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Je suis allé me reposer un peu dans la campagne de Rome. En me rendant à Frascati, j'ai vu en passant le gracieux lac de Nemi, la perle des monts albains. Il y a là de belles forêts et dans les environs se trouve la colline allongée où était jadis Albe la Longue, le berceau de Rome. A Frascati j'ai longuement admiré la vue étendue, allant jusqu'à la mer, que l'on a de la ville Aldobrandini. A Tivoli j'ai contemplé le spectacle imposant des cascades formées par TAnio, l'affluent du Tibre, et je me suis promené dans la \dlla d'Esté, dont le jardin, négligé avijourd'hui, est encore riche en plantations et en fontaines du style de la Renaissance. L'archiduc François Ferdinand d'Autriche Este, qui en est propriétaire, n'y vient jamais.
C'est près de Tivoli que se trouvent les rmnes très intéressantes de la ville considérable d'Adrien, où l'on trouva lone bonne partie des antiques qui ornent les musées du Vatican. On y a des vues merveilleuses sur tous les environs.
— Tenez, Monsieur, me dit le guide qui na'y accompagnait, voUà devant \'ou3 les Monts de la Sabine, avec leurs villages dont les Romains sont jadis venus ravir les femmes.
— Ah, c'est là.
— Oui, Monsieur, et depuis lors ils n'y sont plus revenus ; cette fois-là leior a suffi...
La Rome antique, qui comptait environ trois niillions d'habitants, arrivait jusqu'à Tivoli. Je vis la Rome actuelle dans le lointain par delà des pâturages sans fin, où paissent des troupeaux et où l'on chasse parfois le renard. On y voit peu d'industrie. Rome, %alle d'artistes, de savants et de religieux, avua cependant l'an prochain son exposition universelle, mais elle sera purement artistique.
Tout au fond de la plaine j'aperçus le dôme de St-Pierre entouré de cette fluidité bleue que les peintres de la Renaissance ont si bien rendue dans leurs tableaux. Vers le soir, par ime teiupératxire idéale et à la favevu" du bleu profond du ciel, ce spectacle de la campagne romaine est fait à la fois de poé.sie intense et de douce mélancolie.
A Naples. — Au Musée. — Pompéï. — Le Vésuve.
Naples, c'est la vie intense et bruyante en face d'un golfe grandiose. C'est l'existence d'une population grouillante se passant en plein air sous les rayons d'un soleil ardent et c'est un spectacle hétéroclite d'un coloris captivant. On circule parmi la foule, arrêté à chaque instant par les vendeurs de fleurs et de fruits, sollicité de toutes les manières. Une rue étroite où le linge suspendu cache le ciel bleu et où les habitants exposent tous les détails du ménage vous attire lui instant. Puis c'est un troupeau de chèvres qui passe. La plupart sont rousses. Il n'est pas rare d'en voir entrer dans les maisons dont elles montent les étages potu" pénétrer jusque dans les chambres, où on les trait. Les cochers sont bruyants au possible et achètent en cours de route, à des marchands ambulants, du foin pour leiu-s chevaux.
Au début la ville fatigue. Je suis allé chercher le oalme sur un banc de la Villa nationale, sviperbe promenade qui longe la mer et où l'on peut voir des palmiers et des eucalyptus superbes. Le golfe apparaît alors si beavi, avec l'île de Capri en face de soi ; la lumière d'or inonde si merveilleusement les flots bleus, qu'on voudrait rester là ]30ur se laisser gi'iser par ces rayonnantes clartés.
Cependant l'obsédant voisinage de Poinpéi est là, et je me rendis au Musée. Car la visite de Pom])éi doit se commencer là. Pour ceux qui pourraient l'ignorer je dirai ici en deux mots ce qui rend Pompéi si captivant. Ce fut jadis une ville grecque prospère ; car toute l'Italie méridionale d'aujourd'hui avait été conquise par les Grecs. C'était la Grande Grèce et Rome s'en empara.
Or en l'an G3 de notre ère un tremblement de terre la détruisit en grande partie. Les Romains s'étaient mis à la reconstruire, mélangeant les architectures grecque et romaine, lorsque en l'an 79, une pluie de cendre recouvrit le tout, au point que Pompéi fut oublié pendant tout le moyen âge ; aujovird'hui deux tiers de la ville seulement sont déblayés.
Le fait que l'on s'est trouvé en présence de cendre et non de lave durcie a permis de faire les fouilles dans de bonnes conditions, de sorte que Pompéi est la source la plus précieuse dont on dispose pour reconstituer la vie et les mœurs romaines.
Presque tous les objets d'art; découverts ont été transportés au Musé© et to\it
naturellement c'est par cette visite-là qu'il faut débuter. C'est avec vui intérêt croissant que l'on examine les bronzes venus des fouilles, entre autres ce petit « Faune dansant « qui est vme merveille. Il y a là une collection de bijoux dont plusieurs potirraient encore se porter aujourd'hui, des vases et des verres très oixvragés, des objets de toilette et des ustensiles de ménage qui ressemblent aux nôtres. Il Y » même du pain calciné et dans une casserole un squelette de lapin qui devait être à point au moment fatal. Il y a aussi des débris d'étoffes et des restes de couleurs au moyen desqiielles les artistes d'alors faisaient leurs peint^ires murales. Quelquesunes de ces peinttu-es sont même fort bien conservées et si la perspective fait souvent défaut, par contre l'expression des figures est parfois admirable.
Après cette visite au Musée, celle de Pompéi est un véritable charme, surtout si l'on a la chance d'être bien piloté. Il faut sm-totit y aller lorsqxte les ruines ne sont pas ouvertes au public ; il faut s'y promener presque dans la solitude. On y passe alors des hevires inoublialiles, visitant les temples, les thermes et les rues étroites dont les maisons n'ont plus d'étages.
Là plus qu'ailleui-s on se rend compte du perpétuel recommencement de l'histoire. On a domié des noms aux divers temples, sur des suppositions très fondées, mais une certitude absolue n'existe pas à cet égard. Une des maisons les plus curieuses à visiter est la « Casa dei Vettii », reconstituée en dernier lieu. Guillaume II est venu la voir et rien n'a été transporté au Musée. Seulement tout est mis soiis verre et une surveillance fort sévère y est exercée, car môme à Pompéi il faut se défendre contre le vandalisme des foules.
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toitures brisées donnent une idée de l'horreur de telles éruptions et j rendre compte de l'aspect actuel du cratère. Je fis donc l'ascension du Vésuve par le funiculaire Cook que le dernier désastre a détruit en partie. On monte à travers des vignes, des châtaigniers sauvages, de la lave et des maisons de paysans et à chaque instant le golfe apparaît de plus en plus féerique. Puis il faut continuer comme on peut, car la partie détruite du funiculaire ne sera remise en usage que dans un mois environ. Les uns s'en vont à pied, d'autres à cheval. On emploie même des chaises à ^jorteurs et les naturels de la montagne en profitent pour ennuyer quelque peu le monde, tandis qtie de l'hôtel Eremo, propriété de la compagnie Cook, un « Funiculi funicula », lancé à tour de bras par un orgue de barbarie accompagne la caravane. A cent mètres du cratère la montée devient vraiment pénible et même impossible aux chevaux. Le funiculaire s'est d'ailleurs toujours arrêté là. On enfonce profondément dans la cendre et c'est avec peine qu'on atteint le sommet. Les guides remorquent les tom-istes au moyen de covurroies et cela ne manque pas de pittoresque. On est là à environ douze cent soixante mètres de hauteur. C'est l'altitude actuelle du Vésuve.
Devant moi je vois vui immense entonnoir gris d'oii s'échappent des vapeurs d une blancheur éclatante. Mais vu la tranquillité actuelle du volcan il n'y a là qu'un spectacle peu captivant. J'ai été bien plus impressionné en visitant la « Solfatare », située sur le golfe, du côté de Pouzzoles. Des archéologues y ont établi un laboratoire. On peut circuler là au milieu d'un cratère plane continuellement en travail. La terre fume de tovxtes parts et on sent qu'en dessous de soi le sol est creux. En certains endroits on voit en quelque sorte boviillir le soufre en fusion et les chaussures s'échauffent considérablement. Un ouvrier couvert de suie et de poussière, sorte de Vulcain, travaille le sol sous vos yeux et au moyen d'un racloir vous offre des morceaux de soufre brûlants et des pyrites contenant, paraît-il, beaxicoup d'arsenic. On peut constater là un travail bien plus considérable que celui qu'offre en ce moment le cratère du Vésiive.
Mais du sommet on a sur toute la contrée une vue merveilleuse. Je m'y suis attardé volontiers, car la brise était fraîche là-haut, combattant l'ardeur du soleil. On voit d'abord à côté de soi le mont Somma, dont le cratère est éteint depuis longtemps. Puis, en bas, s'aperçoit le village de Boscotrecase, à moitié détruit. On découvre Pompéi, Torre del Greco, Portici. Ces deux derniers villages ont été souvent atteints mais on les reconstruit toujours. C'est ainsi que Torre del Greco a été détruit six fois déjà.
La vue s'étend sur le golf entier. Au loin la presqu'île de Sorrente serpente entre l'azur du ciel et le bleu de la mer et l'île de Capri se détache au milieu du paysage comme un immense bloc échancré de porcelaine bleuâtre. C'est xm spectacle grandiose de le nature, qvii vaut bien qu'on l'admire longuement
A Naples. — Au théâtre San Carlo. — Le couvent San Martino. —
Paysages.
C'est lorsque l'on visite le marché au poisson de la Porte de Capoue, le port et la vieille ville (Napoli vecchio), que les cui'ievix spectacles de la vie napolitaine populaire peuvent se prendre sur le vif. Il y a là d'étroites ruelles où les marmites de fritures gênent la cii-culation, où tous les métiers se coudoient en plein air et où les Napolitaines se coiffent mutuellement. Parfois un marin pressé arrive et absorbe rapidement un plat de macaroni rouge et fumant.
J'étais accompagné d'un guide qui a connu Naples il y a quarante ans.
— Tout ceci vous étonne, me dit-il, mais la ville a fait tant de progrès. Le touriste qui n'a plus vu Naples depms quinze ans serait très étormé. On a élargi bien des quartiers déjà et la ville est devenue très saine. C'est ainsi que nous avons à présent la très boniie eau de Serino, qui nous arrive de loin et que l'on a dans presque toutes les chambres.
— Cependant certains touristes appréhendent encore lui peu Naples.
— Ovii, il se passe du temps avant que la confiance devienne générale. Mais que dites-vous de notre service de voitures-taxhnètres ?
— Il est parfait. Je ne sache pas qu'il soit plus avantageux dans aucune autre grande ville. Seulement on est encore bien importuné, bien relancé. .
— Ah ! que voulez-vous. Il est bien difficile de supprimer cela. Ce sont un peu les rentes du peuple... Je vovis recommande de revoù' notre Musée que vous ne connaissez encore bien qu'au point de vue pompéien. Vous verrez combien il est varié...
J'ai suivi le conseil du vieux guide. iSi au point de vue des antiques le Musée de Naples ne vaut pas ceux de Rome, il possède cependant le « Taiireau Farnèse ». Cet immense groupe représente Dircé que les deux fils d'Antiope attachent aux cornes d'un tavireau sauvage, pour venger levu* mère à qui Dircé voulait faire subir le inême sort. Une profusion de détails nuit un pevi à la clarté du groupe et il ne vaut pas, sous ce rapport, le Laocoon du Vatican, mais le Taureau Farnèse, en raison du mouvement et de l'expression des personnages, n'en est pas moins iine des pliis belles copies antiques que l'on ait conservées.
La Pinacothèque est importante. Elle possède deux superbes toiles du Titien : sa très charnelle Danaé, d'une richesse de tons qu'on ne se lasse pas d'admirer, et puis le portrait du pape Paul III dont l'aspect malicieux et rusé est surprenant. Notre école flamande est surtout représentée par deux tableaux de Breughel le Vieux. D'abord la « Parabole des Aveugles », dont le curieux coloris fait un instant songer à l'aquarelle, mais dont le rendu est d'ime exquise fmesse. Cela représente des aveugles qui marchent dans un paysage d'automne en se tenant par leurs bâtons et qui, supposés guidés par la méchanceté humaine, tombent dans un étang. L'autre tableau, de facture semblable et conçu dans le même ordre d'idées, représente un moine vêtu de noir, se promenant avec résignation dans un jardin et dont un \'oleur, sortant d'un globe terrestre svirmonté d'vme croix, coupe la bourse. Breughel a peint au bas de ce tableau cette curieuse inscription :
Omdat de werelt is soe ongetru Daer om ga ic in den ru.
On ne peut foire à ce Musée, dont la variété évite la fatigue, qu'un reproche ; c'est que les salles des antiques ne sont pas numérotées et ne portent aucmie mdication générale. Ce serait bien nécessaire, car elles sont un peu enchevêtrées et forcent à des recherches que l'on poiurait éviter.
Je n'ai pas manqué d'aller au Théâtre San Carlo, ca,r on m'avait dit qu'il s'y don» nait de fort beaux ballets. Je ne dois pas avoir eu de chance sous ce rapport car « Bacco et Gambrinus « ne m'a guère satisfait. Il s'agit d'un anachronisme mythologico-moderne. Vénus s'emploie à apaiser la querelle de Bacchus et de Gambrinus. Cela se termine natiu-oUement en apothéose. Ce ballet est bien monté, les costumes sont superbes et les ballerines avenantes. Mais quelle musique ! Noxis n'en parlerons pas.
Par contre, j'ai entendu « Madame Butterfly » dans des conditions excellentes. M""® Lucrezia Bori y est la perfection même comme chanteuse et comme comédieiuie^ L'orchoptro est bon et noml)roux. Il y a là pour le moins quatre-vingts niusiciena
qui parviennent à ne couvrir que rarement la voix des chanteurs Le théâtre luimême est une vieille construction II n'y a pas de foyer mais un petit café assez désert pendant les entr'actes. Quant à la salle, elle est superbe et une des jdIus vastes que je connaisse. Elle est admirablement éclairée et de superbes rangées de loges se succèdent jusqu'aux galeries supérieui'es.
Les églises de Naples sont loin de valoir celles de Rome. Santa Chiara (S''^-Claire) où sont enterrés beaucoup de princes de la maison de Bourbon est, dans son ensemble, trop richement décorée et dans un style peu distingué. Mais le vieux couvent de San Martino, situé siu" une hauteur, vaut toutes le^ églises de Naples. Il contient, de belles peiutvu-es de Ribera, qui, s'il faut en croire la chronique, a commis là un véritabli3 crime artistique. Ribera, quoique Espagnol, passa une grande partie de sa vie à Naples où on l'avait surnommé « le Spagnoletto ». Il fut chargé par les moines de San Martino de peindre une descente d' croix pour la trésorerie d ■- l'église et s'en acquitta si biei\ que cette toile passe povir être son chef-d'œuvre, encore que le dessin m'en ait paru assez dur. Seulement au-dessus de la porte d'entrée de l'église il découvrit luie autre descente de croix due au Napolitain Stanzioni. Ribera persuada aux religieux qu'U était nécessaire de nettoyer ce beau tableau. Or, par jalousie, il le fit au moyen d'un acide et gâta ainsi cette œuvre, dont le coloris est perdu. San Martino constitue, en dehors de sa vieille église, aujourd'hui propi'iété de l'Etat, un musée de réelle valem*. J'y ai surtout remarqué des porcelaines de Capodimonte, manufacture napolitaine détruite par Mvirat, sous prétexte qu'elle portait ombrage à Sèvres. C'est ce qui fait la rareté et la valem? actuelle des porcelaines de Capodimonte.
D'une terrasse de ce couvent on a de Naples et de son golfe une vue très dégagée. L'île de Capri, qui est dominante dans ce paysage et que l'on dit si belle, finit par vous attirer et le lendemain je me suis embarqué. Ce petit voyage est assez compliqué. Il faut d'abord arriver au bateau en barquette. Cette opération se répète pour le débarquement et pour le retoxu". Mon voisin de barque se trouvait être un Français qui, fatigué de mettre la main à la poche, me dit en se résignant :
— Allons, voir Naples et puis mourir !
— Que voulez-vous. Ces gaillards-là potu* être du Midi ne perdent pas le Nord. Mais on n'en meurt pas. Je me suis laissé dire qu'il y a quelqiies années les bateliers ont failli faire une révolution parce qu'on s'était proposé d'établir des débarcadères pour faciliter l'accès des bateaux, qui n'accostent ici qvie difficilement.
— C'est bien possible. Il est vraiment obsédant de ne jamais pouvoir joiiir du décor à son aise. Les bateliers succèdent aux marchands et les musiciens aux bateliers. Après cela ils ont peut-être installé des mandolinistes dans la grotte d'Azur...
Il n'y en avait heureusement pas, dans cette grotte, où l'on entre facilenaent, lorsqvie la mer est calme, coxiché dans une petite barquette, car il n'y a là guère qu'un mètre d'ouverture dans le rocher. Quel éblouissement à l'mtérieur. C'est plus beau encore que la grotte de Sdragonato, dans le midi de la Corse. On est entouré d'mie lumière bleuâtre et l'eau circule autour des barquettes ,tel vm métal bleu blanchâtre en fusion. L'île de Capri est tm séjoiu- enchanteur. La route qui va do Capri à Anacapri, c'est-à-dire le Capri de l'autre côté de la montagne, offre ime succession de panorama merveilleux.
A côté du golfe de Naples se trouvent d'im côté le golfe de Pouzzoles, qui offre aussi des points de vue agréables, tel ce charmant petit port de Baïa, près du cap Misène, et de l'autre côté le golfe de Salerne, au fond duquel la ville de Salerne semble s'étendre paresseusement à côté des monts de la Calabre. Il y a là, le long de la mer, partant de la pittoresque petite ville d'Amalfi, une route superbe que sui'plombent des rochers calcinés par un soleil de feu et qm par mille détours conduit à Sorrente. Je lui préfère cependant encore celle qui relie Castellamare à Sorrente. Elle s'en va par de frais villages le long du golfe de Naples. Sorrente est mi séjour délicieux de calme et de repos où, le soir, les jeunes gens et les jemies filles dansent la tarentelle au son des castagnettes et des guitares. Ils portent alors le costume du pays. Quel dommage qu'on ne le rencontre plus guère par ici qii'en cette circonstance-là. A côté du village s'étend une région qu'on appelle « Piano di Sorrente ». C'est ce que j'ai rencontré de plus idéal dans ces parages. Ce sont de vrais bois de caroubiers, d'oliviers et d'arbres fruitiers coiirbés sous le poids des fruits d'or. L'air en est embaumé. Quelle oasis pour l'artiste qui voudrait essayer d'y penser à quelque œuvre d'art! C'est là l'Italie, l'Italie admirable, qui malgré de légers inconvénients restera éternellement pour le touriste le paye du rêve et dn souvenir.
Rome et Naples. — Encore Pompéi. — En rentrant.
Une des principales impressions qui se dégagent d'une visite à Rome et à Naples, c'est le contraste absolu qui existe, non seulement entre ces deux villes, mais aussi entre leiirs environs. L'aspect général de Ronae est quelque peu mélancolique. Lorsque Ton se promène le long du Tibre aux eaux grises et sans mouvement, le château St-Ange, derrière lequel se profile le Dôme de St-Pierre, offre une \'ue d'un charme si tranquille qu'on pourrait se croire dans quelque gigantesque ville morte. Les rues de Naples, par contre, sont grouillantes, bruyantes et son golfe enchanteiir complète merveilleusement ce tableau de vie débordante. Quant aux environs de Naples, j'ai eu l'occasion de le dire, ils sont pleins de lumière. Partout des golfes bleus jettent leur note ardente dans le paysage et des ^^lIages pittoresques, perchés très haut, offrent des \'Ties étonnantes. Si l'on se donne la peine de monter d'Amalfi, l'ancienne et intéressante petite république maritime, au village de Ravello, où Wagner est venu, paraît-il, dans les dernières armées de sa vie, écrire l'épisode des filles-fleurs de son « Parsifal », on jouit d'un spectacle en comparaison duquel la poétique campagne de Rome ne s'évoque qu'empreinte d'un peu de tristesse. Tels les paysages des monts Albains et les parages du lac d'Albano où l'on voit à Castel Gandolfo le Palais d'été papal, construit au coiumencement du dix -septième siècle par Urbain \T^IT. Le parc, assez considérable, est abandonné à lui-même, car quoique cette propriété jouisse depuis 1871, comme le Vatican, du p^i^^lège de l'exterritorialité, les Papes se disent trop pi'isonniers pour pouvoir s'en occuper. De là, comme de Grottaferrata, où se trouve vm intéressant couvent grec de l'ordre de St-Basile, dont les religieux sont obligés par ordre papal de pratiquer le cvilte romain, mais seulement à l'usage des habitants, la vue lointaine, jalormée par les ruines des aqueducs romains, n'offre pas de comparaison possible avec les clartés violentes des environs de Naples. Cette vue s'étend parfois jusqu'à la mer, du côté d'Ostie. C'est là que se trouve ce qui reste des marais pontins et la malaria y règne encore.
Si Rome et Naples offrent ces contrastes frappants les popiilations aussi sont différentes en ce sens qu'à Naples, et surtout aux environs, les tjqDcs sont bien plus beaux qu'à Rome. La beauté grecque y a laissé poiu* les hommes comme pour les femmes des traces admirables. C'est d'ailleurs par ces contrastes que l'Italie est attachante. Aucune ville n'y ressemble à vme autre. Gênes, la ville avant tout maritime, ne se compare pas à Milan, pas plus que Venise à Florence, ni que Rome à Naples.
Pourtant cette dernière ville a pour elle la chose la plus curieuse du pays : les ruines de Pompéi qui sont à ce point instructives que je peux bien en reparler encore. H paraît ciu'il y a une trentaine d'amiées la visite en était plus intéressante encore qu'aujourd'hui parce que beaucoup de peintures et d'objets d'art qui sont aujourd'hui au Musée de Naples pour leur conservation se voyaient alors dans les maisons. Malgré cela l'ensemble des ruines est toujours captivant. J'y suis entré par Valle di Pompéi, la Pompéi moderne, village qui n'a de remarquable que son église de San- Maria del Rosario, à l'intérieur de laquelle s'admirent des marbres précieux. J'ai pu y apiDrécier un beau chœur d'enfants, qui s'y fait entendre malgré la réforme du plain-chant. Ce sont des enfants de forçats que les pouvoirs publics protègent qui chantent ainsi dans cette riche petite église, objet d'ailleurs d'un très important pèlerinage.
Près de là se trouve l'amphithéâtre de Pomjjéi, remarquable jjar ses sous-sols qui sont bien conservés et suffisamment dégagés pour qu'on puisse s'en rendre compte ; ce qui n'est pas le cas pour le Colisée de Rome. Ces sous-sols se composent de deux étages. Le plus élevé servait de prison aux chrétiens condamnés aux bêtes et l'étage inférieur servait de cage à ces dernières, de sorte que pendant la nuit qui précédait leur supplice, les condamnés entendaient sous eux de terribles rugissements...
On a retrouvé deux théâtres. Le plus grand offre deux particularités. D'abord il y a sur la scène une ouvertiu-e qui prouve que le rideau descendait au lieu de monter. De plus, derrière le théâtre se trouve un réservoir carré qui était jjloin d'eau au moyen de laquelle on faisait tomber sur les spectateurs, eu cas d'extrême chaleur, une très légère pluie rafraîchissante. On sait au surplus que les théâtres antiques étaient à ciel ouvert et que l'on tendait \m vélarium par-dessus les spectateurs pour les préserver des ardeiu-s du soleil. On disposait d'ailleurs à cette époque de beau-
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coup de confort. La vapeur et rélectricité faisaient à peu près seule» défaut, mais ces deux forces immenses ne font-elles pas toute la vie moderne?
Après quelques heures de promenade dans les rues, où parfois l'illusion porte à croire que les habitants vont sortir de leurs demeures, on s'aperçoit do la ressemblance qu'il y a entre les maisons. Toutes sont à peu près constrmtes siir le même plan. Presque partout l'atrium est bien conservé. Le triclinium, ou salle à manger, est plus rarement intact. Les thermes de Stables sont bien conservés. Ou y remarque le frigidarium, la salle de sudation, que l'on avait cru tout d'abord être un système d'hydrothérapie moderne, mais que les anciens connaissaient aussi. A chaque instant on est arrêté par des choses intéressantes : la canalisation d'eau ; la très ancienne maison du chirurgien, où l'on a trouvé des instruments de chirurgie que l'on a transportés au Musée de Naples ; les moulins primitifs en pierre pour moudre le blé, ou bien plutôt, povu l'écraser ; les boutiques des marchands de vin où l'on peut encore voir des amphores. Plusieurs de ces boutiques ont mi puits à eau dissimulé à côté du comptoir... La plupart des maisons ont d'ailleurs des boutiques donnant svu- la rue, car tout le monde s'occupait de commerce.
Dans les rues, dont les plus grandes n'ont guère plus de hiùt mètres de largeur, on vous fait remarquer les pierres rondes en SLuélévation qui permettaient de les traverser à sec en temps de pluie et entre lesquelles les chariots devaient trouver le moyen de passer.
Si les œu^Tes d'art ont été transportées au Musée de Naples, il reste pourtant une quantité de mosaïques : celle de l'ovirs, de l'ancre, du chien smrtout, qui, enchaîné, semble garder l'entrée de la maison. Sous l'animal se lit l'inscription « Cave Canem ». La maison la plus intéressante est la Casa dei Vettii (maison des affranchis), dont j'ai dit un mot déjà. On n'en a rien transporté à Naples. Les peintvu-es murales, conservées sous verre, sont remarquables. Dans l'mie des deux salles à manger, il s'en trouve une, superbe, représentant le Taureau Farnèse, autrement disposé, mais dont les persomiages sont aussi expressifs qxie ceux de la fameuse sculpture. On peut monter au sommet de ce « Domus Vettiorum ». On y a une vue d'ensemble sur toutes ces ruines ciu-ieusement dépoiu-vues de toitures.
Bien que Naples possède en grande partie ce que l'on a jusqu'à présent trouvé à Pompéi, il y a cependant près d'une des entrées de la vUle mi petit musée où l'on remarque smrtout des plâtres dus au savant italien Fiorelli. Au covu's des fouilles on s'était souvent trouvé en présence d'excavations renfermant des squelettes. L'espace libre représentait évidemment la place de la partie charnelle disparue. M. Fiorelli eut l'idée de remplir ces trous de plâtre et de déblayer la cendre ensuite. On se trouva alors en présence de reproductions parfaites d'êtres humains qui avaient trouvé la mort en voulant fmr trop tard, car la plupart des habitants purent se sauver. Je vis ainsi le simili-corps d'une jeune fille dont les traits affreusement contractés accusaient les affres dernières. On a aussi reconstitué de la sorte des cadavres de chiens, de chats... Mais je m'arrête, car je n'en finirais pas si je devais dire tout ce qu'il y a d'intéressant dans cette ville déserte.
D'ailleurs il me fallait songer à un prompt retour. Heiu-eusement qu'aujourd'hui il n'y a plus de distances. Je pris simplement le raj^ide qui franchit la distance de Naples à Paris en trente-cinq heures environ, en y comprenant trois hem-es d'arrêt à Rome. J'en ai profité po\u' y faire mie ultime promenade. J'ai revu ainsi les beaux jardins du Pincio, l'admirable arc de triomphe de Titus, qui se trouve à l'extrémité dti Forum, près du Colisée. Ses bas-reliefs intérieurs, d'vm caractère surtout militaire, sont admirables et en grande partie d'une conservation parfaite. J'ai repassé aussi par la Piazza Navona pour y revoir la décorative fontaine ceiitrale du Bernin. Le cocher qui me condmsait ne pouvait, comme beaucoup de ses collègues d'ail leiors, prononcer le nom d'mie église sans se découvrir. Cela ne l'empêchait pas d'être superstitieux. Sachant que j'allais m'éloigner de Rome, il me reconduisit paj la fontame dei Trevi (des trois chemins) dominée par une statue de Neptvme. C'est une des plus belles de la ville. L'automédon y arrêta son cheval :
— Puisque vous allez quitter Rome, jetez donc quelques sous dans cette fontaine.
— Pourqiioi faire ?
— Mais, Signer, les voyageurs de jadis le faisaient tous, et ceux d'aujourd'hui le font encore ponr se ménager un heureux retour dans la Ville Eternelle...
Obstinément il resta là jusqu'à ce que, vm peu pour faire comme les autres et beaucoup pour ne pas manquer naon train, j'eus lancé mon obole dans cette aquatique tirelire publique. J'ai d'ailleurs bien l'intention de revoir Rome quelque jour et il faut espérer que cela me portera bonheur.
Les plages de la Basse-Bretagne. — Le Mans. — Vitré. — Le château de M"'* de Sévigné. — Rennes. — S. M. la reine Ranavalo.
J'étais ai-rivé tard, la veille au soii-, par un bois de sapins et seul le bruit mystérieux et berceur des vagues m'avait révélé la présence de la mer. Au réveil une côte immense ra'apparut depuis le Pornichet jusqu'au Pouliguen et devant moi l'Atlantique étendait à l'infini sa nappe bleuâtre
La Baule est ime plage qui compte tant siu- sa digue que dans son bois à peu près huit cents villas. En breton « ker » veut dire vUla et j'ai vu telle « ker Alfred » et telle « ker Marie » absolument ravissantes. La côte est d'ailleurs fort agréable a parcourir, tantôt sous bois, tantôt au bord de la mer. Parfois de curieux amoncellements de rochers s'amassent entre les petites plages qui s'étendent jusqu'au port du Croisic que des marais salants séparent de Guérande, vieille petite ville pittoresque encore entotu-ée de ses vieux remparts du quinzième siècle. Ses quatre portes sont adnvirablement conservées. De l'autre côté du bois de La Baule se trouve le Pornichet dont la plage de sable est fort coquette. Mais tout le mouvement des baigneui'S se porte à La Baule qui est, sous ce rapport, le centre des côtes de la Basse- Bretagne. Son boulevard, le long de la mer, est une large promenade et c'est là que se trouve son casino. De la terrasse de mon hôtel j'admirai longuement l'Océan, et bientôt les souvenirs de la route que je venais de parcoiu'ir se pressèrent à nxon esprit.
C'était d'abord le Mans avec sa verdoyante promenade le long de la Sarthe et sea vieilles maisons. J'avais surtout remarqué celle du poète Scarron, du style de la Renaissance. Elle est fort bien conservée. Au Musée j'avais vu de lui vm « portrait du temps « qui le représente laid, avec un nez énorme et revêtu dune sorte de soutane blanche. C'est au Mans que séparé de sa femme. M""^ de Maintenon, il était venu se retirer. Les rhumatismes l'accablaient et, suivant sa pittoresque expression, son corps avait fini par être fait comme un Z. Dans une salle voisine de celle où se trouve son portrait on peut voir d'insignifiantes peint\ires représentant des scènes de son fameux « Pvoman comique ».
Ce qu'il y a de plus remarquable au Mans, ce sont ses églises. Notre-Dame de la Conture a un porche gothiq\ie remarquable, et le chœur de la Cathédrale, qui est du même style, est d'une pureté exquise. Les proportions en sont si harmonieuses, les vieilles verrières si belles et la lumière y est tamisée d'une façon si heureuse qu'on se sent recueilli malgré soi. Une fois de plus on reconnaît que la grandeur immense de la Renaissance de St-Pierre à Rome est plus artistique que religieuse.
A Vitré, le vieux château féodal, qvii en dernier lieu appartint aux ducs de la Trémoïlle, a assez grande apparence. Il est devenu propriété de l'Etat et comme un peu partout en France on se propose de restaurer ce château historique. Le travail est déjà avancé et bientôt la mairie pourra mstaller ses bvireaux dans ce beau monument.
L'église Notre-Dame possède trente-deux émaux remarquables de 1544, représentant des scènes de la Passion. Ils sont de Jean-Baptiste Pénicaud qui de son temps passait pour être le « roi des émailleurs ». Malgré leur finesse ils n'atteignent pas à la perfection de ceux qui se trouvent à la petite église St-Pierre de Chartres et qui représentent les douze apôtres. Deux d'entre eux ont été réclamés par le Louvre où ils ornent la galerie d'Apollon.
Le vieux Vitré est encore plus ciu-ieux que le vieux Mans. On y rencontre des ruelles aux maisons en bois d'une vétusté incroyable et les femmes s'y livrent constamment au travail du tricotage. C'est en effet à Vitré que se font les tricots que l'on envoie aux bains de mer de Bretagne. Dans le fauboui'g du Rachapt on voit ainsi de nombreux groupes de femmes causant entre elles et sans cesse manœuvrant deux aiguilles en bois. L'une de celles-ci est assujétie à la taille par mi dé à coudre ou au moyen d'tin noyau de fruit creusé. L'ensemble forme un tableau fort pittoresque.
C'est près de Vitré que se trouve le château de M"""* de Sévigné. Il est du quinzième siècle et s'appelle « les Rochers ». On ne s'explique pas pourquoi, car il n'j' a pas do rochers dans la plaine verdoyante et à peine ondulée qui l'entoure. Son parc est dessiné par Le Nôtre et il appartient au comte de Nétumières. Sa famille entra en possession du château à la suite d'une alliance. On visite la chapelle et une sali©,
appelée chambre de la marquise de Sévigné, parce que l'on y a réuni tous les objets intéressants qui lui ont appartenu dans cette demeure. Il y a là, entre autres, son beau portrait par Pierre Mignard, son lit et le li\Te où elle inscrivait les comptes de son jardinier. On y voit figurer, chose curieuse, en caractères tourmentés, un grand pain et une demi-livre de lard. C'est, paraît-il, dans cette chambre qii'elle écrivait à M"ic de Grignan, sa fille.
Rennes est moins intéressant, mais cette ville a comme Le Mans et Vitré un jardin public attrayant. Un incendie, qui diira une semaine, détrviisit en partie la ville en 1720, et les vieilles maisons y sont rares. Toutefois le musée de Rennes mérite une visite. Il réserve, ainsi que bien des Musées de province en France, des surprises au toiu-iste. Il prouve aussi que Rennes a donné naissance, en ces derniers temps, à quelques sculpteurs de valeur. J'ai remarqué surtout des œuvres de Quinton, pleines de vie et de mouvement. Puis il offre au visiteiu* une riche collection de dessins italiens, flamands et hollandais. La j^erle du musée est vm « Christ en croix » de Jordaens, avec \ine Madeleine moins distinguée que celles de Van Dyck ou de Rubens, mnia portant comme celles-ci une robe de soie dorée aux reflets superbes. Il y a aussi un Brouwer savoiu-eux, représentant des « Buveiirs dans une grange », et j'ai remarqué deux portraits de Lafond, peintre moderne peu connu. D'abord son propre portrait, d'un dessin remarquable et d'un coloris qui étonne chez un Français, et puis celui de sa vieille mère qui est d'un fort beau réalisme. Ce peintre est précisément le père du conservateur actuel du musée. Installé à l'université, dans des locaux trop exigus, celui-ci gagnerait beaucoup s'il avait assez de place pour pouvoir classer son intéressante collection, de manière que le Jordaens ne voisine pas avec des tableaux italiens, ni le Brouwer avec l'école française.
Le palais de justice, dans la salle principale duquel se réiinissait autrefois le parlement de Bretagne, possède dans sa première chambre un Christ de Jouvenet étonnant. Son coloris est tel qti'il est à présumer que ce bon peintre français du XVIInie et du XVIII "ïe siècle a eu l'occasion d'admirer le Christ de Van Dyck avant de peindre le sien...
J'en étais là de mes réflexions lorsque vint à passer devant moi une femme exotique qui me rappela une silhouette vue souvent, il y a quelque temps, dans les journaux Ûlustrés. La reine Ranavalo de Madagascar? Pas possible. C'était bien elle cependant. Toute de blanc vêtue, elle portait un œillet rouge à sa ceintiire. Elle visite la Bretagne avec sa tante, sa nièce et deux dames françaises de compagnie. Tous les propriétaires de villas de La Baule lui font fête et le maire lui-même à tenu à l'emmener dans son auto. Sa Majesté Ranavalo allait prendre au salon sa leçon de piano, qu'une de ses dames de compagnie lui donnait avec une patience d'ange. La main gauche de Sa Majesté est fort récalcitrante et les observations de son professeur à ce sujet l'amusaient énormément.
C'est en écoutant distraitement ce bizarre concert que j'ai continué ma rêverie, tandis qu'au loin le soleil irradiait l'Océan de longues traînées d'or.
En Bretagne. — Vannes. — Le Morbihan. — Les alignements de Carnac. — Pardon breton. — La route d'Auray.
La petite ville de Vaniies a une grande place monumentale. C'est là que se trouve la mairie, bel édifice récent du style renaissance que j'ai visité avec plaisir. J'y ai, admiré mie verrière représentant le mariage de Charles VIII avec Amie de Bretagne, qui marque le point de départ de la rémiion de la Bretagne à la France. La salle des fêtes est fort riche. Le plafond doré est peut-être trop ouvragé, mais l'ensemble est harmonieux. Les murs sont couverts de cartouches aux armes de Bretagne et de France : les mouches d'hermine et les fleurs de lys. Cette mairie somptvieuse contraste avec les vieilles rues de Vannes qui a cependant une pronaenade agréable : « la Rabine ». Elle longe le Conleau qui forme là lui joli petit port. J'y ai vu un beau buste de Lesage, l'auteui- de « Gil Blas », qui est né non loin de Vannes, à Sarzeau, et je m'y suis embarqué pour faire la traversée du Morbihan.
A l'extrémité de la rivière on se trouve tout à coup devant une énorme nappe d'eau pa,rsemée d'îles et sillonnée par des barques de pêche aux voiles multicolores. On croirait naviguer sur vm lac. En breton « Morbihan » signifie « petite mer ». Cette petite mer précède d'ailleurs l'océan où l'on aboutit après avoir fait escale à de nom-
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breux îlots portant des noms bizarres : l'île de la Jument, lile des Souris et bien d'autres. A l'île Bercher on me montre à la pointe du village de l'Armor le château du comte Dillon, l'un des lieutenants du général Boulanger, qui, fatigué de la politique, se repose là. Son gracieux yacht à vapeur se balance mélancoliquement svu" les flots. Depuis plusieurs années le comte ne l'a plus armé.
Le bateau totune alors dans la rivière d'Auray et l'on débarque au village de Locmariaquer, remarquable par ses monuments druidiques. Le Morbilian est la région de la France et peut-être dvi monde entier où Ton rencontre le plus grand nombre de ces pieiTes curieuses. A Locmariaquer on remarque entre autres la « pierre de la Fée », un « Men-Hir » (pierre longue) de dimensions extraordinaires. n s'est renversé il j' a des siècles et ses morceaux réunis forment vme longueur de vingt et mi mètres. Non loin de là se trouve la famevise « table des marchands ». Deux pierres parallèles sont réunies par ime troisième pierre colossale formant table et en sous-sol se trouve \ui grand couloir avec, dans le fond, luie autre table droite, où se voient des dessins mystérieux. C'est ce qu'on appelle un « dolmen », qui, lorsqu'il est recouvert de terre, prend le nom de « timiulus ». On sait que les dolmens sont des tombes, car on y a découvert des ossements, mais on ne sait rien de précis au sujet des naenhirs, qui aux environs de Carnac, bourg voisin de Locinariaquer, forment de longs alignements espacés sur plusieurs kilomètres et qui se composent parfois d'vme douzaine de rangées régulières. Ces alignements de menhirs, ta.ntôt debout tantôt covichés, d'une hautevu* moyenne de deux à trois mètres aboutissent du côté dit « le Ménec )> à des pierres formant vm cercle immense, dénommé « Cromlech ». Au musée de Carnac, le conser\'ateur, M. Le Rouzie, doiuie de tout cela une explication qui, si elle ne résoud pas le problème, est tout au moins raisonnable. Les cromlechs seraient les restes des temples druidiques et les alignements les voies sacrées qui y conduisaient.
Tout ceci entretient les légendes du pays. En Bretagne, le peuple est d'aillevirs fort superstitieux et l'on 5^ croit encore aux revenants et aux korigans.
Le lendemain de mon arrivée à Carnac était le jour du grand Pardon, c'est-à-dire la fête du pays. Parés de leurs plus beaux atours, les habitants des paroisses voisines, et de plus loin encore, arrivent de grand matin se rendant à l'église St-Cornély, patron des bestiaux. La messe était commencée lorsque j'y suis entré. Le centre du temple semblait agité par inie mer de blanches coiffes bretonnes de formes différentes, mais toutes gracieuses. Les hommes poitaient des vestes parées de velours et des gilets laissant voir des chemises d'ione blancheur immaculée. Ils se tenaient dans les nefs latérales et tenaient à la main leurs larges chapeaux. On dirait un chapeau de prêtre derrière lequel descendent de longs rubans de velours. Parfois aussi U est de paille.
La voûte de l'église est en bois peint et presque tous les objets du culte se rapportent à saint Cornély. Le chœur est entoiu-é d'une grille. Un prêtre monte en chaire. Il prêche en breton. Les « ec » et les « guen ,> se succèdent sans que je parvienne à saisir. Je comprends seulement qu'il s'agit du « grand patron » Après la messe, on chante de typiques mélodies bretormes accompagnées par un petit harmonium et reprises en chœur par les femmes. Il y a surtout le chant de St-Cornély qui est d'une naïveté charmante.
A côté de réglise se trouve la foire et là, m" arrêtant aux baraques, je puis à mon aise examiner les costumes féminins. Le velours noir domine, mais j'ai surtout admiré des tabliers de soie de teintes diverses et richement brodés Très modernement les jeunes Bretons lancent des confetti aux jeunes filles. Voici la procession. Les prêtres accompagnés des bannières s'en vont faire le tour de la fontaine et les femmes les accompagnent en masse. Puis c'est le soir qui tombe et l'animation se prolonge tard quoique je n'aie vu s'organiser aucun bal ni entendu le « biniou » dont l'usage se perd, paraît-il, sauf pour les mariages.
Le second jour du Pardon est consacré au marché. Les paysans s'en vont de bonne heure à la fabrique de l'église acheter de la corde bénite pour attacher leurs bêtes. Le livre de compte est tenu par un prêtre Puis a lieu la curieuse cérémonie de la bénédiction des bestiaux. Lorsque, dans le courant de l'année, un paysan a des animaux malades, il promet à Saint Cornély, s'il veut se montrer clément, de lui offrir ime bête le jour du Pardon. Ce sont ces bctes-là que le prêtre bénit et asperge d'eau bénite sous le grand portique de l'église. J'ai vu ainsi bénir une génisse et par-dessus la bête le paysan tendit la main à sa jeune femme en signe de bon accord. Immédiatement ai)rès on s'en va au marché situé en pleine campagne et, sous
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l'égide de la bannière du saint, les bêtes sont vendues. Les vendeurs remettent alors partie ou totalité du prix à saint Cornély, c'est-à dire à l'église, qui, de ce côtc-là, voit diminuer ses recettes d'année en année. Cette fois deux bêtes seulement furent bénites. Lorsqu'une vente se fait les Bretons se frappent cérémonieusement dans la main et prononcent en même temps de graves paroles. Le marché dure toute la journée et ainsi se termine le Pardon.
