‹ Impressions de voyage (volume 2)Chapitre 5 sur 43 · MARSEILLE · texte numérisé non relu

MARSEILLE

A Alexandre Dumas.

Tantôt j'étais assis près de la rive aimée,

La mer aux pieds, couvert de l'humide fumée Qui s'élève des rocs lorsque les flots mouvans S'abandomnent lascifs aux caresses des vents. L'air était froid : décembre étendait sur ma tête Son crêpe mébuleux, drapeau de la tempête;

Les alcyons au vol gagnæent l'abri du port;

Le Midi s’effaçait sous les teintes du Nord.

La Méditerranée, orageuse et grondante,

Comme un lac échappé du sombre enfer de Dante, N’avait plus son parfum, plus son riant sommeil, Plus ses paillettes d'or qu’elle emprunte au soleil. - I le fallait ainsi : la mer intelligente

Qui roule de Marseille au golfe d’Agrigente,

Notre classique mer, avait su revêtir

Le plaid d'Ecosse au lieu de la pourpre de Tyr: C'est ainsi, voyageur, qu'elle te faisait fête, e A toi, l'enfant du Nord, dramatique poëte,

Le jour où, couronné d'un cortége d'amis,

La voile au vent, debout sur le canot promis,

Loin du port, où la vague expire, où le vent gronde, Loin de la citadelle, où surgit la tour ronde,

Vers l'archipel voisin tu voguais si joyeux,

Et pour tout voir n'ayant pas assez de tes yeux.

Moi, l'amant de la mer, et que la mer tourmente,

Moi, qui redoute un peu mon orageuse amante,

Sur la brume des eaux je te suivais de l'œil ;

Je conjurais de loin la tempête et l’écueil,

En répétant tout bas à ta chaloupe agile

Les vers qu'Horace chante au vaisseau de Virgile ;

Et puis, en te perdant sur les flots écumeux,

Mes souvenirs venaient, noirs et tristes comme eux...

Combien de fois, depuis mes courses enfantines, J'ai contemplé la mer et sesgwoiles latines ;

L'île de Mirabeau, rocailleuse prison ;

Les Monts-Bleus dont le cap s’effile à l'horizon’; Et les gokfes secrets, où le flot de Provence Chante de volupté sous le pin qui S’avance.

Alors, à cet aspect, je ne songeais à rien,

C'était un tableau calme, un rêve aérien,

Un paysage d'or. La vague, douce-et lente, Endormait dans l'oubli ma pensée indolemte.

Aujourd'hui, toi voguant au voisin arémpel,

La brise obéissant à ton Joyeux appel,

Je ne sais trop pourquoi de tristes rêveries Fanent aux mêmes bords mes visions fleuries, Je ne songe qu'aux jours où le deuil en passan} A coloré ces flots d’une teinte de sang,

Où la peste, vingt fois de l'Orient venue,

A frappé cette ville agonisante et nue;

Où les temples sacrés du rivage voisin, Meurtris du fer de Rome ou du fer sarrasin, Se sont évanouis comme la vapeur grise

Que ma bouche aspirante abandonne à la brise.

Pèlerin, sur la mer, en détournant les yeux,

Ici, tu ne peux voir ce qu'ont vu mes aïeux :

Cette île de maisons, près de la tour placée,

Oh ! non, non, ce n’est point la fille de Phocée ; Elle est bien morte, et l’aigue a tissé son linceul, Son cadavre est visible aux regards de Dieu seul, Peut-être sous les flots elle dort tout entière,

Et ce golfe riant lui sert de cimetière.

Hélas! sur nos remparts trois mille ans ont pesé, Le roc des Phocéens lui-même s'est usé;

Et chaque jour encor la vague déracine

Cette église qui fut le temple de Lucine,

Cette haute esplanade où tant de travaux lents Avaient amoncelé les péristvles blancs,

Divine architecture,en naissant expirée,

Comme sa sœur qui dort dans les flats du Pyrée Et qui du moins en Grèce, aux murs du Parthénon, En s'éteignant laissa les lettres de son nom!.….

