‹ Impressions de voyage de Paris à Sébastopol (volume 2)Chapitre 1 sur 12 · LIBRAIRIE NOUVELLE · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE NOUVELLE

BOITLSVÂIU) DBS ITALIKHS, 15, BM FACB DB Lk MÀISOK DORER.

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PRÉFACE

n y a dans notre existence artistique , si pleine de fatigues physiques et d'ennuis matériels, quelques instants dé pures joies pareils h ces aurores boréales qui réjouissent les six mois de nuits de ces braves Lapons, et qui leur font croire de temps en temps à une visite du soleil.

C'est quand, au milieu du déluge de manuscrils médiocres, illisibles, fastidieux qui rayonnent de tous les points de la France vers la rue d'Amsterdam, et que nous abordons (quoi que nous ayons dit de certaines oubliettes) avec une conscience qui, si elle n'a pas sa récompense dans ce monde-ci, l'aura certainement dans l'autre ; — c'est quand, au milieu de ces manuscrits entassés autour de nous comme les fascines et les sacs de terre d'un officier du génie ouvrant une tranchée , nous en trouvons tout h coup un

II PRÉFACE

qui nous sourit dès sa préface, nous caresse doucement dès ses premières pages, et gracieusement, comme une charmante maîtresse de maison ou un riche propriétaire, nous fait visiter tous les coins et les recoins de son humble chaumière ou de sa riche villa.

Alors, nous le déclarons bien haut, notre joie est d'autant plus grande qu'elle est plus inattendue ; — alors, nous nous prenons d'un vif intérêt, d'une tendresse profonde pour le manuscrit qui nous déroule ses feuilles, pour l'oiseau rare, rara avis, comme dit Jiivénal, qui fait la roue devant nous, étalant, pareil au paon de Junon, les trésors de sa gorge de saphir ou de sa queue d'émeraude ; de ce moment, nous n'avons plus de tranquillité. D faut que nous initiions le public à notre bonne fortune; nous faisons, pour un inconnu que nous désirons faire connaître, ce que jamais nous n'avons fait pour nous : nous courons, le manuscrit à la main, de journaux en journaux, de libraires en libraires, et h force d'instances, comme nous avons fait pour Conscience le Flamand, pour Saphir le Viennois, pour Autran le Marseillais , nous arrivons au grand jour de la publicité, au soleil de l'impression.

Ces môments-là sont nos heures de triomphe.

PRÉFACE m

C'est ainsi qu'un matin, au milieu des monts de manuscrits que les auteurs ont la bonté de nous envoyer pour le Mousquetaire^ nous avons arrêté nos yeux fatigués sur deux ou trois articles isolés et pleins de saveur sur la Turquie.

Naturellement, notre exclamation habituelle en pareil cas nous est échappée :

— Ah ! ah ! avons-nous fait.

Puis, recueillant dans la masse d'écritures différentes ces deux ou trois articles, — d'une écriture qui n'est pas bonne, nous devons le dire, — nous les avons lus, en leur faisant toutes les tendresses muettes que peut faire à l'objet de sa sympathie un lecteur satisfait.

Les articles étaient signés docteur Félix Maynard.

Le lendemain, en me levant, — je fais d'habitude ces sortes de lectures dans mon lit, entre minuit et deux heures du matin, — le lendemain, en me levant, je mis sur les trois articles : Bon à imprimer^ et je les envoyai à M. Dubuisson. — Voir la quatrième page du Mousquetawe^ au-dessous de ces mots : h propriétaire^ rédacteur en chef, Alex. Dumas.

Le premier des trois articles parut le jour même.

Le lendemain, on m'annonça le docteur Félix May-

IV PRÉFACE

nard. — Il avait rhumilité de m'apporter ses remcrclments, quand c'était à moi de le remercier.

La connaissance fut bientôt faite. Quoique d'un aspect sévère, presque sombre, — aspect particulier aux hommes qui se sont souvent penchés sur les abîmes, — que ces abîmes soient ceux de la vie ou do l'Océan, — le docteur me fut sympathique rien qu'en le regardant.; — C'est à lui de dire si je lui produisis le même effet. Je crois que oui.

