‹ Impressions de voyage dans ParisChapitre 2 sur 129 · ANCIEN ET MODERNE · texte numérisé non relu

ANCIEN ET MODERNE

Origine de Lutèce. Labienus, lieutenant de César attaque Lutèce, Camulogène le premier héros, le premier défenseur de la liberté gauloise est tué. Lutèce se relève de ses ruines, elle envoie un contingent de huit mille hommes à Vercingétorix, enfermé dans Alésia ; il est battu, la Gaule entière est livrée aux Romains. Ils s’installent dans Lutèce, mais par suite de sa résistance, les Romains substituent le nom de Lutèce à celui de Parisiis. Son étymologie. Saint Denis et ses compagnons, les Naute's, Geneviève, invasion francque, Clovis, Hugues Capet, les rois francs.

Je me propose de parcourir avec le lecteur les divers quartiers de Paris, de P y promener de souvenirs en souvenirs; s’il est quelques personnes qui aiment comme nous à se représenter en idée l’état des lieux il y a tel ou tel siècle, ces images se dérouleront successivement devant elles. Elles pourront vivre quelques instants de la vie du passé ; l’île de la Cité fut tout

entière la Lutèce des Gaulois, des Romains et des Rois francs des deux premières races ; l’ordre historique veut que nous commencions par elle, aucun quartier n’est plus riche en souvenirs. Cette course à travers Paris mérite qu’on dise de lui ce que Cicéron disait de Rome : Quacumque ingredimnr in aliquam historiam vestigi nem ponimus : où que nous allions nous posons le pied sur quelque histoire.

Quelle capitale d’Europe eut une plus humble origine que Paris ! Ses maisons ne sont que des huttes de bois et de terre, rondes, coiffées de paille et de roseaux, resserrées dans une de de la Seine ; on passe d’une rive à l’autre sur quelque tronc d’arbre que souvent le courant emporte. Les habitants se nomment au dire des étymologistes Lenkosi, c’est-à-dire habitant au milieu des eaux ; de cette appellation celtique les Romains firent Lutèce du nom latin lutus, boue, parce que Paris fut originairement établi dans les marécages ; Sauvai appelle Lutèce un grand navire enfoncé dans la vase et échoué au fil de l’eau vers le milieu de la Seine. Le'site choisi par cette peuplade venue on ne sait d’où pour y embarquer sa fortune et y laisser grandir sa destinée était admirable. De quelque côté qu’on abordât Lutèce, on passait à travers une ligne de forêts, des bois de charpente lui arrivaient flottant sur le fleuve, la nature avait accumulé sur son sol un ensemble merveilleux de matériaux divers. Montrouge donnait la pierre à bâtir, Montmartre le plâtre, Yaugirard les briques, les tuileries, les tuiles pour les toits. L’homme n’avait qu’à venir travailler et construire ; Paris est sorti en

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entier avec ses monuments des entrailles de son propre sol.

Cinquante- trois ans avant notre ère, César envoya son lieutenant Labié nu s sur les bords de la Seine pour y dompter les Parisiens cpii 11e voulaient pas courber le front sous le joug des Romains. Les habitants de Lutèce mirent à leur tète Camulogène, un vieillard encore vert, d’une grande renommée à la guerre ; il attendit les Romains commandés par Labiénus dans une position dominant les marais de la Bièvre. Cette rivière, telle qu’elle était alors avec ses eaux débordées, ses ajoncs et ses vases n’était qu’un marais sans fin, perpétua palus , nous dit César. Les légions de Labiénus furent arrêtées net. Le marais aurait tout dévoré si Labiénus n’avait fait une prompte retraite. Camulogène fut donc le premier héros de Lutèce, le premier défenseur de sa liberté ; mais sa victoire fut éphémère. Labiénus attaqua de nouveau la ville par Melun à l’aide de barques sur la Seine. Une bataille meurtrière s’engagea sur le plateau de la montagne Sainte-Geneviève. Canmlogène. y périt. Tant de sang avait rougi le champ de bataille qu’on l’appela Mont Rouge, Mons Ruber ; le nom lui est resté.

