VNCIENNE LIBRAIRIE LECÈNE, OUDIN ET G'%^ 15, RUE DE CLUNY
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puis se retrouver: c'est bien. Mais il se connaissaient d'avance; ils sont contents, et c'est tout. Voici quelque chose (Je plus rare. Un père et une fille, une mère et un fils, qui ne se sont jamais a^us, se rencontrent et découvrent tout à coup ce qu'ils sont l'un à l'autre : étonricment, stupeur, et en avant la « voix du sang » ! Voltaire a beaucoup fait parler cette voix-là. C'est lui, j'imagine, qui a inventé « la croix de ma mère ». La plupart de ses premiers actes sont remplis de « reconnaissances ». et les méprises tragiques abondent dans les derniers. Or, méprises et reconnaissances, c'est presque tout le mélodrame.
Dans Mérope. Egisthe ne sait pas que Mérope est sa mère, et elle ne sait pas qu'il est son fils. Dans Sémiramis, la reine de Babylone ne sait pas qu'Arsace est son fils, et il ne sait pas qu'elle est sa mère. Dans Zaïre, Lusignan ne sait pas que Zaïre et Nérestûn sont ses enfants, et ils ne savent pas qu'il est leur père. Dans Mahomety Palmire et Séïde ne savent pas qu'ils sont frère et sœur, ni que Zopire est leur père, et Zopire ne sait pas qu'ils sont ses enfants. Dans VOrphelin de la Chine, Idamé ne sait pas que Gengis-Khan est son ancien amoureux. Dans Alzire^ la plupart des personnages ignorent ce qu'ils devraient savoir. Alzire croit que Zamore n'est plus, et c'est à cause de cela qu'elle s'est laissé marier à Gusman. (Or, Zamore a survécu au combat et nous voyons, par son récit, qu'on a pu supposer seulement qu'il avait laissé la vie dans les tortures.) Zamore ne sait pas que Guzman
est le fils d'Alvarez, ni où est Alzire, ni qu'elle va épouser Gusman. Ajoutez qu'il ne sait pas trop ce qu'il est venu faire clans Lima. Alvarez ignore les cruautés de son fils et sera tout étonné d'apprendre pourquoi Zamore hait si fort Gusman. Toutes ces ignorances ne sont guère vraisemblables, mais elles amènent quatre reconnaissances et divers coui3S de théâtre et surprises: voyez, au premier acte, la rencontre de Zamore avec Alvarez, puis avec Montôze ; au deuxième, la rencontre du même avec Alzire, puis avec Gusman... Remarquez qu'il n'est pas du tout nécessaire que les personnages s'ignorent mutuellement, se croient morts, se retrouvent et se reconnaissent, pour que l'action s'engage. Cela même ne fait que la retarder. Ce sont amusettes mélodramatiques, étrangères et extérieures au vrai drame. A ce comptelà on pourrait commencer n'importe quelle pièce par une série de reconnaissances. Dans Alzire, si tout le monde se connaissait dès le début, le drame aurait pu valoir beaucoup mieux. Du moins l'auteur aurait eu le temps d'essayer de l'écrire. Il n'aurait pas écourté misérablement une scène hardie et qui pouvait être fort belle : celle oi^i Alzire demande à Gusman, son mari, la grâce de Zamore, son amant. Il est vrai que nous serions retombé un peu dans Pohjeucte, et que PoUjeucle me suffit.
Après les « reconnaissances », voici les « méprises », Je ne parle pas de celles cVOEdipe, qui sont antérieures au drame. Mais Mérope est sur le point de tuer Egis-
VOLTAIKE. V6
the qui est son fils et qu'elle prend pour le meurtrier de ce fils; Orosmane croit Zaïre infidèle et la tue; Tancrède croit qu'AménaVde l'a trahi, et se fait tuer; Arsace tue sa mère Sémiramis, croyant tuer Assur; et Oreste, croyant tuer Egisthe, tue sa mère Clytemnestre.
Les plus beaux sujets, les plus tragiques, les plus terribles, Voltaire les rapetisse, les déforme, les tourne en vulgaires mélodrames. C'est pitié de voir ce qu'il fait de Shakespeare, d'Eschyle et de Sophocle. S'il imite le Jules César du poète anglais, il le trouve trop simple, et, pour le « corser », pour le rendre plus pathétique, il fait de Brutus le fils de César. Après quoi, il ne sait plus comment finir. Brutus, fort embarrassé, se dérobe, s'efface, et passe la main à Cassius. Voilà tout un drame gâché, et pourquoi? Pour un enfantillage, pour le petit mouvement de surprise que nous pourrons avoir en entendant César dire à Brutus: « Je suis ton père. » — Et Hamlet, qu'en a fait Voltaire? Il en a fait Sémiramis, hélas! Supposez qu'Hamlet ignore sa naissance, ne sache point que Gerlrude est sa mère et ne l'apprenne qu'au troisième acte; supposez que Gertrude, prise de remords, n'ait pas épousé son complice Claudius. mais qu'elle veuille épouser Hamlet, ignorant qu'il est son fils; supposez que le spectre du roi assassiné n'apparaisse que pour empêcher cet inceste et qu'il apparaisse en plein jour et devant toute la cour assemblée; supposez que cette apparition soit d'ailleurs
parfaitement inutile, et qu'il y ait un « grand prêtre » qui sait tout et qui révèle tout à Hamlet; supposez qu'IIamlet soit d'autant plus monté contre Claudius, que celui-ci est son rival auprès d'Ophélie; supposez que pres(|.ie tout' le rôle dMlamlet, ses angoisses, ses luttes intérieures, sa folie feinte, aient été retranchés; su;)posez, enfin, qu'on ait en]evé d' Hamlet tout ce qui fait la beauté d'ffamlet, pour y substituer des mystères et des complications futiles... et vous aurez Sciiiiramis.
Et les Choéphores d'Eschyle, et VElectre de Sophocle, qu'en a fait Voltaire dans son Oreste? Exactement (quoique moins bien) ce qu'en auraient fait Bouchardy ou Ducange. Je suppose ici que vous avez présentes à la mémoire, dans leur farouche simplicité, la tragédie d'Eschyle et celle de Sophocle. Voici les divers enjolivements mélodramatiques que Voltaire y a apportés. D'abord, c'est un naufrage qui jette Oreste et Pylade sur le rivage d'Argos; et ils ne savent où ils sont. Pourquoi ce naufrage? Pour rien; parce que, dans un mélodrame qui se respecte, il n'y a jamais trop d'intrusions du hasard ni trop de surprises. Dans Sophocle, l'urne qu'apporte Oreste est vide, et il raconte simplement qu'il a vu mourir Oreste et qu'il ramène ses cendres. Tout cela est bien trop simple! Ici Oreste raconte à Egisthe et à Clytemnestre qu'il a tué de sa propre main le fils d'Agamemnon, et l'urne contient, en effet, des cendres. Quelles cendres? Celles de Plislène, un fils d'Egisthe,
que ce tyran avait précisément chargé de faire disparaître Oreste. et qu'Oreste a tué. Et ce PJistène, Egisthe voudrait le donner pour mari à Electre, et Clytemnestre en fait la proposition à sa fille. Voilà qui est à la corsé, bonne heure! — Vous n'êtes pas au bout. Oreste se découvre d'abord à Pammène, vieillard attaché à la famille d'Agamemnon. Il dépose sur le tombeau d'Agamemnon l'épée du héros, ce qui est bien imprudent; mais une épée fait bien ici. J'ai dit qu'il se donnait pour l'assassin d'Oreste. Egisthe, en récompense, veut lui donner Electre pour esclave. (Notez qu'Electre traîne ici de vraies chaînes et qui ne sont pas seulement des chaînes métaphoriques, puisque, à un moment, on les lui ôte.) Electre, qui croit comme les autres que cet étranger est le meurtrier d'Oreste, est sur le point de le tuer : il lui arrête le bras, et la reconnaissance se fait par le « cri du sang ». — Ce n'est pas tout. Egisthe, ayant appris la mort de son fils Plistône, a des soupçons et fait emprisonner Oreste et Pylade. Electre supplie Clytemnestre de les sauver, sur quoi Clyteinnestre devine que l'un d'eux est Oreste et les prend sous sa garde. Elle supplie Egisthe d'épargner les deux étrangers. La fière Electre elle-même et sa sœur Iphise joignent leurs prières aux siennes. Mais Egisthe, qui se méfie toujours, refuse durement. Alors, par un mouvement tout à fait propre à soulager le bon public, Clytemnestre, subitement retournée, dit son fait au tyran. Un peu de patience! Egisthe ^ort pour hâter le sup-
plice d'Oreste, de Pj^lade et du vieux Pammène qu'il a fait arrêter par dessus le marché. Mais Oreste s'est fait connaître aux gardes, qui n'osent frapper. En même temps, le peuple se soulève en sa faveur. Egisthe estsaisi; Oreste le traîne dans le tombeau
-d'Agamemnon pour l'immoler et, sans le vouloir,
il tue Glymnestre qui s'était précipitée joour sauver Egisthe. Cette dernière méprise, c'est une idée de Corneille {Deuxième discours sur le poème dramatique). Comme elle n'était pas bonne, Voltaire s'en est emparé. J'oubliais un point : Voltaire suppose Tju'Oreste tue sa mère (malgré lui) parce que les dieux veulent le punir de leur avoir désobéi en se découvrant à Electre. Étrange idée! Bizarres dieux!... S'il reste dans ce mauvais roman de Voltaire une seule parcelle de ce qui est l'âme des Choe'phores ou û'Electre, je consens à relire les Guèbres, Irène et Agathocle.
