‹ Impressions de voyage (volume 2)Chapitre 29 sur 43 · PR T · texte numérisé non relu

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dragone, qui avait été placé près de lui par son père, et dont il avait fait son complaisant ; il lui posa la main sur l’épaule, le regarda en face, et lui dit:

— Mondragone, il y a sur la place Saint-Marce, au second, dans la maison qui fait le coin entre la place de Santa-Croce et la via Larga, une jeune fille que je n’ai pas reconnue pour être de Florence : elle est belle, elle me plaît; d'ici à huit jours il me faut une entrevue avec elle.

Mondragone savait qu'il y a certaines circonstances où la première qualité d’un courtisan est d'être laconique.

— Vous l'aurez, monseigneur, répondit-il.

Et il alla trouver sa femme, et lui raconta tout joyeux l'honneur que venait de lui faire le prince en le choisissant pour son confident. La Mondragone élait savante en ces sortes d'intrigues ; elle dit à son mari de continuer son service auprès du prince, et qu'elle se chargeait de tout. Le même jour, elle alla aux informations, et apprit que l'étage qu’elle désignait était habité par deux ménages, l’un jeune, l’autre vieux ; que la vieille femme sortait tous les matins pour aller à la provision ; que les deux hommes sortaient tous les soirs pour aller reporter les copies qu'ils avaient faites dans la journée, mais que, quant à la jeune femme, elle ne sortait jamais.

La Mondragone résolut d'aller chercher la jeune fille jusque dans la maison, puisqu'on lui disait qu’il était impossible de l’attirer dehors.

Le lendemain, la Mondragone s'embusqua dans sa voiture, à vingt cinq ou trente pas de la porte, puis, quand la vieil'e sortit comme d'habitude, elle ordonna à son cocher de partir au galop et de s'arranger de manière, au tournant de Ja rue, à accrocher cette femme tout en lui faisant le moins de mal possible. Ce n’était peut-être pas le moyen le moius dangereux, mais c'était le plus court. Il faut bien que les petits risquent quelque chose quand ils ont l'honneur d’avoir affaire aux grands.

Le cocher était un homme fort adroit ; il culbuta 12 borne

femme sans lui faire autre chose que deux ou trois contusions. La bonne femme jeta les hauts cris, mais la Mondragone sauta à bas desa voiture, calma la populace, en disant

que son cocher recevrait, en rentrant, vingt-cinq coups de bâton, prit la blessée dans ses bras, la fit mettre dans sa voiture par ses gens, et déclara qu’elle la voulait reconduire chez elle et ne la quitterait que lorsque le médecin lui aurait donné la certitude que cet accident n'aurait aucune suite. Peu s’en fallut que la Mondragone ne fût portée en triomphe par le p'uple.

On arriva chez les Bonaventuri. Du premier coup d'œil, la Moudragone vit qu'elle avait affaire à de pauvres gens, et, comme d'habitude, elle estima la vertu de la jeune femme à la valeur de l'appartement qu’elle habitait.

Bianca lui fut présentée. À sa vue, la Mondragone, tout habile qu'elle fût, ne sut plus trop que penser : c’est qu'il y avait dans Bianca, de quelque habit qu’el'e fùt revêtue, toute la hauteur du regard des Cayello. D'ailleurs, ses termes étaient élégans et choisis. La grande dame se révélait de tous les côtés sous l'extérieur de la pauvre fille. La Mondragone se retira sans comprendre autre chose à tout ceci, qu'il y avait là l’étoffe d’une maîtresse de prince, et sa fortune, à elle, si elle réussissait.

Elle revint le lendemain prendre des nouvelles de la bonne femme; elle allait tout à fait bien, et était on ne pouvait plus reconna'ssante de ce qu’une aussi grande dame dargnait s'occuper d’eile. La Mondragone avait compris son monde : elle é ait trop adroite pour offrir de l'argent, mais elle laissa voir quelle position son mari tenait à la cour, et elle offrit ses services. La mère et la fille échangèrent un coup d'œil : ce fut assez pour la Mondragone sût que les services offerts seraient acctplés.

