‹ Impressions de voyage dans ParisChapitre 11 sur 129 · NOTRE-DAME · texte numérisé non relu

NOTRE-DAME

A la porte de la Cité, on trouve un majestueux et sublime édifice, Notre-Dame. Au quatrième siècle, sur remplacement du monument des Nantes, on avait déjà construit une église. Un grand évêque Maurice de Sully, conçut la pensée d’un monument digne de la capitale de la France. Le pape Alexandre III en posa la première pierre; en 1168, Philippe-Auguste en posa la dernière. Notre-Dame n’a pas été élevée par fragments, exécutée par des générations successives, on dirait qu’elle a été conçue d’un seul jet, tout d’une pièce. C’est à cette rapidité dans l’exécution qu’elle doit cette merveilleuse unité qui fait d’elle un monument sans égal dans le monde. Un siècle a suffi pour l’édification de cette ville de pierres; mais ce siècle était luimême un siècle de force et d’unité de foi artistique non moins que de foi religieuse. Elle est de toutes les cathédrales françaises la plus remarquable par sa date et les souvenirs qui s’y rattachent. Elle est l’aînée des grandes églises diocésaines de Chartres , de Reims, de Bourges, d’Amiens. A l’époque qui signala

ce -mouvement prodigieux des populations vers les constructions religieuses du douzième siècle, jamais |on n’avait entrepris une œuvre aussi importante. Sa façade ses trois portails creusés en ogive, le cordon brodé et dentelé des vingt-huit niches royales, l’immense rosace centrale, l’altitude de ses deux tours noires et massives, œuvre colossale de tout un peuple sont magnifiques ; elles terrifient au dire des chroniqueurs. /

Quæ mole sua terrorem ineutit .

Lorsque vous franchissez le seuil de Notre-Dame, le premier sentiment qui vous pénètre est celui de l’immensité; l’immensité est partout devant vous, audessus de vous. Nulle part de ligne droite qui arrête la pensée et le regard; relevez les yeux vers ces voûtes suspendues à cent pieds au-dessus de vos têtes, prolongez vos regards à travers cette forêt de colonnes placées en longues avenues; les unes isolées, les autres groupées en faisceaux, les unes massives comme les troncs de chêne, les autres élancées comme les tiges des jeunes bouleaux. L’histoire de Notre-Dame est liée à l’histoire de Paris et même de la France. Si ses piliers avaient une voix, ils raconteraient toute notre histoire depuis le règne de Philippe- Auguste jusqu’à nos jours. Notre- Dame nous rappelle toutes nos grandeurs et toutes nos misères depuis sept cents ans; depuis Philippe de Valois entrant au galop de son cheval de bataille, pour consacrer à la Vierge son armure victorieuse, jusqu’au maréchal de Luxembourg faisant à; scs vieilles mu-

railles une glorieuse tapisserie des drapeaux conquis j, par lui. Elle a vu toutes nos hontes depuis la fête des j fous jusqu’à celle de la raison.

La foule a vu Henri VI d’Angleterre sacré roi de j, France; elle a assisté en 92, aux mutilations, aux dé- ^ gradations dont Notre-Dame a été l’objet, à la destruc- j tion de. l’archevêché. Elle a été le témoin des sacres, j obsèques, mariages, processions, chants d’allégresse, baptêmes de princes qui ne devaient pas régner.

Que de voix éloquentes ont retenti sous ses voûtes, depuis saint Dominique jusqu’à Lacordaire, à Ravignan, au père Monsabré, etc., etc.

L’Eglise, au moyen-âge, résumait la société tout en- j ( tière ; les fêtes chrétiennes étaient les seules que connût la foule; elles avaient pour elle l’attrait qu’ont | aujourd’hui les représentations théâtrales. Le jour de j la fête de l’âne on harnachait richement l’animal, il portait sur son dos une jeune fille, avec un poupon sur ! , les bras, qui figurait la Vierge Marie fuyant en Egypte. j Pendant la messe la foule se mettait à braire. La fête : f des fous était pire encore. Le peuple élisait un évêque.

On le conduisait processionnellement à Notre-Dame ; les prêtres se déguisaient en paladins ; les autres se couvraient de masques hideux, d’autres mangeaient en buvant, en chantant des chansons obscènes. C’était l’image des antiques saturnales, continuées par les ; chrétiens, et que tolérait un clergé ignorant . Philippe- Auguste prit des mesures pour réagir contre ces insanités qui déshonoraient le culte.

Quand la Commune de Paris, en 93, tomba sous la stupide domination des hébertistes, Notre-Dame fut j

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transformée 'en théâtre pour le culte de la raison. Le 19 novembre 93, eut lieu l’inauguration de ce culte. Les autorités s’y montrèrent entre deux rangs de jeunes filles en blanc avec des couronnes de chêne ; la Déesse de la Raison apparut, c’était une demoiselle Maillard, une fille de l’Opéra vêtue en vestale. Sur ses épaules flottait un manteau d’azur. Alors retentit l’hymne de la raison, paroles de Joseph Chénier. La cérémonie dégénéra en véritable orgie. On s’y enivra; des membres de la Convention ne rougirent pas de danser la Carmagnole avec des filles vêtues d’habits sacerdotaux.