Avec tout cela, cette machine compliquée d'Oreste, qui fait songer à de l'Eschyle perfectionné par Ponson du Terrail, est une des pièces des plus amusantes de Voltaire. Le malheur, c'est que ce mélodrame et les autres ne sont pas de francs mélodrames et restent, extérieurement, des tragédies. En somme, Voltaire n'a pas vu bien clair. Il n'a pas vu qu'il y a dans les tragédies de Corneille et de Racine tout autant d'action que cette forme dramatique en peut admettre : qu'augmenter la part de l'action extérieure, des surprises, des coups de théâtre, qui le plus souvent veulent être
longuement amenés et expliqués, c'est diminuer d'autant la part de l'analyse et du développement des caractères et des passions; que déplacer ainsi Tintérèt, le transporter des hommes aux événements, altérer par là le fond de la tragédie, et cependant en maintenir la forme et l'appareil, c'était, en réalité, la diminuer, la corrompre, la déshonorer. Il n'a pas compris que la façon dont il entendait le drame appelait, exigeait une forme plus large et plus commode, la faculté de se mouvoir dans le temps et dans l'espace par la suppression des unités de jour et de lieu, et la prose au lieu du vers, ou tout au moins un vers moins « noble » et moins guindé: cela lui aurait permis de mieux expliquer ses situations, de préparer plus commodément et plus clairement ses surprises et ses coups de théâtre, et de répandre un peu de lumière dans la conduite de ses pièces, où bien des points restent vagues et obscurs. En somme. Voltaire a péché à la fois par une certaine grossièreté et vulgarité de conception dramatique, et par une aveugle soumission aux règles les moins essentielles de la tragédie classique. Il a fait des mélodrames en mauvais vers étriqués et nobles, des mélodrames mal habillés en tragédies. Et, comme j'y retrouve intactes les trois unités, comme je n'y vois ni semblant de couleur historique, ni mélange du comique ou du familier avec le tragique, ni lyrisme, ni poésie, ni pittoresque, ni thèses sociales, ni mélancolie, ni truculence, ni rien, on ne peut même pas dire que ce soient déjà des
espèces de drames romantiques, ce qui ne soraît pourtant pas encore grand'chose.
Je crains, en finissant, d'avoir été injuste. Je suis môme à peu près sur de l'avoir été. Qu'importe, puisque je l'avoue. Il y a, malgré tout, une part de vérité dans la malveillance de ma critique. Je n'ai pu résister à me faire ici l'avocat du diable, M. Deschanel s'ctant un peu trop fait l'avocat du bon Dieu. Et j'ai voulu ainsi vous obliger à lire son livre, ce qui . vous sera un grand plaisir.
Comédie-Française : Le Jeu de l'amour et du hasard. — La poésie de Marivaux. — Le réalisme de Marivaux
26 juillet 1836.
Pourquoi ne joue-t-on, de Marivaux, que le Jeu de l'amour et du hasard, les Fausses Confidences, quelquefois le Legs et quelquefois VEpreuve ? Il y a pourtant, dans son théâtre, plusieurs autres comédies qui valent celles-là, et quelques-unes môme où vous trouveriez peut-être, non plus de finesse ni d'esprit, mais plus de poésie et un plus libre caprice. C'est grande pitié de voir à quel point nous sommes les esclaves de l'halutude et de la tradition, du moins en matière de littérature, la seule dont j'aie quelques clartés. Le répertoire de la Comédie-Française, tel qu'il est présentement fixé, est censé renfermer tous les chefs-d'œuvre de notre littérature dramatique et même toutes les pièces qui, sans être des chefsd'œuvre, méritaient de ne point être oubliées. Or, par qui ce choix a-t-il été fait ? On peut dire que. pour nos classiques, ce choix a été fait et arrêté, soit par
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leurs contemporains, soit par la génération qui les a immédiatement suivis; et, depuis, il n'a point été revisé, si ce n'est timidement et avec d'intinis scrupules. Or, il y a apparence que nous n'avons point tout à fait les mêmes goûts que les gens qui ont opéré ce premier triage. Telle œuvre qui ne leur plaisait qu'à demi ou qu'ils considéraient comme une bagatelle sans importance, peut fort bien nous ravir à présent, soit parce que nous avons le goût plus large, l'esprit plus curieux, le jugement plus libre, soit par l'effet du temps écoulé, qui aie souvent, mais qui parfois ajoute de rintérèt aux ouvrages de l'esprit. Dès lors, pourquoi le « répertoire » serait-il chose immuable, définitive, sacrée? Pourquoi chaque génération qui survient n'irait-elle pas butiner à son gré l'immense trésor de notre littérature dramatique et en tirer, pour le remettre au jour, ce qui s'accorde le mieux avec ses goûts, ou ce qui intéresse le plus sa curiosité? Pourquoi ne jouirions-nous pas, par ces découvertes successives, de tout l'esprit de nos pères? Ce serait une piété et ce serait souvent un plaisir exquis. Au lieu de cela, que voj^ons-nous? De tout le xviii^ siècle, la Comédie-Française nous sert, bon an mal an, cinq ou six pièces, sans plus, et toujours les mêmes. On ne paraît point se douter que le théâtre du siècle dernier est tout simplement adorable, et qu'il offre, à qui prend la peine d*y aller voir, des merveilles de grdce et d'esprit et la plus fine fleur du génie français.
MARIVAUX. 2a
Je m'en tiens aujourcrhui au théâtre de Marivaux. Pourquoi jamais la Surprise de V Amour, ni les Sincères, ni la Double Inconstance, ni les Serments indiscrets ?
Quelqu'un me dit : — Eh! oui, c'est entendu, tout cela est délicieux Personne n'a jamais mieux démêlé,^ ni exprimé avec plus de délicatesse les plus subtiles combinaisons de la vanité et de l'amour. Amour charmant, coquet, non violent, mais sincère dans un monde artificiel; amour que trahissent tantôt des sourires fins, relevés par le voisinage de quelque mouche, tantôt de petites colères mutines, ou bien des pâleurs à peine visibles sous la poudre et des larmes légères au coin d"un œil luisant. Amour que les amoureux ignorent, dissimulent ou combattent! Amour qu'ils reconnaissent à un mouvement de jalousie 1 Amour qu'ils irriient en voulant l'éteindre l Amour où ils s'entêtent quand on le leur interdit l Amour qui s'exaspère quand l'être aimé n'en veut point ! Ali ! qu'ils sont gentils, tous ces petits amoureux ! Presque tous se mettent à aimxCr dès qu'on leur a dit : t Je ne vous aime pas », ou : « Je ne veux pas vous aimer », ou : « Je ne veux pas que vous m'aimiez », ou parfois simplement: « Je vous aime. > Oui, cela est adorable.
Ce sont petits chemins tout parsemés de roses;
tout pelils chemins où l'on marche à tout petits pas; tout petits chemins qui sont les plus jolis et les plus.
longs d'un point à un autre, de l'indifférence à l'amour, ou de l'amour à l'indifférence, ou de l'amour ignoré à l'amour senti et couf ssé. Toutes ces petites comédies sont à'admirabl3S joujoux de mécanique morale, d'horlogorie psychologique. On y pèse des riens dans des toiles d'araignée, disait Voltaire. C'est du Racine transposé, amenuisé, amignoté et tarabiscoté. C'est si fin, si fin, qu'on ne sait plus où l'on en est.
Mais cela n'est guère varié; ces petits bonshommes et ces petites femmes, tout froufroutants dans leurs habits soyeux, ces habitants poudrés de la Gytlière de Watteau ne savent jamais qu'ils aiment; et alors ils trahissent le fond de leur cœur par des révélations involontaiies si multiples et d'une inconscience si piquante, que c'est trop joli vraiment! Ils ont tous autant d'esprit que Marivaux, qui en avait trop- Et le spectateur, qui comprend ces finesses, ne se sent pas moins d'esprit, et de là un effet singulier. On est pris d'un petit rire intérieur, nerveux, extrêmement fatigant, comme quand on vous chatouille :
On n'en peut plus. On pâme. On se meurt de plaisir.
Ah 1 laissez-moi, de grâce, me barbouiller de la prose de Rabelais ! Encore une fois, c'est adorable ! Biais c'est toujours la même chanson. Et puisque toutes ces comédies se ressemblent, pourquoi en jouer plus d'une?
MARIVAUX. 2o
— Eh bien ! non, ce n'est pas toujours la même chanson ! Je puis vous indiquer, pour le moins, deux comédies qu'apparemment vous ne connaissez point, qui sont bien encore du Marivaux, heureusement, mais où vous trouverez pourtant un Marivaux plus aisé et très franchement poète.
Arleqidn est une des premières œuvres de Marivaux, une des plus gracieuses et celle peut-être où son caprice est le plus libre : il y a trois changements de lieu, un anneau qui rend invisible, des moutons, des lutins, une fée. Cette fée a emmené dans son royaume Arlequin, dont elle est éprise. Arlequin ne comprend point ce qu'elle veut de lui, car il est stupide, et il la rebute, car il est fort mal élevé. Il ne veut que manger et boire. Maïs il rencontre la bergère Silvia, et les idées lui viennent avec l'amour. La fée les surprend, se fâche, prend Silvia à part, et lui ordonne de repousser Arlequin. Sinon la jalouse fée le fera mourir. Alors les deux amants, stylés par Trivelin, font semblant de rompre. Puis Arlequin, à qui l'esprit est venu tout à fait, feint d'aimer la fée et lui enlève sa baguette, ce qui la met en sa puissance. Elle est prise, la petite fée coquette et maligne, qui porte une robe à paniers, qui met du rouge avec des assassines, et qui sait tourner de si diaboliques compliments aux beaux garçons. Mais ne la plaignez pas trop; c'est Marivaux qui l'a faite prisonnière, c'est à lui qu'elle a donné sa baguette, et c'est en touchant les cœurs de cette baguette magique qu'il en fait
jaillir l'aveu involontaire des sentiments cachés. Cette fée est la muse de Marivaux. Elle est aussi la muse de AVatteau (son Pierrot est bien le camarade d'Arlequin); elle a été un jour celle du sensible Greuze (dites si la petite à la cruche cassée n'est pas la sœur de Silvia). Si les bergers et les bergères des trumeaux d'antan savaient parler, nous entendrions les dialogues de Silvia et d'Arlequin. Oh! le joli déniaisement et l'insensible et douce maïeutique d'amour! On se dit à chaque instant : « Mon Dieu ! comme il faut avoir de l'esprit pour trouver de ces naïvetés-là ! » C'est la poésie du dernier siècle, avant Rousseau. Que voulez-vous? Chaque temps a la poésie qu'il peut. Celle-là ne ressemble point à la poésie romantique ni parnassienne; mais c'est bien de la poésie tout de même. En voulez-vous un autre spécimen? Après Arlequin poli par V amour, lisez, je vous prie, le Trioviphe de l'amour. Cela se passe dans la Grèce du pays bleu, qui n'est point la propriété du seul Shakespeare. Léonide, reine de Sparte, nièce d'un usurpateur, a rencontré Agis, fils du roi détrôné, le sauvage et gracieux Agis qu'élèvent secrètement, dans la solitude, le philosophe Hermocrate et sa vieille sœur Léontine. La jeune reine a su le secret de la naissance du jeune prince dépossédé; elle l'aime et veut lui rendre le trône en se faisant aimer par lui. Donc, elle se déguise en garçon et s'introduit ainsi chez le philosophe et sa sœur, qui n'admettent point de femme dans leur ermitage. Elle séduit la vieille Léontine,
séduit Hermocrate après lui avoir confessé son sexe, fait de même pour Agis, leur donne rendez-vous à tous trois pour le même jour et au même lieu, révèle enfin son nom et emmène Agis en grande pompe. Cette fantaisie est, si je ne me trompe, un des plus aimables chefs-d'œuvre de Marivaux. Les trois séductions, très diverses, sont trois petits poèmes de psychologie malicieuse et ailée. Et jamais anachorète tenté n'a fait si plaisante mine que le vénérable Hermocrate quand il se décide à poser devant la suivante Corinne qui peint pour sa maîtresse le portrait du vieux philosophe.
