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EvIPRESSIOXS
Anniversaire de la naissance de Racine. Comédie -Fj^\]v- ÇAISE : A Racine, poésie par M. Auguste Dorciiain. — Odéon : UOncle Anselme, comédie en un acte, en vers,
de M. Georges Leièvre.
3 janvier 1SS8.
Cet anniversaire a été très élégamment célébré. M. Auguste Dorchain a adressé au grand poète, par la bouche aimable et tragique de M™« Weber, des vers d'un sentiment très juste et d'une forme, très pure. Je ne puis me tenir de vous en citer quelques-uns :
Tandis que, suscitant le courage et la foi,
Corneille, de son âme esp^ignole et romaine.
Pétrissait des héros à taille surhumaine.
Toi, du monde idéal tu pris l'autre moitié,
Et personne, évoquant l'amour et la pitié,
Ne peupla notre ciel de formes plus charmantes.
Poète des amants, poètes des amantes!
\. Cf. Les Contemporains, 2e série; Impressions de iJu^n're, 4" série.
C'est Bùivuice, Esther, Andromaque et Monime, C'est llonnione et Phèdre aux tragiques douleurs. C'est Junie aux doux yeux voilés de tendres pleurs. Les amantes en deuil, les pâles fiancées, Toutes, le sein meurtri, toutes au cœur blessées. Mais toutes, sans se plaindre et sans vouloir guérir, Fiércs de leurs blessures, heureuses d'en mourir.
Regardez-les marcher : de leur blancheur vêtues, Elles passont avec des gestes de statues; Elles gardent, ainsi qu'un souvenir du ciel. Jusque dans la douleur le rythme essentiel. Et meurent en chantant, comme de divins cygnes. Sans altérer la paix et la splendeur des lignes...
L'Odéon nous a donné VOncle Anselme, un petit acte écrit en vers abondants et jeunes. L'oncle Anselme est un ancien étudiant qui, au temps des luttes romantiques, s'est illustré en traitant un jour Racine de polisson. Depuis, retiré à la campagne, il vit sur cet exploit, il croit que Paris s'en souvient toujours. Mais le bonhomme a un neveu, Jehan, et une petite voisine, Andrée. Andrée et Jehan se sont aimés en lisant Racine ensemble; ils convertissent l'oncle, qui les marie... J'aime ces vers de la petite Andrée rappelant à son ami que Racine fut leur Galeotto :
Amour! nous bégayons ton langage imaiortel Comme un prêtre qui monte aux marches de l'autel Pour la première fois, et qui pleure et qui tremble. Mais le poète arrive. Il nous approuve, il semble jSous inviter à suivre un exemple charmant. Il nous apprend comment on aimait et connnent Parlaient au prince aimé les belles amoureuses. Et tnnidcs encor, mais déjà moins peureuses, En regardant aimer les autres, nous aimons.
Singulière destinée de l'auteur d'Andromaque et de Phèdre! Nul, entre les classiques, n'a été conspué plus hautement par les échauffés de 1830; et nul, je crois, n'est plus tendrement aimé aujourd'hui. On l'accusait, j'imagine, de fausse élégance, de pompe, de froideur, et de ne savoir ni sentir, ni exprimer la vie, et voilà que nous avons découvert — après La Bru3ère, il est vrai, et après Stendhal, — que nul poète na fait des peintures plus exactes, plus franches, ni plus hardies des « passions de l'amour >. Seulement, avec la manie que nous avons d'inventer des mots nouveaux pour de très vieilles choses, nous disons : a Racine est, au fond, l'écrivain le plus naturaliste du dix-septième siècle. » (La Bruyère écrivait simplement : « Corneille est plus moral, Racine plus naturel. ») De même, les romantiques lui reprochaient d'ignorer la « couleur locale », et voilà que cette indigence même contribue à nous le faire apprécier; car c'est par elle que ses peintures restent jeunes et se trouvent à la fois contemporaines des trois plus beaux siècles de notre développement intellectuel. La plupart des vers de Racine n'ont pas une ride et ne « datent » point. Étant nus, ils échappent aux caducités de la mode; et, comme ils sont faits d'une matière incorruptible, leur nudité ne se fane pas.
