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que je resterais à Toulon, un canot de l'État et douze éprouvés. Comme nous comptions visiter les différens points du golfe qui attirent les curieux, soit par leur site, soit par leurs souvenirs, nous acceplâmes avec reconnaissance ; en conséquence le canot fut mis à nôtre disposition à l'instant même, et nous en prafitèmes pour retourner à notre bastide.
En nous quittant, le garde chiourme nous demanda nos ordres comme aurait pu faire un cocher de bonne maison. Nous lui dimes de se trouver le lendemain à neuf heures du matin à notre porte. Rien n'était plus facile que d’obéir littéralement à cet ordre, notre bastide baignant ses pieds dans la mer.
Du reste, il serait difficile d'exiger de ces malheureux forçats un sentiment plus profond de leur abaissement qu'ils ne l’expriment eux-mêmes. Si vous êtes assis dans le canot, ils s’éloignent le plus qu’ils peuvent de vous ; si vous marchez, ils rangent longtemps à l'avance leurs jambes, pour que vous ne les rencontriez pas. Enfin, lorsque vous mettez pied à terre, et que le canot vacillant vous force de chercher un appui, c'est le coude qu'ils vous présentent, tant ils sentent que leur main n'est pas digne de toucher votre main. En effet, les malheureux comprennent que leur contact est immonde, et par leur humilité ils désarnent presque votre répugnance.
Le lendemain, à l'heure dite, le canot était sous nos fenéres : il n'y a pas de serviteurs plus exacts que les forçats ;
> bâton répond de leur ponctualité, et n'était la livrée, je ésirerais fort n’avoir jamais d'autres domestiques. Pendant
que nous achevions de nous habiller, nous leur fimes boire deux bouteilles de vin, qui leur furent distribuées par le garde chiourme. Ce brave homme fit les parts avec une justesse de coup d'œil qui prouvait une pratique fort exercée du droit individuel. Il poussa même l’impartialité jusqu’à boire le dernier verre, qu’il ne pouvait diviser en douze portions, plutôt que de favoriser les uns aux dépens des autres.
Nous allions d’abord à Saint-Mandrier. Saint Mandrier est un hôpital non-seulement bâti par les forçats, mais en quelque sorte créé entièrement par eux. En effet, ils ont tiré
la pierre de la carrière, ils ont écarri les charpentes, ils ont taillé les briques, forgé la serrurerie, cuit les tuiles, et laminé les plombs; il n’y a que la verrerie qui leur est arrivée toute faite.
Au-dessus de Saint-Mandrier, au-dessus de la deuxième colline, s'élève la tour des signaux qui sert en même temps de tombeau à l'amiral de Latouche-Tréville. :
En quittant Saint-Mandrier, nous traversàmes toute la rade et nous allàmes descendre au petit Gibraltar. C'est ce fort, comme on le sait, qui fut emporté par Bonaparte ær personne, et dont la prise amena presqu’immédiatement la reddition de Toulon. Le vainqueur, en montant à l'assaut, y fut grièvement blessé d’un coup de baïonnette à la cuisse.
En revenant du petit Gibraltar, nous traversâmes toute la flotte du contre amiral Massieu de Clairval; elle se compo-
sait de six magnifiques vaisseaux : le Suffren, la Didon, Le
Nestor, le Duquesne, la Bellone et le Triton. Nous accostèmes ce dernier, car j'avais une visite à y rendre à un ami déjà célèbre alors, mais dont la célébrité s’est accrue depuis, grâce à un des plus beaux faits d'armes dont s’honore notre marine; cet ami était le vice-amira] Baudin. Quant au fait d'armes, on a déjà nommé la prise de Saint-Jean-d'Ulloa.
Le vice-amiral n’était alors que capi'aine, el commandait le Triton. C'était une de ces existences brisées par la res-
tauration de 48:5, et qui venaient de se reprendre à la révolution de 4850. Pendant ces quinze ans, le capitaine Baudin s'était réfugié dans la marine marchande; et dans cette partie de sa carrière, je pourrais, si je le voulais, à défaut de belles actions, citer de bonnes actions.
Le capitaine Baudin nous fit les honneurs de son bâtiment avec celte grâce parfaite qui n'appartient qu'aux officiers de marine; puis, en s'invitant à déjeuner le lendemain dans notre petite bastide, il mit à néant toutes les mauvaises raisons que nous lui donnions pour ne pas rester à diner avec lui à bord ; il en résulta que nous quittèmes le Triton à huit heures du soir.
