‹ Impressions de voyage (volume 2)Chapitre 33 sur 43 · ROUTE DE LIVOURNE À FLORENCE · texte numérisé non relu

ROUTE DE LIVOURNE À FLORENCE

Nous avions pris un voiturin pour nous conduire de Livourne à Florence : c’est à peu près le seul mode de communication qui existe entre les deux villes. Il y a bien une voiture publique qui dit qu’elle marche; mais, moins heureuse que le philosophe grec, elle ne peut pas en donner la preuve.

Cette inaction de la diligence tient à un reste de cet esprit populaire si répandu en Toscane, que les différens gouvernemens qui s’y sont succédé n’ont jamais pu effacer celte vieille teinte guelfe répandue partout. Encore aujourd’hui, non-seulement les individus, mais encore les palais et les murailles ont une opinion, les créneaux pleins sont guelfes, les créneaux évidés sont gibelins.

: Or, les voiturins étant l'expression du commerce populaire, et les diligences le résultat de l’industrie aristocratique, les voiturins l'ent emporté tout naturellement sur les

diligences auxquelles le gouvernement, toujours guidé par cet esprit démocratique qui veut le bien-être du plus grand nombre, impose des conditions telles qu'au bout d'un certain temps l’entreprise s'aperçoit qu'elle ne peut plus tenir.

D'ailleurs les diligences partent à heure fixe et attendent les voyageurs; les voiturins partent à toute heure et courent après les praliques. Ce sont nos cochers de Sceaux et de Saint-Denis. A peine a t-on mis le pied hors de la barque qui vous conduit du bateau à vapeur au port, que l’on est assailli, enveloppé, tiré, assourdi par vingt cochers qui vous regardent comme leur marchandise, vous traitent en conséquence, et finiraient par vous emporter sur leurs épaules si on les laissait faire ; des familles ont élé séparées ainsi sur le port de Livourne, et n'ont pu se réunir qu’à Florence.

On a beau monter dans un fiacre, ils sautent devant, dessus, derrière, et à la porte de l'hôtel on se retrouve, comme sur le port, au milieu de huit ou dix drôles qui n’en crient que plus fort pour avoir attendu.

Il est hon de dire alors qu'on vient à Livourne pour affaire de commerce, que l’on compte y passer huit jours. Il faut en conséquence demander au gardien de l'hôtel, devant les honorables industriels dont vous voulez vsus débarrasser, S'il y à un appartement libre pour une semaine; alors quelquefois ils vous croient, abandonnent la proie qu’ils comptent rattraper plus tard, et retournent à toutes jambes au port pour happer d’autres voyageurs, et vous êtes libre.

Cela n'empêche point qu’en sortant une heure après, 6n trouve une ou deux sentinelles à la porte. Ceux-là sont les familiers de l'hôtel ; ils ont été prévenus par le garçon, au-

quel ils ont fait une remise à cet effet, que ce n'est point dans huit jours que vous partez, mais le jour même ou le lendemain.

Il faut se hâter de rentrer avec ceux-là. Si on avait l'imprudence de sortir, cinquante de leurs confrères accourraient à leurs cris, et la scène du port recommencerait.

Ils demanderont dix piastres pa: voiture; soixante francs pour faire seize lieues ! Il faut leur en offrir cinq, et encore à la condition qu’on changera trois fois de chevaux et qu'on

ne changera pas de voiture. fls jetteront les hauts cris; Gn les mettra à la porte. Au bout de dix minutes, il en rentrera un par la fenêtre, et on fera prix avec lui pour trente francs.

Ce prix fait, vous êtes sacré pour tout le monde ; en cinq minutes, le bruit se répand que vous êtes accordé. Vous pouvez dès lors aller partout où bon vous semblera, chacun vous salue et vous souhaite un bon voyage ; vous vous croiriez au milieu du peuple le plus désintéressé de la terre.

A l'heure dite, le legno est à la porte. En Italie, le mot legno s'applique à tout ce qui transporte; c’est aussi bien une barque qu'un carrosse à six chevaux, un cabriolet qu’un bateau à vapeur : legn6 est le mâle de robba, legno et robba sont le fond de la langue. Le legno est une infâme brouette; il ne faut point y faire attention : il n'y en a pas d’autres dans les écuries du padrone. D'ailleurs on n’y sera pas plus mal que daus une diligence. La seule question dont il reste à s'occuper, est celle de la buona mano, c’est-à-dire du pourboire.

