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est cependant fort apprécié. C'est Jean Sergel dont le groupe « Psyché et l'Amour » est réellement gracieux.
A côté du Mvi-iée, un petit square renferme, entre autres choses, un groupe en bronze célèbre ici, les « Baeltespaennare » (Duellistes au couteau) de Molin. Il s'agit de l'ancien duel Scandinave, pour leqviel on liait les deux adversaires poitrine contre poitrine, après quoi ils se tailladaient au moyen de couteaux à courte lame. L'expression des physionomies et l'attitude des combattants font de ce groupe une œuvre fort caractéristique.
Vous pensez bien qu'à Stockholm on peut voir une collection intéressante d'antiquités suédoises et une reconstitution complète de l'histoire du costume national en Scandinavie. Le nouveau Musée du Nord, qui vient tout juste de s'ou^Tir, constitue sous ce rapport vm superbe musée de folklore. C'est ime construction formidable en grès et en granit qui domine l'entrée du « Skansed ».
Le vaste palais royal (Slottet) renferme des richesses diverses, mais peu de tableaux remarquables. Les salles officielles et les appartements royaAxx sont d'mie distinction rare. Parmi les objets précieux, j'ai remarqué, accroché aux mvirailles, un service splendide en vieux Sèvres bleu, offert jadis par Louis XV, et une chambre entière en vieux Saxe, encore plus belle que celle que la duchesse de Gênes possède sur les bords du lac Majeur. Ici la chambre est complète, jusqu'aux dossiers des sièges.
Stockholm a son Panthéon : l'église de « Eidderrholm ». Elle n'est guère remarquable, car son style gothique prinnitif est gâté par des ajoutes renaissance. Mais l'intérieur offre quelques imposantes chapelles avec cryptes. C'est là que reposent Gustave-Adolphe, Charles XII, le grand, Bernadotte (Charles XIV) et Oscar I^r, père du roi actuel.
On ne peut venir ici sans aller voir l'Universisé d'Upsal (Upsala), qui attire annuellement plus de dix -sept cents étudiants. La cathédrale d'Upsal, construite en briques par le français Etienne de Bonneuil, rappelle les cathédrales françaises par certains détails, surtaut par les tympans des portiques. C'est là qu'est enterré Gustave Wasa et un autre roi, — roi de la science, cekii-là — Linné. L'Université a \ine « Aula » superbe, bleu et or, en forme de salle de concert ronde, avec estrade; et la salle des Facultés, où se réunissent les professeurs, est fort riche aussi. Chose curieuse, les étudiants se sont constitués en treize gi-oupes ou nations et ils ont voulu avoir, dans le cimetière, des terrains par chaque groupe. Cela donne au cimetière d'Upsal, qui s'étend derrière le château, jadis construit par Gustave Wasa, un aspect tout spécial.
Upsal est une petite ville à la fois calme et animée, comme il sied à une ville d'étudiants. C'est le centre de l'ancienne Suède, avec le Vieil -Upsal, gros boiu-g paisible, qu'on visite à quelques kilomètres de là, et qu'on aperçoit de loin la plaine dominé par le vieux temple de l'antique Suède païenne.
Après avoir dit tant de bien de Stockholm, qui révmis tous les conforts imaginables, que dire des environs qui sont, je crois, uniques en leur genre ? Le lac Maelar et le lac Salé (« Salssjod ») renferment, en effet, environ deux mille îles verdoyantes. C'est voï « Skaergard » enchanteur au milieu duquel la navigation, sur les bateaux blancs, est tout à fait poétique. Les îles qui forment un vrai labyrinthe de collines boisées, à la verdui'e d'une incomparable fraîchevir, remplissent l'espace de lexuparfum balsamique. Le lac Maelar est surtout riche en châteaux historiques. J'ai lu, je ne sais où, qu'on voulait le trauFformer. On veut, tout simplement, construù-e à travers un de ses plus larges bassins, un pont pour y faire passer im chemin de fer.
On visite dans ce lac le château de « Drottningholm » (château de la Reine), qui possède un superbe parc à la française rempli de bronzes d'art, et le château de « Gripsholm » (château du Griffon) dont les quatre tours rouges se mirent fièrement dans les flots, et où l'on peut voir, entre autres choses intéressantes, le théâtre que le joyeux roi Gustave III j' construisit à l'emplacement de la chapelle pour y faire exécuter ses œuvres. Il est resté intact avec ses décors et ses accessoires.
Le « Saltsjôn » est plus riant encore que le lac Maelar, ses îles sont encore plus capricieuses et la promenade jusqu'à la Baltique, qui, à Sandhamn, m'a fait l'efîet d'un lac immense, y est exquise. Mais ce sont les « Saltsjobaden » qui sont ici le ■éjour estival favori : ce sont lea bains de mer du « high life >» suédois. Le confort
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qui y régne montre jusqu'à quel point la civilisation a pénétré dans cet archipel granitique. Il y a de quoi être émerveillé et l'habitant de Stockholm est vraiment le Parisien de la Scandinavie.
Les trajets sont longs entre les grandes villes de la Scandinavie. Poxir relier ces points extrêmes, il n'y a que deux bons trains par jour, celui du matin et celui dvi soir, en dehors desquels les correspondances sont assez difficiles. La plupart du temps on parcoiu-t des étendues immenses de bois de sapins. De Christiania à Carlstad on ne voit que cela. Seuls les torrents du Glommen, fleuve aux flots tumultueux, animent le paysage. D'interminables trains de boi? y sont continuellement charriés et, de chute en chute, s'en vont ainsi vers la mer. C'est un moyen de transport pratique et pittoresque. Mais il a cependant fallu le réglementer quelque peu afin d'éviter des encombrements qui, joints à l'impétuosité des eaux, détérioraient trop les troncs et les planches. Des barrages de chaînes, ont dû être établis au moyen de fortes chaînes, qui retiennent le bois jusqu'à ce que le fleuve soit assez dégagé pour qu'il puisse à nouveau être abandonné au caprice des flots.
Quoique la séparation de la Suède es de la Norwège soit récente, les formalités de la douane ne sont pas excessives. Pour ceux qui n'ont pas trop de bagages elles sont même insignifiantes. Le douanier suédois, monté dans le train, fait l'inspection au moment où l'on franchit la frontière. On s'occupe, en ce moment, d'établir cette ligne frontière, un peu partout entre les devix pays. De chaque côté on plante des rangées de pins distantes entre elles de deux mètres environ. Etroite zone frontière, sans fortification?! Cette délimitation se fait, on le voit, aussi simplement que s'est faite la séparation elle-même.
A Carlstad, on est en plein Vermland, C'est la petite capitale, déjà bien organisée, de ce pays où les lacs et les mines de fer abondent. Les lacs de Fryken, qu'on parcoiirt en s'embarquant à Kil (prononcez Tschil), donnent l'impression d'une mélancolique solitude. Ils sont échelomiées dans une belle vallée, le « Fryksdal ». Et sur le pont du petit bateau à vapeur qui lentement fait ce trajet, il y a de douces heures de rêverie à passer, pour cevix qui aiment les distractions tranquilles.
De Carlstad, on fait des excursions vers Tynàs et Lôfnas, sur le lac Vener, qui est immense. C'est une sorte de Zuyderzee où aboutissent les canaux qui rendent possible la navigation de Stockholm à Gôteborg, en passant par les écluses de TroUhaettan dont j'ai eu déjà l'occasion d'expliquer le fonctionnement. Cette immense nappe d'eau achève de donner à la contrée son cachet de solitude. C'est vin vaste paysage paisible et do\ix où trois grands thèmes se confondent constamment : les forêts, les eaux et le ciel.
En redescendant vers la Suède méridionale, de Stockholm vers le Sund, on rencontre s\ir sa route la ville de Norrkôping (prononcez Norrtschôping), une des plus importantes de la Suède au point de vue industriel. Elle est située sur une baie de la Baltique. A l'entrée on aperçoit des jardins et des parterres dignes de nos horticulteiu-s belges. La promenade le long de la Motala est intéressante à cause du cours impétueux de la rivière. On arrive ensuite dans le Smâland. C'est une contrée spéciale couverte de rochers et qu'on a appelée le « Skog ». Ces roches, qui forment comme un chaos de grandes et de petites îles dans la campagne, gênent beaucoup la végétation. Puis c'est l'extrême Sud, la « Scanie », pays de plaines descendant vers le Sund, la partie la plus riche peut-être de la Suède, ce qui explique que jadis les Danois ont tant combattu pour sa ijossession.
On arrive enfin soit à Malmô, soit à Helsingborg, selon la traversée plus ou moins longue qu'on veut faire pour atteindre Copenhague. J'ai, pour ma part, préféré Helsingborg et la traversée du Sund. Mais quand on arrive le soir, il n'y a plua moyen de faire cette traversée, et force vous est de passer la nuit à la côte suédoise. n paraît que l'obstacle provient des dissentiments entre les Danois et les Suédois, mais on ne vous dit pas si ce sont les Suédois ou les Danois qui ont commencé à interrompre ainsi les correspondances. Vous ai-je dit que les Suédois ne pardornient pas au Danemark d'avoir donné im roi à la Norwège?
Pendant mon coiort séjour à Helsingborg, petite ville de trente mille âmes, à l'aspect presque grandiose, j'y ai vu arriver un prince suédois, Gustave- Adolphe, fils aîné du kronprinz, qui a épousé la duchesse de Connaught. Il venait, sans apparat, avfcC sa femme, présider aux régates du Simd. Peu de monde pour les recevoir
et un enthousiasme froid. Il y eut trois hourras secs, mais énergiques, après lesquels les équipages disparurent vers un château des environs.
De Copenhague à Korsôr la route est courte. On traverse de magnifiques forêts de hêtres. Puis, on s'embarque pour Kiel. On navigue entre les îles danoises et l'on n'a, en somme, que deux à trois heures de pleine mer avant d'arriver dans la baie de Kiel. Là j'ai vu manœuvrer la flotte allemande, j'ai contemplé un formidable parc de torpilletirs — ô Conférence de La Haye! — et vme fois de plus, en passant à Hambo\iig, j'ai admiré les rives fleiiries de l'Alster.
J'ai voulu voir Munster, qui est restée la capitale de la Westphalie, bien que Dortmund ait bien plus d'importance. La légende des anabaptistes me tentait. Au-dessus du cadran de l'église St-Lambert on a suspendu trois cages où Jean de Leyde et deux de ses compagnons ont été, dit-on, enfermés avant lem- supplice. La cathédrale du « Prophète » quoique assez riche, ne m'a pas fait l'impression que j'en attendais. Je l'ai peut-être vue trop souvent au théâtre. Il n'y a plus trace, d'ailleurs, des mutilations que les anabaptistes lui ont fait subir. J'ai été bien plus frappé par l'ancien Hôtel -de- ville, le vieux « Rathaus », où se conclut jadis le fameux traité de Westphalie, et qm est Vjien, avec ses crénaux dentelés, un des plus merveilleux petits édifices du style gothique fleuri qu'on puisse voir.
Enfin, j"ai fait halte à Roermond, localité paisible du Limbo\irg hollandais, où la Roer se jette dans la Meuse, d'où son nom. C'est là qu'habite l'architecte Cuijpers, si admiré en Hollande. Il y a superbement restauré la « Munster », église romano-byzantine, mélange singviiier des styles gothique et roman. Et Roermond, plus qu'Anvers, a des environs. Il y a siu-tout une « drève » immense de tilleuls séculaires, le long de laquelle s'échelonnent des maisons de campagne aux gracieux jardins hollandais, et qui conduit à une chapelle de Rédemptoristes : « De Kapel in 't zand » Un joli parcours, comme on voit, « de Stockolra à Anvers x!
Particularités Scandinaves.
Quelques semaines passées en Scandinavie ne suffisent certes pas pour parler d'abondance des mœurs et coutumes du Danemark, de la Suède et de la Norwège. Cependant j'ai noté quelques petits faits qui me semblaient dignes de mention. Tout d'abord, je puis ajouter à ce que j'ai dit déjà au sujet des chemins de fer, que les marchanda de journaux y circulent pendant tout le trajet, vous offrant constamment les nouvelles les plus récentes. En outre, les wagons-restaurants sont, en général, fort bien tenus. Il y en a même où l'on peut se faire servir à la carte d'une façon variée, ce que je n'ai rencontré, jusqu'à présent, sur aucvm réseau de l'Europe centrale.
Les bateaux, surtout ceux de Stockholm, sont aussi bien organisés. Les buffets froids de « Smôrgaas » y sont parfaits et peu coûteux. On sait que ces hors-d'œuvres, disposés dans de petites assiettes, se mangent debout et constituent la partie principale du repaa Scandinave.
Le bois, dans ces pays-là, est marchandise nationale; et on s'en sert à tout propos. Dana les campagnes, on en fait les fermes, toutes peintes en rouge. Los gares de villes déjà importantes sont en bois, ainsi que les trottoirs de débarquement. Jaxlis les églises mêmes étaient construites en bois. J'en ai vu de curieuses, très bien con servées.
J'ai eu l'occasion de parler des cafés de tempérance: mais il y a aussi des cafés pour dames. C'est en quelque sorte leur refuge pendant les intempéries, car, en Scandinavie, le temps, même par les beaux étés, est d'une variabilité extrême, et quand il pleut, c'est à torrents. Les dames alors se réfugient dans « leurs » cafés et y trouvent du thé, du café et des journaux.
La plaie des pourboires est légère en Scandinavie, les exigences étant modestes en comparaison des pays latins. La servante Scandinave, en Suède surtout, a l'habitude d'accompagner son merci (takadank flamand) d'un gracieux simulacre do génuflexion.
Mais tout n'est cependant pas parfait. Il m'est arrivé à Christiania une chose à peine croyable. Ayant fait laver du Imge, je m'aperçus, quand il rao revint, qu'il dégageait une insupportable odeur de poisson. Quelqu'un me dit que c'était un usage norwégien qu'on n'avait pu encore déraciner. On dessèche les peaux de poisson, on les réduit en poudre et on en parfume le linge! Cela remplace la lavande... Je n'ai pu vérifier si cet usage est général. Le peu qu'on m'en a fait connaître m'a d'ailleurs suffi. On m'a assuré que le peuple mettait de cette poudre dans le café, en guise de chicorée. J'aime à goûter les breuvages ou les mets nationaux, mais j'avoue que j'am-ais reculé devant ce café-là, comme j'ai reculé naguère, dans un petit village banque-espagnol, devant certain brouet au suif de chandelle...
Dans vm tout autre ordre d'idées je réclamerai contre l'heure d'ouverture et de fermeture des Musées. Comme à Viemie, les principaux d'entre eux sont ouverts de onze à deux, ou de midi à trois heures. 11 en résulte que le jour où l'on veut aller au Musée, toute exctu-sion un peu éloignée devient impossible.
Mais il faut que je vous parle « téléphone ». En Scandinavie, une personne sur quatre a le téléphone. Le prix annuel est sensiblement inférieur à ce que nous payons ici pour un service très défectueux. Dans toute la Scandinavie on paye envùron soixante-dix com-onnes par an, ce qui ne fait pas cent francs. Un appareil supplémentaire coûte quinze coiironnes (vingt et mi francs). Aussi, dans les biu-eaux de commerce et dans les hôtels, les appareils sont-ils mviltiples. ^A Stockholm, il y a même mae compagnie (l'Allmânna) qui fait concurrence à l'Etat et dont les prix sont les mêmes. Et, dans tous ses détails, le service est absoh^ment parfait. Presque tous les fils sont sous terre.
J'ai eu l'occasion d'entendre des musiques militaires dans les trois pays. Au Danemark, c'est Joachim Andersen qui en est le grand organisateur. Mais il n'y a que vingt-huit musiciens pour chacun des onze régiments d'infanterie. Ce sont des fanfares simples ne comportant poiu- ainsi dire que la « famille bugle ». En Norvvège, les musiciens sont un peu plus nombreux et on a constitué des harmonies, mais assez mal équilibrées. Ainsi on y emploie deux bassons, instruments dont les basses sont trop faibles eu égard aux autres cuivres graves. Depuis longtemps on les a remplacés chez nous par des instruments plus utiles, des cors supplémentau-es, par exemple. En Suède, les musiques militaires sont à peu près composées comme les nôtres et leur sonorité est bien pondérée.
Comme particularités, je dirai encore qu'on voit souvent des cimetières en pleine ville, parfois dans un parc (ce qui étonne dans des pays où la salubrité et l'hygiène Bont si en hoimeur) et que l'usage subsiste, dans les campagnes et les îles, d'élever de longues pierres (bautasten) rappelant des événements importants.
A Copenhague, pour défendre svir les places publiques les piétons contre les vélos et les autos, au heu de faire, comme chez nous des terre-pleins, on a formé des cercles de pieux, au milieu desquels on se trouve en sûreté; mais notre système est préférable. Puisque je parle de Copenhague, je crois avoir oublié de vous dire que les jemies femmes y sont, la plupart, largement décolletées. C'est charmant, du-ezvous, mais, à mon avis, il s'agit plutôt de s'aguerrù- contre les frimas, car ces gorges, qui devraient être de neige, sont hâlées par le soleil et les intempéries.
A Stockholm, qui est décidément la reine des villes sandinaves, la vie est très raffinée et même mondaine. C'est ainsi que les journaux « illustrés » y reproduisent les salons des personnalités en vue et que l'Opéra joue pendant tout le long hiver, du mois d'août au mois de mai, avec une troupe complète d'artistes suédois, mais sans grand répertoire national. i-v-. '
Les restaurants de Stockholm sont de premier ordre, surtout celui de 1 Opéra et les cartes y sont rédigées en suédois et en français. Je vous ai parlé de la propreté de Stockholm. La voirie y est entretenue d'une façon modèle. Aux endroits de gros charriage, il y a des pavés assez grands, mais dans les quartiers du centre, et prmcipalement autour de la Norrbro, le pavement se compose de très petites pierres blanches d'une régularité parfaite et fort agréables aux pieds.
En somme, si je devais attribuer à chacun des pays Scandinaves des qualités essentielles, je dirais que la Norwège, où les femmes ne font guère toilette, est peutêtre le plus énergique, le plus original, mais aussi le plus fruste des trois; que le Danemark, dans sa simplicité, est d'une civilisation se rapprochant déjà de celle de l'Europe centrale, et qu'enfin le Suédois est élégant, raffiné, aimant la dépense et abusant un peu, malgré les cafés de tempérance, du punch national, qu'il boit glacé et qu'il appelle du « calorie ».
On devrait visiter davantage les pays Scandinaves, d'autant plus que les habitants accueillent le tom-iste d'une façon charmante. Les services publics y marchent d'une façon admirable, même en hiver. On va toujours dans le Midi, rnais le Nord vaut bien aussi qu'on se dérange. Si les intempéries sont parfois désagréables, les étapes longues et la langue un peu difficile, ces inconvénients sont largement compensés par toutes les choses intéressantes qu'on rencontre dans ces pays qui, sous plus d'un rapport, sont à la tête de la civilisation moderne.
Les vendanges en Champagne
L'animation est encore grande en ce moment autour de la montagne de Reims, dernières hauteurs qui s'avancent de l'Kst vers les grandes plahies champenoises. A Rilly, à Ay, aux environs d'Epernay surtout, les vendanges s'achèvent. Et cependant on manque de bras, quoique la récolte soit d'un quart moindre que l'an dernier. C'est ce que nous exjDliquait un vieux sommelier, cependant que de bon matin nous traversions avec lui l'^s vignobles chargés de grappes et de rosée. Le temps n'est qu'à moitié favorable aux vendanges, car, dernièrement, des pluies torrentielles ont gêné les travaux et endommagé quelque peu les fruits. Mais ce matin-là le ciel, en dépit de quelques nuages gris, était suffisamment bleu pom* faire espérer ime belle joinnée. On travaillait ferme, les femmes s'attachant les jupes à la cycliste, et prestement les paniers s'emplissaient de gi'appes de petits raisins noirs et blancs. Dans tel champ les ouvriers se bornent à la cueillette, dans tel autre ils enlèvent en même temps, au moyen d'un petit sécateiu-, les grains douteux, faisant ainsi double besogne. Lorsque les caves ne sont pas trop éloignées, des charrettes emportent vivement les corbeilles siu-chargées de fruit. Dans le cas contraire, les pressoirs opèrent svu* place. J'ai ainsi vu presser quatre mille kilos de raisin dans une sorte de grand bac. Petit à petit le pressoir s'abaisse, faisant jaillir, au bas de l'appareil, un large flot d'iui blanc grisâtre. Cela din-e une heure et demie et environ dix barriques se remplirent. Les gi-ains ainsi pressés une première fois peuvent l'être à nouveau et donner du vin de deuxième cuvée en petite quantité. Après quoi les bouilleurs de cru s'emparent des résidus, achetés d'avance, et les distillent pour obtenir du marc.