Je vous assure que Taile du caprice, qui emporte si haut et si loin le poète du Sonrjp d'une nuit (rété, a pour le moins frôlé le front poudré de Marivaux. Il n'y a point une abîme entre le Triomphe de ramour et Comme il vous plaira, mais seulement les différences de deux races, de deux époques et de deux esprits. Pour moi, qui tâche de n'avoir point de superstitions, le charme de la fantaisie française est pour le moins égal à celui de la fantaisie d'outre-Manche. Léonide a peut-être autant de grâce que Rosalinde (quoique d'une autre façon) à porter le travesti. Le misanthrope Jacques est un peu parent du philosophe Hermocrate... Mais je ne veux point peser sur ces rapprochements, car tout de suite les différences éclatent aux yeux. A côté de la fantaisie de Shakespeare, qui est excessive et débordante, celle de Marivaux paraît bien raisonnable et bien modérée. Puis il n'a point de
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mélancolie, ou il en a si peu ! Puis sa psychologie est trop délicate et trop claire à la fois. Ses personnages ne sont point assez fantasques ni assez étranges : rien n'égale le vague de leur condition sociale, si ce n'est la précision avec laquelle sont analysés leurs sentiments. On dirait que la fantaisie n'est point là pour elle-même, qu'elle n'intervient que pour créer des situations singulières et, par là, donner lieu à de plus piquantes études de l'amour. Fantaisie discursive et raisonnante, fantaisie abstraite, si je puis dire, et que l'artiste emploie surtout pour varier les conditions de ses expériences morales. Le plaisir est pour l'esprit bien plus encore que pour l'imagination. Décidément on est bien en France, sous Louis XV, très loin de Puck et de Titania, de M. Fleur-des- Pois et de M. Grain-de-Moutarde; — et même de la forêt des Ardennes. Marivaux sait-il seulement qu'elle existe ?
Mais qu'importe^ Toute la poésie de la première moitié du xvni'' siècle est dans Marivaux, comme toute la poésie de la seconde moitié est dans Jean- Jacques Rousseau et dans Bernardin de Saint- Pierre. Et, tandis que se déployait, l'autre soir, la trame inflniment délicate du Jeu de l'amour et du hasard, je songeais, avec un peu d'étonnement, à certaines pages de Marianne et du Paysan parvenu, et je me disais que ce poète de tant de grâce et de subtilité était aussi, entre les romanciers de son temps, celui chez qui nous trouvons le réalisme le plus
décidé, le plus approchant du réalisme tel que nous l'entendons etTaimons aujourd'hui.
Je laisse de côté Marianne et la boutique de j\|me Dutour, la mercière, cette grosse réjouie, aimant la rigolade et les bons morceaux, forte en gueule, sachant comme il faut parler aux cochers de fiacre, facile aux apitoiements, de morale accommodante, une vraie femme du peuple et une vraie marchande. Je laisse les figures si franchement dessinées de la servante Toinon, la grande fille massive, lourdaude, jalouse et pleurarde, et de M. de Climal, le vieux monsieur respectable, suiveur de petites ouvrières, bien posé, riche, grave, marguillier de sa paroisse. Je ne m'arrête qu'au Paysan parvenu, un livre d'une vérité plus âpre et plus hardie, et j'en passe en revue les principaux personnages. Le héros, d'abord, d'une si belle inconscience morale, mêlée de naïveté et d'une espèce de bonté. Je revois ce beau gars, laquais dans une grande maison, où il est distingué par une femme de chambre, puis épousant une demoiselle de la bourgeoisie très mûre, mais bien conservée, puis protégé par une dame de qualité également mûre et dévote, puis par une grosse femme de traitant, et finissant par épouser, en secondes noces, une jeune veuve du monde de la finance... (Tout à fait Bel-Ami, comme vous voyez. Mais je me prive du plaisir de comparer au roman de Marivaux le roman de Guy de Maupassant, de signaler les ressemblances et les différences, et de
ao IiMPRRSSIONS DK THÉÂTRE.
raisonner là-dessus.) Puis, c'est Tabbé Doucin, le directeur des deux demoiselles Ilabert, si propre sur soi, si prudent, si moelleux, d'une onction si habile aux litotes et aux insinuations despotiques, si jaloux du salut de ses deux pénitentes, particulièrement du salut de la cadette. C'est M"ie de Ferval, dont Marivaux dit quelque part : « Elle avait des grâces naturelles. Par-dessus cela, elle était fausse dévote; et ces femmes-là, en fait d'amour, ont quelque chose de plus piquant que les autres : il y a dans leurs façons je ne sais quel mélange indéfinissable de mystère, de fourberie, d'avidité libertine et solitaire, et en même temps de retenue qui touche extrêmement. » Voilà qui n'est guère du marivaudage ! Et je voudrais vous citer en entier l'admirable portrait de M"^6de Fécour, celle qui prend le menton à Bel-Ami, grosse femme sans gêne, « qui aime tout le monde et n'a d'amitié pour personne... qui n'a que des sens et point de sentiments, et qui passe pourtant pour la meilleure femme du monde parce que ses sens en mille occasions lui tiennent lieu de sentiments et lui font autant d'honneur ». Mais la perle du roman, c'est encore M"^ Habert. Vraiment elle ne ferait point mauvaise figure près de la « vieille fille » de Balzac. Ses scrupules de dévote, ses pudeurs de demoiselle et ses désirs de femme mûre qui a longtemps attendu, ses timidités sournoises et ses hardiesses ingénues, ses airs délibérés lorsqu'elle a pris son parti, ses terreurs quand on parle de son âge, les petits soins dont elle
entoure son a beau jeune mari », son amour qui garde quelque chose des formes de la dévotion, son contentement et sa gourmandise hypocrite quand elle peut enlin sans péché être aussi heureuse que les pécheurs, — tout cela est exprimé avec une finesse, une malice et une vigueur qui ne permettent plus d'oublier cette figure naïve, ridicule et touchante.
Notez que tous ces personnages ont une allure, un accoutrement, un visage en rapport avec leur caractère et leur condition, qu'ils font des gestes et prennent des attitudes. Marivaux sait même résumer un caractère par quelque particularité extérieure qui en est comme le signe sensible. Ainsi fait Dickens, ainsi font communément MM. Daudet et Zola. Par exemple, il y a une jeune fille, Agathe Alain, qui ne regarde jamais qu'en dessous, d'un œil luisant et vicieux: et toutes les fois que Marivaux parle d'elle, il a soin de rappeler ce regard-là. Dans toutes les scènes auxquelles M™^ de Fécour prend part, sa grosse gorge joue un rôle capital, émerge au premier plan, devient le centre du tableau ; il n'est plus possible de la quitter des yeux; la bonne dame a ce tic, de la présenter, comme un énorme fruit, aux gens qui lui plaisent. Marivaux revient plusieurs fois aussi sur la mine ronde et blanche de M^'e Habert, et bientôt on n'entend plus parler de l'estimable fille sans se figurer aussitôt cette rondeur de visage et cette blancheur « succulement nourrie ».
Il y a plus : deux ou trois fois Marivaux s'intéresse
à ses personnages en dehors de l'action à laquelle ils sont mêlés; il semble les étudier pour eux-mêmes, dans des détails très menus et très familiers et dont l'histoire qu'il conte pourrait se passer. Par là, encore, il devance les romanciers de nos jours, qui s'attachent moins à la fable proprement dite qu'à la description complète des individus. Ecoutez ce gazouillis de deux dévotes : « Eh ! non, Catherine, ce n'est pas la peine, dit M^i^ Habert la cadette; donnezmoi le pot de confitures, ce sera assez. — Mais, ma sœur, cela ne nourrit point, dit l'aînée. — Les œufs me gonfleraient, » dit la cadette. Et puis « ma sœur » par-ci, « ma sœur » par-là. Catherine, d'un geste sans appel, décida pour les œufs en s'en allant, « à cause, dit-elle, qu'un déjeuner n'est pas un dessert. »
— Aujourd'hui, dans les romans, on ne peint plus guère les personnes isolées des choses; on note avec soin par quel lien nous pouvons tenir aux objets qui nous sont habituellement voisins ou dont nous faisons usage. Vous goûterez donc cette remarque sur une cuisinière (c'est proprement de l'Alphonse Daudet, d'une forme un peu moins vive) : « Catherine était grande, maigre, mise blanchement, et portant sur sa mine l'air d'une dévotion revêche, en colère et ardente, ce qui lui venait apparemment de la chaleur que son cerveau contractait auprès du feu de la cuisine et de ses fourneaux. »
Cela n'est peut-être qu'un trait d'esprit, direz-vous.
