NT, 02,29 A
Les six frères étaient armés comme des chevaliers, c’est-àdire de jacques de fer, aussi reçurent-ils vigoureusement le choc des Gibelins. Pendant ce temps le père, de la main qui ne tenait pas Arnolfo, sonnait la cloche de ralliement. Les Guelfes reprirent courage, et les cavaliers aliemands furent une quatrième fois repoussés. Le vieillard vit revenir à lui quatre de ses fils ; deux s'étaient couchés déjà pour ne plus
- se relever.
Au même instant, du côté opposé, on entendit pousser de grands cris et on vit la foule s’ouvrir : c'était Farinata des Uberti à la tête des émigrés florentins ; il avait poursuivi la cavalerie guelfe jusqu’à ce qu’il se fût assuré qu'elle ne reviendrait plus au combat, comme fait un loup qui écarte les chiens avant de se jeter sur les moutons.
Le vieillard, qui dominait la mêlée, le reconnut à son panache, à ses armes, et encore plus à ses coups. L'homme et Je cheval paraissaient ne faire qu’un, et semblaient un monstre couvert des mêmes écailles. Ce qui tombait sous les coups de l’un était foulé à l'instant sous les pieds de l’autre ; tout s'ouvrait devant eux. Le vieillard fit signe à ses quatre fils, et Farinata vint se heurter contre une muraille de fer ! Aussitôt ces masses se serrèrent autour d'eux et le combat se rétablit.
Farinata était seul parmi les gens de pied qu'il dominait detoute la hauteur de son cheval, car il avait laissé les autres cavaliers gibelins et allemands bien loin derrière lui. Le vieillard pouvait suivre des yeux son épée flamboyante qui se levait et s’abaissait avec la régularité d’un marteau de forgeron ; il pouvait entendre le cri de mort qui suivait chaque coup porté; deux fois il crut reconnaître la voix de ses fils, cependant il ne cessa point de sonner la cloche, seulement de l’autre main il serrait avec plus de force le bras d’Arnolfo.
Farinata recula enfin, mais comme recule un lion, déchirant et rugissant ; il dirigea sa retraite vers les cavaliers florentins qui chargeaient pour le secourir. Pendant le moment qui s’écoula avant qu'il les rejoignit, le vieillard vit revenir deux de ses fils. Pas une larme ne coula de ses yeux,
pas une plainte ne s’échappa de son cœur, seulement il serra Arnolfo contre sa poitrine.
Mais Farinata, les émigrés florentms el les cavaliers allemands s'étaient réunis, et tandis que toute l’armée siennoise chargeait de son côté infanterie contre infanterie, ils se préparèrent à charger du leur.
La cernière attaque fut terrible : trois millé hommes à cheval et couverts de fer s’enfoncèrent au milieu de dix ou douze mille fantassins qui restaient encore autour du Carroccio : ils entrèrent dans celte masse, la sillonnant tel qu'un immense serpent, dont l'épée de Farinata était le dard. Le vieillard vit le monstre s’avancer en roulant ses anneaux gigantesques ; il fit signe à ses deux fils. Ils s’élancèrent audevant de l'ennemi avec toute la réserve. Arnolfo pleurait de honte de ne pas suivre ses frères.
Le vieillard les vit tomber l'un après l’autre; alors il remit la corde de la cloche aux mains d’Arnolfo, et sauta au bas de la plate-forme. Le pauvre père n'avait pas eu Je courage de voir mourir son septième enfant.
Earinala passa sur le corps du père comme il avait =? sur le corps des fils. Le Carroccio fut pris, et comme Arnolfo continuait de sonner Martinella, malgré les injonctions contraires qu'il recevait, Della Presa monta sur la plateforme, et lui brisa la tête d’un coup de masse d’armes.
Du moment où les Florentins n'entendirent plus la voix de Martinella, ils n’essayèrent même plus de se rallier. Chacun s'enfuit de son côté; quelques-uns se réfugièrent dans le château de Monte Aperto, où ils furerx pris le lendemain. Dix mille hommes restèrent, dit-on, sur la place du combat.
