MONSIEUR HAUSSIY1ANN; LE PARIS MODERNE
En 1853, M. Haussmann quittait la préfecture de Bordeaux pour celle de Paris. Son arrivée fut l’ouverture de Père de la transformation de Paris ; jamais ensemble de plus splendides travaux ne fut entrepris. On avait pensé qu’il était impossible de démolir Paris pour le rebâtir, cela s’exécuta aisément par deux lignes du code : l’expropriation pour cause d’utilité publique. M . Haussmann se mit à l’œuvre avec cette intrépidité de démolition et de reconstruction qui en vingt-cinq ans, fit de lui l’étonnant créateur de Paris moderne. Aux trouées timides d’abord, succèdent des trouées immenses, elles se poursuivent de tous les cotés à la fois; des ilôts de maisons, des quartiers entiers disparaissent comme par enchantement, la vieille ville est jetée par terre et rebâtie, la pioche renverse, bouleverse, broie tout sur son passage. Les morts vont vite, dit la ballade. M. Haussmann prouva que les vivants d’aujourd’hui vont plus vite que les morts.
Pendant des siècles des générations s’étaient étiolées dans des bouges sans air, dans l’ombre et l’humidité,
sans avoir vu le lever du soleil, réceptacles du rachitisme et des scrofules, du mal ardent, du choléra ; on vit sortir de leurs décombres des constructions saines, bien ordonnées. Ces démolitions sauvèrent la vie à des milliers d’enfants qui seraient morts au berceau.
On reprochait à M. Haussmann d’être trop peu scrupuleux du passé, de sacrifier les souvenirs de la vie d’autrefois aux nécessités de ses plans rectilignes. On n’assainit pas une grande ville, sans atteindre les reliques du passé ; plus que personne nous les aimons et les vénérons, mais nous ne sommes pas assez archéologue pour regretter à l’excès les verrues, les gibbosités de Paris. Est-ce que Paris n’est pas une superposition de tombeaux ? Tout homme qui fait un pas, foule la cendre de ses pères, tout édifice qui s’élève, a dans ses substructions, les pierres d’un édifice démoli et le présent marche sur le passé. Que de Paris se sont stratifiés l’un sur l’autre depuis Philippe- Auguste ! Des villes différentes d’aspect et de grandeur ont fondu tour à tour sur le même pavé, ne laissant que de' rares vestiges de leur existence et puis chaque génération a ses formes d’existence qui s’ajusteraient difficilement aux cités anciennes.
Le Paris nouveau serait impossible dans le Paris d’autrefois. Où passait l’homme de robe avec sa mule et l’homme d’épée avec son cheval, dans ces rues étroites , faites donc circuler les omnibus, ce lé via than de la carrosserie et ces milliers de voitures qui se croisent entre elles avec la rapidité* de l’éclair.
Les gares de chemin de fer sont les principales entrées de Paris. M. Haussmann comprit que les met-
tre en relation avec le cœur de la ville par de larges artères était une nécessité de premier ordre. 11 ouvrit des boulevards, des avenues, des places, élargit les rues ; il dégagea nos monuments des masures qui les masquaient, ils se sont montrés pour la première fois dans toute leur beauté. Cette multiplication de voies publiques sillonnant la ville du nord au sud, de l’est à l’ouest, développa le commerce et l’industrie dans d’énormes proportions. On ne saurait trop admirer le réseau stratégique dont M. Haussmann enlaça Paris; sur tous les points l’émeute fut destituée; il poursuivit un système général d’armement offensif et défensif contre l’émeute ; dans ses larges voies les régiments peuvent se développer, la cavalerie cheminer à l’aise; le canon peut les enfiler. Jetez les yeux par exemple sur THôtel-de-Ville, le but naturel de toutes les. émeutes, le siège de tous les gouvernements provisoires, le point le plus important et le plus disputé de Paris, on commença par le dégager de toute part, il ne peut plus devenir l’objet d’une surprise ou d’un coup de main. Chaque jour fit Paris plus' beau, plus riche, plus splendide, M. Haussmann lui donna partout de l’air, de la lumière, de l’espace ; une voirie incomparable le rendit la ville le plus salubre du monde.