— Mais je sais un passage où apparaît clairement
l'intention d'achever la peinture d'an caractère par celle du milieu qu'il s'est créé et dans lequel il se projette en quelque sorte et se révèle. Voici l'intérieur des deux demoiselles Habert : « Nous entrâmes dans une maison où tout me parut étoffé et dont l'arrangement et les meubles étaient dans le goût des habits de nos dévotes. Netteté, simplicité et propreté, c'est ce qu'on y voyait. On eût dit que chaque chambre était un oratoire; l'envie d'y faire oraison y prenait en entrant; tout y était modeste et luisant, tout y invitait l'àme à goûter la douceur d'un saint recueillement. Les débris d'un déjeuner étaient là sur une petite table; il avait été composé d'une demibouteille de vin de Bourgogne presque toute bue, de deux œufs frais et d'un petit pain au lait. Je crois que ce détail n'ennuiera point, il entre dans le portrait de la personne dont je parle. »
Petite phrase, mais extrêmement précieuse dans sa modestie. Si je ne me trompe, le roman selon Balzac et selon les romanciers qui l'ont suivi, y est en germe. Le Paysan parvenu nous offre déjà des personnages en chair et en os, parfaitement vrais et concrets : cas assez rare dans notre Littérature classique, qui se contente, en général, de peindre les âmes, et qui dédaigne bien des choses comme basses et vulgaires ou comme inutiles. Marivaux a eu ce bonheur, çà et là, de sentir vivement la réalité tout entière et de n'en rien mépriser, parce que, tout y étant lié et dépendant, tout y est significatif. Si l'on voulait faire l'his-
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toire du « naturalisme » avant l'invention du mot, on devait tenir le plus grand compte du Paysan parvenu.
Vous avez vu Marivaux poète, vous l'avez vu « réaliste » . Si maintenant l'envie vous prend de parcourir ses a feuilletons «, le Spectateur français, le Miroir, les Lettres à une dame, les Pièces détachées, vous y trouverez, sur la morale, sur la littérature, sur l'histoire, sur les femmes, une surprenante quantité d'idées ingénieuses, fortes et souvent profondes, et des paradoxes à rendre jaloux M. Alexandre Dumas. Et si vous lisez VIndigent philosophe, qui est la simple histoire d'un gueux, ivrogne et bohème, vous y verrez à quel point Marivaux est « artiste » , au sens particulier qu'on donne aujourd'hui à ce mot pour l'appliquer aux écrivains. Vous y trouverez une abondance de vocables sonores, un luxe de métaphores plaisantes, un empanachement et une truculence de style qui vous feront douter s'il ne pratiquait pas Rabelais et songer en même temps à l'admirable Capitaine Fracasse. Tout compte fait, j'estime que Marivaux, poète exquis, grand romancier, humoriste hardi, écrivain original, devrait être considéré comme un des quatre ou cinq esprits les plus rares du xvni" siècle. Notre temps, qui a beaucoup fait pour lui, ne l'a cependant pas encore placé si haut. Pourquoi cela? Je n'en sais rien. Sans doute il fut trop fin ; on a voulu qu'il ne fût que fin. Tout n'est qu'heur et malheur.
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CoMKDiK-FRANfjAisK '. 11'' iinniversiiirc delà naissance d'Alfred de Musset ; la Nuit de juin, pièce en un acte mêlée de prose et de vers, de M. Maurice Le Corbeillcr.
d9 dûccniljre 1887.
La Comé<lie-Fran(;ai.se a célébré pour la première fois, dimanche dernioi", l'anniversaire d'Alfred de Musset. C'est une idée excellente. Je suis seulement étonné qu'on no l'ait pas eue plus tôt.
M. Maurice Le Gorbeiller avait écrit pour la circonstance une scène élégante, en prose et en vers, intitulée : la Nuit de juin. Le poète rentre chez lui, « les cheveux et les vêtements en désordre, l'air fatigué ». Il s'était pourtant bien promis de travailler, de ne plus sortir de son « cher cabinet d'études ». Mais, toujours faible, il s'est laissé emmener par deux amis; ii a revu la femme qu'il aimait, il a découvert qu'elle n'était qu'une coquette et une rusée qui se sert de lui pour détourner les soupçons d'un mari jaloux : « Elle
\. ex. Iinpresition de Ihéàlre, [" si'iic.
a un amant, et, si elle m'attire auprès d'elle, c'est pour lui servir de chandelier. » C'est fini, il n'aimera plus !
Pendant son absence, la petite Louise, une grisette, est venue lui apporter un bouquet d'œillets. Le poète veut aller la retrouver; Louise le consolera. « N'y va pas, lui dit son oncle. En voyant que tu n'étais pas là, elle m'a chargé de te prévenir qu'elle ne te rapporterait plus de bouquets, et elle s'est envolée sans plus de façon »... Et voilà le pauvre poète prêt à pleurer de l'infidélité de Louise.
Mais un autre bouquet lui tombe sous la main, un bouquet de roses. Celui-là, c'est sa mère qui le lui a apporté le matin même. Elle est bien triste, la chère femme, d'avoir un fils si dissipé... Et voilà le pauvre poète qui se lamente d'être un mauvais fils et un paresseux.
Entre temps, il dit à son oncle : « Je ne peux plus... j'en ai assez... Ces choses n'arrivent qu'à moi... C'est horrible... Je veux mourir... Laissezmoi 1 » Tout cela parce qu'une femme du monde s'est moquée de lui et parce qu'une grisette l'a quitté ! Vous ne comprenez pas ; vous songez, vous qui êtes un homme raisonnable : « Qu'est-ce que c'est que cet homme-là? C'est un fou, ou c'est un enfant gâté. » Oui, c'est un enfant, et M. Le Corbeiller a eu raison de nous le montrer ainsi. Et c'est parce que, ayant du génie, il est resté un enfant, qu'il a été un si grand poète.
Le bon oncle essaie de le consoler, puis se retire.
A. DR iMUSSET. 37
Le poète, resté seul, s'endort. Alors la Muse apparaît et lui parle doucement : « Reprends courage. Avec tes douleurs, tu feras de beaux poèmes. La grisette aux œillets s'appellera Bernerelte; la coquette qui te trompe s'appellera Jacqueline et tu seras Fortunio; et ta mère sera la mère de Lorenzaccio... » Et ici la toile du fond s'entr'ouvre, et la Muse montre au poêle, groupés sous une lumière d'apothéose, les personnages de ses œuvres :
Ainsi tu peux dormir à présent, ô poète! N'est-ce pas que voici de quoi te rassurer?
Car tous ces chants d'amour, de fierté, de souffrance.
Oui, tu les reconnais, désolés ou joyeux.
C'est bien de ton espoir que vient leur espérance,
Et leurs pleurs sont bien ceux qui sèchent dans tes yeux !
Tous les nobles accents de ces divins poèmes, Ce sont les tiens, rendus par Dieu plus triomphants ; C'est la chair de ta chair, c'est ton sang, c'est toi-même. Tu ne peux t'y tromper, ce sont bien tes enfants !
Et nous les saluons aussi — comme nos frères ! — Car dans chaque soupir, chaque pleur, chaque mot. En peignant leur souffrance jIs disent nos misères, « Et nous y retrouvons, tous, quelque ancien sanglot î »
Et l'on se sent parfois les yeux remplis de larmes Au plus léger refrain d'une de tes chansons.
Ne trouvez-vous pas que, dans ces vers inspirés de Musset, à travers l'expression un peu flottante, quelque chose a passé de la grAce et de la tendresse du cher poète? A vrai dire; j'aurais préféré que toute
;;8 IMPUESSiOiNS DE THÉÂTRE.
la scène fut en vers. On eût supprimé l'oncle, bien entendu. Cet oncle est bizarre. Le poète entre sa Muse et son oncle prête à sourire. La Muse, d'ailleurs, pourrait dire à peu près tout ce que dit ce respectable collatéral. Je vois bien que M. Le Gorbeiller, par une louable modestie, n"a pas osé mettre des vers de son cru dans la bouche de Musset. Pour la xMuse, c'était une autre affaire : il était moins compromettant de prêter des alexandrins à une Muse qu'à un poète coté et qualifié. Mais alors Musset n'eùt-il pu parler en prose et sa compagne en vers ? J'aurais assez goûté cet arrangement.
M. Le Gorbeiller n'en a pas moins le mérite d'avoir dit, je crois, et fort bien dit, dans les vers que j'ai cités, Tessentiel sur le génie d'Alfred de Musset. Je dois ajouter qu'il n'y a pas deux façons de le caractériser. On l'aime, on l'admire, on le sent charmant et grand; et, quand on veut essayer de le définir, on arrive forcément à des formules d'une simplicité telle, que l'on craint de n'être pas entré assez avant dans son œuvre. Si je faisais de la critique un métier, je dirais que Musset n'est pas un « bon sujet » pour la critique. Cela vient sans doute de ce que, chez lui, ] Ihomme et le poète ne font qu'un, et que l'homme'; n'a vécu que pour une chose, qui est l'amour. Quoi ' qu'il en soit, quand on a dit de Musset qu'il est « le poète de l'amour et de la jeunesse »j cela paraît court, et pourtant il n'y a pas grand'chose à ajouter. (11 est vrai qu'on peut alors développer le contenu de
Ces mots « jeunesse et amour », et que cela ne laisse pas d'être long.) Si Ton remarque ensuite que ce qui distingue Musset des élégiaques anciens, tels que Catulle ou Properce, et des modernes, tels que Ronsard, Chénier et Parny, c'est qu'il a surtout exprimé ce qu'il y a de tristesse dans l'amour, le Surgit amari aliquid du vieux Lucrèce, et aussi, dans l'éternel inassouvissement du désir, l'éternelle illusion renaissante; ou encore que la mélancolie de l'amour lui a été parfois un acheminement aux mélancolies intellectuelles de son siècle, on sera fort près d'avoir tout dit. Et si l'on constate enfin qu'il a été un des hommes les plus impressionnables de ce temps, et un des plus spirituels; qu'il a été le plus sincère des écrivains, et le plus gracieux; — qu'il nous prend à la fois par le charme aisé d'un esprit de pure lignée française et par la profondeur et la vérité du sentiment et de la passion...; il me semble qu'il ne restera plus rien à faire qu'à le relire.
