HUITIÈME SYSTÈME
Celui-ci, mis sous le patronage du maréchal de Richelieu, appartient très-probablement, en toute propriété, à Soulavie, son secrétaire. Il serait, dit ce dernier, emprunté à un manuscrit retrouvé dans les cartons du duc après sa mort, et intitulé : Relation de la naissance et de l'éducation du prince infortuné, soustrait par les cardinaux Richelieu et Mazarin à la société, et renfermé par ordre de Louis XIV, composée par le gouverneur de ce prince, à son lit de mort.
Ce gouverneur anonyme racontait que ce prince, qu’il avait élevé et gardé jusqu'à la fin de ses jours, était un frère jumeau de Louis XIV, né le 5 septembre 1658, à huit heures el demie du soir, pendart le souper du roi, et au moment où on était join de s’attendre, après la naissance de Los XIV qui avait eu lieu à midi, à un second accouche-
- ment. Cependant ce second accouchement avait été prédit par des pätres, qui avaient dit par la ville que, si la reine accouchait de deux dauphins, ce serait un grand signe de calamité pour la France. Ces hruits, de si bas qu'ils fussent partis, n’en élaient pas moins venus aux oreilles du superstitieux Louis XIII, qui alors avait fait venir Richelieu, et avait consulté sur cette prophétie, à laquelle, sans y coire cependant, Richelieu avait répondu que, ce cas échéant. il fallait soigneusement cacher le second venu des deux en- Ans, parce qu’il pourrait vouloir être roi. Louis XIII avait
à peu près ouplié cette prédiction, lorsque la sage-femme vint lui annoncer, à sept heures du soir, que, selon toutes les probabilités, la reine allait mettre au jour un second enfant. Louis XIII, qui avait senti la justesse du conseil du cardinal, réunit aussitôt l’évêque de Meaux, le chancelier, le sieur Honorat et la sage-femme, et leur dit, avec cet accent qui annonce qu'on est disposé à tenir ce que l’on promet, que le premier qui révélerait le mystère de son second accouchement paierait la révélation de sa tête. Les assistans jurèrent tout ce que le roi voulut, et à peine le serment étaitil fait, que la reine, accomplissant la prophétie des bergers; accoucha d'un second dauphin, lequel fut remis à la sagefemme et élevé en secret, destiné qu'il était à remplacer le dauphin, si le dauphin venait à mourir, tandis que, au contraire, il était condamné d’avance à l’obscurité, si le dauphin continuait de vivre.
La sage-femme éleva le second dauphin comme son fils, le faisant passer aux yeux de ses voisines pour le bâtard d’un grand seigneur dont on lui payait grassement Ja pension. Mais à l'époque où l’entant eut atteint sa sixième année, un gouverneur arriva chez dame Perronnette, c'était le nom de la sage-femme, et la somma de lui remettre l'enfant, qu’il devait continuer d'élever en secret, comme un fils de rot. L'enfant et le gouverneur partirent pour la Bourgogne.
Là, l'enfant grandit inconnu, mais cependant portant sur son visage une telie ressemblance avec Louis XIV, qu'à chaque instant le gouverneur tremblait qu'il ne fût reconnu. Le jeune homme atteignit ainsi l’âge de dix-neuf ans, effrayant son vieux mentor par les idées étranges qui lui passait parfois à travers la tête comme des éclairs. Lorsqu'un beau jour, au fond d’une cassette mal fermée et qu’on avait eu limpruaence de laisser à sa portée, il trouva une lettre de la reine Anne d'Autriche, qui lui révélait sa véritable naissance. Quoique possesseur de cette lettre, le jeune homme résolut de se procurer une nouvelle preuve. Sa mère parlait de cette ressemblance miraculeuse avec Louis XIV, qui effrayait tant le pauvre gouverneur. Le jeune homme vésolut de se procurer un portrait du roi son frère, afin de juger lui-même de cette ressemblance. Une servante d’auberge se
chargea d’en acheter un à la ville voisine; ce portrait confirma tout ce qu'avait dit la lettre. Le prince se reconnut, ne fit qu'un bond de sa chambre à celle du gouverne, et lui montrant le portrait de Louis XIV : —« Voilà mon frère! » lui dit-il. » Et ramenant les yeux sur lui-même : — « Et voilà qui je suis! »
Le gouverneur ne perdit pas de tempset écrivit à Louis XIV, qui, de son côté, fit bonne diligence, et courrier par courrier l'ordre arriva d'enfermer dans la même prison le gouverneur et l'élève. Puis, comme, même à travers les grilles d’une prison, on pouvait reconnaître la contre-épreuve du grand roi, le grand roi ordonna que le visage de son frère fût, à compter de cet!e heure, couvert d'un masque de fer, assez habilement travaillé pour que, sans le quitter jamais, il pût voir, respirer et manger. Cette recommandation, toute fraternelle, aurait, d’après Soulavie, été exécutée de point en point. |
C'est cette donnée qu'ont adoptée, pour faire leur beau drame du Masque de fer, MM. Fournier et Arnoult, ce qui . n’a pas peu contribué, avec le talent de Lockroy, à lui donner, de nos jours, une parfaite popularité.