Le surlendemain, elle revint une troisième fois, et cette fois elle fut plus gracieuse que les deux autres. Elle avait dès la veille laissé voir à Bianca qu’elle n’était pas dupe de l'incognito dont elle cherchait à s'envelopper, et qu’elle la reconnaissait pour être de race. Elle fit un appel à sa confiance. La jeune femme n'avait aucun motif pour se défier d'elle : elle lui raconta tout. La Mondragone écouta la confidence avec une bienveillance charmante ; mais la confidence achevée, elle dit à Bianca que, comme la situation était plus

grave qu’elle ne l'avait pensé d'abord, c'était à son mari

qu’il fallait raconter tout cela; que, du reste, la chose s’arrangerait certainement, Mondragone ayant toute la confiance du prince, et possédant sur lui la double influence d’un gouverneur et d'un ami. En conséquence, elle lui offrit de la venir prendre le lendemain avec sa belle-mère, et de la conduire chez son mari. Bianca, effrayée de sortir ainsi pour la première fois depuis trois ou quatre mois qu'elle habitait Florence, et menacée comme elle était par l'arrêt du conseil des Dix, essaya de s’excuser sur la simplicité de sa mise, qui ne Jui permettait pas de se présenter devant un grand seigneur comme le comte de Mondragone. C'était là que V'attendait la tentatrice : elle s’approcha d'elle, reconnut qu'elles étaient à peu près toutes deux de la même taille, et ajouta que, s’il n’y avait d'autre obstacle à l’entrevue que la simplicité de la mise de Bianca, l’obstacle était facile à lever ; car elle apporterait le lendemain un costume complet qu'on lui avait envoyé de | ville, costume qui, elle en était

- sertain., irait à Bianca comme s'il avait été fait pour elle.

Bianca consentit à tout : c'était le seul moyen d'obtenir le sauf-conduit ; peut-être aussi le serpent de l’orgueil s’étaitil déjà introduit dans le paradis de son amour.

Cependant Bianca raconta tout à son mari, excepté le bouquet tombé par la fenêtre et ramassé par le grand duc Francesco. D'ailleurs quel rapport ce bouquet avait-il avec le comte et la comtesse Mondragene? La situation pesait autant à Pietro qu'à Bianca, il consentit à tout ; d’ailleurs, tai aussi avait son secret : depuis deux ou trois jours une belle dame voilée avait passé eutre lui et sa femme. Quoique de basse condition, Bonaventuri avait tous les goûts d’un gentilhomme, et la fidélité, on le sait du reste, n'était point à cette époque la vertu dont la noblesse se piquait le plus.

La Mondragone arriva à l'heure dite et avec le costume promis. C'était un charmant habit de satin broché d'or, taillé à l'espagnol... et qui allait à Bianca comme s'il eût été fait pour elle. La jeune fille frémnit de joie au toucher de ces étoffes aristocratiques dout avait été drapé son berceau. Il faut des robes de brocard et de velours pour halayer les escaliers de marbre des palais. Or, Bianca avait été élevée dans un palais. Un coup de vent funeste et inattendu l’a-

vait poussée dans la mauvaise fortune; mais elle était jeune et belle, et le mal produit par le hasard, le hasard pourraït le réparer. La jeunesse a des horizons immenses et inconnus dans lesquels elle distingue des choses que l’enfance ne voit pas encore et que la vieillesse ne voit plus.

Quant à la mère de Bonaventuri, elle admirait sa file à mains jointes, comme si elle s'était trouvée devant une madone.

Toutes trois montèrent en voiture et se rendirent au palais Mondragone, qui était situé via dei Carneschi, près de Santa Maria-Novella. Mondragone venait de faire bâtir ce palais sur les dessins de l’Ammanato, et depuis un an à peine il l'habitait.

Comme la chose avait été converue, fa Mondragone prèsenta les deux femmes à son mari, et raconta en peu de mots les aventures de Bianca. Mondragone promit sa protection, et comme il se rendait à l’instant même chez le due, qui l'avait envoyé quérir, il s’engagea à lui parler le jour même en faveur des deux jeunes gens.