Je n'ignore point que depuis 1870 on a un peu oublié et négligé Musset. Mais je me souviens de ce qu'il a été pour moi (comme pour beaucoup d'autres) entre quinze et dix-huit ans. Je l'ai simplement adoré, je ne m'en cache pas. Plus tard, j'ai préféré Victor Hugo, et, plus tard encore, Lamartine. Si je vous raconte ces impressions, c'est que je suis déjà assez vieux pour le faire sans offenser la modestie, c'est que ces confidences ont déjà une valeur de témoignages et de documents, c'est que je puis déjà dire (hélas!) :
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« Ma génération » . Donc, au temps où j'avais l'âge de Fortunio, Musset était pour moi le poète idéal, le poète absolu. D'abord, je ne concevais même pas une autre vie de poète que la sienne : du génie à dix-sept ans, une entrée claquante et cavalière dans la littérature, puis des amours insensées et d'insondables désespoirs, des angoisses religieuses en pleine débauche, une piété blasphématoire; le « supplice du doute », qui me semblait alors une chose infiniment distinguée; tout ce que peut donner la vie, dévoré à trente ans; et alors le dégoût morne et sans fond, l'abandon de soi, l'oubli demandé à l'ivresse solitaire, et enfin la mort à quarante-six ans, la mort qui n'emporte plus qu'un cadavre ambulant... Je trouvais tout cela merveilleux. J'aimais la tète de chèvre du poète des Nuits, ses yeux longs, ses cheveux bouclés. Outre le plaisir de l'aimer, j'avais celui de le plaindre, de m'attendrir sur lui; j'aurais été bien fâché qu'il n'eût pas abusé de l'absinthe dans ses dernières années. Mais surtout, ses sanglots me retentissaient au fond de l'Ame; ses angoisses me serraient le cœur; sa sensibilité me révélait la mienne/Vraiment il m'ouvrait un monde nouveau. Tout cela est loin. Mais je puis dire que jamais poète ne m'a troublé ni ravi comme celui-là.
Et maintenant? — Eh bien! maintenant encore, quelquefois. Mais qu'importe? N'est-ce rien que'd'ètre adoré des hommes à dix-huit ans, et des femmes toujours (soyez-en sûrs)? Et d'où lui vient cette puis-
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sance? Je ne pense pas (bien qu'il l'ait presque dit; mais il lui est arrivé, comme à tout le monde, de dire des sottises), je ne pense pas qu'il suffise, pour èlre un grand poète et pour émouvoir les autres, d'étaler des lambeaux de son cœur; et si vous n'êtes comme moi qu'une tète dans le troupeau, je vous dirai : « Cachez-moi cela ! car vos lambeaux ne m'intéressent pas du tout. » Mais, étant donné d'ailleurs que Musset était un poète de génie, c'est bien parce qu'il se livre à nous tel qu'il est, c'est bien par l'évidence de sa sincérité qu'il esta part entre les poètes, et qu'il nous touche si fort quand il nous touche. C'est ce qui explique que ce sensuel, ce débauché, cet incroyant, plaise tant, même à de bonnes âmes très simples et, en général, aux personnes du clergé. Quand il injurie ce pauvre Voltaire et qu'il le rend responsable de la conduite inepte de Jacques Roi la, ou quand il traite Kant de « rhéteur allemand » (ce qui est tout à fait inattendu), ou quand il prie Dieu de se faire voir par un trou du ciel, je connais des gens dédaigneux à qui tout cela semble un peu puéril; mais du moins on sent qu'il ne se moque pas de nous, qu'il dit tout naïvement ce qu'il pense; on le sent à un accent qui ne trompe pas. 11 y a chez cet homme *de tant d'esprit un fond de candeur. Et c'est pourquoi les bons prêtres le croient sur parole, et le plaignent. Les prêtres aiment Musset ; ils le citent dans leurs sermons; c'est par eux que j'ai connu pour la première fois quelquesuns de ses vers : le début de Rolla, VEspoir en Dieu,
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Tristesse, même les Nuits. Ils ne sont pas éloignés de croire à son salut éternel, et que Dieu lui a fait grâce pour avoir écrit : « Dors-tu content, Voltaire? » et trouvé hideux le sourire de cet aimable vieillard, et pour avoir souffert de douter et ne s'être pas reposé dans l'incroyance. Je me souviens aussi d'avoir eu, avec un digne pasteur de l'Église réformée, une discussion tout à fait divertissante à propos des amours de Musset et de George Sand. Je tenais, moi, pour George Sand; j'alléguais que cette femme excellente était faite, au fond, pour aimer les « collectivités », non les individus; que ses faiblesses successives n'avaient été que les erreurs, forcément passagères, d'une âme toute évangélique; enfin que Musset, ce délicieux enfant, devait être, dans ses mauvais jours, un enfant bien insupportable... On me répondit sévèrement : « Oui, mais il souffrait, il cherchait la vérité en gémissant, il ne se complaisait pas dans l'erreur. Il y avait plus de piété dans cette inquiétude que dans la sérénité imperturbable de son amie. C'est lui qui, de beaucoup, était le plus près de Dieu. » Et il est vrai que Musset n'avait point l'orgueil de l'esprit, et qu'il n'a jamais commis le péché de malice. Il était tout sentiment, et le moins philosophe des hommes. Par là il plaît aux personnes pieuses, presque autant qu'aux amoureux.
J'ai dit que sa sincérité, qui est un de ses charmes les plus puissants, se sentait. Elle se démontre aussi. Les pages où il a de l'esprit, et tant d'esprit! prouvent
A DE Ml SSET. 43
la candeur de celles où il n'en a pas, où il paraît donner dans la rhétorique. Il est presque incroyable que celui qui a écrit certaines scènes des Comédies et certains chapitres des Nouvelles ait écrit aussi les apostrophes terriblement ampoulées de Rolla. Mais cela même me convainc qu'il ne s'était point douté de cette boursouflure. Il a trop d'esprit et de finesse, trop de goût de la clarté, de la mesure pour déclamer sciemment. Donc, en dépit des apparences, il ne déclame point, même quand il interpelle, en moins de vingt pages, le Christ, Marion. liolla, Faust, la Pau: vreté, les femmes du monde, le dix-neuvième siècle. Voltaire, les moines, Brutus, les athées, les hirondelles et les nègres de Saint-Domingue, — à propos de la •dernière coucherie d'un imbécile.
Que si ce raisonnement vous paraît un peu chinois, songez que, comme il l'a dit lui-même (et cela s'applique à la partie la plus importante et la plus belle de son œuvre),
Ses premiers vers sont d'un enfant, Les seconds d'un adolescent.
Les derniers à peine d'un homme;
et que sa précocité (on l'oublie trop) a été quelque chose de prodigieux et d'unique. Il était grand poète au sortir du collège; c'est entre dix-huit et vingt-cinq ans qu'il a écrit le meilleur de son œuvre, vers et prose, y compris les Nuits, y compris On ne badine 'pus avec l'amour, y compris Lorenzaccio. Lamartine
4i IMPRIilSSIOlNS DE THFÎATRE.
et Victor Hugo ont presque attendu leur trentième année pour avoir du génie, ou, si vous voulez, pour le montrer. Musset, lui, en avait et le montrait à l'âge où nous passons notre baccalauréat. Il en est résulté ceci, qui est un phénomène des plus rares : Musset a pu exprimer avec génie, sous une forme souverainement belle, les sentiments et les passions de la jeunesse au moment même où il était jeune. Je crois qu'il est le seul poète à qui cela ait été donné. Une pareille précocité ne s'était guère vue que chez des musiciens, parce que la musique est œuvre de sensibilité plus que de pensée : de même, elle ne pouvait se rencontrer chez un poète qu'à la condition qu'il exprimât presque uniquement les « passions de l'amour ». Seul, un poète de pur sentiment (et, par suite, complètement sincère) pouvait être un écrivain de génie à vingt ans. Musset reste, comme Mozart, une espèce d'enfant sublime qui, tout de suite, a exprimé son âme, divinement et sans effort.
Le concevez-vous autrement quç jeune et svelte, avec des cheveux blonds, ce poète, le plus gracieux et le plus naïf des poètes, et qui n'a connu que l'amour? L'affiche de la Comédie-Française m'apprend qu'il aurait aujourd'hui soixante-dix-sept ans. Le voyez-vous à cet âge? Moi, point; ou plutôt j'écarte cette vision avec horreur. En supposant même que Dieu l'eût préservé de l'abrutissement et lui eût accordé une vieillesse décente, ce serait, à tout mettre au mieux, un vieillard fin et propret, qui sentirait
son Louis-Philippe; il persisterait peut-être à écrire des choses, — et ces choses seraient démodées. Il est mort à quarante -six ans. C'était déjà dix ans trop tard, pour le moins : pensez qu'il avait déjà écrit le Songe d' Auguste.
La Comédie -Française a célébré la mémoire de Musset en jouant un acte de On ne badine pas avec r amour, la Nuit d'octobre (où M^^'^ Bartet et M. Mounet- Sully sont admirables), // faut qu'une porte soit ouverte ou fermée et tm Caprice. J'avoue que, au lieu de ces deux dernières pièces , j'aurais aimé qu'on nous donnât un acte ou deux de La Coupe et les Lèvres ou de Lorenzaccio. Tout au moins aurait-on pu nous épargner ces comédies mondaines de Musset, qui sont certainement (avec les Contes d'Espagne et d'Italie) la partie caduque de son œuvre.
Une Porte ouverte ou fermée, cela va encore. Sans doute l'esprit en est menu et peu intéressant (à mon avis), et l'élégance un peu fanée. Il y a un endroit où la marquise dit au comte : « Eh bien ! à la bonne heure! Une déclaration de hussards, cela doit être curieux; je n'ai jamais vu cela de ma vie. Voulezvous que j'appelle ma femme de chambre? Je suppose qu'elle saura vous répondre. » Est-ce que ce badinage « mondain » ne vous semble pas un peu plat? Ce « voulez-vous que j'appelle ma femme de chambre? » m'agace, je ne sais trop pourquoi^ je trouve (et je me hâte de dire que je ne suis pas grand clerc en ces matières)
H] l.MPni-SSIONS Db; THÉÂTRE.
