‹ Impressions de voyage de Paris à Sébastopol (volume 2)Chapitre 2 sur 12 · VIII PRÉFACE · texte numérisé non relu

VIII PRÉFACE

rien dans le Mousquetaire, que payé quatre sous la ligne aiUeurs.

— Ah ! cher docteur, sur ces bases-là nous allons bien vile nous entendre.

En effet, nous nous entendîmes promptement.

Le lendemain, le premier chapitre du Paquebot de Crimée parut dans le Mousquetaire ; — dans huit jours le volume va paraître en librairie, chez nos amis Jaccotet et Bourdilliat.

C'est le premier volume de notre cher docteur qui va flotter sur Focéan de la littérature, — et nous sommes heureux et fièr de lui voir porter à sa corne le pavillon du Mousquetaire.

Bon voyage donc, et bon vent au Paquebot de Crimce, ou plutôt aux Impressions de voyage de Paris à Sébastopoll ^^

Alex. DUMAS.

Pari-, le 8 juillet 1S56.

Le séraskierqui assiégeait Tebriz eu 1724, et avait fait de très-grands progrès dès la fin de Tautomne, fut obligé de suspendre les travaux d'attaque pendant l'hiver, et attendit le retour de la belle saison pour les reprendre. L'historien Zadi écrit à ce propos :

« Pour le moment f la tulipe de la victoire était » sortie de terre^ mais il fallait attendre au printemps » suiiHint le dévetoppement du bouton de la rose des » désirs. . . »

On en peut dire autant du siège de Sébastopol. Le printemps est venu, et si le bouton de la rose des désirs se développe y il fleurira comme fleurissent ces agaves merveilleux, dont l'épanouissement centenaire s'accompagne d'un bruit aussi fort que le bruit du canon...

Ces jours derniers, on avait presque oublié la Crimée pour l'Autriche, Sébastopol pour Vienne, les horreurs de la guerre pour les illusions de la paix... Mais le Moniteur vient tout à coup de réveiller les espérances du lendemain de l'Aima, et Ton parle sans cesse de Kamiesh, de Balaclava, de la Tchernaïa, des alliés et des Russes. On en parle avec une curiosité fiévreuse et Me; on n'existe plus qu'à l'affût des nouvelles ; on étudie la géographie des contrées que dévaste la guerre, et plus d'un homme du monde qui, naguère, ne connaissait que de nom ^la Ghersonèse Tauride, les provinces danubiennes, le Pont-Euxin, le Bosphore de Thrace, la Corne d'or, l'Hellespont, Kertch, leny-Kalé, Azof et le Kouban, pointe aujourd'hui sa carte marine comme un vieux caboteur du Levant, et calcule les mille marins de Marseille à Messine, de Messine au Pirée, du Pirée à Constantinople, deConstantinopleàVarna, de Varnaà Baltchik, de Baltchik à Sébastopol, puis, arrivé sur le plateau de Chersonèse, devient géologue, ingénieur, artilleur, tirailleur, tacticien et prophète...

AVANT-PROPOS t

Au temps de Texpédition de Morèe, on s'estimait très-heureux de recevoir en dix ou quinze jours des nouvelles de Navarin et de Tarmée ; aujourd'hui que nos soldats se battent à quelques centaines de lieues plus loin, on veut connaître à chaque minute le bulletin de la minute précédente. — Et Ton a raison. — Quoi de plus simple et de plus facile? Une batterie électrique est établie là-bas auprès des batteries de siège. Nos généraux font dissoudre leurs dépêches dans le liquide de cette pile, puis, des fils métalliques s'imprègnent de ce liquide, charrient les pensées et les mots qu'il contient à travers les profondeurs de la mer Noire et les plaines du continent^ et les déversent partout où l'homme dit au courant de s'arrêter... A Paris et à Londres aujourd'hui, demain à New-York. La pensée de l'homme, plus légère que la lumière, plus subtile que le bruit, ne doit-elle pas voyager plus rapidement que le bruit et la lumière? Mais la télégraphie électrique ne procède encore que par sommaires. Elle laisse les détails dans l'ombre, et les détails ne nous arrivent que lentement. J'espère que

quelque fou découvrira bientôt le moyen de satisfaire instantanément notre ouïe et notre vue, par Tapplication de rélectricilé à l'acoustique et à l'optique.

En attendant, malheur à qui revient d'Orient, soldat, négociant, touriste, marin ou fonctionnaire; il est soudain assailli, cerné par des meutes de curieux affamés; on se dispute ses souvenirs; on veut qu'il ait tout vu, tout entendu, et il faut qu'il raconte sans relâche et qu'il invente pour raconter.

J'ai quitté la mer Noire ces jours derniers, et depuis lors ma vie n'a été qu'un long martyre. Aussi, ai-je pris le parti de répondre aux fâcheux : Allez-y voir. — Eh ! oui, aliez-y voir. Vingt et un jours de voyage et un billet de mille francs suffiront... et vous reviendrez à Paris subir à votre tour le supplice de la question .

Je m'étonne que quelque spéculateur n'ait pas déjà organisé un train de plaisir pour la Grimée; on passerait, en allant, par Messine et Athènes, on se-' journerait h Gonstantinople et à Kamiesh, peut-être même à Sébastopol, et l'on visiterait en revenant Srayrne, Syra et Malte.

Chaque jour des bateaux à vapeur partent de Marseille pour le Levant, et les rapides paquebots des Messageries impériales offrent leurs splendides aménagements aux touristes de la guerre, comme, les années passées, ils les offraient aux pèlerins de la terre sainte, aux voyageurs du commerce, aux flâneurs opulents.

Que cette idée d'un train de plaisir vers le Pont- Euxin avorte ou se réalise, peu m'importe; ce n'est pas un prospectus, une réclame que je lance dans le public en écrivant ces lignes ; ce sont des notes recueillies jour par jour, pendant mes derniers voyages en Orient, que je transcris ici, pour ceux qui ne peuvent sacrifier ni un billet de mille francs, ni vingt et un jours de leur temps à satisfaire une curiosité bien légitime.

Eia.Jollelte.

Vous quittez Paris après déjeuner , vous vous endormez le soir au sortir de Lyon , vous vous réveillez le lendemain à Marseille. Vous descendez du wagon pour entrer dans un omnibus^ et Fomjiibus vous dépose au pied de réchelle du bateau à vapeur qui va partir à neuf heures du matin pour Gonstantinople. L'administration des paquebots a rempli pour vous les formalités exigées en pareil cas. Elle a fait viser votre passe-port par qui de droit; elle continuera son rôle dlntermédiaire entre vous et les chancelleries des contrées que vous allez visiter; et vous n'avez plus qu'à vous laisser conduire là -où le désir de voir vous entraîne^ exempt de tous les embarras, affranchi de tous les détails insipides et inévitables d'un voyage par terre.

Supposons que le bateau en partance soit le Nil ; le Nily mon favori, le Nil, où j'aurais vécu bien heureux, si Ton pouvait vivre heureux loin de ce que l'on aime ;

VOUS montez les degrés de réchelle» vous armez au palier^ où se tient en faction un maître d'hôtel Têtu de noir^ ganté et cravaté de blanc. Le steward s'incline à votre apparition, reçoit très-humblement votre bulletin de voyageur, Tinscrit sur son carnet et vous confie aux soins de la livrée, qui vous désigne votre cabine et y transporte vos bagages.

Et vous voilà installé à bord, et vous arpentez le pont, cette large scène de plain-pied de Tarrière à l'avant, dont l'aire immense vous étonne, car, à l'aspect des flancs extérieure du navire, vous étiez loin de supposer que, ses parois pu^nt entourer un aussi vaste espace.

Pendant que des soldats passagers arrivent souple hangar des paquebots et défllent deux par deux pour monter à bord, jetons un rapide coup d'oeil sur ce .port de la Joliette, dont la Cannebière doit être jatouse. Vous ne Favez'pas vue, la Cannebière : consolez- vous, vous l'admirerez au retour, et surtout ne provoquez pas l'indignation d'un moko en demandant, comme je l'ai fait, où se trouve cette célèbre Cannebière, tandis que vous serez au milieu.

La mer, il n'y a pas longtemps encore, battait en plein la côte ; le génie maritime a taillé perpendiculairement les rochers de cette côte, , creusé la plage, et construit vis-à-vis une digue de granit qui arrête les vagues . du large. Contemplé des hauteurs de l'ancien lazaret ou des terrasses de Saint-Laurent, l'ensemble de cette œuvre gigantesque épouvante l'imagination, et l'on n'ose croire

que les bras chëtifs de Thomme aient pu maiiriser aimi la nature et emprisonner la mer.

Ce nouveau port semble avoir été créé tout exprès pour la guerre d'Orient, car les flottes de transport n'auraient jamais pu mouiller dans le vieux bassin. Depuis le canal de jonction des deux ports jusqu'au môle de l'Arrenc, des centaines de navires attendent leur chargement, massés, serrés, pressés les uns contre les autres, et tous ayant l'arrière à quai, afin de tenir moins de place. A la cime des mâts ondule le guidon ronge de reconnaissance, et chaque guidon porte un numéro blanc, répété en bas sur la hanche du navire. Ces bâtiments, depuis -uâe' année, « ne font qu'aller et venir de la mer Noire en France.

Us partent, chargés à couler bas de canons, de vivres, ,dé munitions, de chevaux et d'hommes, et ilS'jreviennent sur lest pour repartir encore. Si les troupes ehvoyées en Orient et leur matériel avaient dû prendre la mer à un Jour domié et en ne formant qu'un seul convoi, comme pour l'expédition d'Alger, le tonnage de. toutes les marines de l'univers, réunies sous le mêjae conunandement, aurait été insuffisant!!!

n ne se passe pas un jour, une heure, sans que l'intendance militaire n'ait des connaissements à signer; les quais fourmillent de troupier^ de chevaux, de colis, de chariots et de pièces d'artilleriej et, de minute en minute, un factionnaire qui veille sur des barils de poudre et des caissons de fusées vous crie : Au large! Les pyroscaphes en pariance stationnent devant le môle

qui sépare la Joliette du port d'Airenc. Les compagnies des bateaux à vapeur^ celle du chemin de fer et la douane^ ont fait construire dlmmenses magasins sur ce môle^ qui rejoint, à Taide d'un pont tournant, la grande digue, à Tabri de laquelle nos paquebots et les léviathans anglais viennent mouiller au retour du voyage.

Cependant, la voix stridente d'un jet de vapeur a rappelé les passagers retardataires; ils accourent à la hâte, f. L'ancre est déjà remontée au bossoir; le navire, attaché au quai par im dernier grelin, évite lentement, l'homme de la barre attend un ordre, et le capitaine, piétinant d'impatience sur la passerelle, voudrait pouvoir déjà s'écrier : Machine en avant!

Pourquoi donc le Nil ne s'élance-t-il pas vers la pleine mer? C'est que les papiers du navire, la patente devante, les dépêches du courrier de Paris, et les dernières instructions du gouvernement et de l'administration, ne sont pas encore à bord... Enfin ils arrivent, les papiers et la patente, enfermés dans un grand portefeuille de cuir. L'agent des postes apparaît aussi, escorté de vingt portefaix l'épaule chargée de sacs remplis de lettres pour l'Orient, et un intendant militaire, oiseau de mauvais augure, arrache le capitaine à sa passerelle, et lui signifie Tordre d'embarquer immédiatement un bataillon de cinq cents hommes d'infanterie, qui sort du fort Saint- Nicolas, et que nous voyons là-bas défiler sur le quai de la Joliette, clairons et tambours en tête.

Vraiment, nous eussions été trop heureux si l'on nous

eût laissés partir sans un chargement de troupiers. Depuis le commencement de la guerre^ pas un bateau n'a eu cette chance , et le confortable dont on jouissait en temps de paix est maintenant illusoire.

Les cales et les entre-ponts sont remplis de matëriel de guerre et de munitions^ et le tillac est encombré de soldats passagers. Désormais^ c'est une caserne à vapeur qui appareille, et Forgueilleux voyageur de première classe a perdu ses franches allures de promeneur, depuis le grand mât jusqu*à la roue du gouvernail. Il se noie dans la foule commuse , et ne jouit plus que de deux ou trois des prérogatives habituelles : — une couchette pour lui seul, une place à la table de Tétat-major, et le droit de descendre à terre chaque fois que le navire stationnera dans un port, sauf les cas fréquents de mise en quarantaine.

Le Nil abandonne enfin le quai du Hangar, et sV vance à petite vapeur vers la sortie du port. 11 traverse, sans les aborder, les navires épars sur le bassin ; il se gjisse au milieu d'eux; il obéit au commandant conmie obéirait un aveugle conduit par la main; puis, arrivé à l'extrémité de la digue que surmonte une tour à feu, il relève les bouées , ces bornes flottantes qui indiquent la route à suivre, et s*élance ver$ le Frioul, rapide comme une mouette.

Puisque nous devons employer vmgt et un jours à cette pérégrination, prenons, si vous voulez, le 1*' de tel ou tel mois de 1855 pour date de notre départ.

Il est neuf heures et demie du matin^ rembarquement des soldats nous a retardés. Le choléra^ grâces à Dieu^ ne reparaît pas cette année. Espérons donc que nous atteindrons notre destination sans jeter à l'eau une trentaine dh malheureux^ comme au temps de l'épidémie .

Le mistral souffle avec violence, mais il nous est favorable, puisque nous courons vers le sud; la mer est douce et maniable; le bateau franchit l'espace sans tangage, sans roulis, et les soldats riant, chantant et fumant, se débarrassent de leur lourd bagage de Champagne, qu'on renferme dans la cale. Chaque homme conserve une couverture de laine, une écuelle et un bidon de fer-blanc.

Peu à peu les pelotons de troupiers s'organisent pour la soupe, et se choisissent sur le pont une place qu'ils conserveront, autant que possible, pendant la traversée.

Ces hommes, durant dix nuits consécutives, vont coucher à la belle étoile, n'ayant que le plancher du tillac pour édredon, et pour abri un lambeau'd'étoffe de laine bise.

Le iVi/, qui nous emporte, est \m des bateaux cédés par le gouvernement à la compagnie des Messageries impériales, en vertu de la loi du 8 Juillet 1854, qui lui concède le ser>ice postal de la Méditerranée. La compagnie n*a pas cessé depuis lors d'augmenter son matériel flottant. Ses ateUers de La Ciotat, et les constructeurs de Bordeaux, lui ont livré de nouveaux bâtiments; elle en a demandé aussi aux chantiers étrangers de la Clyde, mais elle ne possède pas encore de marcheurs plus solides et

plus élégants que les six paquebots de la force de deux cent vingt chevaux : le NU, le Caire ^ l^Osiris, VAlexandre, le I/yaqsor et VEgyptris, construits dans les arsenaux de FËtat. On les considère comme les vrais modèles du genre ; ils labourent la mer depuis quinze ans^ et n'ont rien perdu de leurs qualités. Les vagues et les rochers de la Méditerranée semblent les connaître, et ils échappent aux naufrages et aux tempêtes là où périraient d'autres navires.

C'est qu'ils sont bien commandés et bien conduits.

Un mot de Féquipaçe du NU : ^

M. Bochet^ lieutenant de vaisseau, commandant;

De Buor de Villeneuve, capitaine au long cours, second commandant ;

Allemand, capitaine au long cours, un vieux loup de mer, troisième offîcier ;

Saillard, premier mécanicien;

Viennais, deuxième mécanicien;

Le père Mery, premier maître d'équipage ;

Baptiste, second maître;

Trente matelots, novices et mousses compris ;

Douze chauûeurs ;

Deux soutiers ;

Un charpentier;

Un serrurier ;

Un maître d'hôtel;

Six garçons de salle ;

Une femme de chambre

Un cuisinier et deux aides ;

Un marmiton ;

Un boulanger ;

Un cambusier;

En tout, soixante-sept hommes^ auxquels on doit ajouter : un agent des postes, passager officiel, et le médecin sanitaire, chargé de constater si des maladies contagieuses existent ou n'existent pas à bord, et dans les ports où le navire fait échelle.

J'avais Thonneur de remplir ces fonctions.

De Marseille à Messine.

Nos troupiers ont plus de gaieté que d'enthousiasme. Pas un n'essuie une larme, rien qu'une larme d'adieu à la patrie qu'il ne reverra jamais peut-être... La pointe de la Réserve s'enfuit à bâbord; on range de près les • rochers du château d'If; le nom de Monte-Cristo est dans toutes les bouches, et l'on en parle encore, que déjà le cap Croisette est doublé, et le Jaro, les Cougloues et l'île de Riou dépassés; voilà Cassis au fond de sa baie en entonnoir, et La Ciotat par delà le cap de T Aigle, et Bandol, et le promontoire sourcilleux de la Cride, et les îles de Carsalade, des Rouveaux et des Embiès, et enfin le cap de Notr&-Dame, qui domine la rade de Toulon. Plus loin.

les caps de Sicié et de Gépet protègent notre premier port militaire contre les vents du large, et la montagne du Faron s'élève au-dessus de cette côte, partout brûlée et torréfiée, partout inculte, jusqu'aux horizons verdoyants du grand lac des îles d'Hyères.

Là, nous changeons de route ; nous obliquons vers le sud, en tournant le dos au rocher de Déchire-Culotte et à l'îlot du Grand-Ribaud, et nous disons adieu à cette terre de Provence, que le roi Henri IV appelait t«n« gumse parfumée I

La nuit s'est faite. Le mistral ne souffle plus depuis le coucher du soleil, et le Nil s'avance dans une obscurité profonde. Pas de roulis, pas de tangage, pas de mal de mer, aussi croirait-on le navire désert, tant nos passagers reposent silencieux et calmes. Parfois une aigrette de flammes, surgissant au sommet de la cheminée des fourneaux, éclaire le pêle-mêle des dormeurs étendus sur le pont, masses informes de cadavres recouverts d'une serpillière. Hélas ! combien d'entre eux seront avant peu de véritables cadavres !

Le 2, au point du jour, cette foule ressuscite, secoue la rosée de la nuit, éth^ ses membres engourdis, improvise sa toilette du matin, et regarde instinctivement à rhorizon si déjà Constantinople n'est pas en vue.

Puis s'élève un long brouhaha de cris, de chansons, de rires, de quolibets, et les pipes s'allument; car le temps est toujours beau, et l'on défie le mal de mer.

Bientôt, à un ordre du second capitaine du navire, le

bataillon se sépare en deux sections ; l'une stationne à Tarrière, l'autre à l'avant, et les matelots lessivent à grande eau l'espace resté libre; puis ensuite le bataillon se masse tout entier entre le grand mât et le mât de misaine, et l'on achève de nettoyer le tillac. C'est alors que MM. les officiers et passagers, qui dorment paisiblement en bas sur de moelleux niatelas de vingt-cinq centimètres d'épaisseur^ se réveillent en maugréant au bruit de cette diane d'un nouveau genre.

Ainsi recommence chaque journée lorsque le temps est beau; mais quand le vent souffle en tempête, quand la pluie tombe dru, quand la vague escalade les parois, quand le navire laboui'e péniblement une mer tourmentée et houleui>e, et tangue et roule pale sur pale, adieu la toilette du matin, les chansons du réveil; adieu les joyeusetés, les crâneries, la belle tenue, le tabac et la soupe... Généraux, officiers^ soldats^ tous s'aû'aissent, se démoralisent, tous passent à l'état de paquets inertes et iaimondes... tous ont le mal de mer.

Grâces à Dieu le temps est toujours beau, la brise toujoiu-s bonne, la mer toujours maniable, et le cardif et le new-castle ne manquant pas aux fourneaux, les aubes des roues nous emportent avec une vitesse de trois lieues à l'heure.

On signale, dans l'après-midi, les côtes de la Cerse, aux environs de Bonifacio, dont les blanches maisons sont étagées sur une longue falaise crayeuse que dominent au lointain les arides montagnes de Sintener.

C'est là qu'une frégate^ la Sémillante, partie de Toulon le 44 février dernier (4855) a péri, corps et biens, dans le jour ou dans la nuit du 46 au 47. Son rôle d'équipage^ recueilli sur Tîlot Lavezzi avec d'autres épaves, des linges sanglants^ des fragments de guêtres et une soutane d'aumônier^ annonce qu'elle avait à bord sept cent cinquante hommes. Un seul cadavre est venu échouer sur la grève. La frégate était commandée par M. Jugan^ capitaine de vaisseau. La Patrie des 27 et 28 février attend de nouveaux détails sur ce sinistre. Depuis, M. Bowbeau, lieu- •tenant de vaisseau, commandant l'aviso à vapeur r^veme, a recueilli une centaine de cadavres, entre autres celui du commandant Jugan, revêtu de son uniforme. Le navigateur a deux routes à choisir pour passer entre la Corse et la Sardaigne : la Grande-Bouche, que fréquentent les navires à voiles et que quatre phares éclairent la nuit; la Peliie-Boucke, où Ton ne pénètre que le jour et qui n'est praticable qu'aux navires à vapeur, à cause des calmes, des courants et des saules de vent. Cette dernière roule est la plus courte, et nous allons la suivre.

A six heures du soir, nous nous trouvons entre les deux grandes terres, et comme enfermés au milieu d'un lac immense dont l'entrée et la sortie ne se révèlent plus qu'aux yeux des marins pratiques de l'endroit. Les côtes sont si désertes, si incultes, que je me croirais presque dans le détroit de Magellan. Mais les caps, les îlots, les calangues défilent devant nous; les perspectives, les

paysages changent, et, çà et là, verdoient quelques champs cultivés, aux alentours des villages et de la bourgade de Sainte-Madeleine, bâtie au fond de la plus grande baie de la côte sarde.

Non loin de la Madeleine apparaît, campée sur im piédestal de rochers, la statue gigantesque d'un ours que les venls, les pluies, les hivers, les étés, les rayons solaires et lunaires, qui rongent les granits les plus durs, ont lentement sculptée; le navigateur peut, sans aucune complaisance de regard, reconnaître distinctement ses formes plus ou moins minutieusement accusées, selon* les positions variables du navire qui fait route.

Les formes et les contours de Tanimal sont d'une netteté parfaite. Le bleu du ciel resplendit sous son ventre et entre ses pattes ; son poil semble se hérisser aux caresses de la brise. 11 allonge le museau, et Ton dirait qu'il flaire l'abîme ouvert devant lui pour découvrir, sur la pente de la montagne, le sentier qu'il doit suivre en descendant se baigner à la mer.

Mais le bateau s'éloigne, l'illusion cesse, et Tours disparaît, confondu dans la masse commune des rochers.

J'ai tort de vous parler de ce chef-d'œuvre du hasard statuaire, mieux valait vous renvoyer aux lignes pleines de coloris et de poésie que leur a consacrées M. Théophile Gautier, dans son beau livre de Comtantinople.

Ce n'est pas à Toulon, c'est dans la baie de la Made^ leine que débuta Napoléon Bonaparte, lieutenant d'artillerie au régiment de Valence. Il se troiivait, aux dei*-

niers mois de Tannée 1792, employé à Ajaccio comme commandant provisoire d'mi de ces bataillons de gardes nationaux soldés, levés pom* le maintien de Tordre public en Corse.

Le contre-amiral Truguet se préparait alors à attaquer Cagliari à la tête d'une forte escadre réunie à Ajaccio, et le général Caesari Colonna^ neveu de Paoli, devait, à Taide d'une brigade de volontaires et de grenadiers embarqués sur une escadrille , opérer simultanément une diversion au nord de la Sardaigne, sur les îles de la Madeleine. Bonaparte demanda à faire partie de cette deioiière expédition. Les chefs militaires et les commissaires corses, influencés par Paoli, refusèrent ses services; mais Truguet les agréa, et lui confia la direction d'une batterie de siège et d'un mortier adjoints aux troupes de débarquement.

Le 20 février 1793, aune heure du matin, TescadriUe, forte de dix-sept voiles, sortit d* Ajaccio, et vint mouiller près de la Madeleine, devant l'îlot de Spargi. Le lieutenant de vaisseau Goyetche la commandait, et montait la Fauvette, corvette de vingt-six canons. Après une re* connaissance, la flottille changea de mouillage et choisit une plage favorable au débarquement des troupes, à Tentrée du canal qui sépare la Madeleme de l'île de Saint- Etienne. Vers deux heures de Taprès-midi, les canons de la Madeleine tirèrent sur nous, et la Fauvette riposta vigoureusement avec ses pièces de gros calibre. A neuf heures du soir, Bonaparte prit terre à Saint-Étienne avec

un mortier^ et établit aussitôt en batterie sept pièces de

canon.

La canonnade dura de part et d'autre jusqu'au 26 ; on réembarqua alors le matériel et les troupes. Le but de l'expédition était rempli^ puisque le corps d'armée qui défendait ces parages n'avait pu se porter au secours de Gagliari, que Truguet attaquait en même temps.

Bonaparte préluda ainsi à ses hautes destinées : lui seul pointa les canons de la batterie^ lui seul dirigea le tir du mortier ; il foudroya la ville avec soixante bombes. L'ime d'elles, dit-on, tomba sur Téglise, traversa la voûte et s'ar- ' rêta, sans éclater, au pied du maître-autel. Cette bombe, on la voit encore aujoiurd'hui, placée comme un miraculeux trophée au-dessus du tabernacle; la superstition en a fait une sainte relique.

Je cite cette anecdote^ parce que je la crois très-peu connue.

Cette journée s'est écoulée rapide et égayée par la traversée du détroit, où très-souvent les vents contraires et la grosse mer, aux débouquements, ralentissent la course des paquebots et les obligent même à se réfugier dans un mouillage, le soir vient, et la Sardaigne, placée comme un écran entre nous et le soleil qui baisse, se rembrunit, tandis que la Corse étincelle encore au grand jour.

Enlevez la verdure des ravins et des quelques champs cultivés, et, sur les rivages de ces deux îles, tout est aride, désolé, solitaire. Le commerce et l'industrie de la

Corse ne se sont développés qu'au nord. En Sardaigne, l'industrie est nulle, et le commerce n'exploite pas même les riches essences des foiêts de l'intérieur^ qui seules feraient la fortune du royaume de Piémont.

Bientôt Corse et Sardaigne n'existent plus pour nous qu'à l'état de souvenirs!

A minuit^ les flammes du volcan de Stromboli^ le phare des Ëoliennes, éclairent notre route.

Quand je passais de jour en vue de Stromboli^ j'admirais la sublime horreur de cet entassement de rochers et de laves éteintes, et je souriais à l'aspect des blanches maisonnettes éparpillées sur les plateaux des falaises^ au milieu de bosquets de lauriers-roses et de myrtes. Cette nuit, je me demande de quelle force de caractère, ou plutôt de quelle dose d'insouciance ils sont doués, les êtres humains qui osent naître et vivi*e tranquilles et heureux là où un incendie perpétuel éclaire leur sommeil, où une pluie de feu menace sans cesse de tomber sur leurs têtes !

Messine.

Le 3, nous courons à toute vapeur vers les côtes d'Italie et de Sicile, qui semblent, à l'horizon, rie faire qu'une seule et même terre, tarit leurs contours se fusionnent dans les brumes du matin; le JSil, sans s'in-

quiéter de Charvbde et Scylla^ laisse à droite le phare de Milazzo, sentinelle avancée du canal de Messine, et rallie la tour à feu, bâtie de l'autre côté du détroit. Les hautes terres de Galabre se dessinent au levant en sombres reliefs, et le soleil illumine les avenues de canons et de mortiers que le roi de Naples a plantées sur la grève.

Les bateaux pêcheurs louvoient nombreux et lents sur cette mer, plus bleue qu'en nul autre endroit des mers. Ici, le calme, un calme complet, et le niveau des eaux est zébré par de longues zones moirées qui miroitent à perte de vue; plus loin, la brise et im courant luttent, contre ce calme et réveillent des vagues, mais des vagues si petites, qu'elles semblent sourire, et que leurs risettes sans écume serviraient de modèles à ces naïves peintures de marine où la surface de l'océan est soulevée en écailles de poissons.

Nous approchons de Pizzo, bourgade calabraise, où Murat vint mourir. On pourrait, à l'aide de la longue-vue, reconnaître le bois d'oliviers où il se cacha pendant quelques instants, le ravin qu'il suivit jusqu'au rivage, pour lancer à la mer un canot et s'enfuir, et le petit fort bâti sur la plate-forme d'un rocher voisin, où les gendarmes, qu'il avait créés pour la police de son royaume et la sûreté de sa royale personne, le fusillèrent impitoyablement.

Plus bas, on dirait que les maisbns blanches de Reggio, la rivale de Messine, sont descendues se baigner dans les eaux du canal.

Nous approchons de cette- langue de terre étroite et cintrée qui^ s'appuyant sur la SicQe , s'avance dans le canal 9 en forme de faux, et sert de lambris externe au port naturel de Messine.

Derrière cet isthme suivissent les mâtures des navires au mouillage, et la longue et régulière façade des édiflces du quai, la coupole de la cathédrale, le clocher, en spirale de Saint-Grégoire et le fouillis des maisons étagées sur les premiers gradins des monts Pelores, partout verdoyants, partout émaillés de blanches villas à demi voilées sous des massiCs d*orangers, de myrtes, de catalpas et de chênes verts.

On se croirait déjà arrivé au fond du port, devant le lazaret, où le navire s'amarre sur la bouée flottante d*un corps mort; mais, patience; il faut d'abord passer humblement sous les batteries formidables de cette vaste rotonde au-dessus de laquelle brille le fanal d'entrée, et l'on a le temps de compter un à un les nombreux canons qui relient ce fortin circulaire aux défenses de la cita* délie, bâtie aussi sur l'isthme.

C'est de là que, pendant huit mois de l'année 1848, le général Filangieri tint Messine en échec. Messine qui voulait devenir la métropole d'une Sicile répubUcaine ! Les héroïques insurgés, abandonnés à eux-mêmes, brûlèrent leur dernière cartouche, et lancèrent leur dernier boulet sur la citadelle, qui recevait sans cesse de nouveaux soldats et de nouvelles munitions, et Filangieri rentra triomphant dans la cite en ruines.

Lors de mon dernier voyage, on nous mit en quarantaine. Le lazaret seul nous fut ouvert. Ses vastes cours sans ombre et encombrées de ruines étaient remplies de voyageurs minutieusement séquestrés.

Chaque voyageur avait son gardien^ et devait demeurer prisonnier pendant quinze jours avant d'être déclaré non contagUftm et de pouvoir pénétrer dans la cité.

Ridicules, inutiles et odieuses précautions ! La baïonnette des gardes de santé erapêchera-t-elle jamais les effluves épidémiques de franchir Jes murailles d'un lazaret et de s'abattre sur les quais, de l'autre côté du port?...

Hélas! non! car l'automne dernier, alors que le régime de la quarantaine était rigoureusement suivi, le choléra a tué plus de trente mille habitants.

L'état actuel de la science, ou plutôt les conséquences ù déduire de nombreuses observations, ne permettent plus d'admettre qu'une quarantaine, quelque rigoureusement observée qu'elle- soit, puisse arrêter la marche, la transmission du choléra; on serait donc tenté de croire qu'à Messine et dans bien d'autres localités, le séjour au lazaret des voyageurs prétendus contaminés, et l'isolement, dans le port, d'un navire suspect, ne sont maintenus obligatoires que dans un but de spéculation. En effet, plus un navire demeure au mouillage sans communiquer avec la terre, où il doit déposer son chargement et en reprendre un nouveau, plus il aura de frais quotidiens, frais d'ancrage et autre». 11 faut aussi un gardien pour chaque voyageur séquestré. Une foule d'oisifs.

de pai*esseux sont donc attachés à ce service. De phis^ le voyageur, sans compter le prix de sa nourriture, qu'il paye très-cher à un restaurateur privilégié, est obligé de donner dix, quinze, vingt francs par jour pour avoir un lit dans la salie commune, et une bien plus forie somme encore quand il désire une chambre particulière.

Les revenus des quarantaines ne sont donc pas à dédaigner; et que de sinécuristçs réduits au désespoir là où on a eu le bon esprit a'abolir la tyrannie du lazaret!

Maintenant que le choléra ne ravage plus les côtes de Provence, et que Marseille expédie ses navires avec patente nette, vous pourrez parcourir Messine; hâtez- vous, le bateau à vapeur reprendra la mer ce soir.

Un magnifique quai, bordé de maisons élégantes et r^lières, s'étend, en ligne droite, d'une extrémité du port à Tautre.

Ces maisons, au milieu desquelles la façade du palais du gouverneur se reconnaît au pâle étendard blanc qui surmonte le clocheton de l'horloge, paraissent tristes et inhabitées, tant les volets sont hermétiquement clos. On croirait qu'elles ont été rognées d'un étage, et la corniche de leur toiture interrompt, dans leur moitié, les fûts des colonnes qui se dressaient le long de la façade pour supporter les balcons supérieurs.

On dit qu'elles ont été démolies ainsi, à moitié, pendant le bombardement Filangieri. 11 serait plus vrai de dire que, lorsqu'on recogstruisit la ville après le tremblement de terre de 1783, on ne voulut pas, par pru-

dence et par crainte de nouveaux sinistres^ donner une plus grande élévation aux maisons. Les bombes ont déjà fait assez de mal^ sans qu'on leur attribue la décapita* tion du beau quartier de Messine.

La strada Ferdinanda s'étend parallèlement au quai, et, comme lui, est pavée avec de grands morceaux de lave. C'est la principale rue de la cité, la rue la plus fréquentée, la plus vivante, celle où, d'un seul coup d'oeil, on peut apprécier les pittoresques variétés de vêtements et d'allures d'un peuple oisif et flâneur; flâneur surtout, quand ce n'est pas l'heure de la sieste ou de l'office divin.

Costumes grecs, italiens, musulmans, espagnols et arabes; tenue de gentleman; élégance parisienne; soldats bleus; abbés pimpants et coquets à mollets blancs, à souliers à boucles d'argent, à frac noir, à perruque frisée, à tricorne sous le bras; jésuites à long manteau et à chapeau en nacelle; frocs de moines; camails violets de prélats... femmes encapuchonnées; beautés à basquine; vierges folles couronnées de fleurs; grandes dames en irréprochable toilette de ville; pêcheurs à bonnets phrygiens et aux jambes nues; paysannes en costume d'opéra; paysans, portefaix et âniers au chapeau pointu; bohémiennes et bohémiens déguenillés; artisans pareils au commun des artisans de nos cités ; chariots à bœufs et à mules; cavaliers rapides, carrosses du temps de la régence et voitures d'aujourd'hui, — tout cela s'agite et passe dans la grande strada, qu'inondent des torrents de lumière.

Le tremblement de terre de 1783 a détruit presque entièrement la cathédrale.

Une charpente en poutres dorées remplace la voûte, et la tour rasée, qui sert de clocher, est séparée du vaisseau principal. Il est convenu que tout voyageur doit s'extasier devant cette merveille de Tarchitecture du douzième siècle, que la piété de Roger de Sicile érigea sur les fondements d'un temple païen.

Moi, je n'ai admiré que les assises de diverses couleurs, et les mosaïques de jaspe de la façade, et les sveltes sculptures de ses trois portes.

L'intérieur est un vrai magasin d'ornements. Une mosaïque, écrite selon les règles de l'art byzantin, représente, sur le fond de l'abside, les trois figures colossales du Christ, de la Vierge, et du saint, titulaire de l'église. Les boiseries du chœur sont d'une délicatesse et d'une minutie incroyable de détails. Les confessionnaux, •les troncs, la chaire, les tombeaux, les statues et les autels sont en marbre si bien ouvragé, que l'on croirait que l'artiste possédait le secret de rendre le marbre aussi noalléable que la cire. Le maître-autel, incrusté de pierres précieuses, représente, à lui seul, une valeur de plusieurs millions.

Le- vestibule de la sacristie ressemble à une galerie de tableaux , avec les quelques centaines d'ex-voto qui tapissent ses muraiUes.

Quittons la cathédrale et montons les échelons de pierre qui conduisent à San Gregorio.

Il est, devant cette église, une esplanade d'où nous pourrons contempler, embrasser d'un seul regard, et la ville s'étageant à nos pieds, et les paysages latéraux de de la côte sicilienne, et le port et le détroit, et la Calabre avec ses toiTents, dont le lit desséché ressemble à de longues écharpes grises ou à des grandes routes poudreuses et tortueuses, descendant du haut des montagnes jusqu'à la mer. Le soleil, déjà masqué par les plus hauts sommets de la Sicile, renvoie çà et là, sur les eaux du détroit, d'immenses taches d'ombre qui caressent Scylla, Favezzano, San Giovani, Reggio, et les extrémités de la botte italienne.

Soudain une musique harmonieuse et mystique, où la voix humaine se marie aux vibrations des instruments à cordes, s'élève par instants des profondeurs du temple et nous arrache aux contemplations de ce paysage gran* diose. Le portique est ouvert, mais une vaste toile, chefd'œuvre d'un artist? inconnu, et richement coloriée, s'interpose entre l'autel et le dehors. Entrons. La grande ^ nef, qui forme, avec les ailes latérales, les quatre bras égaux d'une croix, et se termine par un chevet en rotonde, est tapissée de mosaïques de marbre; l'autel et les chapelles ruissellent de dorures, et nous ne penserions qu'à admirer les peintures de grands maîtres appendues aux piliers, si le voile blanc des nonnes de Saint-Bernardin, qui chantent derrière le grillage des tribunes, n'attirait notre curiosité sympathique.

Hélas ! un employé de l'agence des paquebots vient

nous arracher aux séraphiques harmonies des recluses ; il est quatre heures bientôt^ et le Nil part à quatre heures. Hâtons-nous donc de dévaler vers ce hideux paquet de fumée qui entache l'atmosphère azurée du port; la vapeur^ d'un coup de sifflet^ nous rappelle aux froides réalités de la vie matérielle.

Le vice-consul de France a légalisé les papiers du navire. L'intendance sanitaire ma délivré une patente nette. Les pourvoyeurs ont renouvelé nos provisions de vivres frais.. . Adieu, Messine la faoble ! — et route pour Ja mer Egée.

A cinq heures, nous contournons l'extrémité méridionale de la Calabre, hérissée çà et là de tours à télégraphe, et où le roi de Naples a fait macadamiser une route magnifique. Qu'on n'accuse donc plus ce Bourbon d'être un emiemi du progrès.

Jetons un dernier coup d'œil sur la Sicile, avant que le cap Spartivento ne la dérobe à nos regards.

Pauvre terre! Irlande du midi, ainsi que Ta nommée un spirituel écrivain. Ses fertiles vallées ne pourraient plus alimenter le peuple-roi. A peine produit-elle aujourd'hui assez de grains pour nourrir ses enfants et charger la cale des quelques navires étrangers qui fréquentent encore ses rades, tant la fécondité du sol en jachères est grande. Mais le commerce des grains, le seul qui, avec celui des vins, soulage un peu la misère de l'île, ce commerce, dit-on, diminue chaque année d'importance, et les cariccUori, ces grands silos voûtés, qui s'emphssaient

jadis au retour des moissons, tomberont bientôt en

ruines.

Messine possède les plus beaux caricatori de File. Ce sont de vastes magasins voûtés, imperméables à la pluie et à rhumidité, et dont l'ouverture très-étroite forme entonnoir. Le gardien de ces magasins donne un reçu de la quantité de grçtins qu'y apporte chaque déposant, et ce reçu est escompté et joue le rôle de papier-monnaie.

Cette vieille habitude du commerce sicilien ressemble beaucoup à Tinvenlion nouvelle, sui* la place de Paris, des récépissés des Docks-Napoléon. ^

Les vins de Sicile, les marsala surtout, sont très-estimés. Une compagnie anglaise les monopolise et paye des droits considérables à la couronne. Mais la culture de la vigne, comme celle des céréales, est très-limitée; on dirait que c'est par vengeance, par haine contre le gouvernement de Naples, que le Sicilien préfère croupir dans la misère plutôt que d'utiliser la prodigieuse fertilité du sol.

On rencontre sur le quai de modestes ateliers de mouleurs, pauvres artistes déguenillés, qui vendent de petites statuettes en terre, pétillantes d'originalité : des saints, des danseurs, des soldats, des moines, des mariniersj des montagnards, dés lazzaroni, tous crûment coloriés et d'un entrain vivant.

De tous les marchés qui se tientient sur la grande place, dans la Fcrdinanda, près de la mer, marché* au poisson, marché aux légumes, au pain, au bois et à la

yiande^ etc.^ etc.^ je préfère le marché aux chardonnerets^ aux pinsons chanteurs.

Là, chaque oiseau a sa petite cage à lui, — il y sautille, il y voltige, il y chante ; — il y paraît heureux. J'ai acheté Tun de ces captifs; je Tai emporté à bord, et ses chansons si gaies, qui ne finissent jamais, égayeraient toujours la solitude de ma cabine, si je ne m'étais aperçu que le pauvre oiseau est aveugle!...

Oui, aveugle!...

Les oiseleurs ont eu la barbarie de lui crever les yeux avec une aiguille, afin que, ne voyant plus les barreaux de sa prison, il prodigue ses mélodies, comme s'il perchait encore sur les branches d^un arbre. Ce cruel usage existe aussi au nord de la France. Un concours de chant de pinsons aveugles vient d'avoir lieu à Hazebrouck. Quatre-vingt-huit oiseaux ont lutté d'harmonie, divisés en vingt-deux pelotons. Le premier prix de peloton, consistant en un pinson d'argent de la valeur de quatre-vingts francs, a été gagné par les pinsons de M. WUiveringhem, qui ont chanté deux mille sept cent vingt-six fois.; Le prix d'honneur a été décerné au pinson de M. Deman, qui, lui seul, a exécuté neuf cents motets. Celte dernière épreuve dura une heure. Ce merveilleux oiseau, aveugle comme Homère, a été trente-deux fois vainqueur dans de semblables joutes;

Les Siciliens, dans les temps anciens comme dans les temps modernes, n'ont jamais été que les colons d'une puissance de la terre ferme ; mais ils ont toujours rêvé dé

se déclarer indépendants et de former à eux seuls une monarchie ou une république.

Ce rêve leur a fait prendre les armes en 1848; ils ont échoué; mais le rêve dure encore!...

Verrons-nous TEtna avant de gagner la haute mer? ^

Les nuages qui encapuchonnent son sommet s*entr'ouvrent enfin au soleil couchant et nous laissent voir son cône tronqué et le panache de fumée qui s'en échappe, et les neiges amoncelées * au nord et à l'est des parois externes du cratère. C'est la glacière naturelle où toute la Sicile s'approvisionne.

L'Etna est-il un fragment des Apennins qu'un grand cataclysme détacha^ avec sa base^ de l'ItaUe^ alors que l'Adriatique ne séparait pas encore l'Italie des côtes dalmates et du Monténégro?

Quand la terre tremble en Sicile, tremble-t-elle aussi en Calabre? Quand l'Etna se livre à ses grands vomissements de laves, Stromboli et le Vésuve lui répondent-ils? Y aurait-il donc, entre ces trois grands soupiraux du centre incandescent du globe, des communications squterraines?

Si , parmi les passagers, il se trouve des savants , ils vont avoir deux grands jours de loisir pour faire des théories à perte de vue sur ces phénomènes volcaniques.

Ei^Areliipel grec.

Le 4 et le 5^ deux loSgues joarnées de navigation/ deux journées passées en lête-à-tête avec le ciel et l'eau; que faire?... Rester à table le plus longtemps poçsible^ fumer, causer, jouer. Que faire encore ?. . .

Les troupiers, refoulés à l'avant du navire, forment divers groupes : groupes de dormeurs, de conteurs, de chanteurs, de joueurs à la drogue.

Sur Tarrière, une large tente de coutil donne un peu d'ombre aux gentilshommes du voyage, aux adeptes du whist et des échecs, et à deux ou trois dames passagères, dont la plus jolie retient autour d'elle un cercle de prétentieux contemplateurs. On devient facilement contemplateur à la mer, mais on tourne aussi facilement à la misanthropie, et l'on prend bien vite en haine, en dégoût, ce que Ton est condamné à voir sans cesse.

Quelques officiers étudient la grammaire turque, d'autres écrivent déjà leurs impressions de voyage; le groupe le plus animé est celui où Ton discute les éventualités de la guerre. Bref, du déjeuner au dîner, on s'ingénie à tuer le temps le moins fastidieusement possible. Le dîner à trois services dure deux grandes heures. Quelques cigares font patienter jusqu'au thé, que le maître d'hôtel sert à huit heures, et, comme le sommeil apporte l'ou-

bli, on se couche à neuf. D'intrépides joueurs restent attablés jusqu'à minuit.

Tandis que nous dormirons, le navire fera ses vingt tours de roue à la minute, et nous nous réveillerons en vue des montagnes de la Morée^

Le 6, la jeune aurore du vieil Homère éclaire les hautes terres de Morée, et nous révèle la croupe de la montagne de Navarin, qui s^arrondit derrière Tîle de Sapienza.

Plus loin, la côte est profondément échancrée par les golfes de Coron et de Marathonise; Tîlot de Venetika en indique Fentrée, et nous gouvernons sm^ cap Matapan, le Ténaredes anciens. A midi, noujàHlIrsons ce détroit qui sépare le cap Malée oii^sAsSjgjInè Cerigo* Cerigo! la ci-Klevant C^her^m^rciûie du roast-beef a remplacé le cul^^MmnC où le temple méthodiste de \^mSiye sur les ruines du temple de Véuns lu.

Si quelque voile, rasant les promontoires^ passe> rapide et blanche, à Thorizon miroitant des eaux bleues, n'allée paâ croire que c'est le char de la déesse^ reveilaht conduit par les zéphires ! Hélas I c'est le cahot d'un pauvté t)êcheur d'épongés, la barque d^un caboteur où \é bateau d'un pirate mendiant de Cerigotto I ^ . .

Plus de lauriers fleuris, plus de bouquets de myrtes^ |)lùs de bois sacrés, plus de temples, plus de palais j partout la stérilité, partout desrtiines; le génie colonisateut dé l'Angleterre ne rendra jamais la vie à cette terre frappée de mort. Aussi les Anglais ne veulent-ils faire dé

IMPRESSIONS DE VOYACÎE 38

Gapsali qu'un arsenal^ et de l'île entière que la guérite d'un factionnaire pour surveiller la route de l'Orient.

L'antipathie entre la race grecque et la race bretonne est si grande, que, du jour où apparut sur le rivage de Cerigo la casaque rouge d'un soldat anglais, presque tous les habitants émigrèrent dans les îles voisines de TArchipel. Il fallut promulguer une loi pour empêcher la dépopulation complète de Vile. Les indigènes n'avaient pas montré tant de répulsion pour les étrangers, quand les Vénitiens vinrent s'y établir.

Mais qui donc nous salue en agitant les bras, du haut de ce rocher en plate-forme, au milieu de la falaise du cap Saint- Ange? Serait-ce un naufragé?

Non, c'est un ermite, le célèbre ermite dont tant de voyageurs ont raconté la pieuse légende, vénérable vieillard à tête blanche , qui laisse tomber sa bénédiction vers le frêle esquif passant sous le promontoire. La longue-vue nous permet de reconnaître, sous le capuchon du moine, la face vermeille d'im jeune et robuste gaillard. 11 ne nous bénit pas; mais, après des salutations réitérées, il s'agenouille et paraît prier le ciel pour nous. C'est un nouvel anachorète : Tancien, le célèbre, est mort depuis longtemps, et sa demeure, creusée dans le rocherj auprès d'une.série d'arcades à pleins cintres, est déserte. Le jeune cénobite a transporté sa cellule un peu plus loin, sur le bord d'un lopin de terre végétale, à l'abri d'ime corniche de rochers qui font saillie et le garantissent de l'âpreté des vents du nord.

Je crois qu'il ne stationne ici que dans la belle saison^ car, les hivers derniers, j'ai toujours vu le promontoire désert. Notre pilote, un Grec, ne croit pas à la sainteté de ce personnage, qui, dit-il, est citoyen d'un de ces villages que nous avons aperçus, du large, sur les hauts plateaux sud du golfe de Marathonise, villages peuplés de brigands, de Klephtes indomptables, avec lesquels le roi Otbon est souvent obligé de traiter de puissance à puissance.

Depuis que les navires à vapeur ont accaparé le commerce et le transport des voyageurs du Levant, la profession d'ermite au cap Malce n'est plus si lucrative qu'autrefois.

Jadis le Pandoqm, ce moine quêteur de l'Athos et du Pinde, ne faisait pas de plus belles récoltes en allant vendre ses reliques et ses chapelets aux chrétiens levantins, que ce vieil ermite sédentaire, auquel tout navire à voiles, encalminé ou retenu par les vents contraires dans le détroit de Cerigo, envoyait quelque présent, en échange des oraisons qui demandaient à Dieu jolie mer et belle brise !

La vapeur a coupé la langue à ce pieux drogman du matelot provençal; il ne reçoit plus dans sa tirelire que l'obole des pêcheurs et des épongiers. Pauvre spéculateur î

Mais nous le raillons peut-être à tort. Peut-être est-il de bonne foi en priant Dieu pour tous ceux qui voyagent sur les mers, et peut-être, quand nous reviendrons

ea France^ serons-nous trop heureux de le retrouver encore là^ nous tendant la roain du haut de son rocher et nous sauvant la vie... si la tempête nous jetait sur le promontoire !

Milo^ ante Milo^ Falconera^ accidentent à droite les lignes de rhorizon tout grisonnant de nuages.

Qui n'a pas admiré au Louvre ce chef-d'œuvre en grecehetti, le beau marbre de Paros, la Fenus vidriXy la Vénu3 sans mains^ offerte au roi Louis XVIU par le marquis de Rivière^ e^mbassadeur à Constantinople? (1820.) tJn paysan de Milo^ bêchant son jardin^ a réveillé la déesse, qui dormait ensevelie sous des décombres^ où, comme elle sans doute, dorment encore bien des merveilles inconnues.

Au mois de mars dernier, le navire auquel j'étais attaché vint, pendant une tempête, se mettre à l'abri dans le port de Milo, où la flotte la plus nombreuse pourrait mouiller sans encombre.

Cette île, jadis fertile et peuplée, ne peut reprocher au despotisme ottoman de l'avoir couverte de ruines et plongée dans la plus affreuse misère. Les Turcs l'ont toujours moins maltraitée que ne fit Alcibiade massacrant tous les habitants valides, et envoyant esclaves en Attique les femmes et les enfants. C'est une révolution volcanique qui, modifiant les conditions du sol et viciant l'atmosphère par des vaï)eurs délétères, a provoqué la décadence de Milo.

Les riches malades de Constantinople, de Smyme,

d'Athènes^ d'Alexandrie, viennent, pendant la belle sai« son, demander la santé à ses eaux thermales sulfu* reuses.

Milo a eu des rois.

Les corsaires chrétiens, qui tenaient les mers du Levant et y faisaient une guerre incessante aux Turos, se donnaient rendez-vous à Milo. L'un d'eux, Jean Capsi, se rendit maître de l'île entière. 11 était Miliote, et ses compatriotes le reconnurent pour leur seigneur et. maître. Mais son règne fut de courte durée.

Un capitan-pacha, sous prétexte de traiter de la paix, lattira dans sa galère, et le conduisit, chargé de chaînes, à Constantinople. Quelques jours après, on pendait sire Jean Capsi à la porte du bagne.

Notre pilote est Miliote. — Ses concitoyens, dit-il, ont gardé, par tradition, souvenance des hauts faits des corsaires français des seizième et dix-septième siècles, et Renneville, Téméricouit, Hocquincourt, Cuvelier, d'Entrechaut, Poussel, L'Orange, Lauthier et beaucoup d'autres sont les héros de mainte légende miliote.

Les touristes qui traversent les Cyclades s'extasient devant les rochers, les îles, les îlots signalés dans toutes les aires de vent, et les comparent à autant de corbeilles sorties du fond des mers.

Tristes corbeilles ! carcasses de corbeilles sans feuilles, sans fleurs et sans fruits!...

Nous reverrons les Cyclades au retour.

L'orage, qui menace d'éclater depuis midi, gronde, et

le vent du nord se fait sentir quand nous doublons le ro* cher inculte de Bello-Poulo. A cinq heures^ nous passe* roDS devant Hydra^ dont les blanches maisons apparai»* sent derrière un promontoire; les navires qui traversent TArchipel ne font plus route pour son port^ naguère si fréquenté.