Bianca ne pouvait cacher sa joie, elle se retrouvait dans un monde qui était le sien, ses mains touchaient de nouveau du marbre, ses pieds foulaient enfin des tapis; la toile et la serge avaient cessé pour un instant d'attrister ses yeux; elle se retrouvait dans le velours et dans la soie. Il lui semblait n'avoir jamais quitté le palais de son père, et que tout ce qu’elle voyait était à elle.

Aussitôt Mondragone sorti, la belle-mère de Bianca voulut se retirer, mais la comtesse dit qu'elle ne laisserait pas partir sa protégée sans lui faire voir son palais en détail, attendu qu'elle voulait savoir d'elle s’il approchait de ces magnifiques fabriques vénitiennes qu'elle avait tant entendu vanter. Elle pria donc la bonne femme, qu’une pareille visite eût fatiguée, de se reposer en les attendant, puis la comtesse et Bianca, s'étant prises sous le bras, comme deux anciennes amies, sortirent de la chambre et traversèrent deux ou trois appartemens, dans chaeun desquels la contesse fit “marquer à Bianca quelque meuble merveilleusement inerusté, ou queique tableau précieux de ces grands maîtres qui venaient de mourir. Enfin elles arrivèrent dans un dé-

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licieux petit boudoir dont les fenêtres donnaient sur un jardim; là elle força la jeune fille à s'asseoir, et tirant d'un siipo tout marqueté d'ivoire une parure complète de diamans, elle lui montra toutes ces richesses féminines qui, du temps de Cornélie déjà, avaient perdu tant de cœurs de femmes ; puis, les lui mettant sur les genoux, et poussant sa chaise devant une des plus grandes glaces qui eussent été faites à Venise : Essayez tout cela, lui dit-elle, moi je vais vous chercher un costume que je viens de faire faire à la mode de votre pays, et sur lequel je désire avoir votre opipion. — Et à ces mots, sans attendre la réponse de Bianca, elle sortit vivement.

Une femme n’est jamais seule quand elle est avec des bijoux, et la Mondragone laissait Bianca en tête à tête avec les plus beaux diamans qu’elle eût jamais vus. Le serpent connaissait son métier, et savait quelle pomme il fallait offrir à cette fille d'Eve pour qu’elle y mordit.

Aussi à peine la comtesse fut-elle sortie, que Bianca se mit à l'œuvre. Bracelets, pendans d'oreilles, diadèmes, tout trouva sa place ; elle achevait d'agrafer un superbe collier à son cou, lorsqu'elle vit derrière elle une autre tête réfléchie dans la glace; elle se leva vivement et se trouva en face du grand-duc Francesco, qui venait d'entrer par une porte dérobée.

Alors, avec cette rapidité d'esprit qui la caractérisait, elle comprit tout : rougissant de honte, elle porta les mains à son front, et se laissant tomber sur ses deux genoux :

— Monseigneur ! lui dit-elle, je suis une pauvre femme qui n'ai pour tout bien que mos honneur, qui n’est même plus à moi, mais à MON mari : au nom du ciel, ayez pitié de

° moi!

— Madame, dit le duc en la relevant, qui vous a donné de moi celte cruelle idée? Rassurez-vous, je ne suis point venu pour porter atteinte à votre honneur, mais pour vous Consoler et vous aider dans votre infortune. Moudragone m'a dit quelque chose de vos aventures; racontez les-moi tout entières, et je vous promets de vous écouter avec autant d'intérêt que de respect.

Bianca était prise : reculer, c'était paraître craindre, e«

paraître craindre, c'était avouer qu’on pouvait céder : d’ailleurs cette occasion qu'elle avait tant désirée, de faire lever le ban de son mari, venait se présenter d'elle-même ; c'eût donc été mériter sa proscription que de ne pas en profiter.

