IV
— Et combien cela peut-il vous rapporter par an? continua-t-il.
— Mais l'un dans l'autre vingt-cinq à trente mille francs.
Le Zuricois me regarda un instant fixement et sournoisement , pour s'assurer que je ne me moquais pas de lui ; puis il reprit , comme le malade imaginaire, sa promenade en murmurant : — Vingt-cinq à trente mille
francs ! hum! vingt-cinq à trente mille
francs! hum! hum! sans autre mise de
fonds que du papier et une plume... hum!... hum ! . . . hum ! . . . c'est joli , fort joli , trésjoli! — Il s'arrêta.
— Et votre camarade ?
— Il a cent mille livres de rentes.
Le Zuricois reprit sa course , qu'il interrompit à son troisième retour, en ayant l'air d'attendre qu'à notre tour nous lui fissions
quelques questions ; mais voyant que nous nous étions remis à manger du poulet et à parler italien ,
— Moi , dit-il , je m'appelle Fritz Haguemann , j'ai cinq mille trois cents francs de rentes, une femme que j'ai épousée par inclination , quatre enfans , deux garçons et deux filles j je suis bourgeois à Zurich et abonné à la bibliothèque ; ce qui me donne le droit d'y prendre des livres.
— Et cela vous donne-t-il le droit d'y conduire des étrangers i
— Sans doute , dit le bourgeois en se rengorgeant, et conduits par moi, ils peuvent se vanter qu'ils seront bien reçus par M. Orell , le bibliothécaire, ou par M. Horner, qui est son second.
— Eh bien ! lui dis-je, mon cher monsieur Ilagucmann, puisque nous nous connaissons maintenant comme si nous étions amis depuis dix ans, est-ce que vous ne pourriez pas, en
faveur de cetteamitié, me conduire à la bibliothèque ? vous devez y avoir trois lettres autographes de Jane Gray à BuUinger , et une lettre de Frédéric à Millier, que je serais fort aise de lire.
— Et comment savez-vous cela ?
— Ah ! comment je sais cela ? Un de mes amis , un savant , ce qui ne l'empêche pas d'être un homme d'infiniment d'esprit, exception qui lui fait quelque tort parmi ses confrères, Buchon, le connaissez-vous? Je vous le nomme , parce que vous aimez à ce qu'on mette les points sur les i,
— Je ne le connais pas.
— Ça ne fait rien. — Eh bien ! Buchon est venu l'année dernière à Zurich , il a lu vos lettres, et il m'en a parlé.
— Ah ! ah ! Eh bien ! dites donc , vous me les ferez voir, n'est-ce pas ?
— Avec le plus grand plaisir , et je serais enchanté d'être venu de Paris pour cela : Let
US go, sir, are you coming? — dis-je en me levant.
— Yi's, répondit sir AMlliams.
Et nous nous acheminâmes vers la biblio- Ihèque, conduits par notre respectable introducteur.
Il ne nous avait menti, ni sur son influence, ni sur l'amabilité de M. llorner. On nous déroula ce que la bil)liotl)èque de Zurich avait de plus curieux ; c'est-à-dire une partie de la correspondance de Zwingle , des manuscrits de Lavater , trois lettres de Jane Gray, trop longues pour que nous les reproduisions ici, et une lettre assez originale et assez courte de Frédéric , pour fpie nous la mettions sous les yeux de nos lecteurs. — Voici à cpielle occasion elle fut écrite.
En 1784, le professeur II. Muller publia, avec le soin et la religion d'un véritable Aile-
mand , une collection d'anciennes chansons suisses , naïves et vigoureuses comme le peuple qui les chantait. L'éditeur, qu'il ne faut pas confondre avec l'historien, J. de Muller, obtint de Frédéric-le-Grand la permission de lui dédier ces chants nationaux, et les lui envoya , croyant lui faire grand plaisir. Mais c'était un genre de littérature que le roi philosophe appréciait médiocrement ; aussi répondit-il à M. Muller la lettre suivante :
« Cher et fidèle savant , vous jugez trop )) favorablement ces poésies des douzième , » treizième et quatorzième siècles qui ont vu » le jour par vos soins, et que vous croyez si » diffnes d'enrichir la langue allemande : à » mon avis, elles ne valent pas une charge de » poudre , et ne méritent pas d'être tirées de » l'oubli où elles étaient ensevelies. Ce qu'il » y a de sûr , c'est que dans ma bibliothèque » particulière je ne souffrirai pas de pareilles » niaiseries , et je les jetterai plutôt par la
» fenêtre. Aussi l'exemplaire que vous m'en- » voyez attendra-t-il tranquillement son sort » dans la grande bibliothèque publique ; » quant à vous garantir beaucoup de lecteurs, » c'est ce que ne saurait , malgré toute sa » bienveillance pour vous , vous garantir » votre roi.
» Frédéric. »