C’est là une grande affaire, et elle demande à être conduite sagement. Du pourboire dépend le temps qu'on restera en voyage ; ce temps varie au gré du cocher, de six à douze heures. Un prince russe de nos amis, qui avait oublié de se faire donner des renseignemens à ce sujet, est même resté vingt-quatre heures en route, et a passé une fort mauvaise nuit.

Voici l’histoire; nous reviendrons ensuite à la buona mano. |

Le prince C... était arrivé avec sa mère et un domestique allemand à Livourne. Comme tout voyageur qui arrive à Livourne, il avait cherché aussitôt les moyens de partir le plus vite possible. Or, ainsi que nous l'avons dit, les moyens viennent au devant de vous, il ne s'agit que de savoir en faire usage.

Les vetturini avaient su des facchini qui avaient porté les malles qu'ils avaient affaire à un prince. En conséquence, ils lui avaient demandé douze piastres au lieu de dix, et de son côté, au lieu de leur en offrir cinq, le prince leur avait répondu : — C’est bon, je vous donnerai douze piastres; mais je ne veux pas être ennuyé à chaque relai par les co-

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chers, et vous vous chargerez de la buona mano. — Va bene, avait répondu le vetiturino. En conséquence, le prince C... avait donné ses douze piastres, et le legno était parti au galop. l'emportant, lui et toute sa robba. Il était neuf l.eures du matin; selon son calcul, le prince devait être à Florence vers (rois ou quatre heures de l'après-midi.

À un quart de liene de Livourne, les chevaux s'étaient ralentis tout naturellement et avaient pris le pas. Quant au cocher, il s'était mis à chanter sur son siége, ne s'interrompant que pour causer avec ses Connaissances ; mais bientôt, comme on cause mal en marchant, il s'arrêta toutes les fois qu'il trouva l’occasion de causer.

Le prince supporta ce manége pendant une demi-heure ou trois quarts d'heure; mais, au bout de ce temps, caleulant qu'il avait fait à peu près un mille, il mit la tête à la portière, en criant dans le plus pur toscan : Avanti! avantil tirate ia.

— Combien donnerez-vous de bonne main ? demanda le cocher dans le même idiom®.

— Que venez-\ous me parler de bonne main ? &it le prince. J'ai donné douze piastres à votre maître, à condition qu'il se chargerait de tout.

— La bonne main ne regarde pas les maîtres, répondit le cocher. Combien donnerez-vous de bonne main?

— Pas un sou, j'ai payé.

— Alors, s’il plait à Votre Excellence, nous irons au pas.

— Comment, nous irons au pas; mais votre maitre s’est engagé à me conduire en six heures à Florence.

— Où est le papier? demanda le cocher.

— Le papier? Est-ce qu'il y avait besoin de faire un papier pour cela ?

— Vous voyez bien que, si vous n'avez pas de papier, vous ne pouvez pas me forcer.

— Ah! je ne puis pas te forcer, dit le prince.

— Non, Votre Excellence.

— Eh bien ! c’est ce que nous allons voir.

— C'est ce que nous allons voir, répéta tranquillement le cocher ; et il remit son attelage au pas.

— Frantz, dit en saxon le prince à son domestique, descendez et donnez une volée à ce drôle.

Frantz descendit de la voiture sans faire la moindre observalion, enleva le cocher de son siége, le rossa avec une gravité toute allemande, le remit sur son siége ; puis, lui montrant le chemin : Vor waerts, lui dit-il, et il se rassit près de lui.

Le cocher se remit en route; seulement il marcha un peu plus doucement qu'auparavant.

On se lasse de tout, même de battre un cocher. Le prince, convaincu que d’une façon ou de l’autre il finirait toujours par arriver, invita sa mère à s'endormir, et s’enfonçant dans son coin, il lui donna l'exemple.

Le cocher mit six heures pour aller de Livourne à Pontedera ; c'était quatre heures de plus qu’il ne fallait; puis, arrivé à Pontedera, il invita le prince à descendre, en lui annonçant qu il fallait changer de voiture.

— Mais, dit le prince, j'ai donné douze piastres à votre maître, à la condition expresse qu'on ne changerait pas de voiture.

— Où est le papier? demanda le cocher.

— Mais vous savez bien, drôle, que je n’en ai pas.

— Eh bien! si vous n’avez pas de papier, on changera de voiture.