Bianca voulait rester debout devant le prince, mais ee fut lui qui la fit asseoir et qui demeura appuyé sur son fauteuil, Ja regardant et l’écoutant. La jeune femme n'eut besoin que de laisser parler ses souvenirs pour être intéressante : elle lui raconta tout, depuis ses jeunes et fraiches amours jusqu'à son arrivée à Florence. Là elle s'arrêta ; en allant plus loin, elle eût été forcée de parler au prince de lui-même, et il y avait certaine histoire d'un bouquet tombé par la fenêtre qui, tout innocente qu'elle était, n'aurait pas laissé de lui causer quelque embarras.

Le prince était trop heureux pour ne pas tout promettre. Le sauf-conduit tant désiré fut accordé à l'instant même, mais à la condition cependant que Bianca viendrait le prendre elle-même. C’eût été perdre une grande faveur pour une bien petite formalité. Bianca promit à son tour ce que demandait le prince.

Francesco connaissait trop bien les femmes pour avoir parlé le premier jour d'autre chose que de l'intérêt qu'il -éprouvait pour Bianca. Ses yeux avaient bien quelque peu démenti sa bouche, mais le moyen d'en vouloir à des yeux qui vous regardent parce qu’ils vous trouvent belle !

A peine le prince fut-il sorti que la comtesse rentra. Bianca, en l'apercevant, courut à elle et se jeta à son cou. La Mondragone n'eut pas besoin d'autre explication pour comprendre que sa petite trahison lui était pardonnée.

Le lecteur voit que nous nous approchons du cardinaf Ferdinand, puisque nous en sommes déjà à son frère.

La belle-mère ne sut rien de ce qui s'était passé, et Bonaventuri sut seulement qu’il aurait le sauf-conduit. Celle nouvelle parut lui causer une si grande joie, que, certes, si Bianca eût su le rendre heureux à ce point, elle n'eùt pas trouvé que c'était l'acheter trop cher que d’être forcée de le recevoir elle-même des mains d'un jeune et beau prince. Elie attendit done avec impatience le moment où elle reverrait le grand-duc, tant elle se fit une fêle de rapporter de

cette entrevue le bienheureux papier que Pietro estimait à si haut prix. Hélas! ce papier n'était si fort désiré par Pietro que parce qu'il lui donnait la liberté de suivre le jour la dame voilée qu’il n'avait encore pu suivre que la nuit.

Il arriva ce qui devait arriver. Pietro fut l'amant de la dame voilée, et Bianca fut la maîtresse du duc. Cependant, attendu que Cosme Ier négociail à cette époque le mariage du grandduc François avec l’archiduchesse Jeanne d'Autriche, il fut convenu entre les deux amans que l'intrigue resterait secrète : en attendant on donna à Pietro .Bonaventuri un emploi qui suffisait pour répandre le bien-être dans toute sa pauvre famille.

Le mariage désiré se fit : le jeune grand-duc donna une année aux convenances, ne visitant Bianca que la nuit, et sortant toujours de son palais seul et déguisé; mais au bout d’un an, ayant reçu du grand-duc son père une lettre qui lui disait que de parcilles promenades étaient dangereuses pour un prince, il donna à Pietro un emploi dans le palais Pitti, et achela pour Bianca la charmante maison qui se voit encore aujourd’hui via Magygio, surmontée des armes des Médicis. Ainsi, Bianca se trouva tellement rapprochée de Francesco, qu’il n'avait besoin, pour ainsi dire, que de traverser la place Pilti, et qu’il se trouvait chez elle.

On sait les dispositions qu'avait Pietro à la dissipation et à l’insolence. Sa nouvelie position leur donna une nouvelle force. 11 se jeta à plein corps dans les orgies, dans le jeu et dans les aventures galantes, se fit force ennemis des buveurs vaincus, des joueurs à sec et des maris trompés , si bien qu’un beau matin on le trouva percé de cinq ou six coups de poignard, dans une impasse, à l'extrémité du pont Vieux.

Il y avait trois ans que les deux amans étaient partis de Venise en jurant de s'aimer toujours, et il y avait deux ans que chacun de son côté avait oublié sa promesse. Il en résulta que Pietro fut peu regretté, même de sa femme, pour laquelle depuis longtemps il n'était qu'un étranger. I n'y p'y eut que la bonne vieille mère qui mourut de chagrin de voir ainsi mourir son fils.