— Voyez-vous, Monsieur, me dit le vieil ou\Tier, quand la grappe est cueUlie, il faut que le grain « meure » prestement. C'est surtout indispensable pour le raisin noir.
— Le raisin noir peut donc produire du vin blanc?
— Mai; oui, à la condition de sc'parer immédiatement le jus de l'enveloppe; sinon, la coloration se produirait et il faut alors employer le soufre pour le blanchir, ce qui n'est pas favorable. Malheureusement, les bras nous manquent cette année pour aller vite.
— En quel sens?
— Nous n'avons pas assez de vendangeurs, et il n'est pas impossible que le concovirs de l'armée ne soit demandé. On a fait courir tout d'abord le bruit que la récolte serait très petite et, naturellement, on a exagéré. On a même dit que les apaches fieraient venus se mêler de la chose et il paraît que cela a effrayé beaucoup de monde. Notez qu'on vient ici de toiis les coins de France, même du Midi.
— Mais ne voit-on pas des apaches partout en ce moment?
— Le fait est qu'on n'en voit que trop... Cependant on paie bien les vendangeurs Les maisons n'y regardent pas de si près. On va jusqu'à cinq francs et plus par jour, avec logement et nourritiu"e. On a môme fait pour eux des baraquements spéciaux avec salles de bain,.. Voyez jusqu'où cela va!
Tout en causant de la sorte, nous étions arrivéfc à l'entrée de caves immenses. Un monde que ces caves! Elles s'étendent sur plusieurs kilomètres et renferment quelques millions de bouteilles. Taillées dans le craie — c'est la nature du sol en Champagne — elles ressemblent vaguement, avec leurs voûtes, à des cloîtres souterrains. Il y a là des « salles » énormes. Dans quelques-unes un sculpteur de Châlons-
8\.ir-Marne a taillé, en pleins craie, des bag-reliefa colossaux qui sont de vraies œuvres d'art. Sujets : la Vendange et tout ce qui s'y rapporte. Ces caves renferment aussi des vestiges d'anciennes carrières d'où jadis on extrayait la pierre blanche '' qu'on a tant utilisée pour les constrvictions de Reims. Tout cela est éclairé à l'électricité et l'activité y est bourdonnante. Voici des galeries pleines de futailles parfois énormes. C'est du vin de l'an dernier. Il y a des tonneaux où la fermentation est intense. Le vin y chante. Aussi les bondes sont-elles légèrement mises. Et mon guide de reprendre :
— Il faut au moms trois ans. Monsieur, pour faire de bon Champagne. Tenez, voici du vin qui n'a que quelques mois de bouteille. Est-il assez trouble! Le débarrasser de toutes ces impuretés constitue le point le plus délicat. Aussi le bouchage n'est-il que provisoire; car le vin trouble, après être resté des mois dans la même position, est mis sur pointe, de manière à rassembler le dépôt sur le bouchon. Seulement, potir bien détacher toutes les adhérences, les bouteilles doivent être remuées un nombre infini de fois... Entendez-vous le bruit qu'on fait ici à côté? C'est le remuage mécanique.
Et je vis dans un vaste atelier remuer automatiquement des masses de boîtes contenant des bouteilles. De petits martelets en fer frappaient le verre en tous sens, produisant un cliquetis énervant. Tout cela est nécessaire potu" obtenir un vin d'vme pureté de cristal. On sait exactement quels ovixTiers ont travaillé tel lot de bouteilles et ils sont responsables de leur travail.
— Et comment enlève-t-on le dépôt?
— C'est l'opération du dégorgeage. Il y a deux systèmes. Le premier consiste à faire simplement sauter le bouchon, comme vous le voyez là, en tenant la bouteille renversée.
— Je constate que le bouchon saute avec bien plus de force qu'à nos tables...
— En effet. On ne peut empêcher l'acide carbonique, qui se trouve dissous dans le vin à ime pression d'au moins quatre atmosphères, de s'échapper plus ou moins. Mais vous voyez aussi qu'immédiatement on soumet la bouteille à un bouchage momentané au caovitchouc, avant de procéder au saucage. L'ouvrier suivant va s'emparer de la bouteOle et, au moyen d'vme cuiller ou de tviyaux, remettre les quelques centilitres perdus. Puis, viennent le bouchage définitif et le muselage, plus propre que l'ancien bouchage à la cire, mais peut-être moins complet. Un autre système très pratique consiste à congeler le goulot de la bouteille. Le dépôt alors se transforme en petit glaçon. Au débouchage, il est expulsé et on perd moins de gaz et moins de vin. On ne gagnerait que deux centilitres par bouteille, que le résultat sur la masse serait important.
— Que contient la sauce ajoutée ainsi?
— Du vieux vin et du sucre candi. Le dosage diffère de pays à pays. La Russie va jusqu'à dix-huit pour cent de sucrage. Quel dommage pour nous qu'elle ait dû quitter la Mandchourie! C'était alors notre meilleure cliente, tandis que maintenant!... La Belgique se contente de douze pour cent de pucre. L'Allemagne et les pays Scandinaves en veillent encore moins. Pour l'Angleterre et l'Amérique, rien ou presque rien, car il y en a toujours un pexi, même dans l'extra-dry : xm poiir cent environ. Il serait à désirer qu'on ne bût plus que du Champagne sec ou demi-sec. C'est là le vrai vin, car le sucre empêche de l'apprécier à sa juste valeur.
— Mais le vin sucré plait siirtout aux Dames!
— Oui, mais cela n'empêche pas sa fabrication de diminuer beaucoup. On fait de plus en plus le sec et le demi-sec.
— Pourquoi le Champagne ne se classe-t-il pas crus ?
— Parce qu'un seul vignoble ne saurait foxirnir un bon vin. Il faut couper, mélanger. Mais on le classe par années et quelques rares amateurs obtiennent encore du 1884. Cela vaut une centaine de francs la bouteille. Comme vin courant, on va, après les vendanges, comniencer l'exiDédition des 1904...
Nous venions de pénétrer dans la salle d'expédition, autre ruche bourdonnante où l'on habille les bouteilles qui, d'après les « choisissevirs », peuvent être livrées au commerce, ce qui se produit trois ou quatre mois après les dernières manipulations. Selon les pays, les étiquettes diffèrent. Souvent pour l'Allemagne on ajoute wa. certificat d'origine sous forme d'une bandelette portant ces mots : « franzôsiches Erzeugniss ».
— Voici, me dit encore mon cicérone, des formes de bouteilles que vous ne connaissez guère. Le « médium » (trois quarts de bouteille), le « magnum » (double
bouteille) puis la quadruple bouteille et enfin le « Nabuchodonosor » qui contient huit bouteilles! Cela s'expédie surtout en Angleterre. Ce « Nabucho » est une bouteille formidable. En Angleterre où, en certaines circonstances, on boit encore au même hannap, cela peut trouver son application; mais ces gigantesques flacons ne sauraient utilement trouver place sur nos tables.
Nous avons vu aussi quelques milliers de bouteilles nouveau modèle, dites bouteilles-cristal, transparentes comme les bouteilles d"eau minérale. On verra sous peu apparaître cette nouveauté, et on sera quelque peu étonné de voir le Champagne dans des flacons de ce genre. Il faudra s'y habituer.
— Le phylloxéra cause-t-il beaucoup de dégâts?
— Peu. Notre terrain est crayeux et peu favorable au développement du fléau. Le Bordelais et le Bourguignon ne peuvent malheurevisement en dire autant. Us ont déjà souvent dû recom-ir aux plants américains, tandis qu'ici, au moyen du sulfure de carbone, on conserve pendant plusieiu-s amiées les plants attaqués. Après cela, il faut les sacrifier, car le phylloxéra ne pardonne pas. En somme, en Champagne, on se défend très bien.
— Et le Champagne « du pays », le vin du peuple?
— Vous le trouverez chez nos vignerons et dans les buvettes de nos villages. C'est un petit vin pâle, non mousseux, mais d'une saveur particulière et bien plus agréable que la plupart des autres vins blancs.
Ici se terminent les explications de mon guide, et il ne resta plus qu'à nous promener avec admiration dans ces caves immensed, au milieu d'vui travail intense, parmi des milliers de bouteilles et d'innombrables paniers prêts à partir pour toutes les contrées du monde. Partout, le vin pétillant par excellence présidera aux toasts diplomatiques, graves et calculés, aux inaugurations, aux réceptions, aux triomphes artistiques. Mais ce sera aussi et surtout le vin de la jeunesse et des fêtes de l'esprit.
Les fêtes de Jeanne d'Arc avant la lettre
En passant par Orléans, il me prit fantaisie de visiter la chapelle du grand Séminaire à cause de se , boiseries qui ont vxie grande réputation. Seulement j'avais perdu de vue la < loi de séparation » et, en arrivant au Séminaire, je me suis trouvé devant des murs dénudés et un amas de décombres. L'établissement religieux va être remplacé par un lycée de jeunes filles. Seule la chapelle est restée intacte. Pour la visiter, U faut l'autorisation toute spéciale du maire, et cette formalité cause toujours quelque ennui. Cependant, je n'ai pa^. regretté la démarche qu'il me fallut faire à cet efïet, car elle me mit en rapport avec quelques chefs de service qui me donnèrent d'intéressants détails sur les fêtes de Jeanne d'Arc qui doivent avoia lieu, comme d'habitude, le 7 et le 8 mai.
On sait que, l'an derxïier, la Loge maçonnique voulut figurer officiellement aux fêtes et que le clergé s'abstint. Le gouvernement envoya des troupes supplémentaires, ainsi que la musique de la garde républicaine, non pas par mesure d'ordre, mais pour corser le programme. Toutefois, les protestations se firent jour sous forme d'exode d'une quantité de commerçants et de fermeture de leurs magasins. Cotte foiS; la Loge vient de déclarer que, par tolérance, et surtout pour ne pas faire tort aux intérêts de la ville, elle s'abstiendra. Le clergé refigurera donc à cette fête qui attire chaque année beaucoup d'étrangers, des Anglais surtout.
Les fêtes de Jeamic d'Arc n'en demeurent pas moin? une question délicate. L'an dernier déjà, le maire, M. Coiu-tm- Rossignol, dut soumettre au Conseil municipal le point de savoir si la procession aurait lieu ou si elle serait supprimée. 11 se trouva en présence d'un vote nul, c'est-à-dire de dix-sept voix contre dix-sept. Ayant voix orépondérante il fut obligé de trancher à lui seul la question. Il faut ajouter que, cette année, les élections municipales sont proches. Elles ont lieu tous les quatre
ans, le premier dimanche de mai, et peuvent ainsi arriver à coïncider avec les fêtes. C'est là une véritable épée de Damoclès suspendue sur la tête de M. Courtin-Rossignol. 11 paraît que, contrairement à ce qui se passe chez nous, les grands centres, dans les pays de la Loire, sont peu progressistes, tandis que les paysans des faubourgs sorientent de plus en plvis vers l'extrême-gauche. Puis, ici, les partis ont le droit de ne désigner leurs candidats que la veille du scrutin — et, jusqu'à présent, personne ne s'est encore décidé. Cruelle perplexité!
J'ai trouvé en M. Coutrin un homme d'une exquise urbanité.
— Enchanté, me dit-il, de pouvoir être agréable à un Belge et, en particulier, à un collaborateur du « Matin » d'Anvers. Je connais votre intéressante ville pour l'avoir longuement visitée à l'occasion de l'Exposition de 1894, a laquelle j'ui même eu l'honneur de participer. C'e^t vous dire que vous verrez lorsqu'il vous plaira les boiseries de la chapelle du Séminaii-e.
— Voilà qui est charmant!
— Il faudra aussi voir la maison de Jeanne d'Arc qui contient tout ce que l'on a pu recueillir de souvenir- de la Pucell'^. Ces reliques font ici l'objet d'un culte qui ne se ralentit pas. Voyez surtout l'avocat Huet, vm musicologue distingué, qui s'occupe de rémiir les œuvres de tous les musiciens que l'épopée de Jeanne a inspirés... Tenez, il vient précisément de retrouver le manuscrit de « Jeanne d'Arc », opéra en trois actes, de Carafa.
— L'auteur du « Valet de Chambre »?
— Parfaitement. Il en a même retrouvé l'orchestration complète.
— Les fêtes auront-elles lieu cette année avec les concours habituels ?
— Oui, Le soir du 7 mai le maire remettra l'étendard de Jeanne à l'évêque, qui le présentera aux troupes. A ce moment les toiu-s de S'^-Croix s'embraseront. Les troupes, le clergé, la foule entonneront alors, avec accompagnement de fanfares, l'hymne de F « Etendard », écrit spécialement par Gomiod pour la circonstance et qui produit toujours un effet impressionnant. Le lendemain la procession clôturera les fêtes.
Et voilà la question dej fêtes résolue, mais pour un an seulement.
Je remerciai M. Courtin de son obligeance et m'en allai visiter les boiseries de la chapelle du Séminaire, qui sont, en efïet, merveilleuses. Ce sont des bas-reliefs d'une légèreté et d'une finesse sans égales. Plus tard cette chapelle servira de salle de conférences.
A propos des Châteaux de la Loire.
Le Raphaël d'Orléans. — A Beaugency. — Une poutre du Château de Blois. — Les antiquités de Poitiers. — Les élections municipales. — Les saisons théâtrales de Pâques. — Le jardin de la France.
On visite beaucoup les pays de la Loire aux environs de Pâques. Les visiteurs sont pour la plupart des Anglais, attirés par les fêtes de Jeanne d'Arc à Orléans. Par la même occasion ils rayonnent dans le pays. Les châteaux de la Loire sont, on le sait, particulièrement agréables à visiter. Au point de vue historique, ils captivent le touriste et, de plus, ils lui donnent l'occasion de faire des excursions charmantes. Ils sont trop connus pour que je songe à les décrire; mais quelques indications sm- la façon la plus pratique de visiter les principaux d'entre eux, ainsi que quelques aperçus actuels, peuvent offrir mi certain intérêt.
En allant vers Tour», on peut, avant Orléans, s'arrêter à Étampes, pour y voir quelques souveiiirs de Diane de Poitiers. Quant à Orléans, il y a moyen d'y passer une journée agréable. En particulier, on y voit, depuis peu, un Raphaël dont l'authenticité ne paraît pas douteuse. Exposé dans l'amiexe du Musée, il fait partie d'une collection de tableaux de maîtres fort intéressante, offerte à la ville d'Orléans, par l'un de ses concitoyens, M. Paul Fourché, qui habite Bordeaux et qui s'occupe acti-
vement en ce moment, de classer les quatre cents toiles composant la galerie. Le Raphaël est la « Madone au Chêne » ou « Madona délia Rovere ». Il paraît que le gouvernement italien, prévenu trop tard, a essayé de faire rentrer cette toile en Italie. On sait, en effet, que l'édit Pacca défend la vente, sans l'autorisation de l'Etat, des chefs-d'œu\Te des vieux maîtres italiens. Des brochiires ont été publiées pour prouver l'authenticité du tableau, à laquelle croient, d'aillevirs, les amateurs les plus éclairés. C'est une œu\Te adir^irable, représentant la Sainte Famille telle c[ue Raphaël l'a souvent figurée, grou^iant la Vierge, l'enfant Jésus et le petit saint Jean. La disposition rappelle un peu celle de la « Belle Jardinière » du salon carré du Louvre. Ici la. Vierge est assise au pied d'un chêne, lequel domiiie le paysage toscan du fond. L'œuvre est, à mon avis, plus belle que la « Madone d'Orléans « du Musée de Chantilly. Cette aubaine artistique n'a cependant guère ému les Orléanais, Cjui ne se sont, paraît -il, que fort peu dérangés po\ar venir voir cette toile magistrale.
Beaugency vaut une covirte visite, à cause de sa maii-ie, un ancien rendez-vous de chasse de François I'^'^, qui contient des tapisseries en point de Hongrie merveilleuses. On les a tout récemment découvertes dans des caves, où l'on suppose qu'elles auront été cachées en 1871. Comme elles étaient rongées par les souris, il a fallu en confier la restauration aux Gobelins, mais Beaugency ne put acquitter le prix du travail, et les Gobelins, pour se payer, gardèrent les encadrements des tapisseries, lesquelles ont actuellement des cadre.? en bois indignes d'elles. Celles qui représentent des scènes gauloises sont les plus belles; la « Récolte du gui », surtout, est d'un coloris superbe.
Je ne parlerai de la ravissante petite ville de Blois que pour constater que 1' « administration » est la même partout. H y a deux ans environ, au château qui fait l'orgeuil des Blésiens, une poutre d'un des plu? beaux appartements d'Heiu-i III se fendit de telle manière qu'il fallut l'étançonner d'urgence. Ceci fut fait par les soins de la ville de Blois, qui n'a pas le droit d'intervenir autrement, car son château dépend de l'administration des monuments historiques. Mais croiriez-vous que cette administration, avertie depuis si longtemps, n'a pas encore trouvé le moyen de restaurer la poutre ?
J'ai visité Poitiers et Angoulème que je ne connaissais pas. Ce sont deux petites villes situées sur des collines, mal pavées, mal bâties, aux rues étroites et accidentées. Angoiilême, en dehors de la superbe vue qu'elle offre sur la vallée de la Charente, n'a de vraiment intéressant que sa cathédrale byzantine. On dirait que les décorations de sa façade sont en « pierre repoussée ». C'est curieux, mais combien lourd ! et que nous sommes loin de la grâce aérienne des chefs-d'œuvres de Chartres et de Reims ! A Poitiers, la façade de Notre-Dame-la Grande est à peu près pareille. Mais la ville possède de belles antiquités et ses musées contiennent beaucoup de ces « vieilles pierres » qui racontent tant de choses. En outre, le vieux temple St-Jean, avec son baptistère profond et. le vieux symbole chrétien du poisson, naiiltiplié sur lea murailles, est très curieux.
J'ai rencontre à Poitiers un Belge de grand mérite : le P. Delacroix. Né à Tovirnai, il habite Poitiers depuis quarante-quatre ans et il en a soixante-dix-sept à l'heure qu'il est. L'archéologie constitue pour lui une passion vitale. A force de recherches et de fouilles dans les environs de la ville, il a fait du « Musée des Antiquaires de l'Ouest » le musée le plus important du Poitou et l'un des plus riches de France. C'est un des plus complets que je connaisse sous le rapport des antiquités gallo-romaines. Le P. Delacroix, qui n'a jamais voulu être que simple membre de la Société des Antiquaires de l'Ouest, est tout fier de vou.^ montrer ses trésors. C'est un érudit qvii jouit de l'estime de tous les partis.
La maison de la fameuse Diane de Poitiers existe encore, rue de la Chaîne, et M. Mérieux, qui l'habite aujourd'hui, a bien voulu me la faire visiter. Il s'est promis de la restaurer entièrement dans le stylo de l'époque. Seulement les travaux sont longs et, après plusieurs années d'efforts, M. Mérieux n'est pas encore arrivé au bout de ses peines.
En me promenant dans Poitiers — j'ai oublié de vous dire que c'était le jour des élections municipales — j'avisai un bureau de vote. J'eus la curiosité d'entrer. Un gardien de la paix me dit :
— Votre carte d'électevu", je vous prie, citoyen ?
— Je n'en ai pas, et pour cause, mais voici celle du Matin. Je désir© simplement jeter un coup d'œil dans le bureau électoral.
