‹ Impressions de voyage dans ParisChapitre 12 sur 129 · LE P A L A B S - DE- J U S T I C E · texte numérisé non relu

LE P A L A B S - DE- J U S T I C E

Les deux plus anciens monuments du vieux Paris, sont Notre-Dame et le Palais de Justice. C’est vraiment une belle expression que celle de Palais de Justice trouvée par le moyen-àge, pour désigner l’édifice qui portait chez les anciens le nom vulgaire de prétoire. Elle traduit, sous une forme nette et précise, le sublime caractère des fonctions de la magistrature ; elle appartient au même vocabulaire que le titre d’ Hôtel-Dieu, dont la langue chrétienne a paré l’asile de la souffrance et de la pauvreté.

Au pied des murs, du Palais de Justice et de ceux du Temple métropolitain, que de vicissitudes! que de bouleversements! Depuis bientôt vingt siècles, seuls ces deux monuments sont restés sur leur soi, pour attester sans doute que dans les sociétés qui commencent, comme dans celles qui sont parvenues à l’extrême maturité, la religion et la justice sont les premiers besoins des peuples.

Tous les jours quand les audiences s’ouvrent, les huissiers crient : Chapeau bas, Messieurs ! ils pourraient

dire aux visiteurs qui franchissent le seuil de la salle des Pas- Perdus : Chapeau bas, Messieurs, l’histoire ! découvrons-nous, car c’est ici que se sont accomplis ou célébrés les plus grands faits de nos annales. Ils s’y sont tenus ou se sont répercutés entre ces quatre j murs. Dans ce palais ont passé toutes les gloires, gloire de la royauté, de la justice, de P éloquence. Que de j choses n’a-t-il pas vues depuis la francisque des rois chevelus, jusqu’au panache d’Henri IV et à l’éperon de Louis XIV. Il a vu les drames sanglants des rois francs, le siège de Paris par les Northmans, le massa- : crc, sous Marcel, des maréchaux Robert de Normandie j et Jean de Conflans, celui du connétable d’ Armagnac I et de ses partisans, les saturnales de la Ligue et de la Fronde, l’envoi à l’échafaud de trois mille victimes, I par le tribunal révolutionnaire de 93.

Le Palais de Justice a son origine perdue dans J l’obscurité des âges. Nul n’a pu dire le jour où fut j posée la première assise de son immense enceinte. Il a dû avoir pour premiers hôtes les défenseurs de la Cité et les proconsuls envoyés, de Rome pour gouverner les nations vaincues. Les rois francs alternent pour leur résidence entre le Palais et la Cité des J Thermes; quelques historiens ont pensé que les enfants de Clodomir y furent massacrés par leur oncle. Les comtes de Paris l’habitèrent, Eudes fortifia le palais contre les Northmans. Quelques années plus tard les héritiers du sauveur de Paris, y entrèrent la couronne sur la tète; Hugues-Capet y mourut, ses successeurs s’y fixèrent, il devint la résidence officielle J des rois de la première et de la seconde race.

DANS PARIS ANCIEN ET MODERNE

Louis IX en fit un monument nouveau. Sa chambre à coucher devint la grande salle du parlement; c’est dans cette salle que se tenaient les lits de justice, c’est dans cette salle que Louis XIV entra un jour hotte et éperonné, le fouet à la main, et qu’il affirma son pouvoir personnel par les célèbres paroles : l’Etat c’est moi. C’est là que fut cassé le testament de Louis XIV.

Louis IX fit élever cette salle immense, remplacée par la salle des. Pas-Perdus, destinée aux actes solennels du gouvernement et aux fêtes de la Cour. Elle lit l’admiration des Parisiens; par sa vaste étendue elle fut longtemps l’orgueil et le luxe de nos rois, elle était admirablement disposée pour toutes les fêtes d’apparat; les rois y solennisaient leur entrée, leur avènement, leur mariage.

Soit que le peuple voulût se mutiner, la bourgeoisie réclamer ses droits, la royauté imposer ses édits, toutes les grandes réunions politiques, pendant des siècles, se sont laites là. C’est dans cette grande salle que pendant la captivité du roi Jean, le prévôt des marchands, Marcel égorgea les maréchaux Robert de Clermont et Jean de Conllans, sous les yeux mêmes du Dauphin Charles Y ; il fut tellement épouvanté par cette scène qu’il prit en horreur le séjour du Palais et se hâta de faire construire l’hôtel Saint-Pol pour y faire sa résidence. A dater du jour où la royauté cessa d’habiter le Palais, il devint le domaine exclusif de la magistrature.