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La pauvre Jeanne d'Autriche, de son côté, n'était pas heureuse : elle était grande-duchesse de nom, mais Bianca Capello l'était de fait. Pour les emplois, pour les grâces, pour les faveurs, c'était à la Vénitienné qu'on s’adressait. La Vénitienne était toute puissante; elle avait des pages, une cour, des flatteurs : les pauvres seuls allaient à la grande-duchesse Jeanne. Or, Jeanne était une femme pieuse et sévère comme le sont ordinairement les princesses de la maison d'Autriche ; elle offrit religieusement ses chagrins à Dieu. Dieu abaissa les yeux vers elle, vit ce qu’elle souffrait, et la retira de ce monde.

On attribua cette mort à ce que, le frère de la Bianca étant venu à Florence, Francesco lui fil si grande fête qu’il n’eût pas fait davantage pour un roi régnant, ce qui, selon le peuple, causa tant de peine à la malheureuse Jeanne, que sa grossesse tourna à mal; si bien qu'au lieu d’un second fils que Florence comptait accompagner joyeusement au baptistère, il n'y eut que deux cadavres qu’elle conduisit tristement au tombeau.

Le grand-duc Francesco n'était point méchant; il était faible, voilà tout. Cette sourde et lente douleur qui minaïit sa femme lui causait de temps en temps des tristesses qui ressemblaient à des remords. Au moment de mourir, Jeanne essaya de tirer parti de ce sentiment; elle fit venir à son chevet le grand-duc, qui, depuis qu'elle était tombée malade, s'était montré excellent pour elle. Sans lui faire de reproches sur ses amours passées, elle le supplia de vivre plus religieusement à l'avenir, Francesco, tout en baignant ses mains de larmes, lui promit de ne point revoir Bianca. Jeanne sourit tristement, secoua la tête d’un air de doute, murmura une prière dans laquelle le grand-duc entendit plusieurs fois revenir son nom, et mourut.

Elle laissait de son mariage trois filles et un fils.

Pendant quatre mois Francesco tint parole ; pendant quatre mois Bianca fut non pas exilée, mais du moins éloignée de Florence. Mais Bianca connaissait sa puissance ; elle laissa le temps passer sur la douleur, sur les remords et sur le serment du grand-duc; puis, un jour, elle se

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plaça sur son chemin : douleurs, remords, serment, tout fut alors oublié.

Elle avait pour confesseur un capucin adroit et intrigant comme un jésuite : elle le donna au prince. Le prince lui confia ses remords ; le capucin lui dit que le seul moyen de les calmer était d’épouser Bianca. Le grand-duc y avait déjà pensé. Son père, Cosme-le-Grand, lui avait donné le même exemple, en épousant dans sa vieillesse Camilla Martelli. On avait fort crié quand ce mariage avait eu lieu, mais enfin on avait fini par se taire. Francesco pensa qu'il en serait pour lui comme il en avait été pour Cosme ; et, toujours poussé par le capucin, il se décida enfin à mettre d'accord sa conscience et ses désirs.

Depuis longtemps les courtisans, qui avaient vu que Île vent soufllait de ce côté, avaient parlé devant le grand-duc de ces sortes d’unions comme des choses les plus simples, et avaient cité tous les exemples que leur mémoire avait pu leur fournir de princes choisissant leur femme dans une famille non princière. Une dernière flatterie décida Francesco : Venise, qui, dans ce moment, avait besoin de Florence, déclara Bianca Cayello fille de la république; si bien que, tandis que le cardinal Ferdinand, qui se doutait des résolutions de son frère, lui cherchait une femme dans toutes les cours de l'Europe, celui-ci épousait secrètement la Bianca dans la chapelle du palais Pitti.

Il avait été arrêté que le mariage resterait secret, mais ce n'était point l'affaire de la grande-duchesse ; elle n'était pas arrivée si baut pour s'arrêter en chemin, et six mois ne s'étaient pas passés, qu'en public comme en secret, sur le trône comme dans le lit, elle avait repris la place de la pauvre Jeanne d’Autriche.