— Passez, Monsieur.
Et je vis le président qui gardait l'iirne avec ses assessevirs. Tous lisaient leur joiirnal béatement. Puis, mi seul électeur se présenta. Il remit son bulletin de vote et se retira silencieusement. En sortant je dis au gardien de la paix :
— Il n'y a donc pas plus d'électeurs que ça?
— Mais non. Le temps, par hasard, est superbe aujourd'hui, lia aiment bien mieux allerse promener au bon soleil.
— Et le suffrage universel ? En Belgique, nous sommes forcés d'aller voter.
— Et la liberté. Monsieur, qu'en faites-vous? Dexix cinquièmes, à peine, des électeurs se présentent ici. Le Français ne voudrait poLir rien au monde qu'on l'empêchât d'aller voter, mais il sovifïrirait encore moins qvi'on l'y contraignît.
Et le gardien de la paix me jeta un regard très digne.
Dans toutes les villes que j'ai visitées, on était en pleine saison théâtrale de Pâques. II s'agit d'une série de représentations données pendant une période de six semaines environ. J'ai pu constater que presque partout il y a un ou deux bons artisteb « en vedette» au milieu d'inconnus d'un talent médiocre. A Poitiers, j'ai entendu Mme Walter-VUla; à Orléans, le baryton Godefroy, et, à Tours, Campagnola. Dans la Tosca, notre ex-ténor a fait les délices du public, mais l'orchestre était défectueux et réduit au point que les harmonies n'étaient même pas complètes. N'importe ! Campagnola était là, « lui seul, et c'est assez » !
Me voilà parlant musique alors que j'avais surtout pour but d'indiquer une façon pratique de visiter les plus réputés des châteaux de la Loii-e.
Ou descendra donc d'abord jusqu'à Blois. Après avoir visité le château qui est, au point de vue historique, le plus intéressant de tous, et admiré l'escalier de François I^"", vraie merveille architecturale, triomphe du style Renaissance, on ira à Chambord. Je dirai, en passant, que le maréchal Berthier, à qui Napoléon I^^ l'avait donné, a compromis ce splendide domaine par des coupes de bois trop répétées. Aujourd'hui l'entretien en coûte deux cent mille francs par an, alors que le rapport est de cent cinquante mille seulement. Les descendants de la famille Chambord sont presque tous en Autriche et ils ne viennent que rarement en France.
On visitera ensuite Cheverny qui n'est pas loin de là. C'est un domaine seigneurial de trois mille quatre cents hectares. Il est actuellement habité par le marquis de Vibraye. Amboise mérite qu'on s'y arrête, d'abord pour constater qu'il ne reste presque plus rien des « vieilles tours » et que les remparts sont détruits, ensuite pour admirer la chapelle St-Hubert, attenante au château. C'est une perle gothique et l'une des plus belles choses qu'offre la visite des châteaux de la Loire. C'est aussi d' Amboise qu'on part pour visiter Chenonceaux, où l'on va en traversant la forêt d' Amboise qui est des plus agi'éables. Le château de Chenonceaux mériterait d'être visité, ne fût-ce qu'à cause de sa situation pittoresque siu- le Cher. Il y forme pont et l'on s'y rappelle volontiers le second acte des Huguenots. Le propriétaire actuel, M. Terry, un Cubain, vient de mourir dans son pays qu'il était allé revoir. Le personnel est très en peine de savoir entre quelles mains va tomber ce domaine longtemps habité par Diane de Poitiers et où son chiffre, le double croissant, se remarque particulièrement.
Il convient de s'arrêter aussi à Onzain pour y voir, sur une hauteur, le château de Chaumont, qui est remarquable, et d'où la vue sior la Loire est superbe. Il appartient actuellement à la prmcesse de Broglie, née Say.
De Tours on se rend à Loches et à Chinon, excm-sion indispensable pour ceux qu'intéressent surtout de grands souvenirs historiques, car les châteaxix de ces deux localités ne présentent pour ainsi dire plus que des rumes.
Après Tom-s on continue sur Angers et Nantes, dont les châteaux constituent des blocs formidables de maçonnerie d'mi intérêt relatif. En remontant vers Paris, on s'arrêtera à Vendôme, non à cause des quelques tours aux trois quarts écroulées qui dominent sa jolie colline, mais poiu" sa petite cathédrale d'un gothique flamboyant très réussi. Enfin on visitera le château de Châteaudmi. Dominant le cours du Loir, il est d'mi ensemble imposant. Il appartient au fils aîné de la duchesse de Luynes, morte il y a peu de temps. On y admire un escalier qui fait songer à celui de Blois.
Mais ce château est bien abandonné et trop à l'écart des autres. On le visite en compagnie de chouettes et de chats-huants qui lui donnent l'air d'un ma;noir diabolique Charles VII le donna jadis au beau Dubois en récompense des exploits qu'il accomplit aux côtés de la Pucelle.
La très agréable excursion des châteaux de la Loire laisse aussi le durable souvenir do la Toui-aine, le jardin de la France.C'est à Tours, la ville aux beaux ponts, que les bords de la Loire sont le plus captivants. Ils y sont exempts des digues qui, nécessaires en d'autres endroits, déparent le paj'sage.
La promenade de Totu-s à Vouvray est mi ravissement. On n'y trouve pas, il est vrai, la majesté des hautes montagnes, mais que cette côte de Vouvray est donc verdoyante! Puis le pays est si riche que les habitants s'y laissent vivre doucement, sans éprouver le besoin de se livrer à l'industrie. Ajoutez à cela qu'on y parle un français incomparable, le plus harmonieux de France, sans accent, d'une pureté absolue. Et c'est pour tout cela qu'il fait bon vivre dans le « Jardin de la France »
Impressions Basques
A Cambo. — Chez Edmond Rostand. — La vallée de la Nive. — A St-Jean-Pied-de-Port.
Cambo est une toute petite ville d'eaux située sur la Nive, gros ruisseau jaseur qui serpente agréablement dans un paysage montagneux. Dans la plame s'aperçoit le Bas-Cambo, tandis que sur la hautevu- opposée s'étend le Haut-Cambo, qui est un peu plus moderne et encadre en quelque sorte un modeste établissement d'eau sulfureuse. Les Basques attribuent à cette eau des vertus très grandes, car, superstitieusement, ils viennent en masse en boù'e à certaines dates, « poiu- la . anté à venir ».
L'auteur de Cyrano, en venant s'établir ici, il y a des années déjà, pour soigner sa eanté, a attiré l'attention du monde artiste s\ir cette modeste localité. Les maisona y sont de peu d'apparence, et le^u-s toitm-es longues et plates, aux larges tuiles rouges, y rappellent la ferme basque dans son originale simplicité.
La maison de Rostand, ou plutôt sa villa, est située à vuie petite distance du bourg, BUT une hauteur assez escarpée. C'est une propriété très étendue. Au bas de la côte je franchis une grille et la concierge m'indique la route à suivre. Je passe devant de grandes écuries, et bientôt je me trouve sur une belle terrasse, de\ant la villa « Arnaga ». Elle est à peu près construite dans le style du pays. La vallée de la Nive, toute verdoyante, parsemée de villages et coiu-onnée de quelques belles maisons de campagnes, se déroule à mes pieds à perte de vue. Le paysage est vraiment captivant et donne une impression de quiétude digne d'mi grand poète.
Un domestique vient m'ouvrir et, après avoir traversé un spacieux vestibule, je suis introduit dans un salon éclaù'é par de larges baies donnant sur la campagne. Brusquement, j'ai la sensation de me trouver sur une scène. Le décor représente une pièce gothique, style primitif, que de longues coloimades partagent, en quelque eorte, en plusieurs salons. Les meubles, quoique de différentes époques, sont tous de très bon goût.
Un jeune homme qui peut avoir dix-huit ans, très aimable, m'arrive en coup de vent. C'est Maurice Rostand, fils aîné du poète.
— Mon père regrettera vivement de ne pas vous avoir vu, me dit-il. Il vient de partir en auto pour Saint-Sébastien, où après-demain, 15 août, aura lieu la plus grande course de taureaux de l'année. Ce sont d'aUleurs les fêtes de la ville.
— Je le sais, et je compte moi-même assister à ces courses. Mais je suis désolé de ne pas trouver votre père; j'aurais voulu lui parler de « Chantecler ».
— Ah ! Monsieur, papa n'en parle jamais ! Il n'en dit rien à personne. Je sais que, cet hiver, la pièce passera à la Porte St-Martin, mais c'est tout. Il me serait impossible d'en dire davantage.
— Y a-t-il longtemps que vous habitez ici?
— Depuis une dizaine d'années. Mon père y est venu pour sa santé, mais, à l'heure qu'il est, il se porte admirablement. Il y a trois ans, il a fait construire ce chalet où nous habitons avec ma mère et Jean, mon frère cadet.
Je pris congé de M. Maurice Rostand en le remerciant de son sympathique accueil. Dans le village, je voulus, comme le veut la mode, faii'e acquisition de cartes illustrées, et je fus tout étonné de ne pouvoir m'en procurer une de la villa « Arnaga ».
— Ce n'est pas permis. Monsieur, me dit la marchande. M. Rostand nous ferait tant de plaisii- en autorisant la photographie de sa villa ! Il ne le veut pas. Jadis, pourtant, il nous avait autorisés à vendre sa tête.
— Alors, cette carte n'existe pas?
— Elle a existé, mais les exemplaires en deviennent rarissimes. Peut-être, en vous adressant au « Mimosa-Club », le cercle de Cambo, en obtiendrez -vous encore une.
Je réussis, en effet, au « Mimosa-Club », belle villa située en pleine campagne, refuge de la vie ùitellectuelle de Cambo, à me procurer une couple de ces cartes, les dernières, m'assura le gérant. Elles représentent la villa « Arnaga » prise en chaland en descendant la Nive, à une distance trop respectueuse poiu- pouvoir la distinguer convenablement.
A partir de Cambo, la vallée de la Nive s'encaisse davantage. Le paysage devient de plus en plus pittoresque. On passe au « Pas de Roland ». La route y est en partie encombrée par vm rocher que jadis le célèbre paladin écarta, dit la légende, non pas d'un coup de sa Durandal, mais d'un banal coup de pied... Puis, tout à coup, à un détour de la route, les Pyrénées, grandioses et bleuâtres, se présentent comme dans un décor de féerie. On est à Saint-Jean-Pied-de-Port. C'est une petite ville aux rues étroites, bâtie à l'intérieur et autour d'une vieille forteresse datant de Vauban. Son nom vient de ce qu'elle se trouve au pied du « Col » ou « Port » de Ronceveaux. Il n'y a guère que la place du marché qui soit un peu praticable, et déjà les mœurs y sont différentes. Les hommes y sont plus rudes, les âniers plus turbtîlentg et les femmes plus indolentes : la mantille apparaît... C'est l'Espagne qui s'annonce.
Les courses de taureaux à St-Sébastien
Saint-Sébastien présentait l'autre jour le spectacle d'xme animation fébrile. C'était la fête de la ville et, au moment de mon arrivée, je vis la fotile se diriger vers le même point : les nouvelles arènes où devaient avoir lieu de grandes courses de taureaux, « intégrales et formelles », comme le disait le programme. Tout le monde se ruait vers le « spectacle favori », comme emporté par un vent de folie. De tous côtés des marchands sollicitaient le public, mais le succès allait surtout aux vendeurs de coussins en papier qui servent à amortir la dureté de la pierre des arènes. Les cochers aux bérets rouges faisaient claquer leurs fouets à tour de bras et les automobiles ralentissaient comme à regret leur marche. Gendarmes et gardes civils avaient grand' peine à maintenir l'ordre, surtout quand apparurent, jetant une note violente dans la foule, les mules empanachées de blanc et de rouge qui entraîneront tantôt hors du cirque les taureaux et les chevaux morts au combat.
On monte aux arènes, lentement, par de larges escaliers, et c'est sans grande difficulté que je gagne ma place numérotée sur la pierre, dans la « Sombra », c'est-àdire à l'abri du soleil. Ces arènes, construites pour quinze mille spectateiors, sont immenses. A moitié remplies à mon arrivée, elles ne tardent pas à se garnir complètement, et bientôt plus une place n'est libre. Les toilettes sont éclatantes, mais les mantilles sont moins nombreuses que les chapeaux, dont les jolies espagnoles se parent d'ailleurs à ravir. Dans la piste, qui est au moins six fois aussi grande que celle d'iin cirqvie ordmaire, des groupes se forment et discutent avec animation. Les conversations sont bruyantes au possible, siu-tout sur les gradins du bas,où se donnent rendez-vous les vrais amatevirs. Par-dessus la toitiire les hauteurs des environs se découpent siu- le ciel sombre, car, dans la matinée, la pluie est tombée en abondance. La loge royale est installée dans le haut, en face de l'entrée des « artistes ». Elle est tendue de peluche rouge. On espère la présence du roi.
Cependant, la piste 8e vide et l'on s'occupe d'égaliser le sol avec le plus grand soin. Puis des applaudissements éclatent. C'est l'alcade (le maire) qui fait son apparition près de la loge royale. Deux alguazils à cheval font alors le tour du cirque, puis vont demander à l'alcade, qu'ils saluent profondément, la clef du toril et l'autorisation de commencer les courses. Bientôt après ils entrent, au son de la musique, précédant les deux « cuadrillas » qui vont lutter. Ce spectacle est éblouissant. Les toreros Bombita, naguère blessé à Barcelone, et Machaquito marchent à la tête de leurs picadors à cheval, armés de lances, de leurs banderilleros et de leurs ehulos, qui tous sont à leurs gages. Les milles enrubannées ferment la marche. Les costumes de Bombita et de Machaquito sont estimées au bas mot à dix mille francs; la valeur de leiu- cachet. Ils sont enrichis de pierreries et leurs capes de parade, en soie, sont merveilleuses. Ils en ont d'autres povu- le combat. Chaque torero va combattre trois taxireaux de la i< ganaderia > de IMuruve, mais ils s'entr'aideront. Bientôt les mules disparaissent, la porte du toril à di-oite de l'entrée s'ou\Te, protégeant celui qui la manœu\Te, et un taureau tout noir, au lieu de s'élancer « en bondissant hors du toril », s'arrête svu" le setiil, étourdi par la clarté du jour et le bruit de la foule. Puis il s'enliardit et fonce sur les banderilles qui l'évitent avec agilité en lui présentant leurs capes cramoisies. Bombita, qui peut avoir vingt -cinq ans, s'agenouille devant lui, le sourire sur les lè\Tes, et, avec une incroyable adresse, lui pose sa toque noire entre les cornes. A ce moment se déchaîne une tempête de bravos accom.pagnés de véritables hiu-lements de joie. Mais la bête, apercevant ixn picador, se détourne, fonce sur le cheval qvxi a les yeux bandés, selon l'usage, de sorte qu'il ne voit pas même venir le danger, lui plante avec rage ses cornes dans le flanc et les en retire tovites rouges... Le cheval, frappé en plein cœm-, se redresse, se cabre, et, à chaque respiration, vomit des flots de sang. Puis il tombe, entraînant le picador, qui porte sous son pantalon gris des jambières de métal. Aussitôt on s'élance et toutes les capes se présentent pour détourner l'animal Le picador se relève et monte sur un autre cheval, tandis qu'on achève celui qui agonise au moyen d'un coup de stylet dans le cerveau.
Cependant les banderUlos commencent leur jeu dangereux. Ils plantent sur la nuque du taureau plusieurs paires de banderilles, flèches acérées, entourées de papier aux couletu's voyantes. Le taureau mugit de douleur et s'affole. C'est alors que Bombita s'avance, nu-tête et coiffé avec art, tenant 1' « espada » de la main droite, mais la dissimulant derrière la cape rouge vif qu'il porte sur le bras gauche. La cuadrilla observe et essaye de maintenir le taureau dans ime position favorable au torero. Prompt comme l'éclair le coup part et l'épée se plante entre les cornes sanglantes. L'animal s'arrête, mais la blessure n'est pas mortelle et il se rue de nouveau sur ses adversaires. Bombita, au milieu d'une surexcitation indescriptible, parvient à ressaisir son arme, il décoche un second coup, et cette fois le taureau chancelle. Il veut reprendre l'offensive, mais il tombe à genoux et s'abat enfin. Un coup de stylet dans la tête l'achève, les fanfares éclatent et les mules entraînent rapidement cheval et tam-eau. Bombita fait le tour de la piste au milieu d'un enthousiasme qui confine au délire. A côté de moi un jeune homme crie qu'il a serré la main du torero le matin même. Une dame se lève et, avec des gestes désordonnés, lance à Bombita une admirable bourse en argent. Puis, vient uue avalanche de fleurs et d'éventails. Les hommes jettent leurs chapeaux que le torero leur renvoie adroitement.
C'est au milieu de vociférations presque ininterrompues que s'achèvent les six courses.
Le cirque est bientôt inondé de sang et voici quelques péripéties que j'ai surtout remarquées :
Machaquito, tout jeune aussi, ^e fait siffler et huer parce qu'il a besoin de quatre coups d'épée pour achever son taureau. Plus tard un cheval tombe, les boyaux lui sortent du ventre et sont traînés dans la piste. Son picador ne peut être secouru à temps et, malgré sa cotte de maille.?, le taureau le blesse en plein corps. Il pâlit, se débat et sort de l'arène par une des petites portes qui servent de refuge aux lutteiu^ serrés de trop près. Il est soutenu par deux ehulos qui le mènent à l'hôpital qui se trouve sous les arènes et où l'attendent un médecin et un prêtre. A côté de cet hôpital il y a une chapelle où les toreros vont prier avant de combattre.
Bombita soulève encore les ïuîclamations des spectateurs en réussissant, avec son fin mouchoir, à essuyer la bave d'un taureau. Puis il fait remettre sa cape d'honneur à une très jolie femme qui en décore le devant de sa loge, et, se découvrant
devant elle, lui annonce qu'il va tuer le dangereux animal on son honneur. Vous pensez si la dame est le point de mire de la foule ! D'ailleurs, en Espagne, Bombita est l'enfant gâté du public, plus encore que Machaquito. On me parle aussi de Fuent'^s. Tl paraît que ce sont là les trois plus forts matadors coimus.
Machaquito a dû son mariage à ses succès tauromachiques. Une jeune Espagnole lui ayant jeté son éventail, il amena le taureau sous sa loge et le perça de son épée. Ce fut le coup de grâce pour le taureau et le coup de foudre pom- la jeune fille. Machaquito voulut bien épouser son admiratrice, mais il ne renonça pas au périlleux métier qu'il a appris, comme tous ses pareils, dans les « ganaderias » et les « estancias ». Car c'est dans les prairies des éleveurs que le torero fait son apprentissage. Se tenant immobile dans la plaine, il voit le ta^u-eau foncer sur lui et apprend, par de légers mouvements, à éviter le coup. Il remarque ensuite que le tavu-eau, ne pouvant arrêter son élan, passe tout droit. Ainsi, petit à petit, l'expérience vient et l'apprenti finit par se risquer en public.
La sixième et dernière course fut menée rapidement. Machaquito abattit du premier coup le taureau qui chancela, rendit vui flot de sang par les naseaux et la bouche, puis tomba raide mort. On applaudit frénétiquement et chaque spectateur lança au teroro le coussin sur lequel il s'était assis pendant le spectacle. Ce fut vme pluie multicolore de confetti géants. Après quoi ia foule s'écoula lentement et avec beaucoup d'ordre, car de nombreuses portes s'ouvrent à la fin des com'ses, et la mer humaine remonta vers la ville. Il avait fallu tout juste deux heures pour tuer les six taureaux. Une seule déception, le roi n'est pas venvi.