Du côté du septentrion s'étalait la fameuse table de marbre, sur laquelle se donnaient les festins royaux ;

elle était si large et si épaisse, de dimensions si énormes qu’elle ne sortait jamais du Palais; elle avait été faite selon Froissart « de la plus belle tranche connue au monde. » Que de souverains s’étaient assis à cette table depuis l’empereur Sigismond, jusqu’à Pierre le Grand, le Czar de toutes les Russies. Le 6 mars 1618, un incendie détruisit une partie du Palais, notamment la grande salle et la table de marbre. Celle-ci fut entièrement calcinée ; un joyeux poète du temps fit les vers suivants :

Certes ce fut un triste jeu,

Ouand à Paris dame Justice,

Pour avoir mangé trop d’épice,

Mit le Palais tout en feu.

Quatre ans après la destruction de la grande salle, Jacques de Brosse avait achevé de construire celle qu’on appelle salle des Pas-Perdus; sa disposition et son étendue sont les mêmes que celles de la salle ancienne. Elle a un ornement de plus : la statue du grand Berryer est là pour l’honneur du barreau, comme le monument du président Malesherbes est là pour l’honneur de la magistrature ; l’incendie de 1618 fut, dit-on, allumé, ou par l<*s Jésuites, ou par le duc d’Epernon, intéressé à la disparition des pièces du procès de Ravaillac. La table de marbre, qui fut consumée, servait tour à tour de tribune, de réfectoire pour les banquets royaux et de théâtre pour y jouer les mystères, et pour les ébattements de la Basoche. C’est à Philippe le Bel. vers 1100, que se rapporte la création

DANS PARIS ANCIEN ET MODERNE

de la Basoche. Les procureurs du parlement et des tribunaux avaient obtenu Y autorisation de se faire aider dans leurs écritures par de jeunes clercs. Cette corporation se composait en partie de ces clercs; elle tenait ses audiences à des jours déterminés dans la grand’ - Chambre du parlement ; Philippe le Bel avait accordé le droit d’établir d’autres juridictions près des tribunaux de province. Les Basochiens jugeaient en dernier ressort, tant en matière civile que criminelle, les différends qui s’élevaient entre les clercs; leur chef prenait le titre de roi d’où lui venait son nom (Basil icos). Le roi faisait la revue de ses clercs une lois par an, ils étaient au nombre de sept à huit cents, tous costumés et bien montés ; ces revues étaient fort curieuses.

Aux premiers jours de 91 on vit des Basochiens s’organiser en corps pour Aroler aux frontières. C’est sur la fameuse table de marbre que les clercs de la Basoche donnaient des représentations bouffonnes appelées farces , sottises , dont la licence n’épargnait personne ; c’est là que dix générations se sont entassées pour assister à ce spectacle.

Victor Hugo a immortalisé le souvenir de cette grande salle et de la table de marbre par les récits qu’il nous a laissés dans Notre-Dame de Paris.

C’est dans ce vieux palais, que pendant si longtemps a vécu et trôné cette magistrature française, unique au monde, qui n’a d’analogue dans aucune autre histoire. Là apparaît dans les temps légendaires, une dynastie de magistrats qui semblent coulés en bronze : les L’Hôpital, les Harlay, les Molé, les Nicolaï, les Séguier, les Lamoignon, etc., etc.

En parcourant ces lieux on est comme obsédé par d’immortels souvenirs : Achille de Harlay, premier président du Parlement à l’époque des troubles de la Ligue, fit voir une fermeté et une grandeur d’âme, qu’on ne saurait trop exalter. Henri III venait de quitter Paris pour se soustraire à la fureur de ses ennemis; le duc de Guise, après avoir ameuté le peuple de Paris, se rendit à l’hôtel du premier Président, rue de Jérusalem l, et lui demanda un arrêt du Parlement qui affermît son pouvoir : Je ne le puis, répondit Harlav, quand la Majesté Royale est violée, le magistrat n’a plus d’autorité. Le duc de Guise irrité fit un pas vers le premier Président : songez-y, vous, avez jusqu’à demain, lui dit-il, il y va de votre vie. C’est une honte, répliqua Achille de Harlay, que le valet chasse le maître. D’ailleurs mon âme est à Dieu, mon coeur est à mon roi, et mon corps je l’abandonne aux méchants, qu’on en fasse ce qu’on voudra.

C’est Mathieu Molé, impassible devant les factieux et les terrassant d’un mot.

C’est là que le marquis d’Agout en 1788, commandant d’un détachement des gardes françaises, fut chargé d’arrêter les conseillers d’Epreménil et Goesland et que le président, entouré de cent cinquante magistrats et de dix- sept pairs de France, tous revêtus des insignes de leur dignité, sommé de désigner les deux conseillers, répondit au marquis d’Agout : nous sommes tous des d’Epreménil et Goesland.

Quel était leur crime ? Ils avaient obtenu .du Parie-

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