Je pris, dans l'après-midi, la route d'Auray, conduit par un cocher portant le costume du pays. Je traversai la lande bretonne éniaillée de flem'S jaunes, de genêts et d'ajoncs fort piquants. De longs bois de pins, se découpant sur tin admirable ciel bleu, complétaient le paysage où de temps en temps se montrait une pierre drviidique.
Je m'arrête un instant dans un hameau et j'avise, près de l'église, une très vieille femime, filant de la laine au rouet. L^n vieillard la regarde faire. La fileuse m'interroge en breton :
— Elle vous demande, Monsieur, me dit le vieillard, si vous voulez acheter son rouet. Dernièrement elle en a vendu \.m à un beau Monsieur parisien. Elle est tout heureuse à l'idée que son ro\iet va orner un salon.
La vieille me demande alors en mauvais français si je suis Parisien.
— Non, ma bonne femme, mais je verrai Paris bientôt.
Elle abandonne sa laine, bat des mains et hochant la tête se parle à voix basse.
— ^'oir Paris, c'était son rêve, me dit le vieillard, — et elle se désole à l'idée qu'il ne sera jamais réalisé.
Je repars, tandis que la fileuse reprend tristement son travail.
— La langue bretonne est donc encore vivace par ici, dis-je au cocher.
— Elle se perd malheureusement d'année en année, Monsieiu* Il est défendu de l'enseigner à l'école ; mais nous y tenons encore. Les vieillards l'appreinient à leurs petits enfants et moi-même, mie fois rentré chez moi, je la parle avec les miens. On se sent alors mieux ches soi.
— Je trouve vos costumes bien typiques; seulement bien des particularités m'échappent. Ainsi, j'ai vu ce matin im paj'san qui avait enroulé ses rubans de velours à l'envers autoiir de son chapeau.
— Eh bien ! Monsievir, c'est qu'il est en deuil. C'est la seule chose qu'il change à son costume dans ce cas-là.
— J'ai aussi remarqué que les sabots des femmes sont très mignons et que le talon est libre.
— Oui, et les bas, finement tricotés, ont des espèces de semelles en cuir très souple, pour qu'ils ne s'usent pas vite.
— Enfin je vois que vos vieilles mœurs sont encore très en honneur.
— Pas tant que vous croyez cependant, Monsieur. Cela se perd. Vous avez entendu les regrets de la vieille femme qui n'a pas vu Paris. Les jeunes filles de nos jours vont le voir, Monsieur. Elles ne pensent même qu'à cela et c'est nous qui fournissons ainsi la majorité des domestiques parisiens. Quant la Bretonne revient plus tard au pays elle ne porte plus son costume. Elle ne pense plus qu'à cette capitale qui nous dépeuple. Dans quelques années nos mœurs n'existeront plus...
Tom'iste.^ qui voulez voir la Bretagne pittoresque, hâtez-vous! Mais je venais de voir émerger d'un bois de pins le vieux clocher tout rond d'Auray. Nous arrivions.
ïîn Bretagne. — Auray et ses environs. — Le Champ des Martyrs. — Quiberon. — Belle-Ile. — Le fort Sarah Bernhardt.
Auray est un vieux bourg agréable dont les environs sont charmants. C'est en même temps un centre d'excursions et l'animation y est assez grande. La rivière d'Auray qui vient du Morbihan, s'appelle ici le Loc. On y voit un petit port en face duquel se trouve le curieux faubourg de Saint-Gustan. Beaucoup de maisons y sont en bois et ne paraissent tenir debout que par miracle. Les plus vieilles se trouvent dans la « rue Neuve » qui n'a guère que trois mètres de largeur ! Elle monte en côte assez raide. Plusieui's habitations y ont des étages avançant dans la rue et on savoure là un coin absolument suggestif de la vieille Bretagne.
La campagne environnante est assez accidentée, surtout du côté des « pierres branlantes », amas de roches bizarrement entassées et dont l'équilibre paraît insta-
ble. Près de là se voit un monument du comte de Chambord que les royalistes de Bretagne ont élevé à « Henri V » bien que le comte n'ait jamais régné.
Il y a un pèlerinage très en bonneur au village de Sainte-Anne, patronne de la Bretagne. En face de l'église on a édifié une « Scala Santa ». C'est un escalier que les pèlerins montent à genoux, comme cela se fait à la fameuse chapellle de la « Scala Santa », à Rome, en face de St-Jean de Latran. Enfin, et ceci est ce quU y a de plus intéressant aux environs d'Aui-ay, j'ai vu sur les bords du Loc le fameux « Chamji des MartjTS ». C'est là que, sous la révolution, fiu-ent fusUlés neuf cent cinquante deux émigrés, en juin 1795. L'armée des émigrés débarqua à la presqu'île voisine de Quiberon, sous la protection d'tme flotte anglaise. Le général Hoche la tailla en pièces et fit exécuter ses prisonniers. Le champ des martyrs est une prairie entourée de grands arbres au fond de laquelle se dresse une petite chapelle. Les ossements ont été transportée en 1814 à une chartreuse qui se trouve non loin de là. Des sœurs qui y soignent des soiu-ds-muets la font visiter. Dans la salle d'entrée se dresse un beau mausolée en marbre blanc. Les noms des victimes s'y trouvent gravés et il est entouré de bas-reliefs représentant des épisodes du drame.
Dernièrement deux incidents macabres se sont produits dans ce mausolée. Une dame en se baissant par-dessus la grille pour voir les ossements laissa tomber son petit chien qu'elle portait dans ses bras. Le poids de l'homme qui descendit pour reprendre l'animal fit s'effondrer les funèbres restes. Plus récemment une autre dame laissa choir son pince-nez en or. Nouvelle desceiite et nouvel effondrement, qui fit qu'à présent tous les débris humains ont été ramenés au ras du sol. On les éclaire au moyen d'une lanterne suspendue à une corde.
Quiberon est mie localité sans intérêt, à laquelle on accède par l'étroite pres(iu'île qui porte ce nom. On n'y remarque que la statvxe de bronze du général Hoche et l'annonce des pâtissiers, qui vendent de la « galette Sarah Bernhardt ». On s'y embarque povir Belle-Ile, la plus grande des îles bretonnes. Il y a là une jolie traversée, d'une heiu-e environ. Je l'ai faite par vuie mer calme et c'est un joli spectacle de voir se balancer sur les flots les barques qui pèchent la sardine et le thon, d'apercevoir quelque marsouin s'élancer hors de l'eau et de suivre le vol gracieux des goélands et des comorans. Par vin temps clair on distingue l'île presque aussitôt après avoir quitté le continent et bientôt se précisent les détails du « Palais », la petite capitale. Aussitôt débarqué, on part dans la direction de la côte sauvage, en traversant de beaux vallons et des plaines bien cultivées. On passe par le frais village de Sauzon et bientôt on aboutit à la côte sauvagement dentelée. Les falaises sont énormes et à proximité se dressent des écueils bizarrement découpés, dont plusieui*s ont été troués par les flots en furie. On descend de là dans la grotte de l'Apothicairerie, qui est d'un accès plutôt difficile et qui est grandiose. Elle se compose de plusieurs couloirs élevés et immenses, où les vagues écuineuses et temtées d'émeraude s'engouffrent avec rage. On se demande pourquoi cette superbe grotte a été dénommée l'AjDothicairerie? Il paraît que ceux qui les premiers y ont pénétré l'ont trouvée peuplée d'oiseaux rangés avec un grand ordre le long des parois. Leurs ventres blancs proéminents et leurs têtes immobiles ont fait songer à des flacons d'apothicaire. Fréquemment visitée depuis, la grotte a aujourd'hui perdu ses habitants ; mais le nom lui est resté.
En continuant vers le Nord on arrive à ce que l'on appelle la « Pointe des Poulains ». La dénomination bretonne est Pen-lenn (l'ointe des Colonnes), à cause du grand nombre do récifs et d'îlots qui se trouvent là. C'est donc par analogie qu'on dit « Pointe des Poulains ». Au reste on justifie cette dernière dénomination en disant que par le gros temps les vagues s'avancent là en véritable chevauchée. Le site d'ailleurs est fantastique. Un vrai chaos, au milieu duquel se dresse un fortin déclassé et entouré de murailles covu-onnées de tamaris. C'est là que Sarah Bernhardt vient se reposer de ses fatigues. En ce moment le fortin est clos. La. graiide et infatigable artiste y est toujours à cette époque-ci. Par exception elle est en tournée et le « Matin » vient de m'apprendra qu'elle a passé par Anvers ces jours derniers.
Après avoir traversé la profonde découpure qui divise la Pointe des Poulains, crevasse d'où l'on aperçoit des roches vraiment fantastiques, entre autres celle
appelée le Sphinx, je gagne un phare accessible seulement lorsque la mer est basse. J'en fais l'ascension accompagné de la femme du gardien. De là-haut je vois l'île entière se perdre au loin on de gracieux vallonnements.
— Alors c'est ici que Sarah Bernhardt vient chercher le repos. L'apercevez -vous
souvent? --n *.
— Oh ! non, Monsieur, elle ne se montre pas. Elle se promène dans sa propriété et ne paraît jamais ni au Palais ni à Sauzon. Bien plus, pour faire la traversée elle ne prend pas le bateau public. Il lui faut un bateau spécial de la compagnie 1' « Union » pour elle et sa suite.
— Reste-t-elle longtemps ici? . . ,
— Six semaines environ. Il paraît cejDendant qu'elle passera par ici cette année encore ; car, outre mie ferme qu'elle possède là-bas, au-dessus du fort, elle vient d'aclîeter cette belle villa en briques rouges que vous apercevez sur la gauche et qui vient à peine d'être achevée.
— Alors elle abandomiera le fortin?
— Ah ! çà, c'est le mystère pour nous.
Longuement je regardai ce décor d'ime intense sauvagerie. Au loin c'est la mer, c'est l'océan sans barrières et je me prends à déplorer le beau temps et la magie du soleil. Je regrette qu'une tempête ne s'élève pas, car elle transformerait le site en un véritable séjour dantesque, dominé par le grondement infernal de vagues géantes et par le fracas de l'ouragan.
En Bretagne. — La cathédrale de Quimper. — Les rives de l'Odet. — Pont l'Abbé. — La Bretagne parisienne. — La Pointe du Raz. — La légende de la ville d'Is.
Quimper, l'agréable petite capitale du Finistère, est dominée par sa cathédrale aux flèches élancées ; de vraies dentelles aériennes. Elle est d'vui beau style gothique, mais l'intérieur présente, à part quelques beaux vitraux, une particularité qui, je pense, est miique. Le chœur ne fait pas directement suite à la grande nef ; il est incliné comme la tête du Christ sur la croix Ce symbole peut être intéressant et cvirieux, mais au point de vue architectural il produit plutôt mauvais effet. Je ne suis pas partisan d'tme symétrie exagérée, mais ceci est absolument destructif de l'ensemble et brise cette continuité de la ligne, qui est l'essence même du style gothique. Cela n'empêche pas cette cathédrale d'être un des plus beaux monuments du pays. Elle est dédiée à saint Corentin, patron de la Bretagne, comme sainte Anne en est la patronne. L'extérieur surto\it a grand aspect et entre les flèches on remarque la statue équestre du vieux roi Grallon.
La ville est située sur l'Odet, dont les rives, au fur et à mesure qu'on se rapproche de la mer, deviennent fort pittoresques. La rivière forme des méandres ravissants. On y a des vues captivantes sur mi grand nombre de châteaux bretons. Ils se rapprochent à peu près tou.^ du style normand. Leurs parcs étonnent par leur luxuriante végétation. Certaines parties de la côte bretoime sont, en effet, très favorisées par le courant du gulf-stream. C'est ainsi qu'on parvient à cultiver la vigne autour de la petite plage de Carnac.
C'est dans le Finistère qu'on rencontre les plus vie\ax costumes, notamment a Pont-l'Abbé. Les femmes y portent une coiffure nommée « bigouden «. Elle est peu gracieuse, car elle consiste en tm bonnet orange avec des détails argentés, qui cache complètement les oreilles. Les cheveux sont ramenés sous la coiffe d'arrière en avant et de longs rubans descendent sur le devant de la taille qui est richement brodée. Les jupes sont amples et superposées comme en Zélande. Les hommes portent à peu près le même costume que dans le Morbihan. Seulement le chapeau se rapproche parfois du haut de forme, orné, par derrière, d'vme boucle argentée. J'ai pu observer tout cela à la sortie de la grand' messe qui remplit la place d'animation. C'est là la vraie Bretagne.
Tout près de Pont-l'Abbé, au milieu d'im bois se trouve le château de M. Le Chatellier, vieux seigneur breton qui permet la visite de la riche collection d'antiquités qu'il a formée à la suite de fouilles faites dans le pays. Cela m'a permis de
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voii- rintérieiir d'une grande demeure bretomie, aux plafonds élevés. Les meubles sont superbement scvilptés et dans les cheminées aux chenets ouvragés, le feu de bois doit clairement flamber l'hiver.
Vers la mer se trouve le village de Penmarc'k. A la pointe se trouve le colossal phare électrique d'Eckmûhl, un des plus beaux qui existent. C'est la fille du maréchal Davoust, pi-ince d'Eckmûhl, un des lieutenants de Napoléon, qui, par testament, l'a offert à la France, à la condition qu"il soit construit sur mi sol stable. Elle a désiré ainsi sauver quelques \nes htunames alors que les guerre.i du premier empire en ont tap.t fauché. L'intérieur du phare est luxueux. L'intensité de la lumière est d'au delà de trente-six millions de bougies, mais il fatit avoir le pied solide pour monter jusqvi'en haut, afin d'examiner la richesse de l'installation.
Presque à côté de la pointe de Penmarc'k se trouve St-Guénolé. L'enchevêtrement bizarre des roches y rend le spectacle de la mer absolument captivant. C'est vm des nombreux points dangereux de la côte. L'an dernier, rni instituteur de Pont-l'Abbé y fut brusquement emporté par une lame de fond. C'est la Bretagne sauvage. Car il y en a une autre, absolument trop affinée. On la trouve à Pont-Aven. Le site est beau et le val dans lequel covile l'Aven est bien ombragé. C'est là qu'en été travaillent et \àllégiatm-ent des peintres parisiens, et peu à peu la Bretonne s'y est orientée vers la coquetterie. Un corset affine la taille, les souliers sont dignes" d'un salon et les bonnets permettent la coiffure moderne. Les mains sont finement gantées et portent de pimpants réticules. C'est dans cette toUette que j'ai vu les Bretonnes de Pont-Aven se rendre aux luttes. Car il y avait des luttes ce jour-là. Sous ce costume elles sont dignes de iDaraître à l'Opéra-Comique. En voj^ant cela je me souvenais du rude pêcheur de Concarneau q\ii partait en mer. Il hissait ses voiles bleues en chantant un refrain breton, tandis que sa femme, son bigouden sur la tête, restait stu- le rivage, en lui tendant son enfant des deux bras. J'aime mieux cette Bretagne-là, car point n'est besoin de truquer des mœurs qui mourront assez tôt.
Ces Bretonnes de Pont-Aven se rendaient donc aux luttes qui avaient lieu dans mie prairie très heureusement située sur les bords de l'Aven. Les luttevu'S arrivèrent en cortège, précédés de la musique des sapeurs-pompiers de l'endroit, tandis que je me les figurais plutôt défilant au son des binious et des cornemuses.
La lutte bretoime est libre et les prises de jambes sont permises. Il faut littéralement lancer son adversaire sm- les épaules, car la hitte ne continue jamais à terre. Plusieurs parties se jouent en même temps. L'enjeu est une veste, une bouteille de vin, quelques francs et parfois un mouton, ce qui constitue im grand prix. Les luttes terminées, tout le monde se rendit à la place. Dans rm hangar on dansait aux sons d'un biniou au sac ventru et d'une petite cornemeuse, que les Bretons appellent ici improprement une bombarde. En soufflant dans lei.irs instruments, coiffés de vieux couvre-chefs, ils roulaient des yeux comiques eu dodelinant de la tête. Jan Steen les eût peints. Chaque instrumentiste jouait sans s'inquiéter de son partenaire, réalisant ainsi un incroyable contre-point. Ils battaient d'ailleurs énergiquement la mesure du pied. C'est tout ce qui guidait les danseurs qui, se prenant par les mains, tournaient plusieurs fois sur eux-mêmes, puis faisaient quelques pas de promenade, après quoi ils recommençaient. Je m'étais approché des deux musiciens pour examiner lem-s instruments. L'un d'eux me dit à l'oreille :
— Ce qu'il faut souffler dans ces tuyaux -là, Monsieur, pour les satisfaire ! Un danseur se pencha de l'autre côté :
— Leur en faut-il, du cidre, pour les faire souffler !
Avisant une danseuse, je lui demande comment s'appelle la danse qu'elle vient d'exécuter.
— Bé, dame, c'est le bal, Monsiem-...
On me montre à Pont-Aven la jolie villa de Théodore Botrel, le « poète de la bonne chanson ». Elle est située sur une hauteiu- et on me dit qu'il vient de la vendre pour en occuper une plus petite, au bas de la côte. Il est souvent à Pont- Aven, où on l'aime bien, parce qu'avec M™^ Botrel il prête son concours à l'organisation des fêtes du pays.
J'ai retrouvé la \Taio Bretagne k Douarnenez. La baie au fond de laquelle se trouve ce bourg est une des choses ravissantes que l'on puisse voir par ici. Elle n'offre pas le coloris do la baie d'Ajaccio, encore moins celui de la baie de Naplcs. Mais elle est immense et reposante avec ses flots d'im bleu tranquille et doux. Les montagnes noires qui apparaissant au Nord forment un fond de tableau semblable à de hautes falaises, car leur hauteur ne dépasse guère trois cents mètres. On va. de là à Audierne,
d'où une \oiture vous emporte vers la pointe du Raz. Comme je demandais au cocher de m'expliquer les détails de la route il me dit laconiquement :
— Ne comprends pas.
— Mais, vous êtes Français cependant?
— Breton.
Il se borna à me nommer les villages par lesquels nous passions ; Plogoff, Lescoff. Ce dernier est la localité la plus occidentale du continent. De là on aperçoit l'Océan et en même temps un inextricable amoncellement de roches qui disparaissent vers les flots. C'est la pointe du Raz, dans laquelle on ne peut s'aventurer sans guide ; d'abord parce que c'est dangereux, et puis parce qu'on se perdrait dans ce labyrinthe de granit qui atteint parfois quatre-vingts mètres de hauteur. A l'entrée se voit Notre-Dame des naufragés qu'un marin à genoux implore avec ferveur.
Je me hasarde. Aii bout de quelque temps le guide me montre à droite la baie des Trépassés, ainsi nommée parce que quand un naufrage se produit dans ces parages, c'est fatalement dans cette baie que reparaissent les victimes et les épaves. Il y a là aussi r « Enfer de Plogoff », un précipice affreux au fond duquel la mer arrive par plusieurs couloirs et où, après leur pêche, les cormorans et les goélands viennent faire leur repas sur deux roches différentes, car ils font « table à part », à ce qxie m'affirme le guide.
— Voyez-vous là-bas, me dit-il, dans les terres, cette eau tranquille? C'est l'étang de Laoual. C'est là que s'élevait la ville d'îs, engloutie il y a des siècles.
— C'est la légende, cela.
— Non, Monsievu", c'est bien arrivé.
— Racontez-moi cela.
— Je veux bien, Monsieur, mais d'abord, venez vous reposer dans le fauteml de Sarah Bernhardt. Nous allons y aller par notre bovilevard des Italiens, dénommé ainsi parce que c'est la route la plus commode que no\is ayons dans ce dédale.
Commodément installé dans cette anfractviosité, je puis déjà distinguer à la pointe extrême une masse de courants contraires qui font naître là des vagnies roulant les unes vers les autres de manière à former une véritable toile d'araignée marine.
— Voyez-vous, Monsieur, du côté de l'île de Sein, là-bas, nous avons quatre phares. On a mis dix-huit ans à construire le plus éloigné, parce qu'à cause de l'intensité des cotu'ants on ne pouvait y travailler qu'une demi-heure par joiir. On y a employé les matériaux les plus durs et encore il vacille constamment. Descendons encore, vous verrez mievix plus loin.
Je m'aventirre à nouveau dans les roches, où le passage devient de plus en plus difficile.
— Et la légende de la ville d'Is.
— Eh bien donc, la fille du roi Grallon, la princesse Tahud, avait un méchant amoureux, qu'elle voulait absolument épouser. Le roi Grallon ne voulait pas... Prenez garde, Monsieiu-, les roches ici sont glissantes et les arêtes en sont tranchantes comme des rasoirs. Donc, le roi Grallon ne voidait pas. Alors Tahud livra à son amoureux les clefs des écluses qui protégaient la ville. Lorsque le roi vit la ville perdue, il lança sa fUle à la mer et, depuis ce temps-là, Monsievir, les pêcheiu-s trouvent parfois dans letirs filets un horrible poisson qui a le buste d'\xne femiTie. Les cheveux sont roux et les bras courts. C'est Tahud. C'est le signal des tempêtes et les pêcheurs la rejettent à la mer avec horreur.
— Et vous avez eu Tahud dans vos filets?
— Non, Monsieur, mais beaucoup de mes camarades me disent l'avoir vue... Nous étions arrivés prè^ des vagues et derrière nous le spectacle était fantastique.
Tout à coup une traînée de sang parcourut l'Océan. Le soleil, qui depuis longtemps était à son déclin, venait, au bout de l'horizon, de toucher les flots. Les rochers, derrière nous, en étaient devenus roses. Autour du rouge globe de feu, les plaines célestes, parsemées de nuages grisâtres ovirlés d'argent, eurent bientôt d'aveuglants reflets de cuivre et d'or. Lentement l'astre descendit dans la mer. JampJs je ne l'avais vu disparaître aussi grandiosement.
Vers la Haute-Bretagne.— A Brest. — Morgat. — Calvaires bretons. — Morlaix. — Une noce dans les montagnes d'Arrée. — Sites et paysages. — Les épingles du mariage. — Le tombeau de Chateaubriand.
La visite de Brest n'offre guère d'attraits au touriste déjà sous le charme de la Bretagne pittoresque. Le spectacle du port militaire et de ses arsenaux, vu du grand pont tournant, est animé, mais précisément la flotte venait de partir et il ne restait là que quelques viexix bâtin:ients, des navires-écoles et des torpilleurs. L'intérêt était donc relatif de ce côté et je me rabattis sur le château, loiirde bâtisse dommant l'immense rade de la ville et aujoiu-d'hui convertie en caserne. Son histoire est à peu près aussi obscure que les oubliettes qu'on vous y fait visiter. J'y ai cependant appris une chose, c'est que l'origine du mot Brest n'a rien de commun avec le pays de Bretagne. Il paraîtrait que jadis vivait ici \u\ roi si pauvre qu'il n'avait pas les moyens de s'acheter tme couronne. Il imagina alors, povu- en tenir lieu, de faire barioler âon chapeau de trois couleiu-s différentes. Or, en breton « chapeau peint » se dit « bris toc ». Le pauvre roi ne tarda pas à être appelé « Bristocus » dont, par abréviation, serait venu le nom de la ville de Brest. Le croire qui voudra.
On a de ce château une vue lointaine sur la presqu'île de Crozon à l'extrémité de laqvielle se trouve le cap de la Chèvre. C'est de l'autre côté de cette presqu'île qu'est située, au fond d'une anse de la baie de Douarnenez, la plage de Morgat, une des plus remarquables de la Bretagne .Les falaises y ont des grottes très colorées que l'on visite en barque. L'iuie d'elles a même des proportions grandioses. Elle est divisée en plusieurs parties étrangement déchiquetées qui font rêver à la demeure sauvage de quelque divinité marine. La plage de sable est très vaste et achève de faire de Morgat vm fort aimable séjour.
Au fond de la rade de Brest, du côté opposé au goulet qui conduit à la pleine mer, se trouve, près de l'endroit où débouche l'Elorn, la rivière de Landerneau, le petit bovirg de Plougastel. Il faut y aller, parce cju'on y voit un des plus curieux calvaires du pays. Beaucoup de calvaires du Finistère constituent des œu\Tes considérables en raison du nombre de personnages qu'ils comportent et de leur groupement Ces œuvres intéressantes sont cependant plus naïves qu'artistiques. Autour de la croix centrale, quatre colonnes de granit disposées en carré soutiennent des espèces de balcons surchargés de scènes bibliques. Voilà, en général, leur plan. Parfois deux personnages d'une même scène sont séparés par un grand espace. Telle, par exemple, l'Annonciation où la Vierge se trouvera à une extrémité du balcon et l'Ange à l'autre. Entre eux se trouveront la Nativité, la fuite en Egypte ou la Cène. Souvent la croix centrale est double et de chaque côté du transept mférieur se tient alors un cavalier ron^ain contemplant l'agonie du Christ. Parfois aussi des figvirines ornent les bas-côtés du monument qm finit ainsi par former vm ensemble compliqué. Le3 sculpteurs inconnus de ces calvaires m'ont fait penser aux « yraaigiers » primitifs, qui au quatorzième fiècle précédèrent les débuts de la peintvu-e en France et qui s'occupaient surtout d'enluminer des missels. Toutefois les sculpteurs de calvaires vinrent plus tard, au seizième et même au dix-septième siècle. Le calvaire de Guimiliau, aux environs de Morlaix, est daté de 1581 et, anachronisme cui-ieux, l'artiste a mêlé à ses personnages religieux des soldats du temps de Henri III, aux allures à la fois joj^euses et brutales. Singulier Vierge ou de Judas pleine d'expression, qm mélange. Il y a pourtant là telle figure de la étonne au milieu de cet ensemble un peu grossier, et qui fait que certains de ces calvaires sont presque des œuvres d'art. De-ci, de-là on remarque des figiu-ines brisées ou absentes. « C'est l'usure ou l'ouragan qui en sont cause », disent les uns ; « ce sont des ennemis de sa religion qui sont les coupables », disent gravement les autres.
Guimiliau a une œuvre plus belle que son calvaire : le baptistère en bois de son église. Sans vouloir en rien évoquer l'incomparable merveille de Florence, on peut dire que ce baptistère en chêne sculpté est un vrai chef-d'œuvre. Huit superbes colonnes torses supportent une balustrade et \me coupole de toute beauté, comportant un ensemble de statues et de détails exquis. Il y a là des anges drapés dignes de l'antique et à côté de ce remarquable jjetit monument daté de 1675, iep calvaires, ftu point (le vue artistique, n'existent plus.
Ce village de Gviimiliau, en raison de tout cela, est une des excursions les plus intéressantes qu'on puisse faire de Morlaix, petite ville pleine de fraîcheur, dominée par im viaduc colossal. On ne savirait visiter la Bretagne sans s'arrêter à Morlaix, à cause de ses environs. C'est de là, notamment, qu'on se rend à Hoelgoat, dans les Montagnes d'Arrée, petite chaîne qui n'est guère plus élevée que celle des Montagnes Noires. Comme j'y arrivais, je vis des jeunes gens et des jeunes filles danser en rond sur la route, au son du biniou et de la cornemuse. La maison devant laquelle ils dansaient ainsi était pleine de monde. Il y avait là une noce et bientôt sirr le seuil parm'ent le marié et sa jeune femme. C'était mi cultivateur de vingt-neuf ans et l'épousée en avait à peine dix-sept, à ce que l'on m'a dit. L'époux me paraissait si hem-eux que je m'avançai pour le féliciter.
— Merci, monsieur. Nous nous sommes mariés hier et c'est aujotird'hui la fin de la noce.
— Je pensais que dans votre pays ces fêtes-là duraient quatre ou cinq jours.
— Oui, mais voilà, les récoltes ne sont pas encore tout à fait rentrées et nous n'avons guère plus de temps à notre disposition.
Sa jeune femme, à côté de lui, était toute mignonne, avec son superbe tablier de soie brodée et son châle encore plus beau. Elle portait le bonnet du pays, qui, par derrière, tenait tovite la chevelure et qvie je ne puis mieux comparer qu'à vine queue de homard toute blanche.
— Nous allons dîner, à présent, me dit le mari, en prenant congé.
Un cortège se forma rapidement, précédé par des enfants ; les mariés venant immédiatement après. Les musiciens prirent la tête et aux sons d'une marche autrement originale que tous les ah-s de danse que j'avais entendus, on se mit en route.
Bientôt la noce disparut au tournant de la rue et je m'en fus me promener dans la forêt voisine, le beau bois d'Hoelgoat, tout parsemé de rochers, du haut desquels on jouit de perspectives charmantes. Les exciirsions sont d'aillevu-s absolument captivantes dans cette partie de la Bretagne. Voici Carentec, au bord de la mer, avec sa petite plage et ses petites îles, parmi lesquelles le château du Tavu'eau, un fort avancé aujourd'hui désarmé. Voici Saint-Pol de Léon, remarquable par les totirs de ses églises. Il faut les voir de loin, car elles sont ajourées et leurs dentelures aériennes disparaissent en grande partie de près. Voici encore, aux environs de Lannion, la vallée du Léguer où l'on voit de beaux châteaux. Il y a là « Kergrist ». De sa royale terrasse on aperçoit un immense panorama de verdiu-e dont les lointains se perdent à l'infini. On visite aussi dans cette vallée les belles ruines du château de Tenquédèc. On y travaille en ce moment po\ir les empêcher de tomber et l'on fait bien car elles sont particulièrement évocatrices au milieu de ce paysage boisé.
La plus belle excursion que l'on puisse toutefois faire de Lannion est celle des plages envh'onnantes. Trestrignel et Trestraou sont de vrais bijoux de clarté et de fraîcheur. Trégastel offre au touriste de curieux ensembles de rochers ; mais de toutes ces petites plages, la plus pittoresqxie est certainement celle de Ploumanac'h. Ce village, dominé en retrait par la chapelle de Notre-Dame de la Clarté, est construit au milieu d'un amoncellement de roches vraiment étranges. J'étais surtout attiré dans ce site sauvage par la petite chapelle de St-Guirec. Il paraît que ce saint est particulièrement favorable aux jeunes filles qui désirent se marier; et celles-ci vont liai demander cette grâce en lui enfonçant des épingles dans le corps ! J'étais curieux de voir ça. Justement je rencontrai au milieu des rochers \ine jeune fille à qui je demandai la route.
— La chapelle St-Guirec, Monsievu-, je vais vous y comiduire.
— Est-il vrai, Mademoiselle, que vous et vos compagnes enfoncez des épingles dans le corps du saint, dans l'espoir de rencontrer un mari?
— Mais oui. Monsieur, c'est bien ainsi.
— Et saint Guirec parvient-il à vous en trouver un à toutes?
— Oh non. Monsieur, et je vous dirai même entre nous que je commence à croire que tout cela c'est des histoires pour rire. Mais n'allez pas me trahir startout !
— Soyez tranquille.
— Il n'y a d'aillevirs pas que nous qui fassions cela. Les jeunes filles de Paris, quand elles passent par ici, y vont aussi de leui' épingle et elles se rendent à la chapelle en riant coname des folles.
J'étais arrivé La chapelle est toute petite. Sur rautel, à gauche, je vis saint Guirec, dont je n'avais d'ailleurs jamais entendu parler. Il m'a fait l'efïet d'un bon diable, tout d'onction. Son corps, bariolé, où domine la couleur saumon, est réduit à l'état de véritable écumoire. Pourtant je n'y ai trouvé planté que quelques épingles. La foi disparaîtrait-elle? J'en vis luie plantée dans un orteil du saint, une autre dans la cheville; enfin j'en vis deux plantées en plein cœiu". Ces deux jeunes filles-là, au moins, ne s'étaient pas arrêtées aux bagatelles de la porte.
En sortant de cette extraordinaire chapelle, je montai siu- une roche et je vis devant moi l'entrée du petit port de Ploumanac'h. Au fond stm* un amoncellement de granit se dresse, solitaire, le château de Costaérès, où, invité jjar vme famille suédoise, Sienkiewick vint écrire son « Quo Vadis -■. A ce moment, quelques barques de pêche apparurent silencieuses, venant de la mer, animant ce décor, un des plus prenants que j'ai pu voir en Bretagne.
Passant à Guingamp, j'ai visité son église de Notre-Dame de Bon Secovu-s, qui a du côté gauche un triforium gothique, faisant face, chose curieuse, à un triforium renaissance, mais qui est \Taiment trop obscure pour qu'on puisse con\'enablement juger des détails de son architecttu-e. Je nie suis aussi arrêté à Dinant, petite ville pimpante aimée des Anglais, et située avec son vieux château dans un nid de verdiu-e. Ses environs, en partie sur les bords de la Rance, présentent siu'tout de beaux bois et l'automne y ayant semé ses ors, j'ai pu y savourer une des plus riches poésies de la nature A Dinard j'ai contemi^lé de belles villas situées sur des côtes ombragées, capricieusement découpées et j'ai parcouru les plages de Saint-Eaogat, Saint-Lvinaire et Saint -Briac. Mais quelque chose, depuis un temps, avait changé autour de moi. Les costumes s'étaient faits de plus en plus rares. De lom en loin seulement, j'apercevais encore quelqiie bonnet. Pui? les « ja, ja " significatifs des Bretons ne frappaient plus mon oreille.
— On ne parle donc plus le breton par ici? demandai-je à un marin.
— Oh non, Monsieiu\ D'ailleurs on ne l'y a jamais beaucoup parlé. C'est par là-bas, dans le Sud, qu'on le parle, bien loin, dans le Finistère et le Morbihan.
LTne blanche voile me fit traverser la Rance, qui débouche là dans la mer. Elle y forme une belle baie, d'où l'on voit bien les remparts de Saint-Malo, la promenade préférée, la seule d'ailleurs des Malaisiens Je m'en allai voir le golfe au fond duquel est bâtie la ville. Je parcourus ses rochers et m'arrêtai longtemps à l'îlot qu'on appelle le « Grand Bey ». C'est là que, suivant son désir, bercé par les flots du large, repose Chateaubriand
Noël à Paris.
A propos de « Macbeth » et de « Richard Cœur de Lion ». — La fête de Nicolas II à l'église russe. — La foule visite la Collection Chauchard. — Première de « Roméo et Juliette » à l'Odéon et la partition de Berlioz. — Le Réveillon.
La période de Noël, toujours si enfiévrée, a été surtout favorisée par un temps parfait. L'après-midi, aux Champs-Elysées, la foule flânait doucement comme si le printemps était là, en déjîit d'un soleil blafard dont les rayons obliques traversaient tièdement le ciel brumeux. Le charme do cette flânerie constituait une trêve à l'activité théâtrale du soir. Los nouveautés sont nombreuses, quoique clairsemées au point de vue musical. On s'occupe beaucoup do « Macbeth » que l'on joue régulièrement à rOpéra-Comique. J'ai écouté avec une vive satisfaction la partition de M. Ernest Rioch. Ce musicien est très fort. Mais tous les compositevu's d'aujourd'hui qui se sont donnés la peine de faire des éludes ne sont-ils pas très forts? Les efïets
de trompettes et de cors bouchés, les « glissandi » de harpes n'ont pas de secrets pour eux; les combmaisons harmoniques les plus hardies leur sont un jeu. Seulement toute cette algèbre musicale me paraît être de plus en plus employée au détriment de r « idée ». Je ne veux pas dire de la « mélodie » à laqvielle paraît s'attacher très modernement un caractère vétusté.
M. Bloch, malgré toute son ingéniosité, me fait l'effet d'avoir été écrasé par le livret que lui a préparé M Edmond Fleg. Shakespeare le domine visiblement de toute la hautevxr de son génie et le récitatif, quelque étofïé qu'il soit par des intentions habiles, occupe mie trop grande place dans la partition II m'a semblé que M. Bloch n'a osé se laisser aller librement que trois fois. D'abord en décrivant la nuit pendant laquelle s'accomplira le meurtre du roi Dimcan; la poésie de la nature restant indifférente aux forfaits des hommes. Ensuite il a réussi le crescendo efîraj'ant qui suit la dernière apparition du spectre de Banque. Macbeth s'aperçoit que « le sang appelle le sang » et qu'il faut tuer, tuer encore. Albers e?t superbe dans ces apostrophes sauvages que souligne ime orchestration véhémente. Enfin la scène où les enfants de Macduff jouent dans le jardin paternel sous les yeux de leiir mère est une page fort délicate. Mais la fin de l'œuvre est plutôt faible. Les sorcières ont dit à Macbeth qu'il ne succomberait que si la forêt de Birman marchait contre lui. Or les guerriers de Macduff, couverts de branches énormes, s'avancent et leur marche, qui devrait être surhumaine, ne produit guère d'effet.... Jusqu'où iront les tentatives de la musique descriptive? J'estime, poiu- ma part, que la musique n'étant pas vm art de précision, il est des essais devant lesquels il convient de s'arrêter. Cela n'empêche pas la partition de M. Bloch, que Ruhlmann conduit nerveusement, selon son habitude, d'être véritablement intéressante.
Oserais- je avouer qu'après cela j'ai eu un plaisir tout particulier à écouter « Richard Cœur de Lion » de notre Grétry? J'ai trouvé cela reposant et tout à fait charmant. On se sert à l' Opéra-Comique de l'adaptation orchestrale d'Adam. J'aime mieux celle de Gevaert. J'ai parcotiru avec intérêt la partition sur laquelle dirige M. Hasselmans Elle n'est écrite que pour piano mais elle contient le fac-sirnile d'ime cvu-ieuse lettre de Grétry dans laquelle il demande à son collaborateur Sedaine des changements scéniques pour le morceau final de l'ouvrage. Richard, c'était M. Féodoroff, tm ténor qui depuis longtemps représente à l'Opéra-Comiquo l'alliance franco-russe, mais qui, malgré cela n'est pas encore parvenu à se faire comprendre du public. ^ .
On a fait à « Richard » tout autant de succès qu'à « Macbeth », car il y a a Pans un public pour toutes les musiques. C'est ainsi qvie j'ai entendu l'autre soir, dans un music-hall, un « artiste » exéoxiter les « Stances » de Flégier sur un instrument monocorde fait d'ime gotu-de montée sm- un manche à balai. On lui a fait un succès fou, que cet excellent Flégier n'avait jamais rêvé. Il n'aimait pas ses stances. Il me le disait un joiu- à Marseille où il s'occupait siirtout de peintiire. Il peignait alors à to\ir de pinceau. , i > v
Voyez, me disait-il, en me montrant une de ces marines ensoleillées de là-bas,
voyez quel îbel accord cette barque de pêche forme avec ce grand voilier et comme les maisons de la côte contrepointent bien avec la verdure qui les environne.
Puisque à propos de M. Féodoroff je vous ai parlé de l'alliance franco -russe, je vous dirai aussi c^ue j'ai entendu de la musique religieuse russe à l'église de la rue Daru à l'occasion des fêtes de l'empereur. Dans un vaste salon — car ce temple en forme de rotonde est plutôt un salon — un prêtre est debout devant les portes dorées qui conduisent à l'autel. Sa voix superbe de basse profonde se mêle à vxn chœur mixte « a capella » pendant que les fidèles allument des cierges et adorent des icônes. L'ambassade russe arrive au grand complet. Voici M. Isvolski, le nouvel ambassadevu", un peu pâle sous son uniforme. Le gouvernement français s'était fait représenter par MM. Pichon et MoUard. Beaucoup de dames fort distinguées de la colonie russe se livraient à de ferventes dévotions. Bientôt le temple fut trop petit; et les chants sobrement écrits, exécutés avec mae justesse parfaite et des nuances infinies, montaient toujours. Après quoi les imiformes français et russes se retirèrent lentement.
Ce fut une cérémonie fort belle à laquelle je préfère peut-être celle, d'une émouvante simplicité, à laquelle j'avais assisté deux jours auparavant. Il s'agissait d'un
requiem chanté pour le repos de l'âme de M. de Nélidow, l'ambassadeur récemment décédé. Sa veuve, en grand deuil, était là, ainsi que toute l'ambassade en toilette de ville. A l'issue du requiem, toujoiirs exécuté « a capella », M. Isvolski recondxiisit ]y|me de Nélidow jusqu'à son équipage.
Au Lou\Te, la collection Chauchard attire la foule et par cela même sa visite n'edt pas encore absolument agTéable. Cette collection fait, comme on le sait, suite à la salle Rubens. J'ai été surtout frappé par deux tableaux de Millet : la « Fileuse » et la « Grande Bergère ». Leur coloris est de toute beauté. Dans les deux toiles, les nuances du ciel s'harmonisent d'ime manière exquise. La figiu-e de la Fileuse, qm garde ses chèvres tout en dévidant sa quenouille, domine admirableinent le paysage. Il en est de même de celle de la Grande Bergère, — ainsi nommée par opposition à une autre plus petite — dont la tête ornée d'mi foulard rouge est le point lumineux de l'œuvre.
L' « Angélus » ne m'a pas fait tuie aussi grande impression. Quel dominage que ce tabxeau, qui n'en est pas moins admirable, montre déjà qtielques craquelvirea dans le bas.
Diaz m'a tenu sous le charme de la poésie profonde qui se dégage de son enclos palissade dans la forêt de Fontainebleau et le fameux « 1814 » de Meissonier m'a étonné. Quelle expression dans la physionomie de Napoléon conduisant ses troupes. C'est bien là la souffrance en lutte avec le génie.
Mais, je puis bien l'avouer, je ne me fais que difficilement à l'obligation d'admirer des chefs-d'œuvre au travers d'une glace dans laquelle je vois, en même temps, se profiler la silhouette des passants.
Si j'ai pu regretter d'avoir visité peut-être trop tôt cette remarquable collection de tableaux français du XIX'"'' siècle, j'ai, par contre, eu la satisfaction d'assister à rOdéon à la première de « Roméo et Juliette ». Il s'agit de la traduction intégrale de M. Louis de Gramont et de la musique de Berlioz. Ce fut vuie bien belle soirée. L'orchestre de Colonne a fait merveille, surtovit dans le prestigieux « Scherzo de la Reine Mab ». M'^" Ventura est ime Juliette superbement dramatique et les décora sont parfaits. Seulement je préfère entendre la musique de Berlioz au concert. Je ne tiens pas plus à cette adaptation que je n'aime la transposition scénique de » la Damnation de Faust ». Berlioz savait trop bien ce qu'il voulait pour qvi'après lui on viemie sortir ses œuvres du cadre où il les a placées. Pour « Roméo » il n'y a pas même eu moyen de placer l'admirable finale dans laquelle le frère Laurence réconcilie les deux familles rivales!
J'ai assisté aussi à une autre représentation, à une première sans lendemain, au « Réveillon ». Ce Réveillon toujours si gracieusement gai, commence à déserter les grands restaurants pour remplir de son éclat les immences hôtels construits tout récemment. Leurs vastes locaux sont po\ir la circonstance décorés et éclairés avec un goût exquis. C'est là, il est vrai, rme qualité maîtresse des Parisiens et on ne pourra que bien difïlcilement la leur contester.
Vers PEspagne.
Souvenirs. — Le Col de Roncevaux. — A Pampelune. — Le musée Sarasate. — Betelo-les-Bains. — Tolosa. — Saint Sebastien.