Bientôt Saint-Sébastien s'illumina. A la « Concha », la pitorresque plage, le casino mauresque était étincelant. Partout on chantait, on dansait, on s'entassait. M'isolant dans cette fournaise, je songeais au spectacle que je venais de voir et qui m'avait profondément remué. Un sentiment d'écœurement m'envahissait. Je me demandais à quoi sert le courage de ces hommes, l'audace et l'adresse du torero. Cela m'apparut comme im sport atroce et inutile. Je me souvenais surtout d'un pauvre cheval blanc éventré, qu'on avait recousu dans les coulisses et ramené de force au combat... Ses chairs tremblaient. Un taureau l'attaqua bientôt et cette fois on l'acheva. Il y a, paraît-il, des courses landaises, qui constituent lui jeu d'adresse exempt de cruauté, mais celui-ci est purement barbare. Mais le peuple espagnol ne renoncera jamais à son spectacle favori : si on voulait le supprimer, on déchaînerait des émeutes formidables. Cependant un homme assez en vue à Saint-Sébastien me dit : « Si nous n'aimions pas tant les courses de taureaux, nous aurions peut-être encore Cuba. » Preuve qu'il y a des exceptions dans la foule. Ce qu'il y a do malheureux, c'est que dans le midi de la France on commence à prendre goût à la tauromachie. A Bayonne, à Nimes, à Montpellier, à Béziers, on préfère parfois cela à de bonnes représentations théâtrales. Triste constatation ! Dirai- je encore que le succès qu'on fait au torero, en Espagne, est tel que jamais nul savant, nul artiste n'en a connu ni n'en connaîtra sans doute de pareil ? C'est navrant pour la mentalité humaine. Mais trêve de réflexions : la prochaine covirse a lieu demain.
Dans les Pyrénées.
A Cauterets. — Le Théâtre de la Nature. — A propos du cinquantenaire de Lourdes. — Barèges. — Sur les Cimes. — Les Cascades de Gripp. — Bagnêres de Bigorre. — Les jardins de Tarbes.
De Pierrefitte où s'arrête la ligne du chemin de fer, on monte à Cauterets en tramway électrique. Il stiit le « gave » de Cauterets qui coule dans la profondeur. La route est grandiose. Plus on monte et plus la vallée, entourée de hauteurs, gagne en majesté. De tous côtés le gave est grossi des eaux écumeuses qui descendent dea
sommets et rejaillissent en cascades. Là haut, à l'arrivée, on se croit en présence de remparts formidables entre lesquels Cauterets est enserré comme dans un étau.
Chemin faisant, j'aperçus une affiche annonçant Campagnola à l'un des Casinos, car Cauterets en a deux. Mais je ne pensais guère à aller m'enfermer dans uiie salle là où la nature a si bien fait les choses. Une i^romenade sous le ciel étoile me disait plus que toutes les « Tosea » du monde. Cependant je sms allé jeter vm coup d'œil sur le « théâtre de la nature ». Il est situé en mi endroit bien choisi. Sur une pelouse montante on a établi une scène ; des fourrés servent de coulisses et le trou du souffletir produit dans ce cadre un effet plutôt plaisant. Il y a place pour douze cents personnes environ et dernièrement on y a donné « Siegfried » avec Litvinne et Albers dans les rôles de BrunehUde et du Dieu voyageur. On s'est écrasé, me dit-on. Du monde était même venu de Bordeaux. J'am-ais bien voulu entendre cela, car Wagner lui-même n'aurait jamais rêvé pareille exécution pour ses œuvres.
Au coiu's de diverses excursions à la Cascade de Cérisey, au pont d'Espagne et
même à Gavarnie, j'ai rencontré des légions de pèlerins de Lovirdes. La grotte fête
cette année son cinquantenaire et jamais il n'y a eu foule pareille. J'ai eu la curiosité
de pousser jusque là et j'ai vu paj^er soixante-dix francs pour ime chambre. On a
installé à l'occasion du cinquantenaire mi cinéma, un panorama et mie sorte de
musée Grévin assez rudimentaire, le tout dans le même local et se rapportant en
grande partie à l'histoire de Bernadette. A la gare le désordre est invraisemblable.
Les trains ordinaires ne partent plus qu'avec de grands retards et la poste subit des
pertiirbations dans toute la contrée. Certes, il ne faut pas empêcher les malades
convaincus d'aller à Lovudes, mais n'y a-t-il pas moj'en d'organiser cela un peu
mieux ? Poiu-quoi faire affluer à Lourdes tous les grands pèlerinages à la même
époque et y occasionner ainsi un désordre formidable ? J'ai assisté à l'arrivée d'mi
des trains nationaux. C'était l'après-midi. On ne se figure pas ce que c'est, surtout
par une chaleur accablante. Les malades, malgré tous les soins imaginables, sont à
bout. Et puis il y a le danger : dernièrement, à Pau, quelques wagons de pélerms ont
failli être précipités dans le Gave. En espaçant mieux les convois, on éviterait ces
cohues insensées.
Mais j'ai hâte d'en revenir aux spectacles de la nature. Je me suis rendu à Barèges par Luz, où j'ai vu une vieille et curieuse église fortifiée. Jadis, dans la contrée, on s'en servait pour se défendre contre les incursions des Sarrasins, et je vous assure qu'une église à mâchicoulis et entoiirée d'un chemin de ronde percé de meurtrières ne manque pas d'intérêt.
De Luz la route monte et, et Barèges, qui forme luie rue étroite eiître des monta dénudés au pied desquels coule le Bastan, j'ai trouvé le froid. Mon cocher Barthélémy m'avait beaucoup engagé à faire l'ascension du pie du Midi de Bigorre qui a à peu près trois mille mètres d'altitudes. M'étant assiu-é qu'il s'agissait d'une montagne de tout repos je louai un guide et je partis à l'aube. La matinée fut splendide et le ciel, où se profilaient les sommets, était tout bleu. A la hauteur du col du Tourmalet j'enfourchai un mulet. Cela montait dur.
— Et les avalanches d'hiver, dis-je à mon guide, il doit y en avoir ici ?
— Hélas ! oui, monsiem-. L'an dernier, en fé\Tier, h y en a eu une terrible. Elle a coûté la vie è ma mère. Elle arriva de ces hauteurs-ci et descendit vers Barèges. Là elle buta contre un obstacle et rebondit par-dessus le village. Elle fut arrêtée un instant par les collines qui se trouvent do l'autre côté, puis, avec le fracas du tonnerre, elle entraîna une douzaine de maisons. J'accourus, pressentant un malheur, mais ma mère était déjà étouffée par la neige et les décombres. J'eus encore le temps de sauver ma sœvir. Sa tête émergeait des débris et en lui enlevant la neige de dessous la gorge, je pus empêcher l'asphyxie.
Le rude montagnard avait les larmes aux yeux. Soudain il e'élança alerte comme un chamois. Il avait aperçu une touffe de ces beaux lys bleus des Pyrénées et il s'empressa de m'en faire une gerbe.
Nous étions arrivés ainsi au petit lac à moitié glacé d'Oncet, et, après nous être réconfortés dans une cabane hospitalière, nous arrivâmes enfin au sommet, peu neigeux, à cause de sa situation isolée. Déjà de la cabane la vue m'avait ébloui. La chaîne des Pyrénées étalait à ma droite ses pics bleus à l'infini. Une fois en haut j'aperçus la plaine et, de l'observatoire qui y est établi, je pus jouir d'un panorama inoubliable. Des nuages semblables à de lointaine petits flocons d'ouate blanche
couvraient la plaine immense. On pouvait cependant découvrir Bagnèrea de Bigorre et Tarbes, qu'on pouvait prendre pour des hameaux. Ce qui fait la majesté du paj^sage, c'est le contraste de la plaine et de la gigantesque masse montagneuse qui se trouve en face. Ce spectacle est écrasant.
Mais il faut descendre, et cette fois à pied, aidé de l'alpenstock. Le sentier étant trop raide, je laisse mon mulet se débrouiller tout seul. A la cabane il reprend sa tâche et la descente continue vers les cascades de Gripp par une route affreuse que les montagnards trouvent charmante. Siu- les flancs des montagnes paissent de grands troupeavix de brebis noires et blanches. Ils y restent à l'abandon tout l'été. Les animaux ont des marques de coulem- sur la laine, afin que le propnétau-e puisse reconnaître ses bêtes. Au-dessus des troupeaux planent d'énormes vautours. Personne d'ailleiu-s dans ce désert. Je ne vis qu'un chasseur d'isard et son guide perches sui' un rocher. L'isard, sorte de chèvre à tête de renard, est plus délicat en civet que les meillem'S lièvres de notre Campine. Le chasseur me cria que la chasse était mauvaise et que les hauteurs se dépeuplaient. Il est vrai qu'en fait de gibier je n ai vu que de superbes... papillons aux reflets chatoyants. Nos guides échangèrent quelques propos en patois gascon qui est d'une sonorité exceptionnelle, et, après bien des lacets à donner le vertige, je parvins aux cascades de Gripp.
Mon cocher m'y attendait et, grâce à ses deux bons pyrénéens, Patou et Bijou, il m'entraîna bientôt vers Bagnères de Bigorre à travers une vallée délicieuse. Pour le PjTénéen, Bagnères de Bigorre est déjà dans la plaine et sa situation de yiUe d'eaux n'est pas réputée bomie. Je l'ai, quant à mois, trouvée parfaite. On se croirait dans le plus beau de nos paysages ardennais. De Bagnères de Bigorre à Tarbes, c est vraiment la plaine. On suit la vallée de l'Adour.
Tarbes est paisible ; ce fut avec un réel plaisir que je visitai les jardina Massey, don d'un ancien directeur des jardins de Versailles. Son nom y est constamment écrit en fleurs devant son buste C'est ime sorte de parc anglais assez étendu, où il y a des palmiers admirables et des parterres merveilleusement fleuris. Le petit musée de Tarbes s'y trouve. J'y ai remarqué un paysage de Claude Lorram aux lointains étonnants et surtout trois portraits de Cuj-p. Du balcon du musée, j'ai revu le « Pic du Midi ». Il m'est apparu tout là-bas, entre deux sapins du parc, et, ma foi, je 1 ai salué comme une vieille connaissance.
A Bagnères de Luchon.
Par monts et par vaux. — La rue d'Enfer. — Histoires de chasse. — Les Monts maudits. — Le lac d'Oo. — Théâtre des Rochers.
La vallée de Luchon est des plus riantes; en y arrivant, on n'a pas, comme à Cauterets, \me impression de grandiose isolement. L'altitude, d'abord, est bien momdre et le site est moins sauvage. Puis Luchon est plus étendu. Les promenades, près de la ville, surtout celles que'borde la Pique, sont d'ime fraîcheur délicieuse. Les environs sont très intéressants et d'autant plus accessibles que Luchon est, par rapport à la chaîne des Pyrénées, un point central. Les excursions sont donc inépmsables. Une des plus belles vallées des alentovu-s est celle du Lys. Si elle était un peu plus ombragée, elle serait idéale. Au fond, on se trouve devant un imposant amphithéâtre de montagnes où deux cascade? concourent à animer le paysage : la « cascade du Cœur » et la « cascade d'Enfer ». Cette dernière est vraiment impressionnante. Elle vient du côté des glaciers par la «rue d'Enfer», et, pour la contempler dans toute sa beauté, il faut grimper là-haut par des sentiers rocheux. Les chevaux de montagne sont doux et prudents et les touristes s'y confient assez facilement. On arrive bientôt à mi endroit où les eaux se jettent avec fracas dans un précipice effrayant. C'est le « goufre d'Enfer ». Puis, plus haut, encore, près des neiges, on est obligé de inettre pied à terre pour arriver à la « rue d'Enfer ». C'est ime entaille dans la roche, d une longueur colossale, mais étroite. A l'entrée, près du gave qui en sort avec impé-
tuosité, on a de la peine à apercevoir les sommets des parois. C'est sauvage et presque dantesque : mais il règne là une fraîcheur agréable et l'on oublie volontiers l'heure dans la contemplation de ce site étrange... Il faut pourtant redescendre.
— n y a beaucoup d'isards ici, me dit mon guide, — gaillard aussi solide que les roQS qu'il gravit. Hier encore j'en ai tiré deux. A la course Us sont très difficiles à abattre, surtout avec des chevrotines, car ils font des bonds de deux mètres ati moins.
— Vous devez aussi voir des sangliers ?
— Oui, Monsieur, mais en hiver seulement. En hiver je chasse tout le temps avec mes camarades. C'est tout ce que nous pouvons faire dans la contrée. C'est d'ailleurs utile, car ce ne sont pas seulement les sangliers qui sont à craindre pendant la mauvaise saison, ce sont les ours.
— Vraiment, il y a des ours ici ?
— Mais oui. Leur taille est plus grande qu'on ne se l'imagine généralement pour les Pyrénées. A présent, ils sont là-haut dans les glaces, mais plus tard ils descendront et attaqueront nos villages. J'en ai tué plusieurs déjà, mais j"ai failli y laisser ma vie. Un peu plus bas ici, près du gouffre, mes camarades et moi nous en avions cerné un. Il fut abattu après plusieurs coups de feu. Je courus à lui, le croyant mort, mais il se redressa et je n'eus que le temps de me retirer, car il m'envoya vm fvu-ieux coup de patte. Hem-eusement j'avais encore une balle dans mon fusil, et, presque à bout portant, je la lui envoyai dans la guevile.
— Je vois que vous êtes un chasseur passionné...
— Oh ! certes ! Je risque ma peau chaque hiver sans trop y faire attention. Puis nous vendons les peaux de nos dangereux adversaires. Nous le vendons même assez cher et c'est tout profit pour le vUlage.
Une autre belle excursion est celle du Lac d'Oo, par la vallée de l'Arboust. On en profite pour s'engager un instant dans la vallée d'OueU d'où l'on jouit d'un Buperbe panorama de la masse granutique et neigeuse des Monts-Maudits, sur le territoire espagnol. Cette vue est cependant beaucoup plus belle du Port de Venasque. Mais cette dernière exci.irsion est fatigante, car il faut, à partir de l'hospice du Port, faire un trajet de deux bonnes heures à cheval par des sentiers très escarpés.
La route du lac d'Oo se continue en retovimant à la vallée de l'Arboust, et, avix granges d'Astau, on est à nouveau forcé d'abandonner la voiture. On monte alors par des sentiers assez praticables et les prairies qu'ils côtoient sont très fleuries. Quel dommage que les vipères y abondent ! Le lac, auquel on arrive bientôt, m"a rappelé le Kœnigsee, près de Salzboiorg. Le paysage montagneux qui l'entoure est aussi sévère, mais moins majestueux cependant. Les eaux sont d'un beau vert sombre et, tout au fond, bondit une cascade dont on peut approcher en barquette. Ce n'est pas celle de Gavarnie, sans doute, mais cette masse d'eau qui se précipite d'une hauteur de deux cent soixante-treize mètres n'en impressionne pas moins. Elle se brise sur les roches en formant trois gerbes énorines et se jette ensuite dans le lao après avoir traversé en bouillonnant un lit de gros cailloux. En Suisse, on aurait depiiis longtemps établi des funiculaires poiir aller voir tout cela. Ici, il y a encore de l'imprévu et de la coulexir locale, ce n'est pas un mal !
Point n'est besoin, tovitefois, d'aller si loin de Luchon poiu" voir de charmants paysages. Les enxnrons immédiats sont déjà très captivants. Ainsi, on ira au village de Montauban, en montant tranquillement le jardin de M. le curé pour en admirer les petites cascades. On ira déjeuner à la chaumière, chalet attaché, pas trop haut, au flanc de la mohtagne de Superbagnères. On ira enfin voir le théâtre de la nature, le théâtre des Rochers, comme on dit ici, parce qu'il est situé sur une énorme roche. H y a dcF coulLsses rustiques, une scène assez peu praticable et des gradins en amphithéâtre que l'on garnit de chaises. M. et M""" Sylvain sont venus y donner « Electre » et d'autres pièces encore. C'est une première tentative. A la représentation de début, les naturels dii pays avaient gravi les petits coteaux environnants, ce qui leur a permis d'assister au spectacle « à l'œil >\ et, ce qui est pis, très bruyamment. On a dû remédier à cela, bien entendu. Puis on s'eat aperçu que les sources environnantei
faisaient trop de bruits, elles aussi, et on est parvenu à les faire taire pendant le spectacle, en établissant des barrages.
Comme je qmttais ce théâtre de la natui-e, je vis une madone en plâtre sur une colonne de maçonnerie. La présence de cette statue dans ce milieu m'intriguait et je me mis à la contempler.
— Ceci vous étonne, n'est-ce pas. Monsieur? — me dit un vieux paysan qui cheminait par là, son bâton à la main.
— En effet, je ne comprends pas bien ce voisinage.
Ah ! Monsieur, c'est que voilà cinquante-trois ans que la Vierge nous est apparue ici. Tout le pays criait au mh'acle !
— Et après, elle n'est plus revenue, la bonne Vierge?
Non, Monsieur. C'est le conseil municipal, voyez-vous qui n'a pas voulu de
« notre » apparition. Sans cela, c'eut été jusqu'à la tour de Castelvieil, là-bas, que nous aurions construit nos hôtels! Tout est à Loiurdes à présent... Ah ! nous avons manqué la fortmie !...
Et le vieux paysan s'en va en hochant la tête et en brandissant son bâton.
Vers la Corse.
Dans le coquet port de Nice, le « Golo .. appareille et bientôt il emporte vers Ajaccio quelques rares passagers. Il est sept hevu-es. Doucement le sou- tombe et les collmes de la côte semblent fuir rapidement. Au loin Nice s'éclah-e et le bleu de la mer s'assombrit. Par intervalles l'horizon s'illumine de lueurs d'orage. Des nuées couleur d'encre se pourchassent tandis qu'à l'Ouest des traînées de sang descendent dans la mer. Les astres commencent à briller et petit à petit leur éclat acquiert une intensité merveilleuse. La lune argenté les flots. Le navire semble glisser dans du métal fondu. Enfin la nuit est tout à fait venue et le silence qui règne à bord vient ajouter son éloquence à la poésie de l'immensité. ^
Je ne parviens pas à m'endormir sur ma couchette, hanté par l'idée de voir le soleil se lever svir « Cjtiios » — c'est ainsi que les Grecs dénommaient la Corse. Aussi, à trois heures, je remonte stu: le pont. Je n'aperçois d'abord que le capitaine, superbe loup de mer qui fume sa bouffarde sm- la passerelle en faisant le quart en compagnie de son second. Du côté du continent le ciel paraît menaçant et d'opaques nuages sont suspendus sur le bateau. Devant moi, au contraire, le ciel est libre et semble prêt à s'éclairer. Bientôt, avec mes jumelles, je distingue la côte occidentale de l'île. Elle est noirâtre, dentelée, et des hauteurs grandissent dans le lointain. Voici 1 archipel des « îles Sanguinaires », dont l'aube esquisse à peine les roches sauvages et rouges. De blancs villages commencent à apparaître, semblables à des nids dans la verdure sombre; puis sm'git la cime neigeuse du « Monte d'Oro » dominant l'ensemble de ce majestueux pavsage.
La clarté grandit et fait apercevoir quantité de petits golfes, fjords charmants qm découpent la côte. Le jour croît toujours et bientôt le soleil, qui semble sortir de la mer de Toscane, derrière l'île, se montre au sein de nuages dont il fait comme un étincelant bouquet d'argent. ^ . .
La Corse apparaît alors radieuse, les détails s'accentuent et tme poésie intense se dégage d'un panorama inoubliable. A ce moment, le bateau double une pointe et brusquement le grand golfe d' Ajaccio se découvre avec, au fond, la ville coquettement assise dans la verdure et comme protégée par sa citadelle vétusté. Le soleil, enfin dégagé de son écran de nuages, inonde le paysage de sa triomphante clarté et de son intense chaleur. Quel spectacle! On dirait que la nature a voulu réunir dans ce golfe divin tout ce qu'elle peut donner de beauté et de fraîcheur. L'enthousiasme vous saisit, car ici tout chante : les flots de satin bleu, la ville blanche si pittoresquement étagée, le ciel rayonnant et la végétation tropicale tout émaillée de fleurs dont la brise matinale vous apporte le troublant parfum.
En Corse.
Questions de grèves. — Ajaccio et ses environs.
