‹ Impressions de voyage (volume 2)Chapitre 4 sur 43 · IMPROVISATION · texte numérisé non relu

IMPROVISATION

Le premier monument qu'on aperçoit à sa droite, quand on va du quai d'Orléans à la mer, c’est la Consigne.

La Consigne est un monument de fraîche et moderne tournure , avec de nombreuses fenêtres garnies de triples grilles, donnant sur le bassin du port.

Au dessous de ces fenêtres sont force gens qui échangent des paroles avec les habitans de cette charmante maison.

On croirait être à Madrid , et on prendrait volontiers tous

ces gens pour des amans qui se cachent d'un tuteur,

Point; ce sont des cousins, des frères et des sœurs qui ont peur de a peste.

La Consigne est le parloir de la quarantaine.

Un peu plus loin, en face du fort Saint-Nicolas, bâti par Louis XIV, est la tour Saint-Jean , bâtie par le roi René;

c’est par la fenêtre carrée, située au second étage, qu'essaya de se sauver en 95 ce pauvre duc de Montpensier,qui a laissé de si charmans mémoires sur sa captivité avec le prince de Conti.

On sait que la corde grâce à laquelle il espérait gagner la terre étant trop courte, le pauvre prisonnier se laissa tom-

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ber au nasard et se brisa la cuisse en tombant; au point du jour, des pêcheurs le trouvèrent évanoui et le portèrent chez un perruquier où il obtint de rester jusqu’à son entière guérison.

Le perruquier avait une fille, une de ces jolies grisettes de Marseille qui nt des bas jaunes et un pied d’Andalouse.

Je ne serai pas plus indiscret que le prince, mais cela me coûte. Il y avait une jolie histoire à raconter sur cette jeune fille et le pauvre blessé.

Nous laissämes à notre droite le rocher de l'Esteou : nous étions juste sur la Marseille de César que la mer a recouverte. Quand il fait beau temps, dit-on, quand la mer est calme, on voit encore des ruines au fond de l’eau. J'ai bien peur qu'il n’en soit de la Marseille de César comme du passage des pigeons.

Au pied d’un rocher, près du Château-Vert, nous aperçûmes Méry; il nous montra qu’il avait à la main un papier et un crayon. Je commençai à croire qu’il avait aussi lien fait de ne pas venir; nous avions vent debout, un diable de mistral qui ne voulait pas nous laisser sortir du port, mais qui promettait de bien nous secouer une fois que nous en serions sortis. :

En face de la sortie du port, l'horizon semble fermé par les îles de Ratonneaz et de Pommègues. Ces deux îles, réunies par une jetée, forment le port de Frioul, — Fretum Julii, — détroit de César. Pardon, l’étymologie n'est pas de moi : celle jetée est un ouvrage moderne; quant au Frivul, c’est le port du typhus, du choléra, de la peste et de la fièvre jaune, la douane des fléaux, le lazaret enfin.

Aussi y a-t-il toujours dans le port du Frioul bon nombre de vaisseaux qui ont un air ennuyé des plus pénibles à voir.

Malheureusement, ou heureusement plutôt, Marseille n’a point encore oublié la fameuse peste de 4720, que lui avait apportée le capitaine Chataud.

La troisième île des environs de Marseille, la plus célèbre des trois, est l’île d'If; cependant l'île d'If n’est qu’un écueii: mais sur cet écueil est une forteresse, et dans cette forteresse est le cachot de Mirabeau.

Il en résulte que l'ile d'If est devenue une espèce de pèle-

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rinage politique, comme la Sainte-Beaume est un pèlerinage religieux.

Le château d'If était la prison où l’on enfermait autrefois les fils de famille mauvais sujets; c'était une chose héréditairement convenue : le fils pouvait demander la chambre du père.

Mirabeau y fut envoyé à ce titre.

Il avait un père fou et surtout ridicule; il l’exaspéra par les déréglemens inouïs d’une jeunesse où débordait la sève des passions ; tous ses pas jusqu'alors avaient été marqués par des scandales qui avaient soulevé l'opinion publique. Mirabeau, resté libre, était perdu de réputation. Mirabeau prisonnier fut sauvé par la pitié qui s’attacha à lui.

Puis cette réclusion cruelle était peut-être une des voies dont se servait la Providence pour forcer le jeune homme à étudier sur lui-même la tyrannie dans tous ses détails ; il en résulta que, lorsque la révolution s'approcha, Mirabeau put mettre au service de cette grande catastrophe social, ses passions arrêtées dans leur course et ses colères amas, es pendant une longue prison.

La société ancienne l'avait condamné à mort : il lui renvoya sa condamnation, et le 21 janvier 1795 l'arrêt fut exéculé.

La chambre qu'habita Mirabeau, la première et souvent la seule qu’on demande à voir, tant le colosse républicain à empli cette vieille forteresse de son nom, est la dernière à droite dans la cour, à l'angle sud-ouest du château; c'est un cachot qui ne se distingue des autres que parce qu'il est plus sombre peut-être. Une espèce d’alcôve taillée dans le roc indique la place où était son lit ; deux crampons qui soutenaient une planche aujourd'hui absente, la place où il mettait ses livres; enfin quelques restes de peintures à bandes longitudinales bleues et jaunes, font foi des améliorations que la philanthropie de l'ami des hommes avait permis au prisonnier d'introduire dans sa prison.

Je ne suis pas de l'avis de ceux qui prétendent que Mirabeau captif pressentait son avenir; il aurait fallu pour cela qu’il devint la révolution. Est-ce que le matelot, quand le ciel est pur, quand la mer est belle, devine la tempête qui le

jettera sur quelque îlesauvage, dont sa supériorité le fera le roi?

En sortant de la chambre de Mirabeau, l'invalide qui sert de cicerone au voyageur lui fait voir quelques vieilles planches qui pourrissent sous un hangard :

C’est le cercueil qui ramena le corps de Kléber en France.

À notre retour nous trouvâmes Méry qui nous attendait en fumant son cigare sur le quai d'Orléans.

— Et mes vers? lui criai-je du plus loin que je l'aperçus. .

— Vos vers ?

— Eh bien! oui, mes vers?

— Ils sont faits, vos vers, il y a une heure.

Je sautai sur le quai.

— Où sont-ils ? demandai-je en prenant Méry au collet.

— Pardieu , les voilà , j’ai eu le temps de les recopier; êtes-vous content ?

— C'est miraculeux ! mon cher.

En effet, en moins d’une heure, Méry avait fait cent vingtbuit vers : l’un dans l’autre, c'était plus de deux vers par minute.

Je les cite, non point parce qu'ils me sont adressés, mais à cause du tour de force.

Les voici :

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