La perte de la bataille de Monte Aperto est restée pour Florence un de ces grands désastres dont le souvenir se perpétue à travers les âges. Après cinq siècles et demi, ler Florentin montre encore avec tristesse aux voyageurs le lieu du combat, et cherche dans les eaux de l’Arbia cettt teinte rougeätre que leur avait donnée le sang de ses ancêtres. De leur côté les Siennois s *enorgueillissent encore aujourd'hui de leur victoire. Les antennes du Caroccio qui vit tomber tant d'hommes autour de lui dans celte fatale journée, sont
s UNE ANNÉE A FLORENCE. 155
précleusement conservées dans la Basilique, comme Gênes conserve à ses portes les chaînes du port de Pise, comme Pérouse garde, à la fenêtre du palais municipal, le lion de Florence; pauvres villes, auxquelles il ne reste de leur antique liberté que les trophées qu'elles se sont enlevés les unes aux autres! pauvres esclaves, à qui leurs maitres, par dérision sans doute, ont cloué au front leurs couronnes de reine !
Le 27 septembre, l’armée gibeline se présenta devant Florence dont elle tronva toutes les femmes en deuil ; car, dit Villani, il n'en était pas une seule qui n'eût perdu un fils, un frère ou un mari. Les portes en étaient ouvertes, et nulle opposition ne fut faite. Dès le lendemain toutes les lois guelfes furent abolies, et le peuple, cessant d’avoir part au conseil, rentra sous la domination de la noblesse.
Alors une diète des cités gibelines de la Toscane fut con-
… voquée à Empoli ; les ambassadeurs de Pise et de Sienne
déclarèrent qu'ils ne voyaient d'autres moyens d'éteindre la guerre civile qu’en dé ruisant complétement Florence, véritable ville des Guelfes, et qui ne cesserait jamais de favoriser ce parti. Les comtes Guidi et Alberti, les Santafor et les Ubaldini, appuytrent celte proposition. Chacun y applaudit, soit par ambition, soit par haine, soit par crainte. La motion allait passer, lorsque Farinata des Uberti se leva.
Ce fut un discours sublime que celui que prononça ce Floreniin pour Florence , ce fils plaidant en faveur de sa mère, ce victorieux demandant grâce pour les vaincus, offrant de mourir pour que la patrie vécût, commençant comme Coriolan et finissant comme Camille.
La parole de Farinata l'emporta au conseil, comme son “épée à la bataille. Florence fut sauvée : les Gibelins y éta- ” blirent le siége de leur gouvernement, et le comte Guido Novello, capitaine des gendarmes de Manfred, fut nommé gouverneur de la ville.
Ce fut la cinquième année de cette réaction impériale que naquit, à Florence, un enfant qui reçut de ses parens le nom d'Alighieri, et du ciel celui de Dante.
Les choses durèrent ainsi depuis 4260 jusqu’en 1266.
Mais, un matin, on apprit à Florence que Manfred, ce grand protecteur du parti gibelin, avait été tué à la bataille de Grandella, et que celui-là qui avait fait trembler l'Italie n'avait plus d’autre tombeau que la pierre qu’en passant avait jetée sur son cadavre chaque soldat de l’armé française ; encore sut-on bientôt que l'archevêque de Cosence, lui ayant envié celte sépulture improvisée par la piété de ses ennemis, avait fait enlever son corps et l’avait fait jeter sur les frontières du royaume, aux bords de la rivière Verde.
On comprend le changement que cette nouvelle apporta dans la contenance du parti guelfe. Le peuple manifesta sa joie par des cris et des illuminations ; les exilés se rapprochèrent de la ville, n’attendant plus que le moment d’y rentrer, et Guido Novello et ses quinze cents gendarmes, c’est tout ce qui lui en était resté après la bataille de Monte Aperto, se trouva comme un naufragé sur une roche, et qui voit, à chaque instant, la marée qui monte.
