TOULON
Attendu, dit le proverbe, qu'il n'y a si bonne :compagnie qu’il ne faille quitter, après trois jours de fêteset-demplaisirs, force me fut de quitter cette bonne et spirituelle compagnie marseillaise, au milieu de laquelle une semaine's'était envolée avec la rapidité d'une heure.
En me conduisant à.la voiture, Méry recommanda à Jadiv de ne point oublier de lui faire en passant un dessin dv lac de Cuges, puis nous nous embrassâmes ; je partis pour Toulon, et Méry rentra dans Marseille.
La route que l’on prend pour sortir de la capitale de la Provence est aussi brûlée et.aussi poussiéreuse que celle que l'on suit pour y arriver; rien de plus uniforme et de plus triste que ces oliviers entremêlés de vignes, dans les interstices desquels, comme dit le président des Brosses, on élève par curiosité des plantes de froment.
Au bout d’une heure ou deux, nous nous engageàmes dans des montagnes ,pelées «et nues, auxquelles le soleil et les
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UNE ANNÉE A FLORENCE. si
pluies m'ont laissé que leur ossature de granit. Nous suivimes
le fond d’une vallée aussi sèche que le reste du chemin ; enfin, vers la nuit, au détour d'une roche gigantesque qui force la route de décrire une courbe, nous nous trouvàmes en face d'une grande nappe d'eau : c'était le lac de Cuges.
Comme le voiturier était à nos ordres, nous fimes palte. #adin, ainsi qu'il l'avait promis, dessina une-vue pour Méry. Le lac était au premier plan, Cuges etson église au second ; le treisième était fermé par des montagnes. Pendant ce temps, jepris mon fusil, ‘et je suivis ses bords pour voir'si jenerencontrerais pas quelque canard ; malheureusement les roseaux n'avaient point encore eu le temps de pousser, et les canards:se tenaient au large.
Jerevins près de Jadin,.-qui avait fini son croquis, etnous nous apprétèämes à passer le lac.
Ce m'était pas une petite affaire, les Cugeois n'avaient pointencore eu le temps de bâtir un pont; puis avant de le bâtir, ils voulaient sans doute être bien sûrs que leur lac leur resterait. En attendant, l’eau avait recouvert la grande zoute ; on voyait bien le chemin entrer d’un côté et sortir de f'autre ; mais pendant l'espace d'un quart de lieue, ‘on n'avait d'autre guide pour le suivre que quelques jalons plantés à droite et à gauche. Or, comme ce chemin formait chaussée, pour peu que nous nous écartassions d’un côté ou de l’autre, nous tombions dans des profondeurs que nous pouvions me- ‘surer par des cimes d'arbres qui apparaissaient comme des broussailles à fleur d'eau. Je commençai à trouver que la Providence avait été bien prodigue envers Cuges, de lui donner un pareil lac, quand les Cugeois se seraient fort bien contentés d'une fontaine.
Cependant, comme il n'y avait ni pont, ni bac, force nous fut de prendre notre parti, nous montämes sur l'impériale. afin d'être tout prêts à nous sauver à la nage, et notre berlingo “entra bravement-dans le lac, dont il atteignit sans accident l’autre bord.
Nous trouvèmes Cuges en révolution : le gouvernement ‘avait eu avis de son lacet avait mis la main dessus. Les lacs sont de droit la propriété des gouvernemens, seulement un cas litigieux s'élevait pour celui-ci. C'était un lac de nou-
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velle date, et qui ne remontait pas, comme les autres, à la création du monde ou tout au moins au déluge. C’est par le déluge, comme on sait, que les lacs font leur preuve de n6blesse. Le déluge est le 1599 des lacs. Or, celui de Cuges s'était étendu sans façon sur des propriétés qui appartenaient à des citoyens des villages environnans. Les citoyens propriétaires voulaient bien laisser le lac au gouvernement, mais ils voulaient être indemnisés des terres qu’ils perdaient par cette concession. Les Eaux et Forêts leur riaient au nez, ils montraient les dents aux Eaux et Forêts ; bref, il y avait dejà eu du papier marqué d'échangé, et les Cugeois, comme le pauvre savetier devenu riche, étaient quasi prêts à rendre leur lac, si on voulait leur rendre leur tranquillité.
Nous nous arrêtâmes à Cuges, d'où nous repartimes le lendemain à six heures du matin.
La seule chose curieuse que nous offrit la route jusqu’à Toulon, c'était les gorges d'Ollioules ; les gorges d'Ollioules sont les Thermopyles de la Provence. Que l’on se figure des rochers à pic de deux à trois mille pieds de haut, du sommet desquels quelques villages perdus, où l’on monte on ne sait par où, se penchent curieusement pour vous regarder passer. Quelques-unes de ces montagnes ont de plus la prétention d’être des volcans éteints : je ne m'y oppose pas.