Lentement le train traversait les Landes, cette Campine de la France, que la tombée du soir estompait d'une mélancolie douce. Je mo rendais à Biarritz et je comptais bien descendre à la gare de la Négresse, lorsque j'appris que la gare de Biarritz-Ville était enfin terminée et que depuis quelques semaines ce tronçon nou-
veau de trois kilomètres avait été mis en exploitation. Je note ce détail parce que ce service nouveavi s'effectue avec une déplorable lentevir et qu'en descendant à la vieille gare de la Négresse on arrive beaucovip pkis vite. Après un long trajet cela constitue un avantage appréciable. Avis à ceux qui songeraient à s'en aller bientôt vers cette agréable plage basque.
Quand j'y ai séjourné, il y a de cela bientôt trois ans, je m'en étais allé en voiture à Cambo visiter la superbe villa Aruaga où Rostand travaille dans la solitude. Mon cocher Pierre, un brave homme, Béarnais de naissance mais Basque de cœur, m'avait conduit ce soir-là jtxsqu'à Saint-Jean-Pied-de-Port d'oii il me montra la route qui s'en va vers le Col de Roncevaux et Pampelune en nn'en vantant la beauté. Je lui avais dit qu'un jour nous ferions peut-être ce voyage et je venais de le prévenir que ce moment était venu. Je lui fis part de mon projet de m'en aller par Tolosa sur Saint-Sébastien, de manière à traverser toute la Navarre.
— Je ne connais pas cette route-là, Monsievu-, mais je l'étudierai. C'est ainsi que je revis la vallée reposante de la Nive, Cambo où Rostand est en ce moment, et Saint-Jean-Pied-de-Port dominé par sa citadelle vétusté, au bas des Pyrénées naissantes. Pxiis ce fut la route d'Espagne. Voici Arnéguy, la frontière française, et tout à côté Valcarlos, la frontière espagnole, où la douane est sévère mais formaliste. Je fus même légèrement étonné de voir le douanier mettre des gants blancs potuvisiter méticuleusement mes bagages. Puis longtemps encore les postes de douaniers se succèdent et les « carabineros » se montrent un peu partout, faisant bonne garde, tantôt sur un pont, tantôt sur une roche. La frontière espagnole est ici étroitement gardée.
Au fur et à mesvire de la montée le paysage devient majestueux, quoique les hauteurs soient souvent bien dénudées. On y voit cependant paître de nombreux troupeaux. Au col même, vers douze cents mètres d'altitude, le point de vue est grandiose. Près d'une chapelle entièrement ruinée on aperçoit les deux versants, puis vme descente rapide vous mène au village de Roncevaux (Roncesvalles) où l'on visite une église à laqxielle est adossée une chapelle, sorte de panthéon évocateur, qui abrite, dit-on, les restes des héros de la légende : Roland et ses compagnons :
« Dieu ! que le son du cor est triste au fond des bois. »
Au village de Burguete, tandis que je vais voir la foire aux chevaux, on me prépare mi repas à l'espagnole qui, quoiqiie arrosé d'un bon vin du pays, ne me charme guère. On se trouve plutôt mal de salade chaude nageant dans de l'huile verte et d'un plat de lentilles accommodé de la même façon. Ce n'est pas pom- celui-ci qii'Esaû eût vendu son droit d'aînesse.
De Burgtiete à Pampelune le paysage est pauvre et les hauteui's sont dénudées. Les champs sont surtout couverts d'mie sorte de plante à fèves dont la fleur bleuâtre répand un parfum très agréable et qui sert de nourriture tant aux hommes qu'aux bestiaux.
Le soù' j'arrive enfin à Pampeltme dont la belle place ornée d'acacias et où se trouve aussi le théâtre Gayarre, du nom du compositem- espagnol, me parut très animée. Il est vrai que c'était mi dimanche. Au demem-ant la capitale de la Navarre est une coqviette ^Dctite ville dont la cathédrale mérite une visite. L'intériexu- est du style 2 éthique français; mais, comme dans les églises espagnoles le maître -autel est placé "au nailieu de l'édifice, on ne peut guère y jouir de la \aie d'ensemble qui fait la beauté essentielle d'un temple. Cette cathédrale a un cloître pittoresque et superbement conservé dont le réfectoire contient l'œuvre d'art la plus intéressante de Pampelune : le double mausolée en albâtre le Charles III de Navarre et de sa femme Elénore de Castille. Cela date de la première moitié du XV^e siècle. Les auteurs sont, paraît-il, inconnus. Ce qui fait l'intérêt de ce monument, c'est qu'il rappelle ceux de Charles le Téméraire et de Marie de Bourgogne, à Bruges ainsi que ceux de Jean sans Peur et de Philippe le Hardi, au Musée de Dijon. Le fait que le Flamand Claus Sluter est l'auteur de l'admirable tombeau de Philippe le Hardi et qu'vm scTilpteur espagnol, Juan de la Huerte, a travaillé à celui de Jean sans Peur, indique ici une évidente influence flamande. Ce sont, sur les soubassements du mausolée, les mêmes détails gothiques, les mêmes pleureuses, les mêmes moines encapuchonnés dont les figures sont terminées sous les capuchons. Mais l'ensemble a moins de finesse et les figures principales sont, en somme, assez vagues.
Pablo de Sarasate, qui était Navarrais, a son musée à la Casa municipal.^ Ce rnusée existait d'aillem-s déjà avant sa mort siorvenue récemment à Biarritz où il s'était retiré dans sa >< Villa Navarra ». On y voit ses violons dans une vitrine et une expo-
sition un peu théâtrale d'autographes d'artistes célèbres et de présents offerts à l'illustre virtuose par de grands seigne\u"s et même par des têtes couronnées.
De Pampelune je me suis dirigé sur Beteloles -Bains par une route qui est une véritable fête pour les yeux. On suit la chaîne des monts Aralar, et il y a là, avant d'arriver à destination, une descente de cinq kilomètres qui est un véritable rêve. Surtout par le temps radieux qu'il faisait. Aux hauteiu's dénudées se mêle plus bas tm paysage riant, agrémenté de cascades et de ruissaeux jaseiu-s. Les lacets de la route donnent à ce prestigieux décor ime mobilité étonnante.
Mais à Bételo, il fallut déchanter. L'établissement n'était pas encore ouvert et Pierre fut bien vite désolé. Il ne pouvait trouver de paille pour ses chevaux et le repas fut un désastre. Hexu-eusement que se trouvait là un peintre français établi depuis longtemps dans le pays. Il avait entrepris la peintvu-e de l'établissement et des auberges voisines; de plus il parlait l'espagnol tt il me vint vraiment en aide. Le lendemain matin, en ouvrant la fenêtre de ma petite mansarde pom- humer l'air absolument délicieux de la vallée, j'entendis tout à coup une voix joyeuse chanter un refrain français, scandé d'un battement régulier. C'était mon peintre travaillant au haut de son échehe,
— Ah! vous voilà, homme miraculeux.
— Eh! j'ai pensé que j'aui-ais pu vous être utile de bonne heure et j'ai attaqué mtentionnellement de ce côté-ci, ce matin.
Je pus ainsi me mettre rapidement en promenade où je rencontrai Pierre légèrement mélancolique.
— Eh bien, Pierre, avez vous été content de voir se lever l'aurore? Il me fit sa réponse habituelle :
— Dame, je le suppose, Monsievu*. Il paraît que la suite de la route vers Tolosa est superbe. Je m'en vais atteler.
Bientôt nous nous trouvâmes dans des défilés sauvages et solitah-es et les petits ennuis ftu-ent vite oubliés. De loin en loin lui cantonnier nous criait « cadena », ce qui équivaut à « barrière ». Il fallait payer « cinco reaies » de passage, c'est-a-dire vingt-cinq sous. Cela n'empêchait d'ailleurs pas la voie d'être encombrée de gros éclats de roche. Peu de monde sur la route et pas de costumes typiques. Reuie la toque de laine bascjue, un peu commune à tout le nord de l'Espagne, est portée presque par tous les hommes. Voici cependant luie femme tout habillée de noir. On la dirait en deuil. J'interroge Pierre :
— Ce costume-là, Monsieur, est, sintout ici, celui de la femme mariée qui généralement renonce à la coquetterie de la jeune fille.
Voici l'établissement d'eau d'Insalus, la meilleure eau minérale, dit-on, de l'Espagne, et puis voici Tolosa, un gros bourg agréable qui a un joli « paseo » (promenade) bien ombragé. C'est l'ancienne capitale de la province de Guipuzcoa, car nous avons quitté la Navarre. Puis une route bordée par î'Oria, rivière au cours sineux et rapide me mena à Saint -Sébastien.
A un détoui" de la route j'aperçus tout à coup, agréable sui-prise, entre deux hauteurs, sa « Concha » pittoresque, protégée contre les vagues du large par la petite île de Santa Clara.
— Dites-moi, Pierre, vous allez rentrer en France avec plaisir
— Oh, Monsieur, oui; mais je referais bien volontiers une aussi belle promenade.
— Mais vous rentrerez avec plaisir tout de même, car vous n'aimez pas la cuisine espagnole.
— Dame, je le suppose, Monsieur!
A Burgos. — Le Cid. — La cathédrale. — Madrid en fête. — Le roi et la reine aux courses de taureaux.
A Burgos retentissent de matinales claironnades et il y règne une grande animation militaire, car cette ancienne capitale du temps des Maures a une forte garnison. Sous les ombrages du large pnsco de la Quinta, fantassins et cavaliers s'exercent, tandis que de nombreux troupeaux de moutons s'y rendent au marché. Les attelages de bœufs et d'ânes se .succèdent. Voici le Castillan dépenaillé, se promenant lentement et, malgré le soleil, se couvrant d'un lourd manteau en dessous duquel la culotte apparaît raccommodée de carrés d'étoffes multicolores. Tel im hidalgo déchu il
s'avance avec assurance, mais parfois aussi il vous tend la main et baiae, en guise de remerciements, la piécette qu'on vient de lui donner. Puis, voici quelques musiciens aveugles qui, sur des instruments à cordes, jouent en un largo majestueux la marche des soldats de « Faust ». Là-bas encore apjiaraît un véhicule chargé de peaux de chèvres gonflés. Elles contiennent du vin et leur boursouflage est comique, avec le bout des pattes roidies par le liqude. Ces peaux sont les outres classiques préférées par les « boteros ■>, qui font de cette préparation un métier spécial.
Au loin l'Espolon Viejo, l'ancienne promenade, s'étend le long de l'Arlanzon. Les maisons apparaissent dans le clair soleil, éta.ant tout le long de leurs façades leiu-s loggias toutes blanches. L'ensemble est dominé par l'imposante cathédrale bâtie au pied de la colline où continuent à s'efîriter les ruines du fameux Castillo où le Cid épousa Chimène.
Partout on voit ici des souvenirs du Campéador. Dans l'escalier de la Casa Consistorial se trouve mi tableau le représentant à cheval et regardant fièrement se dérouler au loin les plaines de la Vieille-Castille. Dans la salle des séances un autre tableau représente la mort du père de Chimène et une grisaille montre cette dernière demandant justice. Dans la minuscule Capilla de la Casa, on prétend conserver les ossements des deux héros dans im mausolée en pierre. On va jusqu'à montrer dans une porte arabe, à fleur de maçonnerie, une barre de fer qui serait l'épée du Cid et, non loin de là, l'emplacement de la maison où il serait né.
La cathédrale est une belle œuvre gothique. Ses clochers, quoique ajourés, sont im peu massifs, mais l'octogone central et la chapelle du Comiétable de Haro, qui termine l'édifice à l'arrière, parachèvent heureusement l'ensemble. Le monument fut commencé en 1221 et on y travailla pendant plusieurs siècles. Ce fm-ent surtout Gil et Diego de Siloe et puis Jean de Cologne et son fils Simon qm y travaillèrent. Ces derniers se produisirent d'ailleiu-s beaucoup dans le nord de l'Espagne.
Si l'ensemble extérievir de cette cathédrale charme, surtout si on la contemple de la hauteur du Castillo, l'intériem- désoriente absolument On a de nouveau commis ici le crime artistique de masquer la vue d'ensemble et de couper la ligne d'un triforium exquis par un chœur élevé qui occupe presque toute la nef centrale. Il y a de nombreuses Capillas, comportant des détails infinis et siu-toiit de très belles grilles, que le manque de clarté empêche de bien voir. Mais trop de styles différents se heurtent. Le style rococo, appelé en Espagne « style chm-riguéresque » dvi nom du sculpteur Chiu-riguéra, qui l'introduisit dans le pays et qui sévissait au début du XVIII™'^ siècle, domine trop. Dans une chapelle on montre le Christ de Burgos. Il a plutôt l'air d'mi chef arabe. Il porte autour de la ceintiu-e une sorte de pagne blanc et sa chevelure est naturelle. Ce Christ, vm peu repoussant, est en bois recouvert de peau de buffle. La petite église de San Gil en a un dans le même genre, mais bien plus ancien, paraît-il. Seulement, ce n'est pas là de l'art, ce n'est que de la haute fantaisie. Je n'ai vu dans cette cathédrale qu'ime seule très belle œu\'Te : une toile du Piombo, artiste mi-vénitien, mi florentin. C'est ime madone exquise alliant une finesse rare à un coloris superbe.
J'ai vu ime autre œuvre d'art à la Cartuja de Miraflorès, une chartreuse des environs, où il y a une trentaine de religieux. C'est une statue très vivante de saint Brimo. Elle est heureusement fort bien éclairée et est due au ciseau d'un Portugais, Manuel Pereira, qui eut d'autant plus de mérite à la faire qu'il vivait à l'époque où le style néfaste de Churriguéra était le plus en honneur.
Le train qui me conduit vers Madrid par Valladolid traverse tantôt des plaines immenses qu'entourent de lointaines nrontagnes, tantôt d'interminables pinerais. Puis le paysage apparaît de moins en moins cultivé et de plus en plus solitaire. Bientôt l'obscurité efface tout et je n'ai plus pu apercevoir qu'un pâle rayon de lune éclairant mi ruisselet disparaissant dans les herbes. C'est le Mançanarez.
Le lendemain Madrid est en fête. C'est la San Isidro, le patron de la ville. Le peuple va en pèlerinage (romeria) à l'Ermita de San Isidro del Campo, qui se trouve siu- tme petite hauteur au delà du Mançanarez. Il se précipite — les femmes surtout, parées de leurs atours les plus colorés, — dans une étroite chapelle, poiu- embrasser avec frénésie les reliques du saint, tandis que montent les échos et les relents d'une feria qui fait rage au bas de la côte. On a de là une belle vue sur Madrid et le palais royal. C'est de ce côté que se trovivent les cimetières, qui renferment de beaux monuments et de véritables édifices, où les corps sont, mi peu à l'italienne, maçonnés
les uns à côté des autres et en longueur, dans d'épaisses murailles, toutes couvertes d'inscriptions fiuiéraires.
Vous pensez bien que la plus grande fête de l'année ne saurait se passer sans courses de taureaux extraordinaires; aussi dix de ces animaux vont être mis la mort.
Un peu avant qviatre heures la foule se précipite vers les arènes mauresques en traversant les magnifiques paseos du Prado et bientôt quinze mille spectatem-s sont là rassemblés. Le spectacle du public est encore plus suggestif ici qu'à Saint- Sébastien. La plupart des femmes portent la mantille de dentelle blanche et ont de grosses touffes d'œillets ou de roses rouges dans leur chevelure noire. Leiu- costume est à peu près celui de Carmen au quatrième acte. Poiu* tromper l'attente, vine fanfare joue des morceaux éclatants, tandis que les marchands de « naranjos » (oranges) et « el aguador » (le vendetu* d'eavi) circulent.
Tout à coup l'hj'mne national éclate. Alphonse XIII et la reine font leur entrée dans la loge royale. On les acclame. Le roi, en tenue civile, est bien pâle, mais la reine est charmante en Castillane blonde. La princesse Victoria de Battenberg aime-t-elle seulement les coiu-ses de tavu-eaux?...
Aussitôt le roi arrivé, les quadrilles font leur éblouissante entrée et le jeu barbare commence. Je ne vous le décrirai plus que pour quelques particularités : les detix premières covu'ses ont lieu sans picadors. Deux hardis cavaliers portugais, montés sur des chevaux superbes, s'évertuent, dès le début, à placer les banderilles, mais sans exposer leurs montures. Malgré les prodiges des torero3 vm accident a cependant failli se produire. Il y a là, à tout prendre, vm jeu d'adresse remarquable, qui enlève au spectacle un de ses côtés les plus cruels : la mort atroce des chevaux. Le matador mexicain Rodolfo Eodarte devait tvier ces deux premiers taureaux. En estoquant le premier, il tomba si malhexireusement qu'il se releva en boitant. Aussi quand il se présenta -pour le second taureau, le public lui en fit une défense si véhémente que le président de la coiirse dut s'incliner, au grand dépit du Mexicain. Trois vieux bœufs, faisant retentir de lovu-ds grelots, vinrent rappeler au taureau l'estancia natale. Bientôt calmé, il les suivit comme s'il allait au pâtiu-age; mais, déjà trop blessé, il fut immédiatement mis à mort dans les coulisses.
Le triomphateiu" de la joiu-née fut Vicente Pastor, qui réussit à abattre du premier coup un taureau qui s'agenouilla et expira quelques instants après. Ce fut l'occasion d'une de ces ovations immenses mais regrettables, où la joie se mêle en quelque sorte à la fureur. Car en l'espace d'un moment ce peuple passe d'un extrême à l'autre, tel son ciel dont le soleil ardent boit les nuages et les averses avec ime rapidité étonnante.
Le roi applaudit aussi, mais si faiblement, si lentement... Il se retira avant la dernière course. Bientôt après la foule s'écoula grondante et enfiévrée. Le défilé des équipages fut superbe. Partout régnait une animation extraordinaire. On discutait, on s'interpellait de loin. Ollé!
Dans le train qui me conduisit à Madrid, j'eus l'occasion de causer avec un Madrilène et inévitablement on parla courses.
— Oui, me dit-il, je sais; dans le Nord on n'aime pas ça, mais il n'y a pas plus brave que le taureau!
— Le taxireau, passe encore, et les toreros, eux, y vont en connaissance de cause, mais les chevaux aux yeux bandés...
— De pauvres haridelles usées qui ne sont plus bonnes à rien. Alors qu'importe leur genre de mort?
— Cela n'en est pas moins d'une intolérable barbarie.
— J'avoue que les courses sont trop nombreuses et quand par hasard il y en a une en semaine, nous avons toute la peine du monde à retenir nos employés dans nos bvireaux. M. Maura, le prédécesseur do M. Canalejas, avait voulu faire tomber les courses sous le coup de la loi sur le travail dominical. C'eût été pour elles un coup de mort. Mais l'éiueute s'annonça si menaçante qu'il n'en fut bientôt plus question.
En rentrant à l'hôtel le patron vint à moi :
— N'est-ce pas. Monsieur, que Machaquito n'a pas eu de chance aujourd'hui?
— En effet, il n'a vraiment réussi que quelques banderilles bien placées; mais vous y étiez donc?
— Certainement, Monsieur. Si vous saviez comme l'été s'annonce bien. Nous verrons, paraît-il, des débuts superbes.
— Vous allez donc souvent aux courses?
— Comment donc. Monsieur, je suis abonné!
A Madrid. — Spectacles de la rue. — Les richesses du Prado. — Le Musée des armures. — L'Escurial.
Sur la place d'Armes, devant l'immense château royal de style renaissance, et dont la façade est éclatante de blancheur, des troupes paradent. Il y a là des détachements d'infanterie, une section d'artillerie et des cavaliers de la garde royale aux uniformes bien nationaux, car ils sont tout de rouge et de jaune habillé<s. Ces troupes manœu\'Tent avec un cérémonial compliqué et fort majestueux. Voici des fantassins faisant leur entrée sur la place aux sons de l'hymne national joué largement et traité tantôt avec accompagnement de sonneries de clairons, tantôt eu douceur, ce qui produit pas contraste un effet impressionnant. Les soldats prennent pendant ce temps im pas de parade qui ne va cependant pas jusqu'à la raide\ar allemande. Dommage cependant que pour les commandements on se serve d'un petit clairon aux sons grêles et désagréables. Quant aux musiques militaires espagnoles elles ne comportent c^u'une trentaine de musiciens et si leur exécution m'a parfois semblé un peu nue, la composition de ces musiques m'a paru aussi pondérée que possible. Le public assiste tovis les jours nombreux à ce spectacle qui impressionne beaucoup les touristes.
Peu à peu la foule envahit la « Puerte del Sol » (Porte du Soleil) où se trouve le ministère de l'intérieiu". C'est, malgré la Plazza Mayor, la place la plus animée de Madrid. Elle est irrégulière et n'offre rien de saillant; mais c'est le point central des tramways et cela lui donne de la vie. Les Madrilènes s'y rendent vers le soir comme les Parisiens vont au boulevard pour le plaisir d'y être et parce que c'est convenu. On a de la peine à circviler au milieu de cette foule presque inerte que harcèlent les camelots et qui, en somme, est toujours gravement occupée à ne rien faire.
L'après-midi, d"éléga.nts équipages parcoiu-ent les allées du Retiro. C'est le parc de Madrid, planté sm-tout de platanes et d'acacias, Il a un joli étang au bord duquel on vient d'élever une statue équestre à Alphonse XII, le père du roi actuel. Puis les élégants équipages descendent peu à peu ver» les paseos du Prado. Ces promenades, qui constituent la plus belle partie de Madrid, sont très animées. C'est là que s'élèvent la ba,nque d'Espagne, les musées nationaux, une nouvelle poste en construction, des fontaines artistiques et de nombreux monuments. Les Cortès sont près de là aussi, dans la Carrera se San Jeronimo. C'est \.m monument sans gTande apparence, mais ayant un péristyle dont les colonnes corinthieimes sont remarquables. La végétation du Prado est riche et partout se voient des parterres où dominent les palmiers; un jardin botanique bien ombragé complète cet ensemble de verdure.
C'est au « Salon del Prado », c'est-à-dire au centre de ces promenades, que s'élève le fameux Musée du Prado, devant lequel on aperçoit, entouré de magnifiques cèdi-es du Liban, le monument de Velasquez. Il renferme des merveilles. Je vais droit à la salle où sont exposées la plus grande partie des œuvres de ce peintre qu'on ne peut bien étudier qu'ici. C'est une vaste rotonde inaugurée le 6 juin 1899, à l'occasion du trois centième anniversaire de la naissance de cet artiste, le plus grand des Espagnols, d'après les amateurs compétents. Le peuple, qui va beaucoup au Musée, ne semble pas être de cet avis. Il préfère, étant très religieux, Miu^illo et son style vaporeux. C'est plaisir de voir les gens de la campagne, parmi lesquels on peut remarquer des tjqaes caractéristiques, portant encore des costumes intéressants, venir au Prado, le dimanche matin. On dirait que Velasquez les a peints hier et l'on reconnait là ses forgerons de l'antre de Vulcain et ses fameux « Buveurs », tableau d'iui incroyable coloris De toutes ses œuvres ce sont ses « Naines » (Las Meninas) que je préfère. On y voit Velasquez occupé à faire le portrait de Philippe IV et de la reine Mariamie dont on ne voit que les silhouettes reflétées dans une glace suspendue à la muraille, derrière le peintre. Au premier rang se voient la jeune infante Marguerite, ses Meninas, c'est-à-dire ses naines bouffonnes, et quelques autres personnages. Par une porte ouverte l'air et la lumière arrivent à profusion. L'harmonie, la perspective, l'éclairage de l'ensemble font de ce tableau, d'une incroyable audace artistique, mi pur chef-d'œu\Te qu'on ne se lasse pas de contempler.
En ce qui concerne Miu-illo, malgré sa « Sainte Elisabeth de Hongrie », je donne la préférence à une « Conception » représentant simplement une « Vierge entouré©
d'anges >k Elle est vêtue d'un manteau bleu flottant et regarde vers le ciel, les mamj jointes C'est une admirable jeune fille, qui sait qu'elle va être la mère de Dieu et ses beaux yeux noirs décèlent une extase parfaite. Quoique Raphaël soit représenté ici par une très belle « Vierge au poisson », je lui préfère celle que je viens de décrire. Raphaël a encore au Prado un portrait admirable du cardinal de Médicis. Il est si beau que je dirais volontiers que son idéalisation est exagérée.
Un des triomphes du Musée c'est la quantité de beaux vénitiens qu'il possède. Le Titien surtout y est admii-ablement représenté, Bellini, Tiepolo, Véronèse, le Tintoret et le Giorgione lui-même figurent ici; mais je ne puis songer à décrire toutes ces merveilles. Je dirai cependant que Rubens, dont les toiles sont légion, s'est amusé à copier ici le « Péché originel » du Titien. Si le maître vénitien a inondé ce tableau de sa lumière d'or, la chair de Rubens est plus forte et je trouve sa copie plus énergique que l'original. Je citerai encore le portrait d'im personnage hollandais vêtu d'une fourrure : un chef-d'œuvre de Dûi'er; puis je passerai au Musée moderne, où les peintres espagnols n'ont pas excité mon enthousiasme. Seulement, j"y ai vu une bonne toile de Jan Van Beers représentant mie jeime Flamande occupée à traire une vache. Mais j'ai été étonné de constater qu'à Madrid, Jan Van Beers passe pour être de nationalité hollandaise.
Dans ce Musée moderne, j'ai parcoToru avec intérêt une salle consacrée aux œmTes du paysagiste bruxellois Haes, qui est mort à Madrid, il n'y a pas si longtemps, en léguant ses œuvres à la ville. Parmi ses toiles il y en a d'assez liunineuses, surtout celles peintes en Hollande et en Normandie.
Les musées sont nombreux à Madrid et je vouf. dirai encore tm mot de l'Armeria, ime des collections d'armures les plus importantes du monde, e+ faisant en quelque sorte partie du palais royal. Il y a là des armures complètes de Charles-Quint, de Philippe II pour arriver jusqu'au règne d'Alphonse XII. Il y a des armes mauresques et de Tolède, richement travaillées, des bijoux visigoths curieux; mais j'ai pris surtout plaisir à regarder longuement la grande tente en riche étoffe rouge soyeuse et brodée que François I perdit à Pavie, où il perdit tout... fors l'honneur!
Je n'ai pu, et pour cause, assister à une représentation du « Theatro Real ». J'ai visité la salle qui est fort spacieuse. Il n'y a pas de balcons, mais vers le haut il y a un immense paradis, un peu dans le gem-e des places populaires de notre opéra flarnand. La loge de gala de la famille royale est très grande, avec, en amiexe, de véritables appartements. Elle est richement tendue de soie écarlate.
Je suis allé voir l'Escm-ial. On m'avait dit que la route qui y conduisait était triste, et de fait elle est d'mie indicible désolation. Avant d'arriver à la Sierra de Guadarrama, je vis quolqiies taureaux dans un pré et tout à coup le garde du train qui se trouvait près de moi s'écria :
— Toros de corridas. Senor, toros de corridas.
Et son œil s'alluma soudainement, comme évoquant le barbare spectacle.
Puis ce furent les montagnes sauvages. Pas un arbrisseau n'anime ce paysage. C'est là que Philippe II, dont l'artillerie avait, paraît-il, à la bataille de Saint- Quentin, détruit vme église consacrée à St-Laurent. est venu édifier une immense et froide construction de style monotone. Il avait fait vœu à St-Laurent de lui consacrer un autre temple et il tint parole. Ce nom d'Escorial vient des scories qu'il y avait là lorsque des mines de fer aujourd'hui al)andonnées étaient en exploitation. Philippe craignait tellement que son vœu ne se réalise pas de son vivant, qu'il s'était fait faire un observatoire dans la montagne d'où il pouvait suivTe les progrès des ouvriers et il y venait chaque jour.
On dirait que dans cette église, dans ces sacristies et ces bibliothèques glaciales, les œu\Te8 d'art et le beau christ de Benvenuto Cellini lui-même semblent perdre leur attrait. Dans la crjipte où dorment presque tous les rois d'Espagne, l'impression est profonde. Le sarcophage en marbre noù- de Charles-Quint occupe une des niches supérieures du sombre octogone. Voici Philippe II, Philippe III, puis d'autres encore. Les reines d'Espagne sont là aussi. Tous les sarcophages sont semblables. Celui d'Alphonse XIII est déjà là....
Mais les sucesseurs de Philippe II voulurent donner au « Palais de rEscorial » un aspect un peu plus riant. Il y a là des salons aux tapissries de Madrid, superbes, et cela fait plaisir do voir des œuvres d'art dans un milieu agréable, après avoir contemplé l'œuvre de la mort. J'ai été étonné de trouver ici beaucoup de pendules
empire : des merveilles. L'une surtout en forme de lyre est adorable. Il y en a pas mal aussi dans la « Casa del Principe «, que Charles III fit construire pour son fils dans les jardins du palais. On y remarque aussi d'exquis petits bas-reliefs encadrés, en biscuit de Madrid, dont la manufacture, jadis au Ketiro, n'existe plus.
Enfin, j'ai vu l'appartement de Philippe II, tel qu'il était de son vivant. Les murs sont dénudés et les meubles d'une simplicité extrême. Voici la cellule d'où il pouvait, assis dans un fauteuil et sa jambe malade étendue sur un escabeau, voir le maitreautel de « son « église. C'est là qu'il moiu-ut en tenant en main le crucifix de son père Charles- Quint.... Mais c'est de là aussi qu'il dictait ses ordres de mort, et qu il faisait se dresser les bûchers.... et brusquement je sortis de là pour essayer de me soustraire à l'horreur dvi souvenir.
Les jardins d'Aranjuez. — Tolède. — Sa Cathédrale. — Ses œuvres d'art. — Ses armes et ses ruelles.
Dans le désert qui environne Madrid, on rencontre une basis charmants : les jardins d'Aranjuez. Grâce au Tage, qui fait ici de nombreux méandres, on a depuis très longtemps pu irriguer mie assez vaste zone et de séduisants jardins y sont nés. Ils sont séduisants, en effet, comparés à la désolation de ce qui les environne ; et pa,r opposition à l'Escurial. Philippe II tenait beaucoup à Aranjuez. Il en fit une résidence royale et il importa d'Angleterre des ormes, alors mconnus ici. Ils sont aujourd'hui merveilleux et forment avec les acasias et les platanes de majestueuses frondaisons. Il y a devix parcs distincts : le Jardin du Prince et celui de la Isla. Le premier est plutôt une forêt bien ordoimée, le second, quoique ayant des drèves de platanes immenses, est surtout un jardin fleuri où l'on admire d3s fontaines de l'Algarde et où, en ce moment, les palmiers sont en fleurs. Dans le jardin du Prince on rencontre de charmants points de vue, bien que le sol n'y soit pas accidenté. Quelle chose merveilleuse de voir la nature tout épanouie, alors que les alentours sont arides, et quelle joie d'entendre mi véritable orchestre de rossignols égayer les airs Cela m'a fait penser à certaine fantaisie que, jadis, au jardin de l'Harmonie, dirigeait Alphonse Lemaire : « Une fête à Aranjuez ». C'était de Demeerseman, si mes souvenirs sont fidèles... mais où sont les musiques d'antan?
Le palais d'Aranjuez comporte mi assez grand nombre de salles et tout de qu'il faut à une grande maison de campagne pour qu'on puisse la décorer du nom de « Palais Royal ». Il y a sm-tout un original « Gabinéte de China », qui est, au fond, espagnol. D'après des dessins chinois faits à Naples, la manufacture du Retù-o a exécuté des plaques très fines, aux nuances tranquilles, qui garnissent entièrement les murailles, avec tous les accessoires que la chose comporte. C'est d'im effet charmant. Je n'ai pu visiter la « Casa del Labrador » (Maison du Laboureur) qu'on réédifie en ce moment Elle contenait, parait-il des choses intéressantes.
Le roi vient assez souvent à Aranjuez chasser le faisan ; mais la reine ne l'y accompagne jamais.
Au tournant d'une route qui fonge les monts de Tolède, on aperçoit tout à coup cette vieille ville dominée par son Alcazar (forteresse) et construite en amphithéâtre le long du Tage. On a alors comme une vision du passé. Quant on franchit l'Ai Kanta'ra (le pont, en arabe), que l'on s'engage dans des ruelles si étroites que, là haut, le ciel ne forme plus qu'un irrégulier et mince ruban bleu ; qu'on voit à la fontame, où attendent les ânes, de jeunes femmes, presque toutes belles, remplu- des jarres ; qu'on longe de vieilles murailles calcinées, parfois privées de fenêtres ; on peut, en effet, croire un instant que Tolède, l'arabe, existe encore Mais ce n'est qu'ime illusion. La place de Zodocover, l'ancien marché, au centre de la ville, est là, avec ses arcades et ses boutiques et la « Calledel Comercio » achève de vous reporter dans le présent. C'est près de là que l'on montre la maison où Cervantes venait travailler chaque année. On n'y a rien changé et son aspect de très vieille auberge espagnole, avec cour intérieure, est curieux.
ToUède, qui sous les rois de Castille avait, dit-on, deux cent mille habitants, fut la Rome espagnole. Le clergé tenait à ce qu'elle restât grande ville et Philippe II
dut faire acte d'autorité poiu- imposer Madrid comme capitale Depuis lors la ville n'a plus fait que déchoir.
L'Alcazar, qui fut un palais de Charles-Quint, est aujoind'hui l'école militaire, car Tolède est le St-CjT espagnol.
La fabrique d'armes n'a plus son importance de jadis. Il y a cependant encore, sous ce rapport, des choses mtéressantes et c'est avec plaisir que j'ai \ni les fleurets de Tolède. Ils sont très légers, très brillants et souples comme des ressorts de montre. La garde est ronde comme celle de Tépée. mais la poignée s"épaissit trop au centre ; et par cela même, l'arme ne tient pas bien en main.
A Tolède, on peut sujtout étudier le peintre Domenico Théotocôpuli, dit « El Greco ». C'est rm curieux artiste. Venu de son pays à Venise pour faire ses études sous la direction du Titien, il ne trouva pas l'Italie à son goût et s'en fut plus loin à l'Ouest. Ai-rivé en Espagne, il se fixe à Tolède et l'on y trouve une grande partie de s?s œu^Tes ; entre autres sa collection d'apôtres que l'on voit dans lui petit musée qui lui est exclusivement consacré. Quelle singulière peint\u-e. Les têtes sont grêles, les membres sont parfois d'un dessin impossible et le coloris, assez pâle, est pour le moins étrange. Chaque apôtre a sa robe partagée en deux couleurs différentes bien tranchées. Tel est rose et vert, im autre bleu et rouge. Cela donne à l'ensemble une allure singulière et rappelle absolument la coloration des émaux. Il y a avissi quelques portraits de personnages espagnols qui sont bien plus pondérés et qui sont de bonnes œu\Tes. A l'église San-Tomé se trouve ce que l'on appelle le chef-d'œim-e du « Greco » : 1' « Inhvunation du comte d'Orgaz », protecteur de l'église. C'est une vaste composition groupant de nombrevix personnages. Elle est dessinée avec justesse et peinte avec sobriété.
La cathédrale de Tolède est intéressante parce que la comparaison avec celle de Burgos est caractéristique. Alors qvi'à Burgos l'aspect extérieur est captivant, à Tolède il n'y a presque pas moyen de trouver, sous ce rapport, im bon point de vue d'ensemble. La cathédrale de Burgos est sur ime hauteur et celle de Tolède dans un bas-fond. Elle n'a qu'inie tom- et les ruelles étroites sont si nombreuses autour de l'édifice que ses portes, parmi lesquelles celle des Lions est très intérssante, sont difficiles à trouver. L'intérieur, par contre, est supérievir à celui de Burgos. Il y a bien l'inévitable chœTU-, au centre de l'église, masquant la A^ie ; mais il est très bas et bien éloigné de l'entrée principale, de sorte que l'on a siu- l'ensemljle gothique du temple une vue encore très appréciable. C'est grand et majestueux.
Derrière le maître-autel de la « capella mayor », dont le retable est énorme, il y a un jeu de lumière qui surprend. De très haut, une verrière blanche, dissimulée, envoie des flots de lumière siu- une masse de statues, d'un enchevêtrement baroque, il est vrai ; mais d'un grand effet. On appelle cela à Tolède « el Transparente » et dans cette église sombre le résultat est magique.
Le trésor de la cathédrale contient deux choses remarquables. D'abord un « En lèvement des Sabines « en argent repoussé de Benvenuto Cellini et une « Custodia » énorme en argent doré due à Enrique Arphe. La famille allemande Arphe remplit au XVI "i<^ siècle les églises d'Espagne de ce genre d'œuvres. Celle-ci est colossale et le centre est en or massif Le souci des détails est toutefois poussé trop loin.
Parmi les souvenirs mauresques il faut signaler la petite mosquée de Santo Christo de la Luz, qui était, paraît-il, primitivement vme église visigothe. Elle est abandonnée aujourd'hui.
Il faut citer aussi la « Ca«a de Mesa », une habitation particulière qui a un superbe plafond en style mudejar fort curieux. C'est, en somme, un stj^le hispano-maïu-eaque continué en Espagne par les Maurisques, c'est-à-dire par les Maures restés en Espagne après la reconquête. Il ne s'applique qu'à des fragments, à des décorations, mais jamais à des œuvres d'ensemble. Les Espagnols donnent à de tels plafonds travaillés en fresques souvent sombres, la dénomination de » estilo artesonado ».
Une promenade de l'autre côté du Tage, par les hauteurs plantées d'oliviers, montre un panorama très coloré de Tolède. L'Alcazar domine nettement l'ensemble et l'unique tour de la cathédrale n'émerge que timidement de son ba.s-fond. Il est agréable alors, quand la chaleur commence à faiblir, de se reposer à l'ombre du paseo de Madrid. Puis, au soleil couchant, la Puorta del Sol, le plus beau monument arabe de Tolède, évoque étrangement le pas.sé. Peu à peu In tombée du soir apaise le mouvement à la place de Zodocover; doucement quelques ombres glissent encore le long des murailles des étroites ruelles et lentement s'endort Tolède, la vieille ville arabe.
A Malaga. — La mosquée de Cordoue. — L'Alhambra de Grenade. — La terre tremble. — Une nuit chez les Gitanes.
Malaga, c'est ]?, repos tiède parmi les fleurs d'un beau parc ; où, dan'ï les environs, des forêts de palmiers s'offrent aux regards charmés. Il y a aussi des bananiers et des grenadiers en fleurs, des poivo-iers, des vignobles et des cannes à sucre. Puis, c'est la mer d'vm bleu profond, qui, au delà d'un port insignifiant, vous apparaît couverte de barques de pêche aux voiles blanches C'est, enfin, un hémicycle de montagnes dentelées, qui complètent magnifiquement le décor.
En contemplant ce radieux paysage tropical, la rêverie me fit refaire le voyage qui, de Madrid, m'avait, à travers l'Andalousie, conduit ici. A Getafe, la foule couvrait la plaine immense. On attendait consciencieusement Védrines. Plus loin je vis le pays désolé de « la Mancha » où Cervantes plaça son don Quichotte et les combats de son héros contre de petits moulins à vent. On en voit dii reste encore. Tls sont à peu près seuls à animer le paysage, avec leiu-a ciu-ieux sommets en forme de coupole. Pendant tout le trajet de nuit les gares d'arrêt — et elles sont nombreuses en Espagne — se trouvèrent encombrées de monde. Les femmes portaient des fleurs dans les cheveux : l'Andalousie s'annonçait.
On me dit que tout ce monde attendait parce que depuis peu de temps seulement les sleeping-cars passaient par là. Un tunnel s'étant écroulé, il avait fallu faire un détour et c'était pour la pcj^ulation une nouveauté. Aussi, examinait-on avec grande cm-iosité les longues voitures où des gens voyageaient en dorniant.
C'est ainsi que je suis arrivé à Cordoue, en pleine « feria ». Que de mouvement dans le « paseo » de la Victoria où, au milieu d'mie riche végétation méridionale, s'élèvent des baraques et des salons de repos, exquis pendant le milieu du jovu-. Les com-ses de taureaux deviennent plus sauvages à mesiu-e qu'on avance vers le midi, où ce spectacle hj'pnotise littéralement le peuple. Mais quel retour de coiu-ses dans le « paseo del Gran Capitan » ! Aucun spectacle parisien ne saurait se comparer à celui-là. D'élégants équipages traînés par des mules ramènent d'exquises Andalouses parées de châles, de mantilles d'une grande richesse ; la chevelure noire relevée de roses superbes et s'éventant avec rapidité. Le ciel bleu et le décor de fond de la Sierra Morena complètent cette animation pittoresque.
Plus paisible est l'aspect du « patio de los Naranjos (cour des Orangers) qui, avec ses fontaines mam-esqvies, précède la mosquée. C'était là que les Maures faisaient leurs ablutions avant la prière. Les chrétiens avu-aient bien fait de ne pas toucher à cette merveille et d'édifier leur cathédrale ailleurs. Ils auraient ainsi laissé subsister le minaret élégant de l'entrée au lieu de le remplacer par une tom- banale, où pendent bien en vue, comme dans toutes les tours d'Espagne, d'affreuses cloches vert-degrisées Ils n'auraient pas davantage masqtié les portes de la coin-, qui permettaient d'avoir sur l'ensemble des colonnes intérieures dvi temple une vue qui devait être absoltunent superbe. Enfin, au milieu de cet enchevêtrement d'arcs mauresques formant des colonnades disparaissant pittoresquement dans le lointain, ils n'aïu-aient pas, et cela malgré les autorités de ce temps-là, construit une capilla mayor et un chœur en horrible style plateresque. En somme, presque toute la mosquée, qui fut élevée en trois fois, subsiste et l'on y admire encore im Mihrâb magnifique, où dominent des marbres rares et dont le plafond fait penser à de superbes stalactites. C'est là qu'on déposait le Coran et quelques fidèles privilégiés étaient seuls admis à en faire le tour à genoux. L'espace y est si restreint qu'aujourd'hui encore les parvis en ont gardé un luisant extraordinaire A côté de ce Mihràb, mie chapelle chrétienne, vous offre, par contraste, une Cène de Pablo de Cespedes. C'est le meilleur tableau qu'on puisse voir là. Cespedes est im peintre estimable de la Renaissance ; il est allé en Italie, car son œuvre dénote une évidente influence florentine.
Dans la cathédrale de Grenade, où le gothique et la Renaissance se mêlent et où le chœur ne détruit pas trop la perspective de très hautes nefs, il y a mie œuvre célèbre : les tombeaux en marbre blanc de Ferdinand et d'Isabelle la Catholique, qui prirent Grenade et mirent fin à la domination mauresque et ceux de Philippe le Beau et de Jeanne la Folle. C'est de la renaissance italienne dans ce qu'elle peut
offrir de plus beau. MaUieureusement, c'est mal exposé et on ne peut que difficilement dominer l'ensemble de ces chefs-d'œuvre. Les tombeaux de Fsrdinand et d'Isabelle sont faits par l'Italien Fancelli ; les deux autres sont de l'Espagnol Ordonez. Ici, pas de détails en sovibassement, pas de plem-euses, comme dans le monument flamand de Philippe le Hardi à Dijon, et cependant, malgré l'élégance italienne, c'est cp dernier que je préfère, à cause de la finesse des détails.
