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Impressions de voyage dans Paris

Chaque nationalité possède un monument qui croît avec elle et parfois lui survit, c’est sa capitale.

Quand du haut du Panthéon on regarde autour de soi, on a sous les yeux un entassement de merveilles, toutes les splendeurs réunies: on voit la science, l’industrie, les arts étaler leurs magnifiques œuvres. Nous avons toute l’histoire de Paris en relief. Quelle somme effrayante de travail, Paris ! et que de siècles ! Combien la fortune et le temps ont dû se mettre à l’œuvre pour bâtir ce monde de pierres et de briques ! Paris me fait l’effet d’un im-

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mense caravansérail, l’hôtellerie, où les générations sont venues dans leur pèlerinage et ont laissé quelque chose de leurs bagages et de leurs ossements ; Paris est comme 1a, résultante de leurs efforts successifs; chacune d’elles a rempli sa tâche, chacune a porté le poids du jour. Ce merveilleux Paris nous raconte pierre par pierre une grande histoire, celle de son peuple formé de tant de contrastes, au tempérament mobile à l’excès, facile aux engouements et tout aussi facile aux entraînements contraires, mais en qui, au milieu de ses épreuves, de ses malheurs, de ses fau tes, de ses crimes, s’incarne avec le plus d’énergie l’âme de l’universel progrès.

La liste de ceux qui se sont relayés dans la tâche d’écrire l’histoire de Paris emplirait des volumes. Toutes les histoires de Paris faites avant la Révolution, peuvent se résumer aux ouvrages de Corozet, de Dubreuil, de Sauvai, de Jalliot, de Sainte-Foix; les Bénédictins Félibien et Lobineau n’ont eu en vue que les histoires des couvents et des églises ; ces divers ouvrages ne sont que des histoires d’antiquité aussi confuses qu’indigestes. Les points les plus

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curieux sont étouffés sous un amas de détails obscurs, ou noyés dans la plus insipide érudition.

Dans les temps modernes nous avons l’histoire de Mercier, de Dulaure qui n’est qu’une longue diatribe contre les puissances du passé, de Lavallée, Genouilhac, Auguste Vitu, et la magnifique publication de Firmin Didot, Paris à travers les siècles. L’ouvrage est une description historique de Paris depuis l'époque gallo-romaine jusqu’à ces derniers jours. Le texte y est commenté par des gravures dessinées par M. Hoffbauer, habile artiste autant que savant archéologue; ces deux énormes volumes sont d’un format très incommode et ne sont accessibles qu’aux privilégiés de la fortune ; leur prix élevé ne permet pas de les répandre, de devenir populaires.

L’œuvre de Maxime Ducamp, Paris et ses organes , qui a été son véritable titre aux suffrages de l’Académie est la plus importante de toutes celles qui ont paru de nos jours. Il nous donne, dans ses six volumes, le tableau de Paris contemporain; tous les détails de sa vie colossale passent devant nos veux; nous voyons

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comment il se nourrit, quels prodiges de prévoyance amènent jusqu’à lui tant de substances diverses qu’il s’assimile; nous assistons à ses ébats, à ses jeux, à ses plaisirs, qui ont quelque chose de magnifique comme lui.

Un homme, qu’une mort prématurée et imprévue vint surprendre en mai 1880, Edouard Fournier, m’a servi de guide dans mes recherches; j’ai à cœur de rendre cet hommage à sa mémoire. Hôte assidu de la Bibliothèque Nationale pendant plusieurs années, je l’y rencontrais souvent, j’appris plus dans mes entretiens avec lui que dans les livres. Edouard Fournier était un puits d’érudition, il savait tout Paris par cœur, il le connaissait tout entier, à droite, à gauche, en long en large, il n’a laissé sans solution aucune des énigmes de la grande cité. On peut dire de lui qu’il fut le Cuvier de l’histoire de Paris; sa science était toujours prête, sa conversation un dictionnaire excellent et complet que je feuilletais, quand il me plaisait, et qui répondait toujours à propos lorsque j’étais embarrassé sur quelque point.

