‹ Impressions de voyage dans ParisChapitre 40 sur 129 · LA BASTILLE · texte numérisé non relu

LA BASTILLE

Place de la Bastille s’élevait l’ancienne et célèbre prison d’Etat.

De la Bastille il ne reste d’antres traces qn’un périmètre, dessiné en pierres blanches, sur le parvis de la place.

Charles Y, devenu roi, n’oubliait pas que son palais de la cité avait été profané par les émeutiers que dirigeait Marcel, et que sous ses yeux avaient été égorgés les maréchaux de Champagne et de Normandie. Il voulut se faire construire, loin des quartiers populeux, un vaste hôtel qui s’appela l’hôtel Saint- Pol. Il occupait l’espace compris entre les rues Saint- Antoine, Saint-Paul, et le quai des Célestins. Charles Y connaissait l’intelligence et la capacité de Hugues Aubriot, Prévôt de Paris, il le chargea de construire une Bastille pour remplacer la porte Saint- Antoine. Au temps de Charles Y, Paris avait six portes : Saint- Antoine, le Temple, Saint-Denis, Saint- Martin, Montmartre et Saint-Honoré ; chaque porte de la ville avait des tours rondes qui en faisaient une

spèce de forteresse qu’on appelait Bastille ou Bastide u mot latin Bastilia. Cette Bastille devait mettre le *alais de Charles Y à l’abri d’un coup de mains, à l’a- >ri des attaques de l’ennemi du dehors, aussi bien [ue des attaques de l’ennemi au dedans.

Elle fut terminée en quatre ans en 1374, et devint a principale forteresse de Paris, on la regardait avec aison comme la clef de la capitale.

; La Bastille a projeté son ombre sinistre sur Paris, •endant quatre siècles et demi; elle a laissé dans la aémoire du peuple une profonde tradition de terreur, 'on nom seul était pour lui un épouvantail.

11 a fallu des volumes pour raconter les lugubres t tragiques annales de la Bastille. Héros, martyrs, célérats, empoisonneurs, grandes dames, filles de héâtre, tous les noms s’y rencontraient. Comment en ut-il été autrement! Se dire qu’on pouvait être jeté •our la vie peut-être, pour l’oubli, sans jugement, ans d’affreux réduits, infects, au niveau des égouts, ans jour, sous la terre au milieu d’un limon toujours umide, où pullulaient les crapauds et autres bêtes mmondes. N’y avait-il pas de quoi donner des cauhemars? Nul n’était assez grand, ni assez petit, assez uissant ni assez inconnu pour se croire en sûreté, ‘our une parole imprudente, pour un couplet satiriue, pour un simple soupçon, vous étiez embastillés, .atude, le plus légendaire des prisonniers de la Basile, subit trente ans de captivité pour avoir fait sur îadame de Pompadour le quatrain suivant :

Sans esprit et sans agréments,

Sans être ni belle ni neuve,

En France on peut avoir le premier des amants Et Pompadour en est la preuve.

L’histoire de Latude est la condamnation du gouvernement personnel et irresponsable. On peut bien mettre une époque au pilori comme on y met un homme.

Des ordres d’emprisonnement secret, sans jugement, des lettres de cachet, étaient la chose la plus commune. Le roi, les ministres, en donnaient en blanc aux évêques, aux intendants, aux grandes dàmes. Le duc de Saint-Florentin avait le département des lettres de cachet ; ce trafic était fort lucratif, on en vendait aux pères qui voulaient se débarrasser de leurs ! ' fils, aux femmes gênées par leurs maris, etc., etc. Saint-Florentin en vendit à lui seul plus de cinquante mille; on ne saura jamais le nombre des lettres de cachet qui furent signées. Jamais on ne fut plus prodigue du plus cher trésor de l’homme, de la liberté.

C’est pour cela que la Bastille de Paris fut entre les Bastilles, exécrable et maudite. Le peuple en avait fait une chose vivante, comme une gigantesque Tarasque, comme une de ces bêtes du Gévaudan qui dévoraient impitoyablement les hommes; le monde entier la connaissait, la haïssait. Bastille, tyrannie étaient, dans toutes les langues, deux mots synonymes.

La Bastille n’était pas cependant la prison du peuple, c’était la géhenne aristocratique. On y enfermait les gens de conséquence soit par leur rang soit par leurs actes politiques, soit par leurs pensées. La Bas- i

DANS PARIS ANCIEN ET MODERNE

,ille, à toutes les époques, était l’asile impénétrable les plus grands secrets d’Etat. Un de ces secrets fut sans doute ce personnage masqué, que l’on servait à table dans de la vaisselle plate, à qui le gardien ne parlait que chapeau bas. Cet homme, au masque de fer, passa cinq ans à la Bastille et y mourut, sans que l’histoire soit parvenue à lever le voile jeté sur son nom et sur ses destinées. Cette étrange légende du masque de fer est restée une éniguie historique, dans laquelle les plus habiles investigateurs ont essayé de reconnaître tour à tour un frère jumeau de Louis XIV, un fils naturel de la reine Anne d’Autriche, le duc de Montmouth, le duc de Beaufort, le fils de la duchesse de la Vallière et de son royal amant et d’autres encore. Mais la Bastille a bien gardé son secret et il est probable qu’il ne sera jamais dévoilé.