Pas une voile^ pas une tartane au large de sa baie... Misère et soUtude sur cette terre si riche autrefois^ et dont les enfants ont sacrifié leurs trésors et leur vie pour raffranchissement des Hellènes...

Où êtes-vous^ Lazare Condiourottis, Negrios^ Miaoulis, Canaris^ Pipénas^ et tant d'autres?... Vos brûlots ont vengé les massacres de Scio et d'Ipsara; vos femmes^ du haut des falaises^ ont applaudi à la défaite d'Abdallah* Pacha. Mais Hydra est redevenue ce qu'elle était aux temps anciens^ et jusqu'à la fin du dix-huitième siècle^ un rocher stérile et abandonné... et Syra, Tile rivale^ Syra sans cœur et sans honneur^ Syra qui^ aux jours de la guerre de Tindépendance, donnait asile aux ennemis de la patrie^ comme aux glorieux insurgés, Syra^ depuis la paix, a monopolisé le commerce qui vous enrichissait ; Syra est maintenant la reine de TArchipel.

L'Arbora à droite, Poros à gauche, se perdent déjà dans le crépuscule. Quel ennui d'accoster sans soleil cette

terre deFAttique!... Nous ne verrons pas iEgine, ^Egine, dont Périclès disait qu'il aurait voulu, s'il était possible, renlev&r fie là comme la chassie de Vml du Pirée; JEgine, dont les chaumières, ëparses sur le rivage, donneraient un démenti à l'histoire, racontant que Bajazet II y fit trente mille prisonniers, si l'histoire ne nous apprenait en même temps les malheurs et les dépopulations successives de la Grèce d'autrefois. Le cap Thémistocle est invisible; un fanai, hissé au sommet d'une perche, indique la position de ce promontoire, du haut duquel le grand homme, montrant des galères échouées sur le sable et mises au rebut, s'éetiait que le peuple traite ainsi ceux qui ont usé leur vie à le servir.

Il nous^ arrive, en entrant au Pirée, une aventure fort heureusement peu commune sur les paquebots-poste.

L'obsctuité est profonde. A neuf heures, nous passons très-près du cap où Thémistode eut son tombeau.

On gouverne sur le feu des Lions, allumé au fond du golfe de Salamine, et, changeant de route, lorsque le fanal de Thémistode reste par le travers, on avance vers le Pirée, que révèlent deux feux : l'un rouge, l'autre vert, placés sur les piliers où s'amarrait jadis la chaîne qui, de nuit et en temps de guerre, fermait l'entrée du mouillage.

Morosini a enlevé les deux lions qui trônaient sur ces piliers; on m'a dit qu'ils étaient accroupis aujourd'hui dans l'arsenal de Venise.

Encore quelques minutes, et les fourneaux du navire

s'éteindront. Mais tout à coup^ le bateau^ qui marchait à demi-vapeur, éprouve un violent mouvement de recul et s'arrête... L'homme du bossoir et l'officier de quart apercevant, assez loin devant nous, quelque chosç de ressemblant à une chaloupe, l'avaient hêlée pour qu'elle évitât notre rencontre... Mais l'obscurité empêchant de calculer au juste la distance qui nous séparait d'elle, on ne put stopper assez tôt, et notre première crainte fut d'avoir passé par-dessus cette embarcation, qui sans doute appartenait à un brick sortant du port, en même temps que nous y entrions.

Nos appréhensions, nos craintes devinrent moins vives, quand il fut constaté que notre bateau n'avait couH bas aucune pirogue, mais était venu s'échouer sur cette roche qui surgit à fleur d'eau, non loin du pilier de tribord... Les gens de mer ne sont pas égoïstes : ils se préoccupent toujours du danger que peut courir autrui avant de penser à celui qui les menace.

Tous les navigateurs la connaissent, cette roche du Pirée; elle est surmontée d'un massif de pieires de taille, écroulé en partie, mais qui suffît encore pour l'exhausser et la signaler.

Il fallait donc que la nuit fût bien noire, bien épaisse, bien trompeuse, pour que des officiers aussi bons praticiens que les nôtres vinssent donner du nez sur un écueil qu'ils avaient relevé mille fois, et de très-près.

Il y eut un moment de confusion et de peur parmi nos passagers; mais oh se rassura aussitôt. Si nous faisions

naufrage, ce ne serait, après tout, qu'un naufrage de demoiselles. — La mer était calme et unie comme le parquet d'un salon, et du tillac on pouvait, sans grands efforts, cracher sur le rivage. Une jeune colombe, passa* gère pour Varna, où elle allait rejoindre un de*ces vautours Israélites qui planent sur les derrières des armées, jugea seule à propos de s'évanouir... Gela fit diversion, et ceux qui s'occupèrent d'elle n'entravèrent pas les manœuvres de l'équipage.

La voix du commandant Bocbet domina bientôt le tumulte. Du haut de la passerelle, il projeta ses ordres avec un sang-froid de bon augure, et il fut prouvé par le plomb de sonde et le rapport d'un officier qui descendit dans ime embarcation pour examiner la ligne d'eau, que le navire était monté sur la roche jBt s*y tenait engagé depuis l'avant jusqu'au mât de misaine.

Rien de plus facile que de nous tirer de ce mauvais pas, surtout si la violence du choc n'a pas provoqué une voie d'eau. On pompa, et la pompe n'expulsa que des eaux corrompues. Tout allait bien alors, et aussitôt les marchandises, extraites de la cale de l'avant, furent portées sur l'arrière, où se réunirent nos cinq cents passagers ; ce contre-poids fit basculer le navire sur sa poupe. Son arrière s'enfonça à mesure que l'avant se soulevait. On s'assura de nouveau qu'il n*y avait aucune voie d'eau.

Puis, le bateau à vapeur le Périelès, qui se trouvait là comme stationnaire, chauffa, nous envoya une amarre, et nous remorqua à reculons, tandis que nous faisions,

nous aussi^ machine en arrière ; quelques minutes après, les hourras des deux équipages saluaient le Nil, qui flottait librement et entrait sans avaries prendre place au mouillage.

Pendant que ce sauvetage avait lieu^ j'étais allé à terre, au bureau de la santé, où mes fonctions de médecin sanitaire m'obligeaient de déclarer que la santé publique était bonne à Marseille. Mais le choléra sévissait au Pirée, de sorte qu'il nous était facultatif de faire ou de ne pas faire quarantaine. Les officiers de la quarantaine, au Pi* rée, sont moins spirituels que ceux de Messine. A Messine, alors que le choléra emportait trois cents personnes par jour, on ne voulut pas nous recevoir, lors d'un de mes derniers voyages, et nous n'avions aucun malade à harà, et Marseille n'était pas contaminé. C'était bien une précaution inutile.

Je revins à bord avec la libre pratique, pour deux motifs : d'abord, parce que je ne croyais pas à la contagion du choléra, et que j*aurais le temps, dans la journée de demain, d'aller faire une promenade à Athènes; ensuite, parce que la santé de nos passagers s*en trouverait bien. Rien de plus salutaire, pour des hommes parqués sur un navire, que quelques heures de flânerie à terre, et je mettais une espèce d'orgueil à conduire sans entrave à sa destination cette cargaison humaine soumise, pendant une aussi longue traversée, à tant d'influences morbides.

Le 7, au point du jour, matelots et passagers, tout le

monde dormait à bord, excepté moi, qui m'étais levé pour Yoir se lever l'aurore aux doigts de roses. Le ciel était si pur, si bleu , la mer si tranquille et si transparente, que la vue de ces terres arides et désolées m'était moins pénible.

Les blanches maisons du Pirée se massent au fond du port; le mont Hymète surgit au loin... A gauche du mouillage et vers l'arrière, voilà la pointe de Salamine, avec sa tour à feu et le tombeau d'un capitaine de vaisseau. Nous verrons ce cénotaphe en sortant et en doublant la pointe Munichie...

A droite, s*étend le varte hémicycle que nos soldats ont construit avec des terres rapportées, et au sommet central duquel ils ont bâti un petit hangar à forme ogivale, où Taumônier que j'ai vu mourir l'été dernier disait encore la messe te matin du jour où il fut emporté par le choléra.

Au delà de l'hémicycle, les ailes en éventail de deux moulins à vent projettent un peu d'ombre. L'un de ces moulins a des ailes qui tournent quand vient la brise... L'autre n'en a plus ; il a été transformé en café : c'est la cantine du camp français, dont le front de bandière se déploie dans le voisinage.

A gauche encore , sur l'isthme qui sépare le port de Phalère du Pirée, se promène, roide et compassée, la silhouette rouge d'un soldat anglais, coiffée d'un bonnet de piqué blanc, dont l'appendice recouvre la nuque. La sentinelle a, pour se garantir du soleil, un parasol de

paille^ petite toiture mobile, pivotant sur un pieu, et pouvant faire de Tombre en tout sens, à mesure que le soleil change de place.

Ici, pas un arbre, pas une fleur, pas un brin d'herbe... Le dësert est moins aride que ces rivages de TAttique.

Mais que l'ensemble en est beau, lorsque les terres, après le crépuscule, opposent leurs grandes masses noires au resplendissement nocturne de la mer et du firmament!

A sept heures, je descends au Pirée avec un coiu-rier d'ambassade anglais, le capitaine Finkell, parfait gentleman^ et le plus Français de tous les Anglais que j'aie fréquentés en ma vie.

Athènes est isolée du Pirée par un cordon sanitaire; mais Je choléra n'est qu'un prétexte. Ou a voulu empêcher les visites, à la ville, des marins et des soldats alliés, car des rixes sanglantes éclataient chaque jour quand la route était libre. Nous obtînmes facilement un laissezpasser, et une calèche à deux chevaux nous emporta rapidement vers l'Acropole.

La route du Pirée est aussi belle que nos routes nationales. La campagne, au sortir du Pirée, est triste et poudreuse; viennent ensuite des marais desséchés par le soleil d'été, et remplis de flaques d'eau croupissante au printemps et à l'automne; ils s'étendent, de chaque côté de la route, vers Salamine et vers Phalère. Un officier d'infanterie de marine, commandant un poste établi à l'extrémité de la lue où se trouve Yhôlfl d' Angleterre y

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disait, en me montrant ces marais : a La mort nous vient

de là. Le cordon sanitaire nous étrangle. »

On traverse ensuite quelques vignobles mal entretenus, puis apparaît la forêt des oliviers .. forêt sans halliers et très-clair-semée de vieux arbres au feuillage couleur de poussière, aux troncs énormes, tourmentés, noueux et crevassés, et dont Técorce semble recouverte d^une mosaïque de boue.

Mais sur le bord du chemin ont grandi des peupliers et des tremblés, dont le feuillage mobile et miroitant sourit au voyageur qu'attriste la sombre verdure des contemporains de Cécrops.

On devrait les entourer de soins, les protéger contre les vents et les orages^ et recueillir avec respect les fruits qu'ils donnent encore, ces vieux oliviers, les seuls survivants des beaux jours de la Grèce antique.

Les monuments d'alors ne sont plus que des ruines Inertes ; seuls, ils possèdent encore l'étincelle de vie qui anima cette belle natiu^.

A moitié route, la calèche s'arrête à la porte d^une auberge où, dit-on, pas un voyageur ne manque d^entrer, sous prétexte de se désaltérer avec l'eau du meilleur puits de l'Attique. Prétexte fallacieux! on n'y boit que les vins capiteux de l'Archipel, le raki, l'absinthe du pays, et le célèbre mastic de Chio.

Au bois d'oliviers succède une plaine cultivée, ou lés gerbes de blé se dessèchent, torréfiées par le soleil^ et du haut d'un monticule on revoit alors l'Acropole fious un

nouYd aspect. Je dis sous un nouvel aspect^ car nous Teussions déjà contemplé la veille si le NU ne fût pas arrivé de nuit. En mer, au large, de Phalère, on le voit par le travers ; mais du mouillage du Pirée on le perd de vue, masqué qu'il est par la double colline de Musée.

C'est auprès du Pirée qu'on peut reconnaître les traces des longs murs; c'est aussi sur la route du Pirée que les Athéniens élevèrent un autel au dieu incormu, conmie s'il devait leur arriver du côté de la mer.

L'Athènes d^autrefois avait-elle, comme celle d'aujourd'hui, pour entrée principale une ignoble avenue d'échoppes de savetiers, d'épiciers, de débitants de spiritueux?...

J'avais toujours pensé que cette tlie d^Hermès, qui conduit au palais de Sa Majesté bavaroise, traversait ded ruines monumentales, où le voyageur, giiidé par les souvenirs de l'antiquité, pouvait, à chaque pas, se hvrei* à de savantes hypothèses de reconstruction «,.

Eri'eur! illusion! L'Hermès de 1854 est l)ien encore l'Agora des temps passés, où chaque joui* viennent pérorer les beaux diseurs, mais ce ji'est plus qu'à l'ombré irrégulière de blanches maisonnettes à volets vetts et à

toitures en tuiles rouges^ semblables à celles d'une bourgade neuve de nos départements!...

Je n'ai pas même vu le grand palmier qu'ils laissent reverdir et se balancer non loin des limites de Toctroi, comme une sentinelle avancée de TOrient.

Cette rue d'Hfîrmès, coupée à angle droit par la rue d'Éole^ fait coude devant une petite église byzantine où je suis entré, tandis que mon compagnon de voyage allait porter ses dépêches au ministre plénipotentiaire de la Grande-Bretagne.

J'oubliai le Parthénon dans ce temple des douze apéti*es, véritable musée de Tart chrétien à ses beaux jours. Très-peu de voyageurs en parlent. Honneur aux agents voyers de Sa Majesté bavaroise qui ont fait céder Talighement de la cité à la conservation de ce bijou que des barbares appellent une verrue.

La nef principale et la nef transversale, égales en hauteur, en largeur et en longueur, et dont les voûtes à plein cintre reposent sur des piher» bas et massifs, à chapiteaux variés, forment la croix grecque en se coupant par le milieu. Une cloison, élevée de ti-ois mètres à peu près, divise le bras transversal de la croix en deux parties égales, et dérobe à la vue des fidèles et Tautel et le prêtre, qui, selon le rite grec, ne communique avec les assistants, pendant le saint sacrifice, que par une petite porte étroite et basse, ouverte au milieu de cette cloison, et en faee de l'autel.

Hors le moment des cérémonies, cette porte est cachée

sous les plis d'une riche tapisserie. La surface de la cloison^ du côté du public, est divisée en une multitude de compartiments ornés de peintures sur bois, peintures naïves et rehaussées par une profusion de donires et d'ai^enlures à la manière des enluminures de missels du moyen âge.

Voici la sainte Vierge assise, revêtue d'un long manteau de pourpre, et coiffée d'une mitre étincelante que surmonte une auréole d'or en relief. Ses yeux d'émail s'abaissent vers le bel enfant qu'elle berce sur ses genoux.

Voici un saint personnage, priant, agenouillé, dans le désert... Les lions et les tigres viennent humblement lécher ses pieds poudreux... Voici des martyrs et des bourreaux, des évoques et des lévites, et des scènes miraculeuses. Mais ce qu'il y a de plus curieux dans ce musée orthodoxe, ce n'est ni la couleur, ni le dessin, ni la composition, c'est la mise en activité de tout ce monde de bienheureux. Par instants, ils semblent vivre; ils se remuent, ils agissent, et le peuple applaudit quand l'anachorète lance un coup de pied au lion, et que cet évêqiie ramasse sa tête tombée sous la hache du bourreau, et il s'extasie aux roulements d'yeux de la Panagia, et aux gigottemens de l'Enfant Jésus ; et il crierait prescjue au miracle, oubliant que ces personnages sont de véritables marionnettes, dont les prêtres fcmt mouvoir les membres adroitement désarticulés, à l'aide de quelques fils traversant la cloison.

Un papas me donna une représentation de ces pieuses

fraudes^ et me rappela ainsi les mondaines lithographies

mécaniques de nos marchands d'estampes.

Cette église fait concurrence aux monastères du mont Athos et aux couvents météores du Pinde^ pour la vente des amulettes, des reliques et des chapelets.

Là, j'oubliai la Grèce païenne pour rêver aux ducs d'Athènes, et surtout à Geoffroy de Ville-Hardouin le croisé, qui, lors du partage de l'empire grec, et quand Beaudoin de Flandre fut proclamé empereur de Constantinople (1204), reçut pour lot Athènes et TAchaïe.

J'évoquai les grandes figures inconnues de Boniface de Montferrat, de Guillaume de la Roche, de Gauthier de Brienne et de tous ces paladins qui, pendant plus de deux siècles, luttèrent corps à corps avec les Osmanlis.

Et je revoyais les étendards d'Aragon, de Venise et de Gênes flotter sur l'Acropole, et je m'indignais de ce que la Grèce, redevenue indépendante, n'avait pas encore vulgarisé l'histoire de ses luttes héroïques au moyen âge.

Entre Miltiade et Botzaris, entre Canaris et Théraistocle, que de noms mériteraient d'être tirés de l'oubli l!.*. J'ai l'intention de vous reparler de Geoffroy de Ville- Hardouin, quand nous passerons devant Abydos.

Le capitaine Fenckell revint trop tôt m'arracher à ces rêveries, et nous parcourûmes ensemble la cité, où s'élèvent chaque jour des constructions nouvelles.

Quand le royaume de Grèce fut décrété par les puissances européennes, on proposa de choisir le Pirée pour capitale.— C'était une bonne idée : le génie commercial

IMPRESSIONS DE VOYAGE Bl

des Grecs aurait infailliblement rendu ce port le plus important des ports de l'Orient^ et les maisons de l'Athènes nouveUe ne recouvriraient pas pour totyoïurs les précieuses ruines de la vieille Athènes. '

Mais un poête^ un fantaisiste, un roi, Louis de Bavière^ voulut choisir lui-même l'endroit où s'élèverait le palais de son fils, et il trouva piquant de lui assigner une place entre la petite chaîne des monts Anchesmes et le rocher de l'Acropole... terre sacrée que n'aurait jamais dû profaner un architecte saxon!...

. L'assiette des fondations et les plans • de ce palais ont varié tant de fois, que les rues tracées à la même époque ont perdu la ligne droite et sont devenues forcément tortueuses, afin de montrer un certain air de convergence vers l'esplanade du palais.

D'après quelques voyageurs^ amateurs du beau antique, ce Louvre du roi Othbn ne serait qu'un triste et massif logis; on dirait une fabrique. Les carrières du Pentéllque, d'où sortirent tant de chefs-d'œuvre, ont été réouvertes pour le construire; mais le ciseau des Germains a travaillé ce marbre comme un taillandier travaillerait l'argent et l'or.

Moi, qui^ sans nul doute, ne possède pas le sentiment du vrai beau, je trouve l'ensemble de ce logis plein de jeunesse et de fraîcheur. Je n'ai rien vu de lourd et de froid dans le péristyle, dans les colonnes et dans les balcons, et les surfaces polies de ses marbres étincellent gaiement «ur la verdure des jardins qui l'entourent.

Cette verdure, si insolite en Grèce, on la doit aux Turcs; les Turcs ayant toujours eu la religion des fontaines, épargnèrent les débris des anciens aqueducs. Depuis, on a réparé les canaux et construit de nouveaux bassins, et grâce à des aménagements intelligents, les Athéniens utilisent les dernières gouttes du Géphise et de l'Eurotas.

Est-il possible de visiter en deux ou trois heures les ruines d'Athènes et de l'Acropole, et de se donner en même temps le loisir de déjeuner?

J'avouerai à ma honte que ce problème, je Tai résolu affirmativement; beaucoup d'autres ont fait comme moi, mais ils le nient quand ils écrivent leurs souvenirs de voyage.

Je devais retourner à bord à midi, heure indiquée pour l'appareillage, et c'est au pas de course que j'ai vu la tour des. Vents, que Varron* appelle la tour des Cyrrhestes, — le monument choragique de Lysicrates, où Démosthènes apprit à né plus bégayer,— l'arc de Thésée ou d'Adrien, — le temple de Jupiter Olympien, — la fontaine de Callirhoé, — le stade où roulaient les chars, — le théâtre de Bacchus, qui pouvait contenir trente mille spectateurs, — le théâtre d'Hérode Atticus, — l'Aréopage, — le Musée, avec ses grottes transformées en cabinets de bains, — le Pnyx, où l'on haianguait le peuple, — la grotte de Pan, où l'on n'entrait que pieds nus, et après s'être purifié dans les eaux de la fontaine Clepsidra, — le temple de Thésée, — et enfin l'Acropole,.,

FAcTopole^ où un savant userait sa vie à étudier l'art antique.

Ce que j'ai fait^ ce que j'ai vu, tout voyageur peut le faire> peut le voir.

Je n'oserais croire qu'au siècle de Périclès tant de mer- Teilles furent accumulées sur un seul point de la Grèce> si l'avarice des empereurs d'Orient^ l'indifiérence des ducs catholiques de TArchipel^ l'ignorance des Catalans et les spoliations des collectionneurs modernes n'avaient oublié d'anéantir ou d'exporter tant de précieux restes. Les Barbares et les Turcs sont peut-être les m'oins coupables de tous les dévastateurs du moyen âge. ^rien ne commet qu'un seul dégât en Attique : il démolit le temple d'Eleusis. Selon PhiLostrate, Athènes n'était déjà plus qu'un cadavre lorsque Alaric y entra, et il n'y entra que suivi d'un petit nombre de ses officiers, de peur que ses soldats ne se livrassent au pillage. Les habitants l'accueillirent en grande pompe. Il soupa dans le Prytanée; avec les citoyens les plus distingués, et s'éloigna de la ville après avoir accepté, comme rançonj de riches présents. Les Romains s'étaient montrés plus barbares que les Barbares eux-mêmes. Un de leurs proconsuls enleva du Pœcile les tableaux de Polygnote, qui y brillaient depuis huit cents ans, et ils expulsèrent les philosophes de l'Académie et des portiques.

Ce n'est plus dans Athènes seule qu'on apprend à connaître Athènes... Il faut parcourir les musées de l'Europe qui se sont enrichis de ses dépouilles.

Athènes deyait nécessairement tomber en raines, du moment où les populations perdirent dans Tignorance le sentiment du beau. Le monument le plus solide s'écroule quand la main de Fhomme cesse de l'étayer. Les chrétiens de nationalités diverses qui régnèrent à l'Acropole n'eurent qu'un but, s'y fortifier et s'y défendre contre les musulmans, et quand lés musulmans vainqueurs les eurent chassés de l'Acropole, le temps alors, tempus rerum edaXy se mit à l'œuvre. Les musulmans ne se montrèrent pas démolisseurs, mais ils ramassèrent les débris de la cité merveilleuse pour constituer une cité de chaumières.

En 1460, Athènes, devenue l'apanage du chef des eunuques noirs, s'affaisse et se transforme en un amas de' décombres.

On l'oublie au seizième siècle. Les ambassadeurs, les chefs d'escadre que la France envoie dans le Levant ne parlent que du port des Lions, le Pirée, et n'ont pas l'air de se douter que de l'Acropole à ce port des Lions, il n'y a qu'une heure de marche.

Léon X, François P', ces créateurs de la renaissance, l'oublient encore. Richelieu enfin se souvient d'elle. Richelieu, qui fait bâtir un palais, demande les plans du Parthénon, et après lui le roi d'Angleterre, Buckingham, Arundel et d'autres riches lords y expédient des collectionneurs. L'art grec redevient à la mode : on a besoin de modèles. C'est alors que les marbres d'Oxford ou plutôt d'Arundel émigrent dans la Grande-Bretagne, c'est alors que l'on voit des profanations dont les Barbares

n'eussent pas osé se rendre coupables. M. Delahaye, notre ambassadeur à Gonstantinople, raconte que l'on scia en deux parties l'Apollon colossal de Délos^ afin de le transporter plus facilement en Europe.

Quelque temps après^ les pères capucins français^ établis en Grèce^ se prirent à étudier Pausanias et Heursius^ et publièrent le résultat de leurs recherches, et l'envoyé de France au Levant, M. de Nointel, adjoignit au personnel de son ambassade deux grands artistes, Fayderbde et Garrey, dont le crayon révéla au monde savant tant de merveilles si longtemps inconnues.

Le dix^huitième siècle s'en émut enfin, les architectes intervinrent; puis, la mode aidant, l'art grec eut sa renaissance.

Mais, je le répète, cette renaissance de Tart grec, ce n'est pas en Grèce qu'elle s'est manifestée, et le plateau de cette sainte montagne de l'Acropole est encore et sera peut-être toujours un chaos de ruines entassées sur des ruines.

En vain essaye-t-on de reconstruire par la pensée les temples et les monuments du grand siècle ; en vain nos jeunes gavants de Técole française exhument-ils chaque jour une nouvelle merveille : c'est comme si, dans un ossuaire, ils voulaient rendre à chaque squelette les ossements qui lui appartiennent. La science est impuissante, les souvenirs historiques s'effrayent, et la mémoire tombe en défaillance dans cette vallée de Josaphat des chefsd'œuvre de l'art antique.

Donc^ vous^ qui parcourez comme moi TAcropole, vous ne verrez rien d'abord que la désolation, et vous redes-* cendrez la montagne en évoquant à la fois les fantômes des Athéniens de Périclès, et ceux des Sarrazins d*Abouhafs et des Catalans de Roger de Flor.

Mais plus tard, en relisant les écrivains et les poètes de la vieille Grèce et les Ouvrages des savants modernes, vous comprendrez tout, vous reconstruirez les temples et les palais détruits; lem's splendeurs passées se révéleront à votre imagination, vous vous souviendrez que vous avez passé en courant près d'un chef-d'œuvre inconnu, et ce souvenir vous guidera dans le dédale des descriptions, et alors vous vous enthousiasmerez à pleine tête, à pleine àme, pour ce qui n*est plus.

Mais, avouez-le franchement, artistes, flâneurs, antiquaires, architectes, ingénieurs, voyageurs de toutes nuances, vous n'avez pas été saisis d'une sainte crise d'enthousiasme en franchissant les marbres réduits en galets de l'escalier des Propylées!...

Non ! non ! Le Parthénon, les trois temples réunis de Minerve Poliade, d'Érechthée et de Pandrose, le temple de la Victoire Aptère, tout cela vous a trouvés froids et insensibles, et notre grand poète Lamartine a dit avec vérité, en parlant du Parthénon ;

<( L'effet de cet édifice, le plus beau que la main hu- » maine ait élevé sur la terre, au jugement de tous les » âges, ne répond en rien à ce qu'on en attend; et les » pompeuses paroles des voyageurs, peintres ou poètes.

Y) vous retombent tristement sur le cœur quand vous » voyez cette réalité si loin de leurs images !1 »

Mais il est temps de retourner au Pirée.

Tandis qu'on attellera nos chevaux, goûtons^ à l'hôtel d'Angleterre^ le miel du mont Hy mette ^ miel brun et parfumé , qui n'a jamais dégénéré ; l^uvons aussi le vin blanc à saveur de résine que buvaient les vieux Grecs.

Les vignerons du jour suivent les usages des vignerons d'autrefois. La pomme de pin était dédiée à Baccbus^ et, au temps de la cuvée> ils font infuser comme eux une ponmie de pin dans la vendange.

Notre déjeuner est égayé par les ardentes récriminations du maiti-e d'hôtel^ qui lance apathème sur anathcme à nous autres Français, les amis d'autrefois, les ennemis d'aujourd'hui, a Honte ! s'écrie-t-il, honte et malédiction à vous, chrétiens, qui marchez avec les infidèle 3 1... »

Nous avons beaucoup ri de la sincèfe indignation de ce brave homme; j'avouerai cependant que depuis que je voyage en Orient j'ai reconnu combien elle est légitime et méritée, la haine que tout vrai Grec ressent pour un Osmanlis.

Nous achetons des chapelets en petits coquillages roulés, recueillis dans les sables de la plaine de Marathon, et nous reprenons le chemin du Pirée, avec l'intention de visiter en passant le temple de Thésée.

La foule des citadins se promène à l'ombre, sur les tiottoirs, en causant politique et choléra.

Nous avons apporté le courrier de France, et les nouvelles circulent... H y a beaucoup d'effervescence et d'inquiétude dans les esprits. L'occupation française leur est toujours odieuse... Ce n'est pas étonnant : nos journaux de tous partis semblent s'être coalisés pour déverser des torrents d'injures sur ce peuple qui a des vices, maiis qui a aussi une vertu plus grande que tous les vices, — la vertu 4u patriotisme !...

Notre aUiance avec les Turcs les étonne et les afflige... quelques-uns même ne veulent pas encore y ajouter foi, et l'on m'a dit que la plupart des montagnards, auxquels on raconte Tes événements politiques du jour, sourient d'incrédulité et siçposent que l'on veut les mystifier en leur affirmant que cent quinze mille Français sont devant Sébastopol, pour défendre le Grand Seigneur attaqué par les Russes ; — et si Ton insiste, si on leur prouve que ces Français sont en même temps à Constantinople et à Varna, ils répliquent alors que c'est une ruse de guerre, un prétexte pour s'emparer d'une bonne position, et sabrer et mitrailler ensuite les bataillons du Pt-ophète!...

Les citadins pianifestent leiu* opinion antianglo-française, en reprenant le costume national. Ils sont tous vêtus conmie s'ils allaient partir pour rejoindre les insurgés de l'Épire et de la Thessalie. Le frac européen a disparu, et le costume albanais fait fureur ; le roi Othon donne l'exemple.

Il est beau, ce costume albanais : grandes guêtres bn>-

dées^ fustanelle ou jupon blanc aux milliers de plis; gilet et veste étincelants de broderies^ ceinture de soie, tarpouch rouge au gland de soie bleue, posé sur la tête et «'inclinant vers l'oreille; moustaches retroussées en accents aigus, et longs xheveux bouclés tombant sur les épaules, telle est la tenue des fashionables des rues d'Éole, de Minerve et d'Hermès.

Ils nous lançaient des f égards peu sympathiques; un instant même, je crus voyager en pays ennemi!...

L'Athénien est toujours le plus civilisé, mais aussi le plus vaniteux de tous les Grecs. Riche, il affiche le luxe; pauvre, il le rêve 1... Pauvre, il se privera des choses les plus utiles pour acheter un vêtement splendide. Il réalise sans cesse le proverbe populaire : ffabit de soie, ventre de paille. Us sont bien les fils des Grecs de Fantiquité et du moyen âge, des Grecs du treizième sièlKle, qui faisaient venir d'Italie leurs vêtements de luxe, et auxquels l'empereur Vatace défendit d'acheter des étoffes à l'étranger, déclarant infâme quiconque userait des tissus autres que ceux produits par les manufactures de l'empire.

Le Grec est artiste, artiste dans tous ses goûts, artiste jusque dans la forme de son bonnet de coton blanc, tant ridiculisé chez noiB. J*ai vu des ouvriers, des rentiers coiffés avec grâce de ce bonnet de nuit, prendre le frais, le matin, sur le seuil de leur masure, et se draper orgueilleusement dans les plis d'une longue robe de chambre en cotonnade, achetée à cette succursale de la Petite

Gfr IMPRESSIONS DE VOYAGE

Jardinière dont l'enseigne gigantesque apparaît à l'un des angles de la rue de Minerve.

Oh! Athéniens!... Athéniens!...

Mais rendons-leur justice ! Le jour même où les front'oies du royaume d'Othon furent tracées sur les plus mauvais terrains delaGrèce^ du Grand Seigneur; le jour où ils devinrent citoyens d'une nation, ils travaillèrent tous avec ardeur à la renaissance de la patrie. Des écoles s'élevèrent, des ateliers furent créés; le génie du commerce se réveilla; ils balayèrent les immondices des Turcs, reprirent le costume de leurs pères, effacèrent du vocabulaire les mots barbares imposés par les tyrans, et dès lors, le dernier pa/i*are, comme le premier fonctiovr nariy tous parlèrent la langue harmonieuse d'Isocrates.

Aux premiers temps du règne d'Othon, le costume national avait été proscrit, et les employés civils et militaires s'habillèrent à l'européenne. On murmura beaucoup alors, puis les railleries succédèrent aux murmures, et la réforme s'accomplit. Quelques héros cessèrent de l'être en quittant la fustanelle, entre autres un capitaine, Velengas, qui, longtemps la terreur des brigands, perdit son prestige et son courage du jour où il endossa l'uniforme bavarois, et prit lâchement la fuite dans une rencontre avec les Klephtes. Mais, je l'ai^it, depuis le réveil de Vhétairismey le costume national a reparu comme une protestation.

Milton a rêvé l'affranchissement de la race hellénique, dont les rameaux s'étiolent sans mourir sur les rivages

de l'Asie Mineure et de TEuTope méridionale. — Les poètes^ héJâs ! ne sont que des rêveurs !

En attendant^ les enfants de toutes conditions brûlent du désir de s'instruire. Beaucoup^ après avoir employé le Jour à apprendre un état, étudient, le soir, l'histoire, la géographie, les langues vivantes. Ils croient qu'en France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, l'artisan reçoit ce qu'on nomme une éducation libérale, et ils ne veulent pas lui êlre inférieurs.

Noble émulation qui repose sur une erreur !

Le gouvernement a répondu à ces besoins de Tintelligence. 11 a fondé des écoles pour tous les degrés de Finstruction, et il a placé le palais de l'univemté entre le palais du roi et le palais des représentants de la nation. Les riches se sont cotisés pour créer des académies, des écoles spéciales et des prix d'encouragement, et envoyer étudier, dans les grandes facultés de droit et de médecine de l'Europe, les bacheliers dont l'aptitude est plus grande que la fortune.

On publie à Athènes vingt journaux politiques, littéraires et scientifiques. Les boutiques de librairie et les cabinets de lecture y sont plus nombreux que les comptoirs de boulangers et les étals des bouchers, et chaque pyroscaphe apporte immédiatement tout ce qui s'édite de nouveau en Europe : livres, brochures, revues, comptes rendus, musique, gravures, etc., etc. Les livres publiés en grec moderne sortent presque tous des presses helléniques, qui n'ont pas besoin de se livrer à la contre-

façon pour prospérer^ comme les huit imprimeries de Gonstantinople.

La France donne quelque peu la main à cette résurrection: nous ayons à Athènes une école française. L'un des élèves^ M. Beulé^ dirige des fouilles entreprises sur TAcropole^ et ses savantes recherches ont déjà éclairé la nuit de ces ruines^ chantées par madame Louise Collet, qui a remporté le prix de poésie proposé par l'Académie française, et dont le sujet était l'Acropole.

Le cocher qui nous conduit, jeune homme à physionomie très-intelUgente, parle mieux le français qu'un Provençal de Marseille.

Quand nous eûmes laissé derrière nous la rue d'Hermès, il ne voulut pas continuer sa course sans nous faire visiter lui-même le temple de Thésée, et il nous y servit de cicérone, en maniant l'histoire de ses ancêtres aussi bien qu'un membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres.

Je n'ai jamais vu pareil cocher en France.

C'est lui qui m'a initié à la connaissance des naos, des pronaos, des opisthodomos, des métopes, des triglyphes et des stylobates.

On a eu la bonne idée de transformer ce temple de

Thésée en musée. Le pavé, de marbre pentélique, en a

été enlevé par un Turc, qui en fit de la chaux pour bâtir

sa maison; un aga dalla son salon avec les panneaux de

I mosaïque qui tapissaient les murailles, et lord Ëlgin y a

glané, comme au Parthénon.

IMPRESSIONS DE VOYAOE 68

Depuis son origine, le gouyernement actuel de la Grèce a sévèrement interdit l'exportation des ruines, et s'il était assez riche, il essayerait de racheter, à prix d'or, les précieux fragments dispersés dans les collections particulières et les musées de l'Europe.

Ce temple devint, au moyen âge, église chrétienne; on y voit encore le piédestal circulaire de la statue gigantesque d'un dieu du paganisme, piédestal qui fut alors creusé pour servir de fonts baptismaux. Un pacha décre'ta, un jour, que le Prophète y serait adoré... Mais les Grecs protestèrent, et le divan leur donna raison.

J'engage les savants explorateurs à examiner avec attention les maisons et les kiosques que les Turcs se sont construits avec d'anciens marbres sculptés. Ils pourront faire d'intéressantes découvertes. Ainsi, il n*y a pas trèslongtemps qu'on a nettoyé la surface du marbre de la •lanterne de Diogène, qu'un capucin avait placardée d'une couche de chaux; et dans l'île de Méiélin, on a mis à jour des bas-reliefs et des inscriptions, cachés sous le badigeonnage qui blanchissait le kiosque du capitan-pacha, kiosque bâti a^^ec des marbres de la Troade.

Adieu! le temps presse. Je re verrai, dans les livres des voyageurs, l'Athènes des siècles passés et TAthènes de il y a vingt ans, bourgade formée de chaumières en ruines, éparses parmi des ruines, et habitées par quelques centaines de pauvres paysans.

Mais l'Athènes d'aujourd'hui, la Néapolis où trente mille citoyens s'agitent, témoins vivants de la renais-

sance de cette nationalité gr^que, vaincue, écrasée ^ mais non anéantie par tant de siècles de barbai-ie et d'esclavage, oh ! je la reverrai encore, et j'applaudirai à sa réhabilitation ! ! !

Notre bateau chauffait déjà, quand nous l'entrâmes au Pirée, et aussitôt la patente de santé reçue, nous appareillâmes.

Le Pirée est un triste séjour pour nos troupes. Ellesont eu à supporter le choléra, les fièvres malignes et la haine peu dissimulée des habitants. Mais ce qui les démoralise le plus, c'ost Tennui, c'est l'inertie, c'est l'idée qu'elles perdent leur temps dans ce cui-de-sac de TAttique, tandis que leurs frères sont devant Tennemi.

Le corps d'armée français, fort de trois mille hommes, a perdu près de cinq cents hommes morts du choléra. On prétend même que le chiffre des décès est plus élevé, et que , pour le cacher, on fabriquait des bières assez grandes pour pouvoir contenir plusieurs cadavres à la fois. Il va sans dire que je n'ajoutai pas foi à pareille balourdise.

Quelle terrible épidémie, que ce choléra, dont la marche incompréhensible et mystérieuse déjoue tous les calculs de la science et de l'hygiène.

Quand la brigade Mayran quitta le Pirée pour rejoindre l'armée alliée, on devait supposer avec raison que le elioléia, qui ne se manifestait plu9 que par des cas isolés, cesserait tout à fait au Pirée et à Athènes. Eh bien ! c'est tout le contraire qui eut lieu. La brigade partie.

ainsi que la brigade anglaise, Tëpidëmie reparut au Pirée^ plus foudroyante que jamais , et pendant près de quatre mois, elle décima les populations de TAttique.

Je vous raconterai plus loin Vhistoire du choléra en Orient.

Quelques heures après notre sortie du port, une foule de soldats et de passagers sont venus se plaindre de sourdes coliques et d'un malaise général. Il semblait que, pendant ce séjour au Pirée, leur organisme s'était imprégné d'efQuves pernicieuses.

Moi-même j'éprouvai quelque chose d'indétinissable et de douloureux... Je me sentais faible et harassé, comme à la fin d'un long travail, d'une longue course... Je répondis à mes malades que dans quelques heures mes remèdes seraient prêts; ils patientèrent en attendant;

mais je ne préparai aucun remède car j'espérais

qu'à mesure que nous nous éloignerions de ce récent foyer d'épidémie, -chaque homme reprendrait courage en croyant éviter la mort... Et d'ailleurs, la brise de mer, en se levant, n'allait-elle pas puriûer et modifier l'atmosphère? — J'eus raison : ni le soir, ni la nuit, ni le lendemain, personne ne vint se dire attaqué du choléra; mais cette brise bienfaisante se transforma en une violente bourrasque du nord.

Nous doublons le cap Jhémistocle, la pointe Munichie, le cap Golias.

L'aspect de l'Acropole, que l'on découvre alors au

fond de la plaine et par le travers de Phalère > est bien plus grandiose que contemplé du haut de la double colline de Musée.

Li^Heliespont.

Nous arriverons avant la nuit au cap Sunium^ le cap^ colonne où Platon venait niédiler voilà deux mille ans. Treize colonnes^ seuls débris encore debout du temple de Minerve^ dominent ce promontoire désert et font claire-voie sur le bleu du ciel. Là^ pour la première fois, j'ai reconnu sur ces fantômes de marbi*e ces nuances de pourpre dont le soleil illumine les monuments en lambeaux de TAttique; magiques reflets tant vantés par les poètes voyageurs et que j'avais toujours vainement recherchés.

Aux temps de la Grèce païenne, tous les caps, touis les promontoires avaient leurs temples > leurs tombeaux ^ leurs trophées, que le nautonier ralliait en les découvrant au loin, tantôt dans Fazur du ciel, tantôt à travers les nuages, tantôt, la nuit, aux lueurs des éclairs ou dans les pâles clartés de la lune.

Bientôt les rochers de Zéa, les collines d'Andros et les terres de TEubée se cachent dans le crépuscule. La route est donnée pour gagner le cap d'Oro et pas-

scj* devant Ténédos; et demain^ s'il plait à Dieu^ nous entreriHis dans THelie^nt^ ce bras de Saint-Georges qui chiet en la grande mer, comme dit la chronique de Ville-Hardouin.

Mais la bourrasipie de nord devient une tempête. La mer grossit; le bateau n'avance plus que lentement, et le. commandant Bochet essaye de nous conduire à l'abri de la côte de Métélin.

Le 8. Plus de rires, plus de chansons, plus de blagues... — pardon de l'expression, mais je parle d*un bataillon, de ce bataillon de passage qui se croyait aguerri et défiait les orages et la houle, alot*s que la mer était nivelée comme un champ de manoeuvre; il se sent pris d'une immense nausée, le bataillon ! et un immense concert de hoquets rfetentil pendant toute cette journée.

Payons le faubéH sur ces itiamondices de vlngt-quatrt heures de mauvais temps.

9. Le soleil se lève et la houle s'apaise; et le tiavire s'envole, req)ide ccHume un goéland, et Ténédos est devant nous, Ténédôê vis-â-v^ ks champs où fut TroU, Nous passons outre à toute vapeur, car les paquebots autrichiens desset'vetit seuls cette échelle de peu d'importance], te port dangereux, cette statu) malefkîa cariniê de Vk*glle.

Derrière ttous s'enfuit Métélhi, la Lesbos de Sapho* Lesbos, qUe nous reverrons au retour; Lesbos, l'Ile en* chantée où croît Véringion blanc, l'herbe aut cèiit têtes, qui fait aimer.

A l'ouest et au nord-ouest surgissent FAthos et les montagnes de Samothrace^ et Imbros, et le cône refroidi du volcan de Lemnos.

Nous rencontrerons sans doute à Smyme, à Constantinople et ailleurs des moines quêteurs de TAthos ou du Pinde. La France a toujours protégé ces monastères. Us furent très-riches du temps des empereurs grecs et aussi alors l'asile des sciences et des beaux-arts. Que d'artistes inconnus y ont usé leur vie à enluminer des manuscrits et à peindre des fresques et des panneaux^ œuvres exécutées à plat et sans reliefs. Leurs bibliothèques furent célèbres. — Il y a quelques années, le ministre de l'instruction publique y a envoyé Tun de nos plus savants archéologues, M. Didron. Je ne sais si, malgré son talent bien connu d'explorateur, sa mission a produit quelques fruits. 11 n'a dû retrouver là que des chiffons et des fragments de parchemins rongés par les rats et les insectes. Villoison rapporte avoir lu sur un des manuscrits une note indiquant que la bibliothèque du monastère avait été pillée et brûlée par les Sarrasins. La règle de ces couvents est très-sévère. Les femmes n'y sont jamais admises, même comme visiteuses. Les moines ne mangent jamais de viande. Une seule fois, dit-on, on transgressa la règle, lorsqu'un empereur, Constantin Gopronyme, obligeâtes moines à festoyer sa présence. Mahomet Il et Soliman leur rendirent aussi visite. Ces religieux ont achevé de détruire les temples païens de la contrée.

A l'cst^ devant nous^ on reconnaît les plaines de la Troade, la forêt d'Alexandrie, les contre-forts de l'Ida et l'entrée de THellespont.

Quand, en 4853, les ûèvres paludéennes sévissaient sur les flottes alliées, au mouillage de Bezika, Ténédos ofifrit à profusion aux convalescents ses amandes, ses figues, ses pastèques,' ses muscats, ses cailles, ses perdrix rouges, ses brises tièdes et parfumées, ses sources vives... et la santé revint.

Depuis Matapan jusqu'au fond de la mer d'Azof, il n'est pas un rocher, une île, un cap, une baie, une plaine, une montagne qui ne réveille en nous les souvenirs de l'antiquité païenne. J'envie le bonheur de ceux dont la mémoire est restée puissante et fidèle; car, pour eux, les heures d'une pareille navigation s'écoulent aussi douces, aussi bien remplies que les heures employées à parcourir un musée. Eh! n'est-ce pas un musée que TArchipel grec, l'Hellespont, le Bosphore, l'Euiin?...

Hélas ! comme tant d'autres, j'ai beaucoup oublié ! J'ai oublié surtout les dieux d'autrefois, et il a fallu qu'un savant passager vînt me dire que là, à Ténédos, sur cette esplanade que dominent le château et le port, et que nous n'entrevoyons que de loin, il y avait jadis un temple magnifique consacré au dieu destructeur des mulots, à TApollon Sminthien. Les vfxtyBoiy les mulots, ravageaient les champs des Troyens, et l'oracle de Delphes, consulté, déclara que, pour faire cesser le fléau, il fallait sacrifier à Apollon sur les rivages d'Eolica; Eolica fut le premier

Qom de Ténédos^ avant qae le roi Tenès^ ce Joseph d'une Putiphar de la Troade, n'y arrivât, enfermé vivant dans une caisse que le roi de Colone, Cycnus, avait fait Jeter à la raer.

Le savant compagnon de voyage qui me régente ainsi^ c'est un capitaine d'artillerie allant rejoindre ses pièces en Crimé^. Quelle conversation intarissable et encyclopédique!... 11 n*est muet que sur une seule chose : la guerre! ses causes, son but et ses conséquences, et pour ^pliquer son silence en fait de politique, il se qualifie de gargousse inintelligente intelligente.

Il m'a rappelé ces deux proverbes tédéniens : Preneji la hache de Ténédos pour trancher promptement une question, -r Fav>x témoin comme un jovmtr de fiùte de Ténédos î,..

Que ceux qui voudront l'explication détaiUée du sens de ces proverbes la demandent à Pausanias, X, xiv, 4 .

Les deux serpents qui étouffèrent Laocoon et ses enfants partirent de Ténédos, et c'est derrière Ténédos que vint se cacher la flotte grecque pour faire croire aux Troyens que le siège était levé.

Je tomberais dans les redites du pédantisme si j'évoquais tous les souvenirs qui se rattachent à cette île de^ puis les émigrants de Leucophrys jusqu'aux survivants des dernières guerres de l'indépendance, depuis les galères du Péloponèse jusqu'aux escadres de Dundas et de Bruat.

D'après MM. Michaud et Poujoulat, les Ténédiens ne

IMPRESSIONS DE YOYAQE 71

ressemblent pas aiu autres Grecs de rArcbipel : ils. bénissent la domination turque. Ces messieurs écrivaient cela en 1830; mais^ depuis> les sympathies d'alors ont fait place k la haine,

La solitude, la désolatioi^ des champs de la Troade provoquent une indicible tristesse. Les savants, les anti^ quaires recherchent encore en vain les véritables ruines de la cité de Priam : C'est ici. —Non, c'est plus loin,,. — Yoilà les assises d'un palais.., — Erreur!.,, ce n'est qu'un banc de roches naturelles que quelque cataclysme a régulièrement immobilisées.

Voici le tombeau d'Hector, le tombeau de Priam, le tombeau de Paris, le tombeau d'Assaracus; ces quatre grands tumulus, formés de pierres entassées, on les a fouillés, on les fouillera encore; leurs épitaphes te sont pas retrouvées; le temps a tout emporté, sauf les vers du poète. Mais, là-bas, aux flancs d'une haute colline, quels sont, au milieu des broussailles, ces voûtes écroulées, ces pans de murailles renversés, ces colonnes brisées, ces décombres amoncelés sur le sol?...— Seraient-ce les débris du squelette de la grande cité?.. ,

Illusion encore !... Cest un troupeau blanc et roux de bêtes à cornes, pâturant lentement entre les buissons et les lentisques : chaque animal projette son ombre sur un autre, et l'on croirait qu'ils sont tous immobiles comme des ruines, tant le paquebot marche vite pour dépasser les îles des Lapins et pénétrer de jour dans le canal des Dardanelles, là; où Pline a dit : VlïelUspont prend son

essor là oii la mer presse la terre en battant de son pn tourbillonjiant la barrière qui V arrête et arrache l'Europe de l'Asie*

Quelques voyageurs prétendent avoir reconnu les véritables traces de Tantique Ilion aux innombrables fragments de poterie épars sur ce sol pierreux, où croissent seulement le figuier sauvage , le conisa candida, le jasmin, le palimis et l'amandier à longues épines.

J'ai vainement cherché à reconnaître les trois arcades, encore debout, dit-on, qui dominent la forêt, seuls vestiges des thermes de TEski-Stamboul, TAlexandria, trou des Turcs. On dit aussi que des fragments d'aqueduc traversent la forêt.

Je me suis souvent demandé pourquoi les eaux de la Propontide s'étaient creusé une tranchée de quinze lieues de longueur pour rejoindre la mer Egée, au lieu de franchir cet isthme étroit qui les sépare du golfe de Saros, au-dessus de Gallipoli.

On dirait que des terrassiers ont terminé d'hier ce canal, tant les falaises d'Europe et d'Asie pai^aissent fraîchement taillées; les couches de terram sent identiques de chaque côté, surtout près des deux caps de l'entrée.

Chaque automne, pendant la paix, des milliers de navires attendaient ici les vents favorables pour franchir le détroit, alors que le commerce importait en Europe les céréales du littoral de la mer Noire et de la mer d'Azof.

Aujourd'hui , l'on n'y voit plus que la fumée des ba-

teaux à vapeur, courriers de la politique, que le pavillon des navires de guerre des États alliés et le guidon rouget et numéroté de cette flottille de transport frétée par l'administration de la guerre.

. Une bourgade turque, au nom barbare, et un escadron de moulins à vent dominent le cap asiatique à droite.

Non loin de là, les huttes de Boumarbacki occupent les lieux où s'ouvraient les portes de Scées, témoin des adieux d'Andromaque et d'Hector, et l'embouchure ensablée du Scamandre laisse passer une eau limoneuse qui entache l'azur du détroit.

Les Turcs achevèrent de dévaster la Troade et les bords du Scamandre au commencement du quatorzième siècle, alors que les sultans d'Iconium s'emparèrent du mont Ida. Pachymère parle des villes , des forteresses et des monastères de cette époque. On gardait alors daps une des citadelles près du Scamandre les trésors amassés par l'empereur Théodore Lascaris IL — Michel VIII y fit enfermer Manuel, et ces citadelles servirent de refile aux malheureux survivants de l'invasion des Barbares.

Les deux principaux courants de l'Hellespont sont t[*èsviolents et se contrarient. Celui qui vient de l'Archipel porte à la côte d'Asie, celui qui vient de Marmara porte à la côte d'Europe. Aussi les navires à voiles manœuvrent-ils en conséquence, tandis que le bateau à vapeur ne cherche qu'à en profiter. —Cette double masse d'eau se trouve tellement comprimée et lutte avec tast^ de force contre les digues naturelles qui l'enferment, que

74 IMPREgSIONS DE VOYAGE

par un temps calme on peut entendre le clapotement du flot sur les deux rives*

Un de mes confrères du Mans^ Pierre Belon^ a Tisito la Troade en 1553. 11 prétend qu'alors les miu*ailles de la grande cité étaient encore debout presque entières^ et qu'il emi^oya quatre heures de marche à en faire le tour,

a Quant est des fleuves de Simoïs et Xantus^ dit«-il, tant » eelebrei par les poètes, qui arrousoient les praieries de » Troie, n'en rapportons autre nouvelles sinon que ce )) sont si petits ruisselets où à peine se peut nounir ne D loche ne veronj car ils sont en été à sec, et en hyver » une oye à grand peine y pourroit-elle nager dedans. »

11 visita aussi des ruinés de Scainandria, d'où les Turcs tirèrent les matériaux pour la construction des châi teaux d'Asie, -r- Scamandria était située à une demi-lieue de la mer , et à une demi^-joumée de marche du château. Il parle de colonnes de marbre aux chapiteaux délicatement sculptés, et d'une grosse pierre «t taillée en )) relief, à la prospective d'un personnage vestu d'un » haubert, une armure à la proitrine, un morion em- » plumé, bridé par-dessous la gorg^ un bouclier long et )> enlevé, une espée courte en façon de cimeterre, non » ceinte pai^ le corps, mais pendante au col en écbarpe, ift le tout fait d'excellent artifice, x»

C'était sans doute la pierre tumulaire de Tun des barons de la cinquièmo croisade, qui, partis de Soissons pour Jérusalem, s'arrêtèrent en chemin, et se partagèrent

les domaines des empereurs grecs. L'histoire de ces squatters du Levant au treizième siècle ressemble à un conte des Mille et une nuits. Nous penserons à eux en passant au jned de la tour de Galata.

