NINON DE LENCLOS
Rien n’a survécu du bel hôtel de Beaumarchais et de son jardin que le nom de Beaumarchais donné à cette partie du boulevard.
En remontant la rue des Tournelles, on trouve au n° 28 un vieil hôtel ; il avait vue sur le boulevard dont il était séparé par un jardin. Ce qui a rendu cet hôtel célèbre ce ne sont pas les traditions royales d’un palais, c’est le souvenir illustre d’un boudoir ; il avait appartenu à la célèbre Ninon de Lenclos, cette merveilleuse pécheresse qui fut toujours jeune. Elle fut l’Aspasie de son époque. Lejeune Sévigné fut son Alcibiade, le grand CondéLut son Socrate. Ninon fut la protectrice de l’esprit, des belles manières, du bon goût, des beaux arts et des lettres ; elle est la personnification la plus exquise de la vie parisienne, elle en représente tous les raffinements, toutes les délicatesses. Elle n’avait jamais aimé plus de trois mois ; le billet du confiant La Châtre, avait été bien des fois protesté, mais elle gardait comme amis tous les amants qu’elle avait congédiés, elle avait tant d’intelligence, tant de tact, qu’elle en-
noblissait jusqu’à ses souillures. Les plus grandes dames étaient presque Hères d’avoir été ses rivales et même ses victimes.
Tenez, elle avait enlevé successivement le mari et le fils de madame de Sévigné. Eh bien ! madame de Sêvigné l’appelle en souriant sa bru. Elle faisait des parties fines avec la régicide Scarron.
Pendant les vingt dernières années de sa vie, elle reçut dans son hôtel la cour et la ville ; c’est chez elle que La Bruyère esquissait ses portraits, Molière fit dans son salon la première lecture de Tartufe. Sa galanterie reçut l’hommage de la Royauté elle- même : Christine de Suède, la reine philosophe, arrivée à Paris voulut la voir, elle avoua qu’elle n’avait jamais rien vu de plus charmant.
Ninon avait eu un enfant du marquis de Villarceaux ; il avait été élevé loin de sa mère, elle lui était restée toujours inconnue ; il lui fut présenté à l’âge de dix-neuf ans, comme un jeune homme qu’on voulait mettre dans le monde, malheureusement il en devint I éperdûment amoureux. Il lui fit un jour une déclara- | tion si vive et si pressante, qu’elle fut obligée de lui avouer qu’elle était sa mère. Aussitôt ce jeune homme,
| qui était venu à cheval dans son jardin, alla prendre ! un pistolet à l’arçon de sa selle et se tua raide.
Ninon mourut dans son hôtel en 1706, à l’âge de quatre-vingt-douze ans, après avoir légué sa bibliotlièj que à un enfant, François Arouet de Voltaire, dont elle avait deviné le génie et pressenti le brillant avenir.