Lutèce se releva de ses ruines ; quelque temps après elle improvisa des recrues, un contingent de huit mille hommes pour répondre à l’appel de Vercingétorix enfermé dans Alésia. Les soldats de Lutèce ne partirent que pour une nouvelle défaite, la plus terrible, la dernière, après laquelle Vercingétorix n’eut qu’à se rendre et la Gaule tout entière à se livrer aux Romains. Cette fois la conquête était faite pour bien des siècles,

les Romains s’installèrent dans Lutèce et s’imposèrent partout et sur toutes choses, religion, mœurs, coutumes ; les noms mêmes de plusieurs villes qui avaient opposé une vive résistance aux Romains lurent modifiés. Ainsi Lutèce fut appelée Parisiis. Je citerai un autre exemple : Génabum, Orléans, aujourd’hui, rappelait aux Romains sa longue lutte, elle vit son nom effacé. Les vainqueurs la laissèrent pendant quelque temps sous ses ruines. Elle fut rebâtie plus tard sous Aurélien, d’où lui vient son nouveau nom Àurelianus qui peu à peu s’est transformé en Orléans.

Lutèce se débarrassa de ses décombres, mais comme je l’ai dit, elle n’en sortit qu’avec un autre nom.

Pour le peuple, le nom de Lutèce subsista longtemps, mais officiellement et dans les actes publics il n’existe plus. Julien dans ses lettres intimes et dans son Mlsapogon 11e la nomme pas autrement. S’il a à en parler dans un acte un peu solennel, c’est de l’appellation imposée par les Romains qu’il se sert, Lutèce ne se nomme plus Lutèce, elle s’appelle la ville des Parisiens, Civitas Parisiensis. L’étymologie de ce mot a longtemps exercé les savants. Edouard Fournier le tire du grec Parisidos, parce que Lutèce pratiquait le culte d’Isis, la déesse des eaux. Les environs de Paris sont pleins du souvenir de la grande déesse, son nom se retrouve à peine altéré dans le bourg d’Issy. Quand on substitua à la croyance de la déesse l’avénement de Marie dans le Christianisme, la lutte fut longue, sanglante, mais on laissa sous les pieds de Marie, le serpent d’Isis dont la déesse avait fait son talisman. l)e toutes les solutions données à l’étymologie du mot

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Paris, Parisiis celle d’Edouard Fournier me paraît la plus satisfaisante.

Vers le milieu du troisième siècle des hommes puissants par le caractère et l’expérience se rendirent à Lutèce pour y prêcher le Christianisme. Le plus illustre de ces missionnaires y confessa le Christ avec ses deux compagnons ; ils scellèrent leur mission de leur sang h Le peuple soulevé par les prêtres des idoles les massacra ; on s’accorde à croire que c’est sur la montagne nord de Paris qui, avec son temple, était pour la ville une sorte de Capitole païen, que saint Denis fut décapité et que le nom de Mont des Martyrs, dont nous avons fait Montmartre, lui est venu. L’Eglise, tout en acceptant l’authenticité du martyr, répudie la plupart des circonstances fabuleuses dont la crédulité populaire s’est plu à l’entourer. Malgré les persécutions le Christianisme ne cessa de progresser, surtout sous Marcel évêque de Paris ; il gouverna l’église de Paris de 400 à 430 ; sa vie ne contient que des miracles; il fut inhumé sur une éminence nommée Mous retardus , Mouffetard. Autour de son tombeau se forma peu à peu le faubourg Saint-Marcel, maintenant le faubourg le plus pauvre de Paris. Marcel vivait encore quand naquit Geneviève. Elle avait dix-huit ans lorsque le bruit se répandit dans Lutèce et dans toute la Gaule, qu’un conquérant féroce, suivi de six cent mille hommes, s’avançait de la Germanie vers l’occident, portant partout le fer et la flamme. Lutèce trembla, les habitants voulaient s’enfuir, Geneviève leur prédit

1. Saint Denis, évêque de Paris, le prêtre Rustique et le diacre Eleuthère.

que Paris serait sauvé, mais la population resta rebelle, elle fut traitée de fausse prophétesse. On voulait la tuer, lorsqu’on apprit qu’ Attila avait laissé. Paris à sa droite et qu’il s’était fait écraser dans les plaines de Châlons par Aétius et Mérovée ; la défiance se changea en vénération. La réputation de Geneviève alla lui conquérir des admirateurs dans toute la Gaule.

Toute l’histoire de Paris pendant la grande invasion, depuis Attila jusqu’à Clovis, se résume dans la légende de Geneviève. Il est difficile de s’y guider, on y est trop ébloui de miracles pour être éclairé sur la vérité ; il faut cependant qu’on fasse de l’histoire avec ce qui n’en est pas. La patronne fie Paris n’est pour nous qu’une pieuse et vaillante fille, infatigable de zèle charitable et de patriotisme , ne pensant qu’aux autres, se dévouant pour tous et grâce à ses œuvres qui, à cette époque, pouvaient bien passer pour des miracles, arriva au titre de sainte, au rang de patronne de Paris, par la gratitude de ceux qu’elle avait sauvés.

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