A peine est-on sorti des gorges d'Ollioules, que le contraste est grand : au lieu de ces deux parois de granit, si nues et si rapprochées qu’elles vous élouffent, on se trouve tout à coup dans une plaine délicieuse, encaissée à gauche par les montagnes qui s'arrondissent en demi-cercle, et à droite par la mer. Cette plaine, c’est la serre chaude de la Provence; c’est là que poussent en pleine terre, et à l'envi l'un de l’autre, le palmier de Syrie, l'oranger de Mayorque, le néflier du Japon, le goyavier des Antilles, le yucca d'Amérique, le lentisque de Crête, et l'accacia de Constantinople; c’est là le pied à terre des plantes qui viennent de lorient et du midi, pour s’en aller mourir dans nos jardins botaniques dun nord. Heureuses celles qui s'y arrêtent, car elles peuvent se croire encore dans leur pays natal.
C'est à gauche, sur le revers du chemin qui conduit des
gorges d'Ollioules à Toulon, qu'eut lieu, le 48 juin 1815, le jour même de la bataille de Waterloo, l’entrevue du maréchal Brune et de Murat. Murat était vêtu en mendiant, avait une redingote grise, une résille espagnole, un grand feutre catalan, et des lunettes d’or. Ce que demandait le mendiant royal, c'était de reprendre sa place comme simple soldat dans les armées de celui qu’il avait perdu deux fois, la première en se déclarant contre lui, la seconde en se déclarant pour lui. On sait quel fut le résultat de cette entrevue. Murat, repoussé de France, passa en Corse, et de la Corse s'embarqua pour la Calabre. On peut retrouver son cadavre dans l'église du Pizzo.
En entrant à Toulon, nous passämes dévant le fameux balcon du Puget, qui fit dire au chevalier Bernin, lorsqu'il arriva en France, que ce n'était pas la peine d'envoyer chercher des artistes en Italie quand on avait chez soi des gens capables de faire de pareilles choses.
Les trois têtes qui soutiennent ce balcon sont les charges des trois consuls de Tou'on, dont Puget était mécontent ; aussi la ville les garde-t-elle précieusement comme des portraits de famille.
J'avais des lettres pour M. Lauvergne, jeune médecin du plus grand mérite, qui avait accompagné le duc de Joinville dans son excursion de Corse, d'Italie et de Sicile, et frère de Lauvergne, le peintre de marine, qui a fait deux ou trois fois le tour du monde. Comme nous comptions nous arrêter à Toulon, il nous offrit, au lieu de notre sombre appartement en ville, une petite bastide pleine d'air et de soleil qu'il avait au fort Lamalgue. L'offre était faite avec tant de franchise que nous acceplämes à l'instant. Le soir même nous étions installés, de sorte que le lendemain en nous éveillant et en ouvrant nos fenêtres, nous avions devant nous celte mer infinie qu’on a besoin de revoir de temps en temps une fois qu'on l'a vue, et dont on ne se asse pas tant qu'on la voit.
Toulon a peu de souvenirs. À part le siége qu’en fit le duc de Savoie, et la trahison qui le mit aux mains des Anglais et des Espagnols, en 4793, son nom se trouve rarement cité dans l'histoire : mais à cette dernière fois elle s’y trouve
inscrite d’une manière ineffaçable : c'est de Toulon que date réellement la carrière militaire de Bonaparte.
Comme curiosités, Toulon n’a que son bagne et son port. Malgré le peu de sympathie qui m'attirait vers le premier de ces établissemens, je ne lui en fis pas moins ma visite le second jour après mon arrivée. Malheureusement, le bagne de Toulon n'avait pour le moment aucune motabi-lité ; il venait, il yavait deux ou trois mois, d'envoyer ce qu'il possédait de mieux à Brest et à Rochefort.
Les trois premiers objets qui frappent la vue en entrant au bagne sont, d'abord un Cupidon appuyé sur une ancre, puis un crucifix, puis deux pièces ‘de canon chargées à mitraille.
Le premier forçat que nous rencontrâmes vint droit à moi, et m'appela par mon nom en me demandant si je m’achetais pas quelque chose à sa petite boutique. Quelque désir que j'eusse de lui rendre sa politesse, je cherchais vainement à me rappeler la figure de cet'homme ; il s’aperçut de mon embarras et:se mit à vire.
— Monsieur cherche à me reconnaître ? meidit-il.
— Oui, je l'avoue, mais sans aucun succès.
— J'ai pourtant eu l'honneur de voir Monsieur bien souvent. *
La chose devenait de plus ‘en plus flatteuse ; seulement je me me rappelais pas avoir jamais fréquenté si bonne compagnie ; enfin il prit pitié de mon embarras.
— Je vois bien qu'il faut que je dise à Monsieur où je lai vu, car Monsieur ne se le rappellerait pas. J'ai vu Monsieur chez mademoiselle Mars.
— Et que faisiez-vous chez mademoiselle Mars ?
