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LE PONT-NEUF

Le Pont-Neuf est le plus vieux de Paris, le plus long aussi, puisqu’il traverse les deux branches de la Seine à l’endroit de leur réunion.

On a fait mieux que de le rajeunir, on l’a rétabli à peu près tout entier, sauf les piles. 11 fut construit sur j les dessins d’Androuet Du Cerceau. Henri III en posa j la première pierre en 1578, mais il ne fut achevé et | livré à la circulation que sous Henri IV, vingt-cinq ans après.

Assis aux confluents des trois grands quartiers, la Ville, la Cité, l’Université comme on disait autrefois, il fut dès le début admiré, chanté, célébré sur tous les tons.

Sur chaque pile de petites tourelles offraient aux marchands autant de plates-formes circulaires.

Il fut tout de suite la merveille de Paris, la grande voie préférée; à partir du dix-septième siècle, si le: cœur de Paris bat quelque part, c’est assurément au Pont-Neuf, là est sa vie. C’est vers ce point que rayonne, son action, qu’aboutissent les flots d’une foule agis- :

santé et pressée ; il devient le centre de la vie parisienne, le rendez-vous des oisifs, des désœuvrés, le bazar de tous les petits commerces, des poètes, des chansons en plein vent. Le fond de cette population flottante était les voleurs, les coupeurs de bourses; les tire-laine si habiles à enlever les manteaux des épaules des passants attardés, trouvaient là un emploi lucratif de leur talent de société.

Tout ce qui se débitait de nouvelles vraies ou fausses, de gazettes à la main, de p'amphlets, de libelles, était là. Le Pont-Neuf ne se contentait pas d’être le plus gigantesque et le plus varié des spectacles en plein vent, c’était aussi le plus immense des cabinets de lecture ; il ne fut qu’une grande et perpétuelle foire.

Quand la rue Dauphine fut percée, on lui donna ce nom comme expression de la joie populaire au moment de la naissance de Louis XIII. C’est au début de cette rue que Tabarin avait dressé ses tréteaux, il était le beau-père de Gauthier Garguille. Tabarin, Mondor, Turlupin, Gauthier Garguille, étaient les bilboquets de l’époque. Joyeux acteurs en plein vent qui aspergeaient d’esprit les badauds ébahis devant leurs tréteaux, ils sont les pères du vaudeville, et les véritables créateurs des joyeuses chansons qui coururent si longtemps sous le titre de Pont-Neuf; ils furent des bouffons homériques. Au commencement du dix-septième siècle, Tabarin remplit Paris de ses lazzis. Turlupin étincelait de saillies, éclatait en bons mots, il enrichit la langue du mot turlupinade qui a eu l’insigne honneur d’être adopté par l’Académie. Ces bouffons furent célèbres et la rumeur de leur vogue lointaine est venue

jusqu’à nous. Boileau et La Fontaine les font intervenir, ils étaient d’un demi-siècle plus jeunes, il fallait qu’ils eussent laissé des souvenirs bien vivants. Ces illustres farceurs firent passer tout Paris sur le Pont- Neuf, ils ont fait la joie de nos pères, ils sont des ancêtres plébéiens de la Comédie française. Ils ont servi de transition entre les jeux de la basoche et ceux de l’hôtel de Bourgogne, ils eurent un tel succès que le public désertait P hôtel de Bourgogne pour les petits théâtres du Pont -Neuf.

Lorsqu’ils eurent passé de vie à trépas, ce fut un deuil profond au théâtre et dans le public, la foule pleura les bouffons qui l’avaient fait rire si longtemps.

Un homme de notre temps chercherait vainement la fameuse pompe qui distribuait l’eau au quartier du Louvre et des Tuileries ; elle était ornée d’un bas-relief représentant la belle Samaritaine au puits de Jacob, offrant à boire à Jésus-Christ et d’une horloge à carillon. Quand l’heure était prête à sonner on entendait i

de très loin un certain nombre de clochettes au tinte-

ment harmonieux. Cette horloge fit autrefois le bonheur et l’admiration de nos pères ; la machine hydrau- ! lique était presque aussi vieille que le Pont-Neuf, elle avait été élevée par Henri IV, et disparut en 1813. Il n’en reste plus aujourd’hui qu’un souvenir et un nom i donnés aux bains chauds qui avoisinent le Pont-Neuf; c’est une gloire qui s’en est allée.

Arrêtez-vous à la première heure du soir et regar- | dez autounde vous, un majestueux spectacle se déroule sous vos yeux. Du terre-plein dominé par la statue de I Henri IV, on découvre jme grande partie du cours de ''