Ces tombeatix sont, avec les riches marbres multicolores d'une chartreuse et des chapelles des hôpitatix de la ville, ce qu'il y a de plus intéressant à voir à Grenade même. Tovit l'intérêt se concentre svir la colline de l'Alhambra. Rien que le paysage qu'on décou\Te de là est déjà prestigieux. D'une fraîche forêt d'ormes immenses, il v a des échappées sur la ville, sur la Véga, c'est-à-dire la campagne environnante et sur la Sierra Nevada, montagnes neigeuses qui viennent ici joindre le décor alpestre à la végétation méridionale.
Sous ce rapport les jardins mauresques du Généralife, demeure estivale des rois maxrres, constituent un enchantement, et en ce moment les roses y forment des cascades tombant parmi les myrtes, des différents étages de l'ensemble. Non loin de là, l'Alhambra dresse ses pvu"ai]les roussies, à côté desquelles Charles-Quint a cru devoir élever un i^alais renaissance, voulant placer ainsi sa puissance énorme à côté de la gloire déchue. Outre que les deux styles ne voisinent guère bien, les merveilles de l'Alhambra demandent à rester isolées. Je ne puis songer à les décrire toutes. On les voit en qvielques heures et il faudrait demeurer là des journées. Je dirai toutefois la splendeur élégante de la '; Cour des lions « qui forme le centre du palais. La finesse des colonnades est remarquable, mais les douze lions sont apocryphes. C'est Charles- Quint qui fit enlever la charmante vasque de la fontaine centrale et qui la plaça ensuite stir les lions. Malgré cela, lorsque les eaux jouent, l'effet est merveilleux. Cette covu" est entourée des plus belles salles du palais. Celle des » deux sœiu"s », nom.mée ainsi à cause de deux énormes dalles de marbre blanc absolument semblables qui en occupent le milieu, est prestigieuse. Le plafond offre des dessins en stalactites encore superbes malgré les covileiu-s et les ors de jadis. Ce détail est encore plus beau dans la salle des légendaires Abencérages où le plafond s'élève en étages encore plus grands. Dans le haut de cette salle, huit ouvertures placées de manière à ce que du centre on ne puisse apercevoir le ciel, remplit toute la partie élevée d'une lumière étrange. C'est ainsi qu3 des fontaines et des décorations semblent constituer tout l'art mauresque.
Soudain, pendant que j'admire, la terre tremble et des secousses sismiques se font sensiblement sentir pendant plus dune minute. Les gardiens s'affolent. On vient dire que des personnes sont tombées dans les jardins du Généralife. Puis on se calme, tout s'apaise : il n'y a pas eu d'accidents, et l'inévitable insouciance reprend le dessus.
Des larges arcades de l'Alhambra ou découATe spécialement l'Albaïcin, le curieux quartier des gitanes, qui, au nombre de quatre cents environ, habitent ici des caves creusées dans la roche D'où viennent-ils? On ne sait. D'autres gitanes encore vivent dans les montagnes du pays Ils ne payent pas d'impôts.
La visite de ce quartier est chose bizarre. On y rencontre surtout des enfants et des femmes brunâtres qui cherchent à vendre des ustensil )3 de ménage grands et petits façonnés en cui\Te par les hommes; mais on y rencontre aussi des jeunes filles dont la danse est captivante au possible.
Dans une salle un peu plus grande que celles des autres habitations, plusieurs jeunes filles de quinze à seize ans sont réunies. Elles en paraissent au moins vingt. Leur teint est basané, leur chevelure d'un noir de jais et leurs yeux ardents.... Leur beauté est à la fois idéale et étrange et leurs costumes presque usés sont multicolores. Il y a là des nnisiciens jouant de la guitare et de la mandoline Leur chef, Pepe Amaya, Capitan de la Zambra Gitana, un grand diable, agite des cistres et les danses 66 succèdent, échevelées. Telle de ces gitanes est d'une souplesse et d'une grâce si exquise, que jamais ballerine ne me fit autant de plaisir Elles unissent la morbidesss orientale à la pétulance andalouse. La musique est composée par les instrumentistes eux-mêmes. Je vois ainsi danser la « danse du mariage », avec paroles, cris et castagnettes; le « tango » et le « fandango " gitanes, la « cadzudra », des « soliares ». Enfin, j'entends de « caractéristiques chants >• et l'on termine par une « sévillanne gitane » générale à laquelle participent des enfants. Mon guide Eugenio me dit que
cette nuit même on fêtera le baptême d'un enfant qui sera encore avant le soir présenté à l'église.
— Je suis invité, Monsieiu-, et je vous invite à mon tour. On dansera encore.
Je ne manquai pas d'être au rendez-vous. La cave était éclairée par de petites lampes électriques que tous les gitanes ont dans levtrs cavernes La colonie était là, assise en partie à l'e.xtérievir. Quelques jeunes gens de Grenade étaient là aussi et les danses, cette fois à l'espagnole, commencèrent. Eugénie s'en donnait à cœur joie. Puis on .se rafraîchit. On but du vin. de l'anisitte et on mangea des pâtisseries. El Capitan fut particulièrement aimable pom- moi et j'eus ma bonne part de toutes ces friandises. Après quoi les danses recommencèrent plus vives encore. Les guitares lançaient des basses folles, les castagnettes faisaient rage sur ce rythme endiablé et El Capitan agitait frénétiquement ses cistres . Tout à coup, par la baie ouverte, je vis une tache rose s'étendre sm* les sommets de la Sierra Nevada. Le jour naissait. Les gitanes s'arrêtèrent. La fête était terminée.... Adios! Adios! me crièrent les danseuses et je m'en retournai sous le charme. 1 ? long de haies des cactus et d'aloès, par des champs de figuiers de Barbarie, au milieu du paysage matinal le plus enehan. teur,
La vie à Séville. — Une romeria. — Cathédrale, tableaux et Alcazar. — A la fabrique de tabacs. — Ruines romaines. — Sur le Guadalquivir.
Dès l'arrivée, Séville séduit par sa gaieté, son élégance et sa propreté. Ses rues sont quelque peu étroites, mais la blanchevu- des habitations les rend absolument riantes. Toutes les places publiques, plantées d'orangers et de palmiers, sont ornées de corbeilles fleuries entretenues avec soin. Les jolis « patios « des maisons particulières sont un des charmes de la ville. Ces coui*s en marbre, précédées de vestibules
tuent le salon. C'est là que l'on se tient d'ordinaire, à l'abri des ardeiu-s du soleil, et c'est là que l'on reçoit.
Au centre de la ville se trouve « Sierpes » (la rue des Serpents). C'est le centre du mouvement. Cette rue étroite rappelle mi peu la « Merceria « de Venise. Les magasins, les grands cafés sont là. Les grands barbiers aussi. L'animation constante qui y règne rend la circulation des véhicules impossible. On raconte qu'autrefois une taverne avait pris des serpents pour enseigne et que c'est l'origine du nom de la rue. Mais on dit aussi que jadis il y avait ici un couvent baigné par le Guadalquivir. Les eaux amenaient sovivent mi énorme serpent qui semblait menacer les bons moines, lesquels avaient fini par mettre l'un des leurs en sentinelle avec mission d'agiter vme cloche en cas de danger. Couvent et Guadalquivir ont disparu, mais il y a, à l'entrée de Sierpes, une pâtisserie, la « Campana » avec une cloche peinte au-dessus de l'entrée.
C'est aussi dans Sierpes que se trouvent les cafés-concerts où toutes les classes de la population se coudoient. Les programmes ne comportent que quelques numéros qui se renouvellent plusieurs fois au cours de la soirée. J'y ai entendu ime gitane chanter d'étrangers mélopées, aux accords d'ime guitare; mais elle avait eu le tort de cacher son beau teint mat sous le banal fard parisien. Puis, quelquefois, un débutant, protégé par une partie du public, montait sur la scène et se risquait à chanter; tantôt réussissant, tantôt succombant sous les rires; car le peuple séviUan est un des plus gais de la terre et un de ses plus grands plaisirs est de se moquer
de lui-même.
A peine arrivé ici, on me dit qu'ime grande « Romeria « (pèlerinage) devait rentrer le soir même à Triana, fauboiu-g séparé de Séville par le Guadalquivir, et où l'on fait encore de la poterie hispano-mauresque. Je me mis en route et bien au delà du village, près d'mie posada, je trouvai une fonle rassemblée. On attendait le retour de la Hermandad (confrérie) de Nuestra Senora del « Rocio », partie depuis huit jours à Almonte, en pèlerinage, vers cette célèbre vierge dont on avait emporté le drapeau, qui, pendant tout le reste de l'année, repose à Triana dans l'église de San Jacnito. Pour tromper l'attente on boit le Manzanilla, un peu acre mais savoureux, ot dea
jemies filles, avisant des musiciens qui attendaient aussi, eurent bientôt fait d'organiser sur la place des séguedilles endiablées, scandées par les castagnettes. Les équipages arrivaient sans cesse, d'autres jeunes filles venues en croupe de leurs galants se mêlaient à la danse, des ânes chargés de provisions ne savaient où se placer, puis encore l'aguador et d'autres marchands circulaient. Tout cela faisait un spectacle des plus colorés.
Enfin voici la Romeria, descendant des hauteurs environnantes. Jamais je n'ai vu pkis curieux spectacle. En tête, mais précédé d'un tambour et d'un énorme fifre, venait le drapeau, exposé dans un petit temple aux colonnes argentées. Immédiatement après un marin de la flotte en grande tenue marchait à pied. Sur le point do faire naufrage, i] avait proniis à la Vergen Del Roiro, de faire, en cas de salut, le pèlerinage de cette année, et il tenait parole. Puis, lenteme>it, traînées par des bœufs portant entre les cornes des chapeaux pointus, une dovizaine de charrettes défilèrent. Couvertes de bâches blanches, elles ressemblaient à des couhettes en plein air. Sur des matelas couverts de draps, des Andalouses étaient couchées. Elles portaient des habits de fête et des roses dans les cheveux. Elles chantaient derrière le drapeau sacré au son des castagnettes; puis les musiciens se rangèrent et jouèrent l'hymne national. Derrière chaque char défilaient des cavaliers. Lentement on se dirigea vers ïriana; mais le soir tombait et l'on s'arrêta pour éclairer de bougies le petit temple et les chars. Cela prit un temi^s infini, puis on entra dans le fauboiirg dont toutes les maisons étaient illuminées et ornées de riches manteaux tombant des fenêtres. Des chants, des cris de joie éclatèrent et la fête se prolongea très tard. Le drapeau fut promené par toutes les rues et partout on dansa au son des castagnettes, car ce peuple honore sa religion en dansant. Les enfants de chœur ne dansent-ils pas. ici, dans la cathédrale, pendant !a semaine sainte, devant le maître-autel? Jadis Rome envoya son consenteinent à ce singulier divertissement, à condition qu'il serait supprimé le jour où les costumes des enfants seraient usés. Mais on les racommode depuis toujovu"s et chaque année les enfants de chœtar recommencent en jouant des castagnettes et en se couvrant de leurs chapeaux à plumes. Ils portent pour la circonstance im élégant costume de page.
La cathédrale de Séville est immense, et Ton peut, malgré le chœur toujours central, admirer des nefs d'mie hauteur et d'ime simplicité gothique remarquables.
C'est dans cette église que reposent définitivement les cendres de Christophe Colomb rapportées de la Havane. Le monument est très simple : quatre statues représentant les royaumes de Castille, d'Aragon, de Léon et de Navarre entourent un petit catafalque en marbre. C'est tout. Ce temple est au surplus un \rai musée et vme joiu-née suffit à peine pour le visiter en détail. Il y a des t vbleaux en masse et la sacristie renferme des richesses. J'ai remarqué mie descente de croix de Pedro Campana (de Kempeneer). un Bruxellois de la Renaissance, qui fut de ceux qui exercèrent ici vme infhience flamande. Il y a aussi de nombreux tabk aux de Ivlurillo. Son M Ange gardien » est séduisant et 1' « Extase de saint Antoine de Padoue devant l'enfant Jésus » est d'un sentiment religieux très profond. Le saint Antoine, en entier, fut découpé naguère par un inconnu et envoyé en Amérique où l'on retrouva cette immense figure et la restam-ation se fit aussi bien que possible. Seulement tous ces tableaux se trouvent, en général, dans la pénombre. L'on voit encore ]>lus mal les tableaux dans les églises d'Espagne que dans celles des autres pays. Même à Ihôpital de la Caridad, des Murillo remarquables se voient à peine, mais on y apprend que c'est Don Juan repentant qui aurait fondé cette maison. Les religieuses montrent, son masque en plâtre et son épée. Une statue récente de Miguel de Manara (Don Juan) se voit devant l'entrée.
Au musée provincial, beaucoup de Murillo sont heureusement bien exposés. J'y ai admiré une « Pieta » dans la manière do Ribera et un saint Thomas faisant l'aumône. C'est la figure céle.stement éclairée du saint et contrastant avec les silhouettes hâves des pauvres qui fait le grand mérite de cette toile. La sculpture est représentée dans ce nm.sée par quelques œuvres remarquables. Les simples statues de marbre ne suffisaient pas a l'imagination espagnole. Il fallait y ajouter le coloris de la peinture et l'on employa pour cela la terre cuite et le bois. Vers 1 500. Torrigiani et plus tard Montanes surent se servir de ces procédés sans exagération et le « saint Jérôme repentant », en terre cuite, de Torrigiani, ainsi que le « saint Dominique » de Montanes, en bois, sont d'excellentes œuvres de ce genre, tant exagéré après eux.
Mais me voilà loin do la cathédrale que j'ai quittée sans vous parler de la tour de la Giralda dont les Sévillans sont si fiers. Elle se dresse à l'extrémité du seul rnur mauresque qui reste de la mosquée. C'est, en somme, l'ancien minaret décapité, sm-monté d'ma beffroi. L'ensemble est, malgré la contradiction, d'une élégance exquise, et le vol des cigognes, remplaçant autom- du sommet les corbeaiix classiques, n'est pas fait pom' le déparer.
En face de la cathédrale se dresse l'Alcazar, forteresse transformée en palais, ainsi que ses jardins, « délices des rois Maures ». Mais combien l'Alhambra est plus suggestif, plus évocatevir. Seule, peut-être, la salle des Ambassadevirs offre plus de charmes que celle de Grenade Tout ici cependant est mieux conservé, trop conservé peut-être, et le fait qu'Alphonse XIII y vient tous les ans passer quelque temps, n'y est certes pas étranger. Les jardins sont beaux, c'est tropical à sovihait, rnais cela ne vaut pas le Généralife. Le labjo-inthe de myrtes n'existe plus. Le Roi vieiit de le faire disparaître et, y joignant im terrain adjacent, il a fait faire vin jardin français dont la jeimesse fait ici assez maigre figure. Alphonse XIII réserve ce parc aux jeux de ses enfants.
Non loin de l'Alcazar s'aperçoit un grand bâtiment dont l'entrée principale est ornée de statues et dont le patio est planté d'orangers. C'est la maniifactm'j des tabacs dont une partie sert de caserne d'artillerie. Ce n'est pas sans une vive curiosité que j'y pénétrai. A l'étage, j'arrive dans une des grandes salles où plus de cinq cents femmes roulent des cigarettes, ayant pom- sexû outil un ongle en métal, planté sur l'index de la main droite. L'acre odeiu- du tabac me monte à la gorge. Ces dames parlent avec une volubilité extraordinaù-e et me dévisagent avec effronterie Mais vme désillusion ne tarde pas à me saisir : Parmi les Andalouses et les gitanes qui sont là il n'y a plus de jeunesse et beaucoup de mères sont là avec leurs enfants. Mon guide Manuel s' apercevant de mon peu d'enthousiasme :
— Vous cherchez Carmen, Monsieiu-? Elle ne sera plus jamais là. Il y a une dizaine d'années, quand la direction fit connaître le projet de remplacer la maind'ceu\Te par des machines, une vraie révolution éclata. Tout fut détruit par les cigarières. Les registres de la comptabilité et le portrait du roi fm'ent brûlés. Les portes se fermèrent, puis dix-neuf coupables fm-ent révoquées Aujoin*d'hui tout est rentré dans l'ordre. Mais il n'y a plus guère qvie la moitié des cigarières; trois mille environ, qui continueront à rouler des cigarettes et des cigares, tant que la mort ne les atu-a pas fauchées. Alors les machines que l'on prépare en secret régneront seules ici.... Oui, la coulem- locale malgré tout s'en va et la Romeria que vous avez tant admirée n'est plus ce qu'elle était jadis.... Le mouvement des tramways en gâte le retom" et l'éclairage électrique ne permet plus aux pèlerins d'allumer leurs torches qui, dans la nuit, rendaient autrefois ce retour si fantastique.
— Oui, c'est le progrès inéluctable, mais trop souvent destructeur du pittoresque.
— Tenez, Monsieur, puisque je vous parle du passé, je veux vous faire voir le vieux Séville d'avant les Maures, le Séville des Romains.
Manuel me mena à Italica, près du village de Santi-Ponce, et me montra le cirque romain que l'on a très bien pu remettre à jom-. C'est très grand et les galeries et les escaliers sont relativement en bon état. La partie supérieure de cet amphithéâtre est toutefois détruite. C'est là qu'avaient lieu les lutt-s des gladiateurs et des bêtes féroces, jeux barbares à jamais disparus, excepté précisément en Espagne où les courses de tairreaux pourraient bien en être le dernier vestige. L'esprit plein de ces pensées, où le présent et le passé se heurtaient, je m'en fus voguer sur le Guadalquivir aux eaux limoneuses et qui près de Séville fait de nombreux méandres. Il y a là un port assez important et j'y ai vu amarré im vapeur d'Anvers, le « Scaldis ». Les montagnes restent éloignées du bord du fleuve qui ne baigne que des prau-ies. Parfois quelques tam-eaux sauvages viennent s'abreuver. Au loin la coquette Giralda apparaît. On l'aperçoit de partout et elle domine le paysage, véritable emblème hispano- mauresque de l'Andalousie.
Particularités espagnoles. — A Paris : une représentation du « Don Guichotte » de Massenet avec la basse Chaliapine, au Théâtre lyrique municipal de la Gaieté.
Bien des touristes, habitués au confort moderne et à tout l'agrément d'une excursion aux lacs italiens, hésitent encore à entreprendre un voyage en Espagne Les chemins de fer sont mauvais, les hôtels défectueux et le pays peu sûr ; voilà ce qu'en général, on se dit Or, tovit cela est aujourd'hui fort exagéré. Le pays est aussi tranquille que l'Italie, les chemins de fer sont convenables et les hôtels poiu" le moins suffisants dans les villes
Les chemins de fer à voie étroite, que l'on a comparés à des montagnes russes, à cause de leurs parcoiu-s accidentés, disparaissent les uns après les autres et partout on rencontre des trains bien organisés, souvent avec voitures à couloirs. On sait au surplus, que l'écartement des rails est plus grand en Espagne qu'en France et que par le fait même les changements de voitiu-e sont inévitables à la frontière. Mais les trains ne sont pas toujoiirs quotidiens et poiu" les départs il faut se rendre en temps utile à la gare, car parfois les guichets se ferment bien avant l'heure. Dans les trains mêmes, il y a rarement de l'encombrement, en première classe tout au moins. Toutefois la mendicité sévit jusque dans les gares et les miséreux pénètrent parfois dans les compartiments. La vitesse n'est pas très grande et les arrêts sont nombreux. C'est en somme à cela que se bornent les inconvénients. Par contre il faut signaler deux choses vraiment pratiques. D'abord le « Dispacho Central », sorte d'agence générale qui se trouve au centre de beaucoup de villes et où l'on peut se mettre en règle plusieurs heiu'es avant le départ du train. Ensuite, il y a des billets kilométriques. On peut acheter jusqu'à douze mille kilomètres avec une diminution de prix considérable.
Une chose dont il faut sérieusement tenir compte, c'est le climat. Autant celui de l'Andalousie est agréable, autant celui du Nord, en général, et de Madrid en particulier, est pernicieux. La capitale est située sur une hauteiu- et les environs étant déboisés, il y fait froid ; surtout le soir, alors même que la journée aura été chaude. Aussi conseille-t-on avec raison au toiu'iste d'emiDorter en tout temps des vêtements d'hiver.
Les hôtels espagnols sont en général plus propres qu'on ne le suppose. Ce n'est que dans les villages que l'on se trouve encore vraiment embarrassé pour le logement et la nourriture. Il y a cependant vin inconvénient qu'on rencontre un peu partout : i[ est désagréable; de quitter l'hôtel de bonne heure. On n'est pas matinal en Espagne et il est difficile d'obtenir quelque chose, même dans les maisons de banque, avant dix heures et demie. On a essayé de faire partir l'Andalousie-express à sept heures du matin de Séville afin de le mettre à Madrid en correspondance avec le Sud-express. On irait ainsi de Séville à Paris en deux jours ; seulement on a dû supprimer ce train faute de voyageurs.
Les cochers laissent à désirer et pendant une période de « Feria « leurs exigences ne connaissant souvent plus de bornes. Il en est alors de même des hôtels. Ces journées do foire mettent les villes espagnoles dans un état d'animation extraordinaire. Les festivités sont annoncées, comme partout, au moyen d'affiches, mais les processions y voisinent avec les courses de taureaux. C'est on assistant à la feria de Cordoue que j'ai surtout pu voir là vie espagnole dans toute son intensité. Les toréadors Bombita et Cocherito de Bilbao (1( petit rocher de Bilbao) prenaient leurs repas à l'hôtel et j'ai pu constater alors de quel culte ces hommes sont entourés ; car, véritablement, le toréador est roi. On le reconnaît dans la vie civile à une petite tresse de cheveux qu'il porte derrière la tête. Le toréador qui se retire de la tauromachie — événement important dont on parle dans tout le pays — est obligé do la supprimer.
Lorsque l'on a assisté A plusieurs courses, on finit par surprendre des détails suggestifs. C'est ainsi que j'ai ajipris pourquoi on recoud les entrailles dos chevaux, lorsque les cornes des taureaux les ont par trop éventrées. Ces haridellles sont fournies par un entrepreneur qui désire on sacrifier le moins possible ; et il faut qu'elles aillent jusqu'au bout I
Quant aux toréadors, ils font fortune. J'ai vu a Séville, dans les superbes promenades de >( las Delicias », Bombita se promenant dans son équipage, ayant son vieux vieux père à ses oôtés.
Quels superbes jardins que ces pascos de Séville. La vie d'été y commence à présent. Des petits théâtres en plein air s'y ouvrent et les Sévillans et surtout les Sévillannes, si fières de Ict-u* petit pied, vont s'y divertir la nuit, échappant ainsi à la chaleur du joiu-. Les théâtres de genre sont curieusement organisés. On y prend son fauteuil (butacca) pour mi seul acte ; puis le public se renouvelle. Le programme se compose d'ailleiirs do pièces en un acte.
Je ne pense pas, en décrivant Séville, avoir parlé du mémorable « Barbier ». La vérité est qu'on ne sait rien de précis. On prétend seulement que son échoppe portait le numéro quinze. Or, une douzaine de barbiers sont dans ce cas et tous, paraît-il, trouvent des raisons pour se dire son véritable successeui'.
La question basque semble avoir pris de l'extension dans ces derniers temps. Les Basques, très nombreux dans le Nord, ont réussi à forcer les portes de déjà bien des conseils mmiicipavix, où ils s'efforcent d'obtenir des droits poiu- leur langue. Cette question, jointe aux tendances séparatistes et politiques de la Catalogne, ne laisse pas que de préoccuper les sphères dirigeantes.
En dehors des particularités que je viens de signaler, je voudrais tenter de faire vme comparaison entre l'Espagne et l'Italie, au point de vue des arts.
Pour l'art musical cette comparaison est presque inutile. En Espagne, la musique existe surtout à l'état de « rythmes » et les compositeurs sont peu nombreux et, en tous cas, peu connvis. On parle de Gayarre et d'Eslava, dont je ne connais pas les œuvres. Eslava est surtout renommé, à Séville, par son « Miserere » qu'on y exécute chaque année pendant la semaine sainte.
A l'Opéra de Madrid on fait des saisons italiemies. Ce n'est qu'exceptionnellement qu'on chante en espagnol et l'on m'a dit que le Conservatoire de Madrid était pour le moment dirigé par un avocat. Il n'y a donc pas d'école de musique espagnole proprement dite.
Quant à la peintiu-e et à la sculpture, malgré la supériorité de Velasquez, de Miirillo et malgré quelques sculiDtures de Montanès, l'Italie est évidemment supérieure. Elle incarne en somme l'histoire non interrompue de ces arts à travers les âges, tandis que l'Espagne, gênée par trop d'influences extérieiu-es et surtout par l'art mauresque, n'offre qu'une période de deux siècles de véritable art espagnol, allant de Ribera à la mort de Francisco Goya (1828), le dernier grand peintre espagnol.
Cependant l'Espagne est supérieiu-e à l'Italie par sa couleur locale et le pittoresque de la vie andalouse. C'est le clergé qui tient si.irtout à ce que les vieilles mœurs ne se perdent pas. Une dame américaine que je vis à Séville n'appréciait guère cette couleur locale :
— Ils feraient mieux, me disait-elle, de construire des fabriques et de s'occuper de leiu-s mines, que de passer leur temps en pèlerinages et en castagnettes
— Possible ; mais vous n'empêcherez jamais les artistes d'être amoiireux du pittoresque.
— Mais cela ne sert à rien. J'aime bien mieux le Nord. Précisément on vient de me dire que c'est le moment de voir la Scandinavie : je vais partir pour Stockholm. Je connaîtrai alors a peu près l'Europe.
— Y a-t-il longtemps. Madame, que vous la visitez?
— Non, il n'y aiu-a que trois ans en novembre. Je n'ai encore vu qu'une seule chose vraiment agréable et, comment dites-vous cela... vraiment confortable.
— Laquelle ?
— Paris.
A Paris, j'ai assisté au Théâtre lyrique municipal de la Gaieté, à une représentation du « Don Quichotte » de Massenet. C'est ainsi que j'ai fini par entendre de la musique espagnole en France. C'est M. Henri Cain qui a tiré le livret de l'immortel chef-d'œuvre de Cervantes. Au premier acte — mais ce sont plutôt des tableaiix -— Don Quichotte vient voir Dulcinée à Toboso et accepte de reconquérir le collier que des brigands lui ont enlevé. Au second, nous assistons au combat célèbre du
héroa contre les moulins à vent. Il a trois phases : la première est rendue par don Quichotte lui-même qui va prendre du champ ; la seconde, par un Cavalier qui sui un cheval maquillé traverse la scène au galop ; la troisième, simulée par un mannequin, amène la catastrophe. Au troisième acte, dans la Sierra, les bandits en admiration devant l'héroïsme ridiculement sublime du chevalier, lui rendent le collier de Dulcinée. Au quatrième, il remet le bijou à la belle, la demande en mariage et est frappé en plein cœur par le refus de la coquette. Au cbiquième, il meurt dans le forêt, appuyé sin* sa lance et adossé à un arbre, devant le fidèle Sancho.
Don Quichotte, c'est la fameuse basse Chaliapine, qui dans un accoutrement fabuleiix chante des choses exquises. Le rôle, très difficile à composer est presque entièrement écrit en demi-teinte. Dulcinée, c'est M''^ Lucy Arbell, qui, dans Ariane, chanta à l'Opéra le rôle de Perséphone, créant ainsi les « Couplets des Roses » qui ont été tant chantées depuis. Au quatrième acte elle roucoule un air à vocalises, avec un simple accompagnement de guitare exécuté par elle-même. Quant à Sancho c'est Boulogne, « notre Boulogne », qvii incarne parfaitement son personnage.
La partition que Massenet a écrite sur ce livret est une côte tirée du « Jongleur de Notre-Dame » avec des ballets qui rappellent im peu ceux du « Cid ». Les actes sont courts. Ils se composent de quelques scènes seiilement. Ce sont des tableaux 8ur le pouce et il y a en somme presque autant d'entr"acte que de pièce. L'ensemble est scénique et sans aucune longueur. La mise en scène est très bien, l'orchestration très claire et le solo de violoncelle qui précède le dernier acte est une application heureuse des recettes des intermezzos actuels. C'est parfait... mais c'est tout.
Vers la Forêt-Noire.
A Colmar. — La vieille école de peinture du Rhin. Fribourg et ses environs. — Le Hôllental et le Titisee.
Je ne sais si vous êtes comme moi, mais la privation trop prolongée d'un des beaux spectacles de la Nature m'incite, malgré moi, à vouloir combler cette lacune. Au cours de mon récent voyage à travers l'Espagne si pittoresque, j'ai traversé tant de régions incultes, tant de déserts rocheux, où les amas de pierres semblaient bleuir sous l'éclat jamais interrompu des rayons solaires, qu'une vision de frais ombrages boisés finit par m'obséder et je résolus ainsi, par contraste, de m'en aller vers les pays de forêts accidentées, immenses et grandioses, vers la forêt par excellence ; en un mot, vers la « Forêt Noire ».
J'ai eu tout d'abord le plaisir de rencontrer sur ma route quelques œuvres d'art appartenant à la vieille école de pemture du Rhin, école qui fut en somme le berceau de cet art en Allemagne. D'abord à Colmar, ville agréable, où l'on croit à l'heure qu'il est devoir s'exprimer soigneusement en allemand mais où tous les entretiens se terminent généralement eu français ; à Colmar — dis-je — il y a im muséee fort intéressant, installé dans l'ancien couvent d'Unterlinden. On y voit surtout \ine œuvre considérable de Matthias Grùnewald, d'Aschaffenbourg, qui travailla de 1480 vers 1530. Cette œuvre n'est pas un tableau, mais un véritable volume de peintiu"e. Il provient de l'autel du couvent d'Isenheim et se compose d'une dizaine de tableaux bien curieux par leur factm-e. A un coloris qui fait songer au Corrège, dont il était d'ailleurs le contemporain, Grùnewald joint une absence de ligne dont il se sert admirablement dans le volet qui représente la résurrection du Christ. C'est une vision éclatante de lumière dont les contours sont indécis. L'œuvre est exposée en volets séparés, de manière à pouvoir, autant que possible, la juger dans son ensemble. Ce musée prétend aussi posséder un Rembrandt. C'est un superbe portrait de dame caressant un petit chien à demi caché dans sa fourrure. On a, paraît-il, envoj'é l'œuvre à Berlin et à La Haye où on l'a déclarée parfaitement authentique. Au point de vue moderne il y a là un beau portrait d'Alb. Tachart, qui fut ministre de France à Bruxelles en 1870-1871, par VVappers, et un portrati en gravure d'Auguste Nefftger, le fondateur du « Temps » qui était Colmarien.
L'église St-Martin renferme un tableau d'un autre peintre de l'Ecole du Rhin, peut-être son œuvre la plus célèbre : la Vierge à la haie de roses de Martin Schoengauer. Il était quelque peu antérieur à Grûnewald et on l'appelait « Hùbsch Martin ». Cette Vierge est la seule œu^Te vraiment authentique que l'on connaisse de lui. Il y a un peu de dureté dans l'expression de la Vierge et du Bambino ; mais le tableau vaut surtout par la haie de roses devant laquelle la Madone est assise. Elles sont exquises, ces fleurs entourées d'oiseaux. La facture du détail indique ici une influence flamande, et de fait on a prétendu que Schoengauer avait travaillé avec Roger van der Weijden.
A Friboiu-g-en-Brisgau, ville entourée de montagnes et qui semble construite dans un parc, à l'entrée de la Forêt Noire, j'ai pu apprécier les œuvres de Hans Baldung Grien ; le Vert Baldung, toujours de l'école du Rhin, Son œuvre maîtresse se trouve à la Cathédrale, admirable monument de pui style gothique en grès rouge, dont la tour unique et élancée offre des détails intéressants qui vont en s' affinant vers la flèche. Cette œuvre de Baldung est un tableau d'autel en plusieurs parties. Il représente siu-tout le coxu-onnement de la Vierge par le Christ et le Père Eternel. La robe de la Vierge est verte, les montagnes du fond sont verdâtres et le ciel lui-même est cotdeur d'émeraude. Cette prédilection est cause du siu*nom « Grien » qui a été donné à cet artiste. Les volets offrent avissi des colorations de ce genre et le revers de l'œuvre, qu'on ne peut voir qu'-^n faisant le tour du déambiilatoire, montre un saint Georges dont l'armxire a des reflets vert pâle.
Fribotirg a beaucoup de musées, dont plusieurs se rapportent aux cvu-iosités de la Forêt-Noire et aux anciens costumes du pays. On devrait bien les révmir. Celui installé dans la Villa Colombicenti eut la collection de tableaux. J'y ai rencontré un Baldung Grien amusant. Il représente un petit amour en colère. Son expression est horriblement grimaçante et il brandit une flèche enflammée. Poxir exprimer cette colère bleue, Baldung ne pouvait faire autrement que donner à ce méchant enfant des ailes vertes. En y regardant de plus près je vis presque caché dans le bas du cadre un coin de figiu-e de femme, qui me prouva que ce petit amour si peu engageant avait dû jouer un rôle sérieux dans une composition plus vaste.
Outre sa cathédrale, Fribourg a des montunents somptueux, entre autres une nouvelle Université qu'on achève en ce moment et dont j'ai remarqué la devise en grandes lettres dorées : « Die Wahrheit wird euch frei machen ». Cette Université est entourée d'une bibliothèque, d'écoles monumentales et l'ensemble est dominé par un tout nouveau théâtre en style moderne surmonté d'tme coupole énorme. On y donne l'opéra, le drame et la comédie. Poiir cet hiver on annonce la « Tétralogie », « Fra Diavolo » et... « Orphé aux Enfers ». On interprétera aussi des œuvres de Wolf-Ferrari, un des musiciens actuellement le plus en vue de l'Italie. On jouera de lui « Ermanno » et « Die neugierige Frauen »
Aux environs de Fribourg on s'en va contempler le panorama qu'on a d'une hauteur nommée a Schauinsland ». On y monte par des routes excellentes dont l'entretien va jusqu'à la minutie. De là-haut on aperçoit, dominant l'immense paysage boisé, le Feldberg, vme des hauteurs principales de la Forêt-Noire. Mais j'avais hâte de pénétrer dans le cœur de la forêt et je m'en suis allé vers le Titisee par le Hoellental (Val d'Enfer). Ici l'imagination est satisfaite et la poésie des bois se trouve pleinement réalisée. Non pas que la fo°êt soit si remarquable par sa végétation même, car on y trouve avant tout des sapins ainsi que des marronniers, des noyers, des frênes et de belles parties rocheuses. Ce sont les échappées inattendues, les panoramas lointains qm font le charme du pays. C'est un mélange soudain et toujoiu-s heureux de la montagne et de la plaine. Parfois aussi le Hoellental, pas assez sombre cependant pour l'appeler Val d'Enfer, est si resserré que la route, le ruisseau et la voie ferrée s'y trouvent comme étranglés. C'est surtout Je cas au Hirschspr^ing. Dommage qu'on ait cru devoir y placer sur une roche un cerf de musée zoologique, prêt à s'élancer siu" la hauteur opposée. Ce truquage, qu'on appellerait en orchestration iin moyen extramusical, est indigne d'un paysage aussi captivant. On traverse ensuite la « Ravenaschlucht », le long d'un ruisseau dont le coixrs est assez accidenté et à Hinterzarten on se retrouve tout à coup en face d'une plaine immense. La lumière ici ne bleuit pas dans le lointain comme en Italie. Aussi est-ce en masses sombres que de formidables bosquets boisés se détachent à l'horizon. Puis, tout à coup, apparaît ime eau limpide, trop petite pour être un lac, trop grande pour être un étang. C'est le Titisee qu'entourent de gracieuses collines et où cinglent de minuscules barquettes à voiles. C'est une promenade idyllique que d'en
faire le tour par des routes ombragées. Une auberge est là, invitant au repos. J'y vois des paysans, des paysannes et quelques gardes forestiers. Ils chantent avec justesse de lentes mélopées à deux voix « a capella ». Puis sept buveiu-s tirent de sous leur table des instruments : une clarinette, trois bugles ténors, deux bugles barytons et vm tuba. Ils appuient des cahiers contre leurs grands verres de bière, déposent leurs longues pipes et voilà la valse allemande organisée. Les jeimes filles dansent languissamment, montrant lem-s manches blanches et leurs blouses en forme de gil.ts richement brodés. Elles portent presque toutes de petites coiffures noires avec de longs rubans descendant derrière le dos. Les jeunes gens ne portent plus de costumes. A voir leur satisfaction béate et leur tranqmlle sourire, on sent qu'ils ne pensent guère aux graves inquiétudes qui préoccupent en ce moment le inonde...
Mais le soir tombe et le petit lac reflète luie lumière mystérieuse sous les frondaisons. La liuie Fargente. Je hèle un ramem* et doucement je vogue vers l'autre rive, tandis que se perdent au loin les échos de la danse.
Dans la Forêt-Noire. — Sur le Feldberg. — St-Blasien. — A Donaueschingen, les sources du Danube et le Musée des princes de Fûrstenberg. — Triberg et sa cascade.
On vante beaucoup la vue dont on peut jouir du haut du Feldberg, situé à une altitude de prés de quinze cents mètres. C'est le sommet le plus élevé de la Forêt- Noire. On s'y rend de Titisee par des routes boisées où d'énormjs sorbiers viennent jeter vme vioiente note écarlate. Tout en montant, on se rend compte que la croupe du Feldberg est une longue et étroite plaine déserte. A cette haiite\.ir, les neiges sont déjà lentes à fondre et cela rend le sol rebelle à toute végétation. Cette année, cependant, le soleil s'est chargé de faire disparaître de bonne heure toute trace du blanc manteau qui favorise les sports d'hiver.
Pom- atteindre le point le plus élevé du Feldberg, je commence par suivre un sentier encore ombragé de maigres sapins. Vers le bas, j'aperçois dans une espèce de cuve le Feldsee, un étang bien plus petit encore que le Titisee. C'est tout au plus une mare au fond d'un pviits immense. On arrive ainsi à la tour du sommet qui s'écroiile en ce moment et à laquelle il est impossible de monter. Malgré le ciel bleu, un brouillard roussâtre forme un rideaii impénétrable du côté du Rhin ; il contourne les hauteurs vers le Sud, emiDêchant toute vue des Alpes. Je n'aperçois pas davantage les Vosges. Mais malgré cela la vue est immense encore. Je vois la hauteur du « Schauinsland », ainsi que le « Blauen » et le « Belchen » qui dominent les montagnes environnantes et qui forment autour du Feldberg un immense cercle de verdure dentelée.
En redescendant, je rencontre une colonne carrée formée simplement de grosses pierres superposées. C'est lui souvenir à Bismarck, élevé là par des étudiants. Bientôt ai)rès je retrouve les ombrages boisés et sous la feuillée j'entrevois quelques chevreuils qui me regardent passer d'un air étonné et doux. J'arrive ainsi à St-Blasien, village luxueux, caché dans la forêt immense. Et c'est lui charmant séjour que celui de cette localité qui a grande apparence. Elle a, près du parc du Kurhaus, une église qui a la prétention d'être conçue sur le modèle du Panthéon de Rome. On l'a reconstruite à la suite d'un incendie, mais elle ressemble bien vaguement au monument romain. Il n'y a à l'entrée que quelques colonnes alignées et la rotonde est povir l'instant remplie d'échafaudages. Au fond, une porte donne sur un chœur quadrangulaire. Chose curieuse, tout cela est attenant à une filature de coton, qui fut jadis une abbaye de bénédictins. Le dôme de la rotonde pseudo -romaine domine entièrement ce charmant village, exquis tableau sylvestre que je quitte à regret.
Je remarque plus loin le Schluchsee, lac allongé près de la localité do ce nom. La tombée du soir, qui assombrissait les bois qui l'entoiu^ent, lui donnait cet aspect de calme profond qui fait le charme intense de la fin d"ui;e belle journée.
Désireux de voir les sources du Danube, je me suis rendu à Donaueschingen, la résidence des princes de Furstenberg. Près de l'église, on descend vers un petit bassin de forme ronde, ayant l'aspoct d'ime source thermale aux eaux tranquilles. Une inscription indique que c'est là la source du Danube, qu'un canal souterrain conduit dans la Brigach Elle s'y jette en dessous d'un petit temple ouvert soutenu par quatre colonnes corinthiennes. Mais ce n'est que plus loin que la Brigach prend le nom du fleuve célèbre, qui n'a jamais été bleu que dans l'imagination des poètes.
La Brigach, qui traverse ici un parc aux ombrages séculaires, à l'entrée duquel se trouve le grand château moderne de Furstenberg, est remplie de truites. Elles y fourmillent en nombre in\Taisemblable et rien ne donne à une eau courante plus de vivacité que la présence de ce gracieux poisson.
La maison de Furstenberg possède un musée qui comporte, entre une collection d'armes et de trophées de chasse, une galerie de tableaux intéressante. Elle comporte surtout des maîtres de l'Ecole de Souabe, absorbée plus tard par les grandes écoles allemandes, comme cpla a été le cas pour bien des écoles secondaires en Italie. Outre cela, il y a des œuvres flamandes, parmi lesquelles une « Vierge au Bambino » qui est attribuée à Gossaert de Maubeuge. Il y a là \m bien heureux mélange de caractère flamand et d'influence italienne, car Gossaert de Maiibeuge fut parmi les premiers Flamands qizi s'en allèrent vers la terre d'éternelle gloire artistique. Quelle grâce dans ce geste du bambino entourant de ses bras le cou de sa mère, qui en retour l'embrasse tendrement.
Cette œuvre, qui fut achetée dans un village près du Heiligenberg, dans la Hesse, est peut-être le joyau de ce musée princier.
De Donavieschingen la ligne de la Forêt-Noire m'a conduit vers Triberg par des ttumels nombreux, offrant à chaque instant des échappées grandioses sxrr des hauteiu"s toujours plus élevées. La petite vUle de Triberg est disposée en amphithéâtre dans ce décor de montagnes sauvages et ses environs, siirtout du côté de Saint- Georges, sont parmi les plus beaux sites q\ie l'on puisse troviver ici. Comme je rentrais d'une de ces suggestives coiu-ses vers les sommets, où les chaleurs ne sont guère encore parvenues à dorer les frondaisons, le ciel, tout à coup, s'assombrit. D'épaisses nuées grises descendirent leurs rideaux tout autoiu- de moi, remplissant de tristesse les sous-bois. Ah ! on a beau maudire le soleil abusif, quelques secondes suffisent pour regretter sa lumière, qui, dans la Natm-e, est la sovirce de toute poésie et de toute joie. Puis un fait extraordinaire se produisit : il plut enfin. Rien de sérieux cependant : il pluvinait simplement, mais enfin, après de longues semaines de sécheresse, c'était un événement.
Cela ne m'empêcha pas d'aller voir la cascade de Triberg, une des plus belles de l'Allemagne, m'avait-on dit. Mais elle ne me fit pas l'effet grandiose auquel je m'attendais. C'est qu'en ce moment les cascades elles-mêmes manquent d'eau ; et celle-ci avait beau se jeter de ses sept étages, entourée de sapins et écumante entre ses rochers, elle me désillusionna. Elle doit cependant être impressionnante quand le « Gutach », charriant des masses d'eau considérables, tombe là de cent cinquante mètres de hauteur.
