‹ Impressions de théatreChapitre 26 sur 27 · LA FOIKE DE NEUILLY · texte numérisé non relu

LA FOIKE DE NEUILLY

Une enseigne de somnambule m'a frappé au passage. J'avais commencé à en prendre copie. En voici textuellement les premières lignes : « Progrès magnétique. Voulez-vous, lecteur, savoir ce que c'est que la chiromancie? Cette science profonde et pleine d'organes antiques et respectable comme le monde, négligée de nos siècles. C'est expliqué. Mais ce n'est pas moins la science des sciences... » J'en étais là. Une petite fille, m'ayant vu écrire, est allée prévenir la somnambule qui a enlevé l'écriteau en me regardant de travers. Elle a sans doute cru que j'appartenais à la police.

Mais tout au bout de la longue avenue, une pauvre baraque, éclairée d'une seule chandelle, m'attire par sa solitude, par son air de misère profonde, et aussi par cette enseigne séduisante : a Vénus à l'œil nu, visible seulement aux hommes. » Non, je vous en prie, n'allez pas vous mettre à rêver, là-dessus, de mystères impurs. J'entre; la baraque a bien trois mètres de long, et on a trouvé moy3n de la diviser en « premières » et en « secondes » ! Nous sommes trois spectateurs : deux adolescents en casquette et moi. La « Vénus à l'œil nu » est une pauvre fille avec un gros ventre, de vagues velours, des paillons dédorés comme des étoiles éteintes, et un maillot de la couleur d'une vieille couverture de la Renie des Deux Mondes. Elle murmure son boniment, qui est court : « Je suis née en Sicile. Ma famille me laissa tomber dans les flots, et je fus piquée par le poisson torpille. » Elle

tend alors à l'un de mes compagnons une longue tige de métal. Gugusse en saisit le bout avec quelque appréhension : « Ça ne vous fait rien? demande la « Vénus à l'œil nu ». — Non. — C'est drôle ! dit-elle tranquillement. — Mais, dis-je à Vénus, c'est peutêtre que vous n'êtes pas sur la pile. — Ahl ça se peut bien », répond-elle avec douceur. Elle n'y mettait aucune vanité. Je m'en suis allé presque attendri. Chemin faisant, je rencontre un groupe de braves gens chantant une complainte sur les victimes de l'incendie de l'Opéra-Comique. Un camelot leur sert de chorège, et ils sont accompagnés par un violo niste âgé, à casquette molle, qui semble échappé de la Chanson des Gueux. Ils chantent avec beaucoup d'application les couplets ineptes en style noble. Ils sont très sérieux et un peu émus. Visiblement, ils trouvent les paroles « distinguées ». Il y a là des ouvriers, des filles du peuple en cheveux (et aussi, j'en ai peur, des... comment dirai-je? des travailleurs de la mer avec leurs associées)... Ils sont là comme à la messe... Et je me souviens d'avoir vu, il y a deux ans, pendant cette nuit fantastique de la veillée du corps de Victor Hugo, des groupes pareils autour des becs de gaz voilés de crêpes, chantant avec la même piété naïve une complainte sur le grand poète. Etje me dis qu'il y a dans ce peuple un fond mystérieux et inépuisable de sentiments désintéressés, de charité et, si je puis dire, de religiosité disponible... Quel dommage qu'on n'en fasse rien ! il est vrai que c'est ce

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fonds hérédiUiire de bonté ingénue et presque inconsciente qui fait le peuple si résigné et si patient en somme et qui lui permet de nous supporter...

Non loin de Bidel, qui dompte les lions, M"° Emma dompte les puces. M^'* Emma est une jolie brune; elle porte un costume ultra-oriental et elle a de la douceur dans le sourire et dans la voix. Par des prodiges de patience, elle enserre d'un fil de métal presque invisible le thorax des vaillants insectes, et les attelle à des chars de formes diverses. Elle emploie aussi les puces à faire tourner des manèges et des moulins en papier. Cela est aussi difficile que de faire des doubles ballades en rimes riches; et, à cause de cela M^^^ Emma me devient respectable. Cette jeune personne m'enseigne que la puce est, relativement à sa petite taille, l'animal le plus vigoureux de la créa tion : elle peut traîner mille fois son poids ! M"'' Emma nourrit ses pensionnaires de son propre sang; elle leur fait faire deux repas par jour, chacun de dix minutes. L'éminente dompteuse me montre son bras tout couvert de morsures, et qui, sans cela, serait un assez joli bras. Elle m'apprend enfin que les pauvres petites puces serrées par l'imperceptible anneau, meurent régulièrement au bout de deux mois. « Elles finissent toutes, me dit-elle, par être étouffées. » ]\jne Emma paye un franc la douzaine les puces bien constituées qu'on lui apporte. Je vous en donne avis. Il ne faut rien laisser perdre.

Au fond d'une sorte di3 chapelle est posée sur une

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