Sa personne, je l'avoue, ne me séduit pas moins que son œuvre. On sait qu'il fut le plus impressionnalde des hommes, et que même cette sensibilité l'entraîna plus d'une fuis dans des démarches que lui ont
i IMPRESSIONS DE THEATRE.
amèrement reprochâmes ceux qui ne raiment point. Mais avez-vous fait attention que sa vie renferme le drame le plus extraordinaire et à la fois le plus douloureux. — un drame tel que l'histoire de la littérature n'en olTre pas un autre exemple? Après Phèdre, il renonce au théâtre par repentir et scrupule de pitié : voilà le fait; il est simple; Racine lui-même n en a point parlé, sinon peut-être dans ses lettres intimes; car en ce temps-là on cachait ce qu'on étalerait aujourd'hui. 0 louahle et sainte pudeur! Ne souffrez pas, toutefois, qu'elle vous dérobe un secret si intéressant. Réfléchissez; tâchez de vous représenter les circonstances, les causes secrètes et la beauté morale de cette retraite et de ce renoncement., et ce qu'il y eut là de soutïrance et d'héroïsme.
Racine avait trente-sept ans: il était aimé; il avait eu pour maîtresses la Duparc. la Champmeslé et beaucoup d'autres femmes; il menait la vie la plus brillante, la plus noble et la plus douce; il avait la gloire; il était dans toute la force de son génie et le sentait; il avait ses tiroirs pleins de beaux projets de tragédie, le plau d'une Iphigénie en Taun'de et une Alceste presque terminée. Et, comme c'était un génie fort conscient, il devait être d'autant plus persuadé que son art était la plus haute des occupations humaines. La poésie devait être vraiment sa vie et son tout... Or, en pleine jeunesse, en pleine gloire et en pleine joie de production poétique, non seulement il se range tout à coup à une vie pieuse et à une j ra-
tique (3xnc'.c de la morale chréîicnne, ce qui serait déjà remarquable et singulier, mais il répudie entièrement et sans retour ce qui avait été pour lui jusque-là la piincipale raison de vivre; il fait une chose plus difOcile encore, la plus difficile de toutes : il brûle, il anéantit les œuvres commencées, — et il les anéantit, tout en les sachant belles. Ce qu'il tue en lui, ce n'est pas seulement la vanité, l'orgueil, l'amour de la gloire : il cherche, tout au fond de son âme, quelque chose de plus intime et de plus cher encore à immoler. Ce qu'il tue en lui, c'est l'attachement de l'artiste à son œuvre, le désir invincible de réaliser le beau qu'il conçoit. Et c'est ce sacrifice qui me paraît prodigieux. Un moment, il songe à se faire chartreux. Mais chartreux, c'est trop aisé. Puis, il trouve sans doute que ce dénouement sent encore trop son homme de théâtre, et alors il découvre un genre d'immolation plus humble et plus complet : il se marie, il épouse une bourgeoise simple d'esprit et qui n'avait pas lu une seule de ses tragédies. Et, à partir de ce moment, « l'auteur » est bien mort en lui. Le chrétien écrira un jour Esther et AUialîe; mais l'auteur, c'est-à-dire la bête la plus vivace, la plus longue à mourir et la plus prompte à ressusciter que nous portions dans nos entrailles, se taira pour jamais.
Jugez maintenant, à l'étrangeté et à la grandeur du sacrifice, de ce qu'il a pu coûter. Imaginez a lutte cachée, les élans et les reculs de l'àme, les
C IMPRESSIONS DE TIIIUTRE.
ansroisses mortelles. Quel drame on devine! Quelle illumination intérieure et quelles larmes ! Quelle vue nette, aiguë, définitive de la vanité des choses humaines! Quels ressouvenirs tendres do sa pieuse enfance à Port-Royal, de la chapelle où il priait, des jardins où il rêvait et composait ses odes enfantines! Quels remords d'avoir tant contristé ses vieux maîîros! Quels mouvements de foi et d'amour vers le Dieu qu'ils lui avaient enseigné! Parmi tout cela, sans doute, quelles réapparitions des images de gloire ou de plaisir; quels retours offensifs du tentateur; quelles morsures, peut-être, subitement réveillées dans sa chair, des sensations d'autrefois! Mais aussi, quelle allégresse amère de renonciation; quelle joie mystique de sacrifier plus que les autres, ayant reçu plus qu'eux! Et, à la im, je veux le croire, quel apaisement et queKe douceur! On parle de la nuit de Pascal et de la nuit de Jouffroy. Que dut être la nuit •de Racine? Voilà un sujet que je livre aux faiseurs d' « à-propos » pour son prochain anniversaire. Ou plutôt non, qu'ils n'y touchent point. Cela est trop beau. Le rêve me suffit.