Le soir, plus rapidement venu, allait m'arraeher à ma rêverie, lorsqu'vm rayon d'électricité aveuglant mit tout à coup la cascade en pleine lumière et je dois convenir que sous cet aspect elle est merveilleuse, même lorsqu'elle ne lance que de petits torrents Par contraste, la verdiore des sapins d'alentour forme dans la pénombre un cadre d'un noir de jais, vaste écrin dans lequel l'onde écumeuse lance des milliers de rubis.
La Forêt-Noire. — Baden-Baden. — Les concerts. — Au Théâtre. — Les musées et les environs.
Baden, a dit quelque part Alfred de Musset, est mi parc anglais sis sur une colUne, ayant quelque rapport avec Montmorency. Mais Baden se trouve aussi dans une vallée '^ntourée de montagnes émaillées de villas blanches, de ruines et de tours qm en font un des plus riants séjoiu-s de l'Eiu-ope.
La ville, traversée par l'Oos, qui n'est qu'un gros ruisseau, a des quartiers neufs
qui ont grande alliire et le centre du mouvement est à la « Conversation », casino dont les salles sont assez luxueuses. C'est là qu'ont lieu les concerts sous la direction du « Stàdtischer Kapellmeister » Pavil Hein. Sa phalange symphonique est en somme excellente, seulement le quatuor est un peu faible en comparaison de la sonorité des cui\Tes. Mais la qualité de son est distinguée et les cors surtout, comme presque toujours en Allemagne, ont cette rondeiu- forte et romantique qui les rapproche de l'origine forestière de rinstrument.
M. Paul Hein accompagne fort bien le concerto. C'est ainsi qu'il a admirablement secondé le talentueux violoniste Fritz Kreisler, connu des Anversois, dans le premier concerto de Max Bruch. L'œuvre est très jouée, mais elle reste toujoiirs intéressante, surtout r « adagio », parce qu'elle a la forme artistique de la symphonie. Ensuite l'interprétation, à la fois fougueuse et soignée, de Kreisler la rend plus intéressante encore. Quelle âme et quel beau mécanisme sont là réiuiis L'orchestre a détaillé à ravir l'ouverture du « Songe d'une nuit d'été » de Mendelssohn et 1' « Oxford Symphonie » de Haydn.
Je suis allé au théâtre, qui peut contenir six cents persormes. Berlioz, qui s'intitulait le musicien aux trois quarts allemand, a composé pour son inauguration, en 1862, son opéra « Béatrice et Bénédict » et il est, pour la circonstance, venu le diriger. On s'en est souvenu lors du centenaire de sa naissance, en 1903, en apposant sur la façade une plaque commémorât ive en marbre noir. Ce théâtre dispose d'un orgue fort convenable et de décors parfaits. C'est dans ce cadre que j'ai vu jouer « Othello )) de Verdi, que je ne connaissais pas et que Henry Fontaine va monter cet hiver. Le théâtre de Baden-Baden est desservi par la troupe du théâtre grandducal de Karlsruhe et c'est avec le plus vif intérêt que j'ai assisté à cette représentation. L'œuvre débute par un orage svir la côte de l'île de Chypre. Les chœurs y furent très mouvementés, au point de vue scénique. On sent que tout ce monde-là est musicien. L'orchestre, conduit par Léopold Reichwein, a fait merveille^ quoique ici le quatuor m'ait à nouveau paru trop faible. Ce qui étonne dans « Othello », ce n'est pas tant la nouvelle facture de Verdi. On ne reconnaît que trop souvent et trop facilement, sous une trame compliquée en apparence, ses anciens procédés, et « Falstaff », à cet égard, est supérietu-. Ce qui étonne donc, c'est l'orchestration, qui est ici vraiment soignée. Elle offre des contrastes remarquables. Ainsi, au dernier acte, lorsque Desdémona, désespérée, va chercher le repos : c'est une musique d'une douceur éthérée et bien graduée qui accompagne son chant. Lorsque le More arrive ensuite, le contraste est réel, et les plus sombres voix de l'orchestre soulignent sa jalousie fatale.
Desdémona, c'était M^^ Ada von Westhoven, très artiste, très comédienne. C'est une musicienne accomplie et la voix est suffisante. Le ténor Hans Tanzler, bon acteur aussi, se tira bien du rôle d'Othello. La voix est claire et facile dans le haut. Les rôles secondaires m'ont moins satisfait, mais j'ai remarqué qii'en général, les chanteurs allemands cherchent à se débarrasser de l'attaque en dessous de la note et ainsi l'acquis musical allemand, allié au chant de l'école française, produit les plus heureux résultats.
Le livTet d' « Othello » est suffisamment mouvementé et je suis persuewlé que l'œuvre plaira à Anvers.
Le petit musée de Baden-Baden est installé à l'ancien Palais-Hamilton II y a là une centaine de toiles, pour la plupart allemandes, au milieu desquelles brille un tableau de Léon Brunin : « Chez l'Antiquaire », où l'on voit deux personnages examinant un objet d'art, parmi le coloris intense d'un groupement de meubles, d'étoffes, de bouquins et de porcelaines.
Le musée de Karlsruhe — car j'ai voulu visiter aussi la capitale du grand-duché — est plus considérable, trop considérable peut-être. Il y a là une masse de tableaux de toutes les écoles dont le nombre pourrait être diminué sans inconvénient, Les petits maîtres hollandais y sont toutefois bien représentés. Il y a, à côté d'un superbe lièvre de Weenix, de savoureux Metsu et des Netscher, l'Allemand peissé à l'art des Pays-Bas.
On voit en outre, ici, la collection toute spéciale des œuvres de Hans Thoma, que le grand-duc actuel, Frédéric II, protège ainsi qu'avait d'ailleiu-s commencé à le faire son père, Frédéric I. Toute une partie des vastes locaux est réservée à cet artiste, qui habite le musée. Il est âgé de soixante -dix ans et va revoir tous les étés sa chère Forêt-Noire, sa patrie, car il est né à Bernau, près de St-Blasien.
Hans Thoma, qui cultive tous les genres, est certainement un artiste de talent et sa collection contient des œuvres intéressantes, mais j'ai vainement cherché à établir ses véritables tendances et sa nationalité même ne se dégage pas très bien. Alors que j'ai vu des paysages d'un modernisme aigu, j'ai remarqué une série d'œuvres religieuses qui font penser vaguement à Puvis de Chavannes, tandis que le portrait de sa femme, très soigné, a des allures italiennes. Mais Hans Thoma portraitiste de la cour grand -ducale, est un homme heureux, la preuve qu'à l'heiire qu'il est, les princes allemands savent encore, comme par le passé, protéger royalement les arts.
De la terrasse de la Conversation, les environs de Baden-Baden se dégagent autour de vous en un panorama enchanteur et j'entrepris de les parcourir, conduit par le cocher Wilhelm, un brave garçon, qui a siur la musique à Baden-Baden des idées toutes militaires. Il est loin de trouver trop faible le quatuor de l'orchestre :
— Pour la musique. Monsieur, me dit-il, il faut être très indulgent à Baden- Baden. Si elle est faible, si les rythmes ne sont pas assez scandés par nos cuivres et nos tambours, c'est qu'il s'agit ici de ménager les nerfs de nos malades. Voilà pourquoi il faut malheureusement avoir recom-s aux violons...
A part cela, Wilhelm connaît ici jusqu'au moindre sentier et il commença par me montrer l'admirable allée de Lichtental, entovu-ée de jardins, et la chapelle grecque, dont la coupole dorée est un brillant point de repère dans l'immense forêt montagneuse. Cette chapelle grecque est plutôt rotunaine, car elle a été élevée à la mémoire de Michel Stourdza, prince roumain mort à dix-sept ans à Paris. Elle renferme de véritables œu\Tes d'art en marbre blanc.
Un peu plus haut, sur le Friesenberg, je me suis arrêté à la « Villa Albertowna », entovu-ée de grands jardins ombragés. C'est là que, pendant une grande partie de l'année, habite M^ie Victor Lynen, et j'ai retrouvé dans sa demeure les belles œuvres d'art qui faisaient jadis un des charmes de son hôtel, à Anvers. Bien des Anversois se souviennent encore des fêtes musicales que M'"^ Lynen y présidait avec la grâce la plus exquise et c'est ce souvenir qui m'a amené à vouloir lui présenter mes hommages.
Puis je visite les salles richement meublées du Château-Neuf, et j'admire, plus haut, les ruines du Vieux-Château. Je vais jusqu'au rendez-vous de chasse « la Favorite « où conduit une drève de vieux ormes séculaires. J'y remarque des porcelaines de Delft, de Nuremberg et de Saxe. Je monte au Mont-Mercvire poiu* redescendre bien a\i loin à Gernsbach, sur les rives tranquilles de la Murg. Je vois de belles armm-es au château d'Eberstein puis au delà de Lichtental je trouve la petite chute d'eau de Gerolsau cachée dans de profonds taillis. Je vais jusqu'aux hauteurs du Sand, du Plaettig, de la Hundseck et j'arrive enfin à la toiir de l'Ybourg, d'oîi je découvre l'immense vallée du Rhin. A gauche Strasbom-g est caché par les forêts, tandis qu'à droite on décou\Te les premières maisons de Karlsruhe. A vos pieds s'étend la petite ville de Rasstatt tandis qu'au loin le Rhin montre vme de ses sinuosités, tel un miroir brisé étendu dans la plaine immense.
Partout j'ai trouvé cet admirable mélange de bois et de plaines qui est la caractéristique de la Forêt-Noire. Mais ici, dans cette heureuse vallée de Baden, où les chênes et les hêtres font contraste avec les sapins sombres et où l'altitude est moins grande, l'automne a semé sa note de pourpre et d'or. Et jamais plus que dans ce décor grandiose au fond noir, les riches frondaisons, s'éparpillant en gTappes où toutes les rutilances cuivrées s'entremêlent ,ne m'ont paru plus divinement belles.
Les pastels de La Tour, à St-Quentin.
Nous avons mis à profit notre dernier voyage à Paris pour aller visiter à St- Quentin la fameuse collection des pastels de Maurice Quentin De La Tour. Ce ne sont plus là, il est vrai, les environs immédiats de la grande cité. Seulement le moment des nouveautés théâtrales n'était pas encore arrivé. Après avoir revu Versailles et son parc, que la majesté de l'autonane rend particulièrement évocateiirs ; après avoir joui de la curiosité d'iui tas de gens, qui ne s'étaient peut-être jamais arrêtés devant la « Joconde » de Léonard, mais qui comtemplaient avec une rare attention les cloxis auxquels elle était suspendue ; je m'en allai à St-Quentin,
paisible petite ville, heureuse et fifre de détenir la collection des De La Tour. Car en dehors de cela on ne peut y voir qu'un très bel hôtel de ville gothiqvie et le monument du siège de 1557. Coligny défendait alors la ville contre Philippe II. C'est là que ce dernier, dont l'artillerie avait détruit une église dédiée à saint Laurent, fit vœu d'en reconstruire une autre en Espagne ; et il en résulta l'immense et froid Escurial.
Le musée De La Toiu-, où plutôt le Musée Lécuyer, contient mie centaine d'œuvres, parmi lesquelles au delà de quatre-vmgts pastels. Maurice Quentm De La Tour (1704-1788) était de St-Quentin. Il perdit malheiu-eusement la raison vers la fin de ses jours. Jean François De La Tour laissa plus tard les pastels de son frère à la ville. De son côté, vm certain M. Lécuyer fit don de son hôtel, pour être transformé en musée et c'est là que se trouvent toutes les collections d'art de St-Quentin. Au rez-de-chaussée est exposée la collection des frères Lesérm-ier, qui se compose de belles porcelaines mais surtout d'exquises miniatures. Les pastels occupent trois salles du premier étage. Dans le voisinage se trouve l'école gratuite de dessin, une fondation du peintre, où le concierge du Musée transporte avec mille précautions les i^astels qui doivent servir de modèles aux élèves. Car rien de plus fragile que le pastel, les crayons ne ^Darvenant pas à bien fixer les couleurs svu- le loapier ou le carton. La Tour passa sa vie à essayer de résoudre le problème. Il paya même des primes à divers inventeiu-s, qui tous croyaient avoir trouvé. Un de nos amis nous disait dernièrement à ce propos que La Tour, qui a parcovu-u la Belgique, avait laissé bien des pastels dans nos châteaux et qu'mi joiu", dans l'im d'eux, alors qu'un domestique enfonçait tm clou dans mi mur, un pastel, qui précisément se trouvait de l'autre côté, se réduisit en poussière. La Tour voyagea aussi en Hollande et en Angleterre. Dans ce dernier pays il copia au pastel à Londres mi fragment d'un tableau de Murillo représentant vm. jeune garçon buvant. C'est une œuvre de jeunesse. En Hollande, il fit le portrait de M^e Van Tuyll et d'Isabelle Van Tuyll, dite Belle de Zuilen, qui fut plus tard M™" de Charrière ; deux pastels absolument captivants. Mais la collection de St-Quentin est surtout remarquable en ce qu'elle se compose sxortout de portraits des personnalités les plus intéressantes de ce spirituel XVIII siècle : ses femmes célèbres, ses princes et ses encyclopédistes. Tout-cela forme mi ensemble mtéressant au possible, dont M. Elle Fleiu-y a fait mi catalogue qui lui a coûté dix années de recherches. Aussi n'est-ce plus" im catalogue, mais un ouvrage remarquablement documenté.
Un des plus beaux pastels de la collection — si pas le plus beau — est celui montrant l'abbé Hubert, qui représenta la France à Tm-in, lisant à la clarté de deux bougies. La lumière et le coloris y sont étonnants et dignes des plus beaux tableaux. Voici le sieur Manelli, le bouffon de la troupe des Italiens, riant d'im rire inextinguible. Manelli fut d'ailleurs ime figiu-e pai-isienne. Il y personnifiait la musique italienne. Les représentations de la « Serva Padrone », de Pergolèse, venaient de diviser Paris en deux camps. C'était en 1 752. Cette querelle musicale, comme sous le nom de « guerre des Lullistes et des bouffonnistes », se termina par la défaite de la musique italienne. La marquise de Pompadour tenait pour la musique française et Louis XV la suivit naturellement dans cette voie. La Tour, qui était frondeur, osa, quoique « peintre du Roy », tenir pour l'autre camp. En guise de protestation contre l'expulsion, par ordoiuiance royale, de la troupe italienne, il exi^osa au salon le portrait de Manelli.
Le caractère de ce prince du pastel était extrêmement indépendant, mais souvent il le faisait voir d'une manière bien fantasque. C'est ainsi qu'il obligeait les riches à lui payer, au nom dos pauvres, des prix si fabuleux, que cela lui créa parfois des difficultés. Un jour, mi grand seigneur, qu'il attendait dans son atelier pour une pose, lui fit dire par un valet qu'il ne pouvait venir ce jour-là. Voici ce que répondit La Tour :
— Mon ami, ton maître est un imbécile que je n'aurais jamais dû peindre ; ta figure me plaît, assieds-toi, tu as des traits spirituels, je veux faire ton portrait ; je te le redis, ton maître est un sot.
Le valet se récusa, disant qu'il perdrait sa place s'il tardait à rentrer. La Toiu- le rassura, fit de lui un excellent portrait qu'il exposa et^cette anecdote répandue valut au valet renvoj'é autant de places qu'il désirait.
La Tour reproduisit bien souvent ses j^ropres traits, tantôt en habit de cour, tantôt simplement coiffé d'un chapeau ou d'une toque qui lui permettait do travailler sans perruque. Il paraît qu'il conseilla à son concurrent Perronneau de faire son
portrait ; puis, sans rien dire, il se peignit lui-même et les deux œuvres furent exposées au salon, l'une à côté de l'autre. Ce fut un écrasement pom- Perronneau. Le pastel de ce dernier fait partie de la collection. Mais il y figure aussi un des nombreux portraits de La Tour par lui-même, en tenue d'atelier. Ce portrait est merveilleux. Son sourire de Picard narquois et son œil plein de feu y sont caractéristiques. « Je ne suis pas français, je suis picard >> disait-il à Louis XV étonné.
A côté de ce portrait se voit celui de M"" Fel, l'actrice de l'Opéra qui fut l'amie de La Tovir, jusqu'à la fin de la vie du peintre. C'est une tête curieuse et plutôt orientale, surmontée d'un mouchoir de gaze. Voici la marquise de Pompadoiir. Pendant que La Tour la peignait, survint Louis XV, attristé par le désastre de Rosbach. Pour empêcher le roi de s'affliger la marquise lui dit : « Bah ! Après nous le déluge ». L'artiste lui reprocha vivement cette parole et ajouta qu'en de telles circonstances il valait mieux que le roi fût malade qu'insouciant.
Le pastel de la Pompadour — il y en a même deux ici -— est une des préparations pour le célèbre tableau du Louvre. La marquise n'est pas flattée, car La Tour ne flattait ni par la parole ni par le crayon. La favorite avait alors trente trois ans et déjà le teint est blafard et brouillé.
Voici encore Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève, assis sur mie chaise de paille ; Créhillon, le père, en costume romain et sans perruque, avec seulement quelques cheveux blancs ; l'ironique d'Alembert, de son vrai nom Jean le Rond ; Dupeuch, le professeiu- de dessin de La Tour ; le Père Emmanuel, son confesseur ; Mme Favart, aux yeux étonnés.
Sur un fond bleu se détache la petite figure de la Camargo, notre compatriote, car elle était Bruxelloise. Voltaire la chanta :
Ah ! Camargo, que vous êtes brillante !
Mais que Salle, grand dieux, est ravissante
Que vos pas sont légers et que les siens sont doux ;
Elle est inimitable et vous êtes nouvelle ;
Les Nymphes sautent comme vous.
Et les Grâces dansent comme elle.
Citons pom- finir et pour ne pas citer tout : MaTirice de Saxe, une vraie figure de reître ; le fade Louis XV ; sa femme Marie Leczinska, en fanchon de dentelle ; la dauphine Marie-Josèphe de Saxe, mère des trois derniers Bourbons, Louis XVI, Louis XVIII et "Charles X ; enfin le charmant duc de Bourgogne, son fils aîné, son enfant favori qu'elle appelait son chou d'amour, mort à l'âge de dix ans et dont La Tour a fait un pastel adorable.
Paris, lors de ses dernières expositions, demanda en vain l'envoi de cette captivante collection. Saint-Quentin répondit à la grande ville que ce serait dangereux d'abord et qu'ensuite elle n'entendait pas se séparer de son unique attraction.
Les amateurs d'art doivent s'arrêter à Saint-Quentin. Ils ne le regretteront pas.
Noël à Paris.
Paris sans autos. — Sarah Bernhardt. — A l'Ecole des Hautes Etudes sociales. — La revue chez Réjane. — « Bérénice » et les « Contes d'Hoffmann » à l'Opéra Comique. — Chez Colonne. — Le Réveillon.
Les journées qui ont précédé le Réveillon ont été désastreuses. Mais le bonhomme Noël a la vie dure à Paris et les rafales ont eu beau faire rage, l'animation a été été grande partout. A mon arrivée les rues présentaient un aspect inaccoutumé, à cause de la grève des autos. Sur environ huit mille taxis, deux mille cinq cents seulement circulaient, en ce sens que les seuls propriétaires de voitures travaillaient, mmiis d'une carte de grève, pour venir en aide à leurs camarades grévistes. Il paraît qu'ils abandonnent à ces derniers cinq francs de leur recette quotidienne et qu'ils iront
jusqu'à dix francs pour les jours de fêtes. Les cochers s'en mêlent et interviennent, de levir côté, pour vingt sous par jour : « Je serai peut-être chauffeiu- demain, me disait l'un d'eux, je puis donc bien, dès à présent, protéger mes camarades futurs. » La cau.se et le but de la grève ? Les chauffeurs déclarent ne pouvoir subsister à raison de vingt cinq pour cent de la recette quotidienne. Ils en réclament trente-trois. On se dispiite naturellement les véhicules par ces joiu-nées d'intempéries et chauffeurs et cochers font des recettes superbes. Le « véhicule » fait prime à la sortie des théâtres. A l'heure où je vous écris la situation n'a pas l'aLr de devoir se modifier.
J'ai commencé par aller voir Sarah Bernhardt dans « Lucrèce Borgia ». L'œuvre a beau être romantique, elle passionne toujours, et Sarah y est encore surprenante. Quelques rires discrets partent bien des fauteuils, lorsqu'elle parle de sa jeunesse, mais quand elle se trouve aux jDrise'? avec Gennaro empoisonné et qu'elle s'évertue à lui faire accepter le contre-poison, ses accents sont admirables et l'ovation se produit spontanée et grandiose. La tragédienne est bien secondée, d'ailleurs, par l'artiste hollandais Lou-Tellegen. On a parlé dvi mariage invraisemblable de Sarah avec ce jeune homme, bruit démenti d'aillem-s. M. Lou-Tellegen, qui, au physique, est \in homme superbe, s'acquitte très bien du rôle dvi duc Alphonse d'Esté. La pièce est montée avec le plus grand soin. M. Rajoialdo Hahn y a adapte vme musique de scène appréciable et le passe-pied du premier acte est fort agréable à voir danser.
Abandonnant un instant les spectacles attrayants je me suis rendu à l'Ecole des Hautes Etudes Sociales, rue de la Sorbonne, attiré par le récent com-s de joxornalisme et de préparation à la vie publique. Il est accessible à tovis, et le public, parmi lequel beaucoup de dames, s'y mêle aux étudiants. Sous la présidence d\i professeur Hem-i Guernut, des jeunes gens montent tour à tour à la tribune et au milieu d'interruptions discutent l'accord franco-allemand. Beaucoup d'entre eux le trouvent détestable et pour le prouver entassent, à grand renfort de dociimentation et d'éloquence, argument sur argtunent ; après quoi M. Guernut fait de la séance vme critique fort intéressante. A la prochaine séance on traitera de la sorte la question de la représentation proportionnelle, et je dois avouer qu'vui cours, d'une utilité pratique aussi considérable, est absolument captivant.
Il y a aussi un cours d'analyse musicale et les maîtres Bruneau, Dukas et d'autres encore ,ne dédaignent pas d'y venir conférencer. Je n'ai malheureusement pas eu l'occasion de les entendre.
Les revues du moment font, avec de hautes études ainsi comprises, un contraste heureux. Je ne puis vous les détailler, parce que les revues ne se racontent pas et qu'elles sont trop nombreuses. Celle du théâtre Réjane, la « Re\aae sans gène » de MM. Rip et Bousquet, mérite cependant que je m'y arrête un instant. Elle est infiniment .spirituelle et débute par la scène de 1' « Oiseau trop bleu «. Les enfants de Maeterlinck ne tardent pas à être transformés en commère et en compère, lesquels s'empressent d'aller voir Paris et ses personnalités. Ils y voient Réjane caricatiu-ée par elle-même ; en proie à ses crises do nerfs ; prétendant ne pas parler du nez et gourmandant son chef d'orchestre. Ils y voient au.ssi Réjane en concierge, potinant à perdre haleine. Cette scène est en somme inspirée par le récent incident de Mme Curie. La revoie se termine par une amusante parodie des aventures de Louise de Tocsane. Réjane y est absolument désopilante et la Cour de Saxe y passe un bien mauvais quart d'heure.
Mais j'ai hâte de vous dire mes impressions sur les œuvres musicales que je viens d'entendre. Et d'abord à l'Opéra-Comique « Bérénice », l'œuvre nouvelle de Magnard m'a vivement intéressé.
M. Albéric Magnard a fait lui-même son poème en prose rythmée et il explique qu'il a voulu un sujet très simple, désirant surtout consacrer sa musique à rendre des états d'âme. Cela se passe à Rome : Bérénice, princesse juive, est aimée de Titus, fils de l'empereur Vespasien. A la mort de ce dernier, Titus, craignant le peuple, n'ose pas, malgré sa promesse, épouser sa royale maîtresse, qui part sur sa trirème pour regagner la Judée. C'est tout, M. Magnard, s'apercevant que dans Thistoire Bérénice est bien plus âgée que Titus, n'hésilo pas à la rajeunir et ayant appris qu'une autre Bérénice, Egyptienne celle-là, a sacrifié sa chevelure à \'énus pour obtenir le retour de son mari parti en guerre, il n'hésite pas davantage à rapporter ce détail à sa Bérénice à lui. En effet, celle-ci, en quittant Ostie, le port de Rome, coupe sa chevelure et la laisse tomber dans la mer en guise de dénouement. L'idée
dominante de l'auteior a été de montrer que, lorsqu'un homme, fut-il empereur, connaît l'amour vrai, il mérite le châtiment suprême, s'il détruit son bonheur. A côté des deux figures principales il n'y a que deux personnages épisodiques : Lia, nourrice de Bérénice, et Mucien, vieux général romain. Il y a aussi quelques chœurs d'hommes dans la coulisse.
J'ai toujours estimé que quand un musicien choisit lui-même son scénario, il convient de lui faire sous ce rapport un large crédit et qu'il faut surtout se demander si, musicalement, il est parvenu à atteindre son but. M, Magnard me paraît avoir atteint le sien. La figtire de Bérénice domine de toute sa hauteur sereine le personnage hésitant de Titus. Mais chose ctirieuse, c'est le caractère du rude Mucien qui est l-^i mieux souligné. Il y a pour lui un thème durement rythmé, fortement cuivré comme coloris et qui convient très bien à ce soldat qui ne voit qu'une chose : c'est que l'empire n'a que faire d'uiie amourette.
M. Magnard emploie la fugue potir décrire les hésitations de Titus et d'âpres dissonances de secondes mineures en forme de retards po\ir dépeindre la douleur de Bérénice. Il déclare, d'ailleurs, dans le commentaire qu'il a fait de sa propre œu\Te, que ne se sentant pas le génie de créer une forme musicale nouvelle, il a emprunté le style wagnérien. Il y a fort bien réussi, mais par cela même cette œu\'Te intéressante ne marque aucun effort de tendance. Il n'y a là un effort ni à augmenter le rôle de la mélodie pure ni à accentuer encore la technique descriptive. M. Magnard a été captivé par une idée touchante et il l'a musicalement illustrée sans visées musicales spéciales.
]\jue Mérentié, dont le soprano dramatique est captivant, est une Bérénice sculpturalement belle et elle a composé son rôle de superbe façon. Titus, c'est M. Swolfs. Décidément, ses débuts à l'Opéra flamand lui ont porté bonlievu-. La diction est bonne et la voix a gagné en volume. Seulement quand on a l'honneur de faire partie d'vme aussi bonne maison que l'Opéra-Comiqua on ne regarde pas M. Riihlmann à chaque instant ; on joue son rôle d'entière mémoire musicale, sans couper l'illusion.
L'Opéra-Comique donne aussi en ce moment les « Contes d'Hoffmann » et c'est peut-être dommage que M. Pontet les supprime à Anvers. La forme de cette œu\Te est attachante parce que d'Offenbach et parce qu'orchestrée par Guiraud. La mort, on le sait, n'a pas laissé à Offenbach le temps de l'achever. Le quatrième acte en est le plus bel épisode. Perier, dans le Docteur Mh'acle, est impressionnant et M^'e Geneviève Vix est touchante dans le rôle d'Antonia. Chaques incarnation féminme de l'œuvre a ici une interprête spéciale. L'acte de Venise est exécuté poiir la première fois à Paris et les Parisiens font grand succès à cette partition, qui tout en n'étant pas moderne est restée pourtant curieuse.
Avant de qviitter l'Opéra-Comique, laissez-moi vous dire qu'Erlanger y a une nouvelle œuvre à l'étude. Elle passera probablement en mars. Abandonnant cette fois les sujets païens, il a travaillé stu* un livret tiré de la « Sorcière », de Sardou.
ne *
J'ai entendu, chez Colonne, la « Symphonie antique » avec chœtirs de Widor : Gabriel Pierné a dirigé cette œuvre difficile avec une science consommée. Je ne la connaissais pas. Voici sa genèse : Le thème initial du « Te Deimi laudamus » est le même qu'employaient les Grecs en guise d' « Hymne de la Victoire », mais les paroles de cet hymne ne nous sont pas parvenues. Seulement cette musique grecque a passé dans la liturgie chrétienne. Il paraît que St Ambroise et St Augustin en ont décidé ainsi. De là l'idée qu'a eue Widor d'ércire ime œuvre mi-païenne et mi-chrétienne. C'est bien compliqué. Il y a là quatre parties conçues dans un style classique et surchargées de rappels constants de thèmes. Le travail m'en a paru peu clair et souvent la percussion y joue un rôle excessif. N'en déplaise au brillant organiste de St Siilpice, je crois que son œuvre méritante, mais touffue, ne marquera pas dans dans l'histoire de la symphonie.
A ce même programme figm-aient les « Danses polovtsiennes » de Borodine, tirées de son « Prinse Igor ». Voilà une page originale tant au point de vue du rythme que de la sonorité. Quel dommage qu'il faille absolument des chœurs poxir la rendre. Cela empêchera certainement l'œuvre de se répandre.
En sortant de chez Colonne — c'était dimanche dernier — la foule encombrait les rues. Le réveillon s'annonçait. Je me suis dirigé vers Montmartre. Au théâtre Apollo, qui doit sa fortune à « la Veuve Joyeuse », on ne donnait que « M™^ Favart », alors qu'on avait affiché les « Petites Etoiles », l'opérette nouvelle. Mais le public se
montrait particulièrement exubérant. Ce n'était encore toutefois que le début de la soirée. On s'en alla ensuite vers les hauteurs de la butte sacrée où le Réveillon est particulièrement animé et gai, de cette joie insouciante des Parisiens en fête. Partout des éclairages éclatants, quoique de bon goût, illuminaient les places et bien tard se prolongea la soirée...
Le lendemain, à onze heLires, l'orgue de la Madeleine fait planer sur la masse compacte des fidèles ses puissantes ondes sonores. On exécuta à la perfection une « Messe Pastorale » de Rousseau, ancien maître de chapelle de S^^^-Clotilde. C'est \ane œu\Te sans saveur aucune, écrite avec une sagesse désespérante. Mais M. Runner conduit bien l'orchestre et les chœurs de l'Opéra. Les solistes sont excellents et M. Dalier, professeur au Conservatoire, est un bien bon organiste. Des nuages d'encens se sont élevés peu à peu et bientôt on quitte le temple. Le soleil a daigné sourire et le ciel gris s'est rempli d'échancrures bleues. Sous l'or pâle des rayons, les toOettes féminines ressortent vivement. Les échoppes des fleuristes sont dévalisées et la foule alerte, heureuse d'un peu de beau temps, se répand gaiement sur les boulevards. C'était Noël !... Noël !...
Vers Trieste.
Le théâtre d'Innsbrûck. — Le Tyrol septentrional. — Première représentation des « Jeux de la Passion » à Erl. — Désillusion.
Je m'en vais à Trieste à mon aise, me dirigeant tout d'abord vres Salzbourg, pour pouvoir de là parcourir la nouvelle ligne qui conduit à Trieste par les massifs montagneux des Tauern et des Karawanken. Je me suis arrêté à Bâle, où je suis allé au Musée revoir les Holbein. J'ai constaté avec plaisir que l'on avait fait une salle spéciale pour Holbein, le jeune. On pe\it se faire ainsi une idée exacte de Timportancft de cette collection qui est l'honneur de la ville. Holbein peut d'ailleurs presque passer pour citoyen de Bâle, tout en étant né à Augsbourg ; car il y a passé à peu près le tiers de sa vie et il est naturel que l'on s'y soit efforcé de donner une idée complète de ce grand peintre allemand. Le portrait de la femme du peintre, qui est représentée avec ses deux enfants, quoique bien détérioré, est une merveille de dessin et de vie intense et constitue peut-être l'expression la plus élevée de l'art d'Holbein.
J'ai voulu aussi revoir la vue si belle que l'on a de la Pfalz, terrasse située derrière le cloître de la cathédrale et qui domine le Rhin .On y avait une vue sui'prenante de la vallée et sur les hauteurs de la Forêt Noire. Mais à l'heure qu'il est, un rideau de de cheminées d'usine se dresse, plus dense chaque fois que je repasse ici, coupant lamentablement le paysage. L'industrie des rubans de soie en a décidé ainsi et il est à prévoir que cet admirable panorama c^ue j'ai, malgré cela, retrouvé tout vibrant des rayons du soleil printanier, ne soit bientôt entièrement gâté.
De Bâle je me suis rapidement transporté à Innsbrùck, en passant d'abord par des paysages riants que de véritables forêts d'arbres fruitiers en fleur remplissaient de leur magie neigeu.se. Bientôt le tableau s'assombrit. Des hauteurs .sauvages et découpées m'annoncèrent le Tj^rol et la neige des pommiers sembla s'être transportée sur les sommets et les flancs abrupts. En approchant d'Innsbrûck, que j'allais revoir avec plaisir, je me demandai si la route des Dolomites serait déjà praticable. On m'avait fait de ces montagnes une description féerique. Aux rayons du soleil couchant, elles donnent, paraît-il, l'illusion de burgs cyclopéens bâtis dans le ciel et qui, tel un miraee, apparaissent fantastiquement à l'œil du toiu-isle émerveillé.
Arrivé à Innsbrùck on ne put encore rien me dire do certain à ce sujet, mais en attendant le très aimable directeur de l'Hôtel du Tyrol me conseilla de me rendre le lendemain à Erl, petit village situé à la frontière du Tyrol bavarois, oii devait avoir lieu la répétition générale des « Jeux de la Passion ». Les lauriers d'Oberammergau empêchaient les Tyroliens d'Erl de dormir. Ils avaient fait construire, à grands frais, un théâtre en bois, pouvant contenir quinze cents spectateurs et ils avaient
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même prié la presse de venir assister à leurs débuts. On aurait tort de croire pourtant que ces jeux de la Passion constituent au Tyrol des exceptions. Il y en a à Inzig, à Brixleg, à Waal, en Bavière et jusqu'à Horritz, en Bohême. Partout ces jeux ont lieu tous les dix ans dans des granges ou des auberges et dans des conditions plus ou moins primitives. Il n'est peut-être pas hors de propos de raconter comment ceux d'Oberammergau sont arrivés à leur célébrité relative. La guerre, qui venait d'éclater, y interrompit les représentations. Le « Christ », menacé de devenir soldat et craignant de devoir sacrifier ime cheveliu-e superbe acquise à force de patience, obtint néanmoins de pouvoir ne faire qu'im service de forteresse. En 1871 on recommença, mais l'anecdote s'était répandue. On vint voir les jeux de la Passion qui, peu à peu, se perfectionnèrent. Erl, à son tom-, résolut d'affronter le public et de faire en même temps retour à une simplicité qui commence, me dit-on, à manquer à Oberammergau.
Je résolus donc d'aller le lendemain à Erl. En attendant, je me rendis le soir mêrne au théâtre, où ime troupe de passage à Innsbrûck pour un mois donnait « la Fiancée vendue » de Smetana. L'orchestre se compose d'éléments locaux. La salle, dont les loges sont en retrait, comme dans presque tous les théâtres allemands, était bondée. L'archiduc Eugène, cousin de l'empereur, inspecteur de la cavalerie du corps d'armée du Tyrol et du Vorarlberg et grand-maître de l'Ordre teutonique, occupait la loge impériale. L'orchestre, bien équilibré et dirigé par M. Grimm, enleva avec finesse la spiritvielle ouvertiire de l'œuvre de Smetana, dont les trois actes joués à l'emporte-pièce remportèrent un grand succès, surtout pour M^e Julich, qui fit merveille dans le rôle de la fiancée.
Le lendemain, de bonne heiire, une automobile m'emportait vers Erl, faisant défiler sous mes yeux le paysage grandiose du Tyrol septentrional, peu coimu des touristes, et où je remarque quantité de vieux châteaux et de localités pittoresques, entre autres Kufstein, dominé par son ancienne forteresse.
J'arrivai enfin à Erl où plusieiu-s correspondants de jovu-naux de Munich et de Vienne se trouvaient déjà. L'idyllique petit village, perdu dans les montagnes de Kaisergebirge et qui se compte pas sept cents habitants, allait « se lancer ». La salle, en amphithéâtre, comporte plusieurs catégories de jDlaces dont les meilleures sont au fond de la salle. Celle-ci était plus qu'à moitié remplie et à onze heures précises le rideau s'ouvrit. La représentation se poursuivit jusqu'à six heures avec une seule longue pause. C'est le curé Angerer qui a refondu le texte qui désormais servira aux représentations d'Erl, qui remontent au XVII "«e siècle. Le spectacle actuel est à la fois naïf et touchant. Tous les interprêtes sont du village et les décors sont \^aiment bien, surtout ceux de la scène centrale autovir de laquelle se voient des habitations et des entrées de rues permettant de nombreuses combinaisons scéniques. Les différentes parties du drame sont séparées entre elles par des chœurs, pendant lesquels on montre sur la scène centrale des tableaux vivants éclairés à rélectncité et se rapportant à l'ancien testament. Cette scène est malheureusement mi peu petite. Dans les tableaux qui comportent la foule, les masses sont trop compactes et l'ensemble est un peu confus. Les chœurs — dix-huit chanteurs, hommes et femmes — chantent juste avec des voix impassibles et l'orchestre, presque entièrement caché, constitue plutôt une harmonie incomplète, dans laquelle sont venus se perdre quelques instruments à cordes. Tous ces musiciens sont des travailleiu-s d'Erl. Seul, un chef d'orchestre est venu pour essayer de les faire jouer en mesiire (ce en quoi il a réussi) et avec justesse (ce en quoi il a souvent échoué).
Les costiimes sont bien et quelque-mis, comme ceux de Caïphe, d'Hérode et de Pilate, sont même riches. Quant au jeu des acteurs, la naïveté en fait le plus grand charme, mais comme ils sont tous profondément croyants ils finissent parfois par trouver d'instinct des accents vraiment dramatiques. SeiJement alors ils retrouvent aussi leur accent tyrolien pour abandonner le pxir accent allemand qu'on s'est évertué à leiu- inculquer. Tel, le Christ au Golgotha. Le paysan Caspar Pfisterer y est étonnant de lyrisme et l'ange qui descend du ciel pour le consoler et lui dire la volonté du Père "éternel donne lieu à une mise en scène que ne désavouerait pas maint grand théâtre. La marche du Christ vers le calvaire est très mouvementée, surtout à l'arrivée de Marie et des saintes femmes. Marie — la paysanne Mayrhofer — pourrait être là plus dramatique, mais serait-ce mieux? En somme, on a bien fait de laisser, autant que possible, une liberté relative aux interprètes ; parce qu ici la naïveté doit primer des intentions plus profondes, qui pourraient être mal réalisées. C'est ainsi que Kaïphas est suffisamment féroce et Judas très crâne quand il relance au tribunal d'Israël l'argent qu'il en a reçu pour trahir son Maître.
La crucification et la decsente de croix m'ont étonné par leur calme et par des gestes toujours naïfs qui ici peuvent devenir presque dramatiques. La résiurection permet au chœur de chanter un thème d'allégresse. On a déniché pour cela une ancienne chanson à boire tyi-olienne que les dix-huit choristes chanteiat avec le plus grand enthousiasme. J'ai remarqué qu'assez bien de ces chants populaires sont en majeur, tandis que presque toujours l'inspiration du peuple se traduit dans le mode mineur.
Tels sont les « Jeux de la Passion » de Erl, naïfs et touchants à la fois.
Après la représentation, les paysans, coiffés de lem- chapeau verdâtre à la plume de faisan et qui n'avaient pas pris part au jeu. observaient avec curiosité, tout en fumant leur longue pipe en porcelaine, les « Messiem-s » qui étaient venus écouter. Ils essayaient de deviner les impressions et peut-être, au fond, rêvaient-ils déjà aux dispositions que bientôt ils devront prendre pour recevoir honnêtement les Anglais et... qui sait, les Américains, qui viendront admirer leur spectacle encore au cours de cette saison...
An soir tombant, je repris le route d'Innsbrûck. Le décor se fondit peu à peu. Insensiblement les hauteiirs plus fantastiques qu'aux heiu'es matinales perdirent leurs couronnes de neige et les villages s'éclairèrent. Bientôt je me retrouvai dans la capitale du TjtoI. Une désillvision m'y attendait. La nouvelle é+ait arrivée que ces jours derniers il avait reneigé dans les Dolomites et que le col de Pordôi était infranchissable. Je dus bien malgré moi, renoncer à une course de montagne dont je rêvais depuis longtemps. Je remets donc les panoramas de Cortina d'Ampezzo, du lac Misvu-ina et par suite aussi ceux de Botzen et de Méran à.. .l'an prochain, qui sait, et je vais reprendre la route de Trieste.
De Salzbourg à Trieste. — Sur le Geisberg. — Prochaine inauguration du Mozarteum. — Le rideau du théâtre de Salzbourg. — Bad Gastein. — Le tunnel des Tauern. — A Trieste.
Du sommet du Gaisberg on aperçoit bien Salzbourg, coquettement assis dans son cercle de montagnes, La Salzach comme un long fil d'étain traverse la vallée, puis disparaît dans la ville pour en ressortir plus loin et s'en aller à perte de vue. Au loin, sept lacs,jettent dans l'immense panorama des taches laiteuses. Malgré un ciel nuageux, on aperçoit très bien les îles du Chimesée, dans l'une desquelles Louis II, de Bavière — car ce lac est situé en Bavière — a fait construire un château dans le genre de celui de Versailles, mais qui est resté inachevé. En admirant ce cirque énorme, je me souvins que Schubert avait fait de ce paj'sage une description émue dans une lettre à son frère Ferdinand, lors du seul voyage qu'il fit en compagnie de son ami, le chanteiu* Vogl, et au cours duquel il composa quelques-uns de ses beaux lieder. Son ami les chantait partout où ils passaient. Pauvre Schubert ! .. Il était trop pauvre pour payer le papier de musique dont il avait besoin et il suppliait parfois son frère de lui envoj^er un sac de pommes pour lui permettre, disait-il, d'avoir quelque confort dans la vie...
Le matin même, j'étais allé revoir le petit musée Mozart, où j'ai retrouvé le clavecin dans le même état qu'il y a six ans. La sonorité est restée douce et claire et il n'est pas possible d'y faire résonner les divines mélodies du maître sans être saisi d'une intense émotion. Il a fallu renoncer à convertir toute la maison en musée, comme il en avait été question, (on sait qii'il n'en occupe que le troisième étage) le propriétaire ne voulant plus vendre son immeuble. Mais on m'a montré le plan définitif du futur Mozarteum.
A la suite d'une représentation de « Don Juan », qui eut lieu ici il y a deux ans au bénéfice de l'œuvre, on posa la première pierre de la salle jjrojetée, où l'on doimera des concerts, dont les programmes seront surtout consacrés aux œuvres du génial enfant de Salzbourg. C'est une grosse pierre blanche posée au milieu du terrain encore vague et sur laquelle on lit : « Grundstein des Mozarthauses — 6 — VIII — 1910 ». Cette salle ne sera pas trop grande, car j'estime qu'elle ne pourra guère contenir plus de quinze cents personnes. Elle sera reliée à un bâtiment qui existe déjà. C'est le don généreux d'un ami de l'art musical et elle servira d'école de musique. Ce petit édifice est d'un style à peu près « renaissance » et l'ensemble, dont j'ai vu la maquette, sera dans ce goût. On projette l'inauguration pour 1914.
