LIVOURNE
J'ai visité bien des ports, j'ai parcouru bien des villes, j'ai eu affaire aux portefaix d'Avignon, aux facchini de Malte, et aux aubergistes de Messine, mais je ne connais pas de coupe-gorge comme Livourne.
Dans tous les autres pays du monde, il y a moyen de défendre son bagage, de faire un prix pour le transporter à l'hôtel, et, si l’on ne tombe pas d'accord, on est libre de le charger sur ses épaules, et de faire sa besogne soi-même. A Livourne, rien de tout cela.
La barque qui vous amène n’a pas encore touché terre qu’elle est envahie; les commissionnaires pleuvent, vous ne
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savez pas d'où : ils sautent de la jetée, ils s'élancent des barques voisines, ils se laissent glisser des cordages des bâtimens. Comme vous voyez que votre canot va chavirer sous le poids, vous pensez à votre propre sûreté, vous vous cramponnez au môle, comme Robinson à son rocher; puis, après bien des efforts, votre chapeau perdu, vos genoux en sang et vos ongles retournés, vous arrivez sur la jetve. Bien, voilà pour vous ; quant à votre bagage, il est déjà divisé en autant de lots qu’il y a de pièces : vous avez un portefaix pour votre malle, un portefaix pour votre nécessaire, un portefaix pour votre carlon à chapeau, un portefaix pour votre parapluie, et un portefaix pour votre canne; si vous êtes deux, cela vous fait dix portefaix ; si vous êtes trois, cela en fait quinze. Comme nous étions quatre, nous en eûmes vingt ; un vingt-unième voulut prendre Mylord. Mylord, qui n’entend pas raillerie, lui prit le mollet : il fallut lui mordre la queue pour qu'il desserrât les dents. Le portefaix nous suivit en criant que notre chien l’avait estropié, et qu’il nous ferait condamner à une amende. Le peuple s’ameuta, et nous arrivèmes à la pension suisse avec vingt portefaix devant nous et deux cents personnes par derrière. :
Il nous en coûta quarante francs pour quatre malles, trois ou quatre cartons à chapeau, deux ou trois nécessaires, un ou deux parapluies et une canne; plus, dix francs pour le portefaix mordu, c’est-à-dire cinquante frances pour faire cinquante pas à peu près, juste autant (thé à part) qu’il nous en avait coûté pour venir de Gênes.
Je suis retourné trois fois à Livourne ; les deux dernières, j'étais prévenu, j'avais pris mes précautions, je me tenais sur mes gardes ; chaque fois, j'ai payé plus cher. En arrivant à Livourne, il faut faire, comme en traversant les marais Pontins, la part des voleurs. La différence est qu’en traversant les marais Pontins, on en réchappe quelquefois, souvent même; à Livourne, jamais.
Ce ne serait encore rien si, en arrivant à Livourne, au lieu de descendre dans une de ces infâmes tavernes qui usurpent le nom respectable d’auberge, on faisait venir un voiturin, on montait dedans, et, n'importe à quel prix, on par-
tait pour Pise ou pour Florence; mais non : puisqu'on est à Livourne, on veut voir Livourne. Or, ce n’est guère la peine, car il n'y a que trois choses à voir dans cette ville: les galériens, la statue de Ferdiuand er, et la madone de Montenero.