Ce fut vers cette époque que Montaigne, dissuadé par un Allemand qui avait été volé à Spolette de se rendre à Rome par la marche d'Ancône, prit la route de Florence et fut admis à la table de Bianca.

« Cette duchesse, dit-il, est belle à l'opinion italienne, un visage agréable et impérieux, le corsage droit et les télins à scuhait ; elle me sembla bien avoir la suffisance d’avoir enjôlé ce prince et de le tenir à sa dévotion depuis longtemps.

Le grand-duc mettait assez d’eau dans son vin, mais elle quasi point. ».

Qu'on mette ce portrait à côté de celui du Bronzino, et lon verra que teus deux se ressemblent; seulement il ya dans le tableau du sombre peintre toscan un caractère de fatalité qui ne se trouve pas sous la plume du naïf moraliste français.

‘Trois ans après le mariage de Francesco et de Bianca, c’est-à-dire au commencement de l’année 4583, le jeune archiduc mourut, laissant le trône de Toscane sans héritier direct; or, à défaut d'héritier direct. le cardinal Ferdinand devenait grand-duc à la mort de son frère.

En 1576, le grand-duc Francesco avait eu un fils de Bianca; mais ce fils étant adultérin ne pouvait succéder à son père; d'ailleurs on racontait de singulières choses sur sa naissance. On racontait que la Bianca, voyant qu elle n'aurait jamais probablement d'autre enfant qu'une petite fille qu'elle avait eue de son mari, et qui s'appelait Pellegrina, avait résolu d'en supposer un. En conséquence, elle s'était entendue avec une gouvernante bolonaise dans laquelle elle avait toute confiance; et voilà, disait-on, ce qui était arrivé. ;

Bianca avait feint toutes les indispositions, symptômes ordinaires d'une grossesse; bientôt à ces indispositions s’étaient joints des signes extérieurs, si bien que le grand-duc, n'ayant plus aucun doute, avait annoncé lui-même à ses plus intimes que Bianca allait le rendre père Dès lors le crédit de la favorite avait doublé, on avait été au devant de tous ses désirs, et tous les courtisans, plus empressés que jamais autour d'elle, lui avaient prédit un fils.

La nuit du 29 au 50 août 4576 fut choisie pour être celle de l'accouchement; vers les onze heures du soir, Bianca annonça donc à son mari qu'elle commençait à éprouver les premières douleurs. Francesco, tremblant et joyeux à la fois, déclara qu'il ne la quitterait point qu’elle ne fùt délivrée. Ce n'était point là l'affaire de Bianca ; aussi, vers les trois heures, les douleurs commencèrent à s’apaiser, et la sage-femme déclara qu’elle croyait que la patiente n’accoucherait que dans trois ou quatre heures. Alors Bianca in-

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sista pour que Francesco, fatigué de la veille, allàt prendre quelque repos; Francesco céda à la condition qu'on le réveillerait aussitôt que sa bien-aimée Bianca recommencerait à souffrir. Bianca le lui promit, et sur cette promesse, le grand-duc se retira.

Deux heures après, on alla le réveiller en effet, mais pour lui annoncer qu'il était père d’un garçon. Il courut à la chambre de Bianca qui, du plus loin qu'elle l’aperçut, lui présenta son enfant. Le grand-duc pensa devenir fou de joie, et l'enfant fut baptisé sous le nom de don Antoine, Bianca avant déclaré que c'était aux prières de ce saint qu'elle devait la première conception qui les rendait tous si heureux à cette heure.