Le petit théâtre de Salzbourg est pimpant et coquet. J'y ai entendu une œuvre bizarre de Wilhelm Kienzl qui a pour titr? « Der Kuhreigcn » (Le Ranz dos Vaches). C'est im épisode fantaisiste de la Terrevir. Il s'agit d'un sous-officier de la garde suisse, qui est distinguo par une marquise qui le sauve de la mort, alors qu'elle porte ftUe-m'ême sa tête sior l'échafaud. L'orchestre de Salzbourg est un peu faible poiu- la musique à tendance moderne. Le quatuor est trop peu nombreux et l'intensité des cuix-res le rend grêle. Mais cette œuvre m'a donné l'occasion d'admirer le rideau do la scène, qui constitue une apothéose de Mozart. Celui qui l'a conçu s'est inspiré des tableaux espagnols comportant luie partie céleste et une partie terrestre. Dans le haut, des anges ailés jouent et chantent les œuvres du maître. Dans le bas se voient des personnages de « Don Juan », des « Noces de Figaro » et de « la Flûte enchantée ». Entre les deux groupements, Mozart, assis dans une gloire, la physionomie heureuse et douce, contemple son entoiu-age.
Et voilà pourquoi, à Salzbourg, le rideavi se lève et ne s'entr'ouvre pas à la moderne; car il faudrait pour cela renoncer à cette touchante apothéose.
La route des Tauern, hardie et grandiose, a permis de relier directement Berlin à Trieste. A partir de Bischofshofen, près des crénelxires fantastiques du Tennengebirge, la route monte et bientôt apparaissent des glaciers ; puis dans le fond d'énormes bâtisses modernes se montrent. C'est Bad-Gastein. Ici, le décor est magnifique. Bad Gastein est une villégiatiire princière encaissée dans une ceinture de montagnes formidables, dominée stu-tout par le Rathausberg, des flancs duquel une société suisse essaye actuellement d'extraire de l'or et de l'argent. Des promenades erivironnantes, on a partout des panoramas merveilleux. Mais il y a de fortes inégalités de terrain et les automobiles ne peuvent arriver ici que jusqu'à un garage d'entrée. Dans le bas de la vallée on voit le vUlage de Hofgastein jusqti'où on a conduit les eaux thermales qui contiennent du radium. L'Ache, torrent impétueux, descend dans Bad-Gastein en cascades majestueuses, bouillonnantes, et ses eaux partagent la localité en deux parties.
Pour bien juger des difficultés qu'il fallut vaincre ici, il faut aller jusqu'à Boeckstein, à l'entrée de l'Anlauftal. C'est de là que part le grand tunnel des Tauern, lono- de près de neuf kilomètres. Près de son entrée se voit un souvenir funèbre dominé par une croix taillée dans la pierre. Pendant les travaux, achevés depuis près de trois ans, une avalanche, qui déracina des quantités de gros arbres, s'abattit sur les travailleurs, tuant une trentaine d'ouvriers.
Les murailles glacées semblenti ci si compactes, qu'on est saisi d'admiration devant la solution de pareils problèmes. Cette année-ci encore, de grands wagons, genre Canadian Pacific Railway, circuleront sur cette ligne qui deviendra une des plus belles et une des plus importantes du continent.
•Je suis rentré à Bad-Gastein avant la tombée de la nuit, car en cette saison le voisinage des glaciers refroidit encore singulièrement l'atmosphère, dès que les rayons solaires ne parviennent plus dans la vallée.
De l'autre côté du tunnel on est en Carinthie et bientôt on aperçoit la chaîne des Karawanken, qu'un tunnel traverse aussi. A Rosenbach, leur vue est superbe, mais ce n'est plus la grandeur des Tauern.
On est dans la vallée de la Drave. Il faiit alors traverser encore uii tunnel de plus de six mille mètres pour avoir raison des Alpes Juliennes et l'on arrive enfin dans le Kunstenland. Je vous laisse à penser la quantité de viaducs énormes et les ouvrages d'art qu'on rencontre 1 3 long de la route. Puis ce sont les bords de l'Isonzo, exquis ruban de soie bleue qui serpente dans la vallée. Voici Goritz que les Allemands appellent Gôrz, mais où on ne parle presque plus que l'italien. Le soir tombe. Brusquement, on aperçoit la mer. C'est l'Adriatique, énorme nappe pâle et laiteuse où s'allument des phares lointains. On poursuit se route. On ne voit plus que des collines. C'est le plateau du Karst. Puis la mer reparaît, illuminée da feux. C'est le port de Trieste.
Le lendemain, je me promène dans cette ville populeuse où j'entends, à chaque instant, parler des langues qui me sont inconnues ; mais l'italien domine. L'agent de ville que l'on questionne répond en allemand ultra-méridionnal, où perce l'envie de vous renseigner en italien, mais très obligeamment il vous montre la route dans
la grande ville maritime de l'Istrie, qui est très animée. Ses quartiers modernes, dont le centre est la Piazza Grande, font contraste avec les anciens quartiers tortueux du Sud qui entourent les hauteurs du vieux Castello.
Je vais voir le « Civico Musio Revoltella et », dû à la munifisence du baron Revoltella et installé en 1859 dans un immeuble qui lui appartenait. Il y a là surtout des tableaux modernes de peintres triestains, — rien de bien saillant. Pour la sculpture, je remarque deux œuvres charmantes. D'abord une jeune fille joignant à de pressantes prières des jfforts surhumains pour arrêter le Temps, qui, son sablier à la main, l'entraîne inexorablement. C'est une œuvre de Donato Barcaglia, de Milan. Puis voici un beau buste en marbre : « Sogno di Primarera », autre jeune fille de Pietro Canonica, de Turin, que soulignent deux vers de Musset :
La bouche garde le silence Pour écouter parler le cœur.
L'expression du visage est exquise d'intense rêverie et c'est une œu\Te d'art qui vaut qu'on visite le Musée.
Puis, la mer me tente. Je monte, au hasard, sur un bateau et les môles de Trieste s'éloignent. Le vaporetto se dirige sm" Capro d'Istria. Le temps est superbe et la mer est un lac. Trieste se découvre alors, en un éventail immense. La ville est couchée dans l'hémicycle formé par le plateau du Karst et bientôt Capo d'Istria s'avance dans la mer. C'est vme petite ville vétusté, située dans une ancienne île. De là, par la route qui longe les flots, j'arrive à Isola, vieux village dont les habitants se reposent par cette claire après-midi de dimanche. L^ne musique joue sur la place, bordée de maisons aux murs rosés. Des jeunes filles avix mantilles coquettes s'y promènent nonchalamment par groupes. Suis-je encore en Autriche? Oui !... mais je me sens en Italie.
Abazzia et ses environs.
A Fiume. — Les îles du Guarnero. — La flotte autrichienne. — Pola et ses monuments romains. — Le palais Miramar. — Grade. — Les mosaïques d'Aquilée. — A Venise.
Abazzia, au pied du Monte Maggiore, est une villégiature exquise cachée au fond du golfe Quarnoro parmi les ombrages de bois où dominent les lauriers et les palmiers. L'air y est d'une incroyable légèreté et j'y ai trouvé l'Adriatique aussi paisible qu'un lac. Abazzia est fort animée et je viens d'y assister à la semaine sportive. Quelques unités de la flotte et quelques torpilleurs s'étaient dérangés tout exprès poiu* cela et ont honoré les fêtes de leur décorative présence. Régates de canots automobiles, assauts d'armes se succédèrent et, l'autre soir, une fête dos fleiu"s eut lieu au Casino Quarnero. L'orchestre y exécutait, svirtout avec entrain, de la musique viennoise et la foule, parmi laquelle beaucoup de Viennoises, était fort élégante.
Il n'y a pas de plage à Abazzia, mais, entre les ombrages et les écueils de la cité, on a établi un « Strandweg », qui, sur un parcours de plusieurs kilomètres, permet une promenade aussi pittoresque que reposante. On a cependant pu profiter des criques pour établir des bains sur de petits espaces. Les faubourgs, moins prétentieux que la « capitale », s'étendent le long de la rive en des sites charmants ; tels, Ika, Lovrana et Volosca, buts de promauades tranquilles, qu'un bon service de bateaux vient encore faciliter.
Les bateaux de la Compagnie hongroise-croate, très bien organisés, permettent d'ailleurs une visite des îles du Quarnero, c'est-à-dire de l'archipel et des rives du golfe de Fiume. Aussi en ai -je profité pour entreprendre une croisière. J'ai commencé par visiter Fiume, le seul port hongrois, qui est très animé. Je vais voir le marché, particulièrement intéressant, mais où la confusion des langues est extraordinaire. On y vend des poissons curieux ; étoiles de mer, crustacés divers et les « bran-
zinos » allongés à la peau bleue-blanche qui sont fort appréciés. Je remarque surtout des marchandes croates, aux traits un peu durs, venues des campagnes povir vendre leiu-s fromages. Elles portent un jupon rose, à fleurs, et un gilet brodé sombre et sans manches. La tête est enveloppée d'im bonnet à dessins rosés aussi, qui fait l'effet d'un grand mouchoir gracieusement novié. Les hommes ne portent plus, de l'ancien costume, qu'une calotte rotige trop petite, agrémentée d'mie floche noire.
Sm- la hauteur se trouve Tersatto, avec son vieux château, à côté du pèlerinage de la Madona del Mare. On y a une vue admirable sur les îles dii golfe et sur la vallée de la Fiumara, énorme crevasse calcaire où l'on est néanmoins parvenu à établir quelque indvistrie.
Après avoir visité la baie de Buccari, fjord au fond duquel s'abrite la petite ville de Buccari, la bateau single vers l'île d'Arbe, en passant entre les grandes îles de Veglia et de Cherso, qui^ont calcaires comme l'Istrie elle-même et dont la terre maigre et rougeâtre donne à grand'peine des olives et quelques raisins. Mais la magie du soleil colore malgré cela le paysage ; dore et bleuit les flots transparents. Voici qu'mie bande de dauphins, poursuivant le navire, vient égayer les passagers. Ces cétacés, vraies petites baleines à la tête pointue se potirchassent avec agilité et sortent parfois da l'eau en faisant des sauts énormes. Pms un torpilleur arrive sur nous à toute vitesse, nous dépasse, tourne autour de notre esquif pour disparaître avec rapidité.
Ati loin, apparaît, sur un promontoire, un campanile vénitien absolvunent exquis, Nous arrivons à Arbe (Rab, en croate), pstite capitale de l'île. Jadis, la graride République avait établi là ime station vers l'Orient ; mais la peste la détruisit presque entièrement, en 1456, et, aujoiu-d'hui, elle est intéressante par ses souvenirs et ses maisons de marbres. C'est ainsi que le Palazzo Nimira, aujourd'hui l'hôtel principal de la localité, a un portail gothiqu3 surmonté d'ime balustrade Renaissance. Des fleiirs s'échappent des interstices des blocs de marbre qui composent ce ravissant petit ensemble. Il y a aussi des églises où l'on montre des tableaux soi-disant vénitiens : mais, en constatant la pauvreté de leiu- coloris, je n'ai eu en lem- authenticité, qu'une confiance des plus relatives.
Au départ, la gracieuse silhouette du campanile vous poursuit longtemps, puis on ne tarde pas ' ' - ^ ■ •^i ^i x..i.- ui i,. j„ i',i„ ,]„ t „„„ ^+
étagée sur une
C'est vuie petite
des bains parmi une végétation tropicale et parfumée.
Nous mettons ensuite le cap sur Pola, située au bo.s de la pointe de l'Istrie. En approchant du cap Promontore, en vue des îles Brioni, mie forte brise se lève. C'est la houle. Le bateau roule, tangue et c'est à grande allure que nous entrons dans le port, entre deux rangées de croiseurs austro -hongrois, car Pola est le grand port de guerre de l'Autriche. Il y a là des imités formidables avi nombre de près d'une trentaine, sans compter Ips torpilleurs et les bâtiments qui se trouvent à quai.
Déjà en rade, on est impressionné par la vue d'un énorme monument circulaire à trois étages. Ce sont les arènes romaines, admirablement conservées et remarquables par quatre tours disposées symétriquement dans le corps même de la bâtisse. Elles servaient d'entrées et c'est la première fois, qu'en visitant d'antiques arènes, je constate cette particularité. Les deux premiers étages ont des ouvertures à arcades. Au troisième, elles sont carrées. L'intérieur, où vingt mille parsonnes pouvaient trouver place, est moins bien conservé. L'édifice, adossé à une colline, avait nécessité pour les gradins du bas côté, des travaux de soubassement en marbre d'Istrie. Les Vénitiens ont détruit les gradins et ont employé le marbre pour leurs monuments à eux.
Il y a encore un arc de triomphe fort bien conservé aussi et, près du forum, un temple d'Auguste presque intact. Ses six colonnes corinthiennes et sa frise font grande impression. Ce temple semble avoir eu une singulière destinée. Après avoir été païen, il devint clirétien ; ce qui n'a rien d'extraordinaire. Mais on prétend qu9 les Vénitiens en firent un théâtre, ce que ses petites dimensions semblent contester. Plus récemment, il servit de magasin à grain et actuellement, c'est un musée qui abrite les résultats des fouilles des environs. Sur les murs intérievu-s, on voit de nombreuses traces de fresques que l'on attribue, avec beaucoup de raison, d'ailleurs, aux Vénitiens.
Le temple de Diane, qui se trouvait à côté, s'est écroulé, et contre sa muraille do fond consolidéa. on a construit le « municipo » actuel.
Je reprends la mer pour repasser devant le panorama de Trieste et j 3 m'arrête un instant à Grignano pour contempler le château MLramar. Quoique d'un stj^le moderne — il date de 1856 — il est élégant et son parc surtout est remarquable. Bâti à l'extrémité d'vme langue de terre en déclivité, en vue d3 Trieste, il se mire fièrement dans l'onde, ce que son nom semble indiqu5r. Et une tristesse vous saisit au souvenir de Quérétaro et de la pau\Te impératrice qui, chez nous, au château de Bouchout, près de Meysse, languit tristement. L'archiduc Maximilien, amiral de la flotte impériale, n'avait qu'à se laisser vivre dans ce séjour délicieux. L'ambition vint qui brisa tout...
Je poursuis ma route jusqu'à Grado, où les Triestains aiment venir se baigner. C'est leur villégiatm-e préférée, un Blankenberghe italien, au ciel bleu, car il y a une plage de sable et de la verdiu-e. L'église a un pavé en mosaïque plus beau et bien plus complet que celui de la cathédrale San Giusto, à Trieste ; mais toutes ces mosaïques sont effacées par celles que l'on vient de découvrir dans la cathédrale d'Aquilée.
Je suis allé les voir en passant par les lagiines parmi lesquelles se trouve cette pauvre bourgade autrichienne, si opulente et si peuplée sous l'empire romain. Attila la déti'uisit et, aujourd'hui, la conciirrence de Grado l'empêche de sortir de sa léthargie. Mais AquUée mérite une visite. Le village, à l'aspect morne, est située \in peu à l'écart de son église, la « Duomo », où l'on vient de mettre à jour ces belles mosaïques, dignes de Rome et de Pompéï. Elles sont d'une finesse rare. Encore presqu'en totalité recouvertes de planches, on en montre cependant déjà \ine partie considérable où telle figm-e, telles reproductions d'animaux semblent être d'hier, tant les couleurs sont inaltérées et, chose cvu-ieuse, peu usées par le frottement des pas.
Ce dôme a aussi un très vieux baptistère octogone séparé de l'édifice et dont les pierres sont disposées en gradins. Le clocher, mi-roman, mi-vénitien, est très élancé. Il offre une vue étendue sur les lagunes et, de là-haut, on aperçoit dans toute sa mélancolie la bourgade actuelle qui compte à neine deux mille habitants.
Aquilée possède aussi vin musée d'antiquités romaines qui est \Taiment remarquable. Sa collection de petits bronzes, sans être aucunement comparable à celle du musée de Naples, qui est unique, est cependant d'un haut intérêt, car il y a là des petites statuettes exquises, des animaux très fins et même des oiseaux ravissants. Il y a aussi des bijoux et des verreries, alors que l'on a si souvent contesté aux Romains la connaissance du verre.
Ce musée est remarquablement installé et l'exposition en est faite de la façon la plus agréable. C'est une grande ville entourée de jardins vastes et bien plantés, où, à l'abri de toitxires, on remarque encore quantité de fragments de monuments et de sculptures que le sol d'Aquilée et des environs eut permis de collectionner. Quant aux vestiges de la grande cité disparue, ils sont pour ainsi dire nuls : mi fragment d'enceinte, puis encore l'entrée d'une rue, où du moins ce qu'on croit être tel ; c'est tout.
Je repars. Peu à peu, l'obscurité tombe. La pluie d'or, dont le soleil inondait la nappe bleue, a fait place, sur les vagues, à des reflets d'acier, car la nuit est sans lune Le ciel est cependant radieusesement étoile et longtemps je flâne sur le pont, me délectant avec bonheur de cette poésie de l'immensité. Puis l'aube naît et bientôt, au loin, le grand astre réapparaît frémissant de lumière. J'aperçois les côtes italiennes et, quelque temps après, je reconnais Venise, exquis spectacle ! Voici les jardins publics, l'île San Giorgio, le dôme « délia saluto », enfin, derrière le palais des doges, je vois soudain le campanile ressuscité, s'élancer fièrement dans le matin nouveau... Et j'allais peut-être vous en parler. Mais je me souviens, qu'à l'heure qu'il est, vous savez trop bien pourquoi ce glorieux clocher a été reconstruit et que vous connaissez aussi les inoubliables fêtes auxquelles son inauguration a donné lieu.
A Munich.
Le Festival Mozart au Théâtre de la Résidence. — « Don Giovanni » et
(( Cosi fan tutte » .
L'activité artistique qui règne ici en ce moment est d'une fébrile intensité, et cependant dans cette ville somptueuse, où des rues entières ne sont composées que de monuments imposants, l'animation ne paraît pas extraordinaire. Tout au plus ai- je vu quelques spectatetirs se masser vers midi devant la galerie des généraux (Feldherrnhalle), près de la Résidence, pour écouter la musique militaire. Cette galerie, où se trouvent les statues de Tilly et de Wrede, rappelle les « Lanci » de Florence et la vue lointaine s'y étend jusqu'à la Porte de la Victoire. Après le concert, le corps de musique, accompagné d'im détachement, s'éloigne au pas de parade, jetant stu- son parcours une large traînée de ce beau bleu, à la fois clair et profond, qui est la couleur du pays.
L'animation est s\u-tout concentrée dans les théâtres, animation discrète, toute de conversations artistiques. Les années précédentes les représentations wagnériennes alternaient avec celles des œuvres de Mozart. Cette fois, la saison a débuté par le Festival Mozart, qui vient de s'achever au théâtre de la Résidence. J'ai assisté aux représentations de « Don Giovanni » et de « Cosi fan tutte ». La salle de la Résidence est charmante et digne du maître de Salzbourg. Elle date du dix-huitième siècle et Mozart y dirigea. Sept cents spectateiu-s setilement peuvent y trouver place. Sa décoration est peut-être un peu rococo, mais sans excès, et ses galeries blanches ornées de draperies rouges et roses sont gracieuses au possible. La loge du princerégent Luitpold occupe le centre de la galerie du premier étage. Elle commvmique avec le palais. Le prince n'est pas à Mimich en ce moment. Malgré ses quatre-vingt douze ans bien soimés il s'est rendu à Berchtesgaden où il jouit des paysages captivants du Kônigsee. Ce sont les enfants de son fils Louis, qm a soixante -trois ans — une jeunesse encore — qui viennent aux spectacles. Deux de ses filles et son fus Franz, qui a épousé une princesse de Croy, assistaient à la représentation de « Don Giovanni ».
Le théâtre de la Résidence a une scène tournante, actionnée par un moteur électrique. Elle permet de préparer plusieurs tableaux d'avance et pendant le cours des représentations les machinistes parviennent tout doucement et sans qu'on l'entende de la salle à préparer le décor suivant, toujours soigné jusqu'à la méticulosité. On peut multiplier ainsi les changements et l'on parvient à jouer « Don Giovanni » en dexix actes. M. Eugène d'Harcourt, qui dans son intéressant volume, « la Musique actuelle en Allemagne et en Autriche-Hongrie », a décrit les principaux théâtres de ces pays, compare cette scène aux plaques tournantes qui font manœuvrer les locomotives dans les gares. C'est absolument cela et c'est pratique. Les artistes restent sur le plateau pendant qu'il tourne ou s'y placent à l'avance. Quelques secondes d'obscurité sur la scène et d'attente à l'orchestre suffisent pour tout cela. Une observation cependant : Pendant les changements on entend comme le roulement d'un formidable camion et cela mxit beaucoup à l'illusion.Puis, un inconvénient: La profondeur de la scène est forcément limitée et si les œuvi-e.s de Mozart s'en accommodent, il n'en est pas de même d'une masse d'autres. D'aillem-s, en hiver, il n'y a au théâtre de la Résidence que des représentations de comédie.
La scène de la Résidence et celle du théâtre de la Com- (Hoftheater), qui fait de son côté \me longue saison d'hiver, communiquent. Les magasins de décors sont très vastes. Cela tient à ce que l'on a voulu éviter le transport de tous les accessoires fragiles. Les deux navires du « Vaisseavx Fantôme », par exemple, ne sont jamais transportés au magasin général. Les salles de répétitions sont absolument confortables et beaucoup d'entre elles disposent de pianos à queue. Tout cela est assez luxueuxement installé, conséquence de ce qu'en Allemagne le directeiu- de théâtre est uia fonctionnaire et que les déficits possibles sont toujours couverts par de forts subsides et les cassettes princières. Il y a aussi une scène rudimentaire, pour répé-
titions d'ensemble, commiine aux deux théâtres et dont on peut se servir pendant les représentations. Je ne connais de cela qu'\an seul exemple en province française : à Montpellier
Le festival Mozart, qui comprenait les « Noces de Figaro » « Bastien et Bastienne ». « L'enlèvement du Sérail », » Don Giovanni » et a Cosi fan tutto », fut conduit par le capellmeister Brvmo Walter, de Vienne. Il dirige vraiment bien Mozart, avec la véritable légèreté artistique qu'il faut. Il a à sa disposition un orchestre réduit, il est vrai, mais suffisant pour que les accords majestueux qui résonnent, lorsqu'apparaît la statue du Commandeur, au souper auquel Don Giovanni l'a si follement convié ; vous fassent frisonner. Mais aussi qvie de grâce dans le bavardage musical de Zerline et de Masetto, que de finesse dans le Menuet ! L'interprétation est parfaite, elle a siu-tout la qvialité maîtresse d'être homogène. Personne ne sort du cadre. M. Brodersen est un beau Don Giovanni à la voix suffisamment mordante et il sait le rendre sarcastique dans la sérénade. M^i'' Fay est une intéressante Donna Anna, à la voix étendue et facile. M. Geis est un Leporello dont le comique ne dépasse jamais la mesure, et le ténor Wolf met aussi en relief que possible le rôle, malgré tout incolore, d'Ottavio
A peu près tous les musiciens connaissent « Don Giovanni » ; mais beaucoup d'entre eux, je pense, ignorent « Cosi fan tutte » (Ainsi font toutes). C'est une œuvre jolie, en deux actes, que Mozart écrivit sur un livret do Lorenzo Da Ponte, qui fit aussi celtii de « Don Giovanni ». L'empereiu* Joseph II en avait fait la commande à Mozart, qui en attendait sa nommation de second maître de chapelle de la Cour. Mais l'empereior moiu-ut sans avoir entendu cette partition. Elle fut créée à Vienne le 26 janvier 1790. L'action se passe à Naples : Deux officiers, Ferrando et Guglielmo aiment respectivement Dorabella et FiordUigi, deux dames de Ferrare. Ils sont absolument persuadés de leur fidélité. Mais Don Alfonso, un vieux philosophe, veu t levir prouver qu'il n'en est rien, parce qu' « Ainsi font toutes », et un pari s'engage. Les deux officiers feignent de devoir s'éloigner à cause de leurs obligations militaires mais reparaissent sous des déguisements plutôt biirlesques. C'est alors que Don Alfonso, finement aidé par Despina, une soubrette endiablée au service des deux dames, parvient, après une longue résistance, à prouver que l'attente est longue et que mieux vaut la charmer. Don Alfonso triomphe et les amants se boudent, car l'imbroglio a donné lieu à un chassé-croisé amoureux. Cependant tout s'arrange et cela se termine par un banquet, qui était, d'ailleurs, l'enjeu du pari.
La pièce eut, au début, du succès à Vienne; mais lorsqu'on 1807 Paris voulut connaître cette œuvre, on recula devant l'immoralité du sujet. Il est vrai qu'il y a de cela un siècle, car aujoiu-d'hui... On a adapté alors, à Paris, un autre sujet à cette très fine partition et on gâta la musique de Mozart. Car vous pensez bien qu'il y a là des airs charmants, des cavatines roucoulantes, des duos, trios, quatuors, quintettes et sextuors qui sont de délicieux- ramages musicaux ; des chœurs qui semblent venir du fond de la divine baie de Naples, que le décor montre inondée de lumière : enfin, des choses exquises. Tout cela est entrecoupé, comme les scènes de « Don Giovanni », de récitatifs que Bruno Walter accompagne lui-même sur une épinette, comme cela se faisait jadis. Le pupitre do direction est disposé sur l'épinette.
Dans cette partition, écrite avec une simplicité joyeuse, mais aussi avec une pureté parfaite, l'orchestre a un rôle piqtiant, tout de grâce et de légèreté. Les dialogues de clarinettes, de flûtes et de bassons alternent avec l'éloquence spirituelle des violons et les cors — des cors au son rond et plein, comme on n'en trouve qu'ici — babillent et trillcnt avec une aisance remarquable. « Cosi fan tutte » est joué d'une façon tout à fait captivante. Seul, le ténor Walter, dans le rôle de Ferrando, chante un peu « germaniquement » de la gorge ; chose qui, en général, s'améliore beaucoup en Allemagne. M''® Pérard-Petzl a une voix do soprano complète d'ime demi-tente absolument prenante. Elle a vocalisé l'air du deuxième acte avec une virtuosité absolue et elle est bien la véritable chanteuse légère, la « coloratur sângerin » dos Allemands. M^^ Tordek (Dorabella) est aussi excellente et M»"*^ Bosetti est une adorable soubrette, qui détaille à ravir le malicieux air du début du second acte. En somme, il y a là trois rôles de soprano, dont la tessiture est très étendue, aussi bien dans l'aigu que dans le grava.
A l'issue de la représentation les bravos éclatèrent d'enthousiasme, car en Allemagne on applaudit surtout lorsque rœu\Te est jouée. Quatre rap])els vigoureux se produisirent, auxquels fut associé, à la fin, M. Bruno Walter, qui vraiment le méritait bien.
Ainsi se termina le cycle de Mozart. Le Festival Wagner va commencer au Prinz- Regenten Theater. Je vous en parlerai dans une prochaine lettre.
A Munich. — Le festival Wagner au Théâtre du Prince Régent. — M. Alexandre Dillmann, conseiller de la cour de Bavière. — Les Maîtres Chanteurs. — Tristan et Isolde.
Le théâtre du prince régent est situé sur tm plateau, de l'autre côté de l'Isar, l'a rivière impétuexise de Munich. Il domine un ql^a^tier neuf, éloigné du centre. C'est, en somme, un bâtiment assez quelconque inaugm-é en 1901. J'ai tenu à y visiter la salle de l'orchestre, qui m'a rappelé celle de BajTCVith. Elle est profonde et de la place du capellmeister on aperçoit bien la scène, entre deux longues toiles tendues en arc de cercle, l'ime partant de la scène et l'autre, d'un développement plus grand, partant de la salle. Le pupitre du chef est assez vaste. Il est entouré d'ampoules élsctriques dissimulées dans des étuis de métal, par les fentes desquels ime clarté à la fois tamisée et forte éclaire la partition, qui se trouve comme couchée dans une boîte limiineuse. S\ir \Hie estrade, j'aperçois un pupitre isolé. C'est la place du musicien qui tient la partie de luth dans les « Maîtres Chantevirs ». Cet instrvunent grêle a été choisi par Wagner pour accompagner le chant ridicule de Beckmesser, et c'est pour que sa sonorité arrive bien dans la salle qu'on l'a placé si haut. Tous les pupitres qui sont susceptibles de recevoir des impressions de la scène, telles que des jeux de lumière, sont protégés par des carrés latéraux de carton noir, de manière que l'exécutant ne puisse être, d'aucune manière, distrait de sa tâche.
C'est au théâtre même que j'eus le plaisir de faire la connaissance de M. Alexandre DUlmann, conseiller artistique de la covir et critique mtisical des « Munchener neuesten Nachrichten ». Après avoir attiré mon attention sur la profondes de la scène (trente-sept mètres environ), il me montra, au premier pupitre des premiers violons, la place du prince Louis-Ferdinand, qui est médecin pratiquant, mais qui vient prendre sa part active d'exécutant à toutes les représentations Wagnériennes.
Le conseiller Dillmann est un homme jeime encore et c'est avec une complaisance rare qu'il veut bien me renseigner sui' vme masse de choses :
— M. Brmao Walter veut donc prendre à Mvmich la succession de Mottl ?
— Oui, il est très capable et très aimé ici, mais son engagement à l'Opéra de Vienne n'est pas terminé. Il faut que l'empereur l'autorise à se déplacer.
— On ne joue ici que les oeuvres de Wagner?
— En général, oui. Cependant, l'an dernier, au mois de juin, il y eût un Festival Richard Strauss (Eine Strauss Woche), où l'on joua « Salomé », « Electra », « per Rosencavalier » et « Feuersnot ». Richard Strauss est d'ailleurs en ce moment l'âme inspiratrice de l'art musical à Munich.
— Potu-quoi a-t-on placé ce théâtre dans vm quartier aussi excentrique?
— Parce que c'est à peu près l'emplacement primitivement choisi par Louis IL Les bourgeois de Mimich n'ont pas voulu alors écouter leur roi, et c'est comme cela que Bayreuth est né.
— Aujourd'hui cependant Munich est un centre artistique de tout premier ordre.
— Certainement, mais ce qii'il a fallu travailler poiu- cela...
— A quand « Parsifal »? demandai-je à mon intéressant interlocuteur.
— « Parsifal » n'entrera dans le domaine public que dans deux ans — me réponditil , et probablement alors le jouerons-nous.
— En hiver, au Hof theater, quel est le répertoire ?
— Il est très éclectique : on joue beaucoup le répertoire italien et français.
— Des œuvres de Massenet, mort ces jours derniers?
— « Manon » et « le Jonglevir de Notre-Dame » qui est si finement orchestré.
— Et Meyerbeer, tient-il encore l'affiche?
— Oui, et je suis un de ses défensevus ici ; non pas que j'aime ses périodes boursoufflées, mais j'apprécie son « Prophète ».
— C'est, en effet, son œuvre la plus égale.
— Et puis, on peut se demander ceci : Si nous n'avions pas eu Meyerbeer, aTirionsnous bien eu Wagner plus tard?...
Tout en devisant ainsi. M. Dillmann m'avait entraîné jusqu'à chez lui, dans son artistique cabinet de travail. Là, il se mit à me jouer des fragments de Strauss, avec
lequel il est fort lié. Il me joua ainsi des fragments du « Rosencavalier » opéra comique en trois actes et de « Feuersnot », persifflage musical en vm acte. Straxiss l'écrivit pour se venger des Berlinois, qui ne le comprenaient pas. Dans « Feuersnot » Strauss a voulu railler lui manque d'enthousiasme artistique. Ce sont ses Maîtres Chanteurs à lui, et il s'y est mis lui-même en scène. M. Dillmann me joua aussi des thèmes d' « Ariadne et Naxos « oi^éra encore inexécuté et inédit et puis le début de la « Sj^mphonie des Alpes » que Strauss compose en ce moment, près d'ici, à la campagne. Personne ne connaît encore une note de cette œu\Te, me dit M. Dillmami. Elle débute par un vmisson cahoté qui dépeint une ascencion haletante vers les cimes. J'ai été frappé de la tendance qu'à ce compositeur si compliqué, d'aller vers vme plus grande simplicité. Il transforme décidément sa manière.
M. le conseiller me dit encore qu'il avait fait de toutes les oeuvres de Wagner des adaptations au piano, où il s'est efforcé de rendre des effets d'orchestre et il me fit entendre aussitôt, avec une véritable maîtrice, sa transcription de 1' « Incantation du feu » de la « Walkyrie ». L'effet réalisé est absolument étonnant. Il a vulgarisé ainsi Wagner dans toute l'Allemagne, en Autriche, en Hongrie, à Monte-Carlo, en Hollande ; mais pas encore en Belgique.
Il était temps de retourner au temple. La salle, œu%Te des architectes Heiïmann et Littmann, fortement disposée en amphithéâtre, se remplit peu à peu. Il y a place pour onze cents personnes environ. Alors que les toilettes sont très élégantes au théâtre de la Résidence, l'unité manque ici, sous ce rapport et j'ai vu le costume tyrolien voisiner avec l'habit. Puis il y a des Anglais, beaucoup d'Anglais. La loge princière occupe le fond de la salle. Elle a deux annexes et, à droite et à gauche, il y a encore trois grandes loges destinées au public. Svtr les côtés, dans le haut, sont disposées des niches où l'on a placé des trépieds dorés. Une douzaine de lampes à arc éclairent cet ensemble d'ime couleur presqiie tmiformément grise. Puis, trois fanfares se font entendre. Comme à Bayreuth, elles sont basées siu" le thème principal de l'acte qui va être représenté. Les portes se ferment, aussitôt l'obscurité se fait et les accords imposants de l'ouverti.u'e des « Maîtres Chantevu"s » retentissent. Je remarque immédiatement qvie l'acoustique est parfaite. M. Rôhr, élève de Mottl, est au pupitre. Le rideau s'ouvre et bientôt Walther apprend quelles difficultés il aiu-a à vaincre pour gagner, au concours de chant, la main d'Eva, la fille du bijoutier Pogner. Ici, on entre dans les longueurs que l'on a tant reprochées à Wagner. Il y en a de réelles, mais au fond, c'est la conséquence du génie germanique, étudiant et dissertant longuement ; alors que l'esprit latin est tout de rapidité et de clarté. Mais le second acte est bien exempt de tovxt cela. Quelle joie dans le chœtir d'entrée des apprentis : St-Jean est là (Johann ist da). Quel charme dans les réflexions d'Hans Sachs, l'artiste savetier ; quel à propos dans le rayon de lumière qu'U envoie de sa boutique vers les amants, pour les empêcher de fuir ! Mais qui donc a dit que Wagner n'avait pas le sens du théâtre? Puis, après, quel esprit dans les coups de marteau, dont il scande, sur le soulier en réparation, l'audition du chant, que Beekmesser compte produire au concours et qu'il vient lui soumettre ! Juste revanche de la sévérité de Beckmesser à l'égard de l'essai de Walther, au premier acte. Ensviite, quel débordement de coloris orchestral dans la dispute et la bataille dans la rue, des bourgeois de Niirnberg, réveillés par tout ce tapage ! Ce morceau, écrit à seize voix réelles, est un des plus étonnants de Wagner. Qu'elle polyphonie et quelle interprétation ! Il n'y a pas moyen de mieux chanter en se battant. Enfin, quand cela s'est apaisé, que Beckmesser a été bien battu, que le veilleur de nuit apeiu-é, revient, en sonnant dans sa trompe fêlée, constater que tout est tranquille ; l'effet comique est irrésistible et le public applaudit.
Seulement le rideau ne se rouvre pas. Alors qu'à Bayreuth, on daigne parfois le le faire, ici il est défendu aux artistes, sous aucun prétexte, de revenir saluer le public. Si le culte du temple est aussi sévère que cela, on devrait bien interdire aussi de glisser dans le programme officiel des réclames spéciales pour des exhibitions de pantomimes et de danses.
Après le second acte, le public se répand dans les foyers et s'en va au restaurant. Le petit jardin reste fermé à cause du temps absolument inclément. Au troisième acte, j'ai savouré le quintette, d'ailleurs très connu et j'ai admiré le rutilant défilé des métiers ainsi que les chœurs pleins de vie, riant de la déconvenue finale de Beckmesser et acclamant le triomphe de Walther dont le ténor Knoto a chanté, avec bravoure, le fatiguant « Preislied ». M"'" Bosetti, la Despina espiègle do « Cosi fan tutte », est une Eva toute exquise ; Hans Sachs est magistralement représenté par le puissant baryton Feinhals, et Beckmesser, c'est M. Geis, le Leporello de « Don
Giovanni », qui a su éviter lea exagérations faciles de son rôle. Quant aux choeurs et à l'orchestre je ne puis qu'en faire le plus artistique éloge.
Aux « Maîtres Chanteurs » succéda « Tristan et Isolde », l'œuvre rêveuse et passionnée au possible. L'exposition cause des sensations de longueurs aux non-initiés mais dès que les héros ont accepté le philtre fatal des mains de Brangaine, l'intérêt ne languit plus. Le fameux duo d'amour du second acte, très long cependant mais qui se soutient d'un bout à l'autre, est varié au possible. La mélodie de Wagner, éditée sous le titre de «Triiume», est d'ailleurs une excellente préparation à cette musique d'une sensualité raffinée. Vers la fin du duo, le thème de la mort d'isolde se dessine déjà. Cette mort est la scène capitale et finale du troisième acte, dans lequel le ténor Knote, dans le rôle de Tristan blessé, et attendant fébrilement au bord de la mer l'arrivée d'isolde, a été magnifique d'élan. Quant à M'ie Walker, elle fut divinement dramatique dans la scène de la mort. Sa belle voix, pleine d'ampîetir, y fit merveille. Il est vrai quj Brmio Walter était au pupitre et qu'il sut entraîner son orchestre, dont les crescendos anxieux, lentement s'apaisèrent jusqu'au murmure de l'accord final.
TVI. Brodersen, le mordant Don Giovanni, est un touchant Kvu-wenal, le serviteur fidèle de Tristan et, pendant tout cet acte, il y eût sur la mer des effets de lumière remarquables. Tout cela fait un ensemble des plus artistiquement émotiomiants.
Aujourd'hui commencent les représentations du Ring.
Le Festival Wagner. — Représentations du Ring.
Lentement les flots du Rhin se meuvent sm- une pédale continue et profonde. Les filles du vieux fleuve gardent l'or lumineux qui brille au sommet d'un roc, au sein de l'onde. Alberich, le Niebelung, s'efforce de le lem- ravir. Le chant des trois filles du Rhin, tantôt mélodieux, tantôt moqueur, est vme des pages captivantes de la tétralogie. Quelle justesse dans ce trio, mais aussi c'est M^e Bosetti qui est chargée de la première partie. Comme sa voix plane, et puis le décor fait vraiment illusion. Nulle part je n'ai vu cette scène mieux réalisée. Les trois sirènes nagent le plus naturellement du monde, sans qu'on s'aperçoive de la manière dont elles sont suspendues, enfin, la lumière est des plus heureuses et les vagues ont les reflets métalliques qu'il faut.
On sait que le « Rheingold », le prologue de la tétralogie, n'a pas d'entr'actes et je ne puis me lasser d'admirer, chaque fois que je l'entends, les symphonies qui enchaînent les divers tableaux, pendant que des vapeurs envahissent la scène, permettant de faire apparaître le décor nouveau, qui peu à peu se dessine. Des profondeiu-s du Rhha, Wagner nous conduit dans le site abrupt où les dieux attendent que les géants aient achevé de construire leur palais céleste, la Walhalla, et voici que le thème des dieux s'annonce. Quelle noblesse et piiis quels cuivres aux suaves sonorités. Wotan, maître des dieux, c'est le baryton Feinhals, le Hans Sachs des « Maîtres Chanteurs ». Il a pour cela la stature qu'il faut et le volume de voix nécessaire. L'arrivée des géants, qui viennent réclamer l'or promis et que Wotan ne peut plus donner depuis qu' Alberich l'a dérobé, m'a siu-pris, à cause du mouvement extraordinairement large que Bruno Walter donne à leur thème brutal. Mais il faut avouer que ce mouvement donne bien à toute la scène le caractère q\i"il faut.
M. Gunther-Brami est im Loge (le dieu du feu) qui ne m'a satisfait qu'à demi. Il a beau avoir un costume composé d'oriflammes de tous les rouges et une extraordinaire chevelure de feu, son interprétation manqiie de relief et sa mimique est insuffisante, malgré le thème dévorant qui, toujom-s, le pom-suit à l'orchestre. Wotan, écoutant son conseil, on est bientôt transporté au Niebelheim, annoncé par l'actif thème de la forge. Le décor ici est fort beau, mais les transformations d'Alberich pourraient être plus parfaites et ses disparitions devraient être moins apparentes. Mais, ici, j'ai à nouveau admiré les cornistes allemands, qui, lorsque Alberich se coiffe du haume, qui le fait se transformer, font entendre en sourdine la succession des accords de sol dièze mineur et de mi mineur, qui produisent là un effet si mystérieux. Quel fondu et quelle pureté.
Au dernier tableau, M. Zador (Alberich) est magnifique. Désespéré d'être pris, il est saisissant dans la malédiction qu'il lance à l'anneau que lui prend Wotan. Sa voix de basse, heureusement métallique, y est effrayante de fm-eur. Puis c'est la scène finale. Wotan, enfin libéré, au prix de l'amieau remis aux géants, peut songer
à monter vers la WalhaJla. A noter qu'ici on ne voit qu'une apparition vague de ce palais et de fait c'est plus rationnel que d'apercevoir un palais détaillé qui se détache sur la toUe du fond. Le vol des nuées, appelées par Donner, le dieu du Tonnerre, donne lievi à une mise en scène bien mouvementée. Après l'orage, l'arc-en-ciel offre aux dieux une route magnifique povir s'élever dans les cieux, tandis que de la vallée les filles du Rhin réclament encore et en vain l'or perdu. Quelle justesse dans ces trois voix venant de si loin, et je puis bien insister sur ce point, car trop souvent il se prodviit là des imperfections qui viennent gâter toute cette scène. Mais Wotan se rit de ces plaintes et alors éclate le thème imposant qui accompagne l'ascension des dieux. Quelle sonorité il y a là ! Les trompettes, les cors, les tuben, les basses des cuivres donnent d'une manière superbe et le rideau se ferme sur le prologue, laissant l'auditeui" sous une impression de véritable grandeiir.
Le rideau s'ouvre ensuite sur le premier acte de la « Walkyrie » et je suis frappé de la simplicité de la mise en scène. Après le lied du « Printemps » de Siegmund, que M. Kraus détaille avec beaucoup de charme, seule tuie étroite porte du fond s'ou\Te, ne montrant que de loin le renouveavi ; tandis que tout le décor reste inchangé, contrairement à ce que j'ai vu faire sur beaucoup de scènes. Quelle belle inspiration que ce « lied ». Je n'ai pu m'empêcher de constater en l'écoutant que cette musique, jadis de 1' « avenir », est bien actuellement du « présent » et même qu'elle n'est pas loin de devenir « classique ».