La grève des cheinins de fer perdi.ire ici. Une grève corse, à en juger par la haine de ce nom, ne doit pas, en effet, céder facilement. Les employés du réseau demandent surtout la création d'\uae caisse de retraite; mais, chose curieuse, ils réclament aussi une plus grande rapidité dans la marche des trains. Ils pourraient quant à cela avoir pour eux non seulement la population entière de l'île, qui va vers les trois cents mille habitants, mais aussi les toiu-istes qui trouvent qu'il est excessif de devoir consacrer plus de sept heures à traverser l'île d'Ajaccio à Bastia, alors que le parcom's ne dépasse pas quelque cent cinquante kilomètres. Le réseau corse a été cédé par l'Etat à une compagnie belge avec un subside tel qu'il permet la distribution d'un dividende de cinq povtr cent, même en temps de grève. On voit d'ici les conséquences. En attendant, on parle de rarrivée d'\in détachement du génie pour faire le service des trains.
L'impression agréable que l'on a d'Ajaccio en arrivant par mer, le matin, au lever du jour, ne subsiste pas complètement lorsqu'on visite la ville. A côté de belles places plantées de palmiers ou de platanes et du cours Napoléon qui est bordé d'orangers, il y a des rues tortvieuses présentant iin désordre à la fois pittoresque et naturaliste. C'est la vie au grand air, à l'italienne; le ménage se fait à peu près sur la voie publique. Les femmes, d'ailleurs, s'occupent des travaux le^ plue grossiers. C'est ainsi que j'ai vu deux jeunes filles, au profil énergique, qui transportaient chacune un énorme sac de charbon de bois en équilibre sur la tête, se taire des confi dences à l'angle d'une ruelle. Quant à l'habitant, il est poli et affable potir l'étranger, mais avec des manières un peu hautaines.
Ce qui frappe, naturellement, ce sont les souvenirs de 1' « aigle impérial ». Napoléon est toujours dieu ici. J"ai \'isité avec cimosité la maison de la famille Bonaparte. On y voit la chaise où M"»^ Laetitia Bonaparte donna le jour à l'Ogre en rentrant de l'église et la trappe par laquelle Napoléon échappa à Paoli, au cours d'une soirée que sa mère offrait aux amis de la famille. La cathédrale n'a d'autres particularités que la cuve en marbre blanc svir laquelle Napoléon fut baptisé deux ans seulement après sa naissance et une plaque portant cette déclaration faite à Sainte- Hélène que ei son corps devait être banni de Paris, il désirait qu'on Tinhumât dans la cathédrale de sa ville natale.
Le Musée formé par le cardinal Fesch, dans son palais, n'est pas sans offrir quelque intérêt. Naturellement, les portraits des Bonaparte et les souvenirs impériaux y dominent. La chapelle impériale qui se trouve à côté du Musée fut fondée par Napoléon III et elle sert encore aujourd'hui do sépultm-e à la famille. Elle contient, entre autres, le caveau de la mère de Napoléon avec l'inscription « Mater Reguiu », et celui du cardinal Fesch. Comme j'avais décliné à la gardienn de la chapelle ma qualité de Belge, elle me demanda avec une vive curiosité des nouvelles du prince Victor.
— Il habite mon pays depuis longtemps et y vit fort tranquille.
— Oui, je sai-i. On m'a dit d'ailleurs que la Belgique était une bien belle ville... (sic). Ah ! Si pourtant il pouvait revenir ici !....
Il y a à Ajaccio un théâtre de maigre apparence : le théâtre Saint-Gabriel. On y a joué l'hiver dernier l'opéra italien. D'autres années il y a une troupe française. On alterne donc, mais l'orchestre est toujoxirs celui de la ville et, sans rien préjuger, j'aurais bien voulu l'entendre.
En parcourant les environs de la ville, j'ai admiré une fois de plus le radieux golfe d'Ajaccio. Des hauteurs» qui inènent au château Pozzo-di-Borgo, on jouit souo ce rnp-
port d'échappées étonnantes. Le château, entièrement fait de pierres provenant des Tuileries incendiées, appartient à xine famille patricienne qui habite Taris depuis longtemps. Il a l'air quelque peu abandonné, mais le jardin est admiral^le. On y voit beaucoup de spécimens de ces agaves touchants qui mexirent en fleurissant. Justement deux d'entr'elles étaient en fleurs. Le château est dominé par un petit maquis s'en allant vers les sommets boisés — car le maquis (en corse « macchié »), s'il peut couvrir des espaces considérables, peut aussi être fort restreint. Il se cornpose surtout de cystes, de caroubiers, de lentisques, de bruyères blanches et de chênes verts formant mi panachage de verdm-e austère. L'eau venant des sommets y séjourne et c'est ce qui explique que le Corse peut y vivre si longtemps. Si le maquis n'existait pas, il faudrait l'inventer. Cette brousse est en effet la sauvegarde de la terre végétale. C'est une réserve puissante sans laquelle la végétation luxuriante de l'île perdrait peu à peu sa splendeur. Mon cocher m'expliquait ces choses-là et bien d'autre?.
— La « vendetta » s'exerce-t-elle encore? lui demandais-je.
Oui, mais plus dans toutes les parties de l'île. Je suis de Sartène, dans le Sud,
pays où elle se pratique encore de temps à autre. Mais l'étranger ne coui-t aucun risque chez nous... Tenez, Monsieur, remarquez-vous ce gracieux petit oiseau noir au bec jaune? C'est le merle corse.
— Celui dont on fait les pâtés?
Oui, mais à présent c'est trop tard. On ne le chaise au lacet que l'hiver. A cette
époque de l'année, sa chair ne vaut plus rien.
— L'étranger peut-U chasser ici? ...
Certainement. II. y a en Corse beaucoup de terres libres. Mais il faut savoir
plaire à l'habitant. Il y "a quelque temps, un étranger, qui a eu la mauvaise idée de se faire accompagner par tm gendarme, a subi mille misères. C'est à peine s'il tira tme pièce ou deux, et quelque temps après le gendarme disparut...
Le Corse ne comprend pas l'intervention d'une tierce personne ou d'vm pouvoir quelconque dans un différend. Aussi le gendarme constitue-t-il presque ime anomalie pour lui. Il y en a cependant beaucoup en Corse, qui est considérée comme colonie et le service y compte double. Ils parcourent l'île dans tous les sens, faisant l'office d'agents de police, état pour lequel le Corse a la phis grande aversion.
Je n'avais pu m'empêcher de manifester à la gardienne du château mon étonnement de savoir que les propriétaires ne venaient plus jamais l'occuper.
— Cela n'est pas étonnant. Monsieur, me dit-elle. Vous voyez en dessous de nous cette chapelle : c'est la tombe de la famOle.
— Là-bas, dans ce massif de cèdres?
— Oui.
— On peut donc se faire enterrer où l'on veut ici?
— Pourquoi pas? Lorsque le Corse a les moyens de s'acheter un terrain de sépulture, il le choisit là où il lui plaît. Qui pourrait l'en empêcher ? Vous rencontrerez d'ailleurs des tombes dans toute l'île. Cette chapelle-ci a été profanée parce que dans le pays on estimait que la famille ne faisait pas assez de bien.... Et elle donnait tant! Les tombeaux ont été ouverts et l'on s'est servi des crânes pour jouer aux boules... Mais venez donc vous raffraîchir.
Après avoir jeté un coup d'œil sur le beau golfe de Sagone qui s'étend à mes pjeds je suivis la concierge chez elle, dans une chambre où une marmite noire fumait sur l'âtre. Sa fille me servit une bouteille de bon vin corse, pour laquelle elle voulut bien accepter six sous, puis elle m'offrit mie sorte de tarte blanche.
— Prenez, Monsieur, c'est notre broccio (prononcez brôtche). Ce n'est pas mauvais.
Le (' brôtche « est un fromage fait avec du lait de brebis, de chèvre et de vache, il s'agit seulement de faire se cailler le mélange avec art et d'y ajouter quelques aromates en le faisant bouillir. C'est très agréable, mais tout de même mi peu fade.
Je redescendis à Ajaccio, en suivant la route en corniche, pour arriver à la Pomte de la Parate, grande roche sauvage dommée par une tour génoise. De là les îles Sanguinaires apparais «ent merveilleuses, se détachant sur la nappe bleue. On dit que leur nom est dû au reflet rougeâtre des rochers, mais il est plus probable qu'il leur fiit donné à cause des combats meurtriers que s'y livrèrent jadis les Corses et les Génois.
Je restai là longtemps, contemplant l'immensité des îlots que le soleil d'or émaillait de miroirs brisés
Cauro. — Bastelica. — Le patriote Sampiero. — L'hôte. — Les gorges du Prunelli. — L'orage dans le maquis.
Caui'o est déjà trop loin d'Ajaccio poxir faire encore partie des environs immédiats de la ville, Aussi le pa3'sage y est-il plus sauvage. L'air y est pur et les ombrages exquis. Il y a là plusieurs hameaux ou paroisses qu'anciennement on nommait dea « pièves ». Ces hameaux sont disséminés dans la montagne tout en formant, par leur réunion, le village de Cauro.
De Cauro à Bastelica on s'avance vers le centre de la Corse en traversant de vrais maquis, épais, presque impénétrables cette fois, mais répandant toujours le délicieux parfum particulier à la Corse. Ils s'étendent sur de vastes espaces et c'est à peine si en s'avançant quelque peu à l'intérieur on y découvre des traces de sentiers. Le « bandit d'honneur » (bandite dell honore) y vit" très bien grâce à l'eau fraîche et aux vi\Tes qu'on lui apporte. Le soir parfois, dit-on, quand les gendarmes paraissent loin, il se risque à passer la nuit dans quelque hameau. Mais depuis Bellacoccia, gracié après quarante ans de maquis et mort très vieux, il y a peu de temps à Bocognano
vous voyez que le maquis conserve — , cela devient plutôt rare.
, , pendant
une grande partie du XVIe siècle. Son courage allait jusqu'à la férocité et les Génois, poiir les vaincre, diirent recourir au parti peu chevaleresque de le faire assassiner. Le monument est malhem-eusement trop théâtral. Le héros y est représenté presque agenouillé et le bras droit dirigeant l'épée vers le ciel, comme s'il se préparait à quelque saut formidable.
Les Bastelicais sont grands et forts, mais plutôt doux. L' « hôte .> qui me l'eçut, xm beau et robuste vieillard, le fit de la façon la plus afïable et sa fille me fît un déjeuner confortable; après quoi Joseph Feroloni — c'est le nom de mon hôte — vêtu de velours, coiffé d'im grand feutre et s'appuyant sm- son bâton ferré, voulut me montrer Bastelica. Il me mena d'abord dans ime sorte d'atelier où travaillaient quelques femmes.
— Monsieiu" voudrait-il acheter un « pelone » ?
— Non, répondit l'hôte, Monsieur est étranger, il désire voir seulement. Aussitôt ce fut à qui me montrerait ce vêtement, ample tunique que les bergers
portent à l'intérieur de l'île. Il est en poil de chèvre et son tissu très soigné ressemble vaguement à du gros velours. C'est à peu près imperméable et cela garantit bien du froid sin* les hautem-s.
— Et voici nos châtaigneraies, me dit encore mon hôte. Voyez si elles sont belles! Chacun de nous possède quelques pièces. Tout le monde ici, d'ailleurs, possède quelque chose, ne fût-ce que quelques chè\Tes ou même seulement un mulet. Quand vient la récolte, vers octobre, on trace des lignes de démarcation sous les arbres et, au hasard de la brise, chacun ramasse les châtaignes qui tombent sur son terrain. On les échange alors parfois contre des chevreaux ou quelque poi.ilain.
— La récolte doit être abondante ?
- — Très abondante. Vous savez que nous en faisons d'excellent pain, surtout utile quand le blé est rare. Justement ce sera le cas cette année. Depuis trois mois nous manquons d'eau.
Quand je lui parle « vendetta », mon hôte a l'air un instant distrait, puis me reparle de ses cultures...
Pour rentrer à Ajaccio, je fis passer la voiture par Tolla et Ocanna, afin de voir les gorges du Prunelli. Elles sont plus que sauvage. Elles sont sinistres et bordées de maquis. Le Prunelli bouillomio dans la profondeur. C'est le paysage tyrolien dont on aurait à l'excès augmenté la sévérité. Ces gorges s'étendent sur "un parcours immense tantôt se resserrant, tantôt s'élargissant jjour faire place au maquis.
Depuis quelque temps, le ciel bleu se couvrait, assombrissant encore le paysage. Un éclair sillonna les nuées grises et bientôt la pluie se mit à tomber en abondance.
Je me dis un instant que mon hôte serait bien content pour son blé, mais la violence de l'orage et le fracas de la foudre devinrent si effrayants que je ne songeai plus qu'à me garantir de mon mieux. Le maquis, brusquement, était devenu noir. Il était balayé par les rafales. L'obsciu-ité se fit bientôt tout à fait et ce fut non sans satisfaction (|U0 j'iiporf-us enfin, tout au loin dans la profondeur. .■Xjafcio vi\enient éclairé sous un ciel d'encre.
Cargèse. — Les Calanches de Piana et le golfe de Porto. — Six carabines. — Evisa. — Coucher du soleil dans le châtaigneraie.
La voiture est excellente en Corse pour les excursions. Le mulet et surtout le petit cheval du pays, un peu rétif parfois, mais parfait pour grimper sur les coteaux, valent parfois mieux encore. Seulement, l'île est grande... De plus les journées ne sont pas tout à fait aussi longues que chez nous et, en présence de la grève des chemins de fer, il me fallait un moyen rapide de cii'culation. Je ne pouvais donc mieux faire que de songer à l'automobile. Je pus heureusement m'entendre avec M. Léon Serra, homme fort aimable et, de plus, Marseillais, ce qui ne gâte rien en voyage. Je pus d'ailleiu-s constater qu'en Corse les routes sont bonnes, à part quelques côtes assez rudes à monter et quelques virages un peu brusques. Bientôt je me dirigeai vers le golfe de Sagone ^Dour visiter en premier lieu Cargèse. M. Serra ne tarda pas à me prouver que son sang-froid égalait sa prudence et qu'il savait ne pas aller vite quand il s'agissait d'admirer le paysage.
Cargèse, d'où l'on découvre le golfe de Sagone dans toute sa splendeiu- — la vue s'étend même jusqu'aux îles Sanguinaires — , est une ancienne colonie grecque. L'église orthodoxe et l'église catholique se font face sm- deux petits promontoires, dominant ainsi ce village qm est d'une grande propreté. Le type hellénique, surtout du côté des femmes, n'est plus reconnaissable dans la population. Le mélange des races s'y est fait depuis trop longtemps. Cependant, plusieurs familles parlent encore le grec. Comme dans d'autres villages j'y ai vm de beaux types, quoiqu'en Corse, de même qu'en Italie, les hommes soient en général plus remarquables que les femmes.
De Cargaise, je me suis dirigé vers le golfe de Porto, poiu' voir les Calanche de Piana. On entend- par calanches des trous faits dans une roche par la mer. En dessous, en dessus, au milieu, en travers, le travail des siècles finit par creuser des excavations, des tunnels, des cheminées, et, à Piana, il en est résiolté un spectacle unique au monde. Ces roches, parmi lesquelles il en est de géantes, qui reposent en partie dans la mer et en partie sur la terre ferme, apparaissent conune une armée de monstres déchiquetés. Il y a là à la fois, comme nuances, du gris, du noir et du rouge écarlate. C'est curieux et grandiose. On ne se lasse pas d'admirer ce spectacle, vm des plus étonnants que puissent produire les bizarreries de la nature.
Comme je me rendais au village de Porto en compagnie d'un touriste parisien que le hasard m'avait fait rencontrer, je vis tout à coup sur la route six hommes qui, en nous apercevant, se luirent à brandir lem-s carabines. Etait-ce une attaque? Nullement. Arrivé près de nous, l'mi des bandits nous tendit une lettre en nous disant qu'ils ne savaient pas lire et en nous priant de les instruire du contenu de la missive. Elle était écrite par le fils de l'un d'eiix, qui faisait savoir à son père qu'il ne pouvait venir le voir poiir le moment parce qu'il était indisposé. Une fois éclairés, les six hommes se confondirent en remercîments, et, après nous avoir salués profondément de leurs larges feutres, se déclarèrent prêts à nous aider en cas de besoin. Après quoi ils reprirent le chemin du village.
Dans l'après-midi, j'arrivais à Evisa, village situé dans un site sauvage et idyllique à la fois. Adossé à des hauteiu-s fantastiquement découpées, il est situé aux confins du Niolo, qui est la partie la plus pastorale de la Corse. Evisa est un dea centres les plus complets qu'on puisse trouver ici au point de vue des excursions. Le confort y est relatif, mais qu'importe ! Au milieu d'un tel paysage quelques truites et un peu de « broccio » ne sont-ils pas suffisants?
Et puis, q\ielles châtaigneraies immenses ! Je m'y promenais depuis quelque temps quand, à une élévation du terrain, je vis dans le lointain le golfe de Porto apparaître au fond d'un col. Des nuages, formant écran, interceptaient les rayons solaires du côté de la mer et les flots m'apparurent laiteux, formant un vaste moutonnement. De mon côté, l'astre qui disparaissait derrière la montagne rosait les nuées accrochées aux flancs des hauteurs opposées et dorait les cimes des châtaigniers. Dans le silence et la paix du soir tombant, ce paysage impressionnait par sa tranquille majesté.
La forêt d'Aïtone et le pays Niolain. — La Scaladi Santa Regina. — Corte. — Le Cap corse. — Le col de Teghime. — Nonza. — Dans le maquis. — L'ile d'Elbe. — La place Saint-Nicolas à Bastia.
D'Evisa une route aussi admirable que variée conduit au centre de l'île, à Corte. Tout d'abord on traverse siu- un parcours d'une vingtaine de kilomètres la forêt d'Aïtone, la plus belle de la Corse. C'est surtout une forêt de sapins géants au milieu desquels l'Aïtone circule capricieusement. Le hêtre aii feuillage gai et le chêne vert commencent à s'y faire rares, mais la profondeur de cette forêt et la hauteur des frondaisons contribuent à former là mi ensemble admirable. C'est plus imposant que la forêt de Vizzavona et l'altitude est plus grande. Pourtant Vizzavona est une bien belle villégiat\ire estivale, la seule possible en Corse pendant les grandes chalem-s, car il fait frais sur les hautevxrs. Dans la forêt d'Aïtone on monte jusqu'à près de quinze cents mètres et la neige, à cette époqxie-ci de l'année, y borde encore le chemin. Chose agréable, la forêt d'Aïtone est parsemée de maison.^ forestières et les gardes se mettent volontiers à la disposition du touriste.
Au sortir de la forêt, on entre en plein pays Niolain. Les troupeaux qu'on y rencontre sont nombreux, et les bergers, dont l3eaucoup sont vêtus du >c pelone '>, ont cet air grave et un peu triste qui est la conséquence des longues stations solitaires sur les sommets. Poursuivant ma route vers Corte, je traversai le défilé sauvage de la Scala di Santa Regina qui forme un bien grand contraste avec la forêt. Des hauteurs dénudées s'y resserrent souvent à l'excès, encaissant la rivière Golo dans d'étroites profondeurs. De graves éboulements ont parfois lieu dans ce fantastique labyrinthe au sortir duquel on retrouve avec plaisir la verdure et ses senteurs balsamiques.
Corte est la plus grande ville du centre de la Corse. C'était la capitale au temps glorieux de Paoli, dont la statue orne d'ailleurs la ville. Quoique les noms des rues ne soient pour ainsi dire indiqués nulle part encore, Corte est assez vivant. L'artère principale a même de l'allure et quelques jolies filles s'y promènent coiffées d'une manière toute moderne. On est là cependant au cœur de la Corse et la ville y est comme cachée dans d'immenses massifs montagneux.
De Corte une route facile mène assez rapidement au cap Corse dont le tour est fort intéressant à faire. Laissant à gauche St-Florent où passe le col de Teghime où l'île n'a plus qu'un demi-kilomètre de longueur environ. De là on voit la mer des deux côtés. On côtoie des falaises énormes et à un détour de la route je crus voir le village de Nonza dégringoler dans la mer. Il a l'air accroché au sommet d'un promontoire tout noir et son équilibre semble si instable qu'en l'apercevant brusquement on a la sensation d'une chute irrémédiable.