Si nous avons peu d’histoires générales de Paris, nous avons en revanche d’innombrables

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monographies; les matériaux de l’histoire de Paris sont dispersés dans des travaux isolés et partiels, dans des revues, des brochures, des articles de la presse. Pourquoi s’étonner de cette multiplicité de monographies? Paris a sur lui-même une curiosité inextinguible que rien n’a pu satisfaire encore, ni les gros ouvrages sérieux, ni les publications légères, ni l’histoire, ni la chronique. L’intérêt n’est pas épuisé, tant le sujet est fertile et la mine inépuisable, sujet toujours neuf, thème sur lequel l’antiquaire, le philosophe et le poète peuvent broder des variations à l’infini, Paris a des aspects si divers. Il y a plusieurs villes dans Paris : il y a la ville qui s’amuse, la ville des affaires, le Paris des salons, le Paris des ateliers; il y a le Paris révolutionnaire, l’immense et bourdonnant laboratoire de la science, de l’art et de l’industrie, la grande auberge des deux mondes. C’est la ville des plaisirs faciles, à ce que prétendent les étrangers, soit! mais elle est en même temps, par excellence, la ville du travail. L’étranger n’aperçoit que cette population tout en dehors qui s’agite sur les boulevards et aux Champs-Elysées; il s’imagine que

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tout Paris est en fête et que sa vie est un divertissement perpétuel; il n’aperçoit pas la population active et silencieuse des grands travailleurs ; il ignore absolument le Paris qui médite, qui cherche et qui découvre. Chaque écrivain choisit une spécialité; l’un s’occupe du spectacle du présent, dépeint le jour ou raconte la vie nocturne de Paris qui ne s’endort jamais ; un autre prend les Boulevards ruisselants de lumière, celui-ci les bouges infects où grouillent des êtres sans nom, etc., etc.; voilà pourquoi Paris, avec sa diversité ondoyante, sa physionomie mobile, dépassera toutes les toiles, défiera tous les pinceaux. Ce tableau de Paris sera toujours à faire; c’est un caméléon, il se transforme et se modifie sans cesse.

Paris a eu ses amoureux à travers les siècles, nos aïeux le nommaient le paradis de l’univers, la ville « sans per ».

Montaigne n’a-t-il pas dit : « cette ville a eu mon coeur dès mon enfance, je l’aime par elle-même, je l’aime tendrement jusqu’à ses verrues, elle est la gloire de la France, l’un des plus beaux ornements du monde. » — La vérité est qu’à toutes les périodes de son

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existence, Paris a eu un charme indépendant de sa beauté extérieure. Dès le quatrième siècle, le peu qui existait de Paris, occupait une grande place dans le cœur de Julien. S’il a reçu les hommages de la part de tant d’intelligences d’élite, cet attachement n’aurait-il pas pour raison l’inexprimable douceur de la vie intellectuelle dont on y jouit? Serait-ce qu’il peut y avoir pour les villes une beauté autre que celle qui consiste dans la splendeur des palais, la somptuosité des édifices, le luxe des établissements publics, la multiplicité des promenades,» le nombre et la largeur des rues? Les villes ont une âme qui est leur passé, et leur beauté matérielle n’a tout son prix que lorsqu’elle laisse subsister les traces visibles de cette autre beauté qui se compose de souvenirs, souvenirs terribles ou pathétiques qui amusent ou émeuvent, qui attristent ou consolent, mais dont chacun renferme un enseignement.

Paris n’appartient pas seulement à la France, il appartient au monde ; on pourrait se passer de Londres, de Vienne, de Berlin, de Saint- Pétersbourg, peut-être de Rome, mais personne

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quelle que soit son origine, quel que soit son pays ne pourrait se passer de Paris. Il sied à notre' vanité de dire avec Victor-Hugo, que Paris est le cerveau du monde, comme Athènes fut autrefois l’âme pensante de la Grèce, mais il est vrai de dire que la vie intellectuelle n’a pas de foyer plus actif et plus brillant. A Paris bat le cœur de la France, bouillonne son cerveau, rayonne son génie. Paris sera toujours la patrie auguste de l’initiative, de l’essor, le centre et le lieu des esprits, le volcan des idées.