M. Haussmann a eu ses détracteurs, ses ennemis ; les attaques ne le détournèrent jamais de son but, il était convaincu qu’il accomplissait une œuvre humanitaire, indispensable. Nous vivons encore aujourd’hui sur les plans tracés par lui pour l’embellissement de Paris. M. Haussmann a été le vice-empereur de Paris;
DANS PARIS ANCIEN ET MODERNE
il est mort dans la petite chambre de la rue Boissy d’Ànglas dont la simplicité est un titre de plus à l’estime publique. Après avoir eu pendant dix-sep t ans dans ses mains un budget formidable, il est mort pauvre ; les dépenses sous son administration s’élevèrent à deux milliards cent quinze millions. Son nom, si justement maintenu sur l’un de nos principaux boulevards, restera dans l’histoire' indissolublement attaché à ce Paris qui a été son œuvre, sa gloire, sa vie.
La Seine, son étymologb ; elle a été mêlée à 1 histoire de Paris ; ses inondations. M. Forjas. Paris port de mer
Chaque grande époque historique semble avoir eu un fleuve inséparablement lié à ses souvenirs ; l’âge biblique a eu l’Euphrate, l’âge héroïque, le Simoïs, Rome, le Tibre, l’Allemagne, le Rhin. Les Parisiens oat eu la Seine. D’où vient ce nom? du celtique squamm , serpent. C’est en effet le fleuve aux cent détours, la plus errante des rivières. Elle . est mêlée de très près, à traversées âges, à l’histoire de Paris, dont elle est elle-même une partie vivante et animée. Les Nautes qui la possédaient et en avaient la navigation exclusive étaient les personnages les plus riches et les plus considérables de la cité. Leur chef, Prévôt de la marchandise d’eau, devint Prévôt des marchands, puis maire et enfin préfet de la Seine. C’est à cette origine, plus qu’à la forme de la cité, qu’il faut attribuer les armes de Paris, le vaisseau et la devise : Fluctuât scd non mergitur. La Seine était le fleuve nourricier par excellence, elle déposait sur les marchés le blé, le vin, le bois et les fruits.
La Seine a connu toutes nos discordes civiles et y a pris part. Les Nortbmans l’ont envahie sur leurs barques d’osier recouvertes de peaux; elle a vu le bûcher du chef des Templiers sur le môle où s’élève la statue de Henri IV; elle a vu le corps de Louis Bois Bourdon, l’amant d’Isabeau de Bavière; elle s’est refermée sur les cadavres des d’ Armagnac. Lors du grand massacre de 1572, elle a charrié douze cents Huguenots à l’époque de la Saint-Barthélemy; en 1832, elle a porté jusqu’à la mer, les livres, les manuscrits, les vêtements sacerdotaux, les vases de l’archevêché. Elle a sa légende amoureuse, mais elle est sinistre et sans Villon nous ne la connaîtrions guère :
Semblablement où est la Reine Qui demanda que Buridan Fût jeté en un sac en Seine,
Mais où sont les neiges d’antan!
C’est par la Seine qu’Henri IV affama les Parisiens. Elle n’est pas seulement faite pour la joie des yeux,
I‘pour le canotage, la pêche à la ligne ; pour les fêtes vénitiennes avec barques illuminées et feux d’artifice, la Seine aujourd’hui, comme au temps de l’empe-
Ireur Tibère et des Nautes parisiens, demeure malgré la concurrence des routes et des chemins de ér, la grande approvisionneuse de Paris et d’une partie de la France. A la remonte et à la descente, tant par les canaux que par la Seine le tonnage s’est devé en 1885 à près de sept mille tonnes. Pour mesurer l’énormité de ce chiffre, il suffit d’apprendre que Marseille, le premier port maritime de France, atteint
à peine quatre millions de tonnes, et le Havre notre second port, deux millions et demi de tonnes. Ce chiffre prouve que l’importance primordiale de la Seine n’a fait que s’accroître dans de grandes proportions. Sa canalisation maritime s’impose, et les pouvoirs publics vont prochainement être appelés à se prononcer sur le projet de Paris port de mer, du à l’initiative de M. Bouquet de La Grye, ingénieur hydrographe de la marine. Paris port de mer, Paris devenu le marché géant où, du nord et du midi, convergeront les grands courants commerciaux de l’univers. Quel rêve ! ce fut celui de Yauban, un voyant qui n’eut que la faute de naître un siècle trop tôt, mais du temps de Yauban, ce ne pouvait être qu’une inutile utopie. Qu’est-ce aujourd’hui pour l’industrie contemporaine, en un siècle qui a vu l’isthme de Suez et qui verra bientôt celui de Panama, qu’un fleuve artificiel de trois cents kilomètres à creuser sur quelques mètres de profondeur et quatre-vingts mètres de largeur? Un avenir magnifique est réservé à cette voie de transport. Paris port de mer, ce sont les richesses du globe, ce sont les navires de tous pavillons, nos transatlantiques, nos cuirassés affluant aux portes de Paris.