On arrive ainsi peu à peu à la pointe Nord du cap où l'on passe le col de la Serra. Là, faute d'hôtellerie le déjeuner se fit à l'ombre du maquis, en face de l'île d'Elbe qui se détachait en grisaille sur la mer.
— N'avons-nous rien à craindre ici ?
— Eh non, me dit M. Serra, surtout dans cette partie-ci de la Corse. Peut-être quelque renard craintif viendra-t-il, après notre départ, croquer les reliefs du festin.
— Et les vipères ? Peut-on au moins s'étendre ici sans danger ?
— Absolument. Il n'y a pas de vipères en Corse. Quelques couleuvres tout au plus et vers le Sud quelques rares scorpions. Mais il y a ici une certaine araignée noire des chainps, pas plus grosse qu'un haricot. Elle est bien connue des travailleurs cai sa piqûre passe pour mortelle.
— Rien que cela !
— Raspurez-vous. A cette époque-ci de l'amiée elle dort encore et elle ne se réveille qu'on juillet ou en août.
— Voilà qui me rassure complètement, car je serais marri d'emporter de cette île attachante un mauvais souvenir.
— Oui, je vous vois très enthousiaste des spectacles de la nature, mais la mentalité spéciale du Corse vous échappe. Tl a ime grande et belle qualité : l'hospitalité.
Elle constitue poiu- lui le plus sacré des devoirs ; mais il y a aussi le revers de la médaille.
— Il a des défauts .
— D'abord son idéal est de voir son île rester comme elle est. Il y a ici bien des choses à exploiter, entre autres des gisements d'antimoine. Seulement, si un groupe se formait pour cela, il rencontrerait de la part des insulaires une opposition formidable. Ils veulent rester des enfants de la nature ; mais il est absolument défendu de leur dire que ce sont des « sauvages ». Ils ne l'admettent pas.
— Mais enfin, le Corse doit le service militaire.
— Oui, et il ne demande pas mieux. Il attend avec impatience ses dix-sept ans poiir ^'engager. Après avoir passé quinze ans sous les drapeaux, il devient fonctionnaire « de droit », puis à peine arrivé à la force de l'âge il n'a rien de plus pressé que de revenir le plus vite possible dans ses montagnes que rien ne peut lui faire oublier.
— Cependant le Corse est citoyen français et comme tel obligé à bien des choses.
— Il ne se considère pas comme citoyen français. Il considère plutôt que son île est annexée à la France et pour lui la Corse est conséquemment une colonie française Il ne paye que la moitié des impôts. De plus, il n'y a pas ici de régie et partant pas de bureaux de tabac. Voilà po\irquoi on passe par la douane lorsque l'on rentre de Corse en France.
— Tout cela est assez avantageux.
— Et encore le Corse n'est pas content. Il déteste l'effort qui ne donne pas de résultat immédiat et, en général, l'orgueil aidant, il est difficilement maniable. Quant à son aversion à servir autrui, elle est presque invincible.
... Mais il fallait se remettre en route pour gagner Bastia avant la soirée en redescendant le versant oriental du cap, bien différent de l'autre.
Ici, les petites maisons de campagne, les jardins abondent. C'est ainsi que j'ai vu de coquettes villas à Pietranera. Les Cap-Corsins sont les plus actifs des habitants de l'île. Ils ne sont pas casaniers et vont parfois faire aUleiirs une fortune relative. Le petit cottage est alors leur idéal. Mais les habitants du centre réprouvent ces mœurs et, à cavise de cela, considèrent les Cap-Corsins comme des étrangers !
Mais voici Bastia. Au détour de la route la ville apparaît comme une immense et haute façade sm* la mer. En entrant dans la ville, je vois des navires dans le port, des maisons de commerce ; et un instant cette vie commerciale me paraît étrange et nouvelle. L'animation est d'ailleurs assez grande à Bastia et sa vaste place Saint- Nicolas, dominée par une grande statue de Napoléon, est une véritable terrasse svir la mer de Toscane. Elle est richement plantée do plantanes et de palmiers. Vers le soir elle est le rendez-vous de l'élégance tout italienne de cette petite métropole commerciale de la Corse.
La grand'route. — Aleria. — Curieux souvenir romain. — A Bonifacio. — Sartène. — A propos des Voceri. — Deux croix de pierre. — Propriano. — Adieu Cyrnos !
De Bastia à Bonifacio, c'est la grand'route dans la plaine C'est ce qu'on peut appeler \in beau bout de ruban ; car il y a là cent quatre-vingts kilomètres à franchir. C'est de cette route que l'on peut le mieux se rendre compte de la chaîne centrale de la Corse et c'est de là que les cimes neigeuses du Rotendo et du Monte d'Oro s'admirent peut-être le mieux Seulement on passe par la plaine d'Aléria, qui en été est si malsaine que même les habitants la fuient povir se retirer dans la montagne. C'est la partie la plus giboyeuse de la Corse. On y trouve du nombreux gibier d'eau, des sangliers, des cerfs et vers les cimes il y a encore quelques mouflons. L'état marécageux du pays ne m'a pas empêché d'aller voir aux environs d'Aléria l'étang de Diana, près de la mer, et d'y visiter la curieuse petite « île des pêcheurs ». On la dirait faite exclusivement d'éeailles d'huîtres. Oà prétend qu'Aléria, qui, du temps des Romains, était la capitale de la Corse, envoyait à Rome des huîtres qui, avant leur expédition, subissaient une préparation préalable. On les salait. L'île des pêcheiirs aiirait été formée par les écailles des nombreux mollusques qui s'en allaient ainsi rehausser l'éclat des festins dans la capitale du monde. J'ai considéré que c'étaient là de « vieilles pierres » bien suggestives. Si le colosse romain s'est écroulé, on peut dire qu'il en reste encore de-ci delà... quelques écailles.
Au fur et à mesure que l'on se rapproche de Bonifacio, le terrain devient calcaire et les routes se font toutes blanches. Bientôt la ville apparaît, bâti sur des blocs de granit. Elle forme un éperon dans la mer comme si la Corse se terminait au Sud par une formidable cédille. Bonifacio constitue ainsi lui véritable balcon calcaire sur la Méditerranée, tandis que son port, au bas du rocher, est tout à fait intérieur. On aperçoit de là la Sardaigne et l'on a devant soit l'un des passages les plus dangereux pour les navires : les Bouches de Bonifacio. La mer a creusé sous les murailles rocheuses de la ville des calanches, formant des grottes, que l'on va visiter par un temps calme. La plus grande, la « grotte de Saragonato », est une ^Taie caverne d'azur. L'eau y forme im éblouissant tapis bleu et les parois calcaires semblent faites d'or claii-. Des pigeons peuplent ce séjour féerique et de plus une ouvertvire dans la partie supérieure de la grotte dessine presque exactement le contour de la Corse. L'île en miniature azurée apparaît ainsi dans la hauteur aux yeux du touriste charmé.
Bonifacio est la ville la plus bizarre cjue je connaisse. Vers le soir, le retour de presque tous les habitants, qui rentrent de leurs cultures à dos d'âne, est tj'pique. Il se fait ainsi qu'il y a à Bonifacio à peu près autant d'ânes que de gens. Mais les ruelles y sont si étroites et leiu- malpropreté telle qu'on préfère aller visiter la citadelle où la chaleur est accablante. Il n"y a qu'un hôtel. On y trouve à peu près bon souper, mais je n'ai pas osé essayer le gîte et j'ai ce soir -là mis en pratique les vers du « Passant » :
Cette nuit je te prends pour gîte, ô belle étoile, Aiiberge du bon Dieu, qui fait toujours crédit...
La nuit fut d'aillexirs douce et le firmament constellé de mille étoiles.
Les habitants de Bonifacio se disent Génois. Ils parlent d'ailleurs le patois de Gênes et les Corses, de même qu'ils le font poiu- les CaiD-Corsins, les considèrent comme étrangers.
En venant de Bonifacio, la jolie petite ville de Sartène vous fait la svu-prise d'apparaître tout à coup en amphithéâtre dans la montagne, au milievi d'un site plein de fraîcheur, et montrant ses ruelles montantes unies entre elles par des escaliers. Comme j'arrivais, je vis un rassemblement recueilli dans la rue principale. Je me précipite, croyant assister à un « vocero » (prononcez vôtchro). Nulle part plus qu'en Corse, l'inéluctable destinée humaine ne donne lieu à des lamentations plus désespérées. Ce sont des chants funèbres, entremêlés de cris rauques, clamés par des « vocératrices », et l'on permet à l'étranger d'assister à ces macabres cérémonies. Mais la morte, ime femme d'une quarantaùie d'années, venait d'être enterrée à visage découvert ; c'est l'usage ici. Devant la mortuaire on saluait la famille rangée ; c'est par là qu'on termine en Corse. Les hommes avaient l'air sombre, mais résigné. Derrière l'habitation, des fenunes consternées se retiraient et par une fenêtre entr'ouverte,des lamentations, qui semblaient à leur déclin, m' arrivaient. De temps à autre une brève imprécation semblait encore s*élever, puis insensiblement tout s'apaisa.
— Ah ! monsieur, si vous étiez venu hier soir, me dit quelqu'un dans la foule, vous n'auriez pas dormi cette nuit ! Tout le village a été secoué, les vocératrices se sont arraché les cheveux. Mais c'est fini à présent. Elle est morte hier, la brave femme, et vous savez que chez nous on enterre dans les vingt-qviatre heures.
Un peu ému par cette fin de funérailles, je m'en fus me promener dans les environs, accompagné d'un guide complaisant. Après avoir dépassé la grande croix de bois — en Corse, tous les villages s'annoncent au loin par une croix — j'aperçus, bordant la route, deux autres petites croix de pierre blanche. Je voulus savoir à quoi elles se rapportaient.
— Mais, monsieiu-, fut la réponse, c'est là que furent tués, il y a quelques années, deux gendarmes. Quelqu'un tenait ici le maquis. Il avait prévenu qu'il ne fallait pas le déranger. Cela n'a pas empêché ces gendarmes de venir. Et puis, que voulezvous? Ils ont voiilu se mêler de ce qui ne les regardait pas ..
Je m'approchai des croix et j'y lus trois mots : Victimes du devoir Quelques
heures après je descendais des hauteurs, ver» Propriano, le charmant petit port de Sartène, siu- le golfe de Valinco. Non sans regret j'y vis amarré le petit paquebot de la Compagnie Fraissinet qui devait me ramener en France.
Adieu ! île parfumée ; âpre et douce à la fois ; patrie de Colomba. Le touriste ne saurait oublier les blancs villages, tes maquis austères et tes cimes neigeuses, qui, si fièrement, s'élèvent au-dessus de la couche d'azur. Adieu, Cyrnos !
Piémont — Dauphiné — Savoie.
Il est assez malaisé, pour le moment, de se rendre rapidement de Nice à Turin. La voie ferrée ne peut se rejoindre qu'àVievola. En remontant la vallée de la Royal qui commence à Vintimille, on peut à peu près se rendre compte de ce qui reste à faire sous ce rapport. Cette vallée de la Roya, qui serpente le long des frontières et pénètre tantôt en France et tantôt revient siu- le sol italien, n'est pas des plus belles. Elle est presque tout entière exposée au soleil. Seule, la gorge de Gandaréna y est vraiment belle et l'on y trouve quelqvie fraîchem-. Un peu partout, le long de la route, des ouvriers font sauter à la dynamite des quartiers de roche, mais il faudra certes encore deux ans avant que, de ce côté du moins, Turin soit directement relié à la Méditerranée. On rencontre par là de cm'ieux villagei, notamment Saorge, dont les maisons jaimies sont entassées sur une colline escarpée, et Tende, où naquit la fameuse Béatrice, dans vm château dont on aperçoit encore quelques restes informes.
A Vievola, on est heureux de retrouver la voie ferrée. Elle conduit à Coni par une route admirable, tant au point de vue des travaux d'art qvie des paysages. Il y a là de longs timnels au sortir desquels on a des échappées magiques sur les Alpes maritimej d'un côté et les Alpes liguriennes de l'autre. De Coni on gagne rapidement Turin, après une joiu-née fatigante. La vallée de la Roya n'est en somme pas recornmandable au touriste et ce n'est que lorsque la voie ferrée rejoindra directe ment Nice que ce trajet offrira vraiment quelque avantage aux habitués de la Côte d'Azur.
Turin, grande ville trop régulière, aux rues interminables bordées d'arcades, a une colonie allemande considérable. Elle n'est pas des plus ciirieuses au point de vue artistique, à part quelques belles sculptures d'églises. Son musée (Pinacoteca) est intéressant par les œuvres de la vieille école dvi Piémont, avant qu'elle fut absorbée par la grande école lombarde. Il y a là des peintm'ea remarquables d'artistes dont les noms ne sont gvière connus ; mais ce qu'il y a en somme de vraiment attrayant dans ce musée italien, c'est l'école hollandaise, qui y est fort bien représentée.
La route du Mont-Cenis, surtout la vallée de la Doire Ripaire, est agréable à traverser ; mais elle n'offre pas le pittoresque de celle du St-Gothard. Elle mène au Dauphiné, un des pays les plus captivants que nous connaissons. Grenoble est une ville fort agréable. C'est l'Tnspruck français. Elle est située sur l'Isère et le Drac et des haute\irs environnantes elle apparaît toute proprette et gracieusement assise dans la vallée. Son plus beau monument est le palais de justice ; l'ancien château des Dauphins. C'est mie belle construction Renaissance dont quelques salles ont de très artistiques boiseries.
Nous n'avons pu nous former une idée exacte du musée de Grenoble. Précisément la société les « Amis des Arts » y avait son exposition quinquennale, peu remarquable d'ailleurs, et les toiles du musée étaient presque toutes cachées. Il est pour le moins curieux qu'une ville de l'importance de Grenoble ne puisse offrir à une société d'art un local convenable pour ses expositions. Les touristes, qui, très nombreux, visitent le Dauphiné, ont d'.ailleiu'S à plusieurs reprises déjà, mais en vain, réclamé contre cet état de choses.
Les enviions de Grenoble sont attrayants, Uriage est enchanteur. Ce sont de tranquilles prairies au milieu des hauteurs, avec des promenades exquises dominées par vm château médiéval. Les gorges du Furon, à Sassenage, sont cvirieuses, ruais difficiles à visiter. Les « cuves » par lesquelles passe ce ruisseau en traversant l'intérieur d'une montagne sont reliées entre elles par des espèces de cheminées qui ne
sont pas commodes à franchir et qui font de cette visite une expédition peu agréabl» et pas toujours sans danger. Une des plus belles excursions à faire de Grenoble est celle de la Grande Chartreuse. Le grand couvent, austère et abandonné, avec ses murs froids et ses cellules impressionnantes, est situé à une grande hauteur, au m.ilieu d'un site magnifique. Il y a là un constraste étonnant. Ce paysage rayonnant de verdm-e s'appelle le « Désert », parce qu'on n'y trouve pas une habitation à plusieiirs kilomètres à la ronde. Tous ces paysages du Dauphiné, neigeux et verdoyants, sont d'ailleurs merveilleux. C'est une des régions les plus attrayantes de la France.
La saison s'ébauchait à Aix-les-Bains lorsque nous y avons passé. Les deux Casinos, le Cercle et la Villa des Fleurs, s'apprêtent à fusionner après une longue concurrence. Ces deux établissements se touchent et il n'y aura qu'vme muraille à abattre. Ce sera chose faite l'année prochaine et l'on ne verra plus alors le Cercle annoncer un brillant feu d'artifice le jovu- où un chanteur en renom viendra se faire entendre à la Villa des fleiu-s. Le bruit des fusées était destiné à couvrir le chant du virtuose, et ce sont là plaisirs de villes d'eaux.
Aix a im petit miisée composé de vieilles pierres, d'armes anciemies et de tableaux indéchiffrables. Le concierge vous fait voir tout cela, comme s'il s'agissait de montrer des Raphaël et des Velasquez :
— Tenez, Monsieur, voici qui est intéressant. C'est le projet du monument qu'on a voulu élever ici à Lamartine. Il est représenté dans l'attitude de méditation.
— L'artiste l'aura peut-être supposé composant son « Lac », car il est entouré de flots tumultueux.
— Probablement ; et vous voyez l'inscription : A Lamartine, sa Patrie poétique.
— Pourquoi le monument n'a-t-il pas été élevé ?
— Projet non réalisé, comme on en voit tant. Ce que les touristes ignorent généralement, c'est que là-bas, en face de nous, à la pension Chabert, se trouve la chambre qu'occupa le poète...
Nous nous y rendîmes. La chambre toute simple était occupée par un touriste. Seul im portrait pouvait faire supposer qu'un des grands poètes de la France y avait vécu. De la fenêtre nous avons aperçu le lac du Bourget, s'étendant au loin, très agité comme à l'ordinaire. Il est d'mi bleu méditerranéen. C'est un lac dangereux à traverser en barquette et chaque année il y arrive de graves accidents. Le lac d'Annecy, qui se trouve dans le voisinage, n'a rien de cette âpreté. Il est, au contraire, d'une douceur idyllique, mais assez peu fréquenté. Le courant mondain l'a plutôt épargné.
C'est sur les bords du Bourget que s'élève l'abbaye d'Hautecombe. C'est le Saint- Denis italien. Lorsque, sous Napoléon III, la Savoie passa à la France, à la suite de la guerre d'Italie, il fut entendu que cette abbaye, qui renferme les tombeaux des ducs de Savoie, continuerait à appartenir à la maison d'Italie. Actuellement le roi y paie ses impôts comme tout citoyen français mais la loi de séparation n'a pu y être appliquée. Les religieux sont français et ce sont eux qui montrent les tombeaux. L'intérieur de l'abbaye est d'un style gothique flamboyant à l'excès. Cela confine au baroque. Il y a là de nombreuses sculptures. Trop peut-être, car elles produisent dans la chapelle un véritable tassement Deux d'entre elles surtout sont remarquables : le groupe de « Marie Christine protégeant les Arts » et un « Piéta », admirable d'impression.
L'abbaye d'Hautecombe est située dans \m site pittoresque qui est cependant loin de valoir la majesté du paysage qui encadre la Grande -Chartreuse de Grenoble. La richesse de l'abbaye impressionne moins que l'austérité du célèbre cloître abandonné.
Choses de Normandie. — Dreux. — La Chapelle royale. — Granville. — Avranches. — Autour de Mont St-Michel.
L'automne semble décidément devenir la saison exquise pour les touristes. Le ciel se fait plus clément, dirait-on, à l'approche de l'hiver. J'en ai profité pour aller vers la Normandie et je viens de visiter à Dreux la Chapelle royale d'Orléans
Quoique réunissant tous les styles, elle est bien élégante. Elle se dresse, gracieuse, au point culminant d'un beau parc qui domine la contrée et, de loin, elle captive le regard. Le tout est propriété privée et on visite sous la conduite d'un gardien au service de la famille d'Orléans. Les monuments sont beaux mais forment un peu trop exposition. Il y a là, parmi bien d'autres, la tombe du duc d' Aumale, qui fit cadeau à l'Institut du prestigieux domaine de Chantilly ; et celle de sa femme. Je remarque aussi la tombe de la duchesse d'Alençon qui mourut à Paris, dans la catastrophe du bazar de la Charité, dont l'horrible souvenir est perpétué rue Jean Goujon par une intéressante chapelle commémorative que l'on ne visite pas assez. Un des plus beaux mausolées est celui du jeune duc de PenthièvTe,dû au ciseau de Pradier. Il y a là un beau travail d'art élégant et fin. Tous ces monuments sont dominés par celui de Louis-Philippe et de la reine Marie-Amélie. Mais le roi, présenté debout, en grandeur naturelle, et la reine agenouillée près de lui ne m'ont pas paru former un groupe bien artistique. D'ailleurs ce ne sont pas les sculptures qui constituent la grande attraction de la chapelle ; ce sont les vitraux. Ils comptent parmi les plus beaux qu'il m'ait été donné de voir et tous sortent de la manufactvire de SèvTes. D'un coloris superbe, ils ont des effets de lumière étonnants. Il y en a trois dans la crypte qui sont \Taiment merveilleux, siu-tout celui où un ange montre aux saintes femmes la route suivie par le Christ ressuscité. Celui représentant le baiser de Judas est fendu, mais grâce à l'épaisseur du vitrail, qui est de deux centimètres, on ne s'en aperçoit heiijeusement pas.