— Je servais, Monsieur, j'étais valet. de chambre : cest moi qui ai volé ses diamans.
— Ab! ah ! vous êtes Mulon, alors ?
Il me présenta une carte.
— Mulon, artiste forçat, pour vous servir.
— (Mais, dites-moi, il me semble que vous êtes à merveille ici.
— Oui, monsieur, grâce à Dieu ! je ne suis pas malz il est toujours bon de s'adresser aux personnes comme il faut.
Quand.on a.su que c'était moi qui avais volé mademoiselle Mars, cela. m'a valu une certaine distinction. Alors, mon--
sieur, comme je me suis toujours. bien: conduit, on m'a dis-
pensé des travaux durs; d'ailleurs on a bien vu que je n'étais pas uw voleur ordinaire ; j'ai été tenté : voilà tout. Monsieur'sait le proverbe: l’occasion fait le larron.
— Pour combien de temps en avez-vous-encore ?
-- Pour deux ans, monsieur.
— Et que comptez-vous faire en sortant d'ici ?
— Je compte me mettre dans le commerce, monsieur ; j'ai fait ici un. très bon apprentissage, et comme je sortirai, Dieu merci ! avec d’excellens certificats et une certaine somme provenant de mes économies, j'achèterai un petit fonds. En attendant, si monsieur veut voir ma pelite boutique?
— Volontiers.
Mulon marcha devant moi el me conduisit à une espèce de baraque en pierre, pleine de toutes sortes d’ouvrages en cocos, en Ccurail, en ivoire et en ambre, qui faisaiens réellement de cet étalage un assortiment assez curieux de l’industrie du bagne.
— Mais, lui dis-je, ce n’est pas vous qui pouvez confeclionner tout cela vous-même P
— Oh! non, monsieur, me répondit Mulon, je. fais travailler. Comme ces malheureux savent que j'exploite en grand, ils m'apportent tout ce qu'ils font; si ce n’est pas bien, je: leur donse des avis, des conseils ; je dirige leur goût; puis-je revends aux étrangers.
— Et vous gagnez cent pour cent sur eux, bien entendu.?
— (ue voulez-voZs, monsieur, je suis à la mode, il faut bien que j'en profite; monsieur sait bien que n'a pas la. vogue qui veut. Oh! si je pouvais rester ici dix ans de plus, seulement, je ne serais pas inquiet de ma fortune, je me retirérais avec de quoi vivre pour le reste de mes jours. Malheureusement, monsieur, je n’en ai eu: que pour dix ans en tout, et dans deux ans il faudra que je sorte. Oh! si j'avais dE.
J'achetai quelques babioles à ce forçat optimiste, et continuai ma route, tout stupéfait de voir qu'il y avait des geus: qui. pouvaient regrelter le bagne.
Je trouvai Jadin en marché avec un autre industriel qui vendait des cordons d’Alger : c'était un Arabe, qui nous raconta toute sa vie. Il était là pour avoir un peu tué deux juifs. Mais depuis ce temps, nous dit-il, la grâce de Dieu l'avait touché, et il s'était fait chrétien. — Parbleu, lui répondit Jadin, voilà un beau triomphe pour notre religion!
Nous avions commencé par les exceptions, mais nous en revinmes bientôt aux généralités.
Les forçats sont divisés en quatre classes : les indociles, les récidives, les intermédiaires, et les éprouvés.
Les indociles, comme l’indique leur nom, sont ceux dont il n'y a rien à faire; ceux-là ont le bonnet vert, la casaque rouge et les deux manches brunes.
Ensuite viennent les récidives, qui ont le bonnet vert, une manche rouge et une manche brune.
Puis les intermédiaires, qui ont le bonnet et la casaque rouge.
Et enfin les éprouvés, qui ont la casaque rouge et le bonnet violet. ke
Les individus des trois premières classes sont enchaïnés deux à deux ; ceux de la dernière n'ont que l'anneau autour de la jambe et pas de chaîne; de plus, on leur distribue une demi-livre de viande les dimanches et les jours de fêtes, tandis que les autres ne sont nourris que de soupe et de pain.
Des chantiers et du port, nous passàmes dans les dortoirs: la couche des forçats est un immense lit de camp en bois, dont les deux extrémités sont en pierres. A l'extrémité inférieure qui forme rebord, sont scellés des anneaux ; c’est à ces anneaux que, chaque soir, on cadenasse la chaîne que les forçats trainent à la jambe ; la maladie ne la fait pas tomber, et le condamné à perpétuité vit, dort et meurt avec les fers.
A chaque issue du bagne, deux pièces de canon chargées à mitraille sont braquées jour et nuit.
Comme j'avais des lettres de recommandation pour le commissaire de marine, il me fit, lorsqu'il eut appris que je demeurais à une demilieue de Toulon, la gracieuseté de m'offrir, pour mon service particulier, pendant tout le temps