LA FOIRE DK NEUILLY
d'une corde en poil rie chameau, ressemble à une casquette triplement pontée; puis deux aimées subalternes, de race douteuse, et un bon nègre, qui chante une chanson nègre avec une gaieté de nègre. C'est lui le plus amusant. Aux murs de la baraque sont étalés tous les journaux parisiens qui ont parlé de Fatma. Le Journal des Débats ira-t-il s'ajouter à la collection? Je n'ose l'espérer. Le barnum explique que toute la presse départementale aégalementcélébré la beauté de Fatma : la presse marseillaise, lyonnaise, bordelaise, toulousaine, lilloise, rémoise, mélodunoise, santone, mussipontaine, etc.. L'énumération n'en finit pas. On rit. On est plein d'indulgence. Puissance de la beauté!
Parmi ces amusements et ces exhibitions éminemment modernes, j'ai cependant remarqué quelques vestiges des bons vieux spectacles forains de jadis. Allez voir VEnfer. Le boniment qui accompagne et commente le spectacle doit être d'une très respectable antiquité. Cela rappelle cert lins passages des fahliaux et des moralités. Et je dois dire que cela rappelle aussi les satires de Juvénal ou deBoileau. La version primitive adùêtre assonancée.Des vers s'y retrouvent encore çà et là. Mais le texte ancien a subi de tell s interpolations et de tels remaniements qu'on ne le distingue plus qu'avec peine. Un membre de l'Académie des Inscriptions ne serait pas de trop pour le restituer. Ce boniment est d'un caractère et d'une couleur franchement populaires. Les accusés qu'on voit
défiler et que le diable jette « à la chaudière », ce sont les marchands auxquels le peuple a affaire le plus souvent, particulièrement le peuple des villes. C'est le boulanger, qui met du plâtre dans sa farine ; c'est la laitière, qui met de l'eau dans son lait ; c'est le marchand de vin, qui met de l'eau dans son vinj c'est le boucher, qui vend de la vache crevée et qui ne donne pas le poids; c'est le tailleur, « qui ne rend pas les morceaux »,etc... C'est aussi « l'apothicaire », « marchand de mort subite », et « le marchand de grains », l'agioteur. ( Le texte, ici, remonte évidemment à la Révolution et peut-être au delà.) C'est l'ivrogne, le seul damné qui soit sympathique au public, — l'avocat et « don Basile », naturellement. Et c'est enfin « madame Crinolin ». Voilà vingt ans pour le moins qu'on ne porte plus de crinoline : mais le texte est resté, et il sera tel, dans cent ans, que je l'ai entendu l'autre jour. — Après VEnfer on nous montre le bombardement de Foutchéou. Mais la guerre du Tonkin tient une si grande place à la foire, qu'elle exigerait une étude à part.
27 juin 1887.
Je n'ai pas l'impertinence de croireque j'aie jamais beaucoup pensé, même l'hiver par les plus grands froids, sous la lampe studieuse. Mais je vous avoue que, l'été, je ne pense plus du tout : je vis, je respire, je sens, je regarde, et mon effort ne saurait aller plus loin. Je vous dirai donc paresseusement ce que j'ai vu ou lu cette semaine (pas tout !) et je n'en tirerai aucune réflexion, — pas même pessimiste.
Le seul « spectacle » pour les honnêtes gens, dans ces jours de généreux soleil, c'est celui de la nature. Les cafés-concerts ne viennent certainement qu'après. La foire de Neuilly pareillement. Et, même, c'est peut-être de la douceur delà saison, du fin croissant de lune qui s'élève au-dessus des baraques, dans un ciel lilas ou fleur de pêcher, et du contraste que font lesrangéesde lanternesjaunesavecles teintes suaves du crépuscule, les musiques féroces avec le silence du couchant, puis le tumulte de la foule puérile avec la sérénité de la nuit, c'est peut-être de là que la foire de Neuilly tire son charme essentiel. Car, s'il faut
parler des baraques et des boutiques, c'est toujourp la même chose : tirs, massacres, chevaux de bois, plateaux tournants, chargés de faïences, somnambules, phénomènes, « belles Fatmas », ménageries, et les théâtres Cocherie ou Markelti, beaucoup trop beaux à mon gré et qui ressemblent trop à de vrai? théâtres. Enfin tous les moyens de locomotion aérienne continuent d'être pratiqués : barques avec tangage et roulis, ballons munis de nacelles qui décrivent en l'air un vaste cercle vertical, etc. Cela permet aux enfants et même à de grandes personnes (l'illusion étant la reine du monde) de réaliser pendant quelques minutes les romans de Jules Verne. J'y vois aussi que le mouvement inutile est pour un certain nombre de mes semblables un rare et délicieux plaisir, ce qui m'étonne toujours.
En fait de nouveautés, j'ai remarqué un « tir » fort ingénieux. Si l'on met une balle au centre de la cible, un rideau s'ouvre et un petit théâtre apparaît. Une seconde balle amène des marionnettes sur la scène, une troisième balle leur fait faire des gestes. Peut-être qu'à force de mettre dans le noir on leur ferait dire des vers alexandrins. Si l'on est très adroit, on peut goûter le plaisir original de composer une pièce à coups de carabine... — Autre découverte : dans un « massacre y>, au milieu des mariées, des belles-mères et des curés rougeauds, j'ai remarqué un nègre répondant au doux nom de « Mal blanc ». Ce n'est rien si vous voulez, mais on recueille ce qu'on peut