Dix-huit mois après l'accouchement de Bianca, on renvoya dans sa patrie la Bolonaise qui avait conduit toute cette intrigue. La gouvernante partit sans défiance et comblée de présens ; mais, en traversant les montagnes, sa voiture fut attaquée par des hommes masqués qui tirèrent sur elle et la laissèrent pour morte, blessée de trois coups d'arquebuse. Néanmoins, contre toute attente, elle reprit ses sens, et, comme le juge du village où elle avait été transportée l’interrogeait, elle déclara que, le masque d'un de ces hommes étant tombé, elle avait reconnu un sbire au service de la Bianca ; qu'au reste, elle avait mérité cette punition (quoiqu'elle ne s’attendit point à la recevoir d'une semblable Main), puisqu'elle avait aidé à tromper le grand-duc François en donnant à sa maîtresse le conseil de se faire passer pour enceinte, et, le projet adopté, en apportant elle-même dans un luth lenfant dont une pauvre femme était acconchée la veille. Or, cet enfant n'était autre que celui qui était élevé sous le titre du jrune prince, et sous le nom de don An- - (onio. Cette confession faite, la femme expirs Aussitôt le

procès-verbal en fut envoyé à Rome au cardinal Ferdinand de Médicis, qui en fit faire une copie qu’il adressa à son frère; mais il fut facile à Bianca de faire croire à son amant que tout cela n’était qu'une intrigue ourdie contre elle, et l'a- . Mour du grand-duc ne fit que s’augmenter de ce qu'il regardait comme une persécution dirigée contre sa maîtresse.

Cependant, l’affaire, on le comprend bien, avait fait trop

de bruit pour que don Antonio pôt prétendre à l'héritage de son père. Le trône revenait donc au cardinal, si la grandeduchesse n'avait pas d'autre enfant, et Francesco lui-même commençait à désespérer d’un tel bonheur, lorsque Bianca annonça une seconde grossesse.

Cette fois, le cardinal se promit bien de surveiller luimême les couches de sa belle-sœur, afin de n'être pas dupe de quelque nouvel escamotage. En conséquence, il commen-

a par se raccommoder avec son beau-frère François, en lui disant que cette nouvelle preuve de fécondité qu'allait donner la grande-duchesse, lui prouvait bien qu'il avait été trompé une première fois par un faux rapport. François, heureux de voir son beau-frère désabusé, revint à lui avec toute la franchise de son cœur. Le cardinal profita de ce rapprochement pour venir s'installer au palais Pitti.

L'arrivée du cardinal fut médiocrement agréable à Bianca, qui ne se méprenait pas à la véritable cause de cette recrudescence d'amour fraternel. Bianca sentait qu'elle avait dans le cardinal un espion de tous les instans ; aussi, de son côté, fit-elle si bien qu'il fut impossible de la prendre un seul instant en défaut. Le cardinal lui-même doutait. Si cette grossesse n’était pas une réalité, la comédie était habilement jouée ; mais tant d'adresse le piqua au jeu, et il résolut de ne pas demeurer en reste d'habileté.

Le jour de l'accouchement arriva, le cardinal ne pouvait rester dans la chambre de Bianca, mais il se plaça dans la chambre voisine, par laquelle il fallait nécessairement passer pour arriver jusqu'à elle. Là il se mit à dire son bréviai re en marchant à grands pas. Au bout d’une heure de promenade, on vint le prier, de la part de la malade, de passer dans une autre chambre, attendu qu'il l’incommodait. — Qu'elle fasse son affaire, je fais la mienne, répondit le cardinal. — Et, sans vouloir rien entendre. il se remit à marcher et à prier.

Un instant après, le confesseur de la grande-duchesse entra. C'était un capucin à longue robe. Le cardinal alla à lui et le prit dans ses bras pour lui recommander sa sœur, avec une affection toute particulière. Tout en embrassant le bon moine, le cardinal sentit ou crut sentir quelque chose

d'étrange dans sa grande manche ; il y fourra la main, et em tira un gros garçon.

— Mon frère, dit le cardinal, me voici plus tranquille, et je suis sûr du moins que ma belle-sœur ne mourra point en couches.

Le moine comprit que le mieux était d'éviter le scandale ; il demanda au cardinal ce qu'il devait faire. Le cardinal lui dit d'entrer dans la chambre de la grande-duchesse, et de lui dire, tout en la confessant, ce qui venait d'arriver : selon qu’elle ferait, le cardinal devait faire. Le silence amènerait le silence, et le bruit amènerait le bruit.

