‹ Impressions de voyage (volume 2)Chapitre 22 sur 43 · LL: "I · texte numérisé non relu

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sanges, qui venait des îles Sainte-Marguerite à la suite de monsieur de Saint-Mars, était, ajoute le même journal, chargé de servir et de soigner ledit prisonnier, qui était nourri par le gouverneur.

Néanmoins, en souvenir de la chemise trouvée sur le bord de la mer, c'était le gouverneur qui le servait à table, et qui, après le repas, lui enlevait son linge ; en outre, il avait reçu la défense expresse de parler à personne ni de montrer sa figure à qui quece fùt dans les courts instans de répit que lui donnait le gouverneur en ouvrant lui-même Ja serrure qui fermait son masque. Dans le cas où il eût osé contrevenir à l'une ou l’autre de ces défenses, les sentinelles avaient ordre de tirer sur lui.

Ce fut ainsi que le malheureux prisonnier resta à la Bastille depuis le 18 septembre 1698 jusqu’au 49 novembre 1703 A la date de ce jour, on trouve cette note dans le même journal : « Le prisonnier inconnu, {oujours masqué d’un masque de velours noir (4), s'élant trouvé her un peu plus mal en sortant de la messe, est mort aujourd'hui sur les dix heures du soir, sans avoir eu une grande maladie, Monsieur Giraut, notre aumônier, le confessa hier. Surpris par la mort, il n'a pu recevoir les sacremens, et notre aumônier l'a exhorté un moment avant que de mourir. Il a été enterré, le mardi 20 novembre, à quatre heures du soir, dans le cimetière de Saint-Paul. Son enterrement a coûté quarante livres. »

Maintenant, voici ce que l’on a retrouvé sur les registres de sépulture de l'église Saint-Paul :

« L'an 4705, le 19 novembre, Marchialy, âgé de quarante- » cinq ans ou environ, est décédé dars la Bastille, duquel le » corps à été inhumé dans le cimetière de Saint-Paul, sa » paroisse, le 20 dudit mois, en présence de monsieur Ro- » sarges, major de la Bastille, et de monsieur Reih, chirur- » gien de la Bastille, qui ont signé. »

Mais ce que ne disent ni le registre de la prison ni le registre de la Bastille, c'est que les précautions prises pen-

(1) La couleur et l'amour du terrible auront sans doute fait prendre ce masque pour un masque de fer.

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dant sa vie poursuivirent ce malheureux après sa mort. Son visage fut défiguré avec du vitriol, afin qu’en cas d'exhumation on ne pût le reconnaître ; puis on brüûla tous ses meubles, on dépava sa chambre, on effondra les plafonds, on fouilla tous les coins et recoins, on regratta et blanchit les murailles; enfin, on leva les uns après les autres tous les carreaux, de peur qu’il eût caché quelque billet ou quelque marque qui püt faire connaître son nom.

Du 19 novembre 1703 au 14 juillet 1789, tout continua de rester dans l'obscurité, tant les murs de la Bastille étaient épais, tant ses portes de fer étaient bien fermées. Puis, un jour, il arriva que ces murs furent renversés à coups de canon, ces portes enfoncées à coups de hache, et que les cris de liberté retentirent jusqu’au plus profond de ces cachots où tout semblait mort, jusqu’à l'écho qui dut hésiter à les répéter.

Les premiers soins du peuple vainqueur furent pour les vivans. Huit prisonniers seulement furent retrouvés dans la sombre et sinistre forteresse. Le bruit courut alors que, quelques jours auparavant, plus de soixante autres avaient été transportés dans les bastilles de l'État. |

Puis, après la préoccupation envers les vivans, vint la curiosité pour les morts. Parmi Jes grandes ombres qui apparaissaient au milieu des ruines de 1a Bastille, se dressait, plus gigantesque et plus sombre que les autres, le fantôme voilé du masque de fer. Aussi courut on à la cour de la Bertaudière qu’on savait avoir été habitée cinq ans par ce malheureux ; mais on eut beau chercher sur les murailles, sur les vitres, sur les carreaux, on eut beau déchiffrer tout ce que l’oisiveté, la résignation ou le désespoir avaient pu tracer de sentences, de prières ou de malédictions sur ces mystérieuses archives que les condamnés se léguaient en mourant les uns aux autres, toute recherche fut inutile, et le secret du masque de fer continua de demeurer entre lui et ses bourreaux.

Tout à coup cependant de grands cris retentirent dans la cour. L'un des vainqueurs avait découvert le grand registre de la Bastille sur lequel était mentionnée la date de l’entrée et de la sortie des prisonniers, et qui avait été inventé et

établi par le maior Chevalier. Le registre fut porté à l'Fôteide-Ville, où l'assemblée municipale voulut chercher ellemême ce secret de la royauté si longtemps caché. On l’ouvrit à l’année 4698. Le folio 120, correspondant au feudi 18 septembre, avait été déchiré. Le feuillet de l'entrée manquant, on se reporta à la date de sortie. Le feuillet correspondant au 49 novembre 4703 manquait comme celui ca 48 septembre, et cette double lacération bien constatée, tout espoir fut à jamais perdu de découvrir le secret de | homme au masque de fer.

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