Au lieu de faire bravement face au danger, et de maintenir Florence par la terreur, ce qui lui était possible encore avec ses quinze cents hommes, Guido crut qu'il apaiserait les esprits en faisant aux partis de ces concessions qui leur donnent la mesure de leur force Il fit venir de Bologne, pour être ensemble podestats de Florence, car les podestats, - on le sait, devaient toujours être étrangers, deux chevaliers d'un ordre nouveau qui venait de s'élever, et qui, dispensé des vœux de chasteté et de pauvreté, faisait seulement serment de défendre les veuves et les orphelins. De ces deux chevaliers, l’un était Gibelin, l’autre était Guelfe. On leur composa un conseil de trente-six prud'hommes, divisés politiquement de la même façon ; on autorisa les citoyens à se réunir en corporations, on forma douze corps d'arts el métiers (1); on accorda aux sept arts majeurs des enseignes, sous lesquelles devaient se ranger les autres en cas d'alarme, et l’on espéra que du contact naîtrait une fusion.
( 1) De là la dénomination d'arts majeurs et d’arts inférieurs qu'on retrouve si souvent dans l’histoire de Florence. Les arts majeurs étaient :
10 Les jurisconsultes; 20 les marchands de drap étranger ; 30 les
Il en résulta tout le contraire. Du contact naquit une émeute, à la suite de laquelle Guido et ses quinze cents hommes d'armes furent forcés de quitter Florence et de se retirer à Prato.
Cette retraite fut le signal de la réaction guelfe. Les Gibelins, se sentant incapables de lutter, quittèrent la partie et abandonnèrent la ville, et le gouvernement, d'aristocratique qu’il était, redevint, du jour au lendemain, populaire.
Où était Farinata des Uberti dans eslle grande circonstance ? son nom n’est point prononcé dans celte nouvelle catastrophe. Le géant disparaît comme un fantôme, et on ne le retrouve que quarante ans après, dans l’enfer de Dante, où plongé jusqu'à la ceinture dans un tombeau rougi par les flammes, il se plaint, non pas de la douleur qu'il éprouve, mais de l’acharnement avec lequel les Florentins poursuivent son nom et sa famille (1).
Ea effet, les Florentins, qui n'avaient point oublié la défaite de Monte Aperto, avaient porté une loi qui ordonnait que le palais de Farinata des Uberti serait rasé, que la charrue passerait sur ses fondemens, et que jamais aueun édifice public ni particulier ne s’éleverait sur le terrain où avait été conçu, dans un jour de colère céleste, le moderne Coriolan.
La même loi portait que les Uberti seraient à jamais ex-
nquiers; 40 les fabricans de laine; 50 les médecins ; (os les fa- . icans de soie et merciers; 10 les pelletiers.
Les arts mineurs étaient :
40 Les détailleurs ; 20 les bouchers; 30 les cordonniers; 40 les
açons et les charpentiers; 59 les ferriers et les serruriers.
(1) Dis-moi cependant, dis-moi, et puisses-tu retourner dans le monde de la lumière, dis-moi pourquoi ce peuple est si cruel envers les miens, qu'il les poursuit encore dans chacune de ses lois. — Et moi je répondis : ce grand carnage qui teignit les eaux de l'Arbia en rouge, leur conseille ces tristes résolutions. — Et lui, en secouant la tête : Je n'étais pas seul à la bataille, dit-il, et ce serait justice, ce me semble, de me traiter comme les autres. Mais j'étais seul à l’assemblée où l’on décida que Florence serait détruite, et seul je la défendis à visage découvert.
ceptés de toutes les amnisties que l’on pourrait accorder dans l'avenir aux Gibelins.
Nous nous sommes étendus sur Florence plus que sur aucune autre ville, parce que c’est Florence que nous allons visiter d’abord, et nous nous sommes arrêlés à cetle année 1266, parce que c’est de celte époque à peu près que datent les plus vieux monumens que nous ferons visiter à nos lecteurs. Quant au reste de son histoire, nous la trouverons écrite sur ses palais, sur ses statues el sur ses tombeaux, et nous la heurterons à chaque pas que nous ferons par ses rues et ses places publiques.