‹ Impressions de voyage dans ParisChapitre 65 sur 129 · LES CIMETIÈRES DE PARIS · texte numérisé non relu

LES CIMETIÈRES DE PARIS

Autrefois à Paris, chaque paroisse, chaque couvent avait son cimetière ; à chaque coup de pioche donné dans le vieux Paris on découvrait des sépultures ; autour de l’église on enterrait les paroissiens ordinaires, et dans l’église les grands seigneurs, les hommes j illustres, les bienfaiteurs. Emprisonnée dans les murailles de la cité, cette population y semait la peste, la fade odeur de cadavres. Les cimetières intérieurs furent abolis sous Louis XVI ; aujourd’hui les cimetières à Paris sont des mondes si vastes, si grands, qu’ils finiraient par dévorer l’autre en nous combattant de leurs atomes. Heureusement ils ont fini leur temps y Paris vomira ces dépouilles extra muros sur la banlieue.

Le cimetière du Père-Lachaise est l’aîné des cimetières parisiens ; remplacement occupé par lui avait appartenu à l’évêque de Paris. Les Jésuites en 1626 en firent l’acquisition. A la mort du Père-Lachaise, confesseur de Louis XIV, cette propriété devint la maison de campagne des Jésuites. En 1755, après la

destruction de leur ordre, ces terrains furent mis en vente. Le Préfet de la Seine les acheta pour les convertir en cimetière. Peu de sites offrent une vue plus belle et plus variée ; à gauche, se détache du milieu des bois le Donjon de Vincennes, à droite et en face Paris se développe tout entier ; ses tours, ses flèches, ses coupoles le dominent.

Parcourez les immenses nécropoles de nos cimetières, vous assisterez à un assemblage de douleurs qui se coudoient, à une promiscuité de regrets et de larmes, autel immense où, tour à tour, les puissants et [ les faibles viennent déposer leur offrande à cette fédé- I ration de la mort. Il faut à l’homme je ne sais quel | souvenir palpable, qui représente comme le fantôme j de ceux qui ne sont plus, il faut que les vivants aient I avec les morts un lieu de rendez-vous où l’on est sûr I de les rencontrer. Ils conversent avec eux, par delà l’infini, ils leur parlent, ils les consolent et ils les em- ! brassent de leurs sanglots.

Marchez au hasard dans ces allées, passez dédai- (gneux devant les tombes vaines. On ne peut que sourire à l’aspect de ces tombes prétentieuses ; des gens qui n’ont pu acquérir l’immortalité de leur nom par jleur vie, demandent cette immortalité à leur mort. Des sommes de trois cent., quatre cent mille francs,

| ont été consacrées à élever des monuments à des gens klont l’obscurité contraste avec ces constructions disjpendieuses. Arrêtez-vous attendris devant les noms aimés et les grands noms ; il sort de ces tombes des (conseils, ces cadavres parlent, agissent encore, ces poussières vous pénètrent, la parole du passé est là ;

tout ce qui est beau, tout ce qui est bon survit, voilà l’immortalité véritable, celle de l’exemple.

On ne devrait plus faire de concessions à perpétuité, ces sortes de concessions sont trop envahissantes, on devrait les convertir en concessions indéfiniment renouvelables, moyennant un paiement déterminé d’échéance en échéance. On a constaté que par un affaiblissement graduel des souvenirs chez les survivants ou par la mort des survivants eux- memes, au bout de quarante ans, quatre-vingt-quatorze de ces constructions sur cent sont abandonnées. La perpétuité abso-j lue des sépultures ne correspond pas à un véritable besoin. Il ne faut à notre poussière que des tombes qui durent autant que nos affections, que nos souvenirs, que les êtres aimés que nous laissons après nous, c’est-à-dire viagères comme tout ici-bas.

Le culte des morts à Paris est profond ; le peuple de Paris est sceptique, mais avant tout, il est respectueux pour le corbillard qui passe ; tout le monde salue le convoi du pauvre comme celui de première classe.

lu

Page 1