Le prince avait grande envie de rosser celte fois le cocher lui-même; mais il vit aux mines de ceux qui entouraient la voiture que ce ne serait pas prudent. En conséquence, il descendit du legno ; on jeta sa robba sur le pavé, et au bout d’une heure d'attente à peu près, on lui amena une mauvaise charrette disloquée, et deux chevaux qui n'avaient que le souflle.

En toute autre circonstance, le prince, qui est généreux à la fois comme un grand seigneur russe et comme un artiste français, auvait donné un louis de guides, mais il était tellement dans son droit que céder lui parut d'un mauvais exemple, et qu'il résulut de s’entêter. Il monta done dans sa charrette, et comme le nouveau cocher était prévenu qu'il n'y avait pas de bonne main, il repartit au pas, au milieu des rires et presque ées huées de tous les assistans.

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Cette fois, les chevaux étaient si misérables que c’eût éte conscience d'exiger qu'ils allassent autrement qu'au pas. Le prince mit donc six autres neures à aller de Pontedera à Empoli.

Eu entrant à Empoli, le cocher arrêta sa voiture et s’en vint à la portière. |

— Son Excellence couche ici, dit-il au prince.

— Comment, je couche ici, est-ce que nous sommes à Florence?

— Non, Excellence; nous sommes à Empoli, une charmante peiite ville.

— J'ai payé douze piastres à ton maître pour aller coucher à Florence et non à Empoli. J'irai coucher à Florence.

— Où est le papier, Excellence ?

— Va-l'en au diable avec ton papier.

— Votre Excellence n'a pas de papier ?

— Non. |

— Bien, dit le cocher en remontant sur son siége.

— Que dis-{u ? cria le prince.

— Je dis très bien, répondit le cocher en fouettant ses haridelles.

Et pour la première fois depuis Livourane, le prince se sentit emporté au petit trot.

L’allure lui parut de bon présage : il mit la tête à la portière. Les rues étaient pleines de monde et les fenêtres illuminées ; c'était la fête de la madone d’Empoli, qui passe pour fort miraculeuse. En passant sur la grande place, il vit qu’on dansait.

Le prince était occupé à regarder ce monde, ces illuminations et ces danses, quand tout à coup il s’aperçut qu'il entrait sous une espèce de voûte; aussitôt la voiture s'arrêta.

— Où sommes-nous ? demanda le prince.

— Sous la remise de l'auberge, Excellence.

— Pourquoi sous la remise ?

— Parce que ce sera plus commode pour changer de rhefaux.

— Allons ! allons! dépêchons, dit le prince.

— Subit», répondit le cocher,

Le prince savait déjà qu’il y a certains mots dont il faut se délier en Italie, attendu qu'ils veulent toujours dire le contraire de ce qu'ils promettent. Cependant, voyant qu'on détachait les chevaux, il referma la glace de la voiture et attendit.

Au bout d’une demi halre d'attente, il baïissa la glace, et, se penchant hors de la voiture :

— Eh bien? dit-il. Personne ne lui répondit.

— Frantz! cria le prince, Frantz!

— Monseigneur, répondit Frantz en se réveillant en sur saut.

— Mais où diable sommes-nous donc?

-— Jen'en sais rien, monseigneur.

— Comment, tu n'en sais rien ?

— Non; je me suis endormi, et je me réveille.

— Où ! mon Dieu ! s’écria la princesse, nous sommes dans quelque caverne de voleurs.

— Non, dit Frantz, nous sommes sous une remise.

— Eh bien ! ouvre la porte et appelle quelqu’ va, dit le prince.

— La porte est fermée, répondit Frantz.

— Comment, fermée ? s’écria à son tour le prince en sautant en bas de la voiture.

— Voyez plutôt, monseigneur.

Le prince secoua la porte de toutes ses forces, elle était parfaitement fermée. Le prince appela à tue-tête; personne ne répondit. Le prince chercha un pavé pour enfoncer la porte, il n’y avait pas de pavé.

Or, comme le prince était avant tout un homme d’un sens exquis, après s'être assuré qu'on ne pouvait pas Où qu’on ne voulait pas l’entendre, il résolut de tirer le meilleur parti possible de sa position, remonta dans la voiture, ferma les glaces, s'assura à tout hasard que ses pistolets élaient à sa portée, soubaita le bonsoir à sa mère, étendit ses jambes sur la banquette de devant et s’endormit. Frantz en fit autant sur son siége;, il n'y eut que la princesse qui resta les yeux tout grands ouverts, ne doutant pas qu’elle ne fût tombée dans quelque guet-à-pens.

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