Les galériens sont mêlés à la population, et s'occupent de toutes sortes de travaux : ils balaient, ils écarrissent des planches, ils traînent des brouettes ; ils sont vêtus d'un pantalon jaune, d'un bonnet rouge et d’une veste brune dont il serait difficile de spécifier la couleur primitive. Sur le dos de cette veste est indiqué le crime pour lequel le premier propriétaire de l’habit a été condamné; mais, comme il arrive souvent que le bagne use le criminel avant que le criminel use l'habit, la veste passe avec son étiquette sur le dos de celui qui lui succède. Il en résulle que, pour les galériens toscans, la veste est une grande affaire; c’est une demi-grâce ou une double condamnation. Comme les galériens sont les seuls à Livourne qui demandent et qui ne prennent pas, la question pour l'industriel est d'avoir une veste qui éveille la commisération publique. Or, il y a des crimes que tout le monde méprise, tandis qu'il y en a d'autres que tout le monde plaint : personne ne fait l’aumône à un voleur ou à un faussaire ; chacun donne à un assassin par amour. Aussi celui à qui tombe une pareille veste n’a plus à s'occuper de rien que de la brosser : chacun l'arrête pour Jui faire raconter son aventure. Nous en vimes un qui faisait pleurer à chaudes larmes deux Anglaises, et peut-être nous allions pleurer comme elles, lorsque son camarade, à qui il avait refusé probablement un intérêt dans sa recette, nous le dénonça comme un voleur avec effraction. Le véritable assasino per amore était mort il y avait huit ans, et sa veste avait déjà fait la fortune de trois de ses successeurs. Je donnai un demi-paul à ce brave homme, qui portait écrit en grosses lettres sur le dos le mot voleur, hasard qui l'avait ruiné, car il avait beau dire qu'il était incendiaire, personne ne voulait le croire; aussi, dans sa reconnaissance d'une aubaine aussi inattendue et aussi rare, promit-il bien de prier Dieu pour moi. Je revins sur mes pas pour l’engager à n'en rien faire, présumant que mieux vala t pour moi
arriver au ciel sans recommandation qu'avec la sienne.
C'est sur la place de la Darse que s'élève la statue de Ferdinand Ier. Comme je n'ai pas grand'chose à dire sur Livourne, j'en profiterai pour raconter l’histoire de ce second successeur du Tibère toscan, ainsi que celle de François Ier son frère, et de Bianea Capello sa belle-sœur. Il y a plus d'un roman moins étrange et moins curieux que cette histoire.
Sur la fin du règne de Cosme le Grand, c'est-à-dire vers le commencement de l’an 1565, un jeune homme nommé Pierre Bonaventuri, issu d'honnête mais pauvre famille, était venu chercher fortune ‘ Venise. Un de ses oncles, qui portait le même nom que lui, et qui habitait la ville sérénissime depuis une vingtaine d'années, le recommanda à la maison de banque des Salviati, dont il était lui-même un des gérans. Le jeune homme était de haute mine, possédait une belle écriture, chiffrait comme un astrologue : il fut reçu sans discussion comme troisième ou quatrième commis, avec promesse que, s'il se conduisait bien, il pourrait, outre sa nourriture, dans trois ou quatre ans, arriver à gagner 450 ou 200 ducats. Une pareille promesse dépassait tout ce que le pauvre Bonaventuri avait jamais pu rêver dans ses songes les plus ambitieux. Il baisa les mains de son oncle et promit aux Salviati de se conduire de manière à être le modèle de toute la maison. Le pauvre Pietro avait bonne envie de tenir parole; mais le diable se mêla de ses affaires et vint se jeter au travers de toutes ses bonnes intenlions.
En face de la banque de Salviati logeait un riche seigneur vénitien, chef de la maison Capello, lequel avait un fils et une fille. Le fils était un beau jeune homme, à la barbe pointue, à la moustache retroussée, à la parole leste et insolente; ce qui faisait que trois ou quatre fois par mois il tirait l’épée à propos de jeu ou de femmes, car de la politique il ne s'en mélait aucunement, trouvant la chose trop sérieuse pour être discutée par d'autres que par des barbes grises*. si bien qu’on avait déjà rapporté deux fois à la maison paternelle Giovannino perforé de part en part; mais, attendu sans doute que le diable aurait trop perdu à sa mort, Giovannino en était revenu. Cependant, comme le père était un homme de sens, et qu'il avait pensé qu’il n'aurait
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peut-être pas toujours le même bonheur, il avait renoncé à zidée qu’il avait eue d’abord de faire sa fille religieuse afin de doubler la fortune de son fils: il craignait qu’en passant une belle nuit de ce monde à l’autre, Giovannino ne le laissât à la fois sans fils et sans fille.
Quant à Bianca, c'était une charmante enfant de quinze à seize ans, au teint blanc et mat, sur lequel, à toute émotion, le sang passait comme un nuage rosé; aux cheveux de ce blond puissant dont Raphaël venait de faire une beauté, aux yeux noirs et pleins de flamme, à la taille souple et flexible, mais de cette souplesse et de cette flexibilité qu’on sent pleine de force, toute prête à l'amour comme Juliette, et qui n'attendait que le moment où quelque beau Roméo se trouverait sur son chemin pour dire comme la jeune fille de Vérone : Je serai à toi ou à la tombe.