La grande-duchesse vit que, pour cette tois, il lui fallait renoncer à donner un héritier à la couronne, et elle prit le parti de faire une fausse couche. Le cardinal, de son côté, tint parole, et ne révéla rien de cette tentative avortée.

Il en résulta que rien ne troublala bonne harmonie qui régnait entre les deux frères. L'automne suivant, le cardinal fut même invité par François à venir passer les deux mois de villegiatura à Poggia à Cajano. Il accepta, car il était grand amateur de chasse, et le château de Poggio à Cajano était une des réserves les plus giboyeuses du grand-duc François.

Le jour même de l'arrivée du cardinal, Bianca, qui savait que le cardinal aimait les tourtes confectionnées d’une certaine façon, voulut en préparer une elle-même. Le cardinal apprit par le grand-duc Francesco cette attention de sa bellesœur, et comme il n'avait pas une confiance bien profonde dans sa réconciliation avec elle, cette gracieuseté de sa part ne laissa pas de l’inquiéter. Heusement le cardinal possédait une opale qui lui avait été donnée par le pape Sixte-Quint, et dont la propriété était de se ternir quand on l’approchaït d'une substance empoisonnée. Le cardinal ne manqua point d’en faire l'épreuve sur la tourte préparée par Bianca. Ce qu’il avait prévu arriva. En approchant de la tourte, l’opale se ternit, et le cardinal déclara que toute réflexion faite, i! ne mangerait pas de tourte. Le duc insista un instant. Yovant que ses instances étaient inutiles : —Eh bien! dit-il en se retournant vers sa femme, puisque mon frère ne mange pas de son plat favori, j'en mangerai, moi, afin qu'il ne

soit pas dit qu’une grande-duchesse se sera faite pâtissière inutilement; —et il se servit un morceau de la tourte,

Bianca fit un mouvement pour l'en empêcher, mais elle s'arrêta. La position était horrible: il fallait ou qu’elle avouât son crime, ou qu’elle laissàt son mari mourir empoisonné. Elle jeta un coup d'œil rapide sur sa vie passée, elle vit qu’elle avait épuisé toutes les joies de la terre, et atteint toutes les grandeurs de ce monde. Sa décision fut rapide, comme elle l'avait été le jour où elle avait fui de Venise avec Pietro : elle coupa un morceau de tourte pareil à celui qu'avait pris le grand-duc, lui tendit une main, et mangea de l’autre en souriant le morceau empoisonné.

Le lendemain, Francesco et Bianca étaient morts. Un mé- &ecin ouvrit leurs corps par ordre de Ferdinand, et déclara qu'ils avaient succombé à une fièvre maligne. Trois jours après, le cardinal jeta la barette aux orties et monta sur le trône.

Voici l'histoire de celui dont la statue s’élève sur la place de la Darsena à Livourne. La carrière du cardinal fut encore marquée par beaucoup d’autres actes, témoin les quatre esclaves enchaînés qui ornent :e piédestal de sa statue ; maïs nous croyons avoir raconté la partie de sa vie la plus curieuse et la plus intéressante, et pour le reste nous renverrons nos lecteurs à Galuzzi.

Comme sur la place, outre la statue, il y a force fiacres, nous montâmes dans l’une de ces voilures, et nous nous fimes conduire à l'église de Montenero.

Cette église renferme une des madones les plus miraculeuses qui existent. Une tradition populaire veut que cette sainte image, native du mont Eubée dans le Négrepont, se soit lassée un jour de sa patrie. Cédant à un désir de loecmotion bien flatteur pour l'Occident, elle apparut à an pré ire et lui ordonna de la transporter au Montenero. Le prêtre s’informa de la partie du monde où se trouvait cetle mon- {agne, et apprit que c'était aux environs de Livourne, Aussitôt il se miten marche, portant la sainte image avec lui, et, après un voyage de deux mois, arriva à sa destination, qui lui fut indiquée par un miracle des plus concluans : la madone s’alourdit tout à coup, au point qu'il fut impossé

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