Yoyea ce nuage d'oiseaux noirs qui volent vers Gon-* stantinople, en rasant de près la surface de la mer. Ce soir^ ils arriveront à rextrémité du Bosphore^ aux roches Cyanées, et demain nous les rencontrerons au milieu de la Propontide^ revenant vers le cap Sigée. Jamais de repos> jamais de halte I — * Quelle loi de la nature les condamne donc à voyager ainsi sans cesse?...

Les Francs les appellent les âmes damnées; les Turcs leur donnent je ne sais plus quel nom barbare^ mais les tiennent en grande vénération^ et malheur à celui qui serait surpris Rechargeant un mousquet sur cette caravane ailée. Belon^ qui exagère ^ans doute« dit avoir vu dans ces parages une troupe déplus dé quatre mille cigognes à la fin d'août^ venant de JRnsêie et Tartarie, et voyageait m croinc bourguignane. Arrivé .au-dess\ia de Ténédos, le bataillon se mit à tournoyer en cercle. Le corps se sépara en plusieurs bandes^ en une vingtaine^ qui s'échappèrent vers le midi^ les unes après les autres, pour ne pas suivre la môme route,

Xercès a fait inutilement fouetter les courant^ indomptables de THellespont. Ils emportent^ ils entraînent^ ils détruisent tout^ ponts de bateaux^ estacades^ chaussées^ môles de granit^ et le navire que la tempête y surprend au passage^ doit, quelque route qu'il ait à suivre, se hà-

1er de profiter du vent favorable pour en sortir, car les ancrages ne sont pas toujours bons, et souvent très-difficiles à gagner. Aussi, chaque fois que j'ai traversé les Dardanelles, ai-j€ vu sur les gièves les carcasses démantelées de quelques navires nouvellement naufragés.

Le littoral asiatique est mieux cultivé et plus fertile que le littoral européen, et des paysages gracieux se déroulent, à partir des Taches blanches, grandes vigies sur la côte d'Asie.

J'ai souvent convoité, pour m'y retirer vivre en ermite, la maisonnette de briques rouges qu'on aperçoit, à moitié cachée sous un massif de saules pleureurs; au milieu de cette petite vallée qui s'ouvre, au bord de la mer, entre deux montagnes d'Europe...

Salut à l'Olympe, qui domine au loin les plaines immenses et mollement ondulées de la mystérieuse Asie, le berceau de tous les peuples!...

Nous passons entre Abydûs et Sestos, où l'Hellespont se resserre et projette vers le nord le cap Trapezza et la pointe des Barbiers.

C'est par là qu'eurent lieu les migrations des peuples anciens.

Un Mahomet, au milieu du dix-septième siècle, bâtit, im peu plus loin, pour défendre la route de Constantinople par mer, deux forteresses : le château d'Europe et le château d'Asie, devant lesquels nul navire ne doit passer sans un firman; un coup de canon à poudre avertit d'abord le délinquant, et un boulet lui arrive s'il

n*obéit pas. Le firman s^obtient sans difficultés^ mais il coûte assez cher. Du temps de Belon^ les navires qui venaient d'Europe passaient sans difficultés^ mais ceux qui quittaient les États du Grand Turc étaient obligés de demeurer à l'ancre pendant trois jours en face des châteaux, et on leur faisait subir des visites minutieuses presque à chaque heure de jour et de nuit.

On ne traverse le détroit que de jour, à moins qu'on ne possède la clef des signaux de nuit, qui consistent à lancer des fusées de telle ou telle façon, à intervalles convenus, et en nombre réglé à l'avance. Les navires de guerre anglais et français possèdent tous la clef de ces signaux. Le traité d'Andrinople (1829) concéda aux navires russes de commerce le privilège de franchir les Dardanelles sans firman, et souvent les navires des autres nations fraiudèrent le fisc du Grand Seigneur, en arborant le pavillon russe devant les châteaux.

Le premier fort, Yeny-Kery, est bâti à l'embouchure du Mindez, en Asie; l'autre, le Saïd-Elbahr, est vis-à-vis, en Europe, et non loin des batteries construites par de Tott.

On sait que les traités interdisaient, jusqu'à ces derniers temps, aux flottes des diverses puissances maritimes, de pénétrer dans la mer de Marmara. La foi jurée maintint, pendant la paix, cette inviolabilité du détroit, inviolabilité plus que problématique, au point de vue militaire, malgré les nombreux travaux de défense qui y ont été exécutés à différentes époques.

Les Dardanelles, pas plus que le Bosphore, ne sont en

état de résister à une attaque sérieuse et bien conduite. La quantité des fortiâcations l'emporte sur la qualité^ et c'est en vain que les deux rives sont hérissées d'un millier de pièces de canon^ parmi lesquelles on distingue la gueule béante des mortiers monstres de deux pieds de diamètre d'ouverture ^ engins de destruction , plus mem'triers pour les artilleurs qui les servent que pour l'ennemi.

La plupart des forts nouvellement réparés sont dominés par des coteaux voisins. Il serait facile de les tomner^ en s'emparant de la presqu'île par le golfe de Saros> aujourd'hui que la vapeur ne tient plus compte des courants et des vents contraires qui, autrefois, venaient en aide à la défense de ce passage.

Quand le bateau stoppe, des embarcations chargées d'huîtres l'accostent. Ces huîtres, quoique un peu fades, sont assez bonnes^ Les marchands d'huîtres apportent aussi des pacotilles de vases en terre, pots et amphores dont on se sert dans le pays pour conserver l'eau fhiiche. Ces vases ont des formes bizarres et grotesques. Ce sont des chevaux ailés, des chimères, des dragons, des animaux impossibles. — Là terre en est grossière, poreuse, et fortement enluminée. — De loin, on dirait des potiches d'un caractère tout à fait original, inconnu... De près, ce n'est pas grand'chose. Cependant, comme spéci* men de l'art céramique en Turquie, ce n'est pas à dé^ daigner. Leur usage s'est répandu dans tout l'Archipel et te littoral du continent.

En 1807 ou i808> une escadre anglaise força le détroit^ et n^éprouTa d'avaries qu'au retour.

Les énormes boulets de marbre qu'on aperçoit à chaque embrasure des batteries font sourire de pitié nos artilleurs. Un de ces cailloux a failli cependant causer la perle d'une'corvette anglaise. Il pénétra dans la batterie couverte par un sabord^ et frappa, en ricochant, les cercles en fer de Tun des mâts ; des étincelles jaillirent, tombèretit sur des munitions, et il y eut une explosion épouvantable.

l.a plupart de ces boulets de marbre ont été taillés dans les fûts des colonnes des monuments d'Alexandria.

Nous nous arrêterons peut-être en revenant devant la bourgade des Dardanelles, où notre brave agent consulaire de Ftance habite une grange, tandis que le Consul anglais s'y est fait bâtir un palais plus grand et plus beau que le palais neuf du sultan sur le Bosphore.

A quelques kilomètres au-dessus des châteaux le canal se replie sur lui-même, puis s'élargit et devient un lac immense aux rives fleuries et peuplées, où l'on ne reconnaîtrait plus le chemin de la Propontide, si les minarets de Gallipoh ne Tindiquaient au loin.

Gallipoli 1 la belle ville, ou la ville des Gaulois, selon l'étymologie préférée; Gallipoli n'avait jamais retenti de tant de bruits de guerre depuis que les croisés y passèrent, conduits par Frédéric 1*', que ces mois derniers, quand les soldats de France et,d'Angleten'e inondèrent ses rues calmes et tortueuses.

Un instant la vie revint à cette ville morte... Mais, hélas! ce ne fut qu'un instant, et tout est retombé dans le silence et Tinertie.

Ses rues sont désertes, ses maisons closes, son bazar solitaire. Personne sur les quais de la Darse, plus de fumeurs, plus de chanteurs dans les cafés du port. Le zouave a disparu, et parfois une pâle sentinelle européenne apparaît dans l'ombre des vieilles fortifications génoises, et une corvée de fantassins défile vers les magasins d'approvisionnement et se hâte de retourner au camp.

On croirait vraiment que toiis les habitants de la cité sont morts ou partis, et que les brigades de guerre ont ouvert la campagne ...

C'est vrai... — Ils sont morts ou partis, les habitants: le choléra a frappé les uns, et les autres ont fui loin du choléra.

Us ont fui dans les villages voisins et à Lampsaque, en Asie; mais l'épidémie les a suivis... et bien peu d'entie eux sont revenus à leurs foyers.

Les troupes anglo-françaises occupaient le camp des Fontaines, sur les hauteurs, et le camp de Boulaïr, presque au bord de la mer, au milieu de l'isthme de Saros.

Quittons ce rivage maudit, cimetière de plus d'un brave que la mort a frappé avant l'heiu-e.

Orcan, prince des Ottomans, passa les Dardanelles pendant un tremblement déterre qui épouvanta les chrétiens, et s'empara de Gallipoli. « Demeurons en Europe, dit-il à ses soldats, puisque Dieu nous en ouvre lé chemin. »

Belon parle d*un cep de vigne planté dans un monastère des Àugustins^ à Gallipoli. Ce cep se couvrait de raisins mûrs sept fois par an.

Nous entrons dans la mer de Marmara; nous côtoyons l'Europe ; à gauche apparaissaient les tentes du camp de Boulaïr qui se donnaient mutuellement un peu d'ombre^ car la plaine^ sans arbres^ ressemble à la plaine de Beauce.

Cette position avait été choisie^ au début de la campagne^ par le génie militaire^ en prévision des événements de la guerre; on croyait alors qu'ils auraient eu pour théâtre les Balkans^ le pachalik d'Andrinople et la Roumélie.

La presqu'île de Gallipoli devenait donc une importante et inexpugnable place d'armes, et, certes, l'hivernage y eût été moins rigoureux que sur le plateau de Chersonèse !

Nous ne verrons pas l'archipel de Marmara, et le jour nous retrouvera non loin des îles des Princes, petites îles de plaisance où, pendant les chaleurs de l'été, les riches de Stamboul, du Phanar et de Péra déportent leur indolence.

Marmara, la Proconèse des anciens, doit-elle son nom moderne à ses carrières de marbre, exploitées à ciel ouvert, et dont les tranchées resplendissent de si loin, même sous les rayons lunaires, ou bien au duc Georges de Marmara, de la famille des Comnènes, qui la reçut en apanage?...

Que nous importe?... La patrie d'Aristée, le poëte des

8d IMPRESSIONS DE VOYAGE

Arlmaspes et des Gryphons, d'Aristée, vivant et mort à la fois, d*Aristée, transformé en corbeau, et, comme tel, attaché à la suite d'Apollon, Marmara aujourd'hui ne peut plus intéresser que les géologues. Le commerce a déserté son port, et les sultans, qui laissent tomber en ruines la métropole de rOrient n'ont plus besoin de ses blocs de mai'bre.

Le 10, la côte d'Asie, profondément échancrée parles grands golfes de Cya et de Nicomède, se cache encore dans les brouillards du matin.

Nous la reverrons au cap de Scutari, que couronne une immense caserne à la blanche façade, percée de mille fenêtres.

Nous ne perdons pas de vue la côte d'Europe, où se fait sentir déjà l'influence du voismage expansif d'une grande ville. L'industrie de l'Occident y a bâti ses minarets, gigantesques cheminées de briques ; on croirait, au dais de fumée de houille qui s'étend au-dessus de San Stefàno, que les enfants de Mahomet se civilisent et étudient autre chose que le Coran.

Après San Stefano vient le château des Sept-Tours ; puis commence. ce mur byzantin qui rejoint la pointe du vieux sérail, dont les bâtiments, les kiosques et les jardins descendent, étages, de terrasses en terrasses, jusqu'au bord de la mer.

Et nous entrons dans la Corne d'or ! 1 !

DMillOftlOBfl

on LB PLUS LONa CHAPITRE DU UTBE.

Elle est bien nommée ainsi cette baie^ la plus sûre^ la plus belle^ la mieux située entre toutes les baies ! bien nommée ainsi allégoriquement. — N'est-ce pas la corne de ce bélier de Pbryxus^ dont la toison merveilleuse s'é* tendait en Colcbide et en Asie^ et que voulurent conque* rir les Argonautes ?. . ,

Je n'entreprendrai pas de décrire^ même à grands traits^ Taspect féerique de Gonstantinople; mais je voudrais pouvoir vous donner la statistique, le chiffre total des points d'exclamation dont se hérissent les narrations des voyageurs qui, arrivés entre la tour de Léandre et la pointe du vieux sérail, embrassent du regard Tophana et ses arsenaux, la forêt de toits pointus et de maisons rouges qui remontent vers les cyprès du grand champ des morts ; la Fera des Européens avec les palais des ambassadeurs, la Galata commerçante des giaours, le pont de Mahmoud, les profondeurs de la Corne, la sainte ville de Stamboul, et ses minarets et ses coupoles; les grands arbres du vieux sérail, le pâté [bleuâtre de Tarohipel des Princes, TAsie, et Scutari, et le Bosphore, et les mille autres détails de ce panorama circulaire...

C'est beau, c'est' indiciblement beau!!! et, haletant

d^enthousiasme^ vous abandonnez le bord, vous sautez dans un kaïque, vous gagnez le rivage, vous bondissez de joie en frappant enfin du pied cette terre si longtemps désirée, si fiévreusement rêvée...

Mais, hélas!... hélas! encore une illusion perdue, et bien amèrement perdue ! ! ! Â peine aurez-vous fait cent pas dans le labyrinthe de ces rues étroites, tortueuses, boueuses, noires, infectes, sans soleil et sans air; à peine, dis-je, aurez-vous franchi la distance qui sépare le pont de Galata du Teké des derviches tourneurs, que vous vous demanderez si vous n'êtes pas le jouet d'une hallucination ou des mystifications de quelque mauvais génie, qui, pour vous seul, pour vos yeux, pour narguer votre soif de tout admirer, aurait soudain recouvert d'un manteau sordide, d'une hideuse souquenille,la reine des cités, la perle de l'Orient, la métropole du beau, la merveille tant rêvée sous le ciel brumeux du nord.

L'été, la poussière des rues vous aveugle. L'hiver, on a de la boue jusqu'aux coudes. Et des chiens partout, des chiens pelés, fauves et lépreux, vaguant sans maîtres et piêts à prendre vos jambes pour un os à ronger; une population presque nue ou en haillons, et errant oisive; des marins ivres, des soldats en tenue de bandits ; des mendiants criant : Backhilhî backhilh!,,. des mar- . chands de confitures, des hammals (portefaix) courbés sous le fardeau, des sakas (porteurs d'eauj portant l'outre de cuir comme l'Espagnol pprte sa guitare, des arabas (chariots), des Arméniens au long bonnet pointu.

des Juifs à grande robe, quelques Turcs de la Tieille roche, à turban colossal, quelques effendis (messieurs) en tunique et coiffés du fez de la réforme, telles sont les individualités de la foule que vous traversez, — et veillez bien sur la chaîne de votre montre !...

Oïl sont-ils donc les pachas, les agas resplendissants de broderies d'or, constellés de pierreries, et traversant, escortés de farouches janissaires, la foule qui s'humilie et tremble?

Quelle route suivetit-elles, allant au bain, les odalisques, ces vivantes momies aux tuniques parfumées, au grand œil noir qui flamboie sous le voile ?

Où les retrouvei', ces somptueux palanquins, ces moelleuses litières qu'enlevaient, au pas de course, de vigoureux hammals?

Où caracolent-ils, les coursiers arabes, les pur-sang du désert, aux longes de soie, au paquetage luxueux?

EnGn, qu*est-elle devenue, cette mise en scène de la vie orientale, près de laquelle nous semblait si mesquine, si étriquée, si misérable, la vie de l'Occident ?

Les coursiers arabes ?.,. les voilà ! —Ce sont ces rosses, ces avortons étiques, poussifs et vermineux, aux écuyers plus vermineux encore, qui vous attendent au débarcadère de'Topana ou de Galata, et vous offrent, pour cinquante centimes, pour vingt-cinq centimes à l'heure, place surnine selle éventrée ! . . .

Les palanquins, les litières ont cédé la rue aux plus vieux coucous des barrières de Paris, — proscrits, dé-

portés à Constantinople^ ou ils ont encore le prestige de

la nouveauté.

Le Turc n'y regarde pas de si près ; il ne s'assied pas comme nous sur les coussins de ces landaus fashionables : il s'y accroupit, les jambes croisées, ou s'y étend comme sur un divan, et le cocher, au lieu de trôner sur le siège, galope côte à côte avec les chevaux qu'il stimule à coups de bâton.

Cette femme qui passe (et Ton en voit rarement), cette femme, chaussée de bottines jaunes, ou pieds nus avec des sandales de bois à patins, eUe porte un large pantalon de cotonnade, et s'enveloppe la tête et le corps dans les replis de ses langes blanchâtres. Approchez- vous d'elle > et vous reculerez aussitôt avec dégoût, repoussé par le fumet de ses traces, fumet qui rappelle Todeur fermentée de ces pastilles du sérail que brûlent, au nez des passantSj des industriels embusqués sous les portes cochères de notre vieux Paris!...

Mais quel est ce gros homme entre deux âges et à vaste abdomen?... Sa redingote verte est boutonnée jusqu'au menton; un précoce embonpoint annihilant son cou, a réuni ses épaules à sa tête, coiffée d'une calotte rouge à plaque de cuivre; il porte des lunettes et est chaussé conune un cocher de ûacre. On dirait le bakal (épicier) du coin de la rue.

Eh bien ! c'est un pacha, un grand pacha peut-être^ à tant ou tant de queues; un général, un ministre, un des plus nobles Osmanlis ;^-et les trois ou quatre pauvres dia-

blés qui le suivent^ ce sont ses janissaires^ les successeurs, des janissaires d'autrefois, les ka vas d'aujoiu'd'hui, les gendarmes à mine famélique, à ventres plats, à lambeaux d'uniforme rouge^ bleu sale, à coutures Manchies par l'usure, et surtout à long sabre, caricature des lames de Damas !

GhîFOrient! rOrientI qu'en avez-vous fait, enfants dégénérés de Mahomet?»..

Qu'avez-vous fait de Byzance, la rivale de Rome?...

Vous avez tout pollué, tout saccage, tout laissé tomber en ruines !... 11 n'y a qu'une chose que vous n'ayez pu détruire, parce que Dieu, qui l'a créée, veille à sa conservation et à son renouvellement.

C'est la nature, la sublime nature qui vous entoure... et cependant votre présence lui a été fatale!... Et ils ont raison de vous appliquer ce proverbe, les Grecs, les Moldaves, les Bulgares agriculteurs : Là où un Turc pose le pied, la terre reste sept ans sans produire!

Laissons Péra de côté ; c'est le cheMieu de. la colonie franque, le faubourg des Occidentaux, qui commence à la vieille porte génoise et s'étend jusqu'au grand champ des morts, d'où part une route bien entretenue, longeant d'immenses casernes régulièrement bâties, des hôpitaux installés à l'européenne, et les édifices des universités, des facultés ; tout, sur cette zone privilégiée, tend à prouver matériellement que la réforme a fait des progrès; mais ces progrès ne sont que superficiels.

On sait que lorsque l'empire grec fut rétabli après la chute de l'empire français, Michel Paléologue, en re-

.connaissance des services que lui avaient rendus les Génois, rivaux des Vénitiens et des Français^ leur abandonna la souveraineté de Péra et de Galata. Les Génois y avaient déjà transplanté leurs comptoirs sous Andronic l'Ancien, et ils entourèrent cette ville naissante de hautes murailles que l'on voit encore. Galata-Péra fût devenue la plus importante cité du Levant, si l'empire grec n'eût pas été anéanti par les mahométans.

Le cœur de la société turque est invulnérable, et pour qu'il ne soit plus réfractaire au progrès, il faudrait quo le Coran, qui a remplacé l'Evangile, fût, à son tour, remplacé par lui.

Nous sommes toujours des giamirs, des chiens de chrétiens^ malgré notre sang et notre or prodigués chaque jour pour leur défense ; et si quelques concessions ont été faites à l'esprit de réforme, ce n'est que forcément et sans bonne volonté. Nos vices seuls ont trouvé chez eux des adeptes enthousiastes... Galata, rebâti à neuf, après un récent incendie, n'est-il pas rempli de cabarets et de maisons de prostitution?... •

Dans le vrai Stamboul, où nul chrétien n'a le droit d'élire domicile, sauf les Arméniens, qui y ont un quartier réservé, ainsi que des raïas grecs, on ne rencontre que ruines sur. raines, décombres sur décombres. Les incendies, de temps en temps, y pratiquent d'immenses trouées. La maison qui s'effondre n'est jamais réédifiée. Si une cabane de bois est pourrie, on en construit une autre un peu plus loin. Chaque mosquée a son cimetière,

sans compter les turbès (tombeaux particuliers) dans les cours des maisons.

L'artiste, le touriste, le poète découvriront à chaque pas des sujets d'études, des effets d'art, des accidents d'un pittoresque admirable et incompris... — Moi, je n'y ai reconnu que les déplorables conséquences d'une paresse invétérée, d'une incurie calculée, d'une barbare interprétation de leurs livres saints, qui enseignent aux enfants du. Prophète à ne se considérer que commue des oiseaux de passage en ce monde...

Peuple nomade et guerrier autrefois, ils veulent encore avoir l'air de camper sous la tente, et la pierre n'est employée que pour bâtir des mosquées...

Dans ces dernières années, cependant, ils ont construit en pierre des bâtiments de ministères, des casernes et des palais, tels que le palais neuf du sultan ; ils bâtissent donc, c'est un progrès; — mais ils ne réparent pas!

Le palais, le monument qui menace rujne est frappé du doigt de Dieu; il ne sera pas étayé : il tombera...

N'ont-ils pas crié à la profanation, au scandale, et n'at-il pas fallu l'énergique intervention des ambassadeurs chrétiens, quand la restauration, ou plutôt la consolidation de Sahite-Sophie fut entreprise? L'architecte italien <[\û a conduit ce travail a dépensé plus de temps et d'adresse à lutter contre le fanatisme musulman, qu'à exécuter ses plans.

Continuons à parler de Sainte-Sophie, puisque nous en parlons déjà.

Voilà six mois a peine^ nul chréticm ne pouvait y pénétrer sans un firman^ et comme le prix du firman était très-élevé et ne s'obtenait que par l'entremise d'une chancellerie d'ambassade^ l'usage était qu'un certain nombre de curieux se réunissent et se cotisassent pour acheter un firman collectif. Aujourd'hui^ tout Européen^ revêtu d'un uniforme quelconque, peut y entrer librement.

Ce serait tomber dans des redites que d'essayer ici une description de la basilique. Vous en lirez tous les détails dans le premier livre venu sur la Turquie, mais vous n'y trouverez pas vos propres impressions. Ce qui est véritablement beau est beau pour toutes les intelligences, et il n'est pas nécessaire d'être peintre, sculpteur ou architecte pour tressaillir d'admiration devant un chef-d'œuvre, que ce chef-d'œuvre soit un temple, un tableau ou une statuCi

Celui qui n'a entrevu que les quatre minarets et l'extérieur de Sainte-Sophie, lourd massif de maçonnerie aux assises à tons violets et jaunâtres, ne comprendra, ne ci*oira jamais qu'il n'est en l'univers aucun temple au centre duquel l'homme se sente si amoindri, §i petit> si peu de chose !

Les dômes de Saint-Pierre de Rome, de Saint-Paul de Londres, du Panthéon, des Invalides, s'élèvent bien plus haut que celui de Sainte-Sophie; mais, sous leur coupole, on n'éprouve pas cette sensation d'anéantissement qui terrasse, qui éciase sous la grc^ndc coupole surbaissée dé la cathédrale de Constantin.

Huit colonnes de porphyre et quatre-vingt-douze autres de jaspe, de serpentin et de divers marbres précieux soutiennent la grande coupole au-dessus de quatre coupoles plus petites. Elles soutiennent aussi les grandes tribunes du premier étage, qui peuvent contenir autant de monde que la nef. Une galerie circulaire règne en cordon à la naissance de la voûte.

Ce porphyre, ce jaspe, ce serpentin^ ces marbres rares ont été ravis aux temples du paganisme.

La voûte est en pierres ponces, unies par un ciment léger, et revêtue, à Tintérieur comme à l'extérieur, de millions de petits cubes de verre dorés, implantés dans le stuc. Les cicérone arrachent ces cristaux et les vendent aux curieux.

Un atrium et un sekos précèdent la grande nef, qui est séparée des bas côtés, fonnant parallélogramme, par quatre gros piliers de soutènement et par Tes colonnes de porphyre. Dans les bas côtés il y a des écoles à'iUémas (étudiants ecclésiastiques), des chaires pour les imanë, et des magasins où les yoyageurs et les pèlerins déposent, sans récépissé^ des coffres, des ballots qui contiennent toute Ifeur fortune.

Le sol est pavé de marbres de couleurs variées, recouverts de tapis petidant l'hiver et de nattes pendant Tété. Ces nattes et ces tapis ne sont pas posés parallèlement à l'entrée, mais obUquement^ et de façon à ce que le croyant qui s'agenouille ait toujours la face toiunée vers la Mecque.

Les mosaïques des murailles qui ne se composaient que de fleurs et d'arabesques ont été respectées ; celles qui représentaient une face humaine et l'emblème de la croix ont été impitoyablement badigeonnées.

Cependant^ au-dessus du maître-autel, ou plutôt audessus de la chaise de Timan^ et sur le fond de la coupole, on voit encore resplendir, sous une couche épaisse de peinture jaune, les linéaments, les contours de la grande figure de la Panagia (la sainte Vierge).

Les écussons des balustrades de marbre et les croix sculptées sur les clefs des voûtes cintrées qui relient les colonnes, ont été piqués au marteau.

Le siège d'un iman remplace le maitre-autel ; plus de tabernacle, plus de lampe sacrée, plus de stalles... Des lustres de salon de danse descendent des voûtes; des coffrets d'ébène incrustés de nacre, voilà tout le mobilier du chœur.

De chaque côté de l'ancien chœur, deux grands étendards verts se déploient là où se déployaient les bannières de la croix. La main de Mahomet, sa main, qu'il imprima sanglante presque au sommet d'un pilier, car^ pour pénétrer dans le sanctuaire, il fallut que son cheval passât sur un monceau de cadavres, cette main, que quatre siècles n'ont pas effacée, apparaît encore, pour témoigner du jour où le saint lieu fut violé par les Barbares.

L'incendie a souvent menacé de détruire cette sublime basilique. Au temps où les croisés de Montferrat y pénétrèrent, un incendie, qui dura huit jours et fit une trouée

dans les maisons de la yille depuis le rivage de la Corne d'or jusqu'à celui de Marmara^ Tint, dit le chroniqueur, re% à re% de Sainte-Sophie. La catastrophe de 1756, qui dévora vingt-deux mille trois cent douze maisons, faillit aussi Tanéantir, et on ne l'a préservée qu'en élevant autour d'elle un rempart de terre. D'après Procope, les pierres des quatre principaux piliers seraient scellées entre elles par du plomb fondu.

Je n'ai pas à vous raconter l'histoire de Sainte-Sophie. Vous la lirez dans le premier ouvrage venu, traitant de l'empire grec et de la puissance ottomane ; je vous renvoie donc à Lebeau et à bien d'autres. Je ne rapporterai ici que quelques détails échappés aux historiens et recueillis çà et là dans de vieux manuscrits et dans les chroniqueurs de nos croisades.

Constance ne célébra la dédicace de cette basUique qu'en 360. Elle se composait alors de deux vaisseaux bien distincts réunis en un seul : la vieille église de la Paix et l'église nouvelle construite par Constance. Justinien rebâtit le tout sur un plan unique. Le feu que les ariens^ en 388, avaient mis à la maison de Nectaire, évêque de Constantinople, gagna le toit de la basilique et le détruisit. Rufin le fit réparer par ordre de l'empereur.

On ferait un curieux livre avec les faits qui se rapportent au clergé de Sainte-Sophie.

Exemple : En il 89, l'empereur Andronic ordonna de mettre à la broche George Dysipate, lecteur de Sainte- Sophie, et de le faire rôtir comme un cochon de lait.

puis de renvoyer sur la table de sa femme. Nicëtas^ qui raconte ce fait, s'inquiète beaucoup pour savoir ou Tempereur trouvera un plat assez grand aûn d'offrir à ma-^ dame Dysipate un homme aussi gros et aussi gras que le lecteur. — Heureusement l'empereur changea d'avis.

Les empereurs grecs remplissaient souvent les fonctions de maîtres de chapelle à Sainte-Sophie.

Mahomet II a dit qu'il n'était entré dans Sainte-Sophie à cheval que parce qu'il savait que les empereurs chrétiens y entraient ainsi eux-mêmes^ ou s'y fiaisaient porter en litière.

On peut remarquer aujourd'hui encore que les portes des églises grecques sont très-basses. 11 paraîtrait que les Grecs ne les construisent ainsi que depuis l'entrée du sultan dans leur métropole^ et afin d'empêcher les pachas et les grands personnages turcs de pouvoir y pénétrer à cheval.

Les Turcs vénèrent la sainte Vierge et Jésus-Christ^ et quelques historiens ont prétendu qu'ils considéraient Sainte-Sophie comme ime de leurs plus saintes mosquées^ parce que l'on y conservait une pierre sur laquelle la Vierge avait lavé le linge de l'enfant Jésus; J'ai vainement demandé à nos drogmans où était cette pierre,

Quelques personnes préfèrent à Sainte-Sophie la mosquée du sultan Achmet^ dont la coupole bleue apparaît la première de toutes quand on approche du Bosphore. Elles trouveut en elle le type pur de Tarchitecture musulqiane.

Sa cour est grandiose, ainsi que les galeries couvertes qui régnent à Tentour. L'intérieur Test encore plus, et les quatre énormes piliers qui soutiennent la voûte sont majestueux de force et de simplicité. Mais ce n'est pas un type ! L'art musulman n'existe pas. La forme des mosquées appartient à l'art byzantin et chrétien. Les galeries des préaux représentent les ancien^ cloîtres. Les minarets seuls, où la voix humaine remplace la cloche, sont d'invention musulmane. Sainte-Sophie chrétienne n'en avait pas. Ils y ont été ajoutés quand elle fut travestie en mosquée.

Après Sainte-Sophie, les principales mosquées de Constantinople sont : le Sultan Achmet, le Sultan Bajazet, Yeni-Djami, la Solymanieh, Sedja-djamissi, Sultan Sélim, Sultan Mohammed II et Ëyouh.

Sultan Achmet, la seule qui possède six minarets, est bâtie sur une partie de l'ancien hippodrome, ou place de l'At-Meïdan.

Sultan Bajazet, la plus gracieuse, avec son cloître à colonnettes de marbre vert et rouge, sa fontame, ses portes élégantes et ses platanes, est aussi la plus riche^ et s'élève sur la place du séraskier.

La grande Solymanieh, bâtie sur le plan de Sainte^ophie, et située sur le point le plus élevé de la ville, offre dans ses détails, dans ses sculptures, un spécimen curieux de l'art arabe.

Yeni-Djami ou Validé, sur le bord de la mer, au bout du pont de Galata, possède les plus hauts et les plus beaux

minarets, dont les balcons sont comme entourés d'une dentelle de marbre. L'un d'eux. Je crois, vient d'être renversé par l'ouragan du 14 novembre dernier. Sa cour, que le public traverse, est bordée de boutiques où l'on vend des cbapelets, des amulettes, et les écrivains publics, armés de la longue écritoire en cuivre qui ressemble à un pistolet qu'ils porteraient à la ceinture, y attendent, nombreux, la pratique.

On peut visiter les cldîtres et les fontaines de toutes ces mosquées; mais leur sanctuaire est encore fermé aux giaours.

Seule, Eyoub, la sainte Eyoub, ne souffre même pas leur approche, et encore aujourd'hui, l'on court risque d'être assailli par des fanatiques, en approchant trop près de ce temple, vénéré au-dessus de tous les autres, et où chaque nouveau sultan est tenu de venir ceindre le cimeterre de Mahomet.

Un soir, cependant, le commandant Bochet et moi nous tentâmes l'aventure. Nous étions £n uniforme, et un kaîque nous déposa presque au fond de la Corne d'or, à gauche, puis, sans encombre, nous arrivâmes jusque dans la cour de l'édifice.

Nous allions mesurer avec nos bras étendus, et se rejoignant par le bout des doigts, les gros platanes ou tilleuls qui l'ombragent, quand un iman, deux imans, trois imans, une foule d'imans s'élancèrent vers nous...

Sans doijfe la vue de l'épaulette et du sabre du corn-

mandant refroidit leur zèle, car ils s'arrêtèrent dans leur élan^ et Tun d'eux s'avança vers nous en murmurant des mots que nous ne comprenions pas^ mais en faisant un geste bien plus intelligible qui nous intimait l'ordre de reprendre au plus vite le chemin par lequel nous étions venus. — Et nous partîmes.

Je crois que très-peu d'Européens sont aUés aussi avant que nous. J'ai interrogé des habitants de Péra^ qui résident en Turquie depuis longues années^ et jamais ils n'ont voulu commettre pareille indiscrétion. — Pomlant, c'est un endroit plein de souvenirs pour nous autics Français. Celte mosquée n'est-elle pas bâtie là où s'élevait la tour de Bohémond le croisé? là où campèrent les croisés de Monferrat?

Le quartier d'Eyoub est encombré de mausolées et de mines. Tantôt, d'un côté de rue. à l'autre, des vignes forment tonnelle, tantôt un tilleul laisse tomber ses branches jusque sur le pave; tantôt c'est un platane projetant son ombre percée à jom*; puis, çà et là, d'épais massifs de cyprès attristent encore le voisinage par leui* sombre verdure.

A chaque pas, on enjambe des effets de lumière et de quasi-obscurité, qu'un artiste n'oublierait jamais.

Ah ! c'est bien là le quartier du silence, le mystérieux quartier de la mort, aux confins de la ville tumultueuse. On entend, au travers des buissons de myrtes et d'églantiers, le bruissement des fontaines, et les cigognes, perchées sui* la cime des turbès, accompagnent de leur

crécelle les chants et les prières qui s'élèvent des profondeurs du temple.

Les Turcs vénèrent les cigognes, comme les vénèrent les habitant» des bords du Rhin. G*est un oiseau sacré. Les pigeons le sont aussi. Mahomet n'a-t-il pas dit : — Attacherions aux pigeons, ils détourneront de vos enfants les mauvais esprits.

Voilà pourquoi, chaque jour, un homme est chargé de distribuer plusieurs batman (poids de 7 kil.) de grains à cette nuée de pigeons qui voltigent sans cesse autour du dôme du sultan Achmet. Une rente perpétuelle a été créée pour subvenir aia frais de cette distribution. On raconte, à ce propos, une pieuse légende. Chaque jour aussi, de fervents Osmanlis consacrent quelques piastres à Tachât du froment qu'ils viennent eux-mêmes jeter aux pigeons.

Le chien, quoique déclaré impur, jouit, comme les pigeons, de l'estime et de la vénération publiques. C'est que, malgré sa laideur, il est utile. Il veille, la nuit, aux portes des bazars; il nettoie les rues à la manière des vautours, et comme la chimie n'a pas encore fait de grands progrès à Stamboul, les tanneurs achètent ses excréments à un bon prix. Ne frappez jamais le chien qui se fourre entre vos jambes, vous risqueriez d'être rudement châtié par les Osmanlis présents. Ces animaux ne quittent jamais le quartier, la rue où Us sont nés. Ils vivent en tribus et expulsent à grands coups de dents le chien étrange^ qui ose pénétrer dans leur domaine.

IMPRESSIONS DE VOYAGE 9f

Le cbat^ lui aussi^ a sa part de respects^ mais je ne sais pourquoi.

Voyez cette meute de chiens et de chats affamés qui entourent cet homme passant lentement dans la rue^ et portant sur l'épaule une longue perche à laquelle sont suspendus des morceaux de foie, dé poumon s^ d*entrailles de bœufs et de moutons : c'est le dygjiLerdjis. Et de bonnes âmes lui achètent sa marchandise pour la distribuer aux animaux.

Le cheval, comme dans tout TOrient, est ici le roi des animaux; ce peuple, né guerrier mais dégénéré, n'a pas oublié le vieux dicton : — Le dos du cheval est un talisman, son ventre est un trésor!

n faut utiliser notre journée, il faut courir, il faut tout voir... et le temps presse; car demain, à midi, le bateau partira pour Varna.

L'administration des paquebots a établi un service spécial entre Varna et Constantinople, et entre Constantinople et Ramiesh. Ce service se fait par deux bateaux stationnaires qui reçoivent les voyageurs venus d'Europe.

Des environs d'Eyoub, où je souhaite que vous puissiez pencher en qualité d'allié, dirigez-vous vers les anciens remparts de Byzance, et suivez leur courbe jusqu'au château des Sept-Tours {yifeptapurgon).

Le château des Sept-Tours! I ! Que ce nom réveille de sanglants souvenirs!... Plus d'un ambassadeur chrétien y a été retenu prisonnier, au mépris du droite des gens ; mai§ ce n'est là qu'un mince forfait, qu'une petite aven-

lure, auprès des crimes et des scènes horribles qui ont eu ses cachots pour théâtre!... On devrait bien publier la chronique du château des Sept-Tours. La Bastille fut un boudoir auprès de lui.

Après le château se trouve la porte do Top Kapoussi, la porte du Canon, par où Mahomet II entra vainqueur dans Byzance et fit cesser le pillage.

Ah ! si Boucicaut et ses gendarmes eussent encore été là!... si Jacques Cœur, amh*al de la flotte du pape Calixle, eût alors tenu le mouillage de San Stefano ou de la Corne d'or!... ,1e dernier empereur ne fût pas tombé en combattant, tandis que ses généraux ergotaient en théologiens, et que les soldats et le peuple attendaient le secours de cet ange qui devait descendre du ciel et frapper de mort le flot des envahisseurs au milieu de Thippodrome!... Et Byzance serait toujours restée chrétienne!...

Quittons les remparts, commencés sous Zenon et terminés par Comnène. Jetons un regard vers Taqueduc en ruines des Romains, et sur les blaquernes et Tare de Constantin, et pénétrons sur la place du Séraskier, oii réside le seraskiérat (ministère de la guerre).

Au centre de la cour du palais du ministère s'élève une haute tour dont le sommet, comme celui de la tour Galata, située de l'autre côté de Teau, sert de poste aux veilleurs de joiu* et de nuit pour signaler les incendies.

Pendant les jours de fête du beïram, la foule envahit cette placé, presque toujours solitaire, mais moins déso-

loc que TAt-Meidan, où le peuple du Bas-Empire se passionnait pour les factions des Verts et des Bleus.

Quand vous verrez TAt-Meidan, vous ne voudrez jamais croire que son aire a contenu jadis un cirque aussi grand que celui de Rome. Le sol est indgal et montueux^ par suite des entassements de décombres. Une haie de cahutes de iwis l'entoure, et les aiguilles de granit des déserts de TÉgypte paraissent moins isolées, moins abandonnées que la colonne de Constantin Porphyrogénète, le tronçon des serpents de cuivre et Tobélisque, seuls restes des merveilles du siècle de Nicétas. — Les statues d'airain ont été transformées en monnaies, et Mahomet II a tranché d'un coup de cimeterre des têtes de serpents qui, dans le temple de Delphes, supportaient le trépied d'or consacré à Apollon après la bataille de Platée.

Cette colonne serpentine, apportée à Byzance en même temps que les porphyres et les jaspes de Sainte- Sophie, servit longtemps de borne pour les counes en char, et de but aux icoglans (pages) qui se livraient au djérid ( jeu de lancer des javelots) .

L'At-Meïdan était entouré de statues de bronze que les Français et les Vénitiens abattirent. Il y avait alors à Constantinople une statue de Junon si colossale, qu'il fallut quatre paires de bœufs pour traîner la tête seule, qui futconduitc dans la coiir du grand palais de Blaqueme.

De sales oisifs viennent aujourd'hui polir son airain, en s'y frottant le dos au soleil. Le monument de Porphyrogénète a perdu les plaques de cuivre qui le revêtait du

haut en bas, et le ciment retient à peine ses moellons entassés et rugueux, que le premier coup de vent pourrait renverser à terre. L'obélisque de granit est toujours solide sur ses quatre dés d*airain, etlesenfants jettent des cailloux entre la base et la table de son piédestal, de marbre, dont les inscriptions mutilées sont à jamais indéchiffrables. Gmelli a pu cependant copier les trois vers latins où il est dit que tout, dans Tunivers, cède à Théodose.

Seule, la colonne de Mareien, ou colonne de la fille, un peu plus loin, sur un autre monticule, n'a pas souffert de la barbarie des temps et des hommes. Son bloc de marbre, de soixante-quinze pieds *de hauteur, est encore intact, tandis que la colonne Purpurine, qui venait de Rome, et dont le porphyre noir était entouré de cercles de cuivre en bosses, ressemble à un tronc d'arbre à moitié dévoré par un incendie : c'est la colonne brûlée.,.

Parcourez le bazai* :

« Ce sont de vastes galeries à ogives où pénètre un » jour doux et une déUcieuse fraîcheur. — La foule s'y » presse au devant des boutiques remplies des merveilles » de l'Orient ! ! »

Cette phrase, stéréotypée dans toutes les relations de voyage en Orient, avec plus ou moins d'ampliûcations et de variantes, éveille en nous des idées de luxe féerique et de splendeurs infinies, et nous fait prendre en pitié rétalage mesquin des marchés de l'Occident. On a tellement travaillé notre imagination,que le palais des^^hamps- Élysées, cette basilique de l'industrie universelle^ n^est

plus qu'une halle de bimbeloterie auprès du grand bazar de Stamboul.

Ayons donc enfin le courage et la bonne foi du réalisme. — Ces vastes galeries ne sont que d'étroites allées, véritables boyaux tortueux, formant un inextricable labyrinthe ; le plein cintre, irrégulier et grossier, remplace Togive. — Le Jour si doux qui y pénètre n'est que louche et propice aux fraudeurs, et rendu plus triste encore par le sombre badigeonnage en gros gris des voûtes des piliers et des murailles. Et cette délicieuse fraîcheur, que devient-elle ?— L'hiver, c'est un froid noir et dur, un froid sépulcral ; l'été, une chaleur humide, puante et délétère.

Ainsi que moi, vous aimeriez mieux errer à l'aventure dans les bazars des petites villes turques ; ils n'ont pas, conmie celui-ci, la prétention d'être un musée des richesses du Levant ; ils ne visent pas au monument ; la mise en scène est joyeuse et pleine d'entrain ; le peuple y bourdonne comme les abeilles dans la ruche, et Téventaire des* spéculateurs s'illumine au rayon de soleil qui traverse si gaiement les voliges, les nattes, les treilles de ces toitures improvisées, qui vont de l'auvent d'une boutique à l'autre^ au-dessus de la rue.

Je vais dire la vérité à ce compatriote-soldat qui> revenant de Crimée, ne veut pas traverser Constantinople sans monter au bazar, pour y acheter un châle de l'Inde, un tapis de Perse, une robe de Brousse, un cimeterre de Damas, une écharpe de Syrie, un narguilhé, un chi-

104 IMPRESSIONS DK VOYAfiE

boiik, un fez, un sachet, une pnire de babouches , que sais-je enfin, quelque chose de FOrient, un rren, un souvenir, qu'au retour il donnera à^la femme bicnaimée, à la mère qui le pleurait , au père qui était fier de son absence, au frère, à la sœur qui l'attendaient, au premier ami qui lui serrera la main...

— Que mon héros, parcourant le bazar, accompagné d'un rusé Grec ou d'un juif obséquieux, ses drogmans indispensables et inévitables, que mon héros, dis-je, s'attende à être dupe et en prenne son parti. — Il n'a qu'un moyen d'échapper aux mystifications de la liberté commerciale : — Acheter uniquement, comme produit de l'industrie musulnïane, ce qu'il voit fabriquer sous ses yeux : des sachets or et soie, des babouches brodées, des chapelets en bois de santal, des colliei*s embaumés, des cliibouks, des bouquins d'ambre, des pelisses garnies de fourrures, ctc.^ etc., etc. On rencontre dans le bazar et aux alentours de nombreux ateliers où, sous les regards du public, travaillent douze heures par jour, en priant pendant douze heures, ces patients ouvriers musulmans, qui se contentent d'un salaire quotidien de soixante-quinze centimes, fabriquent des chefs-d'œuvre, et ne pensent jamais à se mettre en grève.

Mais l'écharpe, la robe, le châle, le tapis, ils viennent de Lyon, de Mulhouse, d'Aubusson et de partout ailleurs, excepté de Brousse, de la Perse, de l'Inde et de Syrie. — Seuls quelques riches entrepositaires arméniens et juifs pourraient garantir la nationalité non

fiMnçaise de pareilles marchandises. Le fez rouge a été foulé à Orléans^ le cimeterre trempé à Châtellerault, et le plateau et la carafe du narguilbé sortent des verreries de Baccharat ou de Saint-Louis.

Le fait est patent^ irrécusable; l'Occident aujourd'hui alimente le marché du Levant.

M. Théophile Gautier, dans son admirable livre de Comtantinople, que l'armée française a lu et relu, cet hiver, sous les tentes du cap Chersonèse, parle d'un marchand du bazar, l'Arménien Ludovic. Depuis lors Ludovic est en train de se faire millionnaire. — Tous nous allons, comme le poète, nous bniler la langue au moka incandescent de son caphamaûm, et tous nous payons un prix exorbitant la fantaisie que Ludovic nous cède, par obligeance, à prix doux. Cet homme a la main si légère, qu'il nous chatouille en nous ccorchant.

Ludovic vient fréquemment à Paris et y récolte des chinoiseries, des brimborions, des vieilleries, que nous nous chai'geons ensuite de réexporter en France. Smyme lui donne des médailles, des' camées, des pierres, des monnaies des siècles passés, que les artistes du quartier arménien fabriquent avec tant d'art et de vérité, que l'expert le plus madré, armé de la loupe la plus puissante, ne pourrait évcn ter leur bâtardise, et n'oserait s'inscrire en faux contre leur acte» d'état civil.— Le travail de ces fraudeurs est si parfait que, selon moi, rien qu'à cause de ce travail, leurs produits apocryphes sont mille fois préférables aux véritables produits de l'antiquité. — Pardon du blasphème î

Quelques parties du bazar ont cependant leur physionomie^ leur originalité^ le Bezeistem surtout (marché aux armes). Il est plus curieux par les spéculateiu's qui s'y donnent rendez-vous que par les résidus d'arsenaux qui s'y vendent. C'est là qu'on retrouve, dans toute son ampleur primitive^ le vieux Turc de la vieille roche.

Le quartier du bazar affecté aux bijoutiers arméniens et aux orfèvres a aussi une physionomie spéciale. Ces Arméniens n'imitent pas nos marchands de bi^ux, qui étalent derrière le vitrage d'un magasin tout le métal ouvragé qu'ils possèdent, et nous exhibent un bracelet courant après une bague, la bague après une croix, la croix après un collier, le collier après les pendeloques, les pendeloques après je ne sais quoi. — Eux, plus modestes, mais aussi plus riches, car la famille turque enfouit toujours un très-gros capital en achat de bijoux; — eux, ils renferment leur trésor dans un petit coffret, placent une petite balance au-dessus de ce coffret et s'accroupissent auprès en attendant la clientèle, tandis que les délégués de Christofle, de Boisseaux, de Detot, etc., étalent non loin d'eux, à pleines planches, les illusions de l'argenture et de la galvanoplastie.

Les boutiques de gaîniers, de fourreurs, de marchands d'ambre, de parfums, de confitures, de tabac, etc., etc., pullulent, et comme aucun marchand ne demeure au bazar et ferme sa boutique au soleil couchant, puis regagne son domicile dans un quartier quelconque, il s'ensuit que, le jour, cette foule boit et mange sur le lieu de

ses occupations^ et qu'on est asphyxié par la fumée des rôtisseurs^ et que Ton se heurte à chaque pas suc une cuisine ambulante.

Bref ^ ce luxe oriental tant vanté n'existe pas plus au bazar que dans la rue.

Le poète ne croyait certainement pas faire une réclame en parlant du musée de Ludovic.

Tandis que vous faites du commerce avec Ludovic, passent devant le seuil de son magasin de vieilles femmes qui lèvent les bras en montrant un paquet de bardes, un coffret, un lambeau de fourrure... Elles ne font que passer et disparaissent... Mais Toeil de l'Arménien les a devinées, et un de ses commis court après elles. . . Vous devinez le reste.

J'ai entendu parfois des puritains flétrir ce trafic; ils oubliaient qu'on doit bénir la main qui soulage la misère, ^uel que soit le mode de secours. A Gonstantinople, comme dans les autres grands centres de population, la charité publique laisse de côté beaucoup d'indigents.

A Gonstantinople, le bureau d'indigence est à la mosquée, et les imans ont leurs favoris... — D'ailleurs, il n'y a pas de mont-de-piété» comme chez nous.

Parcourez les cours, les jardins, les terrasses du vieux sérail, où fut jadis le grand palais des premiers empereurs; contournez les kiosques où les odalisques retraitée^, les cadines, les eunuques réformés, traînent une vie languissante et oubliée; partout vous verrez des murailles décrépites, des toitures effondrées, des vitraux brisés et remplacés par de la paille , des portes rongées

par rhumidité^ et vous ne croiriez jamais qu'au dedans, chaque lambris, chaque plafond, est un chef-d'œuvre de l'art arabe. Les débris granitiques du palais des Blaquernes seront encore debout dans un millier d'années, tandis qu'avant peu, si l'on n'y porte remède, tous les bâtiments épars du vieux sérail se réuniront en un seul monceau de ruines.

Des troupes de gazeUes, de biches et de faons broutent les saxifrages qui ont soulevé le pavé dès préaux. Les vautours et les goélands y glanent dans les immondices, et les pigeons semblent fuir les grands arbres de ce lieu maudit.

Les Turcs sont grands amateui*s de ménageries, et ils ont hérité du ç^oùi des Grecs, qui, de même que les Romains, applaudissaient aux belluaires ; mais ce n'est plus comme au lemps de Belon,qui dit avoir visité une église auprès de l'hippodrome, dans laquelle le Grand Turc avait établi une ménagerie. 11 y avait là un lion enchaîné à chaque pilier.

Aujourd'hui , il n'y a pas un seul éléphant à Conslantinople; eh bien! à la môme époque, le sultan nouiTissait de nombreux éléphants et autres bêks douces dans le palais en ruines et moult antique de Constantin.

Les jardins du sérail, conune vous savez, ont pris la place de ce palais, et les gazelles et les biches celle des éléphants.

Autrefois, chaque nation tributaire du Grand Seigneur envoyait dans la capitale de l'empire un animal sauvage de sa contrée.

Belon a visité ces représentants: il a vu des loups enchaînés^ des ânes sauvages, des pores-épics, des ours, des onces, des chacals, et jusqu*à de petites bêtes innocentes, comme Thermine, la genette, lanlilope, etc., etc.

Le bâtiment que Ton construit pour une université , et dont les travaux sont suspendus, domine tristement Tensemble de ce sérail abandonné, qu'on devrait rendre à sa première destination. — Ce fut un hôpital, après avoir été un palais du temps des premiers Constantins.