Elle vit Pietro Bonaventuri ; la fenêtre de la chambre du jeune homme s’ouvrait sur la chambre de la jeune fille. Ils échangèrent d’abord des regards, puis des signes, puis des promesses d'amour. Arrivés là, la distance seule les empêchait d'y ajouter les preuves : celte distance, Bianca la francbit.
Chaque nuit, quand tout le monde était couché chez le noble Capello, quand la nourrice qui avait élevé Bianca était relirée dans la chambre voisine, quand la jeune fille, debout contre la cloison, s’était assurée que ce dernier argus s'était “endormi, elle passait une robe brune afin de n'être point vue dans la rue, descendait à tâtons et légère comme une ombre les escaliers de marbre du palais paternel, entr’ouvrait la porte en dedans et traversait la rue; sur le seuil de la porte opposée, elle trouvait son amant. Tous deux alors, avec de douces étreintes, montaient l’escalier qui conduisait à la petite chambre de Pietro. Puis, lorsque le jour était sur :e point de paraître, Bianca redescendait et rentrait dans sa chambre, où sa nourrice, le matin, la trouvait endormie de ce sommeil de la volupté qui ressemble tant à celui de l'innocence.
Une nuit que Bianca était chez son amant, un garçon }ou- Janger qui venait de chauffer un four dans les environs trouva une porte entr'ouverte et crut bien faire de la fermer;
dix minutes après, Bianca descendit et vit qu'il lui était impossible de rentrer chez son père.
Bianca était une de ces âmes fortes dont les résolutions se prennent en un instant, et une fois prises sont inébranlables : elle vit tout son avenir changé par un accident, et elle accepta sans hésiter la vie nouvelle que cet accident lui faisait.
Bianca remonta chez son amant, lui raconta ce qui venait d'arriver, lui demanda s’il était prêt à tout sacrifier pour elle comme elle tout ponr lui, et lui proposa de profiter des deux heures de nuit qui leur restaient pour quitter Venise et se mettre à l'abri des poursuites de ses parens. Pietro Bonaventuri accepta. Les deux jeunes gens sautèrent dans une gondole et se rendirent chez le gardien du port. Là, Pietro Bonaventuri se fit reconnaitre, et dit qu’une affaire im-— portante pour la banque des Salviati le forçait à partir à l'instant même de Venise pour Rimini. Le gardien donna l'ordre de laisser tomber la chaine, et les fugitifs passèrent ; seulement, au lieu de prendre la route de Rimini, ils prirent en toute hâte celle de Ferrare.
On devine l'effet que produisit dans le noble palais Capello la fuite de Bianca. Pendant un jour tout entier on attendit sans faire aucune recherche; on espérait toujours que la jeune fille allait revenir; mais la journée s'écoula sans apporter de nouvelles de !a fugitive. Il fallut done s’informer ; on apprit la fuite de Pietro Bonaventuri. On rapprocha mille faits qui avaient passé sans être aperçus, et qui maintenant se représentaient dans toute leur importance. Le résultat de ce rapprochement fut la conviction que les deux jeunes gens étaient partis ensemble.
La femme de Capello, belle-mère de Bianca, était sœur du patriarche d'Aquilée ; elle intéressa son frère à sa vengeance. Le patriarche était tout puissant; il se présenta au conseil des Dix avec son beau-frère, déclara la noblesse tout entière insultée en leurs noms, et demanda que Pietro Bonaventuri fût mis au ban de la république, comme coupable de rapt. Cette première demande accordée, il exigea que Jean Baptiste Bonaventuri, oncle de Pierre, qu'il soupçonnait d'avoir prêté les mains à celte-évasion, fût arrêté. Cette seconda
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demande lui fut accordée comme la première, Le pauvre Jean-Baptiste, appréhendé au corps par les sbires de la sérépissime république, fut jeté dans un cachot, où on l'oublia, attendu la grande quantité de personnages bien autrement considérabies dont avait à s'occuper le conseil des Dix, et où il mourut, au bout de trois mois, de froid et de misère.