Au bout de cinq minutes de conversation, le docteur Majnard m'avait fait toutes ses confidences. Sept ans chirurgien à bord d*un bâtiment baleinier, sillonnant l'Atlantique, le Pacifique et la merdes Indes, il avait visité le Brésil, le Chili, la Nouvelle-Zélande, l'Australie, la terre de Van-Diemen ; il avait pénétré dans tous les détroits, du détroit de Magellan au détroit de Béringh; 11 avait doublé tous les caps, depuis le cap Finistère jusqu'au cap de Bonne-Espérance, jusqu'au cap Horn.

Plus tard, médecin sanitaire à bord des paquebots d'Orient, il avait visité la Méditerranée, — comme un curieux visite un cabinet d'histoire naturelle, — Marseille , Gênes , Livourne, Civila-Vecchia, Naples, Messine, Oran, Alger, Bônc, Tunis, Malte,

PRÉFACE V

Syra, le Pirée, les Sporades, les Cyclades, les côtes de r Asie-Mineure , de la Syrie , de l'Égyple ; FArchipel, les Dardanelles, Conslantinople, la mer Noire, la Crimée. — Il connaissait tout cela comm^ Tocéan Atlantique, conuue Tocéan Pacifique, comme la mer des Indes.

Puis il avait écrit sur tout cela ; il avait des manuscrits sur du papier de toute couleur, gris, jaune, bleu ; de tout grain, fin, rugueux, grossier, selon qu'il l'avait trouvé à bord du bâtiment sur lequel il était embarqué, quand sa provision de papier était épuisée.

Le docteur Maynard avait offert tout cela aux journaux, aux libraires.

Las des refus qu'il avait essuyés, il était prêt à jeter tout cela au feu.

Le Siècle seul lui avait publié quelques fragments sur Hobart-Town et les colonies Anglaises.

— Réunissez-moi tout cela, coordonnez-moi tout cela, cher docteur, lui dis-je, et je vous promets, moi, que tout cela sera imprimé.

Remarquez que c'était une satisfaction personnelle que je rac donnais.

Je me réjouissais de lire couramment sur l'impres-

VI PRÉFACE

sion des récits que j'aurais eu tant de peine à lire sur récriture.

Dès le même jour je me mis en marche.

J'allai trouver Girardiii, ce roi de la presse, qu'on ne détrône pas malgré les conspirations qui Tentourent, par la simple raison qu'il domine par l'intelligence.

— Vous me répondez de cela, me dit Girardin. Je prends quatre volumes.

Et il prit quatre volumes que vous verrez paraître incessamment dans la Presse.

J'allai dans deux autres journaux.

— Voulez-vous le Pdqtiebot de Crimée ?

— Qu'est-ce que cela, le Paquebot de Crimée ?

— Dame ! c'est un itinéraire de Paris à Sébastopol.

— Par qui ?

— Par le docteur Félix Maynard.

— Qu'a-t-il fait ?

— Deux choses : le voyage d'abord, le livre ensuite.

— Nous ne vous demandons pas cela,. nous vous demandons ce qu'il a publié.

*- Rien encore.

— Alors il n'est pas connu ?

— Non.

PRÉFACE Tit

— Alors...

— Quoi?

— Vous savez mieux que personne que Ton ne publie que des noms.

Ces messieurs appellent des noms ceux dont sont signés les trois quarts de leurs feuilletons ! C'est bien poli pour les signataires.

Je revins avec mon manuscrit.

— Eh bien? me dit le docteur Maynard.

— Êtes- vous chasseur?

— Oui.

— Bredouille!

Le docteur se gratta l'oreille.

— On ne veut donc pas publier mon Paquebot de Crimée ?

— Es sont assez bétes pour cela, mon cher. . — Pourquoi*ne le publiez-vous pas, vous?

— Moi! et où?

— Dans le Mousqveiaire,

— Mais parce que le Mousquetaire ne peut rien donner, ni argent ni publicité : il a deux mille cinq cents abonnés, et fait à peine ses frais.

— Cela m'est égal, j'aime mieux être publié pour

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