Dreux a des environs dignes d'une grande ville. Sa forêt giboyeuse offre de beaux points de vue ; mais les bords ravissants de l'Ei.u'e sont plus attrayants encore et constituent en ce moment le plus adorable paysage automnal qu'on puisse rêver.
A Granville j'ai trouvé le calme au bord de la mer. Ah ! ce n'est pas Ostende et l'on n'y applaudit pas Frieda Hempel. On y fait de la musique tout de même, car il y a un petit Casino où j'ai entendu lui quart de violon et un demi-violoncelle. Cela repose et permet au moins de s'apercevoir que l'Océan est là avec ses vagues berceuses et sa poésie de l'immensité.
La grande attraction de la côte normande est le Mont St-Michel. C'est, comme on le sait, une abbaye perchée siu* un rocher granitique et qui est séparée de la terre ferme à marée haute. On en a une vue étonnante d'Avranches, vieille petite ville agréable perchée sur vme hauteur dans un nid de verdure. Elle a une place où sa cathédrale s'écroula il y a un bon siècle. Il n'en reste qu'une petite colonne brisée qui montre l'endroit où s'est passé un curieux fait historique. Henri II d'Angleterre, après avoir trahi lâchement son ami Thomas Becket et l'avoir fait assassiner, est venu jusque-là s'agenouiller devant la cathédrale aux fins d'obtenir un pardon que le Pape lui envoyait... C'est précisément de cette jolate-forme qu'on aperçoit, par delà la luxiu-iante vallée de la Sée, toute rutilante de pommiers chargés de fruits, le Mont St-Michel qui, fièrement, semble sortir de la mer. Pour s'y rendre de là, par le village de Genest, il faut traverser les sables de la baie et cela fait une petite expédition assez pittoresque. On s'installe dans une petite carriole et devant le cheval, un guidepêcheiu-, armé d'un trident, sonde de temps en temps le sol, pour éviter l'enlisement; car pour corser l'excvirsion on raconte que de loin en loin des accidents se produisent. On traverse ainsi de petits cotu-ants après quoi le guide s'installe à côté du cocher :
— Le plus fort est fait a présent, voyez-vous Monsieur, le reste n'est phis rien.
— Il y a donc du danger par ici ?
— Aucun, mais il y a toujours des imprudents qui s'aventurent seuls lorsque le flot s'est à peine retiré. Là-bas du côté du rocher de la Tombelaine il y a des endroits dangereux où il est mauvais de s'aventiu-er sans guide.
— On m'a raconté une histoire sur cet îlot.
— Oui. Il n'est jdIus habité aujourd'hui, mais il y a une vingtaine d'années il l'était par im pêcheur original qui y avait construit une hutte. Il y vivait de sa pêche qu'il allait porter au Mont et il guidait les touristes. L^n jour qu'il revenait des rochers de Cancale, que vous apercevez tout là-bas, dans la mer ; il fut surpris par le flot. Obligé de revenir à la nage, il mourut de congestion en sortant de l'eavi ; mais il ne s"enlisa pas, comme on le prétend. Seulement la légende a pris corps et on vient même de publier un roman sur cette histoire. Ce qui est vrai, c'est que le sculpteur Capellani, fasciné par une mort aussi affreuse, voulut en faire le simulacre. Il s'enlisa
poiir « la forme » et se fit photographier dans cette position critique Le malheureux faillit y rester, mais il « se sculpta » à la suite de son aventure et vous verrez son œuvre au musée du Mont.
A mesure qvie l'on s'approche, on se rend compte de l'importance de l'abbaye. C'est \m monument admirable, d'un gothique superbe, que domine un clocheton jDointu surmonté d'un Saint-Michel. Au-dessous s'est formé un village de deux cents habitants qui a son maire et son Conseil mimicipal. L'intérieur de l'abbaye est captivant à visiter. Partovit le décor est grandiose et la crypte a des piliers cyclopéens. Dans le haut on aperçoit un escalier extérieur, appelé « la dentelle ». On ne le monte plus à cause des touristes qui, armés de petits marteaux, s'en appropriaient les plus fines dentelures. Mais on se promène longiiement dans l'église que le gouvernement fait restaurer en ce moment pour lui rendre les proportions que de nombreux incendies lui ont fait perdre. Il n'y a plus là, d'ailleurs, de bénédictions depuis la révolution et on n'y emprisonne plus personne, car le Mont St-Michel fut prison d'Etat.
Laile la plus importante de l'abbaye est la « Merveille », qui a trois étages, où se remarque des salles absolument artistiques : le réfectoire est curieusement éclairé. Ses fenêtres sont en retrait et on ne les aperçoit qu'au fur et à mesure qu'on s'avance. La salle des chevalier., a des piliers aussi élégants que majestueux. Mais la plus belle partie de la « Merveille « est le cloître du XIII*^ siècle avec ses quelque deux cents colonnettes de granit rose et les exquises sculptures des chapiteaux. Tout cela est presque intact et d'une poésie archaïque intense. Ce cloître, le plus beau que j'aie rencontré, est le bijou de cette construction gigantesque, véritable œuvre de bénédictins, construite peu à peu, au moyen de matériaux pris aux îles Chansey, devant Granville. Plusievirs fois des peintres-décorateurs vinrent s'y inspirer pour des décors de théâtre et c'est une des parties de l'abbaye qui mspira le décor primitif du troisième acte de « Robert le Diable ».
En redescendant je vis la mer arriver avec fureur. Rapidement le Mont fut entoiu-é par les flots et malheur à celui qui se laisserait surprendre. C'était le moment rêvé pour faire le tour de V « île ». Précisément un soleil de sang disparaissait au loin empourprant les flots et l'horizon. Le soir tombant faisait remarquablement ressortir le monument dont la barquette faisait lentement le tom* : Voici l'antique et humble petite chapelle St-Aubert, fondateur de rabba5'e, à coter de laquelle se détache un bouquet de peupliers, dernier vestige de la forêt de Cissy, qui jadis reliait l'île de Jersey à la terre ferme. A un tournant les détails de l'abside se dessinent merveilleusement, puis, peu à peu, l'étonnante construction, véritable triomphe du gothique, disparaît dans les ténèbres.
Jersey. — Fermes et manoirs. — Vieux temples. — Grottes et falaises.
La capitale de l'île de Jersey est une petite ville agréable au bord de la mer. Elle a quelques jolies places et des rues proprettes. On peut voir dans la Kingstreet des magasins très élégants et il y a même un théâtre où j'ai vu jouer un drame anglais très noù' mais parsemé de na'ivetés déconcertantes. Vers la campagne, St-Hélier se compose d'une quantité de petits cottages verdoyants et tranquilles ; puis c'est la grand'route qui à Jersey offre un charme tout particulier. On s'est efforcé de la border d'arbres formant berceau et c'est sous ces frais ombrages que l'on peut parcourir l'île presque tout entière. Elle est d'ailleurs assez grande, car elle a à peu près cinquante-deux kilomètres de tour. Elle avait, jadis pour capitale St-Aubin, qui se trouve non loin de St-Hclier, et qui n'est plus aujourd'hui qu'une petite bourgade paisible.
Jersey produit des fruits splendides. Jamais je n'ai vu de plus beaux raisins et les tomates sont superbes. Les serres de St-Pierre, où l'on se rend par une vallée idyllique, offrent au visiteur émerveillé des grappes dignes du pays de Chanaan et nulle ])arL, je pense, elles ne sont plus sucrées. C'est que les îles normandes se ressentent fortement du gulfstream et qu'en été la chaleur y est parfois excessive. Le^ fermes sont nombreuses et riches, car la terre donne ici deux récoltes par an. La verdure est d'une exquise fraîcheur et souvent de beaux bouquets de chênes et de peupliers cachent quehjue vieux manoir féodal tel q\ie ceux de St-Ouen et de Ramaré.
On rencontre aussi quelques vieux temples. L'église de St-Laurens, ime des douze paroisses de l'île, est très ancienne et abrite de vieux drapeaux normands. La cha-
pelle de St-Brelade, avec ses beaux piliers gothiques, est plus vieille encore. Elle est flanquée d'une chapelle qu'on dit remonter au VIII°ie siècle. Elle avait, paraît-il, de belles fresques dont on n'aperçoit plus les traces qu'en renvoyant sur ses murs vétustés les rayons du soleil au moyen de miroirs. J'ai vu aussi près de la baie de Portelet la maison qu'occvipa pendant peu de temps le général Boulanger. Elle a de beaux jardins.
Les hautes falaises de la côte offrent quelques curieux spectacles. Les grottes de Piémont sont intéressantes. On ne peut pénétrer dans l'une d'elles qu'en y entrant à califourchon sur le dos des pêcheiu-s et il n'est pas précisément commode de pénétrer dans le Trou du Diable (Devil's Hole). Mais on a de là sur la mer des échappées chatoyantes. Elle apparaît tout au loin, dans les interstices des roches, cornme tme énorme émeraude mouvante. De loin en loin sur la côte, se voient de vieilles tours. On en compte vme trentaine autour de l'île. On les construisit hâtivement pour la défense de l'île lorsque Napoléon I'^'' médita à Boulogne l'invasion de l'Angleterre. Aujourd'hui elles sont louées pour quelques shellings à des pêchevu-s.
Du côté de la baie de Bouley, un peu à l'intérieur des terres, se dresse ime tour bien phis ancienne que les autres : la Tour du Prince.
— On voit bien, dis-je au gardien, que celle-ci est plus vieille que celles de la côte.
— Je crois bien, monsieur, elle remonte à l'époque du seignem- de Coutances, dont vous pouvez voir de loin, à l'aide de vos jumelles, la cathédrale svu- la côte de France. Son histoire est curieuse. Jersey était normand à cette époque-là. Le seigneur de Coutances était venu se promener par ici avec son domestique. Ce dernier qui aimait la femme de son seignevu'...
— Un Ruy Blas de jadis.
— Je ne sais pas, Monsieiir ; mais il tua son seigneur ici à cette place et il épousa sa femme. Mais tout se découvrit. On exécuta le coupable à Coutances et la veuve désabusée fit élever cette tovu- afin de pouvoir toujom-s apercevoir de la côte l'endroit où se passa le crime
— Il n'y a que cette légende-là ?
— On dit aussi que Charles II, fuyant l'Angleterre à la suite du meurtre de son père, se réfugia ici quelque temps avant de passer en France
— La vue est superbe d'ici Oui, nous sommes en face de la baie de Bouley et ces rochers crayeux que vous
en y ajoutant de fins coquillages. La reine touchée lui accorda le droit de séjour dans ces rochers et le nomma par svxrcroît « Roi des Ecréaux »... Ecoutez, Monsieur, voilà le canon qui tonne. Notre gouverneur quitte la colonie — car nous sommes colonie anglaise. Il se rend en Angleterre.
— C'est un lord anglais ?
— Non, c'est un général commandant des troupes de l'île, huit cents hommes environ.
— Porte-t-on encore de vieux coatvimes ici ?
Non, depuis longtemps on n'en porte plus. Vous ne trouverez de particulier
ici que les chapeaux de femmes.
Ah ! oui, ces grands bonnets moitié chapeaux Miss Helyett et moitié chapeaux
bébé, tantôt noirs et tantôt roses, au fond desquels les Jersiaises ont l'air de se cacher.
— C'est cela.
— Et l'industrie '!... • , j
— Voici devant vous mie briqueterie. C'est le seul établissement industriel de l'île, qui est avant tout pastorale.
— Il paraît qu'on peut rencontrer ici quelque végétation tropicale.
— Dans les jardins privés, cela arrive quelquefois. Tenez, vovis verrez cela près d'ici, dans la propriété de M™<= Fletchir...
Je vis là, en effet, de magnifiques jardins plantés en amphithéâtre et d'où la baie de Rozel se découvre merveilleusement. Il y avait quelques orangers, des magnoliers, des aïoës, \m vrai petit nid méridional que l'on conserve à force de soins.
De ces hauteurs on a sur l'île et sur ses baies d'admù-ables vues, mais il y a dans l'île deux panoramas qui m'ont semblé particulièrement captivants. D'abord celui que l'on aperçoit du phare de la Corbière, pointe sud -ouest de l'île. L'enchevêtrement
— liO —
de rochers de granit rouge par lequel on y monte apparaît tel un chaos sauvage et fantastique et do là les jardins de l'île se décou\Tent à perte de vue. Derrière les rochers, on descend dans des cavernes dont la plus grande est nommée la Cave des Pirates. Le coloris des roches y est merveilleux et il y a là un décor digne de tenter un peintre. De gros crochets dans les parois servaient, dit-on, aiix pirates pour y accrocher levirs lampes; et ils ne paraissent pas du tout y avoir été enfoncés pour le forme.
Il y a enfin le panorama du château du Mont-Orgueil, qui près de la petite ville de Gouray forme la pointe sud-est. Ici l'histoire se mêle au décor. Ce burg, si fièrement dénomme, semble s'élancer des hauteurs de la roche pour défier l'Océan. On croit que primitivement les Romains bâtirent là un camp et que plus tard les Normands y élevèrent le château dont les ruines étonnent encore aujourd'hui L'histoire en est obscure et dans le pays on raconte à son sujet des légendes sans fin. Mais il y a là une vision captivante de l'époque féodale et ceux qui habitèrent le château ont certes joué un rôle dans la conquête de l'Angleterre par les Normands, qui constitue uii des chapitres les plus importants de Thistoii-e du monde.
Guernesey. — La maison de Victor Hugo. — Les serres à roulettes.
— L'or de la mer. — L'ile de Sark et son curieux port. — Vue d'ensemble sur l'archipel normand.
En abordant à l'île de Guernesey on a sur la ville de Saint-Pierre-Port une vue charmante. Bâtie en amphithéâtre, cette petite capitale a meilleiir air que Saint- Hélier. Ses quelques monuments et ses églises se détachent bien svir Fensemble. Le lendemain de mon arrivée étant un dimanche, j'ai assisté au repos dominical anglais. Les tramways ne marchaient pas, mais vers le soir des autobus discrètement éclairés faisaient le service en roulant à côté des rails. Le principe était sauf ! Potir couronner ce repos officiel je suis allé dans la soirée me promener au jardin public. J'y ai entendu un concert organisé par des dames de l'Armée du Salut et cette audition m'a prouvé que ces excellentes dames sauveront peut-être beaucoup de choses en ce bas-monde, mais pas la musique.
J'étais curieux d'aller voir Hauteville House, la maison où Victor Hugo, l'exilé volontaire, vécut de 1855 à 1870, par haine du second empire. Il vécut aussi quelques mois à Jersey, seulement sa mràson y est restée sans souvenirs. Mais que de choses à Hauteville House. Il y a là des Gobelins, des meubles bretons, des souvenirs de >Sicile, de Venise, un écran fait par la marquise de Pompadour, des vases japonais et des souvenus de Suède. Remarqué au second une galerie en bois de chêne, où Victor Hugo, avec son goiit spécial, a fait clouer des tapisseries au plafond et disposer des banquettes tout autour de la salle. C'est d'ailleurs de cette manière que sont, en général, disposées à Paris les pièces du Musée Victor Hugo, à la place des Vosges. A l'entrée de cette galerie, le poète, avec son amoiu- de l'antithèse, a fait broder : « Exilium vitaest >■.
Puis, dans les combles, dans un endroit bien clair, on voit une planche pupitre devant chaque fenêtre. Victor Hugo, chaque matin, avait l'habitude d'écrire debout, ainsi que Rochefort l'a si pittoresquement dépeint dans ses mémoires.
Dans le jardin très ombragé il y a une pièce d'eau à côté de laquelle flotte le drapeau français.
Les petits-enfants du maître, M. Georges Hugo et M""^ Négrepont, reviennent presque chaque année passer quelques semaines à Hauteville House.
Plus bas, dans la rue, on fait remarquer une petite maison, aujourd'hui maison de pension portant comme enseigne « Friends' House » et qui fut occupée par M"'« Drouais, qui avait désiré accompagner le poète dans son exil.
Mon cocher Philippe, qui me conduisait par toutes les routes de l'île, un original parlant le patois normand sous son haut de forme anglais, me dit :
— Je vas vous faire voère des serres à roulettes. J'étions sûr que Monsieur ne voèra pas ça à Paris.
Quelques instants après un homme fort aimable, propriétaire d'une grande « Nvirsery », m'expliquait ce que c'était.
— Voyez-voua, Monsieur, on fait à Guernesey de la surproduction et on demande trop à la terre. De temps en remps on plante des pommes de terre là où il y avait des tomates. Alors je déplace ma serre, je la « roule » plus loin pour laisser reposer mon teirain. Puis aussi, s'il faut un coup de chaleiu- supiilémentaire sur un point donné on peut couvrii- ce point pendant quelques jours. C'est fort pratique. Mais Guernesey est trop morcelé aujourd'hui ; on a fait des serres partout et vous ne trouverez pas ici les promenades ombragées qui vous ont tant plu à Jersey. On a fini par nommer cette île l'Ile « de verre », car on y voit des carreaux de vitres partout.
— Il paraît que vous vous croyez ici en colonie anglaise.
— Certes, nous sommes comme en république, mais avec un représentant de l'Angleterre comme président.
— Et les langues ?
— Il y a un mouvement pour combattre le français. Mais on en revient, car on se rend compte que si près de la France cette langue nous est indispensable et on y consacre dans nos écoles quelques heures par semaine. Quant aux paysans bretons qui viennent faire nos grosses récoltes, il faut les engager sur la mine, car ils ne parlent que le breton et personne ne les comprend ici... J'oubliais de 'vous dire qu'à Guernesey on cultive beaucoup les « bulbes » que l'on plante ou que l'on fait fleurir à l'aide de bouteilles d'eau. Ce sont surtout des tulipes et des narcisses.
— Est-il vrai que les terres donnent ici un si grand revenu ?
— Certainement et il y a des hectares qui valent jusqu'à vingt-cinq mille francs. Mais tout le monde veut avoii" des serre.-j ; vous verrez.
En effet, je vis que l'île méritait le surnom d' « Ile de verre « et que les allées ombreuses étaient rares. Cependant, comme à Jersey, il y a de beaux sites à la côte. C'est ainsi que le Gouffre est une entaille gigantesque dans la falaise et le Creux Mahie ime caverne si grande qu'il faut y faire flamber des fagots pour bien la voir. La baie de Vazon a vme plage superbe, malheureusement inutilisée, et il y a quelques semaines encore, un groupe d'Anglais essayait d'extraire de For de ses vagues, car il paraît qu'il y en a en cet endroit. On me montra les vestiges d'une installation rudimentaire où l'on avait fait venir l'eau et où on l'analysait. Il y avait toutefois trop peu de métal pour qu'il y eût affaire sûre et voilà qui ajoute un chapitre nouveau, mais incomplet, à l'histoire des travailleurs de la mer. Non loin de là se trouve la baie de Cobo, occupée par un véritable archipel rocheux qui, grâce au soleil couchant, m'a offert la plus belle « marine » qu'il ait été donné d'admirer à Guernesey.
A une hevire environ de Guernesey se trouve la très pittoresque petite île de Sark, qui n'a guère que six kilomètres de long sur deux de large. Il n'y a pas de ville et le petit port dans une anfractuosité énorme de la haute falaise qui ceinture l'île de toute part est vraiment cm-ieux. Poiu- pénétrer plvis avant on a dû percer un tunnel dans le roc et c'est ainsi qu'on arrive dans les ciiltures par le « vallon creux ». Il n'y a à Sark que cmq cent quatre-vingts habitants qui, jadis pirates, dévastaient Jersey et Guernesey. Le gouvernement anglais finit par donner à l'île un véritable Seigneiir féodal. Aidé de quarante fermiers, ce Seigneur fait les lois ou les coutumes et perçoit les impôts. Par contre, il doit entretenir les routes. Ce petit roitelet peut vendre Vue. ou plutôt ses droits et on les estime de un million à douze cent mille francs.
