‹ Impressions de théatre (volume 5)Chapitre 6 sur 14 · TIBÈRE A CARRÉE · texte numérisé non relu

TIBÈRE A CARRÉE

empoisonneuse et sorcière, elle joue, auprès de Tibère, le rôle de Lorenzaccio auprès du Médicis. Elle est l'âme damnée du tyran, en attendant l'heure de l'assassiner ; et c'est elle qui, dans un souterrain romantique, devant une assemblée imprévue de druides, livre Tibère h Procula, en qui elle a reconnu son propre frère.

Et la grandeur de la France est prédite non seulement par Procula et Kiomara, mais par Blandine la Romaine : « Ma patrie désormais, dit-elle à la druidesse, c'est la vôtre. Je suis prête à quitter sans regret la Rome avilie sous le joug des Césars, et je foulerai avec bonheur cette terre gauloise qui porte dans ses flancs les germes de l'avenir... »

Elle y est enfin, la terrible « couleur locale », la couleur empire romain. Je dois dire qu'elle n'y est pas plus malhabilement plaquée que la couleur espagnole dans Ruy-Blas ou la couleur Renaissance dans Henri III et sa Cour. Mais tout de même, c'est drôle quand on y pense. Lisez, je vous prie, ce petit morceau. Caligula raconte à son oncle Tibère comment il passait son temps à Rome :

« J'allais tous les jours à la porte Capène, ce rendez-vous élégant de l'opulence et de la noblesse romaine; c'est un coup d'oeil fort brillant... Des sénateurs, drapés de pourpre, se promènent en litière ; des chevaliersrentrent avec leur équipage de chasse ; des officiers de la garde prétorienne font caracoler leurs chevaux arabes; dans les lourdes rhédas, alte-

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lées de mules, couvertes de lames d'or et de pierres précieuses, sont étendues les matrones voilées, et avec elles se croise le léger cisium, où la courtisane grecque, vêtue de robes splendides, conduit ellemême ses amants... »

Réfléchissez que c'est exactement, — mais là, exactement! — comme si chez nous un Parisien se mettait à dire, dans le courant de la conversation:

« J'allais tous les jours au bois de Boulogne, ce rendez-vous élégant de l'opulence et de la noblesse parisienne; c'est un coup d'œil fort brillant... Des messieurs, vêtus d'une redingote ou d'une jaquette longue, se promènent dans des coupés ; des hommes de sport conduisent leur mail ; des officiers de la garnison de Paris ou de Versailles font caracoler leurs demi-sang ; dans les lourds landaus, attelés de mecklembourgeois et peints en noir ou en téte-denègre, avec réchampi vert ou rouge, sont étendues des dames qui ont des voilettes, et avec elles se croise le léger buggy où l'horizontale de haute marque, vêtue de robes splendides, conduit elle-même ses amants... »

Non, mais supposez Paul Costard, si vous voulez, faisant cette petite description à son beau-père. Voyez-vous la tête du vieux Labosse !

Eh bien, c'est ça, la « couleur locale » dans le théâtre romantique ; c'est ça, et pas autre chose. C'est comme si les personnages, atteints d'un gà tisme particulier, éprouvaient, à certains moments.

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