La vieille cathédrale a été un abri protecteur pour tant de misères et de splendeurs, pour les espérances et les malheurs de la population parisienne, que le peuple de Paris a conservé pour ses pierres séculaires un souvenir pieux, une vénération profonde. C’est le lien visible qui le rattache au passé. Ce sont ses lettres de noblesse, aussi il ne faut pas s’étonner que peu d’entreprises aient été plus populaires que celle de la restauration de Notre-Dame. En 1845, l’Etat confia à MM. Lassus et Violet-le-Duc la restauration complète de l’édifice; l’on peut dire que ces deux éminents artistes le sauvèrent de la ruine. Aujourd’hui l’antique église a repris sa grandeur native. Le temps seulement a répandu sur sa façade cette sombre couleur des siècles qui fait de la vieillesse des monuments l’âge de leur beauté.

C’est aux jours des grandes fêtes qu’il faut, s’acheminer vers Notre-Dame, quand la porte de la façade engloutit un cortège brillant, que les cloches sonnent

à toute volée, que gronde l’artillerie et que sous ses y grandes nefs se répand une mer vivante. Quand audessus de eette foule, des milliers de lumières dorent F atmosphère poudreuse, que les vitraux jettent des lueurs nacrées, que les orgues retentissent, c’est alors ' qu’on a le sentiment de la grandeur de Notre-Dame. I

Ne qüittez pas Notre-Dame sans visiter son trésor.

Ce trésor, enrichi pendant des siècles par les libéralités c successives des rois, de grands seigneurs, de simples jjj particuliers, était en 89 d’une magnificence sans égale ; I en dehors- même de la valeur des objets il représentait j un Musée magnifique où toutes les époques avaient laissé un spécimen de leur art. J’ai lu à la bibliothè- 1 que Carnavalet, le procès-verbal de F inventaire dressé en 92 ; il y avait là des merveilles amoncelées par la piété des fidèles, une partie fut mise au pillage en 93. ; Le trésor a été reconstitué. Les reliques et les objets précieux qui le composent sont d’une indiscutable authenticité, la Commune triomphante n’eut pas le temps, de s’en emparer.

En temps de troubles on confie à des congrégations religieuses les objets les plus précieux. La couronne j d’épines de Jésus-Christ est exposée pendant la semaine-sainte. Le trésor s’est augmenté de nos jours d’un souvenir funèbre : on voit la soutane percée de balles de monseigneur Affre et celle qui couvrait monseigneur Sibour lorsqu’il fut frappé par Verger.

Il ne reste plus de trace de l’ancien palais épiscopal, il a été remplacé par un jardin et par la nouvelle maison presbytérale. On sait avec quelle sacrilège fureur, ce palais qui renfermait des trésors au point de

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vue de l’histoire et de l’art, fut saccagé le 14 février 1831. La Bibliothèque, les tableaux de maîtres, furent jetés dans la Seine ou précipités dans un immense brasier; en cinq heures tout le palais fut entièrement démoli sans qu’il en restât pierre sur pierre. Le Gouvernement de Louis-Philippe assista impassible à ces scènes de vandalisme, et le sac de l’archevêché est resté une page déshonorante dans l’histoire de la monarchie de juillet.

La place du Parvis de Notre-Dame est aujourd’hui une des plus vastes de Paris, elle est débarrassée des lourdes constructions de l’ancien Hôtel-Dieu et de l’Assistance publique. Un beau quai a été construit sur remplacement des cagnards de l’hôpital démoli, c’està-dire de ces grandes voûtes qui couvraient une partie du fleuve. On a gazonné et vallonné le terrain ; au milieu on a placé le superbe Charlemagne de M. Volé, fondu par MM. Thibaut : c’est la statue qui en 1878 fut si admirée au palais des Champs-Elysées.

Avant saint Vincent de Paul on tenait littéralement magasin d’enfants; c’est surtout au Parvis de Notre- Dame qu’avait lieu ce trafic ; ils ne coûtaient pas cher, on pouvait en acheter un pour vingt sous. On les vendait à des nourrices qui avaient laissé mourir leurs nourrissons et voulaient les remplacer, à des mendiants pour exciter la charité, à des bateleurs qui leur disloquaient les membres pour en faire des acrobates, à des chercheurs de l’élixir de longue vie qui, à leurs drogues, mêlaient le sang des enfants.

Cet horrible marché fut aboli par la charité de saint Vincent de Paul, qui les recueillit dans son hospice.

On comprend qu’il ait laissé un nom populaire et vénéré.

C’est sur le parvis de Notre-Dame qu’on emmenait les condamnés faire amende honorable, une torche à la main, pour entendre la lecture de leur arrêt de mort.

L’histoire poétique et artistique de Notre-Dame a été merveilleusement tracée par Victor Hugo, dans son livre ou plutôt dans une épopée, qu’on a justement définie avec autant d’esprit que de justesse, par le surnom d’Iliade Gothique.

Pour le rêveur si le ciel est pur, si la lune brille, nulle promenade n’est plus émouvante. Il semble qu’on entend les plaintes de la Sméralda, mise à la torture dans le souterrain du Palais de Justice, ou les cris désespérés de Claude Frollo lancé dans l’espace par Quasimodo. Tant que Paris subsistera, Notre-Dame sera le but d’un pèlerinage artistique, auquel participeront tous les peuples étrangers.

L’Hôtel-Dieu, la maison de Dieu comme on disait au moyen-âge, est tellement inséparable de Notre-Dame, qu’en dépit des conseils mêmes de l’hygiène, on s’est décidé à le rebâtir sur le même emplacement pour ne pas heurter une tradition dix fois séculaire.

L’Hôtel- Dieu nouveau a définitivement remplacé le sombre Hôtel-Dieu du moyen-âge; il a été inauguré le H août 1877 par le maréchal de Mac-Mahon.

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