Le Théâtre de Voltaire, par M. Emile Deschanel. (Calmann Lévy.)
46 août 1886.
M. Emile Deschanel continue à extraire du romantisme de tous les classiques qui lui tombent sous la main, un peu comme le vieux Raspail se faisait fort de trouver de l'arsenic jusque danslesbâtons dechaise. L'éminent conférencier du Collège de France a raison, s'il prétend bonnement que ce qui paraît nouveau dans les œuvres littéraires d'une époque est toujours en germe dans celles qui ont précédé. Mais il lui arrive trop souvent d'embrouiller, par l'étrange abus qu'il fait de ce mot de romantisme, une vérité si simple. Je m'en suis plaint ailleurs; je n'insisterai donc pas. et, puisqu'il tient à son mot, qu'il le garde! Si la plaisanterie n'est pas bonne, du moins elle dure longtemps.
Romantisme à part, le nouveau livre de M. Deschanel est agréable, élégant, spirituel, plein d'anecdotes
et abondant en remarques ingénieuses. Je n'y vois à reprendre, pour mon compte, qu'un peu trop d'indulgence pour Voltaire, j'entends pour l'auteur dramatique. Quant à l'homme, je ne reprocherai point à M. Desclianel de l'aimer tel qu'il est, car je n'aurai jamais le courage de le haïr. 11 a beau avoir fait dans sa vie un tas de très mauvaises actions (il a vécu si longtemps!), il en a fait de généreuses aussi, et il en a fait de charmantes. Et surtout, « sa grâce est la plus forte », la grâce de son esprit, sa malice de singe, son joli pétillement d'imagination, et sa coquetterie, son désir tout féminin de plaire et de séduire. La vérité, c'est que tous ses amis ont beaucoup aimé ce . paquet de nerfs. Puis, il a été prodigieusement vivant et actif : il a écrit, travaillé, lutté, raillé, pleuré et ri plus que personne au monde. Gela m'en impose. Et, enfin, il reste vrai, quoique beaucoup de sots l'aient dit. qu'il a été l'apôtre le plus persévérant de la tolérance et de la liberté de conscience, et que, tout compte fait, nous devons beaucoup au petit vieillard qui sourit si diaboliquement dans le foyer de la Comédie- Française.
Mais avec tout cela, il faut l'avouer, l'œuvre immense de ce petit vieillard ne nous attire plus guère. Diderot et Rousseau nous semblent beaucoup plus près de nous. De Voltaire on lit encore Candide, quelques « poésies diverses », quelques lettres, quelques articles du Dictionnaire philosophique, et c'est tout. Et encore on aime mieux autre chose. Il y a chez lui une cer-
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taine sécheresse; une certaine brièveté d'esprit qui ne nous satisfait plus. Et pour son théâtre, c'est bien ce qu'il y a de plus ennuyeux au monde; je le dis parce que l'ai lu tout entier.
Maintenant, il se peut bien que ce que Voltaire a voulu faire valût mieux que ce qu'il a fait. J'accorde à M. Deschanel que l'auteur de Zaïre et de Tancrède a eu quelques idées.
Voltaire reproche à notre tragédie de n'être qu'une suite de conversations : il veut, en conséqucace. plus de rapidité et de complexité dans l'action, plus de surprises et de coups de théâtre, moins de tirades et de monologues. Il lui reproche aussi de mêler à tout une fade galanterie; il veut que l'amour, dans la tragédie, soit tout ou rien, et il estime que les affections naturelles ou les passions politiques peuvent être aussi intéressantes que l'amour. 11 introduit l'histoire de France sur la scène tragique; il prend ses sujets partout, même chez les Persans, les Américains et les Chinois- Il lui faut une scène plus vaste, l'éclat des costumes, la pompe des décorations. Mais il n'a pas le moindre doute sur les unités de temps et de lieu, et il donne dans une « noblesse » de plus en plus étroite et fausse.