Mais qui pouvait songer à prendre la Bastille ? Elle avait une garnison, des vivres, une artillerie formidable, des murs de vingt pieds d’épaisseur au sommet des tours et de quarante à la base. Elle avait un gouverneur exécré par ses exactions, un concierge en grand qui ajoutait à ses soixante mille francs d’appointements soixante autres mille en vendant le pain, l’eau et jusqu’à l’air aux prisonniers. Une seule puissance pouvait prendre la Bastille, le peuple, c’est-àdire un élément ; il n’y eut pas de plan, ce ne fut pas une action de guerre, ce fut un acte de foi. Et pourquoi pouvant tenir des mois, n’a-t-elle pas tenu un jour? C’est que les assiégeants avaient avec eux quelque chose de plus grand que la force, il désarma la Bastille et la fit capituler. Ce fut un grand fait moral.

La prise cle la Bastille voulait dire l’abolition des lettres de cachet, des condamnations sans jugement.

Pourquoi, lorsqu’il s’est agi de choisir la date d’une fête nationale, a-t-on choisi le 14 juillet, anniversaire de la prise de la Bastille? Les royalistes qualifient cette cérémonie du 14 juillet, la fête de l’assassinat. Ils seraient bien bons de nous indiquer la réforme qui a été obtenue sans combat ; or, tout combat comporte I des morts et des blessés ; à ce compte-là il n’y aurait pas de fête qui ne fût celle de l’assassinat.

A la nouvelle de la prise de la Bastille, il y eut en France un cri de joie immense qui, d’écho en écho, s’entendit de toute l’Europe, et jusque en Amérique. Voilà pourquoi le 14 juillet est le véritable anniversaire de la République. La nation répudie les excès, les meurtres qui accompagnèrent la prise de la Bastille, mais elle glorifie cette journée comme le point de départ d’une ère nouvelle, comme notre avènement à la liberté, à l’égalité, au droit, à la justice.

En 1790, le soir de la fête de la fédération, le peuple de retour du Champ -de-Mars, organisa un bal de | patriotes sur le sol nivelé de la Bastille. Sur le seuil de la porte du bal improvisé, on posa cette inscription : Ici Von danse à l’endroit même où tant de siècles auraient pu lire : Ici Von 'pleure .

La Bastille prise, on en remit les clefs à l’Assemblée Nationale ; on les plaça dans l’ar moire de fer des archives de l’Etat où elles sont encore. Ces clefs, je les ai vues, elles sont monstrueuses, grossières, informes, rongées par la rouille, comme si les larmes des prisonniers avaient coulé sur elles pendant cinq siècles.

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Après la démolition, on tailla dans les assises du ! monument de petites Bastilles qu’on expédia dans les départements. Le reste des matériaux fut employé à la construction du pont de la Concorde.

En 1792, une loi prescrivit la formation d’une place || sur le terrain de la Bastille. En 1810, Napoléon résolut d’y élever une fontaine monumentale d’un genre <j tout à fait nouveau ; un éléphant colossal, chargé d’une ii tour de quarante mètres de haut, versait de sa trompe V des flots inépuisables. Il était destiné à perpétuer le

0 souvenir de la grande révolution. L’éléphant devait il, être coulé en bronze avec les métaux des pièces de

1 canon prises dans la campagne de Friedland; il fut I modelé provisoirement en plâtre, les événements

de 1815 arrêtèrent les travaux. L’éléphant disparut en 1832.

Après la révolution de 1830, on décida qu’un monument funéraire serait élevé sur la place de la Bastille, en l’honneur des victimes des trois journées. La colonne fut inaugurée en 1840, c’est celle que nous voyons aujourd’hui.

Cette place, bordée par la Seine, traversée par le canal Saint-Martin, est un centre animé auquel abou- ' tissent de grandes voies de communication par terre ou par eau rayonnant dans tous les sens à travers Paris.

Une des attractions de la grande exposition de 1889 a été la reconstruction de la Bastille sur un vaste terrain au Champ-de-Mars ; des entrepreneurs ont loué ce terrain pour trois ans, ils ont reproduit la célèbre prison d’Etat et tout le quartier du faubourg Saint-

Antoine, tels qu’ils étaient en 1789, non en toile peinte mais en vraie charpente, en vraie maçonnerie. Quand on veut se représenter la Bastille, on la voit morne et noire avec ses tours géantes, avec ses créneaux, ses mâchicoulis, ses ponts-levis. Au Champ-de-Mars on la voit telle qu’elle était, on fait le tour des platesformes, on visite les cachots où étaient enfermés les prisonniers ; tout a été reproduit avec une exactitude minutieuse, avec le souci de la vérité historique.

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