Sark est partagé en deux parties inégales par vme « coupée » étroite où il est dangereux de M pa.sser par un gros temps ». Au bas de cette coupée haute de quatrevingt-dix mètres, il y a une grève, où la mer rejette les pierres dites de « Sark » qui sont relativement précieuses. On les monte en broches ou en bagues. Il y en a de vertes, de brunes et de jaunes ; mais il faut qu'elles soient bien transparentes, c'est là leur qualité essentielle.
Des hauteurs de cette petite île, on a ime vue d'ensemble sur toutes les îles normandes. Au loin Jersey s'aperçoit à gauche. Devant soi on a Guernesey, avec les petites îles de Herm et de Jethou. A droite on aperçoit l'île d' Alderney, qui n'a que ses fortifications et le phare de Brecqhou. Derrière se dessine la côte de France. Ce petit archipel comporte quelque cent mille habitants. C'est là un vestige des anciens conquérants de l'Angleterre qui vivent aujourd'hui sous la domination de la race conquise.
Si Sark est typique, si Guernesey a vme charmante petite capitale et si comme Jersey elle offre des paysages maritimes sauvages et abrupts, où en hiver la tempête doit produire des spectacles terrifiants, cette dernière île l'emporte néanmoins sur les autres. Ses promenades sont si agréables et si ombragées qu'on peut vraiment appeler Jersey 1' «Ile de Fraîcheur ».
Aviation et musique.
Aux débuts de la saison d'hiver Paris ajoute cette année l'attraction de sa grande quinzaine d'aviation. Je suis allé à Port-Aviation me rendre compte de l'animation que provoque cette lutte aérienne. Port-Aviation est bien situé entre Juvisy et Savigny-sur-Orge. Un lointain de colline.? boisées y complète agréablement le décor et la piste est fort vaste
Les tribunes sont coquettement installées mais la pelouse manque de confortable. Elle est marécageuse et m'est avis que dans un aérodrome le sol devrait être léger à la marche On devrait se sentir des ailes aux pied 4 plutôt que s'enfoncer lamentablement dans la boue. De temps en temps un biplan ou un monoplan sort du hangar et s'avance sur la piste. Aux vergues d'un mât des signaux compliqués sont hissés, puis c'est l'attente Le motevir se met à fonctionner et souvent l'appareil rentre sans avoir volé Poiu* tromper l'attente une fanfare de cors de chasse se fait entendre par intervalles. Ces belles sonorités romantiques sont de circonstance. Elles évoquent les libres espaces, les choses lointaines et font merveille dans un décor champêtre.
J'ai vu trois appareils s'élever à ime hauteur de cinq à six mètres. Deux d'entre eux ont fait le tom- complet de la piste et ce spectacle est merveilleux de gTâce. Aux virages, sm-tout, ces grands oiseaux blancs et javuies sont beaux à contempler Les épreuves actuelles ont néanpoins, en général, un caractère d'expériences et de tâtonnements. Cela s'atténuera vraisemblablement par le temps. Toutefois ces longues attentes lassent l'attention du public forcément encore profane.
Mais voici Paulhan qui s'enlève magistralement et qui va planer au-dessus des tribtmes. Le comte de Lambert le suit et tous deux provoquent un enthousiasme intermùiable. Quel triomphe du génie humain !
Malheureusement les retom-s à Paris sont parfois désastreux. Dimanche dernier surtout la foule s'impatienta. Quelles poussées, et quel désordre dans les gare? ! Je ne pus regagner Paris qu'au prix de mille difficultés et de retards, interminables.
L'aviation constitue en ce moment l'actualité mondiale. Les magasins des libraires sont encombrés d'ouvrages traitant de la science nouvelle. On médite de féminins « chapeaux aéroplanes » et le biplan sera nécessairement préféré au monoplan en raison de sa grandeur.
Cependant au théâtre la Parisienne commence à ce montrer tout à fait accommodante au sujet du « chapitre des chapeaux » et j'ai vu dans un grand café-concert une dame se retourner et demander le plus aimablement du monde à son voisin :
— Mon chapeau ne vous gêne-t-il pas, Monsievir ?
Nous voilà loin de la réponse de la dame à qui un Monsievir avait poliment fait observer que son chapeau le gênait et qu'il avait payé pour voir :
— Et moi. Monsieur, j'ai payé quatre cents francs mon chapeau et c'est pour qu'on le voie !
Les théâtres se sont mis, d'ailleurs, à sévir non seulement contre le chapeau, mais aussi contre les coiffures monumentales. Elles sont interdites à la Comédie française et j'ai pu constater la même chose, l'autre soir, à l'Opéra-Comique où, faute de nouveautés, j'étais allé assister aux adieux de Clément. On donnait « Manon ». Les places faisaient prime et l'interprétation fut la perfection même. L'orchestre eut des nuances exquises et M'"'' Zeppilli est une Manon tendre et passionnée digne de Clément. Quant à ce dernier on lui fit un succès délirant. Après chaque tableau il y eut jusqu'à trois et quatre rappels. Jamais je n'ai vu faire de telles ovations à un ténor à Paris... Un instant je me suis cru à Anvers.
Pour en revenir à l'aviation, je vous dirai encore que même les grands pâtissiers à la mode désirent se mettre au diapason. Ils exposent de , amours de petits aéroplanes, satinés et sucrés à souliait, dont le succès mondain a été assuré tout de suite.
Quant aux éditeurs de musique ils mettent en vente des tas de marches aériennes d'une inspiration... élevée et l'on annonce la danse nouvelle : 1' « aéronette ».
Mais c'est surtout au Grand Palais que le mouvement mondain est animé et que les élégantes se donnent rendez-vous. On examine longuement les stands des différentes compagnies dt- na\igation aérienne. Il y a là des appareils de vingt -cinq mille
francs. L'amateiir assez audacieux pour en acquérir un, doit payer, du moins certaines compagnies l'exigent, le tiers de la valeur lors de la commande et le restant à la livraison. Puis on n'assume guère de responsabilité du chef de l'inexpérience de l'acheteur ou des accidents de personnes qui pourraient se produire. Cette exposition est en tous cas captivante au possible. Que de notes prises autour des stands près des appareils et des moteurs et scandées par les rythmes endiablés des tziganes ; que de conversations, que de propos... en l'air.
A Rome — Sur le Pincio.
Le touriste faisant pour la première fois un séjour à Rome ne tarde pas à s'apercevoir qu'il lui sera impossible, même après vm séjour un peu prolongé, de connaître la Ville Eternelle comme il l'am-ait voulu. Plus il parvient, à l'aide d'un peu d'étude préalable, à se rendre compte rapidement des choses essentielles, plus il entrevoit l'immensité de la tâche. Les points de vue profane et chrétien, en se heurtant constamment, ne contribuent pas peu à rendre assez longues les recherches auxquelles il faut se livrer, si l'on ne veut se borner à des aperçus absolument superficiels.
Pour donner à ceux qui ne comiaissent pas cette ville attachante vine idée de ce que peut être devenu ici un monument antique, je vous dirai un mot du théâtre Marcellus, qui date du commencement de l'Empire. Il est situé près du Tibre et il en reste une douzaine d'arcades vétustés encore sui-montées en partie d'\m double étage. Tout cela est complété par de la maçonnerie et sur les décombres, à l'intérieur, s'est élevé le palais Orsini, dont l'entrée est sur la gauche. Une grille surmontée de deux oursons, armoirie de la fantiille, s'ouvre sur un sentier montant et par dessus les ruines on voit s'élever le palais. Quant aux arcades antiques, elles servent actuel lement d'ateliers en plein vent. J'y ai vu des artisans. La nonchalance de Vxm d'eux m'a rappelé le cordonnier qui. à Parme, sommeillait à l'ombre devant ses outils et quelques tranches de tomates et qui refusa de réparer mon soulier parce que sa femme lui avait dit qu'il possédait encore deux francs cinquante. Il me conseilla de revenir le lendemain...
Je m'étais réfugié cet après-midi sur les hauteurs du Pincio, l'une des sept grandes collines, et là, dans les jardms de la villa Borghèse, sous le calme ombrage demagnifiques pins parasols, je revis par la pensée ce qui jusqu'alors avait le plus captivé mon admiration.
Je revis le « forum romain ». Lorsqu' après avoir essayé de se rendre compte de ce fouillis de colonnes et de murailles, qui, à première vue, paraît inextricable, on a recours à des indications plus précifes, la visite devient captivante. C'est ainsi que je me suis vivement intéressé au temple des Vestales ; non pas au petit temple primitif, qui servait du temps de la Royauté et de la République, mais au grand temple, construit au débvit de l'Empire, avec un confort étonnant. Les parquets en mosaïques en sont remarquables, mais on les recouvre de terre parce que l'on craint que la fraîchetu- des nuits ne levu- fasse tort. En ce moment on travaille au forum du côté du Capitule, où l'on s'occupe surtout des ruines du temple de Jupiter.
Au musée du Capitole je revoyais surtout le « Gaulois moiu-ant » qui con.stitue bien le triomphe de l'art antique par l'expression de la figure et la pureté de la ligne. A St-Pierre je revis la « Pieta » de Michel-Ange, mai^ aussi la majesté étonnante de ce temple immense si harmonieux malgré sa grandevir. Cependant, je ne pus m'empêcher de préférer, au point de vue religieux, l'art gothique à cekù de la Renaissance et de trouver les cathédrales de Reims et de Chartres plus recvieillies, jdIus suggestives. Le fameux Moïse de Michel-Ange à San Pietro in Vincoli (St-Pierreaux- Liens) m' apparut écrasant dans sa grandeur et la petite coupole de la chapelle de Raphaël à St^-Marie du Peuple me retint encore sous le charme de son étonnante perspective. Dans la villa Borghèse même, que je venais de visiter, j'avais contemplé non sans déplaisir le « David » tendant sa fronde, oîi le chevalier Bernin, a dit-on, reproduit ses propres traits. Malgré toute la mièvrerie que l'on reproche à cet artiste, qui termine en quelque sorte la liste des grands sculpteurs roniains du dixseptième siècle, il a fait preuve dans cette œuvre d'ime appeeciable énergie.
— lu —
J'avaia aussi parcoiu'u le superbe parc de la villa Doria Paniphili, admii-ablenient tracé et planté, où par une aristocratique coquetterie le prince Doria n'admet de temps en temps que la virite des équipages de luxe. Le souvenir du Quirinal me fit songer à la salle de réception de la reine Hélène, moitié salon, moitié jardin d'hiver. Les velours rosés et les soies aux teintes d'ivoire y alternent avec des parterres d'azalées. Impossible de mieux allier le luxe à la grâce.
Enfin je revis la salle de concert « Augusteo ». Willem Mengelberg, le réputé capellmeister hollandais, y dirigeait devant au moins trois mille personnes. L'orchestre me fit grand plaisir. LTne fois de plus je pus apprécier la qualité des chanterelles italiennes. Quels chantevu's que ces violonistes-là ! Mais je pus constater une fois de plus aussi la légère tendance de la part des cuivres à vouloir faire vibrer le son à la façon des instruments à cordes. Une symphonie de Giuseppe Martucci, né à Capoue en 1856 et mort récemment, figurait au programme. Cette symphonie ne me parut pas très originale, mais elle n'est pas mal orchestrée. Les dessins en sont nets et le métier facile à comprendre.
Le maestro Mengelberg dirigea ^ssi quelques pages de Wagner, et je pus ainsi constater qu'à Rome on est en pleine lutte wagnérienne. On applaudissait et on huait tout à la fois. Bref, Mengelberg finit par y aller d'un bis. « La Marche funèbre de Siegfried » bissée ! Il faut venir en Italie pour voir cela.
Lentement la tombée du soir avait fijii par envahir les jardins Borghèse . Le soleil se couchait. Je repris le chemin de la ville, me souvenant coinbien rapidement j'avais été amené de Paris jusqu'ici : La foret de Fontainebleau disparaisait comme dans un rêve, les coteaux bourguignons fuyaient dans le lointain et bientôt après les haiitevirs massives du Jura s'effaçaient dans les ténèbres. Le lendemain je m'étais réveillé à Pise, dont j'entrevis un instant la tour penchée. Alors ce fut la mer, l'île d'Elbe dans le lointain, Civitavecchia, le jjort de Rome et puis la campagne romaine, pas très intéressants de ce côté, avec ses boeufs gris aux longues cornes et ses pâturages. Alors j'aperçus le Tibre, petit fleuve aux eaux glauques qui serpentait dans la plaine. Je n'y vis flotter qu'une bouée rouge. Enfin voici la Ville Eternelle, et comme, vivement intéressé, je crus reconnaître la façade de St-Jean de Latran, qui, sm-montée de statues, fait grand effet dans le lointain, je dis au conducteur de la voiture :
— N'est-ce pas que voilà St-Jean de Latran ?
— Je ne sais pas, monsieur. Voilà longtemps déjà que j'arrive régulièrement à Rome exténué et je n'ai jamais songé à y aller voir. Je n'ai que le temps de m'y endormir de suite poiir pouvoir repartir à Paris le lendemain...
A Rome. — Une audience de Pie X. — Pietro Mascagni. — Les environs.
J'ai continué ici mon pèlerinage artistique et comme tant d'autres j'ai été émerveillé des antiques du Vatican. Le célèbre groupe de Laocoon, le prêtre d'Apollon qui poiu" avoir offensé ce dieu est étouffé ainsi que ses deux fils par deux serpenta, est l'œuvre qui m'y a produit l'impression la plus forte.
L'expression le douleiu- surhumaine des personnages est une des plus belles sensations d'art qui se puisse concevoir. Vous dirai-je aussi l'admiration que j'ai éprouvée en voyant le « Jugement dernier » de Michel-Ange à la chapelle Sixtine et les fresques de Raphaël dans les fameuses chambres qui portent son nom. Ce serait superflu.
La pinacothèque du Vatican n'est pas considérable et la lumière n'y est pas très bonne. Ici Rome est inférieure à Florence. Mais cette galerie contient la « Madone de Foligno », un des plus beaux Raphaël qu'on puisse voir, car il a été peint lorsque le « divin jeune homme », comme l'appelait Michel-Ange, avait cessé d'être sous l'influence du Pérugin.
Après avoir ainsi admiré les anciens j'ai voulu visiter l'exposition d'art moderne annuelle pour avoir une idée des productions des artistes italiens d'aujours'hui. J'ai rencontré là toutes les tendances possibles de l'impressionnisme, depuis les plus timides jusqu'aux plus exagérées. Les œuvres de Félice Curena, de Turin, m'ont fait plaisir. Il expose quelques portraits bien vivants ; d'un coloris un peu voilé, mais d'une intense impression.
Partout on trouve de l'art ici, ou tout au moins des vestiges d'art. Même dans les catacombes, que j'ai en partie visitées ; en parcourant la Voie Appieixne, j'ai trouvé des traces d'art primitif chrétien. Il y a encore là, et spécialement dans les catacombes de St^^-Domitille, des figtu-es de saints qui ornent les autels creusés dans les murailles de ces labyrinthes souterrains et dont le temps n'est pas parvenu à effacer le coloris miiforme et le dessin naïf. Il y a bien loin de cette simplicité à la splendeur des temples d'aujom-d'hvii. Celui de St-Paul-hors-les-murs, par exemple, est d'mie somptuosité à faire pâlir St-Pierre-du-Vatican. On y voit des richesses incroyables, les marbres Ico plus rares. Le tsar Nicolas le^ et le Khédive même ont contribué à orner ce temple fastueux. On dirait une salle de fêtes dont les multiples colonnades produisent l'effet le plus grandiose. Je préfère peut-être l'église de S'e-Marie-Majem-e, où le même effet est produit par des colormes antiques plus simples et par cela même plus austères On sait qu'il n'y a pas ici de chaises dans les églises. Cela empêche, dit-on, les vagabonds de venir y traîner leur paresse et cela contribue aussi à rendre l'aspect des temples plus imposant encore.
Opposant un spectacle profane aux splendeurs religieuses, je suis allé voir le Colisée embrasé. L'effet produit par les feux verts, rouges et violets des flamnies de beno-ale est fort imposant, mais il est malheureusement gâté par les éclats stridents d'mie musique d'harmonie qui prête son concours à la fête. Il n'y a plus seulement dès lors que le spectacle des yeux, qui, s'il se déroulait dans le calme de la nuit, pourrait être évocateur du passé. En se souvenant des scènes de carnage qui, sous Néron, se sont passées là, on verrait pevi à peu, par la pensée, la. Pvome chrétienne se substituer au paganisme et les pèlerins de jadis affluer à St-Pierre.
Les pèlerins d'ailleurs arrivent encore et ces jours derniers le pape Pie X a donné audience à un pèlerinage belge. Il l'a reçu dans la salle du trône aux abords de laquelle se tenait la garde suisse aux costumes bariolés. Cette salle du trône est toute tendue de rouge. Des sièges sont disposés le long des lambris et bientôt deux cents persomies environ s'y trouvèrent réunies, de manière à laisser vide le centre de la salle. Pour être admises les dames doivent être vêtvies de noir et porter la mantille. J'ai remarqué quelques jeunes filles en blanc. Quant aux hommes, ils doivent porter l'habit ou la redingote et la cravate blanche. Il y avait naturellement beaucoup d'ecclésiastiques aux soutanes de diverses couleurs et quelques religieuses. Cela se passe ensuite très simplement. A l'arrivée du pontife les pèlerins s'agenouillent et lentement il passe devant chacun d'eiix offrant son anneau à baiser. Pie X a l'air de très bien se porter et sous ses habits blancs ses traits reflètent une grande bonté. Après avoir fait le totir de la salle, il monte sult le trône doré, ayant à sa gauche son majordome.MonseigneiirBisleti, pendant que Monseigneur de 't Serclaes, président du Collège belge à Rome, kii présente les pèlerins en une courte allocution. Le pape répond en italien. Il dit combien il est heureux de recevoir des Belges et ajoute qu'il priera poixr le bonhem- de la Belgique et celui du roi Albert. Puis le pape se retii-e. L'audience est terirdnée.
Mais il ne faut pas que le côté religieux de Rome me fasse oublier que la Ville Eternelle offre aussi un côté mondain. Je suis donc allé passer une soirée au Théâtre Costanzi qui est magnifique et où dirige Pietro Mascagni. On donnait ce soir -là la première à Rome d'un acte d'Umberto Giordano, « Mese Mariano » (Le Mois de Mai), dont le sujet est trop simple. La scène se passe dans \m asile d'enfants pauvres à Naples où Carmela a caché l'enfant d'un premier amour, pour pouvoir se marier. On est venu lui dire que l'enfant venait de mourir. Alors elle accourt, voulant savoir la vérité. On ne lui dira rien ; mais elle voit passer les enfants à travers un portique. Ils chantent le cantique très connu du mois de Marie, siu- lequel estbasée l'introduction de l'œuvre. Et elle s'en va, gardant au fond du cœur tm doute consolant. Cet acte n'ajoutera rien à la gloire de Giordano, mais l'exécution en fut parfaite.
Mascagni conduit bien, avec une fougue qui paraîtrait exagérée chez nous. Il faut lui voir diriger sa « Cavalleria Rusticana », qui terminait la soirée. Malgré son écriture absolument éclectique cette partition plait lorsqu'elle est jouée ainsi. On dirait qu'un rayon d'ardent soleil éclaire une telle interprétation. M."^^ Luigia Garibaldi est une Santuzza à la voix chaude, à la passion profonde, et les chœurs sont très vivants. On voulut bisser l'intermezzo, où les violonistes font ici un sort à chaque note du chant large que tout le monde connaît. Mascagni en parut contrarié et secoua négativement la tête en continuant à diriger son œuvre. Mais le public qui remplissait l'immense théâtre siffla son idole jusqu'à ce que satisfaction lui fût donnée.