Nous sommes entrés au vieux sérail par celte porte au-dessus de laquelle on exposait les têtes coupées : celle du patha de Janina fut la dernière.

Nous allons en sortir par un petit guichet qui ouvre sur la mer, près d'un bassin où stationnent leskaïques du Grand Seigneur, avant que d'être remisés sur des calles voûtées et fermées , et nous rejoindrons le pont de Galata en traversant le Balik-Bazar,*marché aux poissons, aux finiits, aux volailles.

Ce côté de la Corne d'or est encombré de navires, comme le côté de Péra, et des nuées d'embarcations glissent sur le bassin, dont la surface unie et toujoiu*s calme recèle des courants rapides et dangereux, que l'habileté et rhabitude des kaïdjis (bateUers) peuvent seules maîtriser complètement. Les canots des Européens, quelque bien manœuvres qu'ils soient, perdent toujours du temps par la dérive. Le Laïque seul va droit au but.

Quand vous reviendrez du cap Chersonèse, vous aurez çpcore un jour ou deux pour remonter dans la ville aux

quatre ou aux sept' collines, parcourir la terrasse de Visir-Seraï, cette suite de palais qu'on nomme la Porte , et oïl se trouvent les bureaux des ministères. De là, vous aurez un nouveau point de vue, que voys pourrez comparer avec celui du tekè des derviches tourneurs dans Galata. Vous irez voir aussi l'église de Sainte-Irène, près du Trésor et de la Monnaie; Sainte-Irène, devenue salle d'aimés, mais salle d'armes en tout semblable à celles de nos arsenaux. Ce serait perdre son temps que d'y entrer, si l'on n'y avait installé un petit musée dans le cloître.

Cette tentative de musée, en Turquie, est une preuve que la réforme n'y a pas été prêchée tout à fait dans le désert. Que de précieux restes ils ont laissé se perdre, s'anéantir depuis quatre siècles!... Il est donc plus que temps de commencer à recueillir ce qui rappelle, et les beaux jours de l'empire grec et sa décadence, et Torigine de la domination musulmane. Ce musée renferme des vases, des verreries antiques, des fragments de statues, et un casque en cuivre, très-oxydé, dont la forme est la même que celle du casque de Minerve; le brassard de Tamerlan, magnifique ouvrage d'orfèvrerie niellé d'or et constellé de deux disques de pierreries; l'épée gigantesque de l'athlétique Scanderbeg; le sabre de Mahomet II, damas bleuâtre, illustré d'une longue inscription arabe en lettres d'or, et plusieurs autres objets d'un prix inestimable par les souvenirs qui s'y rattachent. Deux sarcophages de porphyre, parfaitement conservés, occupent le milieu de la cour du cloître; un troisième, plus

grande est placé dans la cour d'entrée et dans la muraille liiême de Téglise.

Rendez aussi une visite à la citerne des Mille colonnes, la plus belle de celles que firent construire les empereurs grecs.

Ce grand réservoir pouvait contenir plus de douze cent mille pieds cubes d'eau; un admirable système de syphons^ que Ton retrouve encore enveloppés d'un massif de maçonnerie à moitié démoli^ et se dressant^ comme des obélisques, sur les carrefours les plus élevés de la cité, alimentaient les fontaines de tous les quartiers. Elle est aujourd'hui tarie cette citerne; des filateurs de chanvre et de soie ont établi leurs métiers, d'un genre tout à fait piimitif, dans les allées en quinconces de cette forêt de colonnes où Ton descend par un escalier en bols vermoulu et tremblant. Le sol, humide et gluant, s'estexhaussé d'année en année, avec les amas de détritus qui passent par les soupiraux, et chaussent la base des piliers; jamais un rayon de soleil ne glisse sur les cintres verdâh^es de la voûte, et si ce n'était cette colonie de chanvreurs et de canuts hâves et déguenillés, on se croirait dans la crypte funéraire d'une basilique dévastée. Les autres citernes, Moiina, Imhor et Ivami, sont moins grandes.

Quelques voyageurs parlent d'appareils hydrauliques très-anciens trouvés dans la plaine de Stamboul, sur la route d'Andrinople. Aujourd'hui, les prises d'eau, les réservoirs et l'aqueduc de la forêt de Belgrade fomnissent l'eau nécessaire à Gonstantinople.

Les eaux de Belgrade, de tiès-bonne qualité, deviennent jaunâtres après les grandes pluies, et le buveur d'eau de Péra est obligé de traverser la Corne d'or pour demander aux fontaines de Stamboul une eau limpide et pme. Si jamais Constantinople est assiégée, l'ennemi commencera les hostilités par couper les conduits de Belgrade. Le service des eaux, au dire de tous les hommes compétents, est le seul qui soit réellement bien organisé en Turquie. Le Coran ordonnant les ablutions fréquentes et interdisant l'usage des boissons fermentées et spiritueuses, il a fallu que le pouvoir agît de façon à mettre le peuple à même de suivre la loi; les particuliers lui sont souvent venus en aide en établissant à leurs frais des fontaines publiques. Que de legs pieux institués pour qu'un platane soit planté là, pour qu'une source émerge sous son ombre, et qu'un gardien veille toujours à son entretien et présente au passant altéré la coupe d'airain qu'une chaînette relie au bassin de marbre ! Ainsi s'alimentent les cinq cents fontaines de la cité, les unes petites et humbles, les autres monumentales.

Outre ces cinq cents fontaines, il est, de par la ville, siu: les ponts et sur les places, des boutiques où l'on vend de l'eau, rien que de l'eau, de l'eau dû telle ou telle source, d'une source sacrée, d'une source miraculeuse, de l'eau de Ténédos, de l'^fetu de Scutari, de l'eau du Barby ses, de l'eau du Danube, de l'eau des eaux douces d'Asie, de l'eau de Thérapia, de |Belbeck, de Beïcos, de Buyucderé, de l'eau de neige, de l'eau de pluie, etc., etc. . .

et, pour un para (moins qu'un centime) par verre, on peut se gorger à volonté de toutes les espèces d'eaux salutaires ou à la mode.

Il est de vieux dégustateurs dont le palais est si subtil, si raffiné, (ju'ils reconnaissent, en deux ou trois clapotements de langue, l'espèce, la nature, la source de l'eau qu'on leur vend.

Je vous recommande la marchande d'eau, une femme grecque, qui stationne sur le pont de Galata. Chaque fois que je passais devant elle, j'avais soif...

La réforme ayant fait des progrès, le Turc néglige un peu ses fontaines. 11 se boit beaucoup moins d'eau qu'autrefois, et l'on rencontre beaucoup plus d'ivrognes par les rues.

Le siillan Mahmoud, pour être conséquent avec luimême, donna l'exemple et réforma sa soif. A sa mort, la Validé fit jeter dans le Bosphore les vins de Bordeaux, de Bourgogne et de Champagne dont il avail fait une ample provision. Est-il vrai que le padisha actuel professe la même tolérance? Les pachas, les riches ont confié à nos négociants de Marseille le soin d'approvisionner leurs caves. Le pauvre, lui, achète, dix fois le jour, pour une piastre, un verre d'eau de feu, et rêve ensuite aux houris de l'autre* monde.

Elle était sublime de nécessité, elle devait rester inviolable, celte loi qui prohibait les alcooliques chez un peuple que le climat, le genre de vie prédisposaient aux maladies de la peau, et toute tentative de réforme aurait

114 IMPRESSIONS DE VOYAGE j

dû être bannie de rempire, plutôt que de laisser la ré- | forme introduire avec elle la passion de l'ivrognerie 1... I

Ce yice hâtera le retour des musulmans en Asie !...

Après Feau, le café est la boisson commune. On boit du café dix fois^ vingt fois dans la journée. 11 est vrai que jj ce café n^est pas alambiqué, distillé comme le nôtre; c'est simplement une décoction de café.La graine^ peu torréfiée, i

a été légèrement concassée. On fait bouillir une pincée de cette poudre grossière dans une petite cafetière, et après la première ébullltion, on sert le tout incandescent et trouble dans une tasse toute petite, plus petite qu'un coquetier, puisque, de peur de se brûler les doigts, on vous offre la tasse, supportée par un véritable coquetier en bois, en cuivre, en argent, en or...

Il en est du café turc comme du bain turc ; on ose les rêver à Paris en regat^ant avec dédain nos baignoires et les banquettes d'un café du boulevard...

Le café turc! le café en Orient!... Mais c'est une antichambre du paradis, oii, perdu dans les nuages du tabac de Yabou-riha * de Latakié, l'on vit sans se fatiguer à vivre, étendu sur de moelleux divans, et n'ayant que la peine de teter le bouquin d'ambre du narguilhé^ et de boire, goutte à goutte, le moka incandescent qu'un esclave a versé dans une petite tasse, miniature japonaise, supportée, comme le gland du chêne, par une cupule en filigrane d'or.

i Espèce de tabac très-odorant.

Les heures ainsi passées sont des heures d'un bonheur sans nom dans notre langue. — L'Osmanlis appelle f • ce bonheur : faire son kief.

Entrons donc dans un café turc, dans le plus beau café turc de Péra, vis-à-vis le ^pelit champ des morts.

Amère désillusion!... Le café turc, le paradis des fantaisistes, ce n'est qu'une ignoble et sale boutique de barbier !

Tandis que vous mangez votre café (je dis manger, puisque le marc de la fève épaissit le liquide), près de vous, un client donne sa tête à raser; un autre se fait saigner, un autre arracher une dent, un autre.. . horreur ! horreur!... niveler les durillons de ses orteils, et si vous . réclamez un verre d'eau ou une nouvelle tasse de café,

le frater Hmonadier vous servira, les doigts encore puants ou sanglants, ou les mains rutilantes d*écume de savon.

D'ordinaire, une banquette de bois, revêtue d'un tapis plus ou moins maigre, règne autour de la salle. Pas de table, mais des tabourets servant à la fois de sièges et de tables; là, dans un angle, un citadin s'est endormi en fumant et en égrenant son chapelet, dont les trente-trois, soixante-six ou quatre-vingt-treize grains d'ambre représentent le nombre des attributs de la divinité.

Ici, deux oisifs jouent aux échecs, ils se sont accroupis i sur la banquette, pieds nus et sans bas... — ^ et quels

pieds! — Ils fument eti jouant, et ils ont Tàir d'être étan-

liG IMPRESSIONS DE VOYAGE

çonnés par les longs tuyaux de leurs chibouks, dont le

foyer repose sur lo sol...

Un poêle de cuivre rouge rayonne au milieu de la salle. L'été, il est empanaché d'un gros bouquet de fleurs; rhiver, une immense bouilloire le surmonte en forme de dôme. L'officine est sans mystères et occupe Tun des coins du fond; c'est un fourneau en maçonnerie sur lequel on voit alignées, au-devant des charbons, une multitude de petites cafetières au long manche; car il faut une cafetière pour chaque tasse, et l'infusion se fabrique à la minute, ration par ration. Quand l'eau entre en ébullition, le garçon de fourneau y jette une cuillerée de sucre en poudre et une cuillerée de moka concassé ; puis il sert aussitôt.

11 y a des gens, en France, qui prétendent que ce mode de préparer la tasse de café est le seul vraiment logique, le seul qui conserve à l'infusion de moka son arôme natif. Tous ceux qui reviendront de là-bas professeront systématiquement la même opinion, et la vulgariseront, et les limonadiers de Paris, prompts à satisfaire les caprices de la foule, ne fabriqueront plus que des demi-tasses bom'beuses, jusqu'à ce que l'un d'eux, homme de génie, invente le chausson, le filtre de papier et de feutre, ou la cafetière à bascule d'aujourd'hui.

Le plus bel établissement de Constantinople n'est pas comparable au plus mince estaminet borgne d'une ville de province. Les murailles, blanchies à la chaux, sont ornées de panoplies de chibouks et de rasoirs, et d'éta-

gères soulçuaiit des nai-guilhës de toutes formes; çà et là brillent quelques miroii-s ovales^ au cadre et au manche incmstës de métaux et de nacre.

Un tchiboukji (un domestique) est spécialement chargé d'agencer les pipes et les narguilhés ; il les allume luimême, et quand le client se prépare a sortir, il lui présente très-humblement un miroir^ sur lequel tout homme bien né doit déposer un bakchich (gratification, pourboire).

Voilà le café turc, le vr^icafé turc dans toute sa réalité. — Ajoutez-y des trouvères déguenillés, des conteurs vagabonds, des gazetiers mendiants... et méOez-vous des sorbets parfumés, des limonades à Tencens, des confitures à la rose, des kdlvas (confitures), des ratle-koum, et de mille autres compositions sucrées et nidoreuses.

Le tabac de la régie fait regi^etter celui de Latakié. — On raconte qu'il doit au hasard.et àla tyrannie des pachas ses précieuses qualités.

11 y a une centaine d'années, la récolte des tabacs fut très-abondante en Syrie, mais les montagnards, aloi'S en état d'insurrection, ne purent les livrer au commerce, et suspendirent les feuilles en gerbes aux poutres de leurs cabanes. L'hiver s'écoula, et au printemps, les transactions commerciales ayant recommencé, les négociants d'Alexandrie achetèrent tous ces tabacs au raliais, pensant qu'ils étaient avaiiés. Au contraire, les consonunateurs reconnurent à ces feuilles, noircies par la fumée, des qualités supérieures à celles des tabacs vendus les années

précédentes, et ron s'enquit auprès des moptagnards du mode de préparation auquel elles avaient été soumises.

Les montagnards répondirent que les feuilles des tabacs s'étaient imprégnées, pendant l'hiver, de la fumée de l'âtre ; or, dans le Liban, on ne se chauffe qu'avec de Yo^er, espèce de chêne odorant. Depuis ce temps, on est dans l'usage d'exposer le tabac à de longues fumigations, avant de l'expédier aux marchands. La sorte la plus estimée, c'est Yabovr-rika (père aux odeurs). Ce tabac a passé plusieurs hivers exposé à la fumée. 11 se récolte dans la montagne, et se vend trois fois plus cher que le tabac de la plaine, qui est d'un jaune plus clair, et est aussi moms odorant, car les habitants de la plaine n'ont pas Fozer en abondance comme les montagnards. — L'usage du tabac ne s'est introduit en Turquie que depuis deux cent soixante ans environ. On fume dans le narguilhé des feuilles de tabac coupées gix)ssièrement ou plutôt concassées avec leurs nervures et leur tige. — Le tabac ainsi préparé se nomme tombak, et est tellement fort, tellement acre, qu'il faut lui faire subir un lavage avant de l'employer.

Le peuple turc a quatre principaux points de repère dans sa vie quotidienne : le bain, le bazar, ]a mosquée et le café. Il dévale la montagne de l'existence, comme dit le poète, se baignant, trafiquant, priant, fumant... et mangeant quand il a faim, partout où il se trouve } car les restaurateurs en plein vent sont nombreux. Il y a

peu de cuisinea particulières; chaque rue possède son fournisseur, qui lient toujours prêts la galette de maïs ou de seigle, les concombres, les choux à Tétuyée, le lait caillé, les carbonates et le fte6a, tranches de porc, de niou« ton ou de bœuf, rôties avec une broche perpendiculaire.

Les maîtres de ;cafés et de bahis, ainsi -que leurs employés, se dégradent à force de serTilité et d'obséquiosité, s'ils entroToient quelque surcroit de bénéfice au bout de leurs humiliations.

Ils estiment, à Totre mise, à votre tournure, quelle pourra être la valeur du futur bakchih, et agissent en conséquence.

Lents et rogues, si tous paraissez être pauvre;

Âetifs et Ucheur», s'ils vous croient riche.

11 n'est ctik*tes pas besoin d'aller en Turquie pour rencontrer de pareils t^pes, mais il faut avouer qu*il y a moins de cynisme apparent en Europe.

Ils se trompent parfois.

Un Turc entre, un jour, au bain; il était pauvrement vêtu, et on le traita comme le commun des martyrs, — c'est-à-dire que les masseurs négligèrent ses muscles, et ne firent pas craquer énergiquement ses articulations. On lésina sur les parfums, on lui donna des couvertures presque froides. Son cafô lui fut servi tiède, et son narguilhé ne fut pas orné d'un bouquin d'ambre, et il eut en partage le lit le plus sordide; le plus dur et le plus mal placé de l'établissement.

Il n'eut pas l'air de s'émouvoir de ce manque d'égards.

et en sortant, il jeta une pièce d or sur un tabouret, puisqu'on ne lui faisait pas Thonneur du miroir.

Grand futrétonnement^et nombreuses les exclamations du maître baigneur et des garçons!...

Quelle bévue avait-on commise ! Comment n'avoir pas reconnu, sous ce modeste accoutrement, un effendi (monsieur), un aga, un pacha, un ministre, peut-être un vizir? — Attention \ et s'il revient, qu'on le traite comme il mérite de l'être!...

11 revint, en eCfet, et tout l'établissement fut révolutionné pour lui plaire. 11 n'y eut jamais massage plus adroit, parfums plus frais et plus abondants, couvertures plus blanches et plus chaudes, lit plus moelleux, café plus brûlant, narguilhé plus somptueiu et mieux agencé. . . Bref, le padisha (l'empereur) en personne eût eu» la fantaisie d'aller au bain public, qu'il n'eût pu recevoii* tant de soins, tant d'honneurs... Et quand le moment du départ arriva, le maître lui-même, tenant en main le plus beau de ses miroirs, l'offrit très-humblement, très-gracieusement à ce généreux inconnu...

Mais, ô surprise! ô stupéfaction! ce n'est pas une pièce d'or qui tombe sur le cristal du miroir... c'est une piastre de cuivre!... Tableau!...

Le maître baigneur, se croyant victime d'une erreur, hasarde une timide observation :

— Qu'avez-vous à réclamer? répondit l'inconnu en sortant ; n'ai-je pas payé pour mes deux bains, la première fois que je suis venu ici?...

IMPRESSIONS DE VOYAGE lil

Les bains maures de rAlgdrie Sont plus propres et mieux tenus que ceux de Constanlinople.

On parle du luxe féerique de quelques bains particuliers appartenant à de hauts personnages de l'empire ; des dames européennes seules ont pu y pénétrer. L'on s'en ferait une idée en obtenant la permission de visiter le palais neuf du sultan, à Dolma-Baklehé. — Le jeune architecte arménien qui en dirige la conslmction accorde gracieusement un laissez-passcr, dit M. Théophile Gautier.

On suppose à tort que les Turcs ne consomment que les meilleurs cafés de TArabie^ tandis* que les expéditeurs de Mai-seille et les navires anglais écoulent chez eux leui*s marchandises avariées; les fèves de première qualité ne pourraient suffire à la consommation, et leur haut prix les interdit au peuple.

On sait que la découverte du café est due à un derviche ou à un moine qui, chassé de sa confrérie, se retira dftns un vallon désert des environs de Moka.

Ayant remarqué que les chèvres broutaient, non-seulement les baies de certains arbrisseaux, mais encore en mangeaient le fruit, et paraissaient ensuite plus gaies, plus agiles, plus vives que devant, il récolta quelques fèves, les torréfia, et en but l'infusion, qui, tout amère qu'elle était, lui sembla tonique et stimulante, et Tempècha de s'endormir pendant ses longues et monotones prières.

Il fit part de sa découverte aux confrères qui vinrent

le visiter, et les confrères rimitèrent. Avant peu de temps^ Tusâge en fut répandu dans toute TArabie^ avec d'autant plus de succès, que Tinfusion fui préconisée comme antiherpétique, précieux remède dans ce pays chaud, où les maladies de peau sont si fréquentes.

De l'Hyémen, Tusage du café se vulgarisa en Turquie, ^ en Syrie, en Egypte, en Europe, et dans tout Tunivers.

Mais s'il eut ses prosélytes fervents^ il eut aussi ses dé« tracteurs.

Pendant que les derviches de la Mecque le recommandaient aux croyants, non-seulement comme hygiénique, mais comme agréable à JDieu et au Prophète, puisqu'il les empêchait de céder au sommeU, dans les longues heures des oraisons nocturnes, des ulémas fanatiques criaient anathème et menaçaient ceux qui faisaient usage du café d'avoir, au jugement dernier, la peau aussi noire que cette même infusion de café.

Un concile dut prononcer en dernier ressort sur cette question, et il fut déclaré que le café serait permis aine croyants, et comme hygiénique et comme agréable à Dieu. Tous les peuples musulmans, privés de boissons spiritueuses, obéirent à ce décret. 11 n'y eut de dissidents que les habitants du Maroc, où la loi du Prophète est puritainement suivie. — Le vrai Marocain ne boit encore que de Teau, rien que de Teau.

Passons maintenant au bain turc, cette autre marotte des aspirants à la vie orientale. — 11 est bien entendu que nous n'avons à parler que des bains publics.

Comme ils sont humides^ tristes et sombres^ le yestibule que nous traversons, le cabinet où nous déposons nos vêtements! Des parfums inconnus et âpres nous prennent à la gorge, et nous chancelons déjà, à demi étourdis par un commencement d'ivresse pénible et lourde. Nous voici dans Tétuve commune, coudoyant, au milieu des vapeurs qu'éclaircit à peine le jour blafard qui pénètre par les lentilles en verre* de la coupole, une foide de fantômes silencieux et nus.

Mais hâtons-nous de sortir de Tétuve, car Tasphyxie nous menace...

Les garçons baigneurs se sont emparés de nous, et malgré nos résistances instinctives, ils accomplisseilt leur œuvre : ablutions chaudes, ablutions froides, savonnage complet, massage furibond, malaxation des muscles, craquement des articulations... il faut subir toute cette gymnastique bahiéatoire; et quand ils ont fini de boulanger ainsi notre pauvre corps, comme si ce n'était qu'une masse inerte de pâte , ils nous enveloppent de langes brûlants et nous placent sur un lit de repos.

Alors, au lieu du bien-être tant promis, on est en proie à une attaque de dégoût insurmontable.

Ces langes, ces couvertures, ces lits, ces matelas, ces éponges, tout cela a déjà mille fois subi le contact d'une foule d'inconnus, d'une propreté inconnue, et Ton jure, mais un peu tard, de ne plus abandonner son épiderme à tant de milieux impurs.

11 serait bon de le connaître, pour ne plus le désirer.

ce réalisme du bain oriental. Ces horripilalions que provoque la brosse de crin, et les soubresauts de la température variant instantanément du degré le plus élevé au degré le plus bas, vous laisseront des souvenirs ineffaçables.

On vous promet qu'après une heure ou deux de repos et de demi-sommeil, après une pipe et une tasse de café, vous vous relèverez agile et heureux de ressentir un bien-être jusqu'alors inconnu... Errem*!... on sort de là moulu, rompu, et Ton peut se regarder comme favorise du hasard ou des dieux, si le lendemain on n'est ni courbaturé, ni pleurétique.

Je déclare qu'il faut être Turc de naissance pour aimer le bain turc ; il faut, dès le berceau, avoir été privé de chemises de lin, de coton ou de chanvre; il faut que l'épidei-me se soit aguerri au frottement immédiat des tissus de laine, pour éprouver une jouissance à se faire briqueter aussi vigoureusement la périphérie dé son individu, d'où l'on voit alors sortir, dit le poétique auteur de Constaniinople, des lanières de crasse.

Le vrai Turc n'a pas im.lit comme l'Européen. — Il dort sur le divan où il a passé la journée, assis sur ses talons, et il ne se dépouille de ses vêtements que lorsqu'il en change ou quand il est au bain. Le bain est donc pom* lui un exercice» un besoin, un repos.

Les femmes fréquentent les mêmes bains que les hommes, mais de jour seulement, et à des bernes réservées.

C'est pour elles un lieu de réunion et de libres causeries. Les mystères des harems s'y dévoilent^ les messages d'amour s'y échangent^ elles s'y vengent de la tyrannie des maris jaloux^ et la médisance y publie ses factums contre les dames franques de Péi*a.

Pendant la nuit^ les bains sont fréquentés comme pendant le jour. On peut y attendre le lever du soleil^ au prix de quelques piastres^ et beaucoup de Turcs ont vieilli sans jamais avoir eu d'autre chambre à coucher. .

Ils s'y réfugient le soir, après avoir erré toute la journée dans les cafés, dans les mosquées, dans les bazars.

J'ai parlé plus haut du kief. — Disons un peu ce que cela signifie...

Il existe dans toutes les langues des mots qui tendent à s'universaliser. Us renferment en quelques syllabes toute une série d'idées, et mieux vaut les adopter avec leur consonnance exotique que de les traduire à l'aide d*une longue et lourde périphrase.

Les Anglais nous ont donné le kome, le sport et bien d'autres expressions d'un merveilleux laconisme.

Les Turcs nous donnent le kief; —le kief, dont un volume de commentaires dénombrerait à peine les richesses de significations.

Qu'est-ce donc que le kief?

Le kief, c'est plus que le repos, plus que le bien-être, plus que le contentement, plus que le bonheur ! C'est le bonheur avec le malheur, le contentement avec la tris-

tesse, le bien-être avec la misère^ le repos avec le travail. — C'est une trêve dans la vie active^ un armistice dans les luttes de l'existence^ une détente des muscles du corps et des contentions de l'esprit, un rêve sans sommeil ; — c'est enfin un état particulier dont le plus pauvre manouvrier et le sultan peuvent également savourer les jouissances intimes.

Celui qui fait son kief repousse au loin les tracas et les soucis du présent, sans s'inquiéter de ceux de l'avenir. Il extrait de la position où il se trouve tout ce qu'il y a de bon, et en oublie les mauvais côtés; il use du confort quand il possède le confort, et si le confort lui manque, il en use quand même en se créant un confort à lui par la puissance de l'imagination; une journée sans kief est une journée perdue, néfaste pow TOriental; riche ou pauvre, esclave ou libre, il lui faut le kief !

Il est midi : les prières ne retentissent plus dans les mosquées. Le bourgeois oisif ne quête plus les nouvelles de porte en porte ; le batelier délaisse ses avirons à manches de massue; l'écrivain public referme cette longue écritoire qu'il porte à sa ceinture comme un canon de pistolet; le marchand sortdubaear; le portefaix jette bas son fardeau; le fonctionnaire abdique ses grands airs; le soldat, le gendarme déposent leurs armes; le gardien de police ferme les yeux; l'ouvrier chôme; le bruit, le mouvement, Tagitation éprouvent un temps d'aiTêt dans tout Stamboul, dans Galata, dans Péra, et sur la Corne d'or, et sur le Bosphore, cette grande avenue maritime

des Champs-Elysées de rOrient... Il est midi, c'est l'heure du kief.

Le riche se réfugie alors dans son kiosque doré ; le bourgeois, le soldat, l'ouvrier, viennent gravement prendre place siir V étagère-divan d'un café-bar biériste. Le pauvre s'étend, à l'abri du vent, siu* les dalles de marbre du portique d'un palais ou d'une mosquée, ou sur la tombe ombragée de cyprès de quelque champ des morts.

Les esclaves 'du kiosque font pleuvoir les essences et brûlent les parfums, tandis que le maître boit goutte à goutte l'infusion incandescente du moka concassé, et allaite ses rêveries au bouquin d'ambre du narguilhé, chargé du plus tin tambak de Laodicée. Les pratiques du café de Beschik-Tasch possèdent aussi des bouquins d'ambre, et fument les meilleures sortes du Liban, en dégustant la liqueur du moine de l'Hyémen; mais les essences et les parfums qu'ils aspirent, la brise les apporte des rives de l'Asie, et ils contemplent le ciel et la mer à travers l'auvent soulevé de l'échoppe. Jls sont là vingt fumeurs, côte à côte, en extase ; ils rêvent isolés, comme ils rêveraient isolés un à un dans le désert.

Le pauvre, sans un para, sans pipe et sans café, n'en fait pas moins son kief. Étendu sur le dos, il projette ^ vers le ciel ses désirs et ses espérances, choisit un nuage qui passe, le poursuit du regard, et voyage avec lui jusqu'au paradis des fidèles croyants.

Mais le kief cesse bientôt : les tasses de moka sont

vides; les fourneaux des chibouks et des narguilhés se refroidissent ; les rêves s'annihilent et les bruits de la vie commune retentissent. A demain un autre kief ; puis après-demain un autre encore, puis toujours, toujours le kief, jusqu'à la mort...

Parbleu! me dira-t-on, votre kief n'a rien d'extraordinaire; cela consiste tout bonnement à se reposer quand on est fatigué, à fumer une pipe si on ainae la fumée, et à boire du café si cela convient. Pas n'est besoin d'aller en Orient pour apprendre à faire une *chose que nous faisons chaque jour, et par malheur quelquefois trop longuement.

Non ! non ! il y a dans le kief autre chose que le repos, que la fumée de tabac et que Tarome du café ; il y a un je ne sais quoi de mystérieusement ineffable et placide qu'il faut avoir éprouvé pour le comprendre. En Occident, nous ne savons pas nous reposer; nous nous occupons trop, dans le repos, des soucis de Theure passée et do ceux de l'heure future, et nous n'avons jamais assez de philosophie pour imiter l'Oriental et nous enfermer dans ce cercle de Popilius qu'il trace chaque jour autour de son être pendant quelques instants, cercle infranchissable, où il est seul avec lui-même, vivant sans se donner la peine de vivre, et réalisant ce qui, pour nous, n'est encore qu'un proverbe : Conteniement passe richesse.

Qui de nous n'éprouve, mille fois le jour, le besoin de se dépouiller du harnais social et d'agencer pom^ soi seul

un instant de jouissances indépendantes, un moment de délicieuse oisiveté qui ne ressemble ni à la sieste des méridionaux, ni au lar niente des Italiens, ni à la méridienne des travailleurs ?

Attendons le retour de nos vaillants soldats d'Orient ; ils nous enseigneix)nt le kief. — Us l'ont pratiqué sous la tente, au retour de la ti*anchée; — le mot fera fureur, et, dans un siècle, l'Académie l'admettra aux honneurs du dictionnaire. .

La plupart des) bourgeois étaient janissaires, — avant que Mahmoud n'eût anéanti cette milice, inutile et dangereuse selon les uns, seule base de l'édifice politique selon les autres; — ils recevaient comme tels une subvention quotidienne en nature ou en argent.

Le riche n'a pas eu à souffrir de cette terrible proscription. Le pauvre, lui, regrette la solde d'autrefois, et l'on s'étonnerait de le voir vivre encore sans travailler, si l'extrême bon marché de la vie ordinaire n'était pas bien plus étonnant encore.

Deux piastres, ou cinquante centimes au plus, suftisent à un homme, par jour, pour boire, manger, se vêtir, et même entretenir sa femme et élever ses enfants. S'il a hérité de quelque patrimoine , il le consomme ainsi lentement, à fonds perdus. S'il n'a pas hérité,,il essayera, pendant une ou deux années, un petit commerce quelconque, ou bien exercera un métier; et quand il aura amassé quelque argent, il vivra dans un kief perpétuel ; et s'il ne veut rien faire, ni commerce ni travail, il aura tou-

jours raumône de la mosquée pour alimenter sa paresse.

Pourquoi aurait-il Tambilion de faire fortune?... Pourquoi ne jouirait-il pas paisiblement de l'existence, n'ayant ni le souci des richesses^ ni la crainte de mourir de faim?

Les richesses!... — Mais elles exciteraient l'en vie d'un pacha, et la confiscation suit de près Tenvie. Ses enfants iront aux écoles gratuites, aux facultés gratuites, en apprentissage gratuit; s'ils ont de l'intelligence, ils se feront domestiques de quelque fonctionnaire, et pourront devenir fonctionnaires à leur tour. La domesticilé ne dégrade pas en Orient. Le vieux Kosrew-Pacba^ qui vient de mourir comblé d'ans et d'honneurs, n'a-t-il pas été esclave dans sa jeunesse?

Pourquoi donc échangerait-il le calme de sa vie intérieure et modeste contre les luttes d'une vie publique et fastueuse ? — Une pipe et du tabac, un tapis et un gobelet d'eau fraîche, voilà tout ce qu'il lui faut dans son heureuse indolence, car ses besoins sont en rapport avec ce qu'on lui a enseigné, avec ce qu'il sait. L'enfant de la plus humble, de la plus pauvre famille, en France, reçoit une instruction très-supérieure à celle du plus riche, du plus noble rejeton d'Oi«manlis, puisque l'instruction primaire, en Europe, équivaut (il faut l'avouer) à l'instruction supérieure en Turquie, où, sauf quelques excep^ tions, il suffit de pouvoir lire le Coran et signer son nonij pour être regardé comme mi lettré , comme un savante Mais cette instruction, quelque minime qu'elle soit, tous la possèdent, tandis que chess nous> les statistiques cri«

IMPRESSIONS DE VOYAGE 13i

minelles le prouvent. Lien des gens des couches infimes de la société ne savent même pas lire.

L'école tm*que se tient le plus souvent dans la mosquée, avec les ulémas, les imans pour instituteurs. Les enfants de toutes conditions y sont envoyés.

On m'objectera peut être que depuis la réforme le niveau des éludes tend chaque jour à s'élever, et que le gouvernement envoie, à ses frais, déjeunes Turcs étudier en Europe. On m'ol)iectera aussi que les riches en font autant pour leuis enfants, et qu'aujourd'iiui, à Constantinople, il y a une faculté des lettres, une faculté des sciences, une faculté de droit, une faculté de médecine, des lycées, des établissements primaires, des bibliothèques publiques, et même une académie de belleslettres, sciences et arts, qui distribue des prix. Cela est incontestable. Mais ce qui ne Test pas moins, c'est que les professeurs des facultés professent fort souvent dans le désert, et qu'on ne recrute qu'à grand 'peine les élèves qui doivent subir chaque année des examens en présence du sultan, qui, le premier de tous, n'y comprend rien lui-même.

C'est que l'étude des mathématiques n'y est pas plus avancée que du temps du baron de Tott, qui enseignait les mathématiques aux pages de Sa Hautesse.

C'est que le jeune Turc, qui, élevé en France, devrait remporter dans son pays l'usage de notre langue et une teinture de nos usages, après son i ctour, oublie ou plutôt afl'ecte d'oublier qu'il a vécu en Europe.

nî IMPRESSIONS DE VOYAGE

Des voyageurs racontent ( et ils disent vrai ) qu'ayant obtenu audience de pachas qu'ils avaient jadis connus à Paris, à Londres ou à Vienne, et avec lesquels ils s'étaient lies d'amitié, ils en ont été reçus comme des inconnus, et que même on leur a fait l'insulte d*employer un drogman pour s'entretenir avec eux dans une langue qu'on parlait si bien, que Ton comprenait encore mieux, et que l'on disait tant aimer, quelques années auparavant.

Les dignitaires turcs sont très-souvent d'une ignorance crasse. Lire le Coran, pouvoir en transcrire quelques versets, et tracer leur signature au bas d'un firman, — voilà le bagage scientifique de la plupart d'entre eux. Et cependant, qu'ils aient à discuter, à résoudre une question de droit international; qu'il leur soit forcément nécessaire de s'éclairer sur un fait historique, et d'en connaître les causes, les conséquences et les détails; qu'ils aient besoin d'avoir immédiatement ime idée juste, claire et précise sur telle et telle affaire commerciale ou politique; qu'ils aient enfin à assister à une conférence diplomatique, — ils ne sont jamais embarrassés, ils remplissent leur rôle à merveille.

C'est que leur bibliothèque n'est pas une collection de livres; c'est que leurs documents sont animés et parlent. . . Le raya grec, le Levantin, être intelligent et studieux, qui possède toutes les sciences el toutes les langues, se met au service de ces dignitaires illettrés, et quand ces dignitaires sont riches, ils ont à leur suite un médecin, un historien, un diplomate, un architecte, un

artiste, comme ils ont des ëcuyers, des kavas, des domestiques de toutes sortes. Ce petit bataillon, qui parle anglais, français^ grec, russe, italien, espagnol, allemand, est nourri, vêtu, logé, payé par lui, et fait œuvre de sa spécialité, selon les besoins du moment.

La poss<^ion d'une pareille meute d'intelligences et d'aptitudes a fait croire à beaucoup de voyageurs qu'en Turquie, les grands de l'empire étudiaient, mieux que les grands de chez nous, les sciences, les beaux-arts et les lettres.

Les jeunes gens qui deviennent savants pour vendre la science ne sont pas méprisables; je l'ai dit, chez les Turcs, l'esclavage et la servitude ne dégradent pas; c^est un premier pas pour avancer hiérarchiquement dans la société. — Combien de pachas et de deys qui ont commencé par être domestiques!...

Mais il est un talent, ou plutôt un don du ciel, que Ton ne peut dénier IVbas aux riches comme aux pauvres, aux petits comme aux grands... c'est le don de poésie!...

De tout temps, il y a eu chez eux, et dans toutes les classes, de grands poètes.... écrivains ou improvisateurs. Plus d'un sultan, plus d'un pacha s'est immortalisé par ses vers... Et chaque jour encore, on rencontre des bardes populaires qui vont chantant à la porte dorée des kiosques et dans les plus humbles tabagies.

Constantinople possède beaucoup d'établissements d'éducation élémentaire, n!^is cette éducation, très-étendue et très-complète au point de vue du Coran, est presque

nulle, comparée à la nôtre. Si la religion de Mahomet n'exclut pas l'étude, du moins elle ne permet que l'étude dos livres sacrés, car ils renferment tous les préceptes divins, tous les germes des lois, enfin tout ce qu'un vrai croyant doit connaître et savoir.

Si je les traite d'ignorants, les Turcs, ce n'est donc que relativement aux autres peuples de l'Europe.

L'histoire générale, la géogra[)hie, les sciences naturelles, etc., etc., etc., ne font partie du programme de l'instruction publique que depuis le firman de 1845.

Jusqu'alors, quiconque devenait ouquoumouck était de plein druit déclaré savant.

Or, toute la science, ou plutôt l'ai-t de Vouqtioumouck (peintre), consistait à savoir transcrire le Coran, les actes judiciaires, les registres de commerce et les manuscrits pour la lecture, œuvres très-différentes les unes des autres, puisque pour chacune d'elles on emploie des caractères spéciaux.

Le firman de 1845 essaya de substituer l'enseignement de l'État à celui de la mosquée.

L'université ottomane fut déclarée institution de l'État, et depuis lors, les innombrables mektebs et médressés (instituteurs primaires, instituteurs supérieurs) de l'empire, créés par Mahonfict II , quand de chaque église il fit une mosquée et attacha une univeisité à chaque mosquée, se dépouillèrent peu à peu de leur vieille routine et se transformèrent en instituteurs primaires. Mais ils n'avancent pas plus vite maintenant que nV

vance la construction de cet immense édifice qui domine • les jardins du vieux séi*ail^ ce palais futur de l'université, dont la première pierre a été, posée voilà bientôt dix ans. Le gouvernement a employé un très-bon procédé pour lutter contre le fanatisme du vieux parti turc, qui repousse obstinément toute innovation.

11 a rendu l'instruction primaire gratuite et obligatoire.

Tous les pères de famille doivent se présenter devant le chef de leur quartier, le moiiktar, aussitôt que leurs enfants ont atteint l'âge' de six ans , et les faire inscrire sur le livre de l'instituteur public, à moins qu'ils ne déclarent vouloir faire élever leurs enfants dans leur intérieur ; encore faut-il qu'ils justifient d'une certaine aisance pour pouvoir subvenir aux frais de cette éducation particulière.

Une autre disposition de la loi interdit à tout patron, ou maître ouvrier, de recevoir en apprentissage l'enfant qui n'est pas muni d'un certificat d'études. Le plus petit village de l'empire a son école. 11 y a (1851) à Constantinople trois cent quatre-vingtseize écoles primaires, fréquentées par viiigt-deux mille sept cents élèves des deux sexes. En présence de tels chiflres, on croirait peut-être que la profession d'écrivain public est perdue ? — Erreur I Les enfants s'arrêtent aux leçons premières du mekteb et n'en profitent guère.

Pauvres, ils apprennent un métier; riches, ils se font miUtaires, aspirants pachas, et Us oubUent promptement

les caractères de la langue turque^ caractères si compliqués^ ou plutôt si simples qu'ils ^n sont méconnaissables.

Pour que Tinstmction se répmdîi, se développât, il faudrait complètement réformer, changer même les signes représentatifs de la parole et de la pensée.

La langue turque est aussi facile à parler qu'elle est difficile à lire.

Après huit jours d'essais, d'attention soutenue, on peut parler, comprendi'e, et se faire comprendre, tandis que des années d'études ne suffisent pas pour savoir lire et écrire.

L'instruction secondaire est gratuite, comme la primaire, mais non pas obligatoire.

L'instruction supérieure n'est pas encore organisée; le rapport de Kemal-Effendi, envoyé en Europe pour y étudier l'organisme des hauts enseignements, servira à cette régénération, ou plutôt à cette création nouvelle.

Jusqu'à présent, les écoles spéciales sont dirigées par des maîtres français et d'après des méthodes françaises.

Celle du Sultan Achmet et de Solyman, fondées par Mahmoud, reçoivent les jeunes gens qui se destinent aux emplois civils. — Croirait-on qu'ils perdent un temps précieux à apprendre la calligraphie? — La rareté des livres imprimés en fait une étude indispensable.

Ils doivent pratiquer six espèces d'écritures :

Le rika, cursive pour les correspondances usuelles, les mémoires, les pétitions ; le talih, écriture persanne renversée pour les actes judiciaires; le néssik, pour la

transcription du Coran ; le sului, pour les inscriptions

des mosquées^ des palais^ des fontaines et de tous les

' monuments publics; le dewani, pour les firmans et les

actes officiels^ et le scakah, pour les finances.

Le collège de Validé-Sultane, fondé en 1850 par la mère du sultan, reçoit gratuitement pendant quatre ans, et après concours, les sujets qui veulent entrer dans l'administration. La jeunesse commence à fréquenter un peu récole normale pour des élèves professeurs, l'école militaire, l'école de l'artillerie et du génie, l'école de marine, Técole vétérinaire, l'école d'agriculture à San Stephano, et enfin l'école impériale ou faculté de médecine.

L'école militaire fournit des officiers à Tannée, dont Forganisation actuelle remonte à 1842.

Vous les verrez, les soldats de cette armée, et vous vous demanderez si ce sont bien là les fils de ceux qui épouvantèrent l'Europe voilà deux cents ans ; de ceux dont les historiens vantaient le courage, 1^ sang-froid, l'impétuosité dans l'attaque et la ténacité dans la défense! Le Journal de Constantinople a vainement chanté depuis une année leurs victoires des bords du Danube; — la dégradation récente de Sol y man- Pacha, après la honteuse fuite de Balaclava, lui donne un triste démenti.

Ils sont passés pour jamais, les grands jours de Fislamisme!...

Abdul-Medjid ne donne plus ses firmans, le pied dans

rétrier^ et ses soldats s'enfuieraicnt épouvantés si, comme Mahomet 11^ il voulait aller faii*e manger l'avoine à son cheval sur Tautel de Saint-Pieire de Rome^ ou^ comme Amurat^ établir un sérail public dans la demeure des papes.

Abdul-Medjid est le premier sultan qui, lors de son avènement, ait renoncé à la cérémonie de la coupe, cette forfanterie insigne !

Ordinairement, au sortir de la mosquée, le nouveau sultan se rendait à une caserne de janissaires : le commandant lui présentait ime coupe de sorbet, — le sultan vidait la coupe, et la rendait pleine d'or en disant : Au revoir sous la grande coupole rouge^ c'est-à-dire à Rome.

Le nitam, soldat régulier et en activité, et les redifSy soldats licenciés, mais susceptibles d'être rappelés, composent aujourd'hui l'armée et fournissent des hommes aux armes spéciales; les bachi-bozouks ne comptent plus.

Les officiers instructeiu^ sont presque tous Européens. Quatre d'entre eux. Français et sujets d'élite, sont attachés à l'école polytechnique, à la cavalerie, à l'inlanterie et à Tétat-m'ajor.

L'un d'eux, dont l'amitié m'honore (M. Marsault, capitaine de dragons, détaché à Constantinople), m'a souvent parlé des dégoûts, des déboires, qui aggravèrent les difGcultés de sa mission. 11 en était venu à reconnaître la nécessité de traiter ses élèves comme les traitait le bai'on de Tott, et il est rentré en France le cœur ulcéré de l'ingratitude des Turcs, et professant un

large mépris pour leur caractère à la fois orgueilleux et servile.

L'uniforme des soldats du nnam est confortable^ mais sans élégance.

Le bataillon^ qui brille qiiand.il est habillé de neuf, quinze jours après semble revenir d'une longue campagne, tant les hommes ont eu peu de soins de leurs vê» tements.

Leur propreté n'est que factice, et si la loi religieuse leur impose des ablutions quotidiennes, ils oublient le fourniment.

Un corps d'armée en marche est toujours escorté d'une nuée de sakas (porteurs d'eau) ; souvent des chefs ont négligé telle ou telle marche stratégique d'une importance réelle, parce qu'ils ne devaient pas rencontrer d'eau sur la route. " . -

Une bataille livrée sans ablutions préalables serait une bataille perdue à l'avance.

La calolle rouge, ornée d'une plaque de cuivre et d'une touffe de soie bleue, sert de coiffure à toute l'armée, depuis le dernier soldat jusqu'au muchir (feld-maréchal). — L'armement est le même que le nôtre.

Nos manufactures d'armes fournissent les fusils et les sabres, mais les pièces d'artillerie sortent presque toutes des ateliers de l'empiie, assez bien outillés, dit-on. Ce n'est donc pas en Turquie qu'il faut chercher les brillants costumes militaires. Nos zouaves, nos turcos, nos spahis en font revivre la mise en scène ; seuls, aujour-

d'hui, ils sont dignes de porter encore le turban et le cimeterre.

Au commencement de la guerre actuelle J'ai plusieure fois accompagné des bandes de redifs qui de Beyrout et de Smyme se rendaient à Gonstantinople ; ils abandonnaient leurs femmes^ leurs enfants, leurs chaumières ; c'étaieiit presque tous des hommes d'une trentaine d'années et ayant déjà fait la guerre. Us provenaient du littoral et du fond des provinces asiatiques. Leur taille bien prise, leurs larges épaules, leurs jambes nerveuses, leur figure intelligente et pleine d'énergie prouvaient combien on a raison de dire que la race turque asiatique n'est pas si dégénérée que la race européenne du Bosphoi*e. Ils étaient beaux avec leurs haillons, leur turban élevé, formé d'un lambeau d'étoffe de laine roulée et coctournée sur elle-même en spirale, leur ceinture rouge qui embrassait la moitié de la poitrine et du ventre, leur caleçon court et collant de cotonnade bleue, leurs pieds nus et la veste de soie de Brousse ou de Damas, qui, déchiquetée, maculée, s'agrafait sous le menton et flottait crânement sur Tépaule.

Pendant une de ces traversées de Beyrout au Bosphore, traversée qui dura huit jours, ces malheureux, au nombre de six cents, vécurent exposés sans abri à toutes les intempéries de la saison... La neige nous accompagna depuis le détroit de Météiin jusqu'à la Corne d'or; une neige qui se congelait en tombant. Us n'avaient ni couvertures de laine, ni vêtements chauds, la famille ayant

gardé leurs meilleures bardes, puisque arrivés à Tarmée ils devaient être habiilés à neuf.

Notre entre-pont et nos cales^ remplis de marchandises^ ne pouvaient leur donner asile, et c'était un douloureux spectacle que de les voir se presser les uns contre les autres, comme les moutons d'un troupeau, afin de s'abriter mutuellement et se prêter un peu de chaleur.

Accroupis, agenouillés, entassés le long des parois du navire, ils grelottaient en chœur et criaient avec désespoh*: Allah! Allah!

Notre commandant voulut lem* octroyer une distribution de vin chaud, mais Folficier qui les commandait, et qui, bien vêtu, bien nourri à notre table, n'avait peut-être jamais joui de tant de confortable, s'y opposa, alléguant la règle du Coran. Le thé remplaça donc le vin chaud. Le niaitre mécanicien eut Thurcanilé de recevoir près des fourneaux, et à tour de rôle, ceux que je croyais menacés de mourir de froid, et le bon Dieu permit qu'aucun ne manquât à l'appel, quand nous les déposâmes à Thopana.

Un vapeur du Llyod autrichien, qui naviguait de conserve avec nous, et transportait aussi des redifs au nombre de huit cents, fut moins heureux : pendant cette traversée, il jeta à la mer onze hommes morts de froid.

On croira peut-être qu'une pareille incurie, qu'un semblable mépris de la santé des hommes ne peuvent être reprochés qu'à l'administration tmque. — Hélas ! chez nous aussi, on n'a pas toujoiuis tenu compte du bien-

être des soldats passagers! Us ont souvent et beaucoup souffert de Marseille à Vaina et de Varna à Marseille^ malgré les sacrifices que s'imposait la compagnie des Messageries impériales^ chargée d'une grande partie des transports.

Je cite un faiti

Un dimanche soir^ au mois d'août^ Tan dernier^ notre bateau allait quitter Gonstantinople ^ quand deux employés de l'intendance militaire française conduisirent à bord trois cent soixante-quinze soldats convalescents, échappés aux fièvres meurtrières des marais de Varna et à répidémie cholérique. La pluie tombait par torrents, et le froid se faisait sentir d'autant plus vivement, que la température des jours précédents avait été trèsélevée. Nous allions donc doubler la pointe du vieux sérail, lorsque je m'aperçus que pas un de ces pauvres diables n'avait de couvertures de laine... et le voyage devait durer dix nuits, et ils devaient passer ces dix nuits en plein air, couchés sur le plancher nu du navire.

J'en fis l'observation à mon commandant, qui interpella les commis de rinlendançe. Les commis répondirent que les lionmies évacués des hôpitaux y avaient sans doute laissés leurs couvertures ; chaque homme partant de France en était pourvu... Qu'étaient-elles devenues?... ils l'ignoraient et n'avaient pas mandat pour en délivrer de nouvelles.

Cette réponse ne satisfaisait pas notre capitaine; l'humanité lui défendait de partir avec des passagers rele^

IMPRESSIONS DE VOYAGE lU

vant à peine de maladie, et menac(^ d'une rechute inévitable^ si on ne les protégeait pas contre la pluie et la fraîcheur des nuits.

Or^ il étaft impossible de les loger dans Tentre-pont^ rempli de marchandises^ et imprudent de les entasser dans l'espace étroit et sans air de la cale de l'avant. — Que faire? Les commis^ impassibles, empaquetaient déjà les feuilh s de leurs rôles et se préparaient à retourner à terre.

Alors, en ma qualité de médecin sanitaire, je protestai énergiquemcnt contre l'embarquement de ces soldats, dans de pareilles conditions, et le commandant Bochet, retardant le départ, sauta dans son canot, courut au bureau de Tintendance , et plaida si bien la cause de ses passagers, qu'il revint à bord avec quatre cents couvertures de laine.

J'ai la conviction que sans ces couvertures, notre voyage eût été fatal à plus d'un pauvre soldat, que l'espoir de revoir bientôt la patrie avait déjà rappelé à la santé.

D'autres paquebots de la compagnie, le Caire, VÉgyptu8y VAkxandrey ont été moins heureux que nous dans de semblables circonstances; on a refusé des couvertures de laine à leurs passagers convalescents, et pendant la traversée de Gonstautinople à Marseille, ils en ont perdu plusieurs.

L'armée turque, depuis sa sanglante tragédie de l'At- Meidan, le massacre des janissaires, n'a pas encore rempli toutes les espérances que sa Informe avait fait naître.

Elle manque de bons officiers. — Le soldat turc est

zélé pour Texerclce et étudie la théorie tant qu'il aspire à un grade ; — mais sitôt qu'il a obtenu le grade^ l'indolence, l'insouciance native reprennent le dessus; — il s*endort avec sa première épaulette et laisse au destin le soin de lui en donner une seconde.

Les officiers européens ne peuvent avoir l'initiative et l'autorité du commandement qu'en se faisant musulmans ; à peine cette loi de l'État est-elle transgressée aujourd'hui que l'empire n'a pas assez de ses seules forces pour se défendre.