Quant à Giovannino, il fouilla pendant huit jours tous les coins et tous les recoins de Venise, disant que, s’il trouvait Pietro et Bianca, tous les deux ne mourraient que de sa main.
Le lecteur se demande peut-être ce qu'ont de commun ces jeunes amans fuyant la nuit de Venise, et poursuivis par toute une famille outragée, avec Ferdinand, second fils de Cosme le Grand, et alors cardinal à Rome. Il le saura bientôt.
Cependant les fugitifs étaient arrivés à Florence sans accident, mais, comme on le pense bien, avec grande fatigue, et s'étaient réfugiés chez le père de Bonaventuri, qui habitait un petit appartement au second sur la place Saint- Marc : c’est chez les pauvres parens que les enfans sont surtout les bien venus. Bonaventuri et sa femme reçurent leur fils et leur fille à bras ouverts. On renvoya la servante, pour économiser une bouche inutile, et à charge ou à craindre désormais, soit qu’elle s'ouvrît pour manger, soit qu’àfe s'ouvrit pour parler. La mère se chargea des soins du ménage ; Bianca, dont les blanches mains ne pouvaient descendre à ces soins vulgaires, commença à broder de véritables tapisseries de fée. Le père de Pietro, qui vivait de copies qu’il faisait pour les officiers publics, aunonça qu'il avait pris un commis, et se chargea de double besogne. Dieu bénit le travail de tous, et la petite famille vécut.
I} va sans dire que communication de la senterice sie par le tribunal des Dix avait été faite au gouvernement florentin, lequel avait autorisé Capello et le patriarche d'Az quilée à faire les recherches nécessaires, non seulement à Florence, maïs encore dans toute la Toscane; ces recherches avaient été inutiles. Chacun avait trop d'intérêt à garder son propre secret.
Trois mois se passèrent ainsi, sans que la pauvre Bianca, habituée à toutes les caresses du luxe, laissât échapper une
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seule plainte sur sa misère. Sa seule distraction était de regarder dans la rue en soulevant doucement sa jalousie ; mais on ne lui entendait pas même envier, à elle, pauvre prisonnière, la liberté de ceux qui passaient ainsi, joyeux o& attristés.
Parmi ceux qui passaient, était le jeune grand-duc, qui, de deux jours l’un allait voir son père à son château de la Petraja. C'était ordinairement à cheval que Francesco faisait ce petit voyage ; puis, comme il était jeune, galant et bear. cavalier, chaque fois qu'il passait sur quelque place où il pensait pouvoir être vu par de beaux yeux, il faisait fort caracoler sa monture. Mais ce n'était ni sa jeunesse, ni sa beauté, ni son élégance, qui préoccupaient Bianca lorsqu'elle le voyait passer : c'était l’idée que ce gentil prince, aussi puissant qu'il était gracieux, n'avait qu’à dire un mot pour que le ban fût levé et pour que Bonaventuri fût libre et heureux. À cette idée, les yeux de la jeune vénitienne lançaient une flamme qui en doublait l'éclat. Tous les deux jours, à l'heure où elle savait que devait passer le prince, elle ne manquait donc point de se mettre à sa fenêtre et de soulever sa jalousie. Un jour, le prince leva les yeux par hasard et wit briller, dans l'ombre projetée par la jalousie, les yeux ardens de la jeune fille. Bianca se retira vivement, si vivement qu’elle laissa tomber un bouquet qu’elle tenait à la main. Le prince descendit de cheval, ramassa le bouquet, s’arrêta un instant pour voir si la belle vision n'apparaîtrait pas de nouveau; puis, voyant que la jalousie restait baissée, il mit le bouquet dans son pourpoint, et continua sa route au pas, en tournant la tête deux ou trois fois avant de disparaitre.
Le surlendemain, il repassa à la même heure; mais, quoique Bianca fût toute tremblante derrière la jalousie, la jalousie resta fermée, et pas la plus petite fleur ne se glissa à travers ses barreaux.
Deux jours après, le prince passa encore ; mais la jalousie fut inexorable, quelque prière intérieure que le prince lui adressât.
Alors il pensa qu'il devait prendre un autre moyen. Ilren-
tra chez lui, fit venir un gentilhomme espagnol nommé Mon-