Les inondations de la Seine étaient autrefois fréquentes et quelquefois terribles, les deux rives du fleuve n’étaient pas enfermées comme elles le sont aujourd’hui dans de fortes murailles de pierre infranchissables, les eaux faisaient irruption dans la ville et ne se retiraient qu’au bout d’un mois de ses rues inondées. L’histoire a mentionné plusieurs inondations à la suite desquelles Peau se précipitait tout à coup comme une
DANS PARIS ANCIEN ET MODERNE
marée montante. Ces débordements étaient désastreux. La Seine était bordée de maisons, de moulins, les peaussiers, les mégissiers, les tanneurs y avaient leurs établissements, l’inondation les emportait et tout s’effondrait dans les flots; la Seine s’eriricbissait d’objets précieux ; elle a caché longtemps au fond de son lit, un véritable musée. Un passionné de Paris, M. Forjas, riverain de la Seine, eut l’idée de racheter raux ouvriers chargés des / travaux de dragage, les trouvailles qu’ils faisaient ; il arriva à former une collection qu’il a dédiée au musée de Cluny : débris de la vie usuelle d’autrefois, plombs historiés comprenant des enseignes de pèlerinages, jetons de confréries. Les anciennes corporations frappaient des médailles ou méreaux sur lesquelles elles mettaient l’image de leur patron et les emblèmes de leur profession ; jadis l’artisan était fier de l’état qu’il exerçait, la médaille qui en faisait foi était son blason. M. Forjas a dégagé de la rouille des âges tous ces objets dont il a offert le dessin fidèle. 11 a créé ainsi une sorte de numismatique populaire et ouvert aux annales du commerce et de l’industrie des documents précieux.
Sous Louis XVI on commença à démolir les maisons bâties qui avaient l’inconvénient de cacher les bords de la Seine, mais qui abritaient des passants du soleil en été et de la bise en hiver; nos pères pardonnaient à la Seine ses caprices, ses colères, pourvu qu’ils pussent jouir sur ses bords de la fraîche verdure des roseaux et des saules. Quand elle était, faute de grands chemins, la route unique du commerce, les quais
étaient plus fréquentés, plus commerçants qu’ils ne le sont aujourd’hui.
Au sortir de Notre-Dame la Seine se divise en deux bras pour enlacer la cité; elle baignait le mur de l’Hôtel-Dieu, le plus ancien hôpital du monde et pendant deux siècles le seul hôpital de Paris. Plus d’un homme illustre y est mort, entre autres le poète Gilbert enlevé à la fleur de sa vie. J’ai vu, avant la démolition de l’hôpital, la plaque de marbre sur laquelle on avait gravé les fameux vers empreints d’une si pieuse et si touchante douleur :
Au banquet de la vie infortuné convive J’apparus un jour et je meurs,
Et sur la» tombe où lentement j’arrive Nul ne viendra verser des pleurs.
Etc., etc.
La Seine coule dans Paris entre des monuments merveilleux et de superbes quais qui resserrent son cours et la retiennent dans son lit. Quoi de plus charmant qu’un voyage à travers Paris sur l’un de nos bateaux-mouches., ni de plus économique, puisqu’il n’en coûte que dix centimes pour parcourir douze kilomètres, compris entre le pont de Bercy en amont et le viaduc du Point du jour en aval.