La marine n'est pas mieux organisée que l'armée de terre ; — les navires, provenant presque tous des chantiers nationaux, sont admirables dans leur gabarit et leur gréement; les équipages sont nombreux; rien ne faillit quand ils sont à l'ancre. — On croirait revoir les terribles adversaires des chevaliers de Malte... Mais que les voiles soient bordées et gonflées par la brise, que le moulinet de l'hélice commence, ou que les roues fassent écumer la vague, et puis qu'on abandonne la terre de vue, alors presque toujours c'est à la Providence qu'il incombera de guider la marche du navire, et si une bataille s'engage, l'ignorance et l'incapacité feront perdre une victoire que le courage devait remporter.

A Sinope, ils se sont laissé circonvenir comme des moutons, et se sont battus comme des lions.

Les matelots et sous-ofiiciers sont ordinairement bons marins; mais les oflQciers ont peu ou point de pratique.

On voit encore aujourd'hui des employés de ministère.

des négociants^ devenir d'emblée suvari ou commandants de vaisseaux.

L'école navale de Kalki enfantera sans doute de véritables officiers de marine, mais il faudra du temos; il ne suffit pas que les forêts du Tauriis et les futaies de Lokat possèdent de magnifiques essences de bois de construc* tiens navales.

Tahir-Pacha a créé en quelque sorte une nouvelle marine, en formant des équipages avec des Turcs, pour remplacer les Grecs d'ipsara, d'Hydra, de Spezzia et de Syra, les meilleurs marins de l'Archipel, devenus sujets du roi Othon; mais j'ai peine à croire qu'avec leurs vaisseaux modernes, leurs bâtiments à vapeur et leur artillerie dont on vante la précision de tir, ils puissent jamais faire ce (jue fit avec ses lourdes caravelles et ses alaïguemrleri (gr mds vaisseaux) Hassan -Pacha, surnommé le Crocodile de la mer des Bataillfs.

La faculté de médecine, fondée à Galata-Seraï par Mahmoud, après la destruction des janissaires, occupe depuis l'incendie de \ 848 le môme local que i'éc jle du génie, Coumbar-Khan, non loin du grand champ des morls. L'enseignement y est gratuit, les professeurs sont en partie français et italiens, et quatre ou cinq cents élèves boursiers suivent les cours.

Cette même faculté publie une feuille mensuelle, la Gazette médicale de ConstarUinople; un dispensaire lui est annexé, et dans l'année j852 elle a pratiqué douze mille vaccinations .. dans toutTempire.

Vély-Pacha, ambassadeur de la Porte à Paris, et qui vient d'êtie nommé au gouvernement de Candie, aura la gloire d'avoir fait signer le nouveau traité des quarantaines, traité si favorable au commerce européen.

Malgré cette faculté de médecine, la plupart des chirurgiens et médecins de l'armée de terre et de mer sortent des universités d' Europe, ainsi que les médecins des quarantaines et des principaux imarets (hôpitaux); mais de longues années s'écouleront encore avant que l'ignorance et le charlatanisme cessent d'exploiter la santé publique. Le vieux Codex passe pour un oracle infaillible, et tous les jours on opère d'après la formule suivante :

tt Quand un arbre ne produit pas, une femme enceinte est priée de le menacer, un couteau à la main, de l'abattre, s'il continue à ne pas produire; et l'année suivante l'arbre est chargé de fruits. — « Les obstructions se guérissent par le même procédé. On conduit la personne qui en est affectée chez un barbier, lequel, s'emparant d'un rasoir, dit à la maladie : « Tu vas te dissoudre et décamper, ou bien cet instrument sera employé à ta destruction... » Et l'obstruction disparaît.

Pour le point de côté , on se sert d'un petit arc fait avec une branche de grenadier, et de petites flèches du même bois, qu'on lance de près sur la partie endolorie, mise à nu.

Voici des prescriptions hygiéniques Par exemple : <( Évitez à jeun la vue d'une vieille femme, car cette vue est très-malsaine, d

a Le mardi et le mercredi sont des jours spécialement indiques pour se faire les ongles. »

« Il ne faut jamais se servir d'une brosse en poil de cochon^ car le cochon est un animal impur ! »

(( On ne doit jamais se marier au moment où la lune est dans le signe du Scorpion. »

Ces recettes sont prises au hasard, et il n'est pas étonnant qu'elles soient en faveur chez un peuple dont le souverain garde à son service des devins et des astrologues.

Du temps des empereurs grecs, Thôpital de Saint- Paul, le plus célèbre dô^ous, occupait l'emplacement du vieux sérail. Les hôpitaux civils d'aujourd'hui sont annexés aux mosquées.

L'étude de la médecine ne fera jamais de grands progrès tant que les dissections seront prohibées. « Il n'est jamais permis, dit la Sunna, d'ouvrir un cadavre, quand même le mort aurait avalé la pierre la plus précieuse et qui ne lui appartiendrait pas. »

La réforme a augmenté le nombre des bibliothèques publiques, et introduit la presse périodique en Turquie; mais les bibliothèques publiques, au nombre de quarante, sont désertes; les Grecs et les Européens lisent seuls les journaux , et les nouvelles se transmettent oralement parmi les indigènes.

Jusqu'à ces derniers jours, les Francs étaient exclus des bibliothèques; ils ne pouvaient y être admis que comme visiteurs, et n'avaient pas le droit de lire et de transcrire les livres et les manuscrits.

La célèbre bibliothèque du vieux sérail , oii Ton espérait retrouver de précieux manuscrits, a perdu son prestige... Les mystères sont dévoilés; ses quinze cents voumes sont catalogués , et Tlnstitut de France a déclaré qu'on n*y trouvait rien de remarqiiable. Mais les enthousiastes repoussent cette déclaration officielle , et ils rôdent autour d'un certain kiosque abandonné du vieux sérail, demandant qu'en échange de notre or et de notre sang, prodigués pour le salut de son empire, Abdul- Medjid leur permette d'aller chercher au fond de certaines caves les parchemins que les rats n*ont pas encore fini de ronger.

M. Blanqui, dans son Foyage en Bulgarte, nous avoue que sa bibliothèque, à lui, livres, manuscrits, casiers, armoire, est plus beUe que cette bibliothèque du sérail. — Il ne put obtenir la permission de lire un livre, de dérouler un manuscrit.

Un autre voyageur, piquant et gracieux écrivain que je m'abstiendrai de nommer à cause du démenti qu'il mérite, a été plus heureux, dit-il, pendant son séjour à Constantinople : il allait chaque matin passer de longues heures d'études dans cette bibliothèque !

Je trouve dans YHistoire ecclésiastique de Fleiu*y, t. IX, 1. XLIl, qu'il y avait à Constantinople, près du palais, une bibliothèque contenant trente mille volumes, — bibliothèque fondée par les empereurs. — Le bibliothécaire, nommé l'écuménique, était un homme d'un mérite distingué ; il en avait douze autres sous lui, qui en*-

seignaient gratuitement la religion et les sciences profanes. Leur mcrite était si reconnu , qu'il n'était pas permis, même aiix empereurs^ de rien faire d'extraordinaire sans les consulter. L'empereur Léon Tlsaurien fit son possible par menaces et par promesses, pour les amener à son opinion touchant les images; mais enfin^ désespérant d'y parvenir, il fit entourer la bibliothèque de fascines de bois sec, et la brûla avec ceux qui la gardaient, en 730. Ses successeurs rétablirent la bibliothèque. Un autre ennemi des bibliothèques est venu en aide aux Sarrasms, aux croisés et aux Turcs... les vers... Ils ont causé et causent encore des ravages incalculables.

Sous le règne de Constantin, fils d'Irène, un incendie fortuit anéantit une partie du palais patriarcal de Gonstantinople, où se trouvaient les manuscrits originaux des explications de saint Jean Ghrysostôme sur les Écritures.

La bibliothèque de Muhammedie est ornée de cette menteuse inscription :

L étude des sciences et des préceptes divers est oblir gaXoire pour les vrais croyants.

Les sept principales bibliothèques, dont le catalogue a été dressé, contiennent quarante mille volumes.

Sous le règne de Basilisque, en 476, le palais de Constantin, orné de magnifiques statues, fut presque détruit par les flamrAes, ainsi que le portique, où était placée la bibliothèque publique : elle contenait cent vingt mille volumes; on y voyait Vintestin d'un ser-

pent, sur lequel étaient écrits en lettres d'or les quatre-vingt-dix-huit livres de Tlliade et de l'Odyssée.

Les libraires du quatrième siècle s'établirent sous un portique de TAugusteon, auprès de la bibliothèque publique et au même endroit où Julien avait rendu grâce aux dieux d'avoir fait périr les écrits d'Epicure et de Pirrhon ; Julien^ renonçant aux richesses de l'évêque arien d'Alexandrie^ n'en réclama que la bibliothèque^ qu'il se fit envoyer en toute hâte.

Au dix-septième siècle^ Constantin Porphyrogénète rend publique une autre bibliothèque où Ton réunit d'anciens et riches manuscrits calligraphiés par ordre de Constantin .

Le premier livre imprimé à Constantinople date de 1488. Mais il sortait des presses hébraïques ou grecques^ et ce ne fut que vers 1727 ou 1728 que Saïd-Eflendi y introduisit cet art révolutionnaire. ^

Les ulémas (prêtres) poussèrent les hauts cris et ameutèrent les kiatibs (écrivains publics]^ que la transcription des m«inuscrits faisait vivre. L'émeute gronda longtemps et ne s'apaisa que lorsque le grand vizir eut publié un édit d'après lequel le Coran^ les livres sacrés^ ne seraient jamais pollués, profanés par la reproduction typographique ; les kiatibs continueraient à les transcrire à la main, et l'art nouveau ne serait employé que pour les œuvres profanes.

Alors parut le hatti-schérif ordonnant l'établissement d'une imprimerie impériale aux frais du miri (trésor de l'État.)

Certains exemplaires manuscrits du Coran se vendent aujourd'iiui sept ou huit mille francs selon la ci4ébrité du calligraphe.

L'imprimerie impériale n'a produit jusqu'ici que trèspeu d'ouvrages originaires, mais beaucoup de traductions, telles que celles de Monte-Cristo, des Mémoires du duc de Bovigo, du Mémtrrial de SaintenHélène , de l'Histoire de Charles XJI, etc., etc.

D'après Lebeau, Histoire du Bas-Empire, t. XIll, on voyait, entre le palais et Sainte -Sophie, une-superbe basilique nommée VOctogon, bâtie par Constantin le Grand, et formée de huit porti(jues réunis. Julien y plaça sa bibliothèque, que rendit publique Valentin Ce dernier y établit sept antiquaires, dont l'emploi consistait à recopier les manuscrits qui périssaient de vétusté; ce précieux dépôt contenait cent vingt mille volumes, lorsqu'il fut brûlé au temps de Cenar. Ce prince l'avait rétabli, mais jusqu'à Léon on n'avait pu y rassembler que Irente-six mille volumes; Zenon contribua à l'agrandir. C'est cette même bibliothèque que Lizamia fit brûler.

Le jom-nalisme à fait quelques progrès.

Un envoyé de la république française, Ferninhae, en 1 795, fit paraître la première gazette française, imprimée dans le palais même de l'ambassade.

Plus tard, en 1811, on y publia des extraits des bulletins de la grande armée pendant la campagne de Russie; la rédaction de ces extraits est parfaitement appropriée

au cai'actère des lecteurs. L'exagération orientale y domine.

Le Courrier de Smyme défendait en 1828 les intérêts de la Porte, et lutta seul contre toute TEurope, alors enthousiaste de philosellënisrae.

M. Blaque fonda le Moniteur ottoman en 1831. . Après sa mort subite et mystéiieuse à Malte en 1836^ la rédaction passa aux mains de MM. Francheski, ancien consul danois, et d'un Égyptien; eux aussi moururent inopinément dans l'espace de deux années.

Le Courrier de Smyme (en français) devint /owrnal de Smyme entre les mains de M. Bousquet-Deschamps. Il y a encore trois autres journaux français à Smyme.

U Impartial y publié d'abord en anglais, puis ensuite en français, s'y est seul maintenu; les autres se sont fondus avec d autres publications de Constantinople.

On édite aussi à Smyme des publications périodiques, en grec, en hébreu, en arménien.

11 y a aujourd'hui quinze ou seize journaux à Constantinople, dont cinq en français.

Le Journal de Constantinople est le plus répandu.

Ces jciurs-ci, on vient de fonder la Presse d'Orient , sous la direction de M. Baligot de Braines.

Si les sciences, les arts, la littérature, n'ont en Turquie que de rares adeptes, l'industrie et le commerce n'en ont aucun : seuls, les Francs, les Arméniens, les Juifs, les Grecs, emploient leurs capitaux et leur intelligence à

manufacturer et à exporter les matières premières que peuvent fournir en abondance ces fertiles provinces.

Le Turc demeure Turc.

Il consomme sans produire^ et s'il tolère les giaours auprès de lui, c'est par ëgoisme... car il se priverait d'une grande somme de jouissunces s'il proscrivait l'argent et le travail des chiens de chrétiens.

Oui, malgré les applaudissements et les panégyriques des turcomanes, la réforme n'a rien produit de plus clair que l'usage de la calotte rouge , de la redingote et du pantalon à sous-pieds en place du cafetan de soie brodé or et argent, et du turban national et des culottes bouffantes.

Il y a peu de temps encore, l'usage du chapeau et de la casquette n'était permis qu'aux Francs ; les Grecs avaient leur tarbouck, les Arméniens leui* bonnet.

Un parti puissant, le parti des fanatiques, des vrais croyants, des vieux Turcs, le parti qu'on nomme réactionnaire, mais qui se qualifie de parti vraiment national, affecte depuis quelques mois de revenir aux anciens usages, et pour signe de ralliement se coiffe du turban primitif, large et bien arrondi et de couleur blanche ou verte.

Quand les troupes anglaises et françaises traversèrent pour la première fois les populations musulmanes, le flegme oriental ne s'émut en rien.

Les bataillons défilèrent sans qu'on détournât la tête pour les voir passer; les clairons, les tambours retentirent sans troubler le calme des joueurs d'échecs, des

fumeurs et des contemplateurs livrés au kief.,. Mais sitôt que les turcos d'Algérie et les zouaves apparurent, oh ! alors il y eut chez le peuple une commotion électrique et un frémissement général d'indignation^ et les fidèles crièrent au scandale, à la profanation !

Les zouaves, les turcos n'osaient-ils pas porter le turban vert, quand le vert est la couleur par excellence, la couleur consacrée à Mahomet, la sainte couleur !

Le hatti-schérif de Gulkané n'a aboli qu'en principe les distinctions de costumes. Ces distinctions existent encore, et Mahmoud a ilit en vain ces belles paroles : « Je ne veux désormais reconnaître les musulmans qu'à la mosquée, les chrétiens à l'église, les juifs à la synagogue.))

Aussi les Turcs seuls portent-ils la bottine jamie, les Grecs la rouge, les juifs la bleue.

L'origine de cette distinction des rangs par la couleur de la chaussure remonte aux Grecs du Bas-Empire. C'est une coutume que les Turcs ont empruntée aux vaincus.

Cette opinion m*est personnelle; je l'appuierai siu* ce passage de Jean Scylitzcr Émopalute (page 808), où il dit qu'en 1058 Isaac exila le patriarche Michel Cérularius, qui, afl'ectant en toutes manières de s'égaler à l'empereur, avait osé prendre la chaussuie écarlate réservée à la majesté de l'empereur.

La nationalité des femmes se reconnaît aussi à la couleur des chaussures, mais la manière de porter le voile les différencie plus complètement.

Les dames franques et grecques relèvent le Toile et sortent le visage découvert.

La Juive et rArménienne s'enveloppent à moitié le visage.

La Turque est complètement voilée.

Le voyageur errant sur la terre d'Orient n'est pas seulement attristé à l'aspect des misères de toutes sortes qu'il coudoie, il lui semble aussi que ce monde vivant est incomplet; et que l'homme y est comme privé de son ombre, car il cherche la femme et' ne la trouve pas. La foule à l'air d'une veuve.

Peut-on donner le nom de femmes à ces infortunées pour lesquelles le voile est un second épiderme, ou plutôt un suaire, la maison de Tépoux un tombeau, le mariage une vente de leur corps, la naissuice d'une fille un crime!

Elles paraissent au grand jour vêtues et muettes comme des fantômes. Elles n'apportent pas de l'or à leur mari, puisqu'elles ne reçoivent pas d'héritage; c'est au contraire le mari qui paye à leur père une forte somme, ou qui les achète à des marchands d'esclaves.

Malgré les ûrmans qui l'interdiscnf , et l'intervention des ambassadeurs étrangers, cet infâme commerce d'esclaves femelles durera tant que durera l'islamisme...

L'époux, le maître, pénètre seul dans les réduits où elles s'étiolent, et quand naît une ûUe, les griffes de la stranQulation la renvoient aux limbes, ou bien, si elle a la vie sauve, le père se plaint de n'avoir pas eu d'en-

faut; il ne dira pas : Dieu m'a envoyé une fille; il dira tristement : 11 est survenu. dans ma maison une cachée, une voilée , une étrangère. Nos paysans bretons professent les mêmes idées^ et quand leur femme met une fille au monde ^ ils s'apitoient^ en disant qu'elle a fait une fausse couche,

La femme musulmane n'est donc qu'une esclave, une chose, un instrument de reproduction.

Le sultan, que ses sujets nomment le Fils de l'Esclave, car il doit avoir été conçu pendant la dernière nuit du Ramadan, est sorti du sein d'une esclave livrée vierge au monarque.

Le sultan n'épouse jamais que des esclaves venues de pays lointains et appartenant à des familles inconnues.

Cette précaution a pour but d*empêcber que l'ambition et la politique n'exploitent les liens de parenté qui s'établiraient à l'entour du trône.

Le sultan marie parfois ses sœurs et ses filles à de grands dignitaires de l'empire ; la femme perd alors son rang de naissance, et elle devient la propriété de l'épouï, auquel le sultan envoyait jadis, avant le mariage et comme présent de noce, une massue de fer, pour faire comprendre à l'époux qu'il a le droit de tuer sa femme si elle refuse de lui obéir, quand même le sang impérial coule dans ses veines.

Les enfants mâles qui proviennent de ces unions sont ordinairement condamnés à mourir dès leur naissance, mais on leur fait l'bonneur de ne pas les étrangler : on

néglige de nouer le cordon ombilical^ et une hémorragie mortelle se déclare.

Mahomet refuse une âme à la femme.

Les Turcs lui dénient même le plus simple bon sens.

tt Celui qui écoute sa femme^ dit un proverbe^ paye le prix d'une chose dix fois plus qu*elle ne vaut. »

Ou bien :

« Celui qui écoute sa femme dépense dix piastres quand une seule suffirait. »

Nous ne connaissons la vie des barems que d'après les récits de voyageurs qui n'y ont jamais pénétré.

Leur imagination a fait tous les frais du coloris ; ils ont prodigué l'or^ l'argent, les diamants, les perles, les cachemires, les parfums, les eunuques ; ils se sont complu à dresser un inventaire détaillé de toutes ces merveilles ensevelies loin du regard des giaours, et nos jeunes guerriers, qui remontent aujourd'hui le Bosphore, rêvent voluptés jusqu'en vue du cap Chersonèse.

Ce sont des aventures apocryphes que les aventures de ces Faublas européens qui, à l'aide d'une échelle de soie, ou conduits pai* la main d'une vieille esclave, arrivent mystérieusement aux pieds d'une odalisque pantelante de désirs.

La porte de tout harem est verrouillée, impitoyablement verrouillée j si quelquefois une porte s'entr'ouvre, c'est qu'alors une vierçe folle veut trafiquer de ses charmes... et les vierges folles ne manquent pas à Constantinople.

Le Turc se croit injurié quand on lui demande des

nouvelles de sa femme ou de ses femmes. Chaque maison est partagée en deux parties^ la partie des hommes et celle des femmes. Les étrangers ne sont admis que dans la première.

Les dames franques qui ont pu visiter des harems n'y ont remarqué qu'un luxe de mauvais goût, et de malheureuses captives que l'ennui et i'oisiveté abrutissent.

Elles se dessèchent, elles périssent dans une atmosphère asphyxiante, et ne travaillent qu'aux enjolivements de leur pauvre corps. Elles passent de longues heures à teindre, avec la poudre du henné, leurs pieds nus et les ongles et la paume de la main^ et quand le mogreb (le soir) arrive^ elles noircissent leurs cils et leurs sourcils et le dessous de la paupière inférieure, avec de la suie d'encens qu'elles ont recueillie en exposant à la fumée de cette résine un petit morceau de bois d'olivier rond et poli et semblable à un étui.

La chronique raconte que la virginité des femmes était autrefois éprouvée dans la mosquée de Solymanieh.

On conduisait la jeune fille devant une colonne de Vénus. Si la jeune fille contemplait sans émotion ce dernier débris du temple de l'Amour, elle était déclarée pure, iircprothablemeut pure; mais si elle avait déjà failH, elle entrait en furem* et révélait malgré elle le secret de sa turpitude.

Le jugement était sans appel.

Le sentiment njatcrnel se développe cependant dans le cœur de ces pauvres créatures. Elles élèvent leurs en-

fants avec une sollicitude extrême; elles n'abandonnent la fîUe que lorsqu'un époux en devient le maître; le garçon> que le jour où il est admis aux écoles publiques. L'enfant^ devenu homme^ n*oublie pas l'ange gardien de son enfance^ et le nom de validé (mère) est un nom révéré de tous.

Depuis que les musulmans tendent à se rapprocher de nous et à s*assimiler nos mœurs et no:» usages^ la polygamie, permise par le Coran^ devient de plus en plus rare^ et les principaux personnages afiectentde n'épouser qu'une femme.

Cette épouâe unique fait déjà sentir son influence dans la société.

Son caractère s'est élevé avec sa position. Elle devient la conseillère^ le bon génie de son époux^ et l'on assure que, dès à présent, elle intervient parfois dans la discussion de hautes questions sociales et politiques.

Mais toujom'S le vieux parti turc persiste à lui refuser une âme.

Refermez donc vos lorgnettes, cessez d'explorer les volets des palais du Bosphore, jeunes' et ardents ofûciei*s de notre armée, qui faites route vers Chersonèse; elles ne sont plus, les odalisques, les captives des harems, qui^ derrière les barreaux dorés de leur cage, contemplent en soupirant le sillage du vaisseau qui vous emporte.

La femme ayant toujours été considérée comme un être passif et niU, la famille n'a pu se constituer en Turquie comme en Europe.

11 n'y a {vas eu d'aristocratie jouissant de droits héréditaires; il n'y a pas eu de distinctions sociales, il n'y a eu que des différences; el sauf l'iiërédité du padisha, du sultan, de mâle en mâle, hérédité ne tenant aucun compte de la feuime mère, puisqu'elle a toujours été choisie parmi des esclaves appartenant à des familles inconnues, toutes les dignités, toutes les fonctions sont restées peisonnelles et viagères.

Le sultan, représentant le principe d'autorité, est le seul souverain au monde dont la généalogie puisse remonter sans ambiguïté jusqu'au fondateur de sa dynastie.

Cette famille du sultan est la seule en Turquie qui ait une descendance reconnue et directe ; les autres familles n'ont jamais conservé de noms génériques. Chaque individu reçoit un nom quelconque à sa naissance, et ce nom meurt avec hd; cependant, deux ou trois familles font exception à la règle.

Il n'y a donc pas d aristocratie chez les Turcs.

J'allais oublier de vous parler des mariages dits mariages à la grecque. Je me souviens d'avoir connu l'un de leurs partisans.

Voici comment : depuis le commencement de la guerre actuelle, les matelots des classes qui naviguaient au commerce ayant rallié en grand nombre le pavillon de la marine de l'État, les armateurs éprouvaient beaucoup de difficultés à compléter les rôles d'équipages de leura navires. Le gouvernement, pour obvier à cette disette de bras, permit alors d'employer provisoirement des marins

IMPRESSIONS DE VOYAGE IGl

étrangei's. Grâce à cette tolérance^ Marseille a pu satisfaire aux exigences de Tépoque, et continuer ses expéditions du Levant, qui n'ont jamais été plus nombreuses qu'aujourd'hui.

Nos paquebots des Messageries impériales ont subi la loi commune, et le tiers de leurs équipages se compose de Génois, de Ragusiens, d'Ësclavons et de Dalmates, tous gens solides et de bon âge, tous bons matelots et pratiques de l'Archipel grec, du Bosphore et du Pont-Euxin, qu'ils ont maintes fois parcourus, alors que floris»ait le commerce des grains.

Nous avions à bord du NU une douzaine de Dalmates ; quelques-uns parlaient un peu le français ; mais la plupart usaient de ce que l'on appelle la langue franque, idiome bâtard, jargon sans nom et sans caractère, que les Levantins afTectionnent, et dont le turc parlé dans le Bourgeois gentilhomme pourrait vous donner une assez juste idée. L'un de ces Dalmates; ou plutôt Ragusiens, blond jeune homme taillé en Hercule, obtint la permission de descendre au Piiée lors de notre deniier passage en ce port. Cette permission, refusée à ses camarades, qui travaillaient au transbordement des marchandises, lui était accordée en sa qualité d*homme marié et de père de famille. Le commandant eût été vraiment trop sévère en retenant à bord ce pauvre époux vagabond que les hasards de la mer ramenaient en vue de ses amours.

Le Ragusien pailit donc joyeux et se dirigea vers une blanche maisonnette qu'il nous montra de la main, là4)as,

Ji

siir les hauteurs, derrière les moulins du camp français.

Peut-être allait-il embrasser pour la dernière fois sa femme et ses enfants!... Quand je revins d'Athènes, je le trouvai sur le quai attendant déjà la pirogue qui devait nous reconduire à bord ; mais il n'était plus seul : il s'appuyait avec une belle jeune femme sur la culasse d'un vieux canon, planté là comme borne d'amarrage ; un enfant brun et riant chevauchait sur son bras droit ; de l'autre bras, il entourait la taille de sa bien-aimée, et sa bien-aimée pleurait amèrement sous les paroles qu'il murmurait, la tête penchée vers sa tête.

Notre pirogue accosta bientôt le quai; j'y pris place . aussitôt, sans oser couper court aux adieux du matelot, qui oubliait alors le Nil et l'univers... Mais je me sentis jaloux... jaloux de ne pouvoir comme lui redire encore un long adieu à celle que j'avais laissée derrière moi....

Le patron du canot, impatienté des lenteurs de cet époux trop amoureux, le hêla brusquement; il fallut donc se séparer, et nous poussâmes au large, tandis que la jeune femme, étouffée par les sanglots, demeurait immobile sur le quai, et tenant l'enfant pressé contre sa poitrine, nous suivait des yeux et nous voyait disparaître dans la foule des navires au mouillage.

Le soir, pendant ma ronde, je fus un peu désenchanté de trouver mon Ragusien au nombre des plus insouciants et des plus joyeux Malhurins du gaillard d'avant. Je crois même qu'il raillait sa belle éplorée de tantôt.

J'avais oublié tout cela quand, le lendemain de notre

arrivée à.Constantinople, le même Ragnsicn se présente devant roffîcîer de quart, et demande la permission de descendre à terre.

— Eh ! pourquoi ? fit le lieutenant.

— Pour embrasser ma femme et mes enfants.

— Allons donc, madame est au Pirée.

— Pardon, sans vous commander, elle est à Galata.

— Eh bien, qu'elle y reste... En voilà un aplomb ! Je te défends de quitter le bord.

Le matelot retourna à l'ouvrage sans murmurer, sans témoigner le moindre mécontentement, et l'officier se prit 1 rire avec moi de ce stupide mensonge. Mais deux ou trots heures après cette tentative avortée, le Ragusien revient à la charge ; il réitère sa demande ; il veut aller embrasser sa femme et ses enfants; il afQnne que son ménage réside à Galata, et pour prouver la véracité de son assertion, il invoque le témoignage d'un commis de l'agence qui vient de monter a bord. En cfilt, le commis déclare connaître notre homme depuis longtemps, et affirme qu'il possède, à Galata, une femme et trois ou quatre enfants.

— Mais êtes-vaus bien sur, reprit Tofficicr, que cette femme et ces enfants sont encore aujourd'hui à Galata ? Voici trois jours à peine qu'il a rempli, au Pirée, ses devoirs de père de famille.

— Eh bien, il a les mômes devoirs à remplir ici, ajouta le commis de l'agence. J'ai vu sa femme il n'y a pas cinq minutes ; elle sait que des Ragusiens sont engagés à notre service, et elle m'a prié de faire en soi'te que son mari

vînt la Yoir^ si toutefois il se ti*ouvait à bord... Le voilà; je le connais... Je vous jure qu'il ne ment pas, et je vous prie de lui accorder la faveur qu'il demande.

— Ah ! pour la rareté du fait, je lui acrorde de grand cœur celte permission d'aller à terre... Je savais bien que la polygamie existait en Orient, mais j'ignorais qu'elle fût pratiquée ainsi.

Le Ragusien triomphant s'en alla donc remplir la seconde série de ses devoirs de maii. Cette fois-ci, je n'eus pas l'avantage d*admirer son épouse numéro deux; mais j'aurais pu ne rien perdre pour attendre, ainsi que vous l'allez voir.

Nous arrivons à Varna vers deux heures de l'aprèsmidi. Ne voilà-t-il pas que, dès le soir même, notre bigame reparaît devant roflicicr de quart, et lui pose encore la même demande qu'au Pirée et à Stamboul.

— Mais lu es donc marié ici, et pour la troisième fois?

— Oui, sans vous commander, lieutenant.

— Bonne chante donc, mon garçon, et bonne nuit... Et le sultan du gaillard d'avant lit une troisième entrée triomphante à Varna.

Un mot d'explication, maintenant, sur ces mœurs étranges, sur ces mariages dits mariages à la grecque.

Avant la guerre, toutes les marines de l'Europe se faisaient concui 1 ence dans le commerce des grains du littoial de la mer Noire; celle qui procédait le plus économiquement réalisait les plus beaux bénéûces. Aussi les armateui'b de l'Adriatique luttèrent-ils toujours avec avan-

tage contre leurs confrères de France et d'Angleterre. Chaque capitaine choisissait son équipage parmi ses parents et ses amis. Les contrats d'engagements se signaient poiu* un long temps^ et le navire, une fois sorti du port^ n'y rentrait que quatre.ou cinq années plus tard, après avoir transporté maintes cargaisons du Pont-Euxin en Europe. Des marins sont ainsi restés dix ans éloignés de leur patrie. Très-souvent^ en allant et en revenant de la mer Noire , les vents contraires retiennent les caboteurs pendant des mois entiei*s, soit à Varna, soit à Athènes, soit à Gonstantinople, soit dans tout autre port. J'en ai vu demem-er à l'ancre devant Caîpha durant tout un été. — Que deviennent alors des marins livrés à une oisiveté complète? Ils s'abandonnent aux plaisirs que la localité leur offre, et la débauche ou l'amoiu* les absorbe, car les femmes grecques ne se trouvent pas seulement en Morée, au Péloponèse et dans l'Archipel; elles brillent aussi à Gonstantinople, sur le littoral asiatique, dans les provinces danubiennes et dans la Russie méridionale.

11 faut les voir, ces filles du peuple, apparaître aux jours de fêtes, belles et parées, et provoquant les désirs . des marins en bordée de plaisirs. Quelques œiU.tdes échangées ébauchent bien vite une liaison; on se parle ensuite un moment, et tout est dit, et la vie à deux commence et dure tant que le navire de l'amant n'appareiUe pas pour d'autres latitudes.

Cependant, la femme grecque, qui, à l'exemple de TAraucana-Castillane du Ghdi, amalgame effrontément les

pratiques de la dévotion et du libertinage, se repent bientôt de vivre ainsi en concubinage... Sa conscience devient tout à coup timorée ; elle s'effraye du désordre de sa conduite; elle veut s'amender, et elle .exige qu'un prêtre bénisse cette union illégitime... L'amant ne s'y oppose pas; peu lui importe ce nouveau mariage... ne lui faudra-t-il pas partir dès que les vents favorables commenceront à souffler? Mais comment les futm*s prouveront-ils qu'ils ne sont pas déjà mariés, — l'homme à quelque fille de son pays, ou des Echelles; la femme à l'un de ces bandits de l'Archipel ou des grandes villes turques, qui, fuyant les limiers du bostandji-bachi, disparaissent un matin du domicJe conjugal pour n'y plus revenir ? — L'obtention d'un certificat, dûment légalisé, constatant leur liberté réciproque, est donc souvent impossible ; alors, on tourne plus ou moins habilement la difficulté , et voici comment : les deux amants épient le jour et l'heure d'un mariage sérieux : ils suivent les nouveaux épcux à l'église, se placent derrière eux aussi près que possible, et quand le ministre prononce la forfnule sacramentelle, ils se l'attrilmen*, se donnent là main, se disent le oui sacré, s'inclinent sous la bénédiction du prêtre, ^t se retirent, la conscience en paix, et satisfaits de ce rayonnement de lego vos conjungo.

Vous m'avouerez que le mariage de Greetna-Grecn est plus que dislancé par le mariage à la grecque. Grcetna- Grcen, selon le journal de Dumfiies, a perdu ses privilèges : son forgeron vient de fermer boutique. C'est

ainsi que notre Ragusien, ex-caboteur du Levant^ avait fondé ses trois colonies matrimoniales. Ce brave trigame adorait également ses trois épouses ; mais quand nous lui demandions laquelle des trois il choisirait pour sa bouée d'ancrage dans ses vieux jours^ il répondait qu'il essayerait encore d'une quatrième.

€es mœurs ne sont pas impossibles dans le Levant; les communications de ville à ville^ de province à province^ sont tellement nulles^ que partout Ton peut vivre ignoré^ tandis qu'à quelques kilomètres de là seulement^ on vous croit mort depuis longtemps.

L'égalité est un principe écrit dans le Coran.

(L'égalité civile entre tous les citoyens de l'empire a été proclamée par Rechid-Pacha^ dans la plaine de Gulkané^ en 1833, le 3 novembre).

Toutes les intelligences, toutes les aptitudes^ de quelque l)as échelons qu'elles partent/ peuvent parvenir aux plus hantes positions.

Le balelier, le porteur d'eau, le barbier d'aujourd'hui peuvent être demain beys ou pachas. C'est un souhait qu'on fait toujours en donnant un bacicchich au premier venu, et il vous remercie, conmie si cela devait arriver, en disant : Allah-Kérim.,

Les fonctionnaires forment une véritable armée, trèsfière de ses prérogatives et des titres officiels attribués à chaque grade.

La population les qualifie de ridjafi, hommes par excellence; mais le marchand, le propriétaire indépendant.

les méprisent, car le sultan^ qui n^oserait faire tomber un cheveu de la tête du plus humble de ses sujets, peut^ à son bon plaisir^ étrangler^ décapiter le premier dignitaire de TÉtat.

Tout fonctionnaire est le serf du souverain. De Ih toutes ces terribles histoires de cordons et de têtes exposées sur la porte du vieux sérail.

Cette assimilation du fonctionnaire à Tesclave semble avoir donné au fonctionnaire tous les vices de Tesclave. Il ne sait sll sera demain^ et il se hâte d'emplir ses poches; il se repait d'avance pour les jours de disette.

« Le pouvoir, disait le favori de Mahmoud le réforma- » teur, le pouvoir ressemble à la cime d'un minaret^ où » il n'y a de place que pour im seul homme; celui qui y » est assis ne doit y laisser monter personne, sous peine » d'être précipité et brisé sans pitié sur le pavé de la dis- » grâce ; c'est pourquoi il doit être sans pitié pour tous » ceux qui cherchent à gravir sur le minaret. »

Les aitisans, les marchands, sont réunis en corporations sous le nom à'esnafs, ayant chacune son kava (inspecteur), et placées sous la juridiction d'un stawboln efendîssi, espèce de bourgmestre.

Tout ce peuple de fonctionnaires, d'artisans, de travailleurs possède un domicile indépendant des biu-eaux et des ateliers, et entretient une perpétuelle circulation dans les liies.

La police de cette grande cité, qui sert de refuge à tant de bandits, n*a longtemps existé que de nom. Cha-

que ambassadeur exorce une surveillance sur ses nationaux; mais il est un si grand nombre de gens sans av<)u que les chancelleries ne veulent pas reconnaître et que les kavas n'osent appréhender au corps, soit par cramte, soit d'après conventions, qiie chaque nuit des attentats se conunettent, et qu'on n'ose sortir sans être armé jusqu'aux dents, ou bien escorté, une fois le soleil couché.

Des patrouilles anglaises et françaises parcourent maintenant les rues, et Texil auquel ^ient d'être condamné le préfet de police, comme coupable de mauvaise administration, doit nous faire espérer un peu plus de sécurité.

On jette à l'eau les condamnés à mort, et leur corps, mis à nu, a pour tout vêlement le bleu tissu des ondes de la mer, dit le poète.

Il n'est pas facile de purger la ville de cette tourbe de voleurs et d'assassins qui s'y rendent de tous les coins du monde, tant l'impunité est grande, tant l'incognito est facile, au milieu d'une agglomération d'hommes parlant toutes les langues et portant tous les costumes.

A Constantinople, on ne vous interrogera sur votre individualité que si l'on vous voit débarquer d'un navire, ou franchir une des portes d'enceinte avec le bagage et l'allure d'un voyageur; entrez sans être vu, et cela est facile, et vous pourrez .vous cacher là pour le reste de vos jours, encore mieux que dans les solitudes de l'Amérique, surtout si votre bourse est bien garnie.

Que de banqueroutiers, de faussaires, d'assassins, que l'on croit envolés outre mer, et qui vivent tranquilles à

Stamboul ! ! A Stamboul on naît incognito^ on vit inco-

gnitOy on meurt incognito ! !

11 n'y a pas de registres de l'état civil, aussi le recensement de la population n'a-t-il jamais été régulièrement fait, et le chiffre ne peut en être estimé qu^approximati- Tement, et d'après les quantités de céréales inscrites en douanes à leur entrée, et vérifiées restant en magasin.

Triste cité, sans pavage, sans éclairage, sans désignation de rues, sans numérotage de maisons, sans poste aux lettres, sans balayage, sans règlement de voirie, sans secours publics, en cas d'incendie, si fréquents, que la durée d'une maison y est estimée en moyenne à cinq ans.

Us ont des pompes, mais la plupart sans pompiers, et quand un incendie éclate, il leur semble qu'il s'éteindra de lui-même, alors que les grands, les ministres, le sultan, accourront sur le lieu du sinistre ; les flammes ne doivent elles pas s'humilier en présence de si nobles personnages ?

Je ne crois pas être resté une seule nuit au mouillage de la Corne d'or sans avoir entrevu les lucws de quelque incendie; mais cela est si fréquent, qu'on ne s'en émeut guère. Ces incendies sont le seul mode d'éclairage de Stamboul, dont la décadence, commencée sous les empereurs grecs, s'achève sous les sultans.

(Les villes de l'empire grec étaient éclairées de nuit, puisque Procope rhistoricii [Arcana) se plaint de ce que les villes n'avaient plus l'argent nécessaiie pour éclairer les rues sous Justinien.)

Si Consiantinople était habitée par une autre raced'hommes^ le fléau du feu aurait rendu de grands services... La cité serait aujourd'hui bâtie à neuf et en pierre de taille.

Les Turcs se contentent de maçonner dans l'intérieur de leur baraque un petit réduit où ils enferment leurs bijoux et leur argent.

Izzet-Pachd Tient de décider que les rues recevraient des noms et les maisons des numéros ; en attendant^ Stamboul et Stulari ont conservé leur cachet et leur originalité intimos^ tandis que Péra et Galata se sf>nt transformés en véritables musées de caricatures individuelles. — On y porte tous les costumes. — On y parle toutes les langues... la franque surtout^ qui a la prétention d'être une langue, tandis que ce n'est qu'un mélange, une macédoine de tous les dialectes européens dégénérés et corrompus.

On croit à tort que le fanatisme turc est ennemi de la tolérance religieuse.

Non. La liberté religieuse est complète à Constantinople.

Les cloches retentissent en même temps que la voix du muezzin siu* son minaret; les prêtres de toutes les communions, les processions de tous cultes, les enterrements de tous rites, avec croix et bannières, circulent librement dans les rues, et quand le saint viatique passe devant un corps de garde, les soldats lui prés ^ntent les armes.

Les anciennes capitulations des rois de France ont toujours protégé les chrétiens catholiques d'Orient.

On parle beaucoup d'un nouveau firman qui a pour

but de mettre des entraves aux conversions à Fislamisme. Ce firman n'est pas une preuve de progrès^ car les Tiu*cs repoussent et méprisent depuis longtemps les renégats, au lieu de faire du prosélytisme^ comme aux beaux jouî"s de leurs conquêtes.

Le principal obstacle à vaincre pour quiconque aspire à être musulman ne provient pas d'eux, mais des ambassadeurs étrangers^ qui font jeter immédiatement en prison le renégat futur^ et le renvoient ensuite dans sa patrie s'il persiste à vouloir abjurer le christianisme.

Quand les ambassadeurs n'interviennent pas^ le cadi interroge scrupuleusement le néophyte, et ne l'admet au nombre des vrais croyants qu'après s'être assuré de la sincérité de sa vocation.

Le baron de Tott raconte dans ses mémoires qu'un

• jour un étranger se présente à l'audience d'un grand

vizir, et déclare qu'à Dantzick Mahomet lui est apparu

pour l'inviter à se faire musulman^ et qu*il est accouru.

tout exprès à Constanlinople.

« Voilà un étrange coquin, répliqua le grand vizir. Quoi! Mahomet serait apparu à Dantzick à un inûdèle, tandis qu'il ne m'a jamais fait pareil honneur, à moi qui depuis soixante ans suis exact aux cinq prières ! Qu'on applique cincjuante coups de bâton au postulant pour éprou\er sa foi. » Le converti refusa les cinquante coups de bâton.

J'ai lu, je ne sais où, que deux juifs avaient usé d'une supercherie plus compliquée pour être admis à porter le

tui'ban et récolter de nombreuses offrandes en leur qualité d'êtres privilégiés et choisis par la main du Prophète.

Ils aiTivent à Conslantinople et se font connaître en parcourant les bazars et les cafés^ puis disparaissent^ et viennent quelque temps après se présenter devant le cadi^ en annonçant que Mahomet est appam à Tun d'eux pourleui' enjoindre de se faire musulmans, et pour preuve de <;ette céleste apparition^ Tun des néophytes porte sur sa poitrine l'empreinte de la main du Prophète.

En effets au milieu de sa poitrine apparaissait^ parfaitement distincte j l'empreinte d'une main^ empreinte dont la blancheur tranchait avec les tons basanés de son épiderme.

On cria au miracle; ils abjurèrent le judaïsme^ et des millieis de ûdèles apposèrent leur obole aux nouveaux élus du Seigneur.

Les rusés compères avaient fort bien utilisé le temps de leur absence.

L'un d'eux, se mettant tout nu, exposait son corps à des insolationâ prolongées, tandis que l'autre, lui plaçant une de ses mains sur la poitrine, conservait à cette portion de la peau sa teinte primitive.

La Poile ne repousse pas les hommes de talent; au contraire, elle les oblige, en quelque sorte, à prendre le turban, puisqu'ils ne peu\ent remplir de hautes fonctions civiles et militaires sans être raahométans.

De tout temps, ses meilleurs généraux, ses plus habiles industriels et financiers sont sortijs de la chrétienté. Ceux

qui n'ont pas voulu renier la foi de leurs pères ont langui dans les emplois subalternes.

Les Turcs ne font donc ni prosélytisme ni inquisition. Bsne veulent qu'une chose,— que l'église soit tributaire de la mosquée.

Travaille, paye l'impôt et prie comme tu voudras; voilà ce qu'ils disent aux rayofi (sujets chrétiens) .

Ils n'en sont pas moins fanatiques... fanatiques d'exclusion surtout, et ils se regardent comme étant d'une nature supérieure à celle des autres hommes.

Versez dans un même vase le sang d*un croyant et celui d'un infidèle, ils ne se mêleront pas ensemble, dit un proverbe d'Orient.

Tout musulman qui se fait chrétien est puni de mort. Si les théologiens musulmans enseignent que le dogme de la prédestination se rapporte seulement à la vie future, aux choses immatérielles, et n'influe en rien sur les autres relations de la vie ordinaire; si les ulémas et le mufii anathématisent et déclarent qu'il mérite la mort, quiconque nie le libre arbitte, le peuple n'en est pas moins fataliste; et cette croyance au destin entretient en lui un stoïcisme, une résignation, un calme majestueux qui ne se dément jamais.

A chaque événement heureux ou malheureux, il s'écrie : C'était écrit I

Le sang prédestiné à couler ne restera pas dans l'artère.

((Un homme, fût-il droit comme un palmier et brillant

comme une bougie, ne sam^ait préserver sa tête des ciseaux du malheur. »

(( Quand le destin arrive, l'œil de la sagesse devient aveugle. »

« Lorsque la flèche des arrêts divins est lancée par l'arc du destin, elle ne peut plus être repoussée par le bouclier de la précaution. »

Ces proverbes, empruntés au dictionnaire Blanchi, trouvent leur contre poids dans quelques versels du Coran, où il est admis que la prudence et le génie de rhomme peuvent maîtriser les événements. — La tictoire est au plus fini

L'influence russe a considérablement mitigé ce fanatisme des Turcs. — Ils commencent presque à douter de Mahomet, et à craindre que la main de Dieu ne se soit retirée- d'eux; quelques anm'es encore, et la religion chrétienne sera la religion prépondérante de l'État, si l'État existe encore, et l'étendard du Prophète n'ose déjà plus se déployer que sous la protection de la croix !

Leur morgue, leur orgueil de race, cette fierté outrée qu'ils affectent devant les giaours, ne les empêchent pas d'être polis. On peut même dire que ce sont les gens les plus polis des deux hémisphères ; ils possèdent l'art des salutations poussé jusqu'au raffinement.

Quant un Turc vous présente ses respects, vous souhaite le bonjour, vous dit adieu, ce n'est pas avec un mot, mi signe de lête, un mouvement de main, il se livre à une pantomime des plus expressives : courbant le dos et se

penchant vers la terre, il allonge la' main jusque vers vos pieds, et semble ramasser quelque chose qu'il verse sur sa tête après s'être redressé.; puis, il ramène la main sur sa bouche et bur son cœur. Cela veut dire : Je m'incline devant vous; je ramasse la poussière de vos pas, et je vous regarde comme bien supérieur à moi, puisque je me place au-dessous de vous en répandant celte poussière sur ma tête; et je vous suis tout dévoué, parce que je vous offre ma parole et mon cœur.

Les prescriptions àô la civilité embrassent toutes les habitudes de leur vie; ils les suivent scrupuleusement, et comme presque toutes se rattachent à la religion, ils prennent dis l'enfance et conservent , malgré les passions et les vices, un extérieur grave, pieux et digne.

Us ont, pour étudier la science des rapports sociaux, un grand nombre de traités, tels que le Livre de la civilité, V Explication de. la civilité, les Notes marginales sur la civilité y la Balance de la civilité, le Jardin odorant de la civilité, l'Explication de la beauté de la civilité, la Source des gens bieti élevés, eic, y etc., etc., etc.

Nos quatrains de madame de Pibrac, notre Manuel de la civilité puérile et Iionnéte, notre Livre dit parfait secrétaire, ne sont rien auprès de cette vaste encyclopédie du savoir-vivre.

La folie en Orient est pour ainsi dire vénérée.

Cela doit être chez un peuple qui croit à la prédes* tination.

L'homme aliéné n*a aucun devoir à remplir; Dieu

Ten a exempté en le privant de la raison, et Dieu ne fait rien sans motir; — c'est d ne un élu ; tout lui est permis^ tout lui appartient, les harems lui sont ouverts, et s'il lui prend envie de commettre i'adultèrc, la femme se regarde comme visitée par le Seigneur, et l'époux s'enorgueillit.

J'ai vu l'un de ces fous errer dans les rues de LataJcié; les petits enfants s'agenouillaient à son passage, les femmes et les hommes s'inclinaient devant lui. Un lambeau de natte de jonc enveloppait à moitié son corps amaigri et couleur de terre, et sa figure s'illuminait d'un sourire aigu et silencieux.

Avant de quitter Gonstantinople, jetons un coup d'œil sur le Phaifar, l'asile en ruines des descendants des derniers maîtres du pays. Là vivent, dans une torpeur factice, de courageuses individualités qui ont résisté pendant quatre siècles à l'action dissolvante de l'esclavage, et qui n'attendent que le moment favorable pour dormer le signal du réveil aux millions de rayas, martyrs répandu» sur Ijs domaines de la Sublime Porte.

Ces vieilles maisons du Phanar, aux sordides façades^ abritent les descendants des Cantacuzcne et des Paléologue. On dit cependant qu*elles n'ont conservé que le nom de ces familles illustres, et qu'il faudrait fouiller les chaumières de la Bulgarie et de la Roumélie pour y retrouver les véritables enfants des émigrés defByzance et de Trébizonde.

Qulmporte!... ils croient que le nom seul les oblige, et ils attendent l'heure...

On a beaucoup parle du peuple grec depuis le commencement de la guerre d'Orient. C'est le bouc émissaire de répoque; les, plus ardents philhellènes de jadis les mettent en quarantaine, et personne n'ose élever la voix pour les défendre. Mais une réaction aura lieu bientôt... Déjà môme elle a commencé depuis qu'on apprend à connaître les Turcs...

Le Phanariote et le Grec des provinces cultivent les sciences, les lettres, les l)oaux-arts — ils sont polyglottes, archéologues, ingénieurs, matLématiciens, artistes.

Les Turcs, qui croiraient s'avilir en .étudiant les langues vivantes, les emploient comme drogmans, et les appellent dédaigneusement grammatikosy tandis que, mieux aviséeft, les familles grecques les plus pauvres luttent d'émulation à qui donnera à ses enfants l'instruction la plus étendue !

Avant que les îles ne fissent partie du nouveau royaume de Grèce, les jeunes gens de Syra, de Tine et de la noblesse de Naxie, allaient servir à Gonstaniinople, y faisaient Toffice de pourvoyeurs et y volaient leurs maîtres; les plus grands noms de Naxie se seraient crus déshonorés en se livrant au commerce, et nullement en portant la livrée dans le ()alais des ambassadeurs ou chez les négociants francs. Les Syriotes, Tinotes, Naxiotes, s'attachaient au service des catholiques de Péra et de Galuta, les autres aux Grecs du Phanar, puis revenaient faire les grands personnages dans leur île natale. Le Phanar était pour les insulaires ce que Paris est pour nos

provinciaux. — Il n*en est plus ainsi aujourd'hui : leur caractère s'est relevé. Us travaillent pour eux et pour la patrie.

Le Phanar est le sanctuaire où se sont conservés le génie grec et la langue grecque. Les sultans, jusqu'en 1821; y ont choisi les hospodars de Valachie et de MoldaTie^ et Vhétairisme y a pris naissance. C'est de là que le hlason des Mavrocordato, un phénix renaissant de ses cendres, donna le signal des premiers mouvements de la grande insurrection grecque. Ypsilantis était Phanariote.

Si, pendant ce voyage, vous rencontrez un ardent Phanariote qui TOUS parle des malheurs et des espérances de la patrie, vous oublierez, comme je les ai oubliées, les accusations qui pèsent sur ce peuple infortuné ; vous vous sentirez pris d'enthousiasme, et vous chanterez avec lui les hymnes de Rhigas, en défiant le fantôme de l'équilibre européen.

Outre les Grecs rayas, les Grecs phanariotes, il y a encore les Grecs sujets protégés, c'est-à-dire considérés comme Français, Italiens> Sardes» Autrichiens , selon le pavillon qui les protège. Ces Grecs sont presque tous né* gociants et armateurs.

Quand la haine entre Turcs et Grecs ne s'interprète pas à coup de cimeterre, elle se manifeste un peu plus innocemment en paroles.

Les Grecs disent : — il est plus facile de filer du verre pour faire un cable, que de civiliser un Turc.

Les Turcs répliquent :

— Il est plus facile de trouver un cheval vert qu'un homme sage dans les Iles de la Grèce.

Les Turcs appellent aussi les Grecs tchawan (lièvres), à cause de l'agilité avec laquelle ils se dispersaient dans les montagnes, lorsque, chaque année, le capitan-pacha faisait sa ronde pour percevoir le tribut.

M . de Donald a dit ; « Les Turcs sont campés en Europe. »

Longtemps avant lui, un grand vizir fit cet aveu au célèbre baron de Tott, un jour qu'on tremblait dans Stamboul à rapproche des armées de Catherine.