Je voudrais bien savoir ce qui empêcha les forçats, qui étaient douze, de nous prendre quelque vingt-cinq louis que nous avions dans nos poches, de nous jeter à la mer,dadin.
moi et le garde chiourme, et de s'en aller où bon leur aurait
semblé avec le canot du gouverrement.
Lorsque nous fûmes rentrés à notre bastide, et tous deux couchés, nos portes bien fermées, dans la même chambre, je fis part de ma réflexion à Jadin.
- Jadin m’avoua que, tout le leng de la route, J n'avait pas pensé à autre chose.
Le lendemain, à l'heure convenue, nous vimes arriver notre convive dans sa yole élégante, dont les douze rames fendaient l’eau d'un mouvement si rapide et si uniforme, qu'on les aurait crues mises en jeu par l'impassible volonté d’une machine. Le capitaine la laissa dans le petit débarcadère et monta chez nous. L’hospitalité était moins élégante que celle du Triton; une petite guinguette des environs en avait fait tous les frais. Heureusement une des qualités de l'air de la mer est de donner un éternel et insatiable appétit.
A deux heures, le capitaine nous quitta; je le reconduisis jusqu’à sa vole. La vole se balançait seule et vide sur la mer. Les matelots, qui avaient probablement compté que notre déjeuner dégénérerait en diner, étaient allés faire leurs dévotions au cabaret du fort Lamalgue.
C'était, à ce qu'il paraît, une faute énorme contre les règles de la discipline, car ayant voulu les appeler, le capitaine me pria de n’en rien faire, et me dit qu'il s'en irait sans eux, afin que les coupables comprissent bien la grandeur de leur péché. Comme le capitaine était seul, et que, comme on le sait, il avait eu le bras droit emporté par un
. boulet de canon, j'offris alors de lui servir d'équipage, ee
ul accepta à la condition qu’à mon tour je resterais à diavec lui. Ce n'était point une condition pareille qui
pouvait empêcher mon enrôlement dans l'équipage du Tri-
- M'És& 'aé rédte
ton. Je répondis donc que je suivrais le capitaine au bout
du monde, et aux conditions qu'il lui plairait de m'imposer. En conséquence de l'accord, nous rangemes les avirons au fond du canot, nous dressimes le petit mât, nous déployämes la voile, et nous partimes.
Quoique nous fussions séparés de deux milles à peine du Triton, la navigation n'était pas sans un certain danger; il
y avait mistral, ce qui suffisait pour mettre la mer en gaîté; or, tout le monde sait ce que c’est que les gaîtés de la mer.
Certes, si le capitaine avait eu son équipage, ou seulement ses deux bras, notre traversée n’eût été qu'une plaisanterie; mais n'ayant que son ÿras gauche et moi seul pour compagnon, sa position n'était pas commode. Le capitaine oubliait toujours mon ignorance en marine, de sorte qu’il me commandait la manœuvre comme il aurait pu faire au contre-maître le plus exercé, ce à quoi je répondais en prenant bàbord pour tribord, et en amarrant quand il aurait fallu larguer ; il en résultait des quiproquos qui, avec des vagues de douze à quinze pieds de haut, et avec un vent aussi capricieux que le mistral, ne laissaient pas d'offrir quelque danger. Deux ou trois fois je crus l’embarcation sur le point de chavirer, et j'ôtai mon habit sous le prétexte d’être plus apte à la manæuvre, mais de fait, pour être moins empêché, s’il me fallait par hasard continuer ma route à la nage.
De temps en temps, au milieu de mes perplexités, je jetais les yeux sur le Triton, et j'apercevais tout l'équipage qui, amassé sur le pont, nous regardait manæuvrer sans nous perdre un seul instant de vue. Je ne comprenais pas une pareille inaction, jointe à une curiosité si soutenue, il était évident que l’on savait qui nous étions. Alors, puisqu'on voyait notre position, comment n'envoyait-on pas à notre aide? Je comprenais bien tout ce qu’il y avait d'originalité à se noyer en compagnie du meilleur capitaine peut-être de toute la marine française, mais j'avoue que, dans ce moment, je n’envisageais point cet honneur sous son véritable point de vue.
Nous mîimes à peu près une heure et demie à gagner le bâtiment ; car, comme nous avions le vent debout, ce ne fut qu’à l’aide de manœuvres très compliquées et très savantes, qui firent l'admiration de l'équipage, que nous atteignimes notre majestueux Triton, lequel, comme s’il était étranger à tous ces petits caprices du vent et de la mer, se balançait à peine sur ses ancres. 4 peine fûmes-nous à portée, que cinq au six matelots se précipitèrent dans la yole : alors le capitaine, avec la gravité et le sang-froid qui ne l'avaient pas