, et puisque tout ce qui tombe dans le passé est pour nous comme s'il n'avait jamais été, qu'importe d'avoir été heureux durant un jour, ou durant une année, ou durant toute une vie ? On ne jouit jamais que d'une seconde à la fois; et plus cet instant est menacé, et plus la joie qu'il donnepeut être intense... Donc la mort plane sur les fronts unis de Yann et de Gaud, et le regret et la terreur les étreignent au
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moment même où ils se disent leur amour, et c'est pour cela qu'ils sontheureux avec une extraordinaire violence, heureux à pleurer, — et à faire pleurer, — et que leur funèbre entretien d'amour est d'une beauté inexprimable.
Je passe rapidement sur les derniers tableaux, triomphe de M. Jambon, où le texte était d'ailleurs peu nécessaire et où nous l'avons à peine entendu. Gaud et Yann se sont mariés ; puis Yann est parti. Et déjà les autres Islandais sont de retour, mais Yann n'est pas revenu. Et Gaud vient à la chapelle de Notre-Dame-de-la-Délivrance, et elle lit, sur les plaques funéraires dont le porche est encombré, les noms de tous les parents de Yann qui sont restés là-bas. Au dernier tableau, Gaud est à genoux devant le calvaire, au bord de l'Océan. Elle y passe les jours, abîmée dans sa douleur. Sa famille vient la chercher ; le père de Yann lui dit qu'elle n'a plus qu'à prendre la coiffe des veuves. Et Gaud tombe tout de son long au pied de la croix.
Ce qu'il y de meilleur ou, si vous voulez, de moins banal, dans Flipote, c'est évidemment M"* Anglochère. J'avais une peur horrible de retomber dans M'"« Cardinal, et alors j'ai imaginé ceci :
M"* Anglochère est une vieille fille, — je dis une vieille vierge, — absolument honnête et respectable.
22i IMPRKSSIONS DE THÉÂTRE
mais d'esprit indépendant. Elle a été directrice de pensionnat en province, a été couronnée par l'Académie pour des ouvrages d'éducation, et s'est retirée, vers la quarantaine, avec de petites rentes. A ce moment, son frère, garçon de bureau au ministère* de l'instruction publique, est mort en lui confiant sa fille (Flipote), et en la suppliant de ne pas quitter la jeune personne tant que sa « position » ne serait pas faite. M"® Anglochère est donc venue s'intaller provisoirement à Paris. Elle n'a pu empêcher sa nièce d'entrer au Conservatoire, puis de devenir la maîtresse d'un de ses camarades, ce nigaud de Leplucheux, et enfin de l'épouser. Mais puisque Flipote a tant fait que de mal tourner (et il est clair comme le jour que, son caprice de ménage et de pot-au-feu passé, elle fera comme les autres et aura nécessairement des amants), la vieille demoiselle veut du moins que sa nièce « ne tourne pas bêtement ».Et le jour où éclate labrouille — prévue — entre la comédienne et son mari, elle confie à un brave homme, l'excellent baron des Œillettes, qui appartient à l'espèce des vieux messieurs sensibles, le dépôt qu'elle avait elle-même reçu de son frère. Leplucheux n'était pas « une situation » : le baron en est une. La tante l'aurait préférée régulière ; mais elle n'avait pas le choix, elle a vu cela tout de suite... Enfin! elle pourra retourner dans son pays, planter ses choux.
Cette honorable demoiselle n'est donc pas une
tanle Cardinal : elle est, dans tout ceci, entièrement désintéressée. Et, au surplus, elle est fort loin d'être inconsciente à la façon de l'ineffable « mère d'actrice » de M. Ludovic Halévy. Toutefois, si son ferme bon sens provincial a résisté au cabotinage ambiant et si elle méprise « cette sale vie de théâtre », elle n'a peut-être pas aussi victorieusement résisté à l'influence de cette facilité de mœurs qui est presque de règle dans ce milieu spécial. A force de voir pratiquer l'amour libre, elle a fini par ne pas le trouver si exorbitant ; elle s'y est habituée, et d'autant mieux peut-être qu'elle n'a pas été mariée, qu'elle est, comme j'ai dit, une vieille vierge, et qu'elle ne se fait guère, de cet amour, des représentations concrètes .. Il m'a paru que le cas de M'i« Anglochère pouvait être un bon exemplaire de « moralité individuelle ». J'ai cru qu'il pouvait être plaisant de prêter à cette personne irréprochable, un peu dévote mais résolue et pratique, des actions douteuses, dont elle ne profite pas et dont, par suite, elle ne saisit plus le contraste avec sa réelle et même un peurevêche vertu, et de les lui faire justement commettre par une sorte d'honnête et rude dégoût pour ce monde sans morale où elle a été condamnée à vivre, et dont elle veut sortir à tout prix .. Assurément, M"* Anglochère est celui de mes personnages auquel je tiens le plus.