Le baron développait ses plans de défense, et essayait de faire passer dans Tâme du vizir un peu de sa confiance et de son énergie.

Le vizir, comme sortant d'un long rêve, ouvrit la fenêtre du kiosque qui dominait le Bosphore, et lui montrant de la main les teiTes de Bithynie et de Cappadoce, répondit gravement :

— Nous sommes venus de là-bas, nous retournerons là-bas I...

La première fois que les Turcs pénétrèrent en Europe, aux environs de Gallipoli, ce fut, je vous l'ai dit, à la faveur d'une panique causée par un tremblement de terre.

Orcan, qui les commandait alors, s'écria en franchissant l'Hellespont : —Dieu est grand! marchons, puisqu'il nous ouvre le chemin !

Encore aujourd'hui, Dieu est grand, et s'il le veut ils sont prêts à retourner en Asie, le berceau de leurs pères.

Des prophètes ont désigné Tannée 1854 comme ne

devant pas s'achever sans que la nef de Sainte-Sophie ne soit rendue au culte chrétien. On a peut-être mal traduit^ mal interprété le chifl're de l'année...

Mais ce millésime de l'année n'y fait rien, et je ne suis pas seul à croire qu'il remontera bientôt à l'autel, ce prêtre qui, interrompant sa messe quand les musulmans envahirent le temple, se sauva avec les vases sacrés, et disparut miraculeusement dans le massif d'un pilier, des profondeurs duquel on entend sourdre, pendant le silence des nuits, les psalmodies des saints cantiques!... Et quand ce prêtre reviendra achever sa messe, les quatre grands .ccrileaux de l'abside, qui contiennent les noms des quatre premiers califes au niveau de celui de Mahomet, et au milieu dumonogramme d'Allah!... tomberont... les dous qui les soutiennent se détacheront d'eux-mêmes de la muraille de marbre!...

La porte Dorée, jadis la porte bien gardée du Bas- Empire, a été murée parce qu'une prophétie annonce que les gtaours doivent rentrer par là dans Stamboul.

De nos jours encore, les plus riches Turcs se font enterrer en Asie, dans le grand champ des morts de Scutari... Les convois s'arrêtent à ce débarcadère, situé en face de l'ancienne Chalcédoine, et qu'on appelle VÈch Ik de la mort. Ils craignent que leurs ossements ne soient plus en sûreté en Europe.

Les Russes sont la nation blonde qu'attendent les Grecs. Villoison (manuscrit 1490) écrivait en 1785 ; « Les Français sont tort haïs des Grecs, premièrement

à cause de la religion; secondement, parce qu'ils croient qu'il n'y a que nous qui les retenions dans les fors. Les catholiques grecs, quoiqu'ils n'aient d'autres protecteurs dans le Levant que les rois de France, n'en aiment pas mieux les Français, excepté les Syriotes, qui ont souvent défendu nos vaisseaux contre ceux des Anglais. Les Grecs n'espèrent que dans la Russie, qu'ils regardent comme leur libératrice, à cause de la religion. Cependant Spiridoff a fait donner cent coups de bâton au frère du drogman du capitan-pacha, feu Maurogeni, de Paros, et fait mettre pendant trois mois aux fers le logotatos, l'exprimât de Stampalia Franceschi d'Almedoro, parce que, crainte des Turcs, ils n'étaient pas venus assez tôt lui présenter leiu^ hommages. 11 les a fait enchaîner dans son vaisseau YAdrio, ne leur donnant pour toute nourriture que du biscuit pourri et de l'eau qu'on leur apportait dans leur calpacb... Les Russes ont fort corrompu les mœurs de l'Archipel ; ils ont séduit presque toutes les femmes et tilles de Paros, Tine, Mycone, etc.. etc., et leur ont apporté une maladie contagieuse et la désolation; ils ont rendu les Grecs suspects aux Turcs, et les ont ensuite abandonnés; ils ont forcé les Grecs à recevoir à Mycone un consul généial, le comte Joannic ; ils mettent actuellement des consuls dans toutes les îles, même catholiques, et viennent de faire une pension de douze cents piastres à la veuve baronne de Vigoureux de Nozie, dont le mari avait sacrifié son bien pour recevoir les Russes; ils sont très-respectés au mont Athos, et on y prie pour l'impéra-

trice, qui distribue des ponpions et de rargcnt. .. Les Russes prennent une grande partie du vin des îles... Depuis leur arrivée, le prix des vins a quadruplé dans rArchipel. »

Cette citati(.n donne une idée de ce qu'était déj?i l'influence russe dans les provinces de l'empire turc, après la bataille de Tchesmé. On peut calculer quels progrès elle a faits depuis.

Ce peuple turc, moralement et physiquement dégénéré, sue la peur... il se sent dépérir et mourir sur cette terre oîi, depuis quatre cents ans, il n'a pas pu prendre racine ; et les secours que lui prêtent les deux grandes nations alliées lui font cruellement comprendre son impuissance radicale.

Abandonné à lui-même, il ne pourrait maintenir l'intégrité de l'empire, stipulée par les traités de 1841; il en est honteux, humilié; aussi, nos soldats n'ont-il pas été reçus par. eux avec enthousiasme et comme des libérateurs .. Ils les subissent, ils ne les aiment pas... ils les preni ent pour des oiseaux de proie qui viennent se partager leurs dépouilles.

' De tout temps les Busses ont donc convoité le littoral de la mer Noire, du Bosphore, de la Grèce et les lies de son archipel. Photius parlait de cette nouvelle nation de Scythes, les Ros, qui dès 861 portèrent le pillage, l'mcendie et le meurtre dans les provinces de l'empire gr^c, et se convertirent au christianisme vei*s 866. L'invasion musulmane arrêta le développement de leur puissance au midi; ils grandirent au nord, sous le nom de Mosco-

vites^ et un de leurs chefs ^ Rurik^ ayant épousé une héritière du dernier Constantin, prétendit être le seul légitime empereur de Constantinople ; mais nos rois de France auraient aussi le droit de revendiquer cette succession, puisque nous lisons dans Thibtoire de Charles VIII (1492, édition du Louvre) qu'un André Paléologue, neveu et héritier direct du deinier césar d'Orient, céda tous ses droits à notre roi de France, Charles VllI.

Je n'ai pas à faire ici l'hbtoire des empiétements successifs de la politique russe, tout le monde la connaît. Le siège de Séhastopol n'est qu'un acte de ce grand drame, où le fanatisme religieux joue le principal rôle.

Je cite plus loin le traité de 1807 entre Paul et Napoléon l"^ Voici un curieux passage d'un discours prononcé en 1714 par Pierre le Grand, à l'occasion de la mibC à Feau d'un vaisseau de haut bord construit par le czar charpentier. C'est un résident de Brunswick, en Russie, M. Weber, qui a recueilli ces paroles mémorables.

L^empereiu*, après avoir comparé la transmigration de peuple à peuple des sciences et des arts à la ciiculation du sang dans le corps humain, ajoutait :

J'ai le pressentiment que les arts et les sciences abandonneront quelque jour la France, et viendront s^établir parmi les Busses pendant plusieurs siècles, pour s* en retourner ensuite dans la Grèce, leur première demeure.

Les Grecs d'aujourd'hui attendent l'accomplissement

de cette prophétie... A les entendre, les temps seraiejit venus!

L'État musulman, que le journalisme n'éclaire pas, comprend cependant très-bien que les gouvernements de rOccident ne le protègent contre les envahissements de la Russie, que parce que son existence est né(;essaire au maintien de l'équilibre européen, et sans ce besoin d'équilibre, la croix et le croissant n'eus:i«nt jamais fait alliance.

Les haines natives se sont annihilées de^'ant les nécessités variables de la politique. Nous, les amis d'aujourd'hui, nous étions hier Icp ennemis, et malgré noire or et notre sang, que nous piodiguons pour son indépendance et sa régénération futuie, il n'oubliera jamais xjue les plénipotentiaires du premier Napoléon et de l'empereur de Eiissie, Taleyrùnd et Kourakin, ont signé en 1807 un traité contenant cet article :

La Rmsie prendra.possession de la Turquie d'Europe, et poussera ses conquêtes en Asie aussi loin qu'elle le jugera à propos.

Le 5 janvier 1854, j'ai vu la flotte anglo-française quitter le mouillage de Beïcos pour aller en croisière dans la mer Noire, et seuls, quelques lourds vaisseaux turcs et égyptiens demeurèrent embossés à Buyuk-Dérée.

Alors, si le czar l'eût ordonné, un^ tlottille de bateaux à vapeur, le Fladlmir en tête, pouvait descendre le Bosphore et le remonter dans la même journée, après avoir incendié avec ses bombes et ses fusées l'arsenal et la forêt de maisons de Stamboul et de Scutari.

Le danger fut grand ce jour-là. Un cpais brouillard dérobant les mouvements de Tennemi à lii vigilance des croiseurs, Tartillcrie des châtoanx du Bosphore n'aurait pu arrêter la marche des incendiaires.

Une pareille tentative eût-elle été de bonne guerre?

Il faudrait consulter l'histoire de la Grande-Bretagne, avant que de répondre par la négative.

Je m'arrête, car je t urne au pamphlet politique, tandis que je ne voulais qu'esquisser un itinéraire de Paris à Sébastopol.

Mais on me pardonnera. C'est qu'il est impossible d'envisager de sang-froid cette question d'Orient, dont les débats font tressaillir tout l'univers, et quand on a vu Constantinople et ses provinces, on ne peut s'empêcher de crier anathème aux Osmanlis et de demander, au nom du droit des gens et pour l'honneur de l'humanité, qu'Us soient expropriés de cette terre féconde qu ils ont rendue stérile !

Mais Constantinople ne doit pas plus être la capitale d'un nouvel empire que la vassale de la Russie ou de l'Autriche, ou le chef-lieu d'une colonie française ou anglaise. Non!... Constantinople, proclamée libre par un congrès européen, sera un jour le bazar de l'Europe, le grand poi-t franc de notre hémisphère, la capitale des docks de l'univers !

Le 2, en route pour Varna î —Le pont du bateau s'encombre encore de nouveaux officiers et de nouveaux soldats quittant les hôpitaux pour rejoindre leurs corps.

Des frères d'armes, des cousins d'Afrique se retrouvent et s'embi-assent, la gaieté est causeuse et bruyante, et si, par intervalles, un silence de quelques minutes amortit Fentrain des groupes, c'est pour donner un souvenir et un regret aux amis absents que le choléra vieqt d'emporter avant la bataille.

Il est bientôt midi.

Une salve d'artillerie éclate sur le quai de Tophana, et nous voyons venir du côté de Dolma-Batche une flottille de kaiques; vingt-quatre rameurs, vêtus de soie rouge et blanche, manœuvrent le premier canot, dont la proue dorée s'élève et se recourbe en cou de cygne. Une tonnelle à toiture d'or et aux portières de pourpre enveloppe d'ombre les coussius de l'arrière, et, planté près du gouvernail, un étendard rouge se déploie et descend caresser le sillnge de la gondole.

Cet homme jeune et pâle, à demi étendu sur les coussins, et qui fume un long chibouk en promenant ses regards distraits de la terre d'Asie à la terre d'Europe, les deux continents où il règne encore; cet homme, c'est le sultan, c'est le sublime Abdul-Medjid, qui va faire sa prière dans quelque mosquée du vieux Stamboul; et les kaiques qui l'escortent emportent à sa suite des pachas, des vizirs, des ministres... tout un troupeau d'esclaves...

11 a passé non loin de nous, rapide et flamboyant, avant que de se perdre derrière la masse confuse des chebecks, des polacres et des tartares du quai de Balik-Bazar. Gardez-en bien le souvenir, car de toutes ces pompes

orientales si vantées, si. rêvées, c'est la dernière qui se

déploie encore!!!

L'activité de la navigation du Bosphore est incommensurable, et Je le répète, seul ici, le Bosphore est beau !

Ce n*est plus une désillusion ; au contraire, la réalité l'emporte de mille coudées sur mes rêves. Il n'y a qu'un Bosphore au monde, et le Bosphore seul mérite que le kaîque, ce bijou de la mer, effleure ses lames capricieuses.

Chaque mer, chaque plage a son genre d'embarcations, approprié à la nature des vents, des cornants, des atterrissages et des besoins des populations riveraines. J'ai vu, j'ai monté, pendant mes pérégrinations autour de notre sphère, des embarcations de toutes sortes, depuis le catimaram rudimenlaire de l'Indien jusqu'à la yole perfectionnée du régatier d'eau douce et d'eau salée; depuis le bomboaty ce tronc d'arbre du Brésilien, jusqu'à la baleinière de Déliquabre; depuis la sacoche flottante de l'Esquimaux jusqu'au balaov fashionable du lac du bois de Boulogne; depuis la pirogue à balancier de TOcéani<*n, la double pirogue de guerre du Nouveau-Zélandais, le proa du pirate malais, le bachot du Rhône, la mahonm levantine, la Za/icAe chilienne, jusqu'au canotmajor d'un vaisseau amiral; j'en ai comparé les gabarits^ étudié les qualités, supputé les chances de vélocité, et jamais, non jamais, je n'ai rien découvert d'aussi ùa, d'aussi léger, d'aussi marcheur que le kaîque du Bosphore !

Ces élégants coffrets en bois de cèdre, pointus de Farrière et de Tdvant^ et formes de minces bordages sculptés et enjolivés d'arabesques dorées et coloriées, obéissent à l'aviron comme le corps de l'oiseau obéit à ses ailes. Aussi légers que la plume tombée de la robe des mouettes qui volent là-baut moins rapidement qu'ils ne volent euxmêmes sur le Bosphore, Feau, rien qu en se ridant au soufQe d'une folle brise, les soulève, les balance, et la moindre variation de pesanteur de chaque côté de la ligne médiane trouble leur centre de gravité Ils s'inclinent^ ils s*empli3sent d*eau, ils chavirent, quand un passager peureux ou novice \eut réagir, par de brusques mouvements, contre leurs voilages allures.

On reconnaît facilement l'Earopéen nouveau venu à ses hésitations, à ses tâtonnements, à sa pantomime peureuse, lorsqu'il entre pour la première fois dans un kaîque. Le kaî )ue sautille, danse, s'élève, s'abaisse, se redresse, s'incline, et fuit sans cesse sous le pied du voyageur qui va quitter le débarcadère. Il faut saisir un ^ instant favorable, faire 'rmption dans la nacelle, et s'asseoir à son centre sans s'appesantir sur le pîat-bord. Puis, une fois assis à fond de cale, sur un coussin ou sur im lambeau de lapis, s'abandonner immobile et confiant en la fortune et en l'adressa des kaïdjis, qui manient leur paire d'avirons à manches en massue avec autant de précision que la vai)eur faisçint tourner les roues à aubes d*un pyroscaphe.

Le kaîque seul peut maîtriser les courants rapides du

Bosphore : les autres embarcations n*y réussissent qu'à Taidc de plusieurs rameurs. Il fallait donc le eonsti-uire de telle sorte qu'il fût assez léger pour pouvoir être manœuvi'é par un seul homme^ et en même temps assez sdide pour résister au cboc des vagues et transporter des fardeaux. Delà ce genre de coquille de noix; — et la gravité, TimmobilLté et le fatalisme du musulman s'en accommodent à merveille. La gravité : voyez ce fidèle croyant à TéchcUe de Topfaana ou de Galata; un Franc se démène au milieu des bateliers qui lui offrent passage et perd son temps à faire un choix 3 le Turc^ lui, descend se blottir dans le premier kaïque venu, que le bâton blanc d'un ousta (chef de kaïque) retient fixé aux madriers de récbelle.

L'immobilité : le seul mouvement qu'il se permette au milieu des remous de la Corne d'or, c'est le mouvement de la respiration et le mouvement des lèvres sur le bouquin de la pipe.

Le fatalisme : si quelque bateau à vapeur passe pardessus son kaïque, ou si le kaïque chavire, il sait que lui, tombé à l'eau, il est perdu... fût-il nageur incomparable; il le sait ; mais il sait aussi que, si cela arrive, c'est que cela devait arriver, et que cela était écrit I

Les courants entre l'Asie et l'Europe varient selon les vents, et se déplacent aux heures des marées j mais les kaïdjis connaissent leurs caprices et savent les utiliser. Aussij nous émerveillant de la rapidité fdbuleuse avec laquelle ils franchissent des distances Considérables^ en

attribuons-nous à tort Thonneur à leurs biceps, qui grossissent et remontenty comme des boulets, sur leurs bras aihlétiquesy dit M. Théophile Gautier.

Les nombreux bateaux à vapeur qui exploitent «aujourd'hui le B sphore ont iniiné l'industrie des liateliers, et menacent sans cesse leur existence. Que de fois n'ai-je pas tremblé en voyant, de dessus le p^int du paquebot, lancé à toute vapeur^ le frêle esquif qui passait en travers^ presque sous notre étrave. Je le croyais broyé, perdu, enseveli : il reparaissait dansant dans Técume du sillage.

Mais quand un homme tombe à la mer, cet homme est mort... mort, si une planche, un tronçon de mât, une bouée de sauvetage ne lui offre immédiatement un point d'appui. Le plus habile nageur, abandonné à lui-même, ne pourrait jamais gagner le rivage, et le Bosphore ne rend jamais sa proie... Les tourbillons, le» coui'ants sous-marins, promènent çà et là le noyé. Les poissons dévorent ses chaiFs et les os s'ensablent ou vont s'échouer au loin sur quelque grève de la Propontide.

Le Bosphore a ses chroniques de noyades, et il est plus muet encore que la tombe.

Je me suis laissé dire que la police de cette grande cité, où les bandits de toutes les contrées de l'Europe pouvaient impunément se réfugier, surtout savant Torganisalion de la police anglo^française, se réveillait parfois, secouait son inertie, et opérait d'énormes razzias de

gens sans aveu, Grecs, Levantins, Italiens, Espagnols, Juifs, Allemands, Français, etc., etc. Elle les gardait en prison pondant trois ou quatre jours, puis servait une tasse de café empoisonné à ceux qui n'avaient pu se faire r(*clamer par une ambassade ou par quelque notable personnage, et la nuit ffenue, des bar<iues transportaient les cadavres en dehors de la pointe du sérail, visà-vis cette porte mystérieuse dont le seuil descend en pente ver? la mer, et sur lequel l'on faisai* glisser, cousues vivantes dans un sac, les odalisques infidèles.

Le dernier coup de ôlet jeté par la police, voici deux ou trois ane, engloba dix-huit cents vagabonds... on n*en réclama que deux cents ! !

Le Bosphore, cependant, est parfois capricieux : il rend SOS victimes. J'ai été témoin du fait, et il est assez rare pour que je le mentionne. Un jour, devant Galata, le boulanger d'un des paquebots des Messageries impériales descendit sur le dernier échelon de l'escalier du navire, en dehors, afin de remplir un seau d'eau de mer. Son pied glissa, sa main altandonna la tire-veille, il tomk^ et disparut... On fit, pour le sauver, les tentatives usitées en pareil cas, et quand tout espoir fut perdu, on promena longtemps encore des engins à l'entour du bâtiment, et on dragua le fond, afin de recueillir son cadavre pour l'ensevelir en terre ; mais le cadavre échappa à toutes nos recherches... et le boulanger fut porté comme disparu à la mer sur le journal du bord.

Le paquebot partit pour Alexandrie^ d'Alexandrie remonta à Constantinople, puis revint à Marseille^ puis , repartit encore de Marseille pour Constantinople. Arrivé i dans la Corne d'or, le pilote fit jeter l'ancre presque au même endroit où nous étions mouillés lors de la disparition du boulanger. C'était un soir. Le lendemain matin, le nouveau boulanger du paquebot, qui, par une singu* lière coïncidence, se trouvait être le frère de celui que nous avions perdu deux mois auparavant, descendit puiser de l'eau au bas de l'échelle ; il se souvenait de son malheureux frère, et prenait ses mesures pour ne pas se laisser choir, quand tout à coup il s'arrête saisi de terreur...

Le seau vient de heurter le cadavre gonflé d'un noyé; ^ dont les extrémités se sont enchevêtrées entre les deux premières marches de l'échelle. 11 appelle au secoui-s, I on vient... et l'on reconnaît, aux vêtements crevassés de ^ cette masse informe et putréfiée... on reconnaît le bouj langer, l'ancien boulanger, notre noyé du précédent voyage, qui semble être venu s'échouer tout exprès le long des flancs du navire pour qu'on lui donne la sépulture des chrétiens. ..

Les journaux nous disent que, chaque nuit, quelques marins et soldats anglais et français tombent sous le couteau des assassins de Galata et de Fera; mais ils ne parlent pas des victimes que recèle le Bosphore !

C'est un fleuve entre deux continents, le Bosphore. On veut en contempler à la fois les deux rives, cl le cap

d'Ancyre est déjà doublé^ qu'on n'a rien pu voir encore. De la tour de Léandre, la prison de la Fille, la vierge de r Aspic; du cap de Scutari, l'ancienne Chrysopolis, on saute, vis-à-vis, au palais neuf du sultan, aux palais des sultanes d'OrtarKewi, aux palais des pachas, à l'anse de Kourou-Tchesmé, au village d'Amaout-Kewi, et on compare les contre'-forts des montagnes de Bithynie avec le rivage d'Europe, dont les collines fleuries,' parsemées de kiosques et onabitigées de massifs de verdure, vous font regretter de n'être qu'un 4iiscau voyageur, condamné à voler encore, sans pouvoir choisir sur ces terrasses un nia dans une touffe de cyprès, un appui sur la branche d'un platane.

Marine dô guerre, marine de commerce, convois de promeneurs et de soldats, bateliers et pâcheur9> tout un monde s'agite^ de l'anse de Tchesmé aux courants de Satan.

Plus loin, c'est Bdbeck; Belbeck, le plus beau des villages, qui, selon le poète, orne les bords du canal, de môme que la prunelle de l'œil orne le visage de l'homnae* Belbeck, célèbre par ses bains, son kiosque des conférences de la Sublime Porte, et ses platanes séculaires. ' : Au-dessus de Belbeck , les rives du détroit se rappro^ ehent et sont défendues par les deux châteaux de Mou^ vad IV. C'est par là que passaient et Darius» et Xénoj^n, et les croisés.

; On oublie la cdte d'Asie, pour contempler en Europe \q golfe de Balta-Limani^ la baie d'Isthénia» le vallon

IMPRESSIONS DE VOYAGE i96

de Kalender et Thërapia^ où le palais 4e noi ambassaàeurs apparaît, au milieu des jardiot et dM bosquets qu'ombragent de gigantesques pins^paraaols.

Enûn, Buyuk-Dërë, la colonie des riches oisifis, des amants de la villégiatui^e^ termine ce musée de palais^ de jardins et de villas.

Pline parle de platanes plus gros que celui de Godeû>oi de Bouillon. 11 en est un qui avait quatre-vingts pieds de diamètre^ et dans la cavité duquel Mutianos soupa et coucha 9 en compagnie de vingl &i une persoBoes. Dans un autre, Caïus soupa avec vingt-^inq personne» et en^ vironné de toute sa suite.

Du côté de Bythinie, Be'icos^ aujourd'hui solitoire, re» tentissait Tan dernier du bruit des flottes alliées.

Sa baie est triste et silencieuse, comme ce kiosque, imm^se bâtiment abandonné et à moitié construit sur une colline voisine. Le vice«roi Méhémet^Ali, a^^ sa* soumission, avcdit entrepris de bâtir ce palais, pour en faire don à son gracieux souverain.

Si jamais > au retour de la guerre, vous passez quelques joitfs à Goastantinoplei n^onblieE pas de venir à Buyuk-Déré visiter le platane de Godefroi de Bouitton.

C'est au ped de la miontagxie du Géant, dans un petit kiosque impérial^ bâti au milieu des vertes prairies de UasUar-Skèléei, que fut dgné en 1828, entre la Russie et la Porte, vtn traité de paix doni nous voulons mainte* nant neutraliser les désastreuses eoitséquenoes au point de vue de la poétique occidentale.

Le kiosque d'Hussein-Pacha ^ non loin du château d'Asie^ renferme une merveille de Tarchitecture persane^ des marbres très-curieux, et de précieuses marqueteries de nacre, d'argent et d'ëbène.

Les eaux douces d'Asie sont près de là. C'est la promenade favorite des Turcs et des femmes du sultan.

Plus près de Scutari, reluit le palais Jaune, l'ancienne résidence des siûtanes, le palais de la Validé.

Le phare d'Asie ne brille plus que comme une veilleuse de nuit, et nous n'avons pas eu besoin que Minerve descendit du ciel pour épauler notre navire, accroché aux Cyanées; — elles sont déjà loin, les Cyanées, les Symplégades, les îles qui dansaient au temps de la Toison d'or.

Quand nous reviendrons vers les caps d'Ancyre et de Panium, n'oublions pas qu'aux pieds de l'un d'eux apparat un fût de colonne, la colonne de Pompée ou d'Auguste, • dont le piédestal, orné de têtes de béliers et de guirlandes de fleurs, semble appartenir aux temps les plus anciens du paganisme.

Les savants ont publié des volumes de contradiction sur cet humble monument, qui défie leur sagacité comme il défie les tempêtes.

La dernière fois que je l'ai eintrevu, un oiseau de mer^ perché au sommet, donnait le col rentré sous Taile et le bec appuyé sur le plastron... Les siffiements de la vapeur et le fracas des roues ne troublèrent pas son sommeil.

11 nous laissa passer sans s'émouvoir; on aurait cru qu'il était du même granit que la colonne...

Autant la côte d'Europe^ dans le Bosphore^ est^er^ doyante et fleuiie, autant elle est nue^ stérile et rocheuse en dehors du détroit. Un village, aux maisons de bois peintes en rouge et démantelées^ domine cette masse de rochers noirs^ sur lesquels plus d'un navire, cherchant 4'entrée du canal, est venu se briser.

Dernièrement^ une belle frégate égyptienne s'y est perdue corps et biens.

La mer est calme, la brise molle, le ciel bleu, et, au lieu de nuages, des traînées de fumée s'étendent en écharpe sur tous les points de l'horizon, et trahissent le Toisinage des navires croiseurs.

Si le fVladimir osait sortir encore de Sébastopol, il n'échapperait plus à la tardive vigilance des patrouilles navales.

Montrons notre pavillon des messageries à ce vaisseau à hélice qui laisse arriver pour nous reconnaître. La nuit I sera tout à fait dose quand nous aurons dépassé cette

I frégate à vapeur qui, là-bas, devant nous, remorque len-

tement un convoi de cinq ou six navires à voiles chargés de munitions et de soldats.

Us marchent, ces navires, à la tilc les uns des autres, comme marche une bande de chevaux allant ai. foire.

Le soleil descend du côté de la Propontide, les neiges

de l'Olympe s'illuminent de ses deniers rayons. La Rou-

mélie se rembrunit par degrés et disparaît dans l'ombre.

y La cloche du bateau piquje le quart de huit heures, et les

troupiers pa^sagei*s s'endorment à la belle étoile, tandis que

les ariBtocrales du bord^ autour de la table à thé, se racontent leurs aventures et leurs promenades dans Byzance.

Le 12^ nous avons fait bonne route.

Cette mer Noire, si terrible, si dangereuse, quand les vents du nord et du nord-est soufflent en tempête, elle est calme et tranquille comme un étang. Les matelots remontent déjà sur le pont les sacs et les bagages des soldats. — Nous serons à Varna dans l'après-midi, à deux heures peut-être!...

Rien en vue, ni terre, ni navires î...

Ah! qu'il aurait beau jeu, îe f^Fladimir, si tombant sur nous à i'improviste, il enlevait le million de petite monnaie que nous portons à Tannée, et nous conduisait prisonniers à Odessa ! 11 réussirait peut-être, comme il a réussi à Héraclée.

Il est onze heures. — Nous revoyons la Roumélie, on signale le cap Sisîpoli, puis l'entrée du golfe de Bourgas, et après avoir rallié le cap Messembrio, nous côtoyons de près, jusqu'à Varna, cette terre magnifique et désolée (Blanqui) qu'on appelle la Bulgarie.

Des champs cultivés ou en jachère, des prairies, des ravins boisés, des lisières de forêts, des vignobles, tel est l'ensemble de ce paysage, auquel il ne manque que des fermes et des villages pour pouvoir être comparé à un plantureux paysage de Normandie.

C'est ici que nous quittons la Turquie pour rentrer en quelque sorte en France. — Varna n'est-il pas devenu français?

D'aprèi le poète de notre histoire^ Micbelet^ il semble* rait que la France et la Turquie, ces deux nations qui représentent à elles seules TOecident et rOrient^ 0|it pressenti de tout temps les mystérieuses affinités qui amènent entre elles des rapprochements inattendus.

Les Turcs de l'époque des croisades avaient eonça pour les Français qui en étaient les chefs une vive admiration^ et Texprimaient sous une forme orientale^ en prétendant descendre eux-mêmes des Français.

Plus tard, dit d'Ohsson, ils aftirmèrent que le fondateur de leur puissance à Constantinople, Maiiomet H, avait eu pour mère une princesse française. Ce fait, au moijis très-douteux/ est admis comme vrai par leurs plus sé^ rieux historiens. Ce qui est plus certain, c'est que les Français Airent les^ premi^^ de la chrétienté à entrer en relations avec eux. Franifois 1", bravant les préjugés de son époque, proposa, dès 1525, un traité d'alliance à Soliman; traité qui ne fut signé qu'en 1542, et l'année suivante une flotte franco-turque attaqua Charles-, Quint.

Les armes de Paris et de Stamboul sont merveilleusement appropriées au caractère de chacune de ces villes.

Un vaisseau, emblème de la puissance maritime et industrielle, tel est le symbole de Paris, tel est encore le symbole de la puissance occidentale.

Stamboul a son* croissant, et ce croissant, attribut de la Diane ancienne, donné ensuite à la vierge de Byzance, puis adopté par les Turcs comme un trophée après la

00 IMPRESSlOxNS DE VOYAGE

victoire^ représente la nature pastorale et contemplative de rOrient.

Quelques savants assurent cependant que bien avant la conquête de Constantinople> le croissant avait été adopté par les Turcs.

Il est encore à remarquer que Tavenir de Paris et de Gonstantinople ne répondit pas au vœu de leurs fondateurs. Julien TApostat fonde Paris pour en faire une capitale du paganisme^ et Paris devient la première ville de la chrétienté. — Constantin fonde Byzance^ pour que Byzanee soit le boulevard de la chrétienté en Orienta et Byzance est la métropole de l'islamisme* — Parmi les analogies que. relève M. Slade, entre les l'évolutions de la France et de la Turquie, je ne citerai que celle-ci : — Mamhoud écrit à Reschid-Pacha^ en 1825 : <( Missolonglii où ta tête I »— Le comité du salut public écrivait au général Custjnes : « Délivre Valenciennes, ou apporte ta tête ! »

Varna.

Nous doublons le cap Eminehi, que couronne une futaie séculaire, et les hautes falaises blanches qni s'étendent vers Baltchik indiquent que Varna n'est pas loin.

En effet, après avoir rangé un cap sur lequel a été planté un mât de signaux, nous apercevons les tiois

batteiies d'un vaisseau de haut bord à l'ancre^ puis une frégate^ puis un auti*e vaisseau^ puis enfin toute une es« cadre qui protège plusieurs centaines de navires de transport mouillés au centre de la baie«

La ville aux maisons à tuiles rouges s'étend à droite^ sur une colline ; ime simple muraille blanche à créneaux et à meurtrières^ mais sans fossés du côté de la mer, l'entoure^ et trois ou quatre portes d'un style mauresque et enjolivées de peintures et d'inscriptions vert et or, s'ouvrent dans les sables du rivage pour communiquer avec des débarcadères bâtis sur pilotis.

La bcûe et la ville sont protégées par des redoutes, des batteries rasantes et des fortins construits aux endroits les plus favorables pour repousser une attaque.

On est vivement impressionné en arrivant à Varna, car c'est là qu'a été préparée la mise en scène des drames sanglants de la Girimée,

Si Ton n'y entend pas les bruits de la guerre, si Ton n'y frémit pas devant ses horreurs, on devine tout, on comprend tout, en parcourant ces immenses magasins d'approvisionnements, ces meules de bombes et.de boulets, ces pyramides de mitraille, ces avenues de canons affûtés, toutes ces réserves d'engins de destruction que le génie de l'homme invente sans cesse pour perfectionner la main-d'œuvre de la mort. J'ai cru voir des modèles de charrues nouvelles en pénétrant dans le parc de Fartillerie anglaise auprès du premier débarcadère. — C'étaient des trains de caissons et de canons!

Vraiment le matériel anglais a une tournure villa* geoise, innocente et paciûque.

Le parc français^ qui occupait d'ab(M*d au fond de la baie des terrains plats à l'erabouchure d'une rivière, avait quitté cette station marécageuse et malsaine, et s'était assis sur les premières collines de l'est avant d'être embarqué pour Ghersonèse.

Maïs revoyons le Varna du mois d'août, le Varna du maréchal de Saint-^Arnaud.

Partout alors, sur le rivage, les forges flamboient, les encliunes retentissent et des interminables convois de charrettes bulgares se croisent avec les prolonges du train chargées de barils de poudre. *- Des chaloupe» déposent sur le plancher des warfs improvisés, les caisses de fu« sils, les boucauts de biscuits, les sacs de farine.

Les chevaux, les mulets, prisonniers sur les navires, sont jetés à la mer et gagnent d'eux-mêmes le rivage, où les trompettes sonnent au pansage«

Des troupeaux de boeufs sont abandonnés comme eux au ressac. Ils trouveront l'abattoif :. avant d'arriver aux prairies.

De grands bateaux plats, remplis de soldats, convergent vers les navires de guerre.

Des escadrons galopent de la ville au camp et du camp à la ville. — Parfois un coup de canon retentit, et, pour lui répondre, les pavillons de signaux se balancent aux drisses des bâtiments de la flotte.

Sur rade, des milliers de canots se croisent et s'entre-

croisent, et sur la terre, le mouvement incessant ne s'a* paise qu'à la nuit, quand les tambours et les clairons échangent d'un camp à l'autre les bruyantes mélodies guerrières de la retraite.

Le grand camp français est situé sur les hauteurs de droite. Le camp anglais de Fautre côté, dans les bois. Quelques brigades ont placé leurs tentes isolément, près d'une source et au milieu des vignes.

Varna est donc devenu ce que devait être Gallipoli, si la guerre eût eu pour théâtre les plaines d'Andrinople. Cette ville, en temps ordinaire, calme elt«ilencieuse comme un grand village que ses habitants ont quitté pour aller aux champs, est aussi vivante, aussi animée qu*un de nos chefs-lieux de canton le jour de sa plus belle foire.

Le bataillon de garde et quelques officiers ont dressé leurs tentet^u milieu des carrefours, et les soldats entretiennent les transactions du bazar, qui s'est augmenté d'une foule d'échoppes en planches, occupées par des spéculateurs européens de tous genres.

Les ventes ne s'y font qu'argent comptant, et l'on exige même que la marchandise soit payée avant d'être livrée. Cette dernière exigence des marchands a souvent fait naître des rixes 5 mais on a bientôt reconnu que les vendeurs n'avaient pas tort d'agir ainsi, et l'on s'y est habitué. Voici pourquoi : — la petite monnaie ^est si raw que la pièce de cinq francs perd cinquante centimes au change. Or, quand im soldat buvait la goutte, achetait du tabac ou toute autre chose qui ne coûtait que quelques

centimes, il ne manquait jamais d'oflrir en payement une grosse pièce, et si le marchand était dans l'impossibilité de rendre la différence, il reprenait sa pièce, gardait sa goutte et son tabac, — et le tour était joué, et il se serait joué longtemps encore, car le soldat cultivait cette carotte avec amour et oi^ueil; mais le commerce perdit patience... il y eut coalition entre les marchands de la place, et Facheteur dut se résoudre à tout payer d'avance.

Les vautours qui exploitaient Taimée au début de la campagne, et qui vendaient à mille pour cent de bénéfice les rebuts des magasins de Marseille, seraient devenus millionnaires si le maréchal Saint-Arnaud n'y avait mis conti*e-ordre, en tarifant leurs pacotilles. Mais il n'a pu rogner les ongles des usuriers. — Les usuriers ont suivi l'armée, et reviendront avec elle, si elle revient. — Ils reviendront riches et glorieux comme s'ils avaient pris Sébastopol.

L'incendie de Varna a ruiné plusieurs de ces Banians. Mais ne les plaignez plus, ils ont déjà réparé leurs pertes à Kamiesh et à BaJaclava.

Le choléra, comme à Gallipoli, comme au Pyrée, a décimé nos bataillons. J'ai tu creuser la première fosse d'un nouveau cimetière, grand terrain vague, enti-e le rempart et une redoute. — J'ai revu ce cimetière un mois après, —un mort n'aurait pu y trouver place, — et cependant les victimes de la Dobrutscha n'y ont pas été enterrées ! !

Les maisons de la ville sont bâties en bois ou en terre.

Une seule^ construite en pierres^ fut habitée par le maréchal Saint-Arnaud. Je l'y ai visité quelques jours avant le départ pour Eupatoria. Si je l'ayais revu à FAlma^ monté sur son cheval de bataille^ certes^ il m'eût été difficile de reconnaître en lui ce grand fantôme vêtu d'une longue robe de ^chambre et d'un pantalon de molleton et coiffé d'une calotte de velours, qui sortit péniblement de son fauteuil pour me remettre Tordre qui devait nous, affranchir de la quarantaine à notre retour à Constantinople.

Le port de Varna, pendant Tété, est un des meilleurs de la mer Noire.

Son importance commerciale a beaucoup baissé depuis la fondation d'Odessa.

Les navires viennent y charger des céréales^ du maïs principalement.

On cultive la vigne aux alentours, mais le vin est si mal fabriqué, qu'il se gâte aussitôt cuvé et ne peut être exporté.

La culture de la vigne produisait autrefois de grands bénéfices^ mais la rapacité des collecteurs d'impôts et des gouverneurs était si gi^ande, que le vigneron, n'espérant plus vendanger par lui-même, a laissé dégénérer les ceps.

La culture de la pomme de terre y est moins répandue que sur les parties les plus désertes de la Nouvelle-Zélande. — M. Blanqui, arrivant à Constantinople, poussa un cri de joie devant le plat de pommes de ten*e qu'il avait inutilement demandé à toutes les hôtelleries de

Bulgarie; si la pomme de terre manque^ les haricots, en revanche, abondent. — L'Europe, l'univers enikr pourrait s'y approvisionner.

Tout germerait, tout mûrirait sur cette terre promise, si le travailleur avait la certitude de recueillir le fruit de ses peines. •— Mais, pense-t-il, à quoi bon s'eoriclûr pour que le pacha viepne ensuite le dépouiller! — N'est» ce pas assez que de gratter un peu la terre pour ^'elle éourne seulement de quoi nourrir la famille et payef l'impôt?

Plus il serait rîche, plus il subirait d^avanieSé -^ La pauvreté est une sauvegarde pour lui.

Cestains districts de Bulgarie sont entièrement plantés de roses. Au printemps, ces forêts fleuriei semblent être l'asile du bonheur, car dès que la cueillette commence, les jeunes filles, si sordidement vêtues, si apathiques en tempsordinaire, se transforment en papillons, en sylphes, en nymphes, et bondissent, brillantes et légères, dans les effluvesf^arfumées de la moisson des roses.

Les essences vendues en Allemagne et di^ns toutl'ouesl de r Europe sortent de Bulgarie; mais cette culture in* dustrielle perd chaque jour de son importance. -^ La chimie, qui progresse sans cesse, n'a plus besoin des roses pour fabriquer des essences de roses. Ëlk les emprunte aux détritus du règne organique, conune eUe a 4éjà emprunté à la houille les fumets de la vanille*

Les habitants de Varna et des environs n'ont pas ac*" cueilli sympathiquement l'arrivée des armées alliées. U»

nous ont prouvé leur haine en dérastant leurs jardins et leurs vergers. Les légumes frais^ qui auraient été si nécessaires à nos soldats^ manquèrent complètement l'été dernier^ et dans la prévision que Toccupalion de Varna du* rerait longtemps encore, on choisit dans les régiments les soldats qui avaient des notions de jardinage^ et on ensemença les vergers.

Le Turc étant l'ennemi naturddu Bulgare, le Bulgare nous considère^ nous aussi> conome ses ennemis, à lui, puisque nous nous mettons en campagne pour défendre le Turc... C'est assez logique... Les spéculations de la politique sont des mystères pour lui, et il ne peut coim* prendre que si sa patrie devenait une province russe, il n'en résulterait pas pour lui un afifranchissement^ mais un redoublement d'esclavage.

. Ces honames n'ont pas oublié les horreurs de leur grande insurrection de 1841. •** Les cendres de leurs villages incendiés 9fmi encore chaudes... Les veuves et les mères portent toujours le deuil... et dût le cimeterre des Amantes les abattre jusqu'au dernier, ib se préparent à la vengeance ! ! !

Cette insurrection de 1841, faussement attribuée à des causes politiques, éclata quand le hatti-schériff de Gulkané centralisa entre les mains d'agents spéciaux la perception des impôts , qui jusqu'alors avait été confiée taux pachas gouverneurs de la t>rovince. Les agents nouveaux abusèrent indignement de l'ignorance des rayas^ qui ne savaient ni lire ni écrire, et leur réclamèrent jus-

qu'à deux et trois fois la totalité de leurs impôts^ qu'ils avaient déjà soldés. Il n'y avait pas de livres à souche pour les quittances^ et des entailles faites dans des morceaux de bois témoignaient dans les discussions toujours à l'avantage des agents.

Ce décret du sultan^ dont le but était de soustraire le peuple aux avanies des pachas^ produisit un effet tout contraire : les extorsions^ les violences continuèrent , mais avec des allures nouvelles et rendues plus odieuses encore par leur semblant de légalité.

Les Bulgares se plaignirent^ on ne les écouta pas... puis le total des taxes surpassa celui de leurs revenus^ et ils ne purent les payer... Alors des soldats garnisaires s*établirent dans les chaumières... mais ils en chassèrent les soldats^ et le gouverneur^ Sabri-Pacha^ afin que force restât à la loi> manda à son secours des bandes d'Albanais qui traitèrent cette malheureuse province en province conquise^ pillant^ incendiant et fusillant partout.

Si alors les Serbes eussent donné la main aux Bulgares^ le sultan perdait à jamais l'un des plus beaux domaines de son empire.

Yakoub-Pacha fut envoyé pour pacifier les Bulgares après le rappdl de Sabri-Pacha. — M. Blanqui^ qui eut alors un entretien avec lui, raconte que quatorze ou quinze jeunes aides de camp, d'une tournure fort peu militaire, et dont les fonctions étaient ti'ès-équivoques, suivaient le pacha Yakoub et scandalisaient beaucoup les honnêtes gens.

Eh bien, ce \ieux Yakoub, qui compte aujourd'hui soixante-quinze ou quatre-vingts printemps, nous l'avons conduit à Jaffa au mois d'avril dernier; on m'a dit du moins que c'était le même personnage dont parle Blan- X|ui, et ce ne sont pas quatorze ou quinze jeunes aides dé camp qui l'accompagnaient... ils étaient soixante... Soixante, tous frais, imberbes, çoses, bien découplés, et dont l'aîné n'avait pas vingt ans. Yakoub prévint noire commandant que lors de notre prochain voyage de Con* stanlinople à Alexandrie, son harem prendrait sm* notre bateau pour le rejoindre... mais nous avons su depuis que ce vieux philosophe n'avait jamais eu de femmes dans son harem.

11 occupa, pendant ce voyage sur le Tancrède, le salon d^s dames. Une tempête nous ayant assaillis entre la côte de Syrie et Chypre, nous nous réfugiâmes à l'abri de l'îlot de Road, vis-à-vis Tortose. Le danger était assez grand, et le sort de notre navire, ainsi que le nôtre, demeura à la merci de l'orage pendant trois jours et deux nuits. Yakoub et ses odalisques mâles s'enfermèrent, se barricadèrent dans le salon, et tant que dura la tempête ne demandèrent ni à boire ni à manger. De temps en temps on entendait par l'écoutille le murmure de leurs prières. Quand revint le calme, ils s'éparpillèrent sur le pont comme le ferait une nichée de poussins, et Yakoub montra au grand jour sa vieille figure de chouette en lunettes vertes.

J'ai dit plus haut que les légumes et les fruits nous

ayatent manqué à Varna, par Tanimosité des habitants; cette animosité empêcha presque nos officiers de se livrer à rexcrcice de la chasse pendant les longs et malheureux jours qui précédèrent le départ poui* Sébastopoi. On n'é* tait plus en sûreté hors des avant-postes.

L'équipage d'une chaloupe d'un vaisseau de ligne^ "le Napoléon , je crois, ou. le Falmy, s'étant rendu à une aiguade assez éloignée du mouillage, fut assailli et maltraité à coups de fusil, parce que quelques hommes avaient cueilli des cerises. Le cerisier n'était cependant pas dans un enclos. Un des matelots mourut de la suite de ses blessures. On raconte que ses compagnons Tabandonnèrent^ et qu'après s'être défendu, seul, contre une douzaine de furieux et en avoir tué un ou deux, il eut assez de force et de courage pour Fctoumer mourir à bord, soutenant d*une main une portion de ses intestins, qui s'étaient échappés par une large blessure, et de l'autre brandissant son sabre.

Les matelots qui l'avaient si l&chement abandonné furent punis et blâmés par un ordre du jour.

Malgré la liberté des cultes et la tolérance officielle, les chi'étlens ne sont pas toujours heureux et respectés sur les terres du Grand Seigneur.

Ce n'est pas à Constantinople, mais au fond des provinces, loin, bien loin de l'ombre protectrice des pavillons européens, que le chrétien d'aujourd'hui est encore le chien de chrétien d'autrefois.— En dépit des flrmans, la femme du chrétien est impunément à la merci du pre-

IMPRESSIONS DE VOYAGE 2lt

mier Osmanlis auquel elle aura eu le malheur de plaire. Tout fidèle croyant a le droit de pénétrer quand bon lui semble dans le domicile du chrétien, d'y prendre ce qui lui sied, d'en expulser même le rrai propriétaire, et si les chevaux manquent pour traîner la voiture ou le fourgon d'un grand personnage qui voyage, on auraWentôt requis une bande de chrétiens, qui devront s'atteler et marcher vite, stimulés à coups de fouet.

Tel est le régime auquel les Bulgares étaient soumis, il y a quelques mois encore ; tel est le régimcT dont ils craignent le retour, quand nous aurons rendu la tranquillité à l'empire ottoman et garanti son intégrité.

On s'est très-peu préoccupé de leur sort en Europe, tandis que les Druses et les Maronites du Liban, au nombre de deux mille à peine, ont accaparé les sympathies de la chrétienté.— Et il y a deux millions de Bulgares ! Et quand vous les verrez, vous les admirerez en les plaignant.

Ils ont conservé sur leur face le cachet du caractère primitif. — Vaincus, écrasés, ils ont retrouvé en euxmêmes assez d'élasticité, assez de force de réaction, pom* empêcher que leurrace ne soit absod)ée par la race conquérante; et si leur sang s'est mélangé avec le sang des tyrans, ce n'est que dans les combats.

Il est aussi facile de distinguéi* un Bulgare d'un Turc qu'un nègre d'un blanc !

La langue, le costume, les mœurs sont aussi dissemblables que les cultes. — Le Turc prie, fume, rêve, se baigne, se repose sans fatigue, commande et est armé.

— Le Bulgare obéit et ne porte jamais d'armes. 11 travaille lentement^ mais sans relâche^ et il n'a ni le temps de fumer^ ni le temps de se reposer. Il est vrai que le proverbe dit (et nous l'avons dëjà cité) que là où le Turc met le pied^ la terre reste sept ans sans produire. Sans le Turc, le Bulgare profiterait de la richesse du sol.

Les Bulgares se divisent en deux grandes familles : les Grecs et les Slaves.

Le Bulgare grec habite le midi de la province et la vallée de Nissa, jusqu'à Constantinople;

Le Slave, plus au nord, depuis le Danube jusqu'aux Balkans.

Les premiers parlent le grec moderne; les autres, le bulgare et le serbe, dérivé du slave. — Us sont à peu près égaux en nombre. Leur caractère et leurs mœurs diiierent; mais la religion les réunit, et cette union se resserre sous la persécution des musulmans.

En France, nous ne connaissons que les Grecs de la Grèce proprement dite, de la Morée, du Péloponèse, de l'Epire, de la Thessalie et de l'Archipel ; nous oublions ceux de Constantinople, des bords du Danube et du littoral du Pont-Euxin.

La famille grecque bulgare est plus belle, plus spirituelle que la famille bulgare serbe ou slave; mais ses mœurs sont moins pures.

Le Bulgare slave est doux, patient, modeste, laborieux, honnête, hospitalier ; — le Bulgare grec, aime le luxe, la forfanterie, les frivolités, le bruit et la guerre.

Le premier duel connu dans le Bas-Empire eut lieu entre un Bulgare gouverneur de Galatie et le patrice Basile, en 1026. — Constantin VIII les exila tous deux dans les îles de la Propontide.

Je ne sais quel voyageur a dit^ pour peindre le caractère de cette population : a Les Bulgares sont les Aile* mands de la Turquie, les Grecs en sont les Italiens, d

Ils ne s'aiment pas : le Grec, dont l'histoire remonte aux époques les plus anciennes, se croit supérieur au Bulgare, dont la nationalité ne s'est manifestée avec éclat que du onzième au quatorzième siècle, pour s'éteindre ensuite.

Ces chrétiens ne vivent donc unis que pour mieux résister à la persécution, et ils se déchireraient entre eux du jour où leur martyre commun cesserait.

Méthodicus, moine et peintre, contribua à la conversion des Bulgares en envoyant à Bogoris sou tableau représentant le jugement dernier.

Les Bulgares se sont convertis en 865. — Le pape Nicolas écrivit à leur roi Bogoris sur plusieurs questions relatives aux fenunes, aux vêtements...

Le commerce est nul en Bulgarie ; il n'y a ni routes, ni canaux, ni grands centres de consommations. L'élevage des bestiaux y est proportionné à l'agriculture. Une paire de bœufs de labour ne vaut que quatre-vingts francs, et pour cinq francs on achète deux moutons ou trois chèvres.

On fabrique des étoffes grossières et d'assez belles échîirpes en broderies dans quelques villes.

Les deux principaux ports> Bourgas et Yarna^ dont la baie n'est sûre qu'en été^ ne sont fréquentés que par les navires qui viennent y chercher du blé^ des haricots et du maïs.

Varna> assiégé par les Russes en 1828, capitula après un siège de quarante jours. Un boulet de canon a brisé ce minaret tronq[\ié qu'on aperçoit du mouillage. Les Russes y perdirent beaucoup de monde. Jussouf-Pacha^ l'un des généraux, passa armes et bagages à l'ennemi. U reçut, pour prix de sa trahison, une très-forte somme, ck malgré que Mahmoud ait fait confisquer tous ses biens en Turquie, il vit très-splendidement, retiré dans une ville rosse.

Le gouverneur de Varna, I2zet-Méhémet, se conduisit autrement : sommé de se rendre, il répondit qu'il ne demanderait jamais grâce aux giaours, et se battit en fM>ldat jusqu'au dernier moment. Aussi, Nicolas, qui voulut épargner à Varna les horreurs de l'assaut, lui fit proposer de sortir de la ville avec tous les honneurs de la guerre. ^ 11 accepta, et défila triomphalement devant une armée russe de plus de cinquante mille hommes, avec les trois cents derniers soldats qui lui restaient. Le gouverneur actuel de Varna est Allemand d'oi igine et exerça longtemps à Constantinople la profession d'ouvrier sellier. Varna n'est plus le Varna de Tété. dernier, — la foule a déserté son baiar et ses ruelles, -— les navires ne font que passer dans sa baie, que les vents de l'hiver rendent dangereuse, et si ce n'étaient les dépôts, les magasins.