M. Deschanel nous dit que les idhes de Voltaire s'élargissent avec le temps; qu'il s'enbardit peu à peu; que sans doute, lorsque le poète philosophe avoue et signe ses préfaces, il défend contre La Motte les trois unités, mais « qu'il n'hésite pas à se mettre contre
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elles, avec « riilustre La Motte », lorsque, masqué d'un pseudonyme, il élnde la responsabilité ». Or, quelle preuve M. Descbanei en apporte-t-ii? Dos bouffonneries ou pamphlets dialogues comme la Mort de Socrate qui, très évidemment, n'était pas faite pour être jouée, et celte note sur la 3fort de Socrate : « On n'a pas observé, dans cette espèce de tragi- comédie, l'unité d'action, de lieu et de teaips. On a cru, avec l'illustre La Motte, devoir se soustraire à ces règles. Tout se passe dans l'inler^alle de deux ou trois générations, pour rendre l'action plus tragique par le nombre des morts, selon l'esprit juif, tandis que, parmi nous, l'unité de temps ne peut s'étendre qu'à vingt-quatre heures, et l'unité de lieu que dans l'en- <îeinte d'un palais. » M. Deschanel prend ou affecte de prendre cette note au grand sérieux. Si elle n'est pas ironique d'un bout à l'autre, c'est que je ne sais pas lire.
M. Deschanel s'émerveille, après M Legouvé, sur les agrandissements apportés par Voltaire « à la carte géographique du théâtre ». Il dresse la table de ses tragédies par pays, en vingt numéros : sujets bibliques, babyloniens, syriens, persans, crétois, grecs, romains, africains, italiens, espagnols, syracusains, français, anglais, scythes, chinois, américains, sans compter les sujets franco-syriens, franco-syracusains, gréco-romains-français, etc.. Mais, outre qu'on pourrait dresser une liste presque aussi longue pour Corneille, qu'est-ce que cela prouve, si c'est toujours
VOLTAIRE. il
la même tragédie, si tous ces fantoches, des Babyloniens aux Américains, paraissent avoir les mêmes mœurs et parlent la même langue, et si cette langue est médiocre, quand elle n'est pas insupportable? Nous restons à cent lieues, je ne dis pas de la vérité historique, mais même de la « couleur locale » des poètes de 1830.
M. Deschanel loue Voltaire d'avoir hasardé dans quelques-unes de ses comédies le mélange du comique et du pathétique, et s'amuse à rapprocher certains passages de la préface de VEufant prodigue et de la préface de Cromwel. Il avoue pourtant que Voltaire avait commencé par se moquer des « comédies larmoyantes » et qu'il n'en fit, à son tour, qu'après avoir vu le très grand succès de ce genre nouveau. Seulement, il appelait les siennes des « comédies attendrissantes ». Ainsi la tentative la plus originale du xviii® siècle au théâtre, celle qui doit être la plus féconde, celle d'où sortira un jour la comédie dramatique selon Augier, Dumas fils et Sardou, se fait en dehors de Voltaire, et, d'abord, malgré lui. Les vrais novateurs dramatiques au siècle dernier, c'est La Chaussée, c'est Sedaine, c'est Diderot.
Enfin, M. Deschanel, hanté par son idée fixe, estime que la tragédie de Voltaire tend vers le drame romantique. On dirait , je crois , plus justement, qu'elle tend vers le mélodrame, tout en gardant les formes convenues de la tragédie et en observant obstinément ses règles les moins justifiées; ce qui
fait, au total, quelque chose d'assez hybride et déplaisant.
Je n'ai pas le courage, par la grosse chaleur qu'il fait, de chercher une définition rigoureuse de la tragédie et du mélodrame. Mais, enfln, on peut dire, d'une façon très générale, que l'intérêt de la tragédie est surtout dans le développement des caractères et des passions (les personnages se trouvant d'ailleurs engagés dans des situations propres à exciter en eux des sentiments violents), et que l'intérêt du mélodrame est surtout dans des combinaisons extraordinaires d'événements fortuits. Non que ces combinaisons soient toujours absentes de la tragédie : rappelezvous certaines pièces de Corneille. Mais là même, ce n'est guère que la situation initiale qui est extraordinaire. Cette situation une fois donnée, les conséquences se déroulent et le hasard n'intervient plus que discrètement. Au contraire, dans le mélodrame, un hasard astucieux gouverne les événements d'un bout à l'autre. Les sentiments des personnages y sont simples et faciles à prévoir; leur peinture n'est point l'essentiel. Ce que le mélodrame éveille surtout chez le spectateur, c'est une curiosité un peu grossière. Et vous voyez comment Voltaire est amené à réclamer une si grande place pour les « affections naturelles », amour paternel et maternel, amour filial; c'est que ce sont choses de mélodrame plus encore que de tragédie : tout l'effet des « reconnaissances » est fondé sur ces afTcclions. Deux amants peuvent se perdre,