Le deuxième acta nous fait assister aux démêlés de Wotan et de sa femme Fricka. Cette querelle constitue une longuevir qui est reconnue par presque tous les admirateurs de Wagner, tandis que le troisième acte est considéré par beaucoup de musiciens comme le phis scénique et le plus humain de toute la tétralogie. La chevauchée, page musicale d'impression descriptive, n'est pas accompagnée ici de projections lumineuses et c'est tant mieux. On n'est jamais parvenu, ainsi, qu'à faire des effets de lanterne magique auxquels on devrait bien renoncer partout. Par contre, le panorama d'un ciel nuageux, changeant constamment, donne lieu aux plus beaux effets. Ce qui est superbe, c'est le chœur des huit Walkyries. Quelles voix et comme dans le décor sauvage elles lancent leur cri de guerre, parmi les rochers et les sapins, au milieu de l'orage Mais aussi il n'en saurait être autrement quand on se paye le luxe d'avoir M^^^c Bosetti comme première Walkyrie et, que les autres sont toutes des solistes. Brunehilde (Mii*' Walker, l'idéale Isolde) et Sieglinde (W^^ Fay,la touchante Donna Anna de Don Giovanni ),ont été parfaites dans la scène où cette dernière reçoit, des mains de la Walkyrie, les morceaux de l'épée de Siegmvuid, brisée dans son combat avec le dieu Hunding, morceaux qu'elle remettra plus tard à son fils Siegfried. Mais voici la scène émouvante entre toutes : Wotan accoiirt, et sa colère est menaçante. Il réclame la vierge guerrière, sa fille, que ses sœiu's cherchent à soustraire à son courroux. Elle a protégé au combat lo mortel Siegmimd et Wotan la condamne à perdre son caractère divin. Brunehilde en est attérée et sa doulevir, ses dramatiques supplications ont été pour M^'^ Walker l'occasion de déployer un talent immense. Quand elle demande enfin à son père d'être défendue par une barrière de feu, par Loge, pour qu'elle ne puisse être réveillée plus tard que par un héros, la colère de V/otan cède à l'admiration que lui inspire sa noble enfant. Il l'endort sur vm lit de mousse, la revêt de ses armes et à l'orchestre le feu crépite. Loge est là entourant la Walkyrie endormie à laquelle Wotan fait d;s adieux touchants. C'est r « Incantation du feu », une des pages les plus admirables de Wagner.
Après une joiu'née de repos, nous trouvons Siegfried et le Nieb^kmg Mime dans la forêt. Ce dernier ne parvient pas à reforger les tronçons du glnive et c'est le jevme homme lui-même qui finit par y réussir pendant qii'il chante gaiement à grand renfort du thème de l'épée, à l'orchestre. Mime le conduit alors à l'antre du géant Fafner, qui s'est changé en dragon pour mieux garder son butin. Le Niebelung astucieux espère bien que grâce à l'épée, Siegfried, ignorant tout, vaincra Fafner et que l'anneau sera à lui. Le dragon est ici, je dois le dire, fort bien représenté et le combat, très bien mis en scène, amène la victoir :■ de Siegfried. Ayant porté à ses lèvres le sang du monstre, qui a rejailli sur sa main, il comprend, s'empare de l'anneau et du haume et tue Mime. C'est ici que se ]ilace cette chnrninTite scène de l'oiseau de la forêt (M™' Bosetti) qui chante dans le feuillage et qui dit au héros de le suivr ■. Quel charme à l'orchestre pendant toute cotte scène et aussi ])endant la rêverie de Siegfried qui précède l'apparition do Fafner et où il évoque le souvenir de ses parents. Wotan, cependant, no veut pas que les destins s'accomplissent et au troisième acte, malgré ce que peut lui dire Erda, la déesse de la terre, qui dans une lumière confuse lui apparaît entre les rochers, il s'opposera à la marche triomphante
de Siegfried vers Brvinehilde. Ce rôle épisodique d'Erda est chanté par M°i« Schumann-Heink d'vme voix grave et splendide.
Siegfried arrive, toujours conduit par l'oiseau, et cette fois la lance de Wotan ne résiste pas à l'épée du jeune homiTie ; elle se brise au milieu d'éclairs fulgurants. Loge entoLu-e alors Siegfried, mais son cor sonne joyeux au milieu des flammes parmi lesquelles il disparaît, pour se retrouver enfin, quand Loge se sera retiré tout tremblant, devant la vierge endormie, qu'il éveille doucement. Brunehilde avec ravissement, salue la lumière du jour puis, se souvenant du passé, elle reconnaît en Siegfried le héros attendu. Alors commence le rayonnant duo d'amour qui termine cette journée. Il est d'ime inspii'ation débordante, alors qu'à l'orchestre tous les rappels de thèmes se font entendre avec une clarté parfaite. M^'^ Walker et le ténor Knote ont été là vaillants et magnifiqiies. De longs applaudissements éclatent, mais le rideavi, obstinément, reste fermé.
Le « Crépuscule des Dieux », qui est la dernière journée du Ring, est aussi la plus compliquée. Brmiehilde a donné à Siegfried son cheval grane et .ses armes. Elle désire que son héros, qui, de son côté, lui a remis 1' « anneau », en gage d3 sa foi, s'en aille vers la gloire, ce en quoi elle a tort ; car l'or est destiné à porter malheur à tous ceux qui le possèdent. Par vine de ces symphonies de transition que Wagner construit si bien, on stiit le voyage de Siegfried stu- le Rhin et on le retrouve svir les bords du fleuve, au palais des Gibichungen où Gimther est roi. Il règne là en compagnie de sa sœur Gutrune 3t de Hagen, le fils du Niebehmg Alberich, qui convoite l'anneau pour le rendre à son père. Gutrxme offre tin breuvage à Siegfried, qui dès lors oublie Brunehilde. Il demande la main de Gutrune et, en insensé, promet Brunehilde à Gimther. Cependant, sur son rocher, Brunehilde, au milieu des réminiscences de la chevauchée, voit arriver la Walkyrie Woltraute. M""^ Schumann-Heink y est superbe. Elle expose à sa sœur la détresse des Dieux, et au nom de Wotan, elle lui demande, pour prévenir de pkis grands malheurs, de rejeter l'anneau aux filles du Rhin. Briinehilde refuse, et bientôt Siegfried revenu, le lui arrache de force et le livre lui-même à Gunther, rôle que M. Brodersen remplit de son mieux. L'indignation de Brtmehilde est immense et, comme pétrifiée, elle assista aux noces de Siegfried avec Gutrune. Les chœurs ici, sont superbes comme voix et, comme toujours, admirables de vie intense.
Siegfried, s'étant égaré à la chasse, rencontre les filles du Rhin, qui cherchent en vain à le séduire. C'est là une des scènes les plus pittoresques de l'œuvre et elle est d'une grande fraîcheur musicale. Rejoint par ses compagnons, il leur raconte ses aventures passées et est finalement frappé traîtreusement par Hagen, furieux. Avant de mourir, il se souvient enfin de Brunehilde. C'est le moment de la marche funèbre, que Briuio Walter conduisit magistralement. Lentement les chasseurs remontent les rochers, portant le corps de Siegfried sur son bouclier, et le soleil ayant disparu, la lune éclaire tristement le cortège. Décor admirable qui disparaît bientôt dans les brouillards du Rhin pour nous reconduire avi palais où va se dérouler la scèn3 finale. Après que Gutrime a pleuré sur le corps de son époux ; que Hagen a tué Gunther ; que, par un dernier effort de Wotan, le bras de Siegfried s'est dressé menaçant, au moment où Hagen veut s'emparer de l'anneau, Brunehilde, tragiquement, s'avance. Dans un chant grandiose, où tous les thèmes reparaissent et où ]y[iie Walker a été surhumaine, elle repasse en revue toiite l'épopée. Elle reprend l'amieau, qu'elle considère comme étant son héritage, fait placer le corps d ■■. Siegfried sur un bûcher, y met le feu et s'y précipite à son tour. Le palais de Gunther s'embrase et le fleuve, débordant, amène les filles du Rhin, qui, après avoir entraîné Hagen dans l'abîme, reprennent l'anneau tant regretté, rebrillant bientôt du plus vif éclat. Mais, il est trop tard pour les Dieux. L'horizon s'embrase et, dans le lointain, la Walhalla s'écroule dans un immense incendie des cieux.
Je voulus alors aller présenter toxites mes félicitations à M. Bruno Walter. J'eus le plaisir de le faire en compagnie de M. Eugène d'Harcourt, qui, comme moi, avait suivi tout le cycle.
— Eh bien. Maître, resterez-vous à Munich à présent, lui demandai-je, tout le monde le désire ici?
— Je le voudrais beaucoup aussi.
Ce fut la réponse simple et tranquille de cet artiste superbe, q\ii peut avoir une quarantaine d'années et qui, un peu pâle seulement, paraissait à peine fatigué d'avoir conduit, sans défaillances, cette œiivre gigantesque.
La vie artistique à Munich. — A Rothenburg-sur-Thauber.
Les représentations wagnériennes qui vont rejarendre jusqu'à la mi-septembre ne constituent pas la seule attraction artistique de Munich. Une masse de choses attirent l'attention de l'artiste. D'abord, une visite des Salons de la Résidence est mie des choses captivantes que l'on puisse faire. Il y a, entr'autres une salle des fêtes, où se donnent les bals de la covir et où les rmrrs sont couverts de décorations remarquables en style pompéien. Puis il y a vin petit salon à pans coupés dont les glaces disposées en étages permettent l'exposition de fines potiches chinoises et japonaises. A côté, se trouve un cabinet où se voient d'exquises miniatures et, dans ces deux appartements, j'ai admire des lustres en ivoire sculpté, dont l'un est d'mi travail merveilleux.
Je suis allé aussi jeter un coup d'oeil sur le salon annuel de peinture, au « Palais de Verre ». Il est intéressant. Les œuvres exposée font preuve, en général, d'un culte fort grand du coloris, mais auquel ne correspond pas toujours une grande abondance d'idées. J'ai particulièrement remarqué une « Mer ensoleillée » de Hans Petersen. Il y a là des vagues qui ont des transparences et des jeux de lumière attrayants. Il y a aussi une « Paix du Soir » très réussie de Meinzolt. Un nuageécran, derrière lequel se couche le soleil, y produit d'étonnants rayons interceptés, éclairant un paysage baigné par un lac.
Puis, je suis allé aux concerts que Lôwe dirige à la Tonhalle, belle salle dans le fond de laquelle se trouve disposé un grand orgue dont les boiseries ont une couleur brunâtre curieuse. Lôwe y dirige un orchestre excellent, qui ne participe en rien aux exécutions théâtrales. J'y ai entendu la deuxième symphonie en ré, de Brahms, la symphonie héroïque de Beethoven, avec la marche funèbre, la symphonie inachevée de Schubert, dont le motif rêveur de la première partie me fait toujours regretter que Schvibert n'ait pu la terminer. J'ai aussi entendu le « Don Juan » de Strauss ainsi que son curieux « Thyl EulensjDiegel », à l'orchestration audacieuse. On fait au capelmeister Lôwe, après chaque concert, des ovations enthousiastes.
Il y a encore le Munich des brasseries bourdonnantes, mais j'avoue que j'aime beaucoup moins cet aspect de la vie munichoise. Je n'y trouve d'intéressant que les concerts militaires, qui m'ont fait constater une nouvelle fois comment ces corps de musique savent se transformer en « symphonies » fort appréciables.
Une exposition intéressante (Bayrische Gewerbescha}i) est actuellement ouverte prés dt la statue colossale de la « Bavaria ». Ou peut y voir des ameublements absolument artistiques. La Bavière, a d'aillem-s montré, lors de notre denière exposition de Bruxelles co qu'elle sait faire dans cette branche de l'industrie artistique et à nouveau j'ai pu remarquer comment les ouvriers industriels d'ici savent associer l'art au confort pratique.
J'ai déjà eu l'occasion de vous dire qu'il y a à Mmiich des rues entières composées de monuments. On y rencontre aussi, en fort grand nombre, des statues d'hommes célèbres. J'ai été très heureux de voir figurer parmi elles celle du chevalier Clu-istian Gluck, mais bien plus heureux encore d'j' découvrir notre Orlando di Lasso, dans lo square de la Promenadeplatz. Il fit, en effet, une partie de sa carrière à Munich et j'ai constaté avec bonheur qu'on ne l'a pas oublié. Son buste figure d'ailleurs aussi parmi les célébrités de la Bavaria. On m'a même dit qu'il était enterré à Munich. J'ai cru trouver son tombeau à la Michaels-Kirche, mais je n'y ai vu que le monument d'Eugène de Beauharnais par Thorwaldsen. Il est représenté en héros grec et entouré de figures allégoriques, formant un ensemble qui ne manque pas d'harmonie.
Vous pensez bien que les splendeurs des pinacothèques m'ont attiré aussi. A la nouvelle, j'ai pu me rendre un compte exact de l'école de Mvmich tout entière, et à l'ancienne, l'admirable collection d'une centaine de Kubens m'a fasciné, me faisant regretter qu'à Anvers, lo Kubens profane soit si imparfaitement représenté. Je ne pouvais me lasser d'admirer cette miraculeuse guirlande de fleurs et de fruits portée par sept petits amours...
Mais, je m'arrête. Après de telles jouissances artistiques, après de telles fêtes de l'esprit, le repos me tentait. Je l'ai trouvé ici, dans cette si curieuse jjctite ville de Rothenburg, sur la Tauber. C'est, au point de vue ancien, ce que j'ai vu de plus intéressant jusqu'à présent. Le Nurnberg de jadis est écrasé par sa ville moderne ; Hildesheim, près de Cassel, est très pittoresque, malgré que les constructions nou-
velles y aient fait déjà leiir apparition ; Rothenbiirg est complet. De la place, où se trouve l'hôtel de ville, édifice renaissance qui offre cependant des parties gothiques on aperçoit très bien les deux magnifiques tours de l'église St-Jacques. Ici le style gothique est absolument pur. C'est une belle église à deux chœurs, chose assez rare. Dans Vun, sous lequel passe i.me ruelle, on a installé l'orgue. Dans l'autre se trouve un beau maître-autel avec des saints et un très beau christ en bois. En dessovis, il y a un tableau de Wolgemut, le maître d'Albrecht Diirer et le fondateur de l'école de Niu-nberg. L'œuvre fait songer à l'école des Van Eyck. Il paraît d'ailleurs queWolgemut eut connaissance des procédés à l'huile de Jean de Bruges. Il n'a eu qu'un tort ici, c'est de mettre des limettes à saint Pierre, qui, en admettant qu'elles eussent existé de son temps, n'en avait certes pas besoin pour être pénétré des lumières de la foi.
Près de l'église St-Jacques se trouve celle des Franciscains. Le sacnstam qui me la montrait, en compagnie d'un touriste en qui j'avais reconnu Siegfried Wagner, s'arrêta devant un bas-relief représentant un guerrier, et dit :
— Ici fut enterré, au début du quinzième siècle, le capitaine Peter Kreglinger... Je compris aussitôt que Rothenburg est le berceau de la famille Kreglinger si estimée chez nous. D'ailleurs, on me montra les armes de la famille, attachées à l'une des voûtes de l'église St-Jacques.
J'ai visité aussi l'hôtel de ville. On y voit surtout une salle des fêtes avec scène où l'on joue chaque année en grande pompe, une pièce intitulée « Der Meistertrunk » qui a trait à l'un des plus tragiques épisodes de l'histoire de la ville : pendant la guerre de trente ans, le général de Tilly assiégeait Rothenburg, qui s'était déclaré favorable aux Suédois, et le pillage avait commencé malgré mie héroïque défense des habitants. On eut alors l'idée de recevoir Tilly à l'hôtel de ville où on lui offrit un grand hanap de vin. Le général, de bonne humeur, déclara alors que si quelqu'un vidait le hanap d'un trait — il contenait trois litres de vin — la ville serait épargnée. Très civiquement le bom-gmestre Nusch tenta l'aventure et réussit ! Le bocal en cristal, superbement travaillé, est conservé au petit musée local (Orts museurn). L'hôtel-de-ville n'en a qu'une copie. Un maître verrier, Adam Hôrber, mort il n'y a pas longtemps, arrangea l'histoire, pour la scène, en quatre actes, et depuis ce temps son œuvre est exécutée avec enthousiasme. La maison du bourgmestre Nusch existe toujours. Elle porte une inscription. Beaucoup de maisons en ont ici, relatant en quelques mots les événements marquants qui s'y sont passés.
Heureuse petite ville, qui à son amom- du passé, joint le culte des fleurs ! Il y a un vrai charme à parcourir ses rues et ses ruelles dont toutes les maisons sont abondamment fleuries ; à voir ses enseignes artistiques, ses beaux portiques, ses fontaines élégantes et ses vieilles portes. Il y en a de vraiment curieuses, entr' autres la « Spital- Tor » et encore la « Cobolzeller-tor ». C'est surtout en sortant de la ville, dont les murailles sont parfaitement conservées, que, de la vallée légèrement accidentée qui l'environne, on a une suggestive vue d'ensemble : la grande tour de l'hôtel-de-ville et celles de St-Jacques, se détachent merveilleusement sur ce panorama rougeâtre, d'où émergent encore quantité d'autres tours ; la Tauber, qui serpente longuement, arrose la vallée de ses eaux tranquilles et il y a là un tableau d'une infinie tranquillité. . ,
En me promenant ainsi au hasard, cherchant en vain une maison qm détonnerait dans cet ensemble, qui vous transporte en plein moyen-âge, je me suis arrêté devant la boutique d'un maître savetier. En véritable émule d'Hans Sachs, il a fait peindre au-dessus de sa porte les vers suivants, qui font preuve d'une douce philosophie :
Im Hause meiner Vàter, Klopf ich alhier das Leder, Und mâche meinen Reim dazù, Und sorge nicht, wer 's nach mir thù.
Peu à peu, le soù- tombait rendant plus intime l'atmosphère de la petite ville. De-ci de-là, des fenêtres s'éclairèrent et longtemps encore je parcourus les ruelles et les places. Magiquement, une autre lumière se mêle à celle incertaine des habitations. C'était l'électricité — Rothenburg n'a jamais connu le gaz — transformant tout à coup Iss alentours en un immense décor de théâtre, avec des coins sombres s' opposant à da plus vastes étendues de clarté. De rares passants circulaient encore, prenant au loin l'aspect d'ombres mystérieuses. • - j i
Je repris ma promenade au milieu de cette paix profonde, si éloignée de ia vie moderne. Et, qui sait, je rencontrerai peut-être le veilleur de nuit des Maîtres Chanteurs.
Paysages d^automne.
La valée de la Semois. — Sedan. — Bazeilles. — A Reims. — Cathédrales. — Quelques tableaux de Corot. — Compiègne et Pierrefonds.
Si la vallée de la Meuse offre vers Charle\'ille des sites attrayants, les bords de la Semois sont peut-être plus pittoresques et plus sinueux encore. Les Ardennes sont charmantes de ce côté. C'est de la nature intime et les ors de rautomne y complètent en ce moment le décor. Le paysage de Bohan est particulièrement prenant et des hauteurs qui dominent le village, les méandres de la Semois apparaissent ravissants dans le calme des soirs. Le défilé de Petit-Faijs, avec, dans les sous-bois, les murmures d"un ruisseau jaseur, est fort agréable, encore Cjue légèrement atteint par la voie du tramway, qm bientôt viendra ici de Gedinne. Mais le point le plus pittoresque du site, le détour de la Roche aux Vipères, a heureusement été sauvegardé. Vresse est un charmant village et Aile, avec son pont un peu grandiose sur la rivière, forme dans la vallée un centre parfait. De séduisantes collines entoiu-ent cette dernière localité et des hautexu-s de Rochehaut on domine fort bien ce reposant ensemble.
C'est par ces routes boisées et ensoleillées que je me suis dirigé vers Sedan, im peu anxieux d'y voir svirgir les souvenirs de la guerre. A l'entrée de la ville aux rues étroites, je trouve d'abord un moniunent en ciment, représentant vm chêne brisé, sur lequel on peut lire : « A nos frères, 1870 ». Pkis loin, apercevant un tramway, sur lequel se détachait le nom de Bazeilles, je me suis dirigé vers la plaine tristement célèbre. Voici le cimetière du village où s'élève l'ossuaire. C'est un couloir qu'iui vitrail jaunâtre éclaire, au fond, d'une lumière opaline. Puis, soudain, à droite et gauche des squelettes français et bavarois apparaissent, couchés avec ordre. Des restants de chevelures et d'vmiformes émergent de ce fouillis macabre qui est partagé en travées : cinq potu- les Allemands, cinq pour les Français. On montre le tibia d'une cantinière française au bout duquel est resté un soulier. Son tonnelet est à la maison de la dernière cartouche. Cette maison est tout C3 qui reste du vieux Bazeilles. Elle a été transformée en Musée, en l'état où l'a laissé la mitraille et parmi les souvenirs funèbres se détache vivement le casque d'un hussard de la mort, au crâne grimaçant. Du toit de l'ossuaire, qui est une plate-forme dominée par une petite pyramide, et, tandis que voltigent les feuilles jaunies, j'aperçois toute la plaine masquée par les hauteurs d'où la formidable artillerie allemande menaçait la ville. Voilà, à gauche, .sur la Meuse, le pont dxi chemin de fer par où les Bavarois ont contourné Bazeilles; puis, de-ci de-là, dans les champs, se voit une tombe isolée. C'est donc à tout cela que doivent servir les énergies humaines! C'est ainsi que doit être fauchée la jeunesse de tant d'hommes qui souriaient aux illusions de la vie? Mais, là-bas, en Orient, on rêve en ce moment à de nouveaux massacres, à d'autres charniers humains...
Dans le ciel bleu pâle et sans nuages, se dessine la merveilleuse cathédrale gothique de Reims. C'est de la coiu* de l'ancien évêclié que l'on a la plus belle vue d'ensemble de cette dentelle aérienne. Les vieilles pierres ne sauraient être plus évocatrices. Celles-ci racontent les beaux sacres des Rois de France, comme celles de l'église St-Remi racontent ici même le baptême de Clovis. Malheureusement je n'ai pu encore admirer, dans leur ensemble, les tours exquises de cette gracieuse cathédrale, à cause des restavu-ations. Disons cependant que ce sera po.ssible dans trois ou quatre ans. Il faudra, paraît-il, trente-cinq années, avant que les échafaudages n'aient fait le tour de l'édifice pour les besoins d'un constant entretien. Or, bientôt on sera revenu au point de départ, et avant de recommencer, on abandonnera pendant un petit temps l'église tout entière à l'admiration des visiteurs.
L'ancien évêché, qui jadis était aussi résidence royale, a une grande salle et une chapelle où se voient de fort belles tapisseries de Beauvais. Il y a aussi quelques
appartements où le gouvernement installera sous peu un « Musée rétrospectif de la Champagne ». Le Musée de peintm'c do Reims, à Thôtel de ville, est assez mal installé. La kimière y est défectueuse. La collection, qui va d'ailleurs être transférée à l'ancien séminaire, comprend une belle série de Corot, provenant de legs. La palette de ce peintre, à la fois vague et raffiné, est intéressante. N'a-t-il pas dit de lui-même : « Pour bien entrer dans mes paysages, il faut avoir au moins la patience de laisser le brouillard se lever; on n'y pénètre que peu à peu, et quand on y est, l'on doit s'y plaire. » Et de fait ses brouillards du matin, sont d'mie exquise transparence. Il y a de lui, au Musée de Reims, deux vues agréables de Mantes « la Jolie », mais je donne la préférence à son :« Coup de vent », qui, le long d'un chemin creux, secoue des arbres; ceux-ci, dès lors, sous le pinceau de Corot, deviennent fantastiques.
Dans cette partie de la France, les cathédrales abondent. J'ai revu, en passant celle de Soissons, qui n'a qu'ime seule tour et dont la façade n'est guère remarquable, mais elle a im transept charmant, à trois nefs, où l'on peut se croire dans un autre temple, ayant aussi son chœur et son maître-autel. Il y a cependant une belle façade d'église à Soissons : C'est le portail de St-Jean des Vignes, ruines superbes d'une ancienne abbaye ; tours et portique intéressants d'une église disparue qui, jadis, était entourée de vignobles.
A Compiègne, il n'y a pas d'églises remarquables, mais il y a un château commencé par Louis XV et construit à la lisière d'ime immense forêt. Ce château, où Nicolas II et l'impératrice de Russie logèrent en 1901, au début de l'alliance francorusse, n'est pas remarquable comme construction, mais il a tm parc, fort beau, offrant sur la forêt, dans la direction des Beaux-Monts, une échappée suggestive de plus de six kilomètres de longueur.
La visite du château est captivante au possible. Au point de vue du style empira' il y a là des merveilles. En sam-ait-il être autrement dans la demeure de prédilection des deux empereurs français? Puis, au point de vue belge, il faut rappeler que c'est ici dans la chapelle que Léopold I^^r épousa la princesse Louise d'Orléans et que Louis -Philippe donna, poiir la circonstance, une fête dans le petit théâtre du château, qui jadis fut aménagé dans l'ancienne salle du jeu de paume. Il est charmant, ce petit théâtre, dont la scène présente encore un décor champêtre, mais il y a aussi le « grand », construit par Napoléon III. La construction de ce dernier fut interrompue par la guerre. Les décorations, à l'intérievir, sont inachevées et on n'y a jamais fait que des distributions de prix.
C'est au château de Compiègne que les candidats au prix de Rome pour la musique viennent se mettre en loge. On lem- y offre de bonnes chambres et dans une petite boîte vitrée de la porte on met à levu- disposition la clef de leur prison éphémère. Si en raison d'une circonstance spéciale ils renoncent à l'épreuve, ils n'ont qu'à briser la vitre et à prendre la clef des champs.
Quant au château en lui-même, j'ai dit déjà qu'il contenait des merveilles du premier et du second empires. Je ne saurais même, en résumant, passer en revue un musée aussi attrayant. Je vais essayer, tout au plus, de citer quelques particularités. Il y a des vases de Sé\'res de la plus grande beauté et de nuances rares, et des pendules inestimables avec garnitiu-es complètes et appliques de cheminée. Plusieurs de ces pendules ont des cadrans en forme de sphères tournantes, alors que les aigmlles restent immobiles. Il y a d'exquises grisailles de Sauvage décorant les appartements, des plafonds fort appréciables de Girodet-Trioson, xme série de tableaux de Coypel représentant les aventures de Don Qiùchotte, et les toiles amusantes de Lancret racontant les contes galants que Lafontaine fit semblant de détruire, vers la fin de sa vie. Les tapisseries de Beauvais ne se comptent pas et le cabinet de toilette de Marie-Louise, avec la baignoire cachée sous des coussins, est inconcevable de luxe. Il y a un salon de musique, avec épinette ancienne et piano à queue du temps. On y voit aussi une adorable petite harpe qu'Erard fit pour le roi de Rome, et près de laquelle figure celle de sa mère — notez que celle de l'impératrice JoséiDhine est à la Malmaison. Le cabinet de travail de Napoléon 1^^, qui est en même temps la bibliothèque, attire l'attention, car il a été reproduit au théâtre, lors de la création de « Madame Sans-Gêne ». Dans une salle à manger figiire la table de campagne du grand empereur et l'on montre aussi son jeu d'échecs, dont les pièces sont en corail et en lave du Vésuve. Il s'en est peut-être servi, quand il n'avait pas d'autres batailles à livrer.
La forêt de Compiègne est agréable à parcotirir. En partant, on me dit qu'on allait coiirre le cerf et que je pourrais bien rencontrer la chasse. Je suis allé d'abord jusqu'à la lisière sud, à Champlieu, village à peu près disparu, mais où l'on a remis à jour un amphithéâtre roniain dont quelques gradins sont bien conservés. Il y a aussi des vestiges de bains et les restes d'un temple que l'on suppose avoir été dédié à Neptune à cause des nombrevix dauphins qui figurent sur les débris. Vers l'Est, on aboutit à Pierrefonds. De ce côté on rencontre des chênes énormes, voisinant avec des hêtres et des charmes. Il y a aussi, en forêt, des petits villages charmants : Vaudrampont, Vieux-Moulin et svirtout St-Jean-aux-Bois, presque entièrement construit dans les r\iines d'une vieille abbaye. Voici les étangs de St-Pierre, couverts de feuilles mortes et un chalet de l'impératrice Eugénie, plein de souvenirs, où jadis elle donnait ses rendez-vous de chasse.
Puis, brusqiiement, au détour de la route, voilà le château de Pierrefonds, imposant sa masse énorme au fond du paysage. Il donne bien l'idée de la force féodale Ses tours en forme de poi\Tières sont bien conservées, trop bien, peut-être. Ces ruines, restaurées par Violet-Leduc sur l'ordre de Napoléon III, sont trop piu-es, trop nettes. Dans la cour intérieiire, où se trouve l'entrée de la chapelle, il y a de curieuses sculptin"es dans une galerie couverte et devant l'entrée du perron on remarque la statue moderne en bronze de Louis d'Orléans, fondateiu- du château. A Fintérieur je me suis cru un instant transporté à Blois : les plafonds en poutrelles, les cheminées aux grands trumeaux, la cordelière d'Anne de Bretagne et le porc -épie de Louis XII remplissent le décor. Louis d'Orléans était d'ailleurs le grand-père de Louis XII. Mais Napoléon III ne s'est pas oublié dans cette restauration. Il a fait intervenir l'abeille d'or impériale et daiis la salle des preux, sur la cheminée, il a fait figLu-er l'impératrice, entourée de ses dames d'honneur.
Il n'y a plus de meubles dans le château.
On fait voir les mâchicoulis par où les assiégés faisaient pleuvoir sur l'ennemi de l'huile bouillante et de la poix enflammée.
En faisant le tour de l'édifice, par le chemin de ronde, de furieux aboiements m'arrivèrent, puis, tout aussitôt, des cris retentirent. C'était l'hallali. Ces sonorités romantiques me parvim-ent des lointains sous-bois, du côté de St-Jean. Le cerf expirait là-bas, tandis que le soleil, au déclin, envoyait ses derniers raj-ons rosés sur les ors éteints de la forêt.
La vie à Berlin.
Au Musée. — Le Mausolée de Charlottenbourg. — Guillaume II à l'Opéra. — « Der Rosenkavalier » de Richard Strauss. — Noël mystique.
Du haut de la colonne de la Victoire, construite en granit, en grès et en bronze au-dessus des canons danois, autrichiens et français pris sur l'ennemi, canons que l'on a spécialement dorés pour cela et qui sont encastrés dans cette colonne formidable, en voit se dérouler à ses pieds une belle partie de Berlin. Dans le bas, il y a le Palais du Reichstag, avec, sur une immense élévation de granit rouge, le monument de Bismarck, tandis que, de l'autre côté de la colonne, on aperçoit Molfke tout entouré de marbre blanc. L'allée do la Victoire (Siegesallee) étale là les nombreux monuments des Hohenzollern et dans le lointain s'estompent les mafsifs du Tiergarten qui, en ce moment, ne forment qu'un immense fouillis de branches dénudées. Si, passant alors sous la porte de Brandebourg, surmontée d'un quadrige romain, on remonte les Tilleuls (Unter den Linden), on va jusqu'au Lustgarten, où inie masse d'autres monuments s'offrontà lavue ; on a l'impression d'être dans une ville énorme. On se rend cependant compte aussi que la pensée dominante de cet ensemble fut l'idée de frapper l'imagination par l'évocation d'une force fièro mais trop massive. Il y a là, au bord de la Sprée, le Dôme, imposante construction moderne, dans le
style très svirchargé de la renaissance italienne, des musées, l'Université, le Eurg royal, le palais du kronprinz, l'Opéra et d'autres édifices encore qui apparaissent dans l'éloignement. A droite du Biu-g, il y a le monument dédié à Guillaume I. Icil'impression de force est écrasante. L'empereur apparaît, conduit par la Paix et entouré de lions défendant des trophées hérissés de piques et de baïonnettes, tandis que des arcades monumentales en demi-cercle entourent l'œuvre principale qui est de Begas. Le pont du château complète le tableau. Il est orné de sculptures en marbre blanc qui toutes rappellent au jeune homme la vie guerrière. Puis, voici la garde qui monte, défilant avec la précision que l'on sait et prenant parfois le pas de parade. Elle passe entre deux rangs de curieux au son de ses fifres aigus.
Parmi tous les monuments que je viens de citer, il y en a un à l'entrée des Tilleuls qui est très élégant : c'est la statue du grand Frédéric, par Rauch. Le roi est représenté à cheval, portant sa canne de bataille et il est entom-é, sur des bas-reliefs, de tous les personnages marquants de son règne. Ce monarque figiu-e aussi au musée national dans les deux tableaux si comius de Menzel. Il y est représenté à Sans-Souci, d'abord à table avec ses familiers, parmi lesquels Voltaire, et il y figure encore, jouant un concerto de flûte. Emmanuel Bach l'accompagne au piano, soutenu par un quatuor d'instruments à cordes tandis qu'mi auditoire choisi écoute avec attention. Adolf Menzel fut un peintre de talent qui attira sur lui l'attention pendant presque tout le dix-neuvième siècle. Il s'essaya dans tous les genres et passa du tableau d'intérieur au plein air. Témoin son aigle attaquant orne colombe en plein ciel. Tout ce musée est d'ailleiu-s surtout consacré aux artistes allemands du siècle passé. Quelques Belges y sont représentés cependant, entre autres Gallait et Constantin Meunier.
Les tableaux anciens se trouvent actuellement au « Kaiser Friedrich Musetun ». Cette galerie est très importante et l'on peut dire que toutes les écoles y sont à peu près convenablement représentées. La grande ctu-iosité qu'on y voit au point de vue flamand, ce sont les six panneaux du fameux polyptyque de l'Agneau, des frères Hubert et Jean Van Eyck. Quel dommage que cette œuvre unique soit dispersée. La partie centrale est restée à Gand, à St-Bavon, les volets d'Adam et Eve sont au musée de Bruxelles et six paimeaux sont ici, où ils ont été complétés par une copie de Van Coxie. Mais, de cette copie deux panneaux, la Vierge et St-Jean-Baptiste sont allés à Munich, et Berlin en a d'autres copies. On a eu ici l'idée de scier par le milieu les six panneaux originaux qu'on possède, de manière à en bien montrer les volets extérieurs. Il est à craindre que jamais plus on ne reverra l'œuvre complète. Mais Gand en a hevireusement une des plus belles parties, si pas la plus belle : le panneau de la Vierge, dont le manteau bleu et la coiironne de joyaux constituent de chatoyantes merveilles.
Parmi les œuvres italiennes, j'ai remarqué tme charmante série de tableaux religieux de Boticelli, réunissant tout ce que la finesse et la gracilité du pinceau florentin peuvent avoir d'exquis.
A Charlottenboiu-g, qui depuis longtemps déjà est réuni à la ville, je suis allé voir le mausolée de la reine Louise, à qui Napoléon I fit subir tant d'humiliations. Elle repose aux côtés de son époux Frédéric-Guillaume III. Ces deux marbres de Rauck rappellent la distinction de Canova, celui de la reine siu-tout. Devant eux se voient les monuments couchés, comme les précédents, de l'empercLu- Guillaume I et de sa femme l'impératrice Augusta, que Encke a essayé de faire cadrer avec les autres. Cet artistique ensemble est complété par des candélabres d'un travail très fin. Des verrières mauves et jamies amènent à l'intérieur vine lumière im peu semblable à celle qui éclaire le tombeau de Napoléon, mais la différence de proportions des deux monuments ne permet absolument pas de pousser plus loin cette comparaison.
Vous pensez bien que je suis allé à l'Opéra dont la salle rouge et blanche na'a séduit par son élégance et sa fraîcheur. La loge impériale, très vaste et très éclairée, occupe à l'Amphithéâtre le fond de la salle. Celle-ci se remplit peu à peu. Les messieiirs sont presque tous en tenue de soirée, tandis que l'élégance féminine est peutêtre moins générale. Tout à coup, Guillaume II fait une entrée rapide et énergique, en petite tenue de général. Il est accompagné de quelques officiers. Tout le monde a les regards tournés vers lui, mais aucune acclamation ne retentit. Un sourire bref du « kaiser » ; im geste rapide invitant le public à s'asseoir et l'obsciirité se fait profonde. La longue pédale continue du prélude de 1' « Or du Rhin » se fait entendre,
les vagues du Vieux fleuve s'annoncent doucement et le rideau s'ouvre svir un décor que je n'ai pas admiré. Combien cekii que j'ai vu à Munich, l'été dernier, est supérieur ! Celui-ci donne l'impression d'iui paysage rocheux profondément encaissé mais où le miroitement des flots manque et l'on est étonné d'y voir nager des ondines. La représentation, dirigée par le Kapellmeister Blech, a été bonne certainement ; cependant elle ne m'a pas fait oublier le Prinzregenten théâtre de Munich. L'orchestre fut parfait, mais parmi les interprètes je n'ai remarqué que la voix du ténor Kirsclîhoff qui s'acquitte du rôle de Loge avec beaucoup de clarté.
Le lendemain j'ai eu l'occasion d'assister à une représentation du « Rosenkavalier », la comédie musicale en trois actes que Richard Strauss écrivit sur ira poème de Hugo von Hofmannsthal. J'ai essayé, avec la plus grande attention, de sui-srre cette œu\Te absolument curieuse, mais qui à première audition plonge parfois le musicien lui-même dans de véritables étonnements. Cela se passe à Vienne, au début du règne de Marie-Thérèse, et l'histoire est difficile à conter. En résumé, il s'agit d'iin toiit jeune homme de haute naissance, Octavian, qu'on appelle « Quinquin »; Il est l'amant de la maréchale princesse Werdenberg dont le mari passe son temps à la chasse.
Un cousin de la maréchale, le baron Ochs auf Lerchenau, fait irruption chez elle, venant déranger le plus galant des entretiens. Déjà siir le retour, le baron a décidé d'épouser une adorable jeune fille, Sophie von Fanninal, et il vient l'annoncer. La maréchale lui présente '■<■ Quinquin » comme xme sorte de « Chandelier » à la Musset et le baron veut s'en servir pour l'offre préalable, à sa Dulcinée, de la Rose d'argent, usage qui existait alors. Il arrive que le baron Ochs, blessé en duel par « Quinquin », se couvre de ridiciole ; qu'ainsi « Der Rosenkavalier » épouse Sophie et que la maréchale, arrivée à la limite de la jeunesse, perd son dernier amour. Mais îl y a là des péripéties qui ne se racontent pas ; des scènes burlesques se succédant brusquement comme dans une vraie lanterne magique et qui font que l'œuvre de Strauss passe du genre sentimental au vaudeville en passant par l'opérette viennoise.
Au premier acte, lorsque Octavian, en vrai Chérubin (le rôl? e-st d'ailleurs en travesti), est aux pieds de la maréchale, on dirait un moment qu'il va roucouler à la Mozart ; et de fait il y a beaucoup de mélodie dans cette scène amoureusement ensolleillée. Mais après, lorsque l'action se complique d'une foule de personnages plus intrigants les uns que les autres, Strauss fait du « Thyl Eulenspiegel » à l'extrême et sans modulation, par simple coup de timbale ou de grosse-caisse, change de ton à chaque incident. Il écrit des danses à côté de véritables tempêtes orchestrales. On dirait que, pour lui, les harmonies logiquement altérées ne sont plus que des accords parfaits et qu'il n'est satisfait qu'à force d'altérations des bases mêmes de de toute technique. Il y a là, vers la fin du dernier acte, un trio pour voix do soprano (Octavian-mczzo Giorano; la Maréchale-soprano et Sophie-sopxano élevé), qiii est écrit à des hautevirs invraisemblables et qui, accompagné d'incroyables traits de cor, est d'une difficulté inouïe. Strauss, rappelé (il dirige lui-même son œuvre), félicite ses interprètes : M™*" Artôt de Padilla (Rosenkavalier), Denera (la Maréchale) et Dux (Sophie) ,t il y avait de quoi !
Quel avenir est réservé à l'œuvre de Strauss, qu'on a déjà appelé un « fou de génie». Il est difficile de le dire. Mais l'éblouissante virtuosité symphoiiique, qui lui n fait écrire dans « Salomé » la superbe danse des sept voiles, lui nuira peut-être .11 en abuse, il veut tout décrire et l'essence même de l'art musical ne le permet pas.
Au « Deutsches Opernhaus », qui est le nouvel Opéra allemand, j'ai v\i « Obéron ». L'opéra romantique de Wcber forme avec rœu\Te de Strauss un contraste énorme et la barcaroUo des Elfes vous berce bien agréablement. Ce théâtre est fort grand, mais la troupe n'est pas à la hauteur de celle de l'Opéra. Cependant les décors sont beaux et le ballet fait merveille.
Les œuvres de Weber furent jadis montées à Paris en les accommodant im peu au genre français. On appela« Freyschôtz », « Robin des Bois » et, un jour que quelqu'un demandait le nom de l'auteur d' « Obéron », on lui dit :
— Vous ne savez donc pas, mais c'est de Freyschôtz, mon cher.
Le soir du Réveillon, tous les théâtres font relâche à Berlin et il en est, paraît-il, ainsi dans toute l'Allemagne. Mais le lendemain et le surlendemain on s'écrase aux représentations. On s'écrase aussi dans les magasins dont les éclairages sont merveilleux. On s'écrase dans l'interminable Friedrichstrasse et l'on s'écrase enfin dans les cafés dont le luxe est grand et le confort absolument agréable.
Il devait cependant se donner un concert à la Domkirche pendant la soirée du Réveillon. Il fut remis au second jovir do Noël. J'y suis allé. Comme je gravissais les degrés du temple, le canon tonna tout à coup dans le Lustgarten, attirant la foule. Un enfant venait de naître au quatrième fils de l'emperevu-, le princa August-Wilhelm qui a épousé la princasse Alexandra- Victoria de Schleswig-Holstein. C'est un fils, leur premier héritier.
La foule s'engouffra alors dans le Dôme, remplissant une rotonde énorme qui est la partie la plus vaste de cet immense vaisseau. Aux larges sonorités de l'orgue se mêlèrent bientôt des chœurs et des solistes. Dos morceaux « a capella « furent chantés, entr'autres un « Angélus ad pastores ait » de notre Orlando Lasso, dont les harmonies pures ressortirent avec ui\'^ justesse parfaite. On termina par le « Heilige Nacht » de Gustave Reichaerdt, œuvre à mélodie d'une grande noblesse et qui, exécutée dans ce milieu recueilli, me remua profondément :
Heilige Nacht, Nach der unendlichen Liebe.
La foule s'écoula lentement et je restai sous l'impression d'un beau Noël mystique.
Vers Londres.
Calais et sa station de sous-marins. — A Douvres. — Le Cathédrale
de Cantorbéry.
Je vais à Londres pour avoii- xme idée de la « Season » et je m'y rends tout à mon aise sans soucis aucuns de « business » quelconques. J'ai passé par Calais, traversant la Flandre française aux paysages richement flamands, mais parfois aussi bien marécageux, sxirtout du côté de St-Omer. A Calais, j'ai vu la récente station de sous-marins qui comporte réglementairement trois unités. Parmi elles le « Pluviôse » qui, il y a quelques années à peine, a été coupé en deux par la malle de Douvres et qui vient d'être remis à flot. Etranges petits bateaux fusiformes, ces sous-marins, destinés à jouer en temps de guerre un rôle capital, mais qui, en attendant, ont déjà fait bien des victimes....