' IMPRESSIONS DE VOYAGE SiS

les malades, et dernièrement rembarquement d'une par* tie de Tarmée d'Orner- Pacha, rien n'aurait troublé sa solitude depuis que les alliés sont partis pour la Grimée. L'hôpital de Varna, établi dans les deux vastes bâtiments situés au haut de la ville, contient une bonne part des soixante-dix ou quatre-vingt mille lits consacrés aux malades de l'armée d'Orient.

Be Kamiesfc à ItArsellIe.

Ce n'eât que par extraordinaire que le Nil s'est avancé jusqu'à Varna; le service entre ce port et Constant!nople est habituellement confié à un stationnairo des Mes<sageries impériales, le Pharamond; aussi, hâtex-vous de déménager de ce magnifique deux cent vingt pour suivre les dépêches du courrier, qui appareillera entre cinq ou six heures.

Le Pharamond ne possède pas, comme le Nil, un tillttc Immense, dont l'aire de plain-pied flatte la vue, et donne au passager l'envie de s'y promener majestueusement, avec des allures de commodore... Non, le Pharamond, solide et bon marcheur du reste, et se comportant trèsbien à la mer, le Pharamond, dis-je, n'est en quelque sorte qu'Un aviso de la flotte des messageries, qui, lorsque la terre leur a manqué, ont bravement pris la mer, et échangé leurs belles voitures jaunes contre des coques de bâtiifients aux flancs noirs, leurs foues à jantes contre

des roues à palettes^ leurs chevaux percherons contic des chevaux de vapeur.

Vous ne jouirez plus, sur le Pharamond, d'une cabine aux couchettes placées de chaque côté de la porte . les couchettes, selon le vieux système, sont superposées deux à deux dans chaque cabine, et quoique je navigue depuis bien longtemps, et que j'aie essayé tour à tour des commodités et des incommodités de la couchette supérieure et de la couchette inférieure, et que souvent il m'ait fallu assister à de graves discussions sur la préférence à donner à l'une ou à l'autre, je ne puis, je n'ose vous conseiller de choisir celle d'en bas ou celle d'en haut; car, à vrai dire, elles sont également détestables. Mais, pour une nuit, cela ne vaut pas la peine d'y penser, et certainement, cussiez-vous pour couchette les édredons les plus moelleux, vous ne dormirez guère cette nuit-là...

D'abord, vous resterez sur le pont à contempler les fa-< laises blanches de la côte qui remonte vers Baltchik, et le soleil sera déjà couché, que vous vous efforcerez encore de les deviner dans l'obscurité jusqu'à ce que le navire, obliquant à l'est, leur tourne tout à fait le dos.

Alors, quittant le couronnement du navire pour le gaillard d'avant (et le Pharamond possède ce que le NU ne possède pas, un gaillard d'avant très-commode pour les curieux qui aiment à ouvrir Tœil au bossoir), vous irez interroger la nuit... la nuit dans laquelle nous nous avançons à toute vapeur, et vous chercherez àdécouvrir dans le firmament de l'horizon l'aurore boréaie de la

guerre, Timmense dais fulgurant oîi se reflètent les lueurs d'un maiier de canons en batterie... Mais les nuits sont si courtes, que l'étoile du phare de Catherine ne scintillera même pas pour vous, avant que fe soleil ne se lève.

Au point du jour, nouveau spectacle, qui vous enlèvera toute envie de sommeiller. La terre n'est pas encore en vue , mais aux nombreux ns^vires à voiles que nous rencontrons, louvoyeurs ou marchant avec la brise, il est facile de deviner que d'un instant à l'autre Thomme de vigie signalera la Chersonèse.

Ici, les atterrissages sont encore plus animes que ceux de Varna; une jolie brise de nord-est emporte vers le Bosphore les bâtiments uolisës qui s'en retournent à vide, et ceux qui, chargés à couler bas de munitions, de chevaux et de soldats, ont le cap sur Kamiesh et sur Balaclava, tirent de longues bordées ou bien s'attellent à la remorque d'une puissante frégate à vapeur. Aussi passent au loin des compagnies de bricks et de trois-mâts, à sec de toile et à la file les uns des autres; laxoque du bâtiment qui les charrie est masquée par leur prolongement; — on ne voit pas de quel soupirail s'échappe cette col<»me de fumée qui surgit à leur tête et leur donne l'impulsion, et si les appareils fumivores que l'industrie réclame à grands cris fonctionnaient sur les remorqueurs/ on se demanderait avec stupéfaction en vertu de quelle force mystérieuse, de queUe puissance occulte, ce troupeau de navires privés de tout moyen de locomotion, progresse si rapidement vers le but indiqué.

ti8 IMPRESSIONS DE VOYAGE

Enfin, un monticule bleuâtre surgit à Textrême horizon, et la vigie a crié. Terre! les soldats se pressent sur Tavant du navire, les officiers envahissent la passerelle; tous les yeux sont fixés vers un même T>oint, tous les cœurs suivent les yeux, et pour la première fois depuis le départ de Marseille, on salue les côtes étrangères avec un sentiment tout autre que le sentiment de la curiosité.

Infinie puissance du drapeau sous lequel on a souffert et combattu!! J'ai vu des soldats qui, trois mois auparavant, avaient été renvoyés en France comme malades de fièvre» ou de blessures, je les ai vus, dis-je, quitter avec joie, avec bonheur, ce triangle maudit de la péninsule ; je les ai entendus jurer qu'ils préféreraient mourir à Thôpital plutôt que de revenir jamais dans cette Sibérie de la mer Noire. Eh bieû ! parmi nos soldats passagers, il en est de ceux-là auxquels l'air de la patrie a rendu la force et la santé., .et que je reconnais... et ils ontoublié leur serment, ils ont eux-m^es demandé à rejoindre le drapeau, et aujourd'hui ils racontent avec des larmes d'orgueil aux nouveaux arrivants, que lâchas, dans cette direction, un grand fait d'armes s'est accompli ; que plus loin, le régiment a perdu cinquante hommes; que derrière ce mamelon, la compagnie a tenu tête à un bataillon entier de Russes; que là, tel sergent, tel officier sont tombés morts:.. Us racontent tout cela avec un enthousiasme concentré qui fait frissonner les auditeurs; ils se transforment, ils sont poètes. Et moi qui, durant la traversée, les avais

pris pour des crétins^ sur-crétinisés par rexistenca en pantalon garance ! !

Nous approchons rapidement. Les falaises grisâtres du cap Chersonèse s'étendent en largeur et forment une masse unique» aux flancs de laquelle nous ne découvrons aucune déchirure» aucun indice des six ou sept baies qui s'ouvrent entre le cap et la grande rade de Se bastopol.

Rien n'annonce encore que la guerre, une guerre ter rible» incessante» ravage depuis si longtemps ce malheu«reux pays ; mais ceux qui ont déjà débarqué à Kamiesh ou à Balaclava» ainsi que nos soldats narrateurs» reconnaissent aux mâts de pavillons et aux poteaux télégra^ phiques placés sur quelques sommets des poUines du premier plan» les positions des armées alliées.

Gomme nous avons le cap droit sur le phare et que nous passons ainsi un peu loin dans le sud-est de Sébastopol» il nous est impossible d'apercevoir l'entrée de sa grande baie» d'ailleurs les brouillards du malin l'enveloppent» ainsi que les montagnes de l'intérieur. — Nos navires de guerre mouillés devant la rade, revêtent, à travers les couches du brouillard» des formes gigantesques. Ceux qui n'ont jamais navigué ne peuvent se figurer quelle illusion d'optique produit le banc de brune qui s'interpose entre deux navires. D'un bord à l'autre, on se considère mutuellement comme des fantômes incommensurables.

La paix a-t-elle été signée depuis notre départ de Mar-

seille? Vraiment, on serait tenté de le croire, car l'horizon est silencieux comme celui d'une grande plaine ; pas de grondements sourds et lointains , pas de fracas subits , pas d'atmosphère rayée par les bombes et les boulets, pas d'odeur de poudre apportée par la brise de terre. * Illusion, hélas ! La mise en scène de l'horrible drame qui se joue là-bas va bientôt nous apparaître. — On faisait trêve pour entener les morts de la veille, et on avait besoin que la trêve fût longue... Voici pourquoi nous accostions la terre du Tchatyr-Dag comme on accoste celle de la Sainte-Beaume.

' Un mot sur la Tauride en général, avant que d'entrer à Ramiesh.

Vous savez que la presqu'île de Crimée forme, sous le nom de Tauride, le troisième gouvernement particulier du gouvernement général de la Russie méridionale; vous savez aussi que, jusqu'à ces derniers jours, le théâtre de la guerre a été circonscrit dans cette partie sud de la Crimée nommée aussi presqu'île de Cherson.

Cette presqu'île de Cherson, l'ancienne Héracléotique, n'a pas plus de dix-huit kilomètres de l'est à l'ouest, et douze du nord au sud. Sa forme se rapprocherait assez de celle d'un triangle presque isocèle, dont le sommet serait le cap Cherson, où s'élève la tour à Feu, et la base, une ligne partant du fond de la rade de Sébastopol, et regagnant celle de .Balaclava.

Jadis les habitants de Cherson, à l'exemple des Chinois, élevèrent sur cette ligne une muraille qui clôturait l'en-

IMPRESSIONS DE VpYAGE 221

semble de leurs domaines. La muraille est tombée en ruines; mais au-dessus d'elle règne une suite non interrompue de bancs de roches^ retranchement naturel d'un ouvrage fermé à la gorge.

La presqu'île de Cherson, où nos troupes ont pris pied, peut donc être considérée comme un vaste redan en saillie sur la mer Noire, et dont la gorge est défendue d'un côté par des bancs de roches et de l'autre par la mer et les hautes falaises.

Au sud-est de ce triangle se trouve Balaclava, dont nous parlerons plus loin.

A l'ouest de Balaclava, des masses de rochers inaccessibles, hérissés de pitons, et élevés à plus de deux cent cinquante mètres au-dessus du niveau de la mer, vont rejoindre le rempart naturel qui ferme la presqu'île du côté de l'intérieur.

En marchant à droite de cette masse de rochers, qui va se terminer en pointe à la mer Noire, on arrive d'abord à un ancien temple d'Iphigénie, puis à un chemin en assez bon état qui aboutit à Sébastopol, et met cette place en communication avec le monastère de Saint- George, situé en face du temple, sur un petit mamelon au bord de la mer.

A quelques centaines de mètres plus loin, et en continuant à se diriger à l'ouest, on découvre le rocher d'Oreste et Pilade, la roche Percée. On arrive ensuite, par une ligne légèrement inclinée du sud-est au nord-ouest, I au cap Cherson, pointe du triangle. Depuis Balaclava, on

n'a pas trouvé de momllage pour les bâtiments ; mais, une fols le cap doublé, la côte change d'aspect et offre une quantité considérable de déchirures formant quelques petits ports, et quelques refuges commodes et bien précieux dans une mer si souvent terrible pour les navigateurs. Ce sont : la triple baie de Phanary, avec trois anses sûres, la baie Ronde, la baie des Artilleurs.

C'est dans cette dernière baie qu'une grande partie de notre matériel de siège et de nos approvisionnements de toute nature a été débarquée, après la bataille de l'Aima et après la manœuvre hardie de l'armée pour gagner le sud de la presqu'île; c'est aussi sur le côté ouest de cette rade que sont établis nos dépôts , nos parcs , nos ambulances, et c'est de là que nos soldats sont sertis, la pelle et la pioche d'une main, le fusil de l'autre, pour aller creuser les tranchées et construire les batteries d'attaque»

Le terrain est fortement raviné au sud de la baie; deux ruisseaux, à sec une partie de l'année, et venant de quelques centaines de mètres plus haut, aboutissent à ce point. Cette circonstance est favorable aux établissements français, puisqu'elle permet de les abriter contre les canons de la place , dont quelques boulets pourraient s'égarer jusque-là.

A la pointe est de la grande rade régnent des marécages couverts de roseaux, et de cette pointe aux redoutes de Balaclava s'étend la ligne de défense sur laquelle sont établies les divisions françaises, anglaises et turques qui protègent l'armée de siège.

Plusieui-s ouvrages de campagne, renfermés à la gorge, ont été élevés sur les hauteurs qui forment la berge ouest d'une vallée secondaire de la Tchemaya.

C'est le long de ce cours d'eau, sur la rive gauche et à la hauteur du petit village d'Inkermann, qu'a eu lieu la bataille du 5 novembre. Ne pouvant ou n'osant attaquer de front la position anglo-française, le prince Menschikofif, tandis que la garnison de Sébastopol tentait une sortie formidable, faisait filer ses colonnes en descendant la rivière pour tourner cette position, et arriver sur les alliés par une petite vallée perpendiculaire à celle de la Tchemaya.

Ainsi donc, les généraux russes ont jugé la position des troupes alliées trop formidable pour pouvoir être enlevée, comme nous avions, nous, enlevé celle qu'ils occupaient à l'Aima, et ils ont, à deux reprises différentes, et à dix jours de distance, tenté une attaque sur chacune des deux ailes de cette position, sans avoir obtenu plus de succès la seconde que la première fois.

D nous reste à décrire en quelques mots l'intérieur de ce triangle, apprécié au poin^ de vue militaire et topo* graphique.

Outre la masse des rochers qui occupent la partie sudest, les lignes d'escarpements et les baies qui régnent sur le périmètre de la ligne de communication qui va du monastère à Sébastopol, Fennemi occupe les baies de la Quarantaine, des Vaisseaux (voii* un plan), du Caré-

nage, et le port du Sud, et en un mot, les grandes échancrures qui forment les mouillages des bâtiments de • guerre et du commerce russes. Ces havres reçoivent, par leur extrémité sud, des cours d*eau d'une très-petite étendue, mais qui se précipitent à travers des ravins encaissés. L'un de ces cours d'eau, qui tous prennent leur source aux plateaux situés vers le centre du triangle, a beaucoup d'importance dans ce moment, car c'est celui qui alimente les réservoirs d'où l'on tire l'eau potable à Sébastopol. Le canal par où l'eau arrive dans la place ayant été dès l'investissement aux mains des Anglais, les habitants souffrent cruellement de la privation qui en résulte. Ce ruisseau, canalisé pour l'objet dont nous venons de parler, coule dans le port du sud, à l'extrémité des attaques faites par les troupes anglaises.. Sur le plateau d'où il descend, on a établi quelques cantines. Entre ce ruisseau et la ligne occupée par le corps du général Bosquet, régnent des massifs légèrement boisés coupés par trois autres ravins.

Sur la rive droite de la Tchernaya, tout près du fond de la grande baie, on voit le joli petit village d'Inkermann, communiquant par un point et pai* un chemin carrossable avec la partie est de Sébastopol, du côté du faubourg des Marins, sur lequel se dirigent les cheminements et les attaques des Anglais.

Cette presqu'île de Cherson, ce petit coin de terre dans lequel se dénoue une des plus terribles questions qui aient encore depuis longtemps agité l'Europe, nous a paru eu-

rttiuse à décrire^ au point de vue surtout de ]a positioa prise par le corps chargé de protéger le siège.

Ces détails topographiques ne sont guère de la compétence d'un médecin; aussi tous avouerai-je que je les ai empruntés à M. Germain de Lagny. Ils donnent , selon moi^ le plan exact de ce champ de bataille^ et quand je vous conduirai en contemplation au sommet du phare de Gherson, ils vous aideront à reconnaîti*e et à apprécier sans efforts et sans difficultés les positions des aimées belligérantes.

Un root encore^ avant d'entrer au mouillage^ sur cette haute montagne du Tchatyr-Dag^ qui doit rappeler aux soldats anglais de Tannée des Indes leur Table-Mountain du cap de Bonne-Espérance.

Les journaux en ont beaucoup parlée mais ils n'ont pas tout dit; il paraîtrait même que le gouvernement russe a des secrets sur son compte.

Les cimes grandioses de cette montagne dominent la fertile vallée du Salghir^ où se sont groupées les blanches maisons bariolées de vert de la nouvelle capitale de la Grimée^ Simphéropol.

Montagne de la Tente, pour les Tartares, montagne du Trapèze, pour les Grecs, et Palata-Gora, pour les Moscovites, il a trois noms, ce rival du Dimirdji, ce géant d'une chaîne de monts qui séparent les termins accidentés, boisés et entrecoupés de fertiles vallées du sud de la Grimée des steppes désolées du nord. Grâce à cet écran, les vents sibériens sont arrêtés dans leur com^se,

et les fmits de Baïdar^ les vins de Magaratsch et les

fleurs d'Aloupka ne manquent jamais.

Si la France et l'Angleterre s'emparaient de la Grimée entière et voulaient^ sans y entretenir à grands frais une armée d'occupation^ empêcher que jamais la Russie n'y rétablisse sa puissance^ elles n'ont qu'à décréter que dé* sormais la Grimée sera un Etat indépendant et se gouvernant par lui-même. Et pour y attirer en moins d'une année autant de millions d'habitants qu'il pourra s'en loger sur le sol, il leur sufûra de déclarer que les ports sont libres, et d'arborer au sommet du Tchatyr-Dagh un étendard conviant les chercheurs d'or de tous pays à venir fouiller ses flancs.

11 y a dans les roches du Tchatyr, du Dimirdji, du Si nab et de l'Aloucheta^ de quoi payer les frais d'une guerre qui durerait encore un siècle !

Peut-être l'on s'étonnera de m'entendre énoncer de pareilles affirmations ; on s'étonnerait moins si l'on savait sur quelles autorités je m'appuie.

Je n'en appelle pas seulement aux documents géologiques et à l'histoire des temps passés pour prouver irréensablement que les mines d'or du Tchatyr-Dagh existent et ont été exploitées; j'invoque aussi le témoignage de ceux qui, de msu, de manu, ont vu et touché des veines de métal plus abondantes, plus riches mille fois que celles de rOural et de toutes les mines connues.

11 convenait à la politique des czars de laisser ces mines inexploitées et d'en effacer le souvenir autant que

IMPRESSIONS DE VOYAGE m

possible. Si Texploitation se faisait par des bras libres, c'était attirer de tous les coins de l'Europe une foule d'aventuriers, d'hommes au caractère entreprenant, sur un seul point de l'empire; c'était allumer soi-même un incendie dont on n'aurait pu se rendre maître. Si, au contraire, des serfs et des prisonniers devaient remplir le rôle de mineurs, la Crimée n'était pas, comme TOural, tellement éloignée de l'Europe qu'on ne pût y entendre les gémissements des esclaves-martyrs, et que ces esclavesmartyrs ne pussent s'échapper des ateliers du despote.

Le gouvernement russe proclame donc fabuleux les gisements aurifères de ce pâté de montagnes qui relié évidemment les Alpes au Caucase.

Au temps des Argonautes, une partie dé la toison d'or séchait étendue sur la montagne de la Tente. Les Romains et les Grecs, et surtout Mithridate, en ramassèrent les pépites. Les Tartares, les Mongols, peuples nomades et pasteurs, les dédaignèrent comme inutiles; mais les Génois, à l'exemple des empereurs d'Orient, exploitèrent mystérieusement ces richesses inépuisables, et pour ne pas réveiller la cupidité de leurs rivaux, les Vénitieas, les Catalans, les Pisans, et même celle des barons de terre sainte, ils prétendirent que tout l'or exporté par eux en Europe leur était versé par le commerce des Indes orientales, qui suivait alors la route de terre.

Le baron de Tott, que la cour de Versailles envoya près de Krim-Gueraï, parle dans ses mémoires des mines inexploitées du Tchatyr-Dagh, et assm^e que le kan de Crimée

ne les exploite pas^ de peur d'exciter la cupidité de son

suzerain^ le padisha de Gonstantinople.

Nos bons aniis les Anglais ont déjà Tœil fixé sur cette Californie de TOrient; et soyez certains que les premiers de tous^ ils en bénéficieront.

La Grimée^ avant dix ans^ deviendra TEldorado du vieux monde.

Enûn^ nous pénétrons dans ce hiatus de la côte^ dont les Russes ont négligé de fortifier l'entrée. La meilleure description que je puisse vous donner du cap Chersonèse a déjà été publiée dans le Moniteur, en voici quelques fragments :

a Depuis rentrée de la rade de Sébastopol jusqu'au cap Chei-sonèse, qui forme l'extrémité ouest de la presqu'île, se trouvent, sur un espace d'environ sept milles^ six points de refuge ou baies d'un grand intérêt pour la navigation de cette partie de la mer Noire, et qui sont : la baie de la Quarantaine, placée sous le canon de la ville, dont la rive droite est au pouvoir des Russes, et dont la rive gauche appartient maintenant aux alliés; et celles de Chersonèse, de Streleska, de Peschana, de Kamiesh et de Kazatch. Ces différentes baies, soumises aux règlements et aux servitudes militaires de rcrapire russe, toutes en notre pouvoir aujourd'hui, étaient, avant la . guerre, presque inconnues en Europe et peu fréquentées par les navires de commerce, qui ne pouvaient s'y réfugier que dans les cas de force majeure, et auxquels il était défendu d'y faire aucun séjom*.

IMPRESSIONS DE VOYAGE 2â9

» La plus belie^ la plus importante et la plus utile de ces baies est celle de Kamiesh^ qui^ par ses qualités naturelles, par les immenses travaux dont elle a été l'objet depuis quatre mois^ par sa situation^ a pris rang parmi les plus grands et les meilleurs ports de la mer Noire.

» La partie de la côte sur laquelle se trouve Kamiesh est basse et d'une couleur grisâtre assez vive, quoique la déchirure des ten*es se prolonge assez avant dans la mer. Au point de vue maritime, la baie proprement dite ne commence qu'à la ligne figurée depuis la batterie Sommelier, à l'ouest, jusqu'à une ancienne batterie russe tracée à l'est. A cet endroit, elle a 1^000 mètres de large.

» Plus loin se trouve une estacade bien établie et que défend la frégate mixte la Pomoney mouillée à Feutrée. La largeur de la baie, au point où s'étend cette estacade et où commence le mouillage des bâtiments, est de 6oO mètres; sa profondeur est d'environ 2,000 mèfres.

» La partie dans laquelle les vaisseaux peuvent mouiller vaiîe entre 400 et 200 mètres de largeur sur une longueur d'environ 1,000 mètres. Dans cet espace, on trouve des fonds de 10 à 20 mètres.

» D'après les indications de la sonde, le fond où mouil- % lent les vaisseaux est de bonne tenue et d'une nature solide, argile dure et roche tendre, recouvert d'une couche de sable et gravier dont l'épaisseur augmente avec la profondeur de l'eau. Cependant, au milieu du chenal, le fond est presque exclusivement de vase dans laquelle on ren-

contre des coquilles brisées. A peu de disUnce des bords

de la baie^ le fond est de roche ou de galets.

)) Huit vaisseaux peuvent mouiller en sûreté en dedans de Testacade, en ayant soin de s'affourcher ; cependant il serait possible, dans quelques circonstances urgentes, d'en mettre un ou deux de plus. Les frégates^ les navires de guerre à vapeur et les bâtiments légers peuvent mouiller dans la partie moyenne du port, soit en s'affourchant, soit en s'amarrant à quatre amarres.

» La partie la plus reculée de la baie est'réservée aux navires du commerce, qui y trouvent un bon abri ; elle en a contenu jusqu'à deux cent cinquante à la fois, sans^ que le moindre désordre en soit résulté.

j» La baie est généralement bien abritée de tous les vents, àTexception de ceux du nord et du nord-ouest. Ces vents y amènent un clapotis pénible pour les embarcations, mais la mer n'y est jamais grosse au point de fatiguer les vaisseaux, car elle est rompue par les bas-fonds qui s'étendent en prolongement des deux pointes d'entrée.

» Depuis Sébastopoljusqa'au phare, le sol est pierreux, très-accidenté et recouvert d'une couche de terre végé* taie peu épaisse. 11 est parsemé d'une quantité énorme de petits coquillages de formes très- variées. De distance en distance s'élèvent de petites éminences coniques auxquelles on donne le nom de tumulus, du sommet desquelles on découvre au loin la plaine; autour d'un grand nombre de ces tumulus, on découvre les vestiges de camps russes. Le plus récent de ces camps est celui

qu'a occupé, au commencement de l'été deniier, le prince Menschikoff, à l'ouest de la baie de Streleska.

» Dans cette zone de terre, on trouve d'immenses et magnifiques carrières de pierre ; plusieurs ont des galeries souterraines très-étendues dont on n'a pas encore sondé toute la profondeur. On rencontre souvent dans ces carrières des blocs énormes qui, par leur grandeur et leur poids, sont difficiles à employer; il y a aussi des gisements de pierres propres à faire du plâtre et de la chaux, et près de là des fours à plaire d'une construction monumentale.

» A environ un mille et demi à l'ouest de Kamiesh s'élève, sur la pointe extrême du cap, le phare Chersonèse, dont la silhouette élancée et blanchâtre se découvre au loin et indique la route aux navires. On assure que, par les beaux temps, soi) feu s'aperçoit à plus de quinze milles au large. 11 est entretenu aujourd'hui avec le plus grand soin pai- les Anglais. Ce phare a trente-huit mètres d'élévation au-dessus du niveau de la mer. Il est placé au centre d'une enceinte murée où se trouve l'habitation du gardien. Sur l'avant de cette enceinte et à l'extérieur, on a construit une redoute avec un fossé, défendue par quatre pièces de canon tournées vers la mer.

» Lorsque, par un temps de calme, on monte au sommet du phare, on a des aspects magnifiques : d'un côté s'étend la campagne de Sébastopol, avec ses plis de terrain, ses aspérités, la teinte grisâtre et rocheuse de son sol sillonné par d'innombrables débris de murailles ap^-

partenant aux différetites époques de l'histoire du pays; puis, dans le lointain, la ville, les tentes françaises et anglaises, les hauteiu*s d'inicermann, et à l'horizon, dans la demi-teinte, encadrant l'extrémité de ce vaste plateau, le Tchatyr-Dagh elles autres montagnes, dont la couleur bleue et les pics neigeux, qui se confondent avec les parties supérieures de l'atmosphère, reposent doucement la vue.

» D'un autre côté, on voit la mer couverte de navires qui louvoient au large pour se rendre dans les dififérents ports du littoral, et on suit la direction est et ouest de la côte, dont les découpures très-variées forment de petites baies nombreuses et inaccessibles aux navires, qui n'y trouvent pas un fond suffisant. »

Vers la fin du dernier siècle, la langue de terre sur laquelle le phare est construit s'avançait plus avant dans la mer. Lorsque Catherine visita la Crimée, en 1787, elle assista par une belle journée d*été à une fête maritime qui lui fut donnée en cet endroit. Elle sortit de Sébastopol sur la Cérès, magnifique galère richement ornée, où elle se tenait avec les personnes de sa cour et les ambassadeurs qui l'accompagnaient dans son voyage. La Cérès accosta à la pointe Chersonèse, et l'impératrice se rendit à un superbe kiosque élevé à quelques pas en arrière, d'où elle assista à un simulacre de combat naval et à des exercices maritimes qui l'intéressèrent vivement. Après la fête, il y eut un grand repas sei'vi en plain air au milieu d'un parterre de fleurs et d'arbustes odorants qui

avait été improvisé quelques jours avant. Un immense velum> suspendu au-dessus de la tête des invités^ leur cachait le soleil et les dérobait à l'ardeur de ses rayons.

Lorsque la nuit vint^ Catherine^ remontant dans son embarcation^ se rendit à un demi-mille au large et assista à un magnifique feu d'artifice qui fut tiré à la pointe Chersonèse^ près de l'endroit où se trouvait le kiosque; puis elle rentra de nuit à Sébastopol^ entourée de tous les navires de guerre de sa flotte splendidement illuminés. Sur tout le long de la côte se tenaient des soldats portant des torches allumées et poussant des cris de joie en Thonneur de la czanne.

Aujourd'hui^ à quelques mètres en avant de la pointe^ on voit^ à travers les roches blanches du fond, un énorme bloc de pierre quadrangulaire portant le millésime de 1787, coulé exprès par les autorités russes pour indiquer l'endroit où Catherine mit pied à terre, il y a soixantehuit ans, en débarquant de la Cérès. Depuis ce moment. Faction incessante de la mer, qui, par certains vents, brise avec force sur la pointe, a rongé la terre et tellement diminué le fond, que les embarcations ne trouvent plus assez d'eau pour accoster. Ce phénomène se remarque avec plus ou moins d'importance sur un grand nombre d'autres points de la côte.

« Autom* de la baie ou port de Kamiesh, s'étend une ville militaire créée depuis quatre mois à peine et qui prend chaque jour d'immenses développements. Elle comprend les services militaires, les dépôts et les appro-

i84 IMPRESSIONS DE VOYAGE

visionnements nécessaires pour une grande année. Tout est installé^ organisé et surveillé avec Ijeaucoup d'ordre et d'intelligence, et placé hors des atteintes de l'ennemi. Les précautions les plus sages et les mQsures les plus vigilantes sont prises pour rendre impossible tout malheur quelconque, volontaire ou involontaire. La police sanitaire, la police civile et militaire s'exercent avec une activité parfaite, et jamais peut-être une aussi grande agglomération d'individus n*a produit un nombre aussi faible de délits.

» Indépendamment des établissements militaires et maritimes de Kamiesh, qui sont innombrables, il y a une population civile considérable, composée presque entièrement de marchands français et étrangers, de capitaines de navires et de marins du commerce. U y a plusieurs grandes rues bordées de boutiques parfaitement approvisionnées ; les trois principales sont : la rue de VEmpermr, la rue de Lourmel et la rue du Commerce. A certaines heures de la journée, elles sont encombrées de promeneurs à pied et à cheval. Cette population, soumise à des règlements d'intéiêt public très-strictement exécutés^ malgré les éléments variés qui la composent^ n'offre que de rares sujets de plaintes. Le commandant supérieur militaire de Kamiesb, auquel est confiée toute cette vaste direction, est M. le lieutenant-colonel de Lesparre, qui a sous ses ordres M. le chef de bataillon d'Anglard, commandant de place, un capitaine et deux lieutenants officiers de place.

» Le port et la yille de Kamiesh ont été l'objet de travaux publics considérables. La marine^ Tartillerie et le génie ont construit onze ponts et un beau quai en pierre placé devant les bâtiments de la direction du port. Ils sont affectés au débarquement des troupes et au déchar* gement de l'immense matériel de rarmée> que les bâtiments du commerce et les navires de guerre apportent chaque jour de France ou d'Algérie. On commence en ce moment un nouveau quai, dont le plan est magniû* que^ ci qui s'étendift sur toute la longueur de la partie est du port.

» On a exécuté des terrassements et des déblais énormes sur le versant est de la ville^ et plusieurs constructions Importantes, au nombre desquelles il faut placer les bâtiments de la direction du port, qui contiennent^ en outre de leur destination naturelle^ les magasins du camp de la marine, la direction des postes^ et les bureaux du commandant de place.

)> On a fait quatre belles routes ferrées pour les chevaux et pour les voitures partant de Kamiesh, et aboutissant aux points principaux de l'intorieur. Ces routes, sur lesquelles la circulation est immense, sont parfaitement entretenues.

» Un travail hydraulique aussi beau qu'utQe a été exécuté par la marine. C'est un aqueduc apportant les eaux de Taiguade située dans le grand vallon qui se trouve à l'extrémité de la ville, jusque dans le port même de Kamiesh. Il a cinq cent soixante-trois mètres de longueur.

s ur une largeur de quatre mètres quatre-vingt-dix centimètres. La hauteur moyenne du mur est de cinq mètres ; sa longueur^ sur la* jetée qui s'avance dans la baie^est décent trente-huit mètres ; la masse de pierres transportées et employées à cette construction, est de mille neuf cent quatrevingt-neuf mètres cubes. On a fait usage, pour lier ces pierres^ de chaux envoyée de Constantiuople. L'eau circule dans une conduite en fonte dont le diamètre intérieur est de onze centimètres. Elle est extraite de la source et amenée au niveçiu d'écoulement par un système de pompes trèsbien conçu. Il y a deux pompes qui peuvent fonctionner ensemble. Une pompe débite^ en moyenne^ dix tonneaux d'eau par heure ; l'eau met seize minutes à parcourir le trajet de la source au point d'arrivée, depuis le moment où le premier coup de piston a été donné. Cet aqueduc, auquel les marins de l'escadre ont travaillé parles plus mauvais jours de l'hiver avec un zèle au-dessus de tout éloge, a été exécuté sous la direction de M. Albert, lieutenant de vaisseau de la marine impériale, par les ordres de M. l'amiral Hamelin et de M. le vice-amiral Bruat, son successeur, qui en ont reconnu toute l'utilité.

» Kamiesh, qui, au commencement de l'hiver, n'était qu'un cloaque sans nom, est devenu en peu de temps, par l'ordre et l'activité qui y régnent, un port dans lequel tous les services sont organisés comme en France, et qui rivalise aujourd'hui avec les ports les plus importants de l'Europe. Le chef du service maritime à Kamiesh est M. le capitaine de vaisseau Saisset, comman-

dant de ï Alger, Il a sous ses ordres un directeur de port à Kamiesh^ un à Kazatch^ et un directeur des mouvements du port. Toutes les branches du service fonctionnent avec une régularité parfaite.

» Le général commandant en chef Tarmée d'Orient et le vice-amiral commandant en chef l'escadre de la Méditerranée ont compris l'importance et TutiUté de Kamiesh. Us ont mis tous leurs soins pour développer et organiser ce magnifique établissement militaire et maiitime. Jamais^ on peut le dire^ le génie original et civilisateur de notre nation n'avait produit en si peu de temps une aussi complète création. La France et l'Angleterre laisseront pour les âges futurs en Grimée des ti*aces aussi profondes que les jGrecs, les Romains et les autres grandes nations de l'antiquité. C'est là un bel enseignement donné à l'Europe et à la Russie. »

La baie de Kamiesh ou baie des Roseaux^ nom qu'elle tire du petit marais place à son extrémité, n'est pas dénuée de souvenirs historiqiKS. Vers le centre du vallon dans lequel se trouve l'aiguade, on voit les assises d'une tour génoise qui date du quatorzième siècle; dans Tintérieur de celte tour est une citerne d'environ dix mètres de profondeur, creusée entièrement dans le roc. On rencontre sur d'autres points des vestiges du même genre moins accusés, mais aussi incontestables. On sait, en outre, qu'en faisant les travaux de la batterie de la Bourdonnaye, à la pointe est de la baie, on a découvert, il y a quelque temps, une médaille romaine fort cmûeuse.

Ënûn^ dans toute la zone de terre qui entoure Kaniiesh^ on trouve des fondations de murailles tracées symétriquement et remontant à des époques différentes^ dont il est impossible encore de reconnaître le but et l'origine.

Les- écrivains romains nous apprennent que, de leur temps, la mer Noire produisait d'excellents poissons ; et si Ton en croit Juvénal, le fameux turbot sur la sauce duquel le sénat a si gravement délibéré, aurait été pécbé sur ses bords. Sans comparer l'ichthyologie actuelle de la mer Noire à ce qu'elle était du temps des empereurs romains, on peut constater que les marins des bâtiment» de guerre de l'escadre pochent tous les jours en dehors de la baie, le long de la côte qui Tavoisine, des poissons très-bons et très-utiles, parmi lesquels on doit citer le turbot épineux, la raie bouclée, le merlan blanc, la chevrette, la loche, la vieille, le chien de mer, et plusieurs autres poissons de roche dont l'espèce est peu connue en France.

A l'ouest de Kamiesh, dont elle n'est séparée que par une petite langue de terre, se trouve la baie de Kazatch, qui sert de refuge aux bâtiments des deux escadres, mais dans laquelle cependant les navires anglais sont en plus grand nombre. Elle a mille mètres de large de pointe en pointe, sur une profondeur totale de deux mille mètres. Elle se bifurque en deux branches; mais la partie accessible aux vaisseaux se réduit à six cents mètres de largeur, sur une profondeur égale.

La baie de Kazatch est ouverte aux vents qui soufflent

du nord-nord-ouest au nord-nord-est. Cependant, on peut la regarder comme très-sûre, car le fond y est de bonne tenue et la mer n'y est jamais très-grosse, étant brisée, comme à Kamiesh, par les bancs qui prolongent les pointes extérieures.

Lorsque les escadres alliées vinrent sur la côte du Chersonèse, le territoire de Kamiesh était occupé par de petites fermes; sur les versants du coteau, on voyait des vignes, des oliviers et des amandiers, plantations qui étaient l'indice d'un climat peu rigoureux. Avant la guerre, la baie était interdfte à la navigation et soumise aux règlements militaires. Un poste, établi à la pointe ouest, était occupé par des soldats et par des employés de la santé; un autre poste de Cosaques envoyait des vedettes le long de la côte pour la surveiller. Aucun navire ne pouvait mouiller dans la baie, à moins de grosse mer ou de force majeure provenant d'avaries graves.

Les navires qui, dans ces deux cas, venaient y mouiller, ne pouvaient séjourner plus de vingt-quatre heures. Pendant ce temps, il était interdit aux équipages d'aller à terre; les capitaimes seuls pouvaient s'y rendre. Lorsque, après le délai voulu, les navires prolongeaient leur séjour dans la baie, des soldats commandés par un officier se rendaient à bord, sur une péniche de guerre, et les obligeaient à prendre le large.

Les propriétaires qui avaient des habitations autour de la baie ou dans le périmètre de Sébastopol, depuis cette ville jusqu'au phare Chersonèse, étaient soumis à toutes

les servitudes militaires et pouvaient^ en cas de guerre^ être dépossédés définitivement ou temporairement^ sans indemnité de la part du gouvernement russe.

« La température observée à Kamiesh est la même que celle de Sébastopol; elle est un peu plus élevée l'hiver que celle des différents points de la plaine occupés par nos troupes; elle n'est pas rigoureuse^ mais elle est trèsvariable. La baie gèle très-rarement^ et lorsque ce phénomène se manifeste^ les glaces n'envahissent que sa partie inférieure; on n'en cite que trois exemples depuis le commencement du siècle : Kun pendant l'hiver de 1808^ l'autre pendant celui de ISil^ et le troisième pendant l'hiver de 1846. »

L'hiver que l'armée et la flotte viennent de passer en Crimée, et dans lequel elles ont montré tous les courages et toutes les vertus mihtaires, sera un éternel objet d'honneur et d'admiration pour les armes de la France.

La physionomie de Kamiesh aura sans doute changé depuis la dernière fois que le Pharamond vint y mouiller; mais reportons-nous au 14 janvier, et supposons que ce jour-là vous obtenez la permission de monter au camp et de visiter ies travaux d'attaque.

11 est huit heures du matin, vos yeux sont éblouis par les réverbérations de la neige qui couvre les hauteurs, et sur laquelle le soleil commence à resplendir.

A peine le bateau«a-t-il laissé tomber Tancre^ que des centaines d'embarcations l'entourent; personne encore ne monte à bord, mais on se hêle^ jusqu'à ce qu'un pa-

Villon^ hissé au sommet d'une petite tente au bord de la mer^ donne le signal âes communications. L'agence des paquebots des messageries impériales occupe cette tente.

l'espère qu'on lira avec plaisir cette lettre écrite alors à la Presse d'Orient, journal de Constantinople. Elle rend très-exactement Taspect^ la physionomie de Kamiesh, du camp et des travaux de siège.

Moi qui n'aime ni les fracas de la guerre ni l'odeur de la poudre^ et qui ne supporte la vue du sang que lors* qu'il faut panser une blessure^ je me suis toujours abstenu de pénétrer dans les tranchées^ et n'ai jamais fait qu'une seule et unique promenade sur ce rivage désolé.

Je passais au pied du phare les heures de liberté que ne réclamaient pas les exigences du service.

Allez rêver pendant une heure là-haut^ rien que pendant une heure^ et vous comprendrez que cette heure de rêveries et de contemplations vaut a elle seule la peine d'entreprendre le voyage de Paris à SébastopoK

Lisons d'abord la lettre écrite de Kamiesh à la Presse de Constantinople :

n Le touriste débarque à Kamiesh. La baie s'enfonce dans les tenues et offre iui mouillage excellent aux bâtiments de toute grandeur. Là sont placés sur deux rangs les innombrables transports nolisés par la France pour le service de» vivres et des munitions de son armée. Ils viennent tour à tour s'accoter aux échelles et mettre à terre leur cargaison^ qu'une nuée de travailleurs dépose

sur les prolonges^ les chariots et les mulets chargés de ks conduire à leur destination. One activité prodigieuse règne sans cesse sur la plage : TactiTe surveillanee du commandant d'Anglars et du lieutetiant de vaisseau Auhert ne permet ni embarras ni désordre.

n Au Ix^rd de la mer se dressé une petite tente portant le pavillon des Messageries impériales.

)) La baie^ à peu près fermée par une forle estacade^ est défendue en outre par les batteries de plusieurs vais» seaux de haut bord et couverte par des redoutes de mdir rine établies dans d'excellentes positions. La baie de Ramiesh^ nous disait un officier général^ est un petit Sébastopol. - ^

n Sur k route de Kamiesh au camp s'étendent^ sur un assez large espace^ des magasins considérables^ <{ui attestent l'ei^rit de prévoyance et la merveifleuse organisation du service administratif de Tarmée.

n Cent voies sont frayées à travers les plaines et les rampes qui portent le voyageur sur le plateau de Gfa«r* tonèse. Les pluies^ qui n'ont cessé de tomber qu'à de rares intervalles depuis deux mois^ ont défoncé tous les diemins et apporté d'incroyaUes difficultés aux transports de l'armée. L'énei^ des soldats français a triomphé de tous ces obstacles. Le caractère civilisateur <pii distingue les guerres que soutiennent la France en Algérie^ l'Angleterre dans Tlnde^ se retrouve sur le sol de la Rus^; une route de vingt kilomètres^ qui de Kaifiôesh gagne Balaelava en traversimt les campements des ar^

mées alliées, se construit rapidement par les ordres du générai en clief.

)) Les tentes françaises couvrent une immense étendue. Un dessin de Vlllustralion a donné la position à peu près exacte des différentes divisions qui composent la belle armée du générai Canrobert. Chacun de ces campements est parfaitement établi. Peu à peu les tentes-abris disparaissent pour faire place aux excellentes tentes tur* ques en toile double, confectionnées dans les ateliers militaires de Tophana. On ne saurait trop remercier le gouvernement de la Sublime Porte d'avoir si activement contribué à garantir les soldats alliés contre les intempéries du climat de la Crimée.

)> Six nûUe tentes doivent être livrées à Farmée française : quatre mille sont déjà dressées. Offîciers et soldats se louent beaucoup de leur solide structure; ce sont les «eules restées debout pendant Taffreux ouragan qui t passé le mois dernier sur le plateau de Chersonèse.

y> Les modes de campement sont très- variés. Tel régir ment couche simplement sous la tente, sans avoir songé • davantage à s'abriter contre le vent; tel autre se défend par une petite mui*aiUe à hauteur d'appui, maçonnée en ' boue. Aillem^s, on élève de vraies maisons; la pierre est abondante, la boue ne Test pas moins. On se procure à très-grande peine quelques traverses de bois, et Yéàiûce s'élève comme par enchantement. 11 y a tant deg^s intéressés à son achèvement! Nous traversions un jour. la première divisic») : on plantait le bouquet sur la chemi-

née d*un logis tout neuf, et un des architectes improvises vint nous l'offrir; c'était un gros bouquet fabriqué avec des pendants de laine d'épaulette.

» Nous ne pûmes nous garder d^une certaine émotion en arrosant ce cadeau^ souvenir d'un usage de la patrie lointaine. Les troupes d'Afrique, habituées plus particulièrement à la vie des camps^ se distinguent par lem-s établissements^ où tout est calculé^ prévu avec un soin qui atteste Texpérience des habitants. La plupart des zouaves ne couchent pas sur la terre^ mais bien dans la terre. A un mètre ou un mètre et demi de profondeur, le terrain est en effet moins humide ; de plus, les parois du réduit, taillées en angle droit avec la ligne des vents qui souillent le plus communément, protègent le soldat contre le froid et les courants d'air.

)> Au-dessus de cette demeui*e souterraine , quelques branches enchevêtrées ou un tissu de ces cercles de fer qui lient les balles de foin supportent ime couche de boue dont la pente est parfaitement calculée pour faciliter Técoulement des eaux. D'autres, moins heureux, n'ont d'autre toit que leur tente-abri ; en' revanche, ils respirent un air un peu plus pur que celui des gourbis de leurs voisins. D'étroits sentiers cailloutés permettent de circuler d'une demeure à l'autre sans se mouiller les pieds. Dans plusieurs endroits, un large trottoir s'étend suff le front du bataillon ; on peut mettre les armes en faisceaux sans les poser, comme ailleurs, dans la boue.

» Le système du campement souterrain est partout em-

ployé par les troupes ottomanes^ et il a servi de modèle à plusieurs corps placés dans le voisinage. IVesque tous les officiers l'ont eux-mêmes adopté. On descend par trois ou quatre marches sur un terrain assez résistant^ à un mètre à peu près de profondeur^ au-dessus duquel s'élève circulairement la tente.

» Le quartier général est placé à peu près au centre de Farmée. Du plateau qull occupe^ le général en chef français a l'œil sur la plus grande partie de ses troupes. Le général Canrobert vit sous la tente. Autour de lui sont groupés tous les chefs des divers services de l'armée : l'état-major général, le senice topographiquc> Viûtendant en cbef^ le médecin en chef^ l'aumônier en chef et le grand prévôt. Le payeur général^ seul^fait défaut; Ua piis ses quartiers d'hiver à Gonstantinople.La plus grande animation règne sur ce plateau. C'est un va-et-vient continuel; des rapports qui arrivent, des ordres qui partent^ des of&ciers qui se croisent en tous seps. On remarque^ au milieu de l'état-major du général en chef^ trois officiers anglais: le général Rose et deux capitaines.

» Du quartier général aux tranchées^ la distance est assez longue. Les touristes ne vont pas en général aussi loin ; ils s'en tiennent à un endroit appelé VObsena' toire, en avant de la Maison-Blanche, d'où l'œil embrasse dans un seul regard presque toute la ville de Sébastopol. De ce point, le spectacle est vraiment grandiose. On aperçoit, au fond du ravin qui descend dans le port^ la flotte russe à l'ancre le long des quais; parfois, un

des vaisseaux se détache, les Doute- Apôtres, dit-on, el vient se poster en rade, décharge sa bordée de bâbord contre les batteries de mortiers turcs et les batteries anglaises qui les avoisinent, puis retourne prendre sa place d'embossage, hors de la portée des boulets des assiégeants. Sur les quais du port s'élèvent de magnifiques arsenaux, dont les vastes cours laissent apercevoir d'énormes amas de projectiles qui semblent placés là tout exprès pour frapper le spectateur. Au delà, les faubourgs ruinés par les batteries anglaises. A gauche, sur le versant occidental du ravin jusqu'à celui appelé jadis le ravin des Carrières, et aujourd'hui le ramn des Boulets, se groupe la plus grande partie de la ville, du milieu de laquelle se détachent les deux clochers élancés d'une vaste église. En arrière de la \ille, dans la direction du sud, le terrain se déprime sensiblement pour se relever plus loin, à travers des quartiers détruits par les batteries françaises, jusqu'à Téminence sur laquelle est assis le bastion du Mât.

» Entre la ville et les ruines est plantée une belle promenade, sur un des côtés de laquelle on aperçoit un grand édifice, qu'on croit être le théâtre de Sébastopol. Plus loin, sur la gauche, au delà du ravin des Boulets, le fort de la Quarantaine. Enfin, au fond du tableau, derrière le vide béant formé par la rade, une série de collines qui fuient jusqu'à Belbeck, du côté de l'est, et, du côté de l'ouest, jusqu'à la vaste baie de la Katcha, d'oîi la côte revient par une longue sinuosité se briser au pied

du fort Constantin j lancé dans la mer en sentinelle avancée.

» De ce spectacle grandiose^ si nous abaissons nos re^ gards^ nous voyons les abords de la ville hérissés de défenses redoutables^ et au premier plan le bastion du Mât. De fréquents mouvements du terrain dus au travail de l'homme attestent l'énergie et la savante résistance de la place. Parfois toutes les batteries se taisent^ on s'observe attentivement des deux parts, et on aurait peine à croire à une lutte engagée, si le terrain, semé de boulets, d'éclats de bombes et d'obus, ne réveillait le souvenir du combat de la veille.

» En face des défenses des Russes sont établies les batteries d'attaque des armées française et anglaise. La ligne française couvre l'immense espace qui s'étend du grand ravin de l'Artillerie à la baie de la Quarantaine. Vingt-deux batteries y sont établies et sont reliées par des tranchées qui n*ont pas moins de seize kilomètres de développement. La plus avancée n'est séparée de l'ennemi que par un espace de cent huit mètres, au milieu duquel s'établissent chaque nuit les francs-tireurs.

» Tel est, en résumé, l'ensemble du magniâque panorama qui se déroule aux pieds du spectateur placé à l'Observatoire. »

Le touriste peut donc employer sa jouniée à vérifier les assertions de cette lettre; mais qu'il ne s'engage pas à la le'gère dans le dédale des postes et des campements sans ime permission bien en règle ; il risquerait de lais-

ser partir le bateau sans lui et de passer quelques heures

fort désagréablement, renvoyé de Ponce à Pilale, d'un

général à un auti*e , et yéhémentement soupçonné d'être

un espion russe.

Comme je vous l'ai dit, j'ai passé mon temps sur le

promontoire du phare, chaque fois que mon tour de service m'a ramené en Crimée.

La première fois que j'y montai, c'était en hiver; le froid piquait dur et la bise de nord-ouest me coupait la figure.

Le gardien du phare ne voulut pas d'abord me laisser franchir l'enceinte murée ; mais une demi-couronne que je lui offris intercéda pour moi et pour mon compagnon de pèlerinage; il s'aperçut alors que nous grelottions de tous nos membres, et nous donna place au feu de sa guérite.

Nous montâmes ensuite sur la galerie de la lanterne.

Le temps était calme ; l'Ëuxin s'étendait à nos pieds, aussi inûni pour mes regards que le grand Océan ; ma pensée lui donnait bien pour limites les terres qui vont du cap Cherson au cap Emenicî, du cap Emenieï au Bosphore , du Bosphore à Sinope, de Sinope à Anapa et d'Anapa au plateau sur lequel je suis en vigie ; mais il ne m'en représentait pas moins l'image de l'immensité, puisque ma vue n'était pas assez puissante pour entrevoir plus au loin que cet horizon rétréci, toujours le même, soit sur un lac aux rives invisibles dans le brouillard, soit au milieu des solitudes de l'Océan.

IMPRESSIONS DE VOYAGE m

Les bateaux à vapeur manœuvraient en tous sens et I>arlaient entre eu^ cette langue inconnue du vulgaire^ où les mots sont des pavillons aux couleurs variées. La flotte^ en bataille^ apparaissait comme une rangée de forts détachés, au large de la grande rade de Sébastopol, et des centaines de navires à voiles et à guidons s'entre-croisalent au souffle de la brise.

Je me retournai^ et je vis ce linceul de neige qui couvrait uniformément et les camps des alHés, et leurs travaux d'attaque^ et les fortifications de la ville.

C'était comme un immense wigham d'Esquimaux aux portes d'une ville européenne; et les hommes emmaillottés de fourrures qui se traînaient au milieu des neiges, et les petits filets bleuâtres de fumée qui s'échappaient d'entre ces monticules poudrés à blanc qu'on ne reconnaissait plus pour des tentes, tout prêtait à Tillusion... Mais l'éclair d'un mortier, le vol d'une bombe et les roulements sourds et répercutés de collines en collines, de vallées en vallées, des décharges d'artillerie, me ramenaient bientôt aux horreurs de la réaUté.

Je déûe l'homme le plus enthousiaste des gloires de notre France de passer une heure sur ce plateau du phare, sans maudire et la politique et la guerre ! En présence de cette cité et de ses démolisseurs, en face de ce champ de bataille où depuis huit mois cinq cent mille hommes ont été sacrifies pour la défense et pour la conquête d'une prépondérance politique, d'une suzeraineté, que les arts, l'industrie et le commerce devraient seuls

donner aux plus habiles, aux plus entreprenants et aux plus dignes, on ne tremble pas de froid, comme Bailly, on tremble réellement de peur et d'horreur...

