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LA CATASTROPHE SANGLANTE DU 30 MAI

A cette époque, les Champs-Elysées n’étaient ni

percés ni plantés. Le pont Louis XVI n’existait pas ; les quais des Tuileries n’étaient qu’un sentier de lialage. La rue Royale avait été ouverte sur l’emplacement des anciens remparts et de l’ancienne porte Saint-lTonoré ; elle n’était pas tout à fait bâtie. L’architecte Gabriel avait commencé la construction qui devait être le ministère de la marine, des matériaux et des fossés encombraient la rue Royale jusqu’au boulevard ; il n’çxistait donc alors que deux issues pour arriver sur la place Louis XV et pour en sortir, c’està-dire la route de Versailles et la rue Royale.

Le 30 mai 1770 la ville de Paris donna une fête magnifique aux jeunes époux, Marie Antoinette et le Dauphin à l’occasion de leur mariage. Une foule immense s’était dirigée sur la place Louis XV pour voir tirer un feu d’artifice. Les ordonnateurs de la fête auraient du prévoir que le peuple qui viendrait par le boulevard, ne manquerait pas de se diriger du côté de la placé où l’on devait tirer ce feu d’artifice, et que la foule se porterait, aussitôt que le feu serait terminé, du côté du boulevard. Ces deux colonnes opposées devaient inévitablement se rencontrer et s’entrechoquer. Une horrible catastrophe se produisit, une terreur panique, un effroi magnétique parcoururent la foule et la firent onduler : des femmes, des enfants, des vieillards furent foulés aux pieds ; les cris, l’effroi, la confusion, que les voleurs augmentèrent parleur audace, portèrent le désordre à son comble ; on n’avait jamais poussé des hurlements plus atroces ; c’étaient des cris d’angoisse à fendre l’âme. Les chutes se multiplièrent, sous la pression irrésistible de la foule ;

quiconque tombait ne se relevait plus, les cadavres, s’aplatissaient dans les matériaux, dans les fosses. Il y eut une affreuse bagarre ; trois mille personnes furent tuées ; des familles entières disparurent; point de maison qui n’eût à pleurer un parent ou un ami.

Cette sanglante catastrophe a été reproduite sur la scène dans Joseph Balzamo , drame à grand spectacle d’Alexandre Dumas.

En 1792, la statue de Louis XV est remplacée par une statue de la liberté à proportions colossales, la place prend le nom de place de la Révolution. Vers la fin de 1792, l’échafaud s’y dressa en permanence, là s’est accomplie la plus effroyable et la plus longue hécatombe humaine dont se soit flétrie l’histoire des nations civilisées. Là nos pères ont vu la magistrature antique, le Parlement, disparaître dans le lit de justice de la démagogie ; là l’administration, les finances, le clergé, la noblesse sont venus, par charretées, apporter leur contingent de morts ; là le tiers état eut aussi sa carte de sang à payer. Qui ne sait qu’une foule de banquiers, de jurisconsultes, de notaires, d’écrivains se pressent en foule sur la liste de proscrits immolés. Là les lettres et la science demandèrent à ce pavé muet Chénier, Boucher, Lavoisier, etc., etc. Là, Farinée vit périr ses chefs, Custines, Biron, Beauharnais. Là Charlotte Corday expia son crime héroïque ; là les femmes de la cour se rencontrèrent avec la femme forte de la Révolution, madame Roland, dans ce pêlemêle de l’échafaud ; là périrent Louis XVI et la reine Marie Antoinette. Arrivée au sein de la France, entourée de tant d’amour, faite pour régner par la ma-

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gie de la grâce et de la beauté plus que par la majesté du rang suprême, cette Princesse ne trouve I sur cette terre de chevalerie et d’honneur, au lieu de la brillante hospitalité du trône, que des calomnies, des insultes, un cachot, puis la mort, la mort des criminels, la mort sur le tombereau infâme. Là tomj hèrent les plus illustres victimes en attendant que les bourreaux vinssent y tomber eux- mêmes.

En 1826 la place reprit le nom 'de Place de la Con- I corde pour ne plus le quitter ; en 1844 les fossés de la place furent supprimés, ils furent comblés et remh placés par des promenoirs bitumés. On y édifia deux ! fontaines monumentales symbolisant la navigation ;j fluviale, et la navigation maritime ; de distance en i distance on plaça des candélabres et des colonnes rostrales, huit pavillons furent pourvus de huit statues ;j allégoriques des villes de Lyon, Marseille, Bordeaux, ■ Nantes, Rouen, Brest, Strasbourg et Lille. La place de la Concorde est une des merveilles de Paris.