Paris, tel qu’il est, on l’aime d’un amour qui n’a pas d’égal, on s’y attache avec une sorte d’idolâtrie, on le quitte à regret, on le retrouve avec bonheur, rien ne le remplace. Tous ceux qui cherchent le choix et la variété dans les plaisirs, l’élégance et le goût dans les fêtes, des dîners et des propos fins, ont dit et disent de tous les points du globe : à Paris, à Paris, j

Les personnes qui ont le désir d’être initiées à l’histoire de Paris, sont souvent rebutées à la vue des gros ouvrages qui la contiennent; | elles hésitent à en entreprendre la lecture. Ces ouvrages sont en outre actuellement incom-

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plets, car en quelques années s’est accomplie une métamorphose tellement inouïe, que certains quartiers sont devenus méconnaissables. J’ai pensé qu’il y avait une place à prendre à côté et qu’un ouvrage simple, accessible à tous par ses dimensions, aurait la chance d’être bien accueilli ; il resserrerait dans un volume les récits, les impressions que des historiens ont étendus dans de larges limites. J’ai voulu essayer de remplir cette tâche, de condenser dans un précis les faits les plus intéressants, les particularités les plus attachantes de l’histoire de Paris, d’en écarter toute sécheresse, de me borner aux 'choses essentielles, laissant tous les autres faits à l’oubli que roule le temps et qu’il a couverts de son linceul. Mon livre, nouveau par le plan, sans ordre chronologique, n’est pas un guide des voyageurs, une topographie, un inventaire, une statistique, c’est l’histoire de mes sensations d’artiste, de mes émotions de philosophe et d’archéologue. Dans mes excursions à travers les quartiers de Paris et les rues de cette immense ville, rues trépidantes, rues laborieuses, rues fiévreuses, rues amoureuses, je conte à grands traits la légende

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de Paris depuis l’origine de la vieille Lutèce, la ville de boue, pour arriver au grand Paris actuel. Le lecteur fera ce voyage à peu de frais, assis dans son fauteuil; il distraira, en les ins- | truisant, ceux qui n’ont que peu de loisirs à donner à la lecture.

Je ne m’explique pas l’indifférence des Parisiens pour le passé de leur ville. La plupart ne connaissent rien de Paris. Un exemple à citer entre cent : La brillante avenue de l’Opéra aboutit à la rue de l’Echelle. Interrogez ! un parisien, même lettré, sur les souvenirs sinistres qu’elle rappelle. Il les ignorera h

Pour moi, je me suis voué passionnément à l’étude de l’histoire de Paris; elle m’a ravi, et m’a inspiré des fureurs'de lecture ; je ne suis cependant qu’un parisien d’éducation, de goût, I d’habitude; je ne suis pas parisienné. Ma rê- J verie a battu pendant trente ans le pavé de Paris, m’émerveillant des splendeurs dont il

1. Cette rue dépendait autrefois de l’évêque de Paris, il l’a- i" vait choisie pour lieu d’exécution des arrêts de sa justice. C’est J là que se trouvait l’échelle patibulaire, marque de sa haute j puissance, qui fit donner à la rue le nom qu’elle porte : « Pati- f bulum » gibet.

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s’est revêtu, puis avec un soupir pour le passé, ravivant sous la ville nouvelle qui grandit la vieille cité qui tombe et disparaît.

Modeste et diligent ouvrier, m’inquiétant peu des recherches déjà faites par mes devanciers, j'ai pensé que dans un champ aussi vaste, le glaneur pourrait rencontrer sa gerbe derrière le moissonneur le plus habile. D’autres surgiront pour me remplacer et m’effacer. Leurs travaux, mieux inspirés, feront rentrer dans le néant cet essai incomplet, mais qui est le fruit de soins assidus, de longues, de patientes recherches.

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