Quant à la pièce, elle est simple. Je vous assure toutefois que c'est bien une pièce, avec exposition.
nœud, péiipôtic el dénoûmcnt, et non, comme plusieurs se sont complu à le dire, une poignée d'articles de la Vie parisienne. Elle est sortie, sans trop d'effort, de la mise en œuvre combinée de trois remarques faciles à faire : 1° Nous avons pu constater maintes fois ce que coûte à une comédienne d'avenir le sentiment touchant et absurde qui la fait s'empêtrer d'un cabot qu'elle aime, et qu'elle traîne ensuite comme un boulet ; 2° il peut arriver à un comédien, qui n'a été jusque-là qu'un imbécile, de devenir, en un soir, un grand comédien. Ce n'est nullement par un effet de leur intelligence, mais en grande partie par leurs ridicules physiques et par l'assurance même de leur stupidité (pourvu qu'il s'y joigne un instinct de vérité et un don d imitation de la vie) que certains de nos bouffons les plus célèbres nous plongent dans de telles gaietés ; et 3° (cette observation-là est moins neuve encore que les deux premières) la vanité professionnelle est, neuf fois sur dix, plus forte chez le comédien que tous les autres sentiments, y compris l'amour et mêiin' l'amour « pour de bon ».
Ce cabotinage est l'atmosphère même de ma petite comédie. Et comme je suis juste et que je sais fort bien que les comédiens n'ont point le monopole delà vanité, j'ai voulu que personne n'y échappât, ni le directeur, ni le vieux monsieur, ni la petite fille prodige, — ni l'auteur. C'est, chez tous (sauf chez la tante narquoise), une exagération superficielle de la
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sensibilité, une habitude de mal proportionner les mots aux choses, une rapidité à passer d'un sentiment à son contraire, une trépidation, un emprisonnement agité de toute leur vie morale et intellectuelle entre le côté cour et le coté jardin... J'espère avoir rendu quelque chose de la faclicité et du mouvement endiablé de cette vie-là. En tout cas, Flipote a été écrite dans la joie. Je voudrais que cela se vît. De braves gens ont déclaré s'y être amusés.
(C'est égal, si j'avais ignoré, il y a huit jours, que /^//po/e n'est pas une tragédie, je le saurais aujourd'hui, car on me l'a dit abondamment.)
TIBERE A GAPREE
Porte-Saint-Martin : Tibère à Caprée, drame en cinq actes, sept tableaux, de M. Stanislas Rzéwuski. — Bibliographie : Tibère, drame en cinq actes, huit tableaux, de M. Ferdinand Dugué, dans le oe volume de son Théâtre complet (chez Calmann Lévy).
6 mai
Je vous préviens que les réflexions suivantes ne m'ont pas été inspirées par le drame de M. Rzéwuski : Tibère à Caprée. Je ne l'ai pas encore vu au moment où je les écris.
Mais j'ai entre les mains le Tibère àe M. Ferdinand Dugué, et, avant de l'ouvrir, je songe :
— Je ne sais pas du tout ce qu'il y a là-dedans ; mais, puisque c'est un drame qui se passe à Rome et sous l'Empire, et qu'il s'appelle Tibère, je suis bien sûr d'y trouver... ce que j'y trouverais également s'il s'appelait Caligula, ou Claude, ou Néron, ou Vitellius, ou Domitien, ou Commode, ou Caracalla, ou Hèliogahale, à savoir:
1° Un chrétien ou une chrétienne ;
2° Un Gaulois ou une Gauloise, qui pressent les destinées de la France, et entrevoit même la Révolution de 1789 et les désastres de 1870 ;
3° Tout un badigeon de couleur locale, âla façon de l'excellent Dezobry dans Rome sous Auguste, impressions de voyage d'un jeune Gaulois.
Et, là-dessus, je lis le Tibère de M. Dugué.
Ce drame est amusant ; il est, en quelques endroits, remarquable. Et les ingrédients que j'énumérais tout à l'heure s'y rencontrent, en efîet.
Il y a une chrétienne (déjà !) : Blandine, fille de Nerva. Nerva ayant conspiré, Tibère s'empare de Blandine, et veut d'abord la déshonorer en la livrant à un esclave. Elle se tire de ce mauvais pas. Tibère, alors, la condamne aux lions, parce qu'elle a blasphémé les dieux de l'empire. Et, au quatrième acte, elle se venge du tyran en lui sauvant la vie.
Il y a un roi Gaulois : l'esclave Procula, qui est, en réalité, le fils du roi Vindex. Il aime Blandine ; c'est lui qui la sauve de la honte, — un peu de la même manière que Didyme préserve la vertu de Théodore dans la tragédie de Corneille, — et c'est lui qui la sauve des lions, — en les égorgeant. C'est lui enfin qui, tenant en son pouvoir Tibère, l'ennemi de sa race, Tépargne à la prière de la chrétienne Blandine.
Il y a aussi une Gauloise, et qui est même une druidesse : Kiomara. Jadis courtisane, présentement