l’obélisque de louqsor

Déplacera-t-on l’Obélisque ? le placera-t-on comme c’était l’avis du commandant de P expédition M. Verdinac de Saint -Maur, au milieu de la cour du Louvre, comme pour ajouter une curiosité de plus au Musée Egyptien dont les fenêtres lui eussent fait face. On se idécida pour le centre de la place de la Concorde, sans (Considérer combien désagréablement il coupe en deux la vue de Parc de triomphe de l’Etoile, de la Made-

leine, du Palais Législatif. J’ai entendu un jour, dans un diner au grand treize du café Anglais, Léon Gozlan s’élever éloquemment contre cet emplacement : L’O- » bélisque, disait-il. est planté là sans parenté de » rang, de langue, de nom, d’origine avec nous. C’est » un vol fait au désert, à l’antiquité, à la poésie. La » statue de Pierre le Grand transportée de Pétersbourg » sur la place de la Concorde, la cathédrale de Reims » mise au centre d’une promenade du Mexique, la » colonne de la place Vendôme volée par des Arabes » et vissée au milieu du désert du Sahara, ne seraient » pas de plus monstrueux accouplements que l’Obé- » lisque de Louqsor et Paris. »

Il est vrai que chaque chose n’a de valeur qu’en son lieu propre que sur son sol natal, que sous son ciel ; il y aune corrélation, une harmonie intime entre ces monuments et le pays qui les a édifiés, mais la faute d’avoir placé l’Obélisque sur la place de la Concorde se perd dans la grandeur de l’ensemble ; il s’harmonise avec les grandes lignes qui s’étendent sur les quatre côtés delà place. Il n’a pas de couleur politique. Il semble porter avec lui un haut enseignement ; il parle éloquemment de la fuite des générations ; symbole de l’infini, il détourne la pensée des choses mobiles et irritantes du temps ; il nous reporte vers l’immuable, et proclame la grandeur, la puissance, le génie des races passées ; il est le monument humain qui éveille le plus puissamment l’idée de la durée. Formé d’un seul bloc de granit rose d’une hauteur de vingt-cinq mètres, il est tout cons tellé d’hiéroglyphes taillés dans la pierre et célébrai! 1 dans leur langue les travaux de Rliamsèset les exploit

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de Sésostris. Son extrait de naissance lui donne trentequatre siècles.

A première vue, son parfait état de conservation frappe d’étonnement, on a peine à croire qu’il ait déjà bravé trois mille ans, sans que le poli de ses faces, la vivacité de ses arêtes, la pureté de ses sculptures aient subi la moindre altération. Il fait naître une pensée étrange à l’esprit, on devine qu’il s’ennuie et que de cet air qui n’est jamais bleu il regrette l’éternel azur du ciel africain ; il frissonne sous la pluie, sous le givre, et sous la neige.

La place de la Révolution, devenue place de la Concorde, attendait toujours une décoration lorsque, en 1 829, M. d’Hauzes, ministre de la marine, adressa à Charles X un rapport où, mettant en avant la bonne volonté de Méhémet- Ali, il engagea Sa Majesté à aller chercher à Louqsor une de ces aiguilles de Cléopâtre que le Auce-roi se faisait un plaisir d’offrir au roi de France. Charles X approuva ; un navire tout exprès fut construit, il s’appela le Louqsor ; le commandant Yerdinacde Saint-Maur fut chargé de l’expédition ayant | pour collaborateur l’ingénieur Lebas, mais l’obélisque I ne devait arriver que sous le règne de Louis-Philippe et après d’incroyables efforts dont M. Lebas avait triomphé. Le Louqsor débarqua à Paris sous le pont I de la Concorde en 1835. L’obélisque fut solennellement dressé le 23 octobre 1836 en présence du roi et de la famille royale et aux applaudissements d’une foule immense, comme il est dit sur le piédestal, j dans une inscription en français. M. Lebas eut l’idée j fort ingénieuse d’y faire graver en creux les figures

des diverses opérations qu’exigèrent le déballage de l’Obélisque à Louqsor et son érection à Paris.

A trois heures et demie tout était terminé, il n’arriva aucun accident, tout se passa conformément aux prévisions de la science. Le triomphe de M. Lebas et de la mécanique moderne fut complet. On suivait avec anxiété la suite des opérations qui signalèrent le dressement de l’Obélisque. L’appareil inventé par M. Lebas, fonctionna avec une merveilleuse facilité, on vit l’énorme masse se poser lentement, sans secousse, sur son piédestal par le seul effet du relâchement des chaînes de retenues ; la foule battit des mains au succès de cette grande et difficile entreprise. Les acclamations redoublèrent quand on vit le roi se découvrir pour saluer le drapeau tricolore, qui venait d’être planté sur la pointe de l’Obélisque par un marin.

Après avoir vu passer tant de caravanes, après avoir vu tomber Pompée et mourir Cléopâtre cet Obélisque est venu s’asseoir à la place où fut dressé l’échafaud de Louis XVI.

La place de la Concorde est une des merveilles de Paris. Son enceinte est majestueuse ; si vous voulez avoir une juste idée de l’opulence, du luxe, de l’éclat des élégances de Paris, allez par quelque radieuse journée d’avril ou de mai sur la place de la Concorde. Vous y verrez incessamment passer le défilé brillant des équipages, des cavaliers, des amazones et des promeneurs.

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