‹ Impressions de voyage dans ParisChapitre 24 sur 129 · MONTFAUCON, UNE GRANDE CHASSE AUX RATS · texte numérisé non relu

MONTFAUCON, UNE GRANDE CHASSE AUX RATS

Entre les faubourgs du Temple et de Saint-Martin, on voyait au sommet d’une butte, avant 89, de fortes assises de pierres, hautes de quarante pieds, larges de trente. Sur la plate-forme, seize énormes piliers de pierre brute disposés en colonnade, liés entre eux par de fortes poutres, où pendaient des chaînes de fer liant les cadavres de criminels exécutés en ce lieu ou dans la ville, telles étaient les fourches patibulaires de Montfaucon; pendant cinq siècles elles ont été la plus célèbre de nos Gémonies historiques. Montfaucon a été le plus ancien et le plus superbe de nos gibets. Selon Piganiol de la Force, Montfaucon tire son nom d’un seigneur appelé Faucon, qui occupait une habitation considérable au sommet de la butte; gibet, mot corrompu de l’arabe : Montagne pour désigner la place où se faisaient les exécutions, parce qu’il convenait que les homicides de la justice fussent vus de loin, afin d’inspirer une terreur salutaire aux méchants.

On avait pratiqué au-dessous du massif de pierre, une vaste cave, où l’on jetait les débris humains qui

se détachaient des chaînes et les corps de tous les malheureux, exécutés aux divers gibets permanents de Paris ; dans ce profond charnier les cadavres pourrissaient ensemble. Il y eut des époques où plus de soixante corps se balançaient à la fois aux chaînes du gibet; c’était un horrible profil que celui de ce monument, la nuit surtout, quand il y avait un peu de lune sur ces crânes blancs, ou quand la bise du soir froissait chaînes et squelettes et remuait tout cela dans l’ombre. Il suffisait de ce gibet présent là, pour faire de tous les environs des lieux sinistres.

A ce gibet fut pendu Enguerrand de Marignÿ, surintendant des finances, accusé de concussion; le gibet accapara aussi une noble proie, Jacques de Samblançay, autre sous-intendant, sous François Ier. Près d’un siècle plus tard, le 28 août 1672, Montfaucon vit se passer un fait plus terrible encore; Catherine de Médicis et son fils Charles IX, vinrent accompagnés de toute la Cour, faire une visite au cadavre de l’amiral de Colignv, pendu par les pieds à l’un des crocs de Montfaucon.

Le gibet fut supprimé en 89; son emplacement fut couvert par une voirie, où se faisait l’équarrissage des chevaux, et où l’on déposait les immondices et les vidanges de Paris. Cette voirie a été transportée à Bond y.

Dans le voisinage de l’endroit où l’on abattait et où l’on équarrissait les chevaux, les rats trouvaient une nourriture abondante. Ils s’y étaient multipliés d’une façon prodigieuse, leur nombre était incalculable ; leur fécondité extraordinaire, les femelles avaient

DANS PARIS ANCIEN ET MODERNE

cinq à six portées par an, et chacune de ces portées était de quinze à dix-huit petits, les rats avaient l’habitude de se creuser des terriers comme les mulots et les lapins. Ils avaient crevassé tous les murs d’alentour et minaient sur leurs bases les immeubles voisins. Théophile Gautier connaissait particulièrement le maître équarrisseur qui avait acquis dans le métier une fortune considérable. Son génie inventif avait trouvé un moyen de détruire ces hôtes incommodes et un jour il offrit à Théophile Gautier de le faire assister avec ses amis à une grande chasse ; en voici les résultats. Le maître équarrisseur avait fait construire, sur l’espace dont il disposait, un bâtiment carré à ciel ouvert, haut d’une vingtaine de pieds, et qui communiquait à l'extérieur par des chatières. On avait déposé dans la journée trois ou quatre carcasses de chevaux, et quand la nuit fut avancée, il fit descendre dans le bâtiment plusieurs de ses ouvriers, armés chacun d’une torche et d’un gros bâton. Ils bouchèrent extérieurement les chatières et alors, commença une affreuse Saint-Barthélemy de rats, les ouvriers la torche d’une main, le bâton de l’autre, les exterminèrent ; les rats plus hardis qui cherchaient â escalader les murs, étaient aussitôt brûlés; on en tua plus de quarante mille dans une heure.

Page 1