Il ne nous reste rien, à nous: rien ne surnage De notre vie antique, et rien du moyen-âge.

Une tour, qu'épargnait notre peuple rongeur, Aurait pu t’'arrêter un instant, voyageur !

Moi je l'ai vue enfant : noble tour ! elle seule

A chaque Marsrillais rappelait son aïeule.

Un jour d'assaut, un jour d’héroïque vertu,

Nos mères, à son ombre, avaient bien combattu !

Elle avait des créneaux où la conque marine Sifflait l’air belliqueux, lorsque la coulevrine, S’allongeant, envoyait, d’un homicide vol,

Le boulet de Marseille au dévot Espagnol.

Sur cette haute tour, la tour de Sainte-Paule, Flottait notre drapeau ! Là, le coq de la Gaule! Et sur l’écu d'argent, si redouté des rois, L'azur de notre ciel dessinant une croix !… Elle s'est éboulée ! à voyageur, approche,

Il te faut aujourd’hui visiter une roche;

C’est un fort menument qui résiste à la mer Se rit du feu grégeois et méprise le fer.

Nous n'avons ni palais, ni temples, ni portiques,

Les seuls monts d’alentour sont nos trésors antiques, Et même, tant Marseille a subi de malheurs,

Is n’ont plus ni leurs bois, ni leurs vallons de fleurs, Tourne ta proue, oh ! viens, la ville grecque est morte, Oui, mais Marseille vit ; elle t’ouvre sa porte!

La splendide cité, reine de ces climats,

Cache l’eau de son port sous l'ombre de ses mâts. Elle est riche : elle peut, à défaut de ruines,

Couvrir de monumens sa plaine et ses collines.

Son nom, que sur le globe elle fait retentir,

Est plus grand que les noms de Sidon et de Tyr.

Elle envoie aujourd'hui les enfans de son môle

Aux feux de la Torride, aux glacières du pôle: Partout, son pavillon, à l'heure où je t'écris, L'univers connmercçant le salue à grands cris.

Les trésors échangés de sa rive féconde

Iustrent les bazars de Delhy, de Goiconde,

De Lahore, d’Alep, de Bagdad, d'Ispaban,

Que la terre couronne et que ceint l'Océan.

Notre voisine sœur, l'Orientale Asie,

Couvre ce port heureux de tant de poésie;

Les longs quais de ce port, congrès de l’univers,

Sont broyés nuit et jour par tant d'hommes divers, Qu'un veyageur mêlé dans la foule mouvante, Marbre aux mille couleurs, mosaïque vivante,

Croit vivre en Orient, ou, dans les jours premiers, Sous Didon de Carthage, au pays des palmiers. Aïusi donc te commerce est chez nous poétique. Poëte, viens l’asseoir sous quelque frais portique; Si je ne puis offrir à ton brûlant regard

Ni les temples nîmois, ni l’'aqueduc du Gard ;

Ni la vieille Phocée à <a gloire ravie ;

A défaut de la mort, viens contempler la vie;

Le cœur se réjouit à cet éclat s1 beau,

L’opulente maison vaut mieux que le tombeau.

— Maintenant, me dit Méry après que j'eus lu ses vers, ce

n’est pas le tout. Pendant le temps que j'ai perdu à vous attendre, je vous ai retrouvé une chronique qui vous Mmanque pour compléter votre tableau de Marseille.

— Laquelle ?

— C’est Marseille en 95.

— Vite la chronique.

— Allons d'abord place du Petit-Mazeau ; mon frère nous yatiend avec ses manuscrits.

Nous nous rendimes à la rue désignée ; Louis Méry me montra une petite maison, basse et-de chétive apparence, el que cependant on avait récrépie et mise à neuf'autant que la chose était possible.

— Regardez bien cette maison, me dit Louis Méry.

— C'est fait. Eh bien! qu'est-ce que c'est que cette maison ?

— Rentrez à votre hôtel, lisez-ce mauuscrit et vous le saurez.

J'obéis ponctuellement ; je lus le manuscrit de la première à la dernière ligne.

Voici ce que c'était que cette maison.

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