Jamais pays, en nulle autre part du globe, n'avait tant progressé que ne progressa la Crimée pendant les soixante et quelques années de paix dont elle vient de jouir. Des marins grecs pour le commerce des villes du littoral, des Allemands cultivateurs pour l'intérieur, des ouvriers de toutes nations pour les arsenaux et des soldats russes pour la défendre ; — toutes ces branches collatérales d'un tronc commun s'étaient rapidement développées.

L'aristocratie russe, imitant l'impératrice à Orienda et le prince Woronsoff à Alupka, prodiguait son or pour construire des palais dans les vallées de la Tauride. Les vins blancs de Grimée rivalisaient avec nos champagnes; Marseille recevait chaque année des milliers de navires chargés de ses grains, et nos soldats savent comment leurs forteresses sont construites, et leurs arsenaux approvisionnés, et comment aussi leurs soldats se battent.

Le gouvernement russe n'a jamais empêché aux étrangers de visiter Sébastopol; seulement, il exigeait que les curieux en demandassent la permission, et la permission obtenue, il fallait qu'elle fût renouvelée chaque vingtquatre heures. Les "\1siteurs, en outre, étaient toujours accompagnés de surveillants et gardés à vue. Pas une de leurs démarches n'échappait à la police, et on les empô-

chait de prendre aucune note, de lever aucun plan, de faire aucun croquis.

La Russie, en agissant ainsi, n'était pas plus vexatoire que certaines autres puissances envers les touristes. Demandez un peu à ceux qui visitent Gibraltar, si on leur laisse leurs coudées franches et si l'album du cimeux peut s'enrichir des magnifiques points de vue qui s'y déroulent?

Demandez à celui qui veut voir Naples et mourir si, dès que le paquebot l'a déposé sur le quai, il marche désormais seul dans ses souliers, et si son ombre ne devient pas double? Nous seuls. Français, avons la courtoisie de dévoiler à l'étranger le fort et le faible de nos places de guerre. Le premier individu venu peut entrer aux Invalides et étudier à son aise les plans en relief de nos citadelles.

Sébaslopol, comme on se plaît à le dire, n'était donc pas hermétiquement fermé aux visiteurs étrangers, et les gouvernements alliés eussent pu facilement se procurer les plans de ses fortifications ainsi que les relèvements de la contrée environnante.

Que de fois me suis-je fait décrire minutieusement et les atterrissages du cap Chersonèse, et les coins et recoins, et les calangues et les bassins de la rade, et les forts et les fortins, et les bastions et les demi-lunes, et tous les ouvrages de défense de Sébastopol, et ses arsenaux, et ses casernes, et ses magasins, par le pilote du Pharamond, un Ragusien qui avait fait longtemps les

navigations de Taganrock à Sébastopol et de Sépastopol à Odessa sur des caboteurs charges de grains.

Quand Texpédition de Grimée fut décidée ^ personne n'eût osé croire que le maréchal ne possédait pas les plans exacts et détaillés du sud de la presqu'île. On eût passé pour calomniateur et desorganisateur de Tentrain général en émettant alors l'idée^ bien juste^ hélas! que le maréchal c(mduisait l'armée vers l'inconnu!

Quand^ après l'Aima^ l'armée traversa les forêts et les ravins et gagna Balaclava^il y eut un moment de trouble et d'incertitude aux * quartiers généraux de terre et de mer.

L'amii'al anglais trouvait Balaclava parfaitement k sa convenance.

L'amii'al français déclarait que les deux flottes ne pouvaient s'y loger, et encore moms les navires de transport, et M. Hamelin avait raison, d'autant plus raison qu'alors l'armée, la flotte de guerre et la flotte de transport n'avaient pas atteint leurs dimensions d*aujourd'hui. — Que faire ? où aller ? L'Anglais avait son mouillage d'hiver assuré, nous, nous ne l'avions pas, et s'il nous concédait une petite place, cette place serait toujours insuffisante. — 0 Providence ! à deux pas de là s'ouvrait la baie de Kamiesh ! Et Kamiesh devint français, comme Balaclava était devenu anglais.

11 est évident que si le port de Balaclava, véritable lac protégé contre la houle du large par le promontoire que domine un vieux fort génois, eût été assez grand

IMPRESSIONS DE VOYAGE 2Sâ

pour contenir tout le matériel naval des puissances alliées, Kamîesh n'aurait pas aiqourd'hui tant d'importance, et comme vous Favez vu, il a fallu y exécuter de grands tra* vaux pour la protection du mouillage, tandis qu'à Balaclava la nature y a pourvu.

On s'étonne que là, comme à Kamiesh, les Russes n'aient établi aucun ouvrage de défense : auti'efois, une chaîne tendue à l'entrée suffisait pour empêcher les pirates d'y pénétrer.

La moderne colonie grecque de Balaclava, dont le nom semble dériver Je bella chiat)e, a remplacé l'antique colonie grecque de Klematura. Le génie militaire anglais a démoli un grand nombre dos maisons pour construire des magasins. Celles qui subsistent encorq s'abritent sous de hauts peupliers, et le quai du Biscuit les sépara. de la mer.

Vous ne connaissez peut-être pas l'origine de ce quai du Biscuit. L'hiver dernier. Chaque jour, des navires chargés de biscuits arrivaient à Balaclava, et chaque jour aussi le nombre des consommateurs diminuait; l'armée anglaise était réduite à deux mille mâchoires valides et solides, et le biscuit arrivait toujours. 11 fallait le décharger, il fallait renvoyer les navires nolisés; et on en déchargea tant et tant, de ce biscuit de mer qui ressemble à des briques, qu'on ne prit plus la peine de l'emmagasiner, et qu'ainsi, par entassement, se forma le quai du Biscuit.

Vous n'avez pas oublié que le Nil part le 16 de Constantinople pour Marseille, et nous voici le 13 an soir;

il faut donc remonter à bord du PéricUs, qui chauffe pour la Gomed'or. Vingt-quatre heuresau camp^ médirezvous, rien que vingt-quatre heures! c'est bien peu!... Oh! selon mioi, c'est assez. Mieux vaut partir avec le re« gret de ne pas y rester plus longtemps^ que d'y rester^ puis avoir le désir d'en partir au plus vite ; et certes dès demain vous éprouveriez ce désir.

Gomment séjourner à Kamiesh sans devenir la proie de ces usuriers, de ces vautours de Varna dont je vous ai déjà parlé ?

Et puis vous avez un ami au camp; vous allez Tem^ brasser. Deoiain il ne sera pas de garde^ et demain il vous rendra votre visite... Vous Tattendez au déjeuûer; l'heure passe ; la journée se passe ; la nuit se passe encore^ et point de nouvdles de Tami^ et vous allez vous enquérir de lui au quartier général dé sa division^ et de là on voui^ renvoie au quartier de sa brigade^ où vous apprenez enfin que votre ami est mort^ qu'une balle lui a traversé le crâne la nuit dernière.

Ces petits accidente arrivent tous les jours.

Le Périclès^ qui fait le service direct de Kamiesh à Gonstantinople, va donc vous ramener sur le I^U, et le Nily le 16 au soir^ vous reconduira en France. Je vous aband(mne à vous-mêmes dans cette traversée du retour^ excepté à Syra, où nous nous arrêterons pour faire du charbon.

Si cependant voife vouliez rester quelques jours de plus à Constantinople, vous partiriez avec le bateau qu^

passe par Smyrne et par Malte, au lieu de revenir, par le Pirée et par Messine.

Heareusementyle Nil n'est pas organise pour le traBS* port des malades et des Uessés en France. Vous n'aurez pour compagnons de voyage que des ofûciers convalescents et joyeux de partir en congé. Aussi en entendrez* vous raconter à foison des chroniques du siége^ des aventures de tranchées; et si vous prêtez Toreille au gaillard d*avant, vous surprendrez quelque sergent mé* daillé racontant ses amours s^vec une princesse russe, qui lui donnait rendez-vous sur la rive droite de la Tchernaïa^ avant que les Français n'occupassent cette position, exposée au feu terrible de la célèbre batterie de Gringalet.

Votre traversée sera donc égayée par le rayonnement de la gaieté de tous ces braves, qui quittent la partie avec honneur et joie*

Mais qu'elles vous paraîtraient longues et tristes, les joiu*nées passées sur les grands bateaux à hélice que l'administration des messageries impériales -vient d'aménager pour servir d'hôpitaux flottants et pour l'évacuation rapide en Europe des blessés de notre armée!

La philanthropie la plus éclairée a présidé à l'organisation de ces ambulances à vapeur. De vastes entre-ponts bien aérés, un espace suffisant entre le lit de chaque blessé et de chaque malade, des lits suspendus ou plutôt des cadres pour ceux que la nature de leurs blessures rend trop sensibles au tangage et au roulis, des infirme-^.

ries, des sœurs de charité, des aides au médecin, et Sl1l^tout une force de cinq ou six cents chevaux de vapeur, qui entraînera les moribonds en moins de sept jours vers le sol bien-aimé de la pahie, — voilà ce qu'ils attendent et ce qu'ils auront tour à tour, les glorieux ëclopés de notre grande armée.

Le 46 au soir, à dix heures, le NU double donc la pointe du sérail. Les paresseux qui ne seront pas encoro debout à six heures du matin le i7, ne reverront pas Gallipoli.

Dans la journée, on dépose au château des Dardanelles le firman qui permet la sortie du navire du détroit; vaine formalité qui ne devrait plus être exigée, mainte-nant que nous possédons la Propontide, le Bosphore et TEuxin comme le sultan les possède.

Nous ne passons pas à plus de cent mètres du cap Baba.

Le badigeon à la chaux des murailles de la citadelle et dea chaumières dé la bourgade égayé un peu cette côte aride aux tpns rougeâtres.

A notre gauche, le golfe Adramiti empiète à perle de vue sur l'Asie; à droite, et après le promotoire d'Argontium, s'ouvre le canal de Lesbos.

Si les vents nous obligeaient à rallier le continent, nous pourrions reconnaître, avec la longue-vue, Assos, et les ruines de ses trois temples, de son théâlre et de sa jetée gigantesque; Antandros, où s'embarqua Enée, et Chrysa, la ville de l'Apollon Sminthien, la patrie de Ja belle Brisëis. Plus loin, au milieu d'une plaine qu'entou-

rent des coteaux couverts de vignes et d'oliviers, gisent cparses les masures d'Adramiti, la grande cité des empereurs grecs, te port que fréquentaient d'innombrables vaisseaux de commerce et de guerre.

Richesse et puissance Tout abandonnée comme Tabandonna la mer. Si il y a trente ans à peine que Gydonie, sa voisine, a disparu du nombre des villes, des siècles se sont écoulés depuis qu'Adramiti nitiÉt plus.

En 1822, elle contenait plus de trente mille habitants. L'industrie y avait de nombreux^teliers, le commerce d'immenses entrepôts, et la jeunesse levantine fréquentait son célèbre collège oîi enseignaient des maîtres venus de Paris, d'Angleterre et des universités d'Allemagne; une nouvelle Athènes renaissait... Elle voulut être libre, mais les Turcs ont passé sur elle, et elle n'est plus. . .

Si des témoins vivants ne vous disaient qu'ils ont vu Cydonie riche et peuplée, Cydonie, pépinière de savants et d'artistes, et berceau de la renaissance du Levant; si les gazettes et Fhistoire contemporaine n'avaient pas recueilli pour l'avenir le récit de cette terrible guerre de l'indépendance grecque pendant laquelle les musulmans du dix-neuvième siècle, que nous protégeons aujourd'hui, ont commis plus d'hojreurs et de crimes que n'en commirent jamais les barbares envahisseurs du moyen âge ; on ne voudrait pas, on ne pourrait pas croire que ces monceaux de ruines sont les ruines d'une cité moderne. On les prendrait pour les débris exhumés de la vieille Héraclée !

Nous entrons dans le canal de Lesbos; il ne présente

2t8 IMPRESSIONS DE VOYAGE

aucun danger pendant le jour depuis qu'un commodore anglais a fait planter une balise sur des rochers à fleur d'eau situés aux deux tiers du détroit.

La nult^ un fanal devrait y être allumé.

Mais les Turcs ne prennent pas tant de soucis. Alla Kerim! Le navire qui passe se brisera ou ne se brisera pas sur ces rochers^ c'est écrit la haut!...

Lesbos a changé #avent de dénomination :

Jssa dans les temps les plus reculés;

Elle se nomma Félonie à l'arrivée des Pdasges, puis ensuite MacairU, pour rappeler le bonheur dont elle jouissait, et Macaire, l'un de ses rois, auquel elle en était redevable.

Lesbus, son gendi'c, lui laissa le nom de Lesbos, qu'dle garda pendant toute l'antiquité grecque et jusqu'au douzième siècle, époque à laquelle elle prit le npm de >lytilène ou Métélin, sa ville capitale;

On lui donna aussi le surnom de ffymelte, par allusion à ses mœurs dissolues ;

De Lasia, à cause de ses forêts ; à'EtMopia^ en souvenir de la domination des Amazones, originaires de l'Ethiopie.

h*^gina, alors qu'^inus était la métropole de l'île au nord-est.

Tous ces noms, et bien d'autres encore, ont cédé la

place à celui de Lesbos, inséparable du nom de Sapho...

Terre fortunée, riche lambeau qu'arrachèrent du

continent les commotions volcaniques.

Lesbos où fleurit l'herbe qui fait aimer, produit des vins

et des blés en abondance; des vins que les poëtes ont chantés^ des blés siblancs et si purs que si les dieux mangeaient du pain, c'est là que viendrait Tacheter Mercure (Athénée) .

Je n'oublierai jamais le riant aspect d'une petite baie où nous nous réfugiâmes im jour que la tempête nous •mpêcba de franchir le détroit.

La mer, furieuse, écumante au dehors, dormait silencieuse et calme dans cet enclos de verdure.

Les canots à sec sur le sable du rivage; les chaumières éparses, ombragées de pins et de hêtres, les bouquets de palmiers, les massifs d'oliviers ; les sentiers par ou dévalaient les fustanelles indigènes; le ciel bleu que respectaient les nuages de l'ouragan du large, les sentem's que nous apportaient les brises de la côte, tout ici, tout réveillait en moi le souvenir des beaux jours passés sur les îlots de TOcéanie, alors que, pêcheur de baleines, je venais demander abondance et repos aux délicieuses oasis des grandes mers.

Un Grec vint le long du bord pour nous vendre du vin, des fruits et des huîtres.

Une amphore en terre des Dardanelles, aux formes bizarres et grotesques, renfermait le vin, ce fameux vin de Lesbos que les médecins recommandent à leurs malades comme un tonique par excellence, que les Romains préféraient au falerne, que se disputaient les consommateurs de la Grèce et de l'Egypte, et auquel les gourmets trouvaient un certain goût de mer que l'art ne pouvait communiquer aux autres vins.

Ce fameux nectar^ nous le trouvâmes nauséabond et louche^ et aussi inbuvable que l&yin de Varna.

Le terroir est toujours fertile^ toujours le soleil fait mûrir la vendange; mais le vigneron n'est plus libre... et que lui importe que le cep dégénère^ que le pressoir manque de grappes^ que la cuvée aigrisse I

Il y en aura toujours assez pour là galère du capitanpacha> et le raki lui donnera plus tôt l'ivresse et Toubli de l'esclavage.

Les vignes de Lesbos ne s'enlacent pas au tronc des peupliers et des ormes comme les autres vignes de la Grèce^ elles s'appuient sur des écbalas, oii> d'après Amyot^ s'étendent çà et là comme lierre^ si qu'un enfant de mammelk par manière de dire, atteindrait aitx grappes.

Les fruits étaient acides et presque sauvages. Les huî« très, si vantées par les gastronomes de l'antiquité, n'avaient qu'une fade saveur d'eau donce, et ce pauvre pourvoyem* ne sut que répondre quand nous lui demandâmes des truffes, ces truffes jadis si abondantes sur la colline du Tiare, et dont la graine, après les grandes pluies, se répandait sur tout le tenitoire.

Je souhaite que le mauvais temps vous oblige à relâcher dans une des nombreuses criques de Lesbos, car les tles de l'Archipell ressemblent toutes à des monts submergés jusqu'à leur cime, à des blocs de pierre jetés ' dans le lit d'une rivière pour qu'on la traverse en sautant de l'un à l'autre.

Et je plaindrais lo voyageur qui n'emporterait que le souvenir de ces hauteurs incultes et pelées !

Les rives enchantées du port Olivette et du canal, après le cap Aniali, vous feront oublier les horreurs du Gréon^ du Tentalus, de l'Ordynnus et du Lépéthmyus, ces Cordillères de rintérieur de Tlle, et tandis que l'agent des postes échangera ses dépêches, vous pourrez parcourir les jardins et les bosquets qui entourent le grand village de Métélin, dominé par une vaste citadelle, œuvre du Bas-Empire et des Vénitiens.

Ne pensez qu'à courir pour secouer l'engourdissement du bord et cueillir des fleurs, au lieu de chercher des ruines ; — les ruines depuis longtemps ne sont plus. La barbarie qui les a faites a continué son œuvre en dis* persant au loin leur poiïissière.

Une chaise antique en marbre blanc sculpté, et un bloc de granit où fut creusé le tombeau de la grande Lesbienne, voilà tout ce qui reete des temples et des palais, des théâtres et des monuments de l'antique Mitylène.

On retrouve à peine les traces des autres cités.

Peu de voyageurs ont visité l'intérieur de l'île.

J'aime Lesbos, parce qu'à Lesbos se rattachent d'autres souvenirs que ceux des froides fictions mythologiques.

Quelle légende plus touchante que celle de Macaire le ûratricide, qui vint y expier son crime en rendant ses peuples si heureux, que les îles de son royaume reçurent le nom d'îles Fortunées (iles de Macairie).

t&à IMPRESSIONS DE VOYAGE

Myrine Tamazone y fonda une ville en l'honneur de sa sœur. Cette ville a disparu.

Plus tard^ un mauvais roi^ PhUomélide, fut tué d'un coup de poing par Ulysse^ aux grands applaudissements de Tarmée des confédérés^ et quand Achille assiégea Méthymne, la fille du roi^ la belle Pisidiée s'enflamma d'amour à la vue du noble guerrier^ et lui dépêcha sa nourrice^ promettant de lui ouvrir les portes de la ville> s'il consentait à la prendre pour épouse.

Achille promittoutet reçutles clefs de la cité, mais une fois maître des remparts, il fit lapider par ses soldats la* pauvre folle d'amour.

Quelle noble figure que celle de Pittacus^ le vieux roi de Mytilène la grande, qui meurt en bêchant ses cent arpents de terre, après avoir renversé le tyran Mélanchris, affranchi sa patrie, et vaincu Phrynon, le chef des Athéniens, dans un combat singulier^ en l'aâveloppant d'un filet qu*il tenait caché sous son bouclier.

La beauté avait ses fêtes' à Mitylène. Chaque année, les jeunes femmes se réunissaient dans le temple de Junon, et l'on y couronnait la plus belle.

A-t-on calomnié les Lesbiennes?... Pétrone parle d'un autre culte cher aux Lesbiens.

La flore deMétélin a conservé son énergie primitive; les statives sinués aux larges feuilles et à la tige ailée^ les lavatères purpurines, le safran aux fleurs gracieuses, émaillent les bosquets de phfllyréas, de myrtes et de lauriers.

L'olivier grandit aussi fort que le chêne, et les essences

des bois les plus précieux tapissent le Tersant oriental des montagnes.

L'inspijration naissait d'elle-même stir cette terre où les courants apportèrent la tête et la lyre d'Orphée, que les Ménades avaient jetées dans l'Ébre ; où nulle part les rossignols ne chantaient aussi mélodieusement que sous ses frais ombrages. Aussi eut-elle de grands poètes. Téryandre, Arion; Lesches, Alcée, Sapho et Ërinna, la plus glorieuse des compagnes de Sapho, Érinna, morte à dix-huit ans. — Sa mère lui <léfendait à% cultiver la poésie, et c'est assise, en travaillant, qu'elle composa le poème de la Quenouille. Ce poème me rappelle que l'impératrice Irène, reléguée à Mitylène, fut réduite à fUer pour gagner sa vie.

Théophraste naquit à Lesbos.

D'après Thucydide, Hérodote ne serait pas le père de l'histoire : cethonneurreviendraità^e/ZcT^lïm^ de Métélin.

On dit que les femmes de Métélin ont encore les goûts de Sapho. Cette ignoble passion règne surtout chez les femmes turques et dans les îles où il y a beaucoup de Turcs; et cette dépravation des sens n'est pas excusée, mais expliquée par une dépravation parallèle chez les honmies; et on peut dire des Levantins musulmans, chrétiens, arméniens ou juifs ce que Plutarque, dans la vie de Lycurgue, disait des Cretois et des Lacédémoniens :

Les jeunes gens ont tous des amants.

Et, plus loin, pour les femmes :

LavMmr était si bien reçu et si bien approuvé chea

ks Spartiates, que même les plm honnêtes femmes aimaient des filles.

En Grèce, on nommait phaïnomérides les femmes qui montraient la cuisse en marchant. Cette mode venait de Lesbos.

Le bataillon sacré des Thébains, cette troupe formidable de ti^ois cents hommes choisis, qui furent soudoyés et entretenus aux dépens de la ville, et qu*on mit en garnison dans le Cadmée, forteresse de Thèbes, n'était composé que d'aimants et d'aimés. Liés par l'amour, ils furent invincibles jusqu'à la bataille de Chéronée, où ils moururent tous jusqu'au dernier.

Il paraîtrait que les femmes n'entrent pas à l'église à certaines époques. Elles sont périodiquement impures (Villoison).

J'ai entendu raconter par un médecin hongrois qu'Abbas-Pachl avait établi, dans sa retraite de la haute Egypte, un harem de chèvres et de jeunes garçons. — Il y a deux ans, il fit choisir, dans les provinces de la viceroyauté, douze jeunes enfants âgés de dix ans et demi, et leur fit subir une cruelle opération. Neuf en moururent.

Les Grecs d'aujourd'hui semblent vouloir renoncer à ces goûts anliphysiqyjes. Un Gorfiete dis^ à un Florentin que c'était à tort qu'on reprochait un tel vice à ses compatriotes : — Cest que vous êtes des Grecs dégénérés, répondit l'Italien. — Oublions toutes ces saletés.

Depuis le moyen âge, Lesbos à passé tour à tour sous la domination des empereurs de Byzance et des Véni-

tiens^ des Français^ des Génois et des Catalans^ et enfia des Turcs, auxquels, elle appartient encore.

Marie Gateluzzi, la Génoise, la dame de Métélin, y festoya magnifiquement les seigneurs français, que les sires d'Abydos et de Lesbos avaient rachetés de captivité au prix de deux cent mille ducats d'or.

La bonne dame s'était bien..* parée et honorée^ quand elle vU venir en son hostel le comte de Nevers, messire Henry de Bar, m^ssi/re Gui de la Trémouille ' et tous les autres, et en fut moult réjouie..,

II manquait à cette fête un sien cousin, le sire de Coucy, mort prisonnier à Brousse.

Mahomet II, en attaquant Métélin, avait le désir de venger la mort de Dominique, prince de Lesbos, assassiné par son frère Nicolas Gàteluzzl. Nicolas soutint le siège pendant quelque temps, mais obligé de se rendre, il fut emprisonné avec son cousin Lucius, qui Tavait aidé dans ce crime» Ils embrassèrent Tislamisme pour être mis en liberté. Quelque temps après, le sultan les fit tuer tous deux.

Lesbos eut sa Jeanne d^Arc.

(( La première km que Mahomet II, après la chute de Gonstantinople, tenta de s'emparer de cette île, les habitants attendirent patiemment le débarquement des Turcs; puis, électrisés par les paroles et Texemple d'une jeune fille, ils anéantirent Tarmée musulmane. La chrétienté célébra cette grande victoire; mais cinq ans après, Mahomet prenait sa revanche. Depuis cette époque, les sultans régnèrent à Mctéiin, et rien ne troubla leur conquête.

sauf quelques tentatives des Vénitiens et des chevaliers de Rhodes et les événements^ épisodes de la guerre de rindépendance. » (Murcilla.)

En 1457^ une jeune fille^ s^annant de Tépée de son père^ tué aux portes de la ville^ ranima le courage des habitants et repoussa les Turcs. Le général vénitien la proclama le sauveur de sa patrie. — On lui offrit un douaire et un mari parmi les capitaines de la chi^étienté. Mais elle répondit qu'avant de faire un choix^ elle voulait connaître la prv4'homie de celui qui serait son époux.

Ces souvenirs des croisés me rappellent que plusieui^ fois j'ai lu VHistoire des Croisades, de M. Michaud^ sans être spécialement intéressé par le récit de l'expédition que commanda le marquis de Monferrat. Quelle merveilleuse épopée^ cependant! — Mais il faut la lire dans la chronique de Ville-Harduyn^ ou bien dans le livre de Biaise de Vigenère, qui a traduit en français plus moderne le vieux^ le naïf^ le poétique langage du maréchal de Champagne.

Cette cinquième ou septième croisade^ selon la classification historique que Ion préférera, ofire tant d'analogie avec l'expédition d'Orient, que je ne puis m'empêcher de vous en énumérer les principales péripéties.

De même que nos pères, nous voulons partûr pour rOrient; mais, comme eux, nous n'avons pas assez de vaisseaia pour transporter nos soldats, et nous empruntons les vaisseaux de nos alliés les Anglais, comme ils empruntèrent les vaisseaux de leurs alliés les Vénitiens.

Comme eux encore^ nous changeons le but pendant la route.

Mais je préfère tous laisser à Yous-mêmes le choix des analogies^ et elles ne^TOUS manqueront pas : — Raglan^ le vieux manchot^ eut pour précurseur Dandolo^ le doge» le vieil aveugle.

Les croisés partirent pour affranchir un peuple; mais ils s'arrêtèrenten chemin et entreprirent de fonder un empire.

Nous sommes partis pour une cause pareille; — Dieu seul encore sait ce qu'il en adviendra.

C'était au temps du pape Innocent III^ de Philippe* Auguste et de Richard Cœur de lion^ en 1198, que Foulques de Neuilly, un humble prêtre, prêcha la sainte croisade. Geoffroy de Ville-Harduyn, le maréchal de Champagne, notre chroniqueur, se croisa pour suivre Thibault; comte de Champagne, et, comme mandataire de ce dernier, comparut à l'assemblée de Soissons, assemblée formée des délégués des croisés.

L'assemblée convint de la marche de l'armée et choisit la voie de mer; mais comme les moyens de transport manquaient, elle envoya six députés au doge de Venise pour traiter d'alliance avec lui et lui emprunter sa marine, la plus puissante de toutes les marines d'alors.

Ville-Harduyn était au nombre des députés.

Les députés remirent lems lettres de crédit au doge Henri Dandolo.

Le conseil de la république délibéra, et huit jours après promit de fournir aux croisés assez de palandries

(grands bâtiments de charge) et de vaisseaux plats pour passer quatre raille cinq cents chevaux et neuf raille escu^ers^ et assez de navires pour quatre mille cinq cents chevaliers et vingt mille homraes 4e pied; plus des vivres pour horames et betes pour neuf mois ;

Mais à condition que :

—Les croisés payeraient à Venise qiiatre mars d'argent pour chaque cheval et deux pour chaque homrae. Le total se raonterait à quatre-vingt mille mars d'argent; en plus^ Venise équiperait cinquante galères de guerre, afin de défendre les convois, et elle participerait au partage par moitié des conquêtes et butins que pounuient faire les croisés.

Les députés s'étant consultés, acceptèrent, quitte à aviser plus tard au moyen de se procurer la somme d'argent exigée, et les Vénitiens, rassemblés au nombre de dix mille en l'église de Saint-Marc, ratifièrent par acclamations ces conventions.

Ville-Harduyn revint àTroyes ; Thibault mourut ; il eût sans doute été élu chef de cette croisade dans une nouvelle assemblée qui se tint à Soissons ; sa mort fit passer le commandement aux mains du marquis Boniface de Monferrat, honneur vivement disputé par le comte de Flandre Baudouin, qui assistaàl'assembléeetannonçaque sa flotte allait quitter la Manche et se rendre à Marseille pour y recevoir une partie des croisés.

Les croisés arrivèrent bientôt à Venise. La république, vraie république marchande, et par conséquent raéticu-

leuse^ soupçonneuse et peu généreuse^ exigea à l'avance le prix du transport de Tannée ; mais l'argent manquant aux croisés^ elle eut assez de bonté d'âme et de confiance en la loyauté de nos preux pour accepter en payement ou garantie les bijoux d'or et Targenterie dont se dépouilla de grand cœur la noblesse française.

— Et la sainte ligue prit la mer (1203).

« Et fit merveilleusement bon voir cette flotte^ quand » elle fut*^quipée en mer, avec tant de bannières et pa- )) nonceaux ondoyants au vent sur les hunes, masts, an- » lennes, et chasteaux de poupe; les escuts arrangés tout » autour en forme de frize, et le son des clerons et trom- » pettes y entremeslé, que de toutes parts faisoient re^ r> tcntir la marine, n

Mon chroniqueur s'exprime ainsi à propos du départ de la flotte, et je lui emprunte son langage.

Les croisés croyaient faire route pour la terre sainte, en droite ligoe, mais un matin la flotte mouilla devant Zara en Dalmatîe, et Dandolo pria ses bons amis de lui donner en passant un coup de main' pour reprendre Zara au roi de Hongrie.

Ce serait une petite afffifitc de vingt -quatre hftircs le temps seulement de renouveler les provisions d'ca douce sur la flotte, disait Dandolo.

Les croisés, qui n'entendaient malice, y consentirent... mais ils hivernèrent à Zara. Et l'hiver fut long... si long que la discorde s'en mêla, et que maintes fois il y eut batailles entre Français et Vénitiens.

Heureusement que le printemps revint et qu'on parla de reprendre la mer. Monferrat et Dandolo s'anbi'aBScrent donc et on partit.

Maisneyoiià-t-iipasque^ par hasard^ par un hasard... vénitien, entendons-nous, car les Vénitiens, étant depuis longtemps jaloux des Genenois établis en Orient, voulaient profiter de toutes les circonstances qui s'offraient de leur nuire, ne voilà-t-il pas qu'au moment de mettre à la voile pour Jérusalem, apparaît a^%c grand bruit, au milieu de l'armée, le fils du vieux Sursac (Isaac), emperem* de Constantinople , lequel dit aïs croisés que s'ils veulent passer par Byzance et le réintégrer sur le trône de ses pères, lui, Alexis, seul empereur légitime de Byzance, il fera cesser le schisme gi'ec et leur donnera ensuite deux cent mille mars d'argent pour les remplumer, avec des vivres gratis pour tout le temps de cette guerre, et un f^and renfort de troupes qu'il conduira lui-même en Palestine.

Les VénitienSj^ qui avaient rédigé ce programme de rhôtel de ville de*Zara, car, ainsi que je l'ai dit, lerGcnenois les empêchaient de dormh* tranquilles, engagèrent ^tement les Français ^accepter des propositions si avantageuses. Il y eut d'abord mdécision chez les croisés : deux partis se formèrent, les uns pour Alexis, les autres c<»itre. Ceux qui étaient pour faisaient valoir cette considération, que le schisme grec une fois éteint, la conquête des lieux saints serait facQe et durable; les autres répondaient que c'était manquer à leurs serments

de croises que de ne pas aller ea droite ligne assiéger les murailles de Jérusalem.

Monferrat fit taire les indécisions en annonçant que la flotte de Flandres, à laquelle il avait ordonné, comme chef de la croisade, de se rendre à Zara, pour y recevoir les croisés, avait refusé d'obéir et était partie pour la Syrie, n fallait donc suivre à Ck)n8tantinople Sursac et Dandolo. La flotte, partie de Zara, s'arrêta à Duras, puis à Corfou; et doubla lercap Malée la veille de la Pentecôte (1203) ; elle s'arrêta aussi à Andros et à Négrepont, et arriva à Abydos dans le bras de Saint-Georges (l'Hellespont), où, pendant huit jours, on attendit les retardataires. — Puis on s'avança en bon ordre jusqu'au jnoustier de Saint-Etienne (San Stéphane), et de là les croisés virent à plein Gonstantir^ople.

Les croisés, décidés à assiéger Constantinople pour le compte d'Alexis, s'assemblèrent en l'église de Saint-Etienne et délibérèrent. Monferrat présidait. Dandolo remontra quf^^ siège pouvant être difficile et long, l'armée devait faire ses approvisionnements à l'avarice. Le pays de Saint-Etienne était à la vérité trè&-fertile, mais aussi trèspeuplé^ chaque j«ur il faudrait se battre pour conquérir des vivres; de là grande perte d'hommes et affaiblissement de l'armée sans profits. Il proposait donc d'aller s'emparer des îl^s des Princes , de les occuper et d'y emmagasiner tout ce qu'ils pourraient se procurer sur la côte d'Europe et d'Asie à l'aide de leurs bateaux , afin de tirer de là leurs provisions pendant le siège ; cet avis

fut adopté^ et la flotte appareilla pour les îles des Princes.

a AlorS; dit Vigenère^ la mer était comme tapissée et » fleurie de galères... De là^ ceux qui n'y avoient jamais y> été se prindrent à contempler ententivement cette belle » cité magnifique de Gonstantinople^ dont ils ne pen- » soient pas qu'en tout le monde y en deust encore avoir )} une telle; quand ils apperceurent ces haultes murailles » et gros tordons si près l'un de l'autre, dont elle étoil » reyestue et munie tout à Tentour, et c^s riches su- )) perbes palays et églises qui se rehaulsoient beaucoup )) par dessus en si grand nombre que nul malaisément ne » le pourroit cmire s'il ne le voyoit de ses yeux ensemble i> la belle de. la ville de son long et en sa largeur, qui » de toutes aultres étoit souveraine.

» Or, sachez qu'il n'y eut là si hardy n'y assem^é cœur » qui nefi*emist... »

Le chroniqueur ajoute, quand la flotte passa le long des murs d'enceinte de la ville : — « Le lendemain, qui » fut jour de Saint-Jean-Baptisle, dès le grand matii|À- )) rent arborées es chasteaux de pouppe et au hault des D masts et des hunes, les bannières et estendards et les » escuts des chevaliers, anangés tout*le long dela^palle" » fnente (bordage du navire) pour servir conmie de pa- » vesade, afin que chacun prist cœur là-dessus quand il » regarderait les armes et devises de ses ancelJlres, et ne » forlignast de leur valeur héréditaire, et conceusscnt » quant et quant en leurs cœur^ que bien tost il les leur » faudroit employer. »

La flotle déûla le long des fortifications de Gonstantinople pour g^er les îles dts Princes^ et si près^ que les flèches et les pierres pleuvaient jusqu'à elles. Il y avait tant de monde sur le rivage, que, d'après Thistorien : « Estoient la cortine et le quay bordez de gens en telle » sorte, qu'ils ^scmbloient n'estrc bastis d'autre estoffe m que d'âmes vivantes. »

Mais il était écrit dans la destinée que les chefs n'iraient jamais en droite ligne là où ils se décidaient d'aller, et au lieu de gagner les îles des Princes, ils abordèrent à Chai* cédoine, aujourd'hui Scutari, sur la côte d'Asie.

Là s'élevait le palais de l'empereur Alexis : — « Palays » l'un des plus beaux et des plus délectables qu'oncques y> œil humain regardast; palays accompagné de tous les )> plaisirs que corps d'homme sau^it désirer, et mesme- » ment pour un grand prince, non que pour une per- » sonne privée. )>

Une grande caserne blanche aux mille fenêtres occupe aujourd'hui l'emplacement de ce palais.

Baudouin et les barons s'y logèrent et leur suite à Tentour. Le reste de l'armée se cantonna à Scutari.

L'empereur Alexis, celui qui avait détrôné Sursac, etque les croisés venaient attaquer en faveur du jeune prétendant, Alexis campa avec son ai*mée de Vautre côté du bras de mer et vis-à-vis Scutari; il envoya ensuite près des Latins un messager, le sieur r^icolas Roux, Lombard de nation.

Nicdas Roux remontra aux barons que l'empereur savait bien pourquoi ils avaient quitté leur patrie (c'était

pour affranchir les saints lieux); mais qu'il ne savait pas pourquoi eux, chrétiens, venaient ratta(gtÈr, lui, chrétien. Il ne les attaquerait donc que s'ils l'attaquaient, et leur offrait son amitié.

Vadvouier de Béthune répondit, au nom des Latins^ que les Latins venaient ici pour rétablir sur son trône le légitime empereur de Constantinople.

Les croisés, véritables marionnettes dont les ûls étaient aux mains de Dandolo, ne perdirent pas de temps; dès le lendemain, ils firent monter le prétendant sur la capitanesse galère de Venise, et s'en allèrent voguant rezà-réz des murailles, et le montrèrent au peuple accouru sur le moulle en disant : « Sieurs Griés, voilà votre souverain, nous ne venons pas vous faire du mal, mais vous délivrer du tyran usu<^)ateur. »

Les Griés ne les écoutèrent pas.

Le lendemain il y eut conseil de guerre; on décida que Baudouin de Flandres mènerait l'avant-garde, composée d'archiers et arbalestriersies plus vaillants de l'armée.

La deuxième troupe suivrait commandée par son frère Henry, accompaçiié de Mathieu de Vasselancourt*

La tierce, conduite par Hue de Saint-Pol, la quarte, par le comte Loys de Bloys et de Chartres, la cinquième, par Mathieu de Montmorency, et la sixième enfin, par Boniface de Monferrat, attaqueraient en divers endroits. On fixa en même temps « l'heure à laquelle ils se de* » vraient recueillir es nefs et vaisseaux pour prendre » terre, au hazard de vivre ou mourir. »

L'heure venue, les évêques exhortèrent l'armée et la bénirent, et Ton s'embarqua de Scutari, « par une ma- » tinée belle, seraine, un peu après soleil levant. »

« L'usurpateur les attendait avec force gens, arrangés » en plusieurs esquadrons et batailles; parquoy les trom- » pettes et tambourins sonnèrent de toutes parts ; et à » chaque galère fut un vaisseau rond attaché pour le » remorquer et passer plus légèrement; là, on ne deman- » doit pas qui devroit aller le premier, qui après; car » tous se parfocèrent à Tenvy de gaigner chacun endroit » soy les devants, et à peine n'estoient pas encore à bord » quant les chevaliers se lançoient du hault des tillacs et » rambardes dans la mer jusques à la ceinture, Tarmet )> en teste et la knce au poing. »

Les Grecs -firent d'abord semblant de résister, mais tournèrent bientôt le dos, et ]g& mariniers ayant alors pu jeter ponts et planches, la cavalerie prit terre au lieu ou se trouve de nos jours l'échelle de Tophana.

Baudouin poussa en avant jusqu'à l'endroit où l'uaurpateur s'était parqu^ Mais ce dernier s'était déjà*repUé sur la viUe, abandonnant ses bagages, et les barons le poursuivirent jusqu'à la tour de Galata. Là il fallut s'arrêter; là aussi une grosse chaîne de fer tendue en tra« vers du port empêchait les galères de pénétrer plus avant dans la Corne d'or.

Les barons, sentant la nécessité de s'emparer de cette tour et de rompre cette chaîne^ campèrent en cet en-

droit mênie^ et (( fesant bon guet de nuit^ s'esbcrgèrent

)) en la juifrerie de FEstanor. »

Le lendemain les Grecs vinrent au secoui's de la garnison de la tour et attaquèrent les croisés; « mais les » croisés si Lien les reçurent, qu'ils les mirent en fuite; » et les uns de se rembarquer pour Constantinople, les » autres de se réfugier dans la tour. Mais furent talonnés » de si près que les croisés, enfonçant les portes, y entrè- » rent avec eux et en firent un grand carnage. — Ainsi » fut pris le château de Galata et gagné le port de Con* » stantinople. »

Le lendemain il fut décidé que les Vénitiens attaqueraient la ville par mer, tandis que les Français, suivant la route de ten*e, iraient assiéger les murailles. — On temporisa pendant quatre jours. Le cinquième, les croisés en bataille marchèrent le long du port selon Tordre établi, jusqu'à l'endroit du: palais des Blaquemes, et les vaisseaux côtoyèrent jusqu'au fond du port. Les Grecs avaient démoli le pont du Barbysès qui n'est pas guéablc; les barons firent travailler de nuit et tout le jour suivant pour le rétablir; puis le pont étant rJia^iUé, ils passèrent tous en bonne ordonnance de grand matin devant les murailles, sans que personne sortît sur eux, <( ce qui » fust grand merveille, attendu que pour un qu'ils es-r » toient, il y,en avoit deux cents en la ville. »

Les barons avisèrent de se loger entre les Blaquemes et le château de Buyemond (Bohémond, là où l'on voit la sainte mosquée d'Eyoub) ; ils y plantèrent donc leurs pa-

villons en une abbaye close de murailles. Pondant ce temps-là les Vénitiens opéraient par mer.

Les Français se palissadèrent^ se fortifièrent dans cette abbaye et aux environs; mais chaque jour les Grecs venaient les attaquer, et chaque jour à la porte du palais des Blaquernes il y avait batailles et grandes blessures et morts regrestables.

Il fallait en finir par un grand coup, car l'armée allait bientôt manquer de vivres; on résolut donc de tenter un assaut général le dixième jour du siège.

Baudouin commanda les troupes de Tassant, Monferrat celles qui gardaient Test du camp du côté de la campagne. 'A un signal donné, les colonnes de chevaliers s'élancent... Mais quinze hommes parviennent seuls au sommet des murailles et deux d'enti*e eux sont faits pri-* sonniers et conduits devant l'empereur.

Les Vénitiens étaient plus heureux que les Français. Le vieux Dandolo , ayeugle , caduc comme un octogénaire, et cependant armé de pied en cap, se montra à la proue de sa galère, avec l'étendard de saint Marc, et descendit à terre le premier des siens.

Vingt-cinq tours tombèrent en son pouvoir, et tout à coup, sans qu'on ait jamais su par quelle main elle y avait été transportée, la bannière de Saint-Marc apparut au sommet de la plus haute de ces tours !

Les Grecs, par un retour offensif, expulsèrent les Vénitiens de ces tours, et bientôt le feu y fut mis; mais un vent violent rabattant la fumée sur les Grecs, les Vénitiens

rcYinrent à la charge, et y rentrèrent une seconde fws.

Ainsi fut pris Constantinople par les Vénitiens seuls. L'usurpateur, qui s'était enfui avec ses troupes hors de la ville, et emportant la plus grande partie de ses trésors, revint attaquer le camp français; et les Français eussent succombé si le héros aveugle, disant qu'il voulait vaincre '•ou mourir avec eux, n'eût envoyé à leurs secours ses mariniers et ses soldats disponibles.

Le peuple, toujours peuple, et adorateur des plus forts, se porta aux prisons, délivra Sursac, Tancien empereur, qui avait les yeux crevés, le conduisit aux Blaquemes, le couronna de nouveau et lui jura obéissance comme autrefois. Mais le père envoya chercher son fils «u camp des croisés, et abdiqua en sa faveur, ou plutôt ils régnèrent de concert : le père ayant l'expérience, le fils voyant tout pour le compte de son père.

Les barons vinrent alors prier les deux empereurs de tenir les gromesses faites à Zara, .à savoir : payer aux Latins la somme de deux cent mille mars d'argent; fournir une année de vivres à Tarmée, et eï)^voyer avec eux des vaisseaux en terre sainte, des vaisseaux portant dix mille hommes de troupes défrayés par le trésor grec.

Sursac et Alexis commencèrent à payer l'argent promis et prièrent les croisés d'habiter dans leur camp jusqu'à nouvel ordre, pour éviter des noises avec le peuple de la ville. Les croisés y consentirent, mais bientôt des discordes éclataient entre eux et les empereurs. Les empereurs, mal conseillés, accusèrent les Latins d'avoir al-

lumé le terrible iqiendie qui, huit jours durant^ dévora les maisons^ gagnant par le travers de la ville depuis la Corne d'or juscpi'à la mer de Marmara. Les Latins^ impatientés et ennuyés de ce séjour forcé hors de la terre sainte, crurent s'apercevoir qu'après \eur avoir soldé une part de l'argent promis, on les menait maintenant <k de » delay en delay, de repist en repist, et le becq en l'eau n quant au principal, k fin du schisme. y> Ils envoyèrent donc Goêuves, le grand avouicr de Béthune porter la parole pou|ktous les barons et faire sommation aux empereurs .d'avoir à accomplir en l'instant les choses convenues.

Les messagers français eurent beaucoup de peine à revenir au camp et à échapper à la fureur de la populace, qui les voulait ma»sacrer. Ces odieux Grecs imaginèrent aussi d'incendier la flotte des Latins, et ce ne fut leur faute si des brôlots et des embarcations remplies de fascines en^eu et lâchées la nuit ne réussh'ent pas.

Tandis que de jour en jour les affaires se gâtaient entre les emp^eurs et les croisés, une révolution détrônait de nouveau Sursac et son fils.

Un de leurs favoris, Murzufle, s'étant fait des partisans, saisissait Alexis au lit, le jetait dans un cul de basse fosse, et lui donnait du poison. — Mais, le poison manquant son effet, il le faisait étrangler, en même temps que le père mourait de désespoir.

Murzufle, débarrassé d'eux, chaussa les bottines de pourpre, attribut impérial, se fit couronner empereur k

Sainte-Sophie^ et pour flatter le peuple^ déclara une guerre à mort aux Latins.

Les Français et les Vénitiens furent donc obligés de recommencer le siège de Constanlinople ; mais avant de marcher au combat^ av^nt d'être vainqueurs^ ils résolurent de se partager entre eux cet empire, qui deviendrait alors un empire latin, où l'on reconnaîtrait comme seul et unique chef de la chrétienté notre saint père, le pape de Rome.

Il fut en outre convenu que les Français, après la victoire, qui n'était pas douteuse, nommeraient six^légués; les Vénitiens en choisiraient autant parmi eux, et ces douze personnages réunis en conclave éliraient un empereur selon leur conscience, lequel empereur recevrait pour sa part le quart de tout ce qui serait conquis, « tant en » dedans qu'au dehors de la citéy avec le palais des Bla- » quernes et celui de Bouchelyon pour demeures, et le » reste scroit partagé entre François et Vénitien^ qui » esliroient chacun douze des plus sages pèlerins pour » faire Ic'département des fiefs, des ofQces, des charges de » l'empire, et'conviendroient que quiconque raanquéroit » à SCS sermens serait excomimié. — Mais convicndroient » qu'à l'issue du mois de mars du prochain an, qui- » conque voudroit retourneroit en son pays, et quiconqu| » resteroit serviroit fidèlement l'empereur latin de Con- V stantinople. »,

Toutes ces choses bien entendues et jurées on se prépara à l'assaut. Murzufle se défendit vaillamment^ et les Latins furent repoussés.

Nouvel assaut et par terre et par mer. Le nom du véritable héros de celte journée, parmi tant de héros, n'est pas mentionné dans nos vieux nobiliaires ; il mérite cependant l'admiration de la postérité. — Le hasard voulut qu'un vent violent poussât malgré les rameurs deux galères trop près des murailles; Tune d'elles, h Pèlerine, i s'échoua au pied d*une tour ; l'autre, le ParadiSy échoua ' à son côté et par bonne fortune, et le vent encore aidant l'échelle de la Pèlerine s'agrafa à la tour, de sorte qu'un gentilhonttne français, André d'Urboise, profitant de la circonstance, monta le premier sur cette tour, ce que fit après «lui un Vénitien du Paradis. A l'aspect de cet homme, qui étaifr seul, les Grecs s'épouvantèrent, et le ^ croyant soutenu par de nombreux compagnons, abandonnèrent la plate-forme. Cette tour prise, les autres ne résistèrent plus longtemps :] la ville fut envahie et le carnage dura jusqu*à la nuit. C'était le 12 avril 1203. Quinze à vingt mille Français et Vénitiens s'emparaient d'une cité contenant plus de cinq cent mille habitants.

Murzufie s'échappa par la porte Dorée, abandonnant à Baudouin, parmi ses insignes d'empereur, les tentes de pourpre.'

Une remarque à propos de cette couleur rouge aft'ectéc aux monarques. — Serait-ce par suite de cette ancienne coutume de réserver la couleur rouge à la toute-puisj sance, que les Turcs, les maîtres de Constantinople par

|) droit de conquête, ont seuls la permission, encore aujourd'hui, de badigeonner leurs maisons en rouge? Un

Grec^ un Latin^ un raya serait puni s'il coloriait ainsi

la façade de sa masure.

L'armée française s'installa dans la cité le lundi de Pâques. Baudouin habita les tentes de pourpre; son frère Henri campa devant les Blaquernes> et Monferrat et ses hommes occupèrent la partie la plus peuplée de la ville. Ces derniers^ comme pour justiOer l'accusation portée contre les Latins d'avoir allumé le grand incendie qui dura huit jours, mirent volontairement le feu aux maisons situées à l'entour du bazar actuel.

On trouva à Bouchelvon des dames de la ftimille dos anciens empereurs, ainsi qu'une sœur du roi de Hongiie et la princesse Agnès, sœur du roi de France. — Je ne sais comment elle se trouvait là. — Vilïe-Harduyn ne le dit pas; mais il assure que ce oncques ne feust vu un si riche saccagement. » Les Français, sous prétexte de chercher des reliques, pillèrent jusqu'aux tombeaux des empereurs grecs; le cadavre de Justinien fut alors retrouvé intact et non corrompu, après plusieurs siècles d'ensevelissement.

Monferraret Dandolo publièrent enfin un ban pom* fah*e cesser le pillage, et ordonnèrent que chacun apportât à la masse commune le butin recueilK par lui. On fit les partages. Chacun reçut sa part proportionnelle, et l'on paya sur-le-champ ce qu'on i^estait devoh' aux Vénitiens pour frais de transport et autres.

c( Quant à ceux qu'on peut avérer avoir défraudé » quelque chose du butin, l'on en fit une rigoureuse jus- » ticc et y en eut tout pleins de penduz. »

Le condaye se réunit ensuite pour élire un empereur, t. Baudouin^ comte de Flandres^ fut élu trois semaines après Pâques.

Dandolo^ comme membre d'une république^ s'était mis hors des rangs : Fanneau d'un doge de Venise yalait bien alors le sceptre d'un empereur.

Monferrat^ le chef de la croisade, dissimulant le regret qu'il éprouvait de ne pas être l'élu du conclaye, parut se trouver content d'épouser Timpératrice^ veuve de Sursac et sœur du roi de Hongrie.

L'an 1205, à Sainte-Sophie, Baudouin, assisté de Mon* ferrât et du comte Loys de Bloys, fut sacré, et couronné empereur, et de là conduit en grande pompe à Bouchelyon, où il s'occupa des affaires de son nouvel empire, immédiatement après la fête.

Cependant Monferrat, ne pouvant s'habituer à voir les bottines dé pourpre à d'autres pieds que les siens, résolut de s'éloigner, et demanda une investiture des terres d'outre-Hellespont et de l'île de Crête. L'empereur la lui accorda volontiers. Mais voilà qu'au moment de partir pom- ces contrées il change de goût et postule le royaume de ThesSalonique, afin d'être voisin de son beau-frère, le roi de Hongrie : il rêvait peut-être cette couronne. — Baudouin, d'autant plus disposé à lui accorder sa demande que le départ de Monferrat le débarrassait d'un envieux, lui octroya très- volontiers Thessalonique , et dès que Monferrat eut quitté Constantinople, il en sortit lui aussi, et parcourut l'empire pour recevoir la soumission des

principales villes.' Ces deux hommes, dans la suite, se brouillèrent et se réconcilièrent bien souvent par intermédiaires.

Les grands seigneurs de Thessalonique reconnurent l'autorité de Monferfat; un seul ne voulut pas se soumettre: Théodore Lascaris, le môme qui plus tard tailla tant de besogne au successeur de Baudouin.

Les autres seigneurs français reçurent en partage des fiefs, des duchés, des bailliages, des marquisats, etc., etc. Les Vénitiens, négociants et marins avant tout, établirent leurs principautés diverses dans les îles de TArchipel, Ténédos, Lesbos, Chio, Naxie, etc., etc., et sur les points les plus avantageusement situés du littoral d'Europe et d'Asie. ^

Lcmnos échut à Robert de Courtenay ;

Le duché de Nicée, à Loys de Bloys ;

Celui de Philippopolis en Thrace, à René d'Utrecht. Anceaulme de