On fêtait Jeanne d'Arc le joiu- où j'étais à Calais,et cette ville, qui a joué un rôle considérable dans la guerre de Cent Ans, peut bien, à la vérité, se souvenir d'elle. C'était à l'église Notre-Dame, dont la flèche normande est absolument disgracieuse. De nombreux enfants chantaient des cantiques et dans le temple pavoisé se pressait une aflfluence énorme.
Par une belle après-midi, j'ai passé le détroit. A peine ai-je eu le temps de perdre de vue la côte de France que le château de Douvres m'apparût dans le lointain. On ne s'arrête guère à Douvres, mais moi, qui aime à m'attarder en route et à visiter les localités que les touristes pressés dédaignent, j'ai gravi la colline du château, qui est d'origine romaine et normande, et j'y ai admiré un beau panorama maritime. Ce panorama est pkis grandiose encore si l'on se donne la peine de monter la hauteur située de l'autre côté de la ville et qui conduit à la falaise de Shakespeare (Shakespeare Cliff). Le spectacle de l'immensité des flots m'émeut toujom-s, même par mie mer tranquille. Le temps était absolument serein, mais il me fut impossible de distinguer les côtes de France, que l'on aperçoit, paraît-il, souvent de ce sommet.
Poursuivant tranquillement ma route, je me suis rendu à Cantorbéry et je conserverai de ma visite un durable souvenir. J'ai pu y apprécier tout le charme de la petite hôtellsrie anglaise, si pleine de confort et d'intimité. L'Anglais retrouve en somme son « home » dans le salon de l'hôtel, qui est meublé de sévères bahuts et où im feu pétillant flambe toujours dans l'âtre.
Cantorbéry, localité toute mignonne, est en quelque sorte la « Rome anglaise ». Sa cathédrale est célèbre et, de fait, ell° est merveilleuse. Elle est en majeure partie gothique et la grande tour centrale qui domine tout le pays est d'une suprême élégance. Elle ne se termine pas en flèche. C'est un bloc carré, très élancé, au sommet duquel se voient quatre clochetons. La seconde tour, moins élevée, est moderne.
L'intérieur du temple est un rêve de légèretf^. C'est immense et pourtant tout y charme. Je ne sais à quelle cathédrale je dois comparer cette église admirable, mais les lignes de la nef sont si fines, les arcades si gracieuses qu'on est émerveillé de voir à ce point le grandiose s'allier au détail.
Quand je suis arrivé, de belles sonorités d'orgue, accompagnant lui chant mj^stérieusement religieux, m'arrivèrent du chœur, qui, vu de l'entrée, apparaît presque entièrement fermé. On est surpris, en y pénétrant, d'apercevoir brusquement des colonnes romanes imposantes, qvii contrastent étrangement avec les multiples lignes gothiques de la nef. Tous les jours, en semame, on célèbre là deux services religieux et le dimanche, il y en a cinq. Il en est ainsi depuis le milieu du dix-septième siècle, paraît-il, sans qu'im se\il manquement se soit produit. La crypte, fort grande, faisait partie de l'ancienne église normande et les descendants des anciens réfugiés protestants de France et de Hollande — les Huguenots, si vous voulez — vont y assister à des offices qui se célèbrent spécialement à letu* intention.
Ce fut saint Augustin, qui, vers la fin du sixième siècle, fut ici le premier archevêque et l'on prétend montrer son trône dans la chapelle de l'abside. Les ruines de son couvent se visitent encore, plus loin, vers la campagne, mais elles sont presque devenues informes.
Un des grands événements qui se passèrent à la cathédrale de Cantorbéry, ce fut le meutre de l'archevêque Thomas Becket pai quatre barons, qui le frappèrent siul'ordre de Henri IL Ce roi, lié cependant à Thomas Becket par une longue amitié, ne sut lui pardonner de ne pas admettre la juridiction temporelle à laquelle il voulait soumettre le clergé. Le 29 décembre 1170, Becket, venant du cloître, encore bien conservé aujourd'hui, entra dans l'église et tomba sous les coups des meiu'triers, près de la chapelle St-Benoit. Heiu-i II ne manqua pas de demander à Rome la remise de son péché et s'en alla, par delà la mer jusqu'à Avranches, faire amende honorable à la porte do la cathédrale de cette ville. Cet édifice s'est écroulé depuis, mais j'ai vu, il n'y a pas bien longremps, à l'emplacement qu'il a occupé, sur un reste de colonne, vuie inscription relatant ce fait; simple geste d'un roi, à qui il n'en coûta pas davantage povu* avoir trahi l'amitié d'une façon aussi perfide. C'est de cette place aussi qvie m'apparut au loin, pardessus la fertile vallée de la Sée, le Mont St-Michel, pittoresquement assis dans la mer.
Pour en revenir à la cathédrale de Cantorbéry, le cardinal Pôle, mort en 1559, fut son dernier archevêque catholique. Elle passa ensviite au protestantisme. Toutes ces particularités et bien d'autres détails encore rendent une visite à Cantorbéry bien intéressante.
Ce qui achève surtout de la rendre captivante, c'est que l'édifice se trouve au milieu d'un parc planté d'arbres séculaires. La tranquillité la plus absolue y règne. Un sentiment de repos, que viennent charmer par moment les sonorités des voix et de l'orgue qui arrivent de l'église, fait qu'une promenade dans ce parc est exquise. Le feuillage tout printannier qui couronne les vieux arbres, qui sont disposés de manière à ménager des vues d'ensemble sur cette merveille architectiu-ale, complète ce superbe décor. La petite ville tranquille s'étend tout alentour et de ce milieu paisible se dégage ime poésie si profonde, qu'on n'y sent plus la fuite des heures.
A Londres.
Souvenirs de Haendel et de Chateaubriand. — La collection ■Wallace. — Les suffragettes en auto-taxi. — A Covent-Garden.
Dans la ville immense au ciel gris mouvant, trop rarement bleu, le mouvement intense vous paralyse quelque peu au début. L'incroyable boiu-donncment de la « City », l'animation étonnante du « London Bridge » vous donnent l'irrésistible désir de vous isoler dans la foule et do vous réfugier dans des particularités de détail, devant l'impossibilité de dominer rapidement l'ensemble do cette capitale géante.
Je savais que Haendel a son monument dans l'abbaye de Westminster et, avant
de l'aller voir, je me suis mis à la recherche de la maison qu'il habita ici pendant bien longtemps. J'ai fini par la trouver au n. 25 de la Brookstreet, dans les environs d'Oxfordstreet. Une plaque commémorative indique que le musicien Georges Haendel y vécut pendant trente-quatre ans, de 1725 jusqu'à sa mort. Cette maison assez étroite, a deux étages. Elle a subi des changements inévitables, mais ses fenêtres un peu basses et ses briques noirâtres la font ressembler à quelque coin de vieil entrepôt. Un antiquaire l'habite en ce moment. Il a appelé sa maison « A House of Harmony » et il montre une vieille gravvu-e représentant la demeure de Haendel, telle qu'elle existait au temps où le grand compositeur y écrivit le Messie. Aucun souvenir du passé n'est resté là. Seul, le vieil escalier, dit-on, n'a pas changé. Après cette visite, toujoin-s intéressante pour un musicien, je suis allé voir le monument de Haendel à la fameuse abbaye, dans le coin des poètes (Poet's Corner). Cette œuvre, due à Ronbiliac, est malhcT-U-eusement médiocre. Haendel est représenté debout devant luie draperie qui a l'air d'être posée sur un meuble d'oii semble sortir une trompette. Son air inspiré est simplement emphatique. Mais le monument comporte au moins luie inscription intéressante. Elle dit en substance que les 26 et 29 mai, ainsi que les 3 et 5 juin 1784, ont eu lieu, en présence du roi Georges III, des concerts commémoratifs à l'abbaye de Westminster, concerts composés exclusivement de ses œuvres, sous la direction de J. Bâtes, et que le nombre des exécutants était de soixante-quinze. Ce dernier point est significatif. De nos joiirs, soixantequinze exécutants ne sont plus im chiffre. En ce temps-là c'était une armée.
Malgré le plaisir que l'on a, à Westminster, de contempler les moniunents de célébrités anglaises — et les Anglais avaient fini par considérer Haendel comme étant des leurs — on ne peut s'empêcher de trouver que la grande abbaye, de même que St-Paul, dans la Cité, feraient bien plus d'effet, si lem-s belles voûtes gothiques pouvaient s'admirer simplement, sans cette masse de sculptures, qui ne sont pas toujûiu-s heureuses. La cathédrale de Cantorbéry, si belle, malgré ses grandes nefs vides, perdrait certes de sa grandem* et de sa grâce, si on la transformait en Panthéon,
En m'arrêtant devant le monument de Lord Chatham, je me souvins de Chateaubriand, qui, dans ses mémoires, raconte que se promenant un jour dans ce musée religieusement historique, il s'était laissé aller à réfléchir sur le néant des choses humaines, si bien, que l'heure avançant, il se trouva enfermé dans l'édifice et dut y passer la nuit. Il la passa précisément à l'abri du monument Chatham. Chateaubriand n'était pas encore, à ce moment, le brillant ambassadeur de France auprès le George IV. Il était alors à Londres en qualité d'émigré, sans trop de moyens d'existence et la nuit qu'il passa ainsi parmi les ombres du passé ne lui parut pas trop désagréable.
Je ne puis vraiment vous parler avec abondance des merveilles artistiques de Londres. Elles sont immenses, mais connues. J'ai eu grand intérêt à essayer de déchiffrer les ruines des fresques du Parthénon, à l'Elgin Saloon du British Muséum, et j'ai admiré sans réserve les richesses de la « National Gallery ». Toutes les toiles y sont sous verre. Je n'aime guerre les reflets qui en résultent, mais l'hvunidité du climat de Londres en fait ici une loi.
La collection Wallace est peut-être un peu moins connue que les musées officiels. Elle est absoKunent extraordinaire et je ne me souviens pas d'une collection particulière aussi remarquable. Au point de vue des écoles d'Italie, ce n'est guère complet il est vrai, mais il y a d'intéressants petits maîtres hollandais. H y a surtout, et c'est là le joyau de la collection, \me série de toiles françaises du XVIII™« siècle absolument unique. On peut ne pas aimer la mignardise des Watteau, des Boucher, des Lancret, des Pater et des Fragonard ; on peut même trouver que les têtes de Greuze sont parfois fades; mais il faut convenir qu'il n'existe nulle part de plus belles toiles anaciéan tiques du « Pemtre des Grâces « que dans cette collection Wallace et qu'il n'y a pas de plus belle tête de Greuze que celle de Sophie Arnould. Et puis, dans plusiem-s salles ces tableaux sont entotu-és de meubles et d'objets d'art superbes, de l'époque. Il y a là des Riesener et des BouUe adorables. La peinture française de la premièrd moitié du XIX"i<= siècle est bien représentée aussi, surtout par Descamps bien orientaux et de fins Meissonier. Il y a aussi, et cela n'est pas étonnant, des portraits superbes de Reynolds, de Gainsboroulîg et de Lawrence. Tout cela rend la galerie Wallace si attrayante qu'on ne peut s'empêcher d'y revenir et d'y retourner encore.
Les parcs de Londres sont des oasis parfois immenses de verdure et de repos dans l'immense capitale. M'étant égaré dans Regent's Parle où j'étais monté à Primerose Hill, hauteur d'où l'on découvre un beau panorama, côté ville et côté campagne, J9
gettes. Comme j'en faisais la remarque au chauffeur :
— Oui, Monsieur, il y a de cela quelques jovu-s. J'avais précisément une voitur? toute neuve et c'est moi qui ai dut payer ces dégâts....
Il reprit le volant en hochant la tête et en mvirmurant : « Oh ! it is dreadful ». Le fait est que ces aimables personnes commencent vraiment à en prendre par trop à leur aise. Ce sont elles qui sont cause que l'on ne peut voir en ce moment les joyaux de la coiu-onne à la Tovir. N'ont-elles pas jugé à propos de défoncer l'ione des vitrines qui les abritent. Aussi, en ce moment, les revuistes leur font -ils passer un mauvais quart d'heure. Dans la revue de l' Alhambra, où j "ai vu par parenthèse lui beau ballet persan, on finit, après une discussion assez vive, par en asseoir luie dans une brouette et par l'éloigner un peu rapidement aux applaudissements frénétiques de la salle.
Je vous dirai, à propos des théâtres, que Covent-Garden termine en ce moment sa saison allemande (The German Season). Il y a eu toute une série de représentations wagnénennes, parmi lesquelles le « Ring ».
Des noms connus tenaient l'affiche tels que le ténor Peter Cornélius, le baryton Van Rooy, le capellmeister Nikisch et d'autres. Je suis, qviant à moi, allé entendre les « Enfants Rois », la gentille mais vm peu triste légende en trois actes d'Engelbert Humperdinck, que la Monnaie a fait connaître la saison dernière aux Brtixellois.
Une représentation à Covent-Garden est toujoiu-s un double spectacle. Dans cette salle, au fond rouge grenat, les toilettes féminines, d'une richesse éblouissante, se détachent admirablement. Mais ce n'est pas l'Allemagne. Malgré l'obscurité qui se fait ici comme partout au début de l'œvivre, les retardataires sont nombreux ; trop nombreux même. L'orchestre de Coven-Garden — orchestre cosmopolite, car bien des nations y sont représentées — était conduit ce soir-là par M. Rottenberg, qui dirige talentueusement ime phalange excellente. C'est ainsi que la charmante petite symphonie que précède le troisième acte a été détaillée à ravir et le public anglais s'est enthousiasmé avec modération.
Humperdinck a mis en musique les « Kônigskinder » avec un peu plus de profondeur que « Hànsel et Gretel » m'a-t-il semblé, quoique la forme soit restée simple et mélodique. Son orchestration est pleine de distinction. Elle est touchante et cruellement vraie, cette légende qui montre comment un fils de roi, plein de juvénille ardeur, peut s'éprendre d'une gardeuse d'oies et enfin brisé par les obstacles, ayant perdu toutes ses illusions, finit par vendre sa future covu-onne pour un morceau de pain, et par mourir, l'hiver, dans la forêt, avec sa pau\Te petite reine, ensevelis tous deux sous la neige.
Le ténor Karl Ziegler et M'ie Angela Sax ont rendu d'une manière bien touchante les rôles des deux enfants. L'ensemble fut parfait et les décors, surtout celui de la forêt sous la neige, avec ses effets de lumière si réussis, sont tout à fait très bien.
Et voilà la saison allemande terminée en attendant qu'apparaisse Caruso.
A Londres. — Caruso à Covent-Garden. — Festival "Wagner au Albert Hall. — Les environs.
La saison italienne vient de commencer et Caruso est venu, comme je l'ai annoncé. Il a débuté dans « Pagliacci » devant vuie salle dont la splendeur et la richesse dépassaient cette fois toute imagination. L'orchestre fut nervousomont conduit par le Maestro Ettore Panizza. Les chœurs très mouvementés, ont été remarquables et M""^ Carmen Melis, excellente chanteuse et très jolie femme par svu"croît, a été une Nedda très prenante. Mais, bien entendu, il n'y on a ou que pour Eiu-ico Caruso. Après le fameux air final du premier acte, qu'il a chanté de sa voix admirable, après lequel il a quoique peu exagéré ses pleurs et ses cris, le public s'emballa franchement. Ce fut peine perdue. Caruso revint saluer à divreses reprises, mais ne bissa pas.
Londres a voulu fêter le centenaire de Wagner comme cela se fait un peu partout en ce momjnt, et tandis que mon ami Franck Van der Stucken s'acquitte talentueusement de cette tâche à Anvers, le capellmeister hollandais Mengelberg s'en est acquitté superbement ici, hier soir, au Albert Hall. Ce hall grandiose, en forme do rotonde, avec son grand orgue éclairé à l'électricité et qui fait là un fond de décor superbe, est une salle digne de voir fêter le célèbre compositeur toujours triomphant. Mengelberg a dirigé avec une extrême vitalité le très bon orchestre symphonique dà Londres (The London Symphony Orchestra), dont la sonorité est fort distinguée. Ce festival ne comportait pas le concours de chœurs. Au programme le « Kaisermarsch », l'ouverture des « ]\Iaîtres Cliantem-s », des fragments de « Tristan et Isolde », la marche funèbre de « Siegfried » et le prélude de « Parsifal ». Un seul soliste : le ténor John Coates, qui chanta avec conviction le Walther's Preislied et le Schmiede-Lied de Siegfried. Sa voix agréable et juste est un peu faible pour ce vaisseau formidable dont l'acoustique laisse à désirer. La colonie allemande assistait nombrreuse à cette solennité artistique qui avait attiré un auditoire de près de cinq mille personnes. On fit au capellmeister Mengelberg de longues ovations bien méritées et ce fut un très beau concert qu'on écouta religieusement.
Les environs de Londres jouissent d'une réputation fort grande et de fait ils sont ntierveilleux. On dirait, que pour faire opposition à la ville brumeuse, potir faire oublier la fièvre des affaires, on ait votilu que les environs soient riants et qu'ils réalisent surtout un rêve de tranquillité. Quoi de plus reposant que le « cottage » anglais avec ses fenêtres en retrait et sa porte d'entrée qu'on dirait située au fond d'un couloir. C'est dans ces demeures, entourées de verdure, que l'homme d'affaires, fuyant la cité, vient se li\Ter aux doticeurs du « Week-end » et s'entraîner à ses sports favoris. C'est une tendance particulièrement anglaise que de vouloir ainsi faire contraster une activité dévorante avec un repos salutaire.
Déjà, près de Greenwich, la petite ville de l'observatoire, située siu* la Tamise, il y a des promenades superbes. Elle se trouve à proximité des grands docks et cependant elle a un parc agréablement accidenté où des daims en liberté animent le paysage.
A Windsor, le décor est plus grandiose et le château royal y domine tout le pays. De l'extrémité du « Long Walk », drève immense plantée d'ormes majestueux on l'aperçoit très bien. Il y a là, sur une élévation de terrain, une statue inachevée de Georges III, par Westmacoot, un des rares sculpteiirs anglais du siècle passé. De là, le château apparaît dans le lointain, tel un château-fort dominé par une tour ronde. Il est là le centre d'un panorama sans fin. Le « Long-Walk » qui a plusieiu-s kilomètres de longueur, forme un rayon immense de ce grand cercle de verdure et l'on voit s'y promener les chevaux royaux, tandis que des troupeaux de daims s'ébattent sur les pelouses et que l'on s'étonne de voir des faisans s'approcher sans méfiance.
Le château comporte deux chapelles remarquables. La chapelle St-Georges, d'un style gothique flamboyant admirable de détails, a un chœur où se trouvent les stalles des chevaliers de la Jarretière. Elle a aussi deux choses qui nous intéressent : une bonne statue de Léopold I^'' et un monument dédié à la princesse Charlotte. C'est aussi là qu'à été placé, par les soins de la reine Victoria, le cénotaphe du prince impérial Louis-Napoléon, tué par les Zoulous.
L'autre chapelle fut dédiée par la reine Victoria au prince consort. Elle a été restatirée, car elle est fort ancienne et elle est aujourd'hui ornée de divers marbres multicolores et précieux. Il y a aussi des mosaïques, des dorures et des vitraux. C'est beau; c'est un peu surchargé cependant. Puis, l'unité du sytle gothique a été détruite par ces décorations. C'est là que se trouve le cénotaphe du prince Albert, à côté de celui du duc d'Albany, le fils cadet de la reine. On sait que le mauselé de « Victoria and Albert » est à Frogmore House, aux environs de Windsor. Il n'est visible qu'tme fois par an.
C'est près de Windsor qu'est située la forêt de Burnham où notre Lamorinière alla chercher des inspirations. J'y ai vu ces hêtres centenaires et curieux que son pinceau rendit si fidèlement. Parmi eux il en est dont les troncs sont si vétustés, qu'ils sont absolument creux et fendus et que les troncs de hêtres nouveaux se sont depuis longtemps formés à l'abri des ruines des arbres de jadis. Ce sont de suggestifs sous bois que ceux de la forêt de Burnham.
J'ai poussé jiisqu'à Oxford, la ville de l'Université ou plutôt des Universtés, car il y a à Oxford une vingtaine de collèges, ayant tous leur parc et leur chapelle et dont la réunion forme, en somme, l'université toute entière. Ces écoles sont de vieilles bâtisses en style gothique mêlé de Renaissance, très fotiillé, mais très austère aussi, comme on l'aime en Angleterre. Ces constructions offrent des tours et des pinacles, qm font l'originalité de la ville. Lorsqvie l'on monte l'inévitable escalier qui se rencontre dans toutes les vUles, pour jouir d'ime vue générale, on est surpris d'ixn ensemble aussi typique. Et la jeunesse qui habite cette petite ville très animée contraste singulièrement avec ces vieilles mais très jolies pierres. L'après-midi on dirait que toute la population se dirige par un très beavi parc vers la rivière Isis, où des bateaux tea-rooms sont amarrés. Oxford, avenir intellectuel de l'Angleterre, est absolument pittoresque.
Mais, de tout ce que j'ai pu admirer aux environs de Londres, Richmond est bien ce que j'ai rencontré de plus charmant. Quand je dis Richmond, j'entends par là le merveilleux ensemble qui est groupé de ce côté et qui comprend les jardins de Kew et Hampton-Court. Pour qui connaît le Midi, les palmiers de la grande serre du célèbre jardin botanique de Kew n'étonnent plus. Ce qu'U y a de ravissant ici, ce sont les pelouses immenses, si bien soignées et émaillées de parterres de fleurs, où la beauté des tulipes se fait surtout remarquer.
A Richmond, le cours de la Tamise offre les sinuosités les plus séduisantes et la vue qu'on en a, des « Terrace Gardens », est exquise. Le jjaysage y est enchantetu". Pour aller de-là au vieux palais crénelé de Hampton-Coiu-t on traverse le parc de Richmond, plus intime et plus riche de végétation, peut-être, que celui de Windsor.
Le palais de Hampton-Coiut, en briques d'un rouge sombre, renferme une collection de tableaux, qui est merveilleuse, dit-on. Il y a là des fresques d'Andréa Mantegna, le Giotto de l'école lombarde, représentant le triomphe de César à son retour des Gaules. Je comptais bien voir toutes ces merveilles; mais j'avais compté sans les suffragettes, qu'on redoute mi peu partout, et le palais est fermé pour un temps indéterminé. Décidément les suffragettes finissent par rendre ici la vie impos sible.
J'ai acheté leur journal hebdomadaire « The Suffragette », qu'une jeune femme, mise un peu à la Miss Hellyet, paraissait vendre d'un air plutôt attristé. Elles s'y comparent à Jeanne d'Arc, dont une vignette de statue équestre orne la premièro page et prétendent que pour arriver au but poursuivi, elles doivent avoir le courage et la ténacité de la Pucelle d'Orléans !
Si je n'ai pas visité la galerie de Hampton-Court, j'ai pu tout au moins admirer la splendeur de ses jardins, traversés par un long canal qui date de Charles II et me promener longuement dans Bushy-Park qui est voisin du palais d'Hampton-Coiu-t Je m'y suis égaré sous des châtaigniers énormes, pour contempler de près ses daims qui se dérangent à peine quand on passe à côté d'eux.
Tout cet ensemble est majestueusement beau. La natiu-e y étale une magnificence radieuse et vous fait oublier que vous vous êtes à peine éloigné de la ville géante.
A Bournemouth. — Les chiens charitables des railways anglais. — La cathédrale de ^Vinchester. — L'ile de "Wight.
Bournemouth, situé dans une large baie, est une jolie plage qui a de hautes falaises et des environs charmants. Des parcs boisés y offrent les promenades les plus agréables. Ces parcs ont une spécialité : la culture des rhododendrons, qui en ce moment jettent levu* note mauve dans cet ensemble. Au delà de Bournemouth, qui est assez vaste, et de Boscombe, son joli faubourg aux avenants cottages, la campagne reste intéressante vers l'intérieur. 11 y a surtout de ce côté vm bois qu'on appelle la forêt de rhododendrons et qui offro aux regards charmés des massifs imposants et ininterrompus de ces arbrisseaux. Ils jettent leur note vive sous des pins sombres, tandis que de juvéniles fougères étalent sur le sol un tapis vert tendre. La route monte et cette symphonie mauve, si décorativoment florale, grandit autour de vous, jusqu'à ce qu'arrivé à un sommet abrupt, on voit se dérouler à l'infijii un paysage harmonieusement accidenté. Que de fois déjà la nature m'a offert de ces radieuses surprises, sans que jamais je me lasse de leur splendeur.
Tout en me laissant charmer par l'ensemble de Boumemouth, je me souvins que la cathédrale de Winchester n'est pas éloignée et qu'elle passe pour être une des plus belles de l'Angleterre. Je m'y rendis donc, Comme je venais de m'installer dans un compartiment du South-Western, je vis tout à coup entrer un chien noir qui portait au cou un collier surmonté d'une boîte. Il s'agissait d'rnie collecte en faveur des veuves et des orphelins des employés de la compagnie. Le chien me regarda longuement avec douceur et mon obole ne tarda pas à se glisser dans la boîte. Le chien alors, agitant la queue, me remercia d'un aboiement sonore et disparut dans le compartiment voisin Je fus, je l'avoue, ému par l'incident. Il y avait là de quoi enthousiasmer mon ami Léon Van Péborgh. Je revis, par la pensée, à Londres, dans « Paddington Station », le chien Tib, qui, au cours de sa vie, avait de la sorte récolté vingt mille francs, ce C£ui lui valut la gloire de l'empaillage.
Que l'on vienne encore, après cela, douter de l'intelligence des animaux !
Je vous ai dit que j'allais à Winchester pour voir sa cathédrale. Son aspect extérieiir ne m'a pas particulièrement frappé. Tout en étant, au fond, gothique, elle est un peu de tous les styles et n y a surtoiit des parties normandes. Y a-t-il bien, de ce côté-ci, des églises anciennes qui soient exemptés de ce dernier style? J'en ai visité assez bien et partout se retrouve la conquête de jadis dont les traces sont si ■vn.sibles que l'on dit encore parfois en Angleterre : les gens de Normandie sont encore parmi nous.
Une tour basse, un ensemble peu gracieux font que, malgré une intéressante façade, la cathédrale de Winchester ne vaut pas celle de Cantorbéry, qui reste, pour moi, la plus belle de celles que j'ai pu voir dans ce pays. L'intérieur est cependant remarquable par l'extrême longueur de sa nef et la richesse de sa vôute. Le chœiir est fermé par une belle boiserie qui laisse apercevoir comme fond de décor un très artistique rétable en pierre. Mais, ce qu'il y a de plus beau ici qu'à Cantorbéry, c'est la musique. J'ai écouté avec plaisir des chœurs nuancés à la perfection, des ténors excellents et un orgue aux jeux de fond merveilleux, le tout produisant dans ce milieu recueilli des sonorités idéales. Ce que j'y ai entendu chanter — et on chanti en anglais — tient à la fois du choral et de la cantate, et les harmonies sont modernes en tant que musique religieuse.
Je ne pouvais venir jusqu'ici sans songer à visiter l'île de Wight. Je me suis donc embarqué à Southampton d'où partit naguère le fameux « Titanic » de tragique mémoire. Je fus bientôt en \Tie de la rade de Spithead où de formidables navires de guerre bien alignés, stationnent et peu après je descendis à Cowes, qui est très calme en ce moment. Ce n'est pas la saison des régates. Aussi je m'en fus aussitôt visiter Osborne House, la demem-e estivale de la reine Victoria, où elle mourût, et dont le parc offre de belles échappéss sur la mer. On y montre des appartements qui contiennent de beaux objets d'art et de belles porcelaines. J'y ai vu peu de tableaux intéressants. On a exposé là, les somptueux cadeaux que la reine reçut à l'occasion de ses jubilés, surtout ceux qui lui vinrent des Indes.
Près de là se trouve la petite église de Wippingham dont la première pierre fut posée par la reine et le prince-consort en 18fi0 et où est enterré le prince Henri de Battenberg leur beau-fils; qui fût le père de la reine d'Espagne.
De cette petite église, qui décore un site paisible, on a une vue charmante sur le cours tranquille de la Médina, la rivière principale de l'île.
Poursuivant ma promenade, je parvins à Newport, petite capitale assez animée, dont l'église a une toux- très élégante. Plus loin, je vis sur une hauteur le pittoresque château de Carisbrooke dans lequel Charles I" fut enfermé avant son supplice, est très intéressant à visiter à cause de ses souvenirs. Les murailles du bas, où le lierre grimpe, son chemin de roude endommagé par le canon, ses chambres vétustés dans l'une desquelles mourut Elisabeth, la fille de Charles I*^"", son petit musée; tout cela est fort captivant. C'est d'ailleurs le château des anciens seigneurs de l'île. Les ruines intéressantes sont celles qui ne sont ni trop délabrées ni trop restaurées. Le château de Carisbrooke évite ces écueils : ce sont des ruines tout à fait à point.
Près du château, au bas de la colline, il y a une petite église normande qui n'offre de remarquable que des colonnes très bien conservées. J'eus d , la peine à la visiter Elle était fermée à cause des suffragettes ' Malgré toute leur énergie, elles auraient tout de même quelque peine à entamer les énormes piliers qui en constituent l'unique intérêt.
La route qui conduit vers le sud de Wight manque, par moments, d'ombre. Elle offre cependant de belles perspsctives ondulées. On ne remarque pas ici la culture intensive des tomates et des raisins qui caractérisent les « Chaimel Islands », Jersey et Guernesey, qui sont peut-être plus pastorales, avec leurs vieux manoirs, mais moins grandioses q\ie celle-ci. Des champs de céréales et de beaux parcs forment sutoutte paysage. Cependant en approchant de la côte la végétation devient plus méridionale. Des aloès, des yuccas, quelques palmiers se montrent et bientôt, au pied de la dune de St-Boniface, le point le plus élevé de l'île, se découvTe Ventnor. Le soir approchait. Des hauteurs je descendis doucement jusqu'à la mer en traversant une petite ville charmante. Les flots bleus-pâles sont unis coname ceux d'un lac, la température est d'une douceiir exquise et la tombée de la nuit ne rafraîchit pas l'atmosphère.
Peu à peu Ventnor s'éclaire et son Pier brille bientôt de feux miilticolores. Tout s'apaise. La dîme de St-Bonifaee disparaît bientôt dans les ténèbres, mais plus distinctement aussi se cadence le mm-mure des vagues, tandis que là-haut des myriades de points d'or scintillent. Une fois de plus je me souviens des nuits d'Italie qui font oublier le besoin de repos...
Et Ventnor étant à ce point agréable, j'ai décidé sans peine d'y choisir ma gîte pour quelques joiirs.
L'île de Wight. — Brouillard. — Shanklin. — Chine. — Les bénédictins français. — Marines et paysages.
Hier un léger brouillard s'était levé dès l'aube et la mer se tapissa bientôt de gros flocons d'ouate qui cachèrent les flots, tandis qu'vui piu- ciel bleu permettait au soleil d'envoyer ses rayons et de boire peu à peu ces blancs nuages.
En suivant la côte, je me suis dirigé ves Shanklin, petite ville raignomie où l'on peut faire une promenade exquise en prenant par une gorge étroite et boisée qui conduit à la mer. Les Anglais appellent cela « a Chine ». Il y règne une fraîcheur délicieuse et, tout à coup, arrivé au haut de la falaise, à ime sorte de balcon verdoyant, on aperçoit la coquette plage et le pier de Shanklin, dans la baie de Sandown.
Remontant ainsi vers le Nord, par des routes riantes, j'atteignis bientôt Ryde, en face de la rade de Spithead, un des petits centres les plus importants de l'île.
C'est dans ses environs que sont revenus se fixer les Bénédictins da Solesmes qui ont quitté la France lors de la loi de séparation. Ils s'étaient tout d'abord établis à Wroxall, près de Ventnor, dans le château d'Appuldurcombe, qvii est entouré d'un parc immense. Ils n'avaient pu cependant que louer ce domaine, mais ils achetèrent il y a cinq ans, une propriété aux environs de Ryde. Ils y construisirent leur église et leur couvent, qui sont sitiiés dans un site plein de fraîchem-. Je suis entré dans l'église, dont mie petite partie seulement est réservée au public. Les Vêpres allaient commencer. Quatre-vingt-dix religievix environ entrèrent deux par deux et gagnèrent silencieusement leurs stalles. Je vis défiler ainsi des vieillards aux traits creusés, à la mine ascétique, et de jeunes hommes qui, à paine, commençaient la vie.
Ils chantèrent avec accompagnement de l'orgue, tenu par un jemie père. C'était du chant grégorien dans toute sa pureté et je fus frappé de la douceur et de l'égalité des voix. Les pères, le service terminé, sortirent de l'église avec le même et froid cérémonial qu'à leur entrée. Le bruit de leiu-s sandales sur les pierres avait quelque chose de glacial et lentement ils disparurent. J'eus hâte, alors, de quitter cett« église déserte, et dont, un à un, les cierges s'étaient éteints, j'avais hâte de retourner à la verdure, au ciel bleu, au clair soleil : à la vie enfin.
Retraversant l'île, je m'en fus à Freshwater, attiré par ses falaises magnifiques. Le décor, du côté de la terre, est raviné, sauvage, un peu désolé, mais le paysage maritime a vraiment de la grandeur. Ces falaises m\ilticolores, — car la craie y est mélangée de couches de grès i)anachées — sont énormes et des bandes d'oi.seaux de mer y ont leur nid vers les sommets. C'est sur ces hauteurs que se dresse une colonne en mémoire du poète Alfred Tennyson, qui avait dans les environs une jolie propriété.
A la pointe d'Alum-Bay qui est voisine et où Ion a découvert de l'alum — de là son nom — trois curieux rocherss se détachent des falaises. Ce sont les « Needles ». Ces aiguilles toutes blanches au sommet sont noires à la base et la plus éloignée de
la côte sert de phare. Leurs crêtes dentelées font bel effet et contrastent bien avec la limpidité des flots. Elles complètent pittoresquemeut un des décors les plus âpres de l'île.
Désirant regagner Ventnor avant la nuit, je repris ma route vers Blackgang, que domine la colline St«-Catherine. Blackgang est, comme le mot l'indique, un passage sombre près de la mer. Il est d'un accès plutôt difficile. Autant le Shanklin Chine est riant, autant cette gorge-ci, beaucoup plus large, est sauvage et peu engageante. On raconte dans le pays, car il faut tme légende à un tel site, que jadis des contrebandiers français débarquaient à cet endroit potu- introduire de l'alcool dans l'île et qu'ils en profitaient pour commettre des excès dans le pays.
A côté de ce paysage désolé, on en rencontre immédiatement un autre, qui est de toute beauté. C'est l'Undercliff. On appelle ainsi uiie bande d'excellente terre qm s'étend ici au pied des falaises et dont la végétation est magnifique. Cette étroite, mais charmante forêt, dans les arbres de laquelle montent des plantes grimpantes, offre tantôt siu* ia falaise très élevée, taiatôt sur la mer lointaine, des échappées, qui font que l'Undercliff est le plus beau point de l'île.
Dans la verdure se dresse par-là un petit temple à collonade, dédié à la mémoire de Shakespeare, que l'on dit un jour avoir passé par ici. Cet Undercliff se prolonge jusqu'à Ventnor, et cette longue promenade est, sans conteste, la plus enchanteresse qu'on puisse faire à Wight. On y rencontre même des propriétés particulières où l'on remarque des parterres de fleiu-s qui sont de vraies splendeurs horticoles.
On ne se lasse pas de flâner de ce côté, car on est étonné de rencontrer une telle végétation près des flots. Ainsi la nuit commençait-elle a tomber quand je revins, ce soif -là, à Ventnor, qui, comme Shanklin, est, au point de vue d'un séjour, une perle.
Mais, le brouillard se leva à nouveau sur la mer et bientôt de sombres nuées menacèrent la charmante petite ville. Quand l'obscurité fut complète l'orage éclata terrible et grandiose. De longs éclairs, aux lueurs fulgurantes, zébraient l'infini et au fracas du tonnerre se mêlaient la pluie rageuse et la iwcexir des vagues. Cependant tout s'apaisa peu à peu et un silence impressionnant succéda enfin à la voix formidable des éléments déchaînés.
Dès le matin un soleil d'or éclairait de nouveau cette île très belle ; qui mérite d'être visitée pour son air pur, pour la variété de ses paysages et pour ses souvenirs.
Les côtes anglaises de la Manche.
Le bateau qui conduit de l'île de Wight à Portsmouth, en partant de Ryde, traverse la rade de Spithead. C'est là q\xe l'Angleterre a concentré une défense formidable. La mer elle-même est par-semée de fortins qui voisinent avec les cuirassés et Portmouth est, on le sait, un port militaire d'une importance capitale. Son animation est extraordinaire. C'est bien là le grand centre de la marine britannique, son point d'action le plus considérable. -, -,
En remontant de là la côte vers Douvres, on rencontre une quantité de plages intéressantes, Brighton entre autres. Ses deiix « piers » sont les plus beaux que je connaisse et ils ont chacun levu- théâtre. Ces avancées dans la mer, où viennent s'amarrer les grands bateaux d'excursion, remplacent les casinos. Une masse de cloisons vitrées y ménagent des attractions et abritent contre les vents du large. Il y a même une salle de concert où des chanteuses se font entendre en costume taillevir et coiffées d'une casquette de plage. La saison n'était pas encore très avancée, mais j'ai pu cependant m'apercevoù- qu'avant tout un séjour à la mer est pour les Anglais un repos véritable. Lee- Weekenders surtout cherchent plutôt à s'y isoler et la vie y est bien différente de celle de nos plages. ^
La vUle de Brighton est assez grande, mais elle est spécialement intéressante du côté de Preston. Ce village, qu'Adolphe Adam illustra en écrivant le « Brasseur de Preston », a une très vieille petite église normande cachée dans la verdure. Ville et village sont reliés par un parc, trait d'union magnifique, d'où l'on aperçoit Brighton s'étager en montant vers la mer. ^ ^
Lorsque l'on s'embarque pour excursionner le long de la côte on s étonne quelque peu de savoir que derrière la nudité des falaises se trouvent des campagnes si belles. Du bateau on ne voit guère que des phares et une rangée de petits fortins qui se sont élevés là au moment où Napoléon menaçait l'Angleterre de son fameux camp de Boiilogne. Devenus inutiles après la victoire de Nelson à Trafalgar, ils ont été trans-
formés et loués à des particuliers pour divers usages. Les côtes de l'île de Jersey offrent aussi cetto cviriosité et j'y ai ^al de ces anciens fortins servir d'habitation à des gardes-côtes.
Voici Beachy H^ad, un promontoire s'avançant loin dans la mer. C'est un endroit dangereux de la côte. Les eaux y sont peu profondes et les broxiillards si opaques en hiver, que la lumière du phare qui se dresse là à la pointe de la falaise, mais qui n'est plus en activité, ne parvenait presque pas à les percer. A présent un phare à feux puissants a été construit dans la mer, au pied de la hauteur, et les navigateurs l'aperçoivent mieux en cas de gros temps. Avant d'arriver à ce cap redoutable, on passe devant le port de Newhaven. La petite ville, assez éloignée dans les terres, ne se voit pas. De ce port vm service régulier se fait siu" Dieppe et c'est depuis le premier de ce mois la route la plus rapide de Londres à Paris. De Dieppe le train se dirige sur Pontoise, au lieu d'aller à Rouen, ainsi que cela se faisait précédemment, et de cette manière il ne faut qu'un peu plus de sept heiires poui' faire ce trajet. C'est remarquable comme rapidité.
Passé Reachy Head le bateau met le cap sw Eastbourne, plage assez vaste que je n'ai pu qu'entrevoir, pendant une courte escale au pier, après quoi on se dirige sixr Hastings. Je pensais que cette localité historique où le Conquérant changea le coiurs de l'histoire de F Angleterre n'était qu'un village. C'est au contraire \ine vraie ville et une plage considérable, dominée à droite par les ruines d'un vieux château. Il paraît qu'il n'y a là qvie les ruines du troisièm.e château construit sm- cette hauteur, mais les gensd'Hastings vous assurent que ce sont bien les murailles sécxilaires du terrible « Duke William « qu'on aperçoit là-haut.
J'ai malhem-eusement visité Hastings un dimanche et Thospitalité anglaise, si parfaite en semaine, laisse parfois encore bien à désirer ce jour-là, surtout en province, car à Londres le repos dominical est devenu assez relatif. Je n'ai donc qu'une idée imparfaite de l'importance d'Hastings au point de vue des souvenirs. J'ai pu néanmoins me rendre compte qu'il y a là bien des choses intéressantes méritant d'être visitées en détail : d'abord le village de « Battle » qui s'est élevé à l'endroit où la bataille fit rage en 106fi, où Guillaume édifia sa fameuse abbaye à la suite du vœux qu'il en fit la veille de l'action et où l'on prétend montrer la place où le roi anglosaxon Harold tomba l'œil percé d'mie flèche ; ensuite, Pevensey, où débarqua Guillaume, puis Winchelsea, Rye et quelques châteaux ; en un mot, un ensemble justifiant un séjour à Hastings. Si je n'ai pas eu le temps d'approfondir tout cela cette fois-ci, j'ai admiré une fois de plus en me promenant dans les environs immédiats d'Hastings, la campagne anglaise si belle qui offre des échappées sviperbes sur la mer. Que de frondaisons imposantes, que de drèves magnifiques ! Le besoin de créer ici une « Commission pour la protection des sites » ou une « Société des amis des arbres », ne paraît pas du tout se faire sentir. Une coupe déplorable, telle qu'il vient de s'en faire une, paraît-il, ces jours derniers, près d'Anvers, dans la drève de Merxem vers Brasschaet, n'est guère à craindre. Les Anglais, qui sont cependant pratiques et utilitaires, ont le culte du souvenir et des belles campagnes, choses si évocatrices, mais dont chez nous on paraît se soucier bien peu.
Folkestone, avec ses pelouses des Leas établies siir la falaise, n'est pas aussi grand que Brighton; mais c'est plus intime, plus coquet, avec des promenades exquises^ Dans les environs, la petite plage minuscule de Sandgate est bien reposante. Le rêveur, en y voyant passer les flottilles des pêcheurs, dont les barques sont gracieuses dans ces parages, .se dit qu'il ferait bon passer là quelques joiu-nées perdues, sur les galets, à attendre, comme l'a dit un jour si poétiquement le poète Van Beers, que la brise vienne tourner la page d'un livre favori.
Près de Sandgate, se trouve le camp assez considérable de Shorncliffe. J'y ai vu des recrues à l'exercice et de petites habitations servant de demeure aux soldats mariés, chose spéciale à l'Angleterre. Le long de la côte j'ai remarqué à nouveau ici quelques-uns de ces vieux petits fortins qui devaient protéger l'Angleterre contre Napoléon. En voguant vers la France et en approchant de Boulogne j'ai entrevu bientôt le souvenir adverse : la haute colonne de marbre que l'empereur a fait ériger là en commémoration du camp qu'il y établit. On aperçoit de loin sa statue en bronze au sommet de la colonne. Il tient de la main gauche le sceptre impérial et de la main droite la croix de la Légion d'honneur. Mais n'ayant pas pu atteindre cette Angle terre, qui lui fut fatale, il se fit représenter là en lui tournant le dos.
B1NDING SECT. OCT 26 1970
Vleeshouwer, Albert de Impressions de voyage