que c'est plutôt le mot d'une bourgeoise enrichie que d'une grande dame. Mais il faut ajouter que la fin du dialogue est tout à fait charmante, et que c'est le poète et non plus le dandy qui souffle au comte ces jolis couplets : « Si l'amour est une comédie, cette comédie, vieille comme le monde, sifflée ou non, est ce qu'on a trouvé encore de moins mauvais. Les nMes sont rebattus, j'y consens; mais, si la pièce ne valait rien, tout l'univers ne la saurait pas par cœur... Les formes usées, les redites, ces lambeaux de romans qui vous sortent du cœur on ne sait pourquoi, tout cet entourage, tout cet attirail, c'est un cortège de vieux chambellans, de vieux diplomates, de vieux ministres, c'est le caquet de l'antichambre d'un roi; tout cela passe, mais ce roi-là ne meurt pas. L'Amour est mort, vive l'Amour! »
Oserai-je dire que je n'ai rien retrouvé de cette grâce dans im Caprice? Cela m'a paru long, fatigant, suranné. — Mais, monsieur, etMarivaux? — Pardon. Marivaux est immortellement jeune. Il y a de l'esprit précieux dans les dialogues de Marivaux; mais, du « mondain », il n'y en a pas. Et puis, dans Marivaux, il n'y a pas d'accessoire, pas de détails de toilette, pas de bourse, pas de tasse de thé... Oh! cette tasse de thé! vous vous souvenez? M"'*' de Léry demande d'abord du thé, puis elle redemande du sucre, puis elle redemande du lait, puis elle redemande de l'eau chaude, puis elle prie Ghavignyde jeter le tout. Cela dure cinq bonnes minutes que les acteurs allongent
encore, en faisant des pauses, tant ils trouvent cela spirituel! Si encore ce jeu servait à quelque chose! Mais il ne peut qu'agacer cruellement ce malheureux Chavigny. Or, il s'agit de l'amener à se mettre à genoux et à rendre la bourse bleue, bref, à faire pour une étrangère, par caprice galant, ce qu'il a refusé de faire tout à l'heure pour sa bonne petite femme. Il semble que le meilleur moyen de l'y conduire ne soit pas tout d'abord de l'exaspérer et de lui passer des barbes de plume sous le nez. Elle est donc bien sûre d'elle, cette M"^'^ de Léry? Décidément cette femme est à giiler. Cet aplomb, cette finesse si contente de soi, cette foi dans ses propres attraits et dans l'infaillibilité de son expérience, cette fatuité féminine, cette fausse et impudente honnêteté qui allume les hommes pour le bon motif, cette diplomatie, ce papotage, cet esprit..., tout cela m'est absolument odieux." — d'autant plus que l'auteur ne se doute point que cela puisse l'être, ni le public non plus. Je donnerais bon pour que ce nigaud de Chavigny empoignât vigoureusement cette pécore par la taille et... vous me feriez dire quelque sottise. Seigneur, je sais bien que je ne suis guère menacé de ce coté; mais préservez-moi des femmes brillantes, des femmes du monde qui ont de l'esprit, j'entends cet esprit-là! Et j'ai encore un autre giief contre M""^ de Léry; c'est qu'elle est la mère de toutes les femelles de la même espèce qu'on nous a montrées depuis, de toutes les sémillantes et profondes comtesses, de
48 IMPUESSlOiNS DE THEATRE.
toutes les ineffables marquises des proverbes et des comédies de paravent, c'est-à-dire de plusieurs milliers d'insupportables perruches... Il est vrai que c'est peut-être à travers leur caquetage que j'ai entendu celui de la « femme d'esprit » d'Alfred de Musset; auquel cas je suis prêt à lui faire amende honorable; mais ce sera de confiance.
Théâtre national de l'Odéon : Le Lion amoureux, drame en cinq actes et en vers, de François Ponsard.
iO janvier 1887.
La reprise du Lion amoureux nous a montré une fois de plus que Thonnéte Ponsard, tant raillé, est un bon et solide auteur dramatique, un de ceux qui parlent le mieux aux plus honorables instincts de la foule, un de ceux qui savent, le plus habilement et le plus naïvement à la fois, lui enseigner l'histoire simplifiée, lui donner les plus nobles et les plus claires leçons de vertu, lui développer les plus beaux traits de « morale en action », et la renvoyer, après un dénouement heureux, satisfaite, tranquille et toute pleine de bons sentiments dont elle se sait gré. Et tout cela, Ponsard ne le fait point par jeu ni avec le scepticisme d'un écrivain astucieux qui connaît son public, il le fait avec une conviction et une simplicité absolues. La probité et la candeur respirent dans son théâtre mi-héroïque et mi-bourgeois et en font près-
50 IMPUi:SSIOxNS DE THKATUIi;.
que toute la poésie. Il a, du reste, de la lucidité et de la largeur dans la composition. L'action se déploie lentement, régulièrement, — honnêtement (c'est le mot qui revient toujours lorsqu'on parle de lui). Ses vers, assez souvent gauches et gris, surtout quand il s'agit d'exprimer les détails de la vie extérieure, s'affermissent singulièrement pour traduire les beaux lieux communs de la morale, les sentiments généreux ou les généreuses pensées. Ils sont rudes et sans nul éclat d'images ; mais la langue en est saine, robuste et probe. On lui a joué, de son vivant, le mauvais tour de l'opposer à Victor Hugo et de le sacrer chef de 1' « école du bon sens ». C'était un peu ridicule et pourtant... Si Victor Hugo reste au théâtre, comme ailleurs, un incomparable poète lyrique, la vérité vraie, c'est qu'un drame du bon Ponsard n'est en aucune façon plus ennuyeux, à la scène, que Marion Deïonne ou le Roi s'amuse. Au contraire ! Bon sens méprisé, voilà de tes revanches ! C'est que le bon sens, nous l'aimons, malgré tout, horriblement, nous autres bourgeois de Paris et de la province. C'est un vieux goût de la race. Nous avons presque tous, plus ou moins, Malherbe, Boileau, Voltaireet M. Thiers dans les moelles. Et du bon sens, Ponsard en a beaucoup. Il en a du plus plat, mais aussi du plus rond, et quelquefois du plus relevé. Et il a autre chose encore, un souffle assez véhément d'enthousiasme moral sous son style bourgeois. C'est un brave homme et un brave écrivain; c'est Corneille garde national. Garde
POiNSARD. ol
national? pas tant que cela, si, de récrivain, Ton passe à l'homme. Cœur tendre et timide, toujours amoureux, rêveur, désintéressé, il avait, parmi toutes ses nobles passions , un vice authentique : il était joueur. En somme, le poète du bon sens, l'auteur de Lucrèce, a été infiniment plus « romantique » dans sa vie privée et dans son for intérieur que l'auteur de Ruy Blas. Ces petites ironies de la comédie humaine font toujours plaisir.
Sa sagesse, c'est donc au théâtre que Ponsard la mettait. C'est une pièce très sage, — ah ! combien sage ! — que le Lion amoureiir. Vous rappelez-vous le sujet? Le voici en deux mots.
Nous sommes sous le Directoire. Le héros du drame est le général Humbert, conventionnel et montagnard, de ceux qui abandonnèrent Robespierre, mais qui, après Thermidor, combattirent la réaction. Humliert est austère et farouche ; c'est un croyant de la Révolution. Ce personnage de Plutarque habite une mansarde, où il est familièrement servi et abondamment tutoyé par le bon sans-culotte Aristide. C'est là qu'il reçoit la visite de la marquise de Maupas, qui vient lui demander de faire rayer de la liste des émigrés le nom de son père, le marquis d'Ars. Justement, la marquise a été la compagne d'enfance d'Humbert; ensemble ils ont couru les champs, elle, la fille du château, et lui, le petit voisin, fils d'un brave homme de tonnelier. Ces souvenirs touchent l'homme de Plutarque, et plus encore les beaux yeux de la mar-
2 IMPKKSSIONS DE THKÀTRE.
cjuise. Il fait ce qu'elle demande, et même, manquant pour elle à toutes ses habitudes d'austérité, il lui promet d'aller chez M""® Tallien, oii se réunissent pêlemêle conventionnels et muscadins. Il y va. Pourquoi? C'est que la marquise est charmante, et veuve par-dessus le marché. Mais la conversation d'un étourdi lui apprend que la marquise doit épouser le frère de feu son mari. Sur quoi l'homme farouche, qui, un moment auparavant ne se trouvait point mal dans ce salon frivole, s'avise tout à coup qu'il est en compagnie impure, se lève avec emphase et sort avec fracas, en jetant aux femmes vêtues à la grecque et aux muscadins à grands collets une éloquente et révolutionnaire apostrophe.
Mais le lion a beau faire, il est apprivoisé. Malgré qu'il en ait, il revient chez la belle marquise. Elle lui adresse une seconde requête. Le comte de Maupas^ compromis dans les émeutes royalistes, est en prison et sera sans doute condamné à mort. Elle demande à Ilumbert de faire mettre en liberté cet homme qui pour lui est un criminel et par surcroît un rival. Ilumbert, pris entre son devoir et son amour, et, d'autre part, entre son amour et sa jalousie, s'en tire par un héroïsme habile. Dans le comité qui doit juger les royalistes, lui seul tient pour les mesures de rigueur : il donnera sa démission, et cela suffira pour que M. de Maupas soit sauvé. Ce beau trait arrache à la marquise l'aveu de son amour; elle promet à Humbert d'être sa femme. Mais voilà que le marquis
d'Ars arrive chez sa fille. Elle lui confesse tout, mais le vieux seigneur est intraitable : si sa fille épouse cet homme, il ira lui-même se dénoncer au gouvernement révolutionnaire^ et il sera condamné à mort, car il conspire pour le roi. La marquise, affolée, promet à son père tout ce qu'il veut, rappelle Humbert et lui reprend sa parole tout en lui jurant de lui garder son amour. Et Humbert part pour la Bretagne oii il combattra, avec le général Hoche, les émigrés et les chouans.
Dernier acte. Après l'afïaire de Quiberon. C'est le courage de Humbert qui a décidé de la victoire. Le marquis d'Ars est parmi les prisonniers. M"i« de Maupas demande à Humbert la vie de son père (troisième requête). Humbert refuse. Pour sauver le marquis, il devrait reconnaître qu'il a accordé aux chouans la capitulation. Or, il ne l'a pas fait (il ne pouvait d'ailleurs le faire, la Convention l'ayant défendu) et il ne veut pas mentir. Heureusement. Hoche intervient : le marquis, ayant été rayé de la liste des émigrés, peut être soustrait à la peine de mort. Et M""^ de Maupas, admirant également Humbert pour ses deux sacrifices et pour son refus, lui tend la main. Les deux Frances s'épouseront, et c'est la morale de l'histoire.