la Seine; elle semble saluer en passant ces rives resplendissantes des arts et animées de toute la vie de la civilisation. A l’ouest l’horizon est borné par les collines verdoyantes de Saint-Cloud et de Meudon; dans cette direction, et sur la rive droite, le Louvre étale sa masse majestueuse, le Pont des Arts, construction légère et gracieuse, coupe admirablement le plan du tableau, tandis que le fleuve, chargé d’embarcations de toutes sortes, lui donne l’activité et la vie. Mais c’est surtout à l’est que la scène a un caractère merveilleux : derrière vous, c’est Paris dans sa jeunesse et sa virilité, c’est la grande ville; mais ici c’est le vieux Paris, le Paris de llugues-Capet et de Marcel Prévôt des marchands, où se déploient tous les monuments d’un autre âge noircis par le temps, tous les souvenirs de l’histoire nationale, la chère Lutèce de Julien. On lui a laissé le nom de Cité qui consacre son droit d’ainesse. 11 n’est pas une de ses voies qui ne rappelle les événements racontés dans nos vieilles ! chroniques. Le soir le spectacle n’est pas moins beau ; quand le gaz s’allume i] renvoie au ciel étoile pour ! étoile ; de longs chapelets de feu retombent en grappes du haut des ponts et plongent dans la Seine, comme : des fusées qui filent sous l’eau et qui frissonnent dans I les remous de la rivière. A toutes les heures de la journée une foule considérable circule sur le Pont- I Neuf. Quelle immense variété de physionomies, de | costumes, de langages! Vous croiriez être à l’entrée d’un bazar où toutes les nations du monde sont représentées; et quelle diversité morale ne doit-il pas exis^

I ter dans ces foules inquiètes qui passent devant vous

comme les eaux du fleuve. Qui pourrait dire les joies, les misères, les vices, les vertus, qui animent ces longues chaînes d’êtres humains dont les anneaux se succèdent avec une étonnante rapidité.

Quelques années avant la Révolution, Bonaparte âgé de dix-sep t ans, quand il venait à Paris passer les jours de congé accordés aux élèves de son école, logeait dans une mansarde de la maison qui est au coin à droite de la ruelle de Nevers. Gomme il n’était pas riche, il allait lui- même acheter ce qui lui fallait pour son déjeuner et son dîner, et descendait de bon matin de son nid d’aiglon. Le propriétaire de la maison avait fait mettre au coin de la façade une inscription en ; lettres d’or qui rappelait le séjour du grand homme; on appelait autrefois cette maison le nid de l’Aigle. Après le 4 septembre on a enlevé cette inscription.

La vie d’autrefois ne se trouve plus au Pont-Neuf, il a perdu sa vogue, on ne s’y arrête plus, on y passe.

Entre le Pont-Royal et le Pont des Arts sur la berge j droite est établi le port Saint-Nicolas : là stationnent les navires à vapeur allant de Londres à Paris.

LE PALAIS DE L INSTITUT, LE COLLÈGE DES QUATRE NATIONS, LA TOUR DE NESLE

On ne peut s’empêcher d’admirer la fortune de Mazarin, qui né d’un intendant des Colonna, fut cardinal à quarante ans. Ministre après la mort de Richelieu, il assura la prépondérance de la France, et parvint à ce but en dépit de tout le monde, en dépit des grands qui le jalousaient, des parlementaires qui le méprisaient, du peuple qui le chansonnait. Il disposa jusqu’à la fin de ses jours, non seulement de toute l’autorité politique de la France, mais encore du cœur de la reine Anne d’Autriche.

Par son testament il avait fondé un collège splendide où l’on pouvait entretenir gratuitement soixante jeunes gens, fils de gentilshommes ou de bourgeois notables nés dans les quatre provinces réunies à la Couronne de France, sous son ministère : Pignerol et son territoire, l’Alsace, la Lorraine, le Roussillon. Le collège, qui était exclusivement consacré à ces jeunes gens se nomma le collège des Quatre Nations. L’édi-

fice ne fut achevé qu’en 1694, on l’éleva sur l’emplacement de l’ancienne porte de Nesle, sur des terrains ! occupés jadis par l’hôtel de ce nom et par la fameuse , tour. Le collège subsista jusqu’en 1792 et servit de prison à l’époque de la Terreur; il devint, en 1806, le siège de l’Institut. L’Institut, l’une des créations jj glorieuses de la Révolution qui l’établit en 1795, est la j' représentation du génie du pays ; il est une chose tout à fait propre à la France. Plusieurs pays ont des aca- i démies qui peuvent rivaliser avec les nôtres par l’illustration des personnes qui les composent et par l’im- ij portance de leurs travaux ; la France seule a un Institut où tous les efforts de l’esprit humain sont comme liés 1 en faisceau, où le poète, le philosophe, l’historien, le | philologue, le mathématicien, le physicien, l’astronome, le naturaliste, l’économiste, le sculpteur, le ri peintre, le musicien, peuvent s’appeler confrères.

Dans son organisation actuelle l’Institut se compose h de cinq Académies : l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres et l’Académie des Sciences, furent fon- i dées en 1662 et en 1666, par Colbert. L’Académie b Française par Richelieu, en 1635; elle n’a pas cessé ;; d’être populaire. On peut le- dire avec raison, tout a changé en France depuis deux cent soixante ans excepté | l’Académie; au milieu de tant de ruines, elle seule reste debout, elle tire sa force de sa liberté. Elle se compose de la fleur de l’aristocratie lettrée, des politiques, des grands poètes, des grands prosateurs; le J jour où elle ne s’ouvrirait qu’à des écrivains de profession, elle cesserait d’être l’Académie Française : ce: qui fait sa parure, sa dignité, à travers toutes les vicis-

DANS PARIS ANCIEN ET MODERNE

situdes, c’est le mélange de toutes les supériorités, elle représente tout ce qui honore la France.

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