Ce qui assurera toujours au Lion amoureux un succès honorable, ce n'est pas seulement la bonne conduite et l'intérêt de l'action, ni les beaux sentiments dont il est plein ou les beaux vers dont il est parsemé : c'est qu'on y trouve une interprétation et une conclusion
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Optimistes, tempérées, bourgeoises, de l'histoire delà Révolution. Ponsard a très justement senti ce qui plaît au gros du public en pareille matière, et ce qu'il réclame. Il a constamment, et peut-être à son insu, atténué la réalité et l'a rendue inofïensive et noble. Le sujet de son drame,. c'est la réconciliation de l'ancien régime et de la Révolution française par la bienfaisante influence des femmes ; c'est-à-dire, au fond et malgré les inconscientes hypocrisies de la fable qu'il a imaginée, l'abdication de l'ancienne France vaincue et désarmée par l'héroïsme et la supériorité morale de la France nouvelle. Et ce spectacle enchante d'autant plus le public que le triomphe de la Révolution s'y accompagne de grandeur d'âme, d'impartialité apparente, d'un désir de rendre justice même à ses pires adversaires. La bourgeoise y contemple avec satisfaction la beauté de son propre cœur. Elle y jouit à la fois de sa victoire et de ses vertus. Au reste, bien que les révolutionnaires y aient toujours le plus beau rôle et passent leur temps à être suppliés et à faire grâce, toutes les vertus sont réparties dans les deux camps avec une équité méritoire. La plupart des personnages sont des héros, et tous sont de braves gens. Pas un coquin. Quelle idylle délicieuse a dû être la Révolution ! La furieuse poussée de vie animale après les épouvantes de l'échafaud, la rage de jouissance et de revanche sur la mort qui s'empara des hommes sous le Directoire, tout cela se traduit en conversations innocentes dans le salon singulièrement
décent de M""® Tallien. Les muscadins féroces ne sont plus que des poupées inoffensives. Et voici Hoche, le héros pur comme un lis. A la bonne heure ! Mais soupçonneriez-vous que le magnanime Humbert, conventionnel et montagnard, a voté la mort du roi, envoyé les Girondins à l'échafaud et répandu ou laissé répandre des flots de sang? Qu'est-ce que cela fait? « Je jure que la Convention a sauvé la France », voilà qui arrange tout. Il y a apparence que le sans-culotte Aristide a pris part à toutes les « grandes journées » de la Révolution et qu'il est allé, pendant des mois, voir guillotiner les aristocrates, pour le plaisir : mais quelle noblesse dans sa rude franchise ! et quelle belle âme ! J'ai grand'peur que, dans la réalité, la citoyenne Gérés, qui a figuré la déesse Raison dans les fêtes de l'Être suprême, ne soit qu'une joyeuse drôlesse : ici ce n'est plus qu'une enfant de la nature et la plus allante des cantinières. Tous innocents et tous héroïques, vous dis-je. Et l'autre camp n'est pas moins digne d'estime et d'admiration. Le marquis d'Ars est un ancêtre de bronze, qui nous inspire le plus profond respect, comme tous les vieux fanatiques. Sa fille a toutes nos sympathies; elle est fière, elle est vertueuse, elle est cornélienne, et elle est amoureuse d'un conventionnel ; cela ravit toujours le public, que les enfants du peuple soient aimés par les belles aristocrates. Et M. de Maupas est exquis ; il ne plaît pas moins que le Saverny de Marion Delormc, son très proche parent, par ce yieux mé-
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lange, qu'on nous a tant de fois servi, de frivolité, d'impertinence et d'héroïsme...
Ainsi tous sont charmants, et nous les aimons tous, révolutionnaires et royalites, et nous voulons qu'ils s'embrassent tous au dénouement. Une seule chose nous étonne, c'est qu'ils ne se soient pas embrassés plus tôt, ou même qu'ils aient pu avoir des démêlés entre eux. Mais c'est fini, et tout est pour le mieux. Dans la société nouvelle, nous apporterons, nous le peuple, l'amour de la justice et du droit, le travail, les vertus civiques. Les anciens aristocrates, soumis, y apporteront l'élégance et la politesse des manières. Et ils nous donneront leurs filles de temps en temps. Un immense baiser Lamourette voltige sur toutes les lèvres. Et bénie soit la Révolution qui ouvre à l'humanité une ère nouvelle de justice et de progrès ! (Dans la réalité, nous ne lui devons guère que l'égalité civile; enfin, n'importe.) Par suite, il convient que l'histoire de la Révolution soit héroïque et belle. Il y a eu des crimes, longs, lâches, effroyables. Des hommes ont fait la Terreur, et d'autres hommes l'ont laissé faire. Il faut atténuer, voiler, poétiser tout cela. Posons d'abord cet axiome, qu'il est des crimes nécessaires. Et puis ces hommes ont « sauvé la patrie » ; et puis ils étaient mus par une force supérieure et mystérieuse; et puis ils savaient mourir; et puis, enfin, il n'y a pas de grand changement sans convulsion, ni d'éruption sans ruines, ni d'accouchement sans cris et sans douleur... Ainsi se forme l'image d'une révolution
purifiée et, si je puis dire, magnanimisée ; et c'est cette image que la foule aime qu'on lui présente, et on a parfaitement raison de la lui présenter. La foule veut absolument que les hommes qui ont détruit l'ancien régime aient été^ quoi qu'ils aient fait, des manières de héros à qui il ne serait pas juste d'appliquer les lois de la morale ordinaire. Pourquoi la détromper? Cette erreur n'a rien de funeste. Elle satisfait la conscience du peuple, son besoin de logique, et aussi de respect et de vénération. C'est peut-être, en somme, une œuvre excellente que de propager dans la multitude une histoire de la Révolution accommodée à la Tive-Live ou à la Plutarque, et qui finit jDar prendre des airs d'Evangile; où la Révolution apparaît comme un drame surnaturel et mystique, où tous les personnages, jusqu'aux cuistres et aux coquins, se transforment en prophètes d'une religion nouvelle, apportant au monde la liberté, l'égalité et fraternité. N'est-ce pas là une salutaire déformation de l'histoire ? 11 est utile d'arranger un peu le tableau de la Révolution, de le « mettre au point », pour que le peuple puisse l'aimer sans scrupule et sans danger. L'honnête Ponsard a fait quelque chose de cela dans le Lion amoureux. Il y a répandu un grand optimisme historique et un esprit de bienveillance universelle. Et c'est par là que son œuvre est bonne et qu'elle plaira toujours.
EMILE AUGIER
CoMÉDiE-FRANr.AisE : reprise des Effrontés, comédie en
5 actes de M. Emile Augier.
13 février 1888.
Je n'avais jamais vu jouer les Effrontés . Je savais seulement que c'était une des comédies les plus vigoureuses, les plus allègres et les mieux portantes de M. Emile Augier. La représentation ne m'a point fait changer d'avis; mais j'en ai rapporté cette impression que les Effrontés sont peut-être, en ce moment, meilleurs à lire qu'à voir jouer. Pourquoi? C'est que certains traits, sur le monde du journalisme et sur le monde des affaires, commencent à « dater »; et ce je ne sais quoi de légèrement suranné paraît davantage à la représentation, on les acteurs ont le tort de porter des vêtements de cette année et se meuvent dans un décor qui est d'aujourd'hui. La pièce est déjà trop vieille, ou ne l'est pas encore assez. Elle est en plein âge ingrat. Dans vingt ans elle sera parfaite -^ comme Turcaret ou comme Mevcadet. Quand elle
aura encore un peu vieilli, elle paraîtra toute jeune, étant, comme je l'espère, immortelle.
Car d'abord la plupart des personnages en sont intéressants et vivants. Et en même temps, quelquesuns sont d'une vérité assez générale pour s'élever jusqu'au type. Rappelez-vous le marquis d'Auberive, ce vieux gentilhomme ironique et désenchanté, dont la foi au passé prend les allures du plus mordant scepticisme, et qui, ne pouvant empêcher la société nouvelle d'aller son train, se venge d'elle en la raillant, en enregistrant avec soin ses ridicules et ses ignominies, et en la poussant de toutes ses forces du côté où elle penche; — Vernouillet, le Turcaret d'aujourd'hui, qui n'a plus la suffisance épaisse, la vanité béate ni la cupidité basse de son ancêtre, mais qui relève sa besogne par l'audace, la connaissance méprisante des hommes et l'espèce d'imagination qu'il y sait apporter; qui recherche dans l'argent beaucoup moins les satisfactions immédiates et grossières de la richesse et du luxe que la puissance dont l'argent est le signe, et qui lui demande surtout ce qu'il peut donner de meilleur : le plaisir d'agir sur les hommes par la presse, par le crédit, par le faste extérieur, par l'iniluence politique; — Giboyer enfin, le bohème, ancien prix d'honneur, victime et produit original des institutions nouvelles, à qui les lettres, qui ont fait son malheur, gardent pourtant une sorte de noblesse intellectuelle et tout au moins une honnêteté de franchise dans le débraillé de sa vie morale, que son
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ironie sauve de l'avilissement, et sa philosophie de la méchanceté : un Figaro ou un « fils de Rameau » dans une société démocratique. Et je n'oublie point le second acte, qui forme, dans la pièce, une comédie très fine et très vraie : l'histoire mélancolique d'une fin de liaison entre deux cœurs délicats et deux esprits clairvoyants. La pièce, d'ailleurs, est pleine de substance et de suc; vous y trouverez, sur les différences fondamentales de la société moderne et de l'ancien régime, sur le rôle de l'argent, sur l'alliance des affaires et de la politique, sur les conséquences financières de la Révolution, des idées et des remarques définitives, profondes, exprimées avec une netteté saisissante. Enfin, cette droiture d'esprit et de cœur, cette généreuse honnêteté, qui est, comme on l'a dit souvent, l'âme de tout le théâtre d'Augier, respire particulièrement dans cette belle comédie satirique. La morale en est d'une rigueur toute stoïcienne. Ce qu'elle prêche, prenez-y garde, c'est la probité la plus austère. Cette comédie serait dure à entendre pour les trois quarts des spectateurs, si le public savait écouter, sïl n'était incapable, au théâtre, de comprendre tout ce qui lui est dit et de faire sur lui-même un sérieux retour. Car songez qu'elle condamne, outre le vol déclaré, tout ce qui, dans les affaires, est tromperie et mensonge à un degré quelconque, toutes les spéculations on le spéculateur ne joue pas seulement sa part, mais celle des autres, et où il subordonne son honnêteté à un hasard;
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bref, plus de la moitié des opérations de Bourse. La satire d'Augier atteint une centaine de fauteuils d'orchestre et une demi-douzaine de premières loges, ce qui ne veut point dire que les petits boutiquiers de la seconde galerie y échappent. Yernouillet et Charrier ne sont pas seulement sur la scène : ils garnissent tout le théâtre. Si le public « avait des oreilles pour entendre », comme dit l'Évangile, il sifflerait ou s'en irait, et Sergines épouserait Clémence devant des banquettes vides.
Mais le public reste, et même applaudit, d'abord, comme j'ai dit, parce qu'il n'entend pas; puis parce que ces matières sont embrouillées, et d'une appré- • dation délicate.
Oij commence réellenienl l'iniprobité dans les affaires, surtout dans les « grandes affaires » ? Il est malaisé de le savoir; et, dans cette incertitude, beaucoup ont décidé que l'improbité commençait au moment où l'on était « pincé ». Puis, on a des excuses. Du consentement général, « les affaires sont les affaires » : en d'autres termes, c'est à chacun de se défendre; le commerce de l'argent est, dans une certaine limite ((]ue nul, d'ailleurs, ne se soucie de définir), une forme légitime de la lutte pour la vie : on ne trompe pas , on ne vole pas ; on est le plus fort , ce qui est bien différent. Cela est admis en principe de tous ceux qui n'ont pas encore été dupes. Nous avons vu, il y a quelques années, des personnages considérables, connus pour la pureté de leur foi religieuse, s'en
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tenir à cette morale. Que voulez-vous? Il faut vivre et la vie est chose grossière. Non mollis aut delicata res est rivere. Je suis épouvanté de voir combien d'occupations et de besognes seraient interdites à l'homme qui voudrait conformer scrupuleusement sa vie aux préceptes des stoïciens ou à ceux de l'Évangile. La recherche de la perfection morale n'est vraiment possible que dans la solitude des travaux littéraires ou artistiques, dans l'humilité des métiers manuels, ou dans la dignité de fonctions désintéressées, comme celles du prêtre ou du soldat. Si je veux être non pas saint, mais honnête absolument, si je veux garder en moi une certaine fleur de délicatesse et de pureté, je fuirai la banque et le négoce, je m'abstiendrai même du petit commerce, pour ne pas être exposé à des tentations mesquines et d'autant plus dangereuses; je ne m'engagerai point dans la politique, parce que je mentirais, quoi que je tîsse, beaucoup plus de sept fois par jour, et parce que je ne serais jamais assez sûr de ne point plier l'utilité publique à mon intérêt privé; je ne serai point magistrat, parce que j'aurais trop peur d'être malgré moi complaisant aux puissances et, d'autres fois, de manquer à la justice, soit en jugeant mal par dureté ou présomption, soit en absolvant à tort par faiblesse ou défiance de moi-même. Bref, je ne serai rien, ne voulant pas pécher, et je vivrai seul, aux champs, ou dans la cellule du saint auteur de Vlmitation.,. in fwgpllo rum libeUo-
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Vous pensez bien que les gens qui viennent au théâtre sont fort loin de ces dispositions. Ils ne voient pas que la morale de Vernouillet, c'est la leur; ou, s'ils le soupçonnent confusément, l'attendrissement qu'ils éi^rouvent à voir Charrier redevenir honnête homme à la fin les rassure sur leur propre honnêteté. Comment s'apercevraient-ils de leur ignominie quand ils prennent tant de plaisir à la vertu des autres?
Oh! ce dénouement! comme il est faux et comme il est lâche! Vous vous rappelez? Le banquier Charrier a fait exactement, il y a quinze ans, ce que vient de faire Vernouillet : il a soulagé de leur argent un certain nombre de gogos, par des manœuvres d'une honnêteté douteuse, mais qui cependant ne tombaient sous le coup d'aucune loi. Les tribunaux l'ont acquitté. Depuis, il a vécu sans remords, de plus en plus riche et de plus en plus considéré. Il est décoré: il aspire à la pairie. Il pratique avec dignité une bonne petite morale courante. Il trouve que Vernouillet est un homme très fort ; il tripote avec lui; il lui promet la main de sa fille. Charrier, c'est tout simplement un Vernouillet plus vieux, plus riche, plus calme et moins intelligent. Or, tout d'un coup, dans l'espace d'une minute, sans lutte intérieure, sans préparation, ce bourgeois, si paisiblement assis dans l'honorabilité de ses millions et dans la sécurité de ses habitudes de « traitant », cet homme « sérieux » change de conscience et d'âme, sous un regard de
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son fils. Il devient instantanément un héros de probité raffinée; il reconnaît que pendant quinze ans, il n'a été qu'un coquin, et pan! il promet de désintéresser ses anciens actionnaires, c'est-à-dire de sacrifier au scrupule imprévu dont il a été soudainement envahi la moitié de sa fortune!... Et que dites-vous de ce fils qui, pour avoir lu les considérants désagréables, il est vrai, du jugement qui acquittait son père, prend sa tète dans ses mains, se met à sangloter, puis, d'un coup d'œil, dicte son devoir au tremblant auteur de ses jours; et cela, sans un moment d'hésitation, bien qu'enfinle cas puissepasser pour douteux, commej'ai dit, surtout aux yeux de ceux qui ont intérêt à ce qu'il le soit. Ces gens-là ne sont pas seulement héroïques; ils le sont avec une foudroyante rapidité. Et, certes, j'admire l'intransigeance de la vertu de ce fils de famille. Mais je l'admire jusqu'à en être suffoqué. Encore je l'aurais comprise, si M. Augier avait eu soin de m'avertir d'avance, s'il m'avait donné le jeune Henri Charrier pour un type d'austérité, pour une manière de petit stoïcien très préoccupé de l'idée du devoir. Mais point : dans tout le reste de la pièce, Henri ne paraît être rien de plus qu'un très brave garçon; nous voyons même qu'il fait largement la fête, qu'il a pour maîtresse une petite danseuse, très chère que la pension, apparemment assez forte, qui lui est servie par son père, ne lui suffit point, et qu'il fait continuellement au bonhomme Charrier des lettres de change... Dieu me garde de l'en blâmer! Mais, enfin,
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si de telles habitudes de vie ne sont point incompatibles avec les plus courageux scrupules de l'honnêteté, elles ne les impliquent pas nécessairement; môme, si j'ose tout dire, elles ne les laissent nullement prévoir; car, dans la vie morale, tout se tient, et qui s'accorde beaucoup sur un point se dispose mal, par là, à se restreindre sur les autres. Je vois très bien Henri donnant un coup d'épée ])0ur un mot malsonnant qu'il aura entendu sur son père, je ne le vois pas exigeant de but en blanc le sacrifice d'une fortune à laquelle il doit tous ses plaisirs et dont l'origine, déjà lointaine, peut être légitimée, après tout, par des sophismes assez spécieux... Décidément, M. Augier veut nous en faire accroire. Le berquinisme de son dénouement est d'une insolence trop forte. Ou, plutôt, n'est-ce pas lâcheté? Etait-il digne de lui de faire des concessions aussi démesurées à l'hypocrite optimisme delà foule? Dans la réalité, Charrier donnerait bel et bien la main de sa fille à Vernouillet; Henri se laisserait séduire comme les autres par cet homme heureux à qui il serrait tranquillement la main au quatrième acte, et tout l'effet que produirait sur lui la lecture du dossier de son père, ce serait de lui rendre Vernouillet parfaitement excusable. Et Charrier père et Charrier fils seraient tout de même d'honnêtes gens : seulement nous sentirions ce qu'il y a de relatif dans l'honnêteté courante et quels misérables nous sommes tous. Et la comédie serait jusqu'au bout ironique et amèrc ; et elle serait beaucoup plus morale, étant
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beaucoup plus vraie. Car, comme le dit Corneille, qui fut un excellent chrétien et un marguillier très exact, la moralité d'une pièce réside uniquement dans la vérité de l'observation : « L'utilité du poème dramatique se rencontre en la naïve peinture des vices et des vertus qui ne manque jamais à faire son effet quand elle est bien achevée, et que les traits en sont si reconnaissables qu'on ne les peut confondre l'un dans l'autre ni prendre le vice pour la vertu. Celle-ci se fait toujours aimer, quoique malheureuse, et cehiilà se fait toujours hair, bien que triomphant.
J'irai plus loin. Il ne me déplairait point que l'austère Sergines lui-même se rangeât comme les autres derrière le char de l'intelligent Vernouillet. Songez-y : cela ne serait point si invraisemblable, après tout. Sergines fait un grand étalage de sa vertu; il vient rendre bruyamment son tablier à Vernouillet. Pourquoi? Il ne saurait trop le dire. C'est parce que « cela fait bien ». Car Vernouillet est prêt à recevoir sa « copie i telle qu'il la donne; il ne le force point à écrire contre sa pensée, du moins cela ne nous est dit nulle part. Sergines écrivait dans la Conscience publique, quand ce journal recevait une subvention du ministère; il ne veut plus y écrire du jour oh le nouveau directeur a refusé celte subvention. Cela est bien étrange. Il reste donc qu'il ne veut pas collaborer au journal d'un malhonnête homme. Voilà un scrupule qui rendrait diablement difficile le métier de journaliste, et je suis donc très heureux, moi, d'écrire
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ici ' . Ce scrupule est d'autant plus beau. Mais voilà! 11 est trop beau en vérité! Quelle doit être la pureté de vie de ce paladin du journalisme ! . . . Or, je viens d'apprendre qu'il vit publiquement avec une femme mariée. Et cela n'est rien, si vous voulez; mais cela devient quelque chose quand on sait quel homme exquis, quelle fleur de gentilhommerie est le mari, le vieux marquis d'Auberive... Et alors d'autres souvenirs du théâtre d'Emile Augier me reviennent, et une des singularités de ce théâtre m'apparaît. C'est un théâtre où l'on voit communément des pères conseillant à leurs fils « une petite maîtresse » ou une maîtresse honnête {Madame Caverlet, les Effrontés), — et des enfants obligeant leurs pères à rendre une fortune mal acquise {Effrontés, Ceinture dorée). Il y a donc là, à la fois, une certaine tolérance en matière de mœurs et une prodigieuse rigidité théorique sur les questions d'argent : gauloiserie et intégrité : l'esprit de Pigault-Lebrun et l'esprit de... je ne trouve pas de nom ; mettons : de Royer-Collard. Cela est peut-être dans la nature en général, et cela est certainement dans la nature française. Ce mélange de relâchement et de sévérité n'en dérouterait pas moins, je ne dis pas seulement un moraliste chrétien, mais la plupart des sages anciens, le bon Plutarque, par exemple, ou le candide Marc-Aurèle... Je m'exprime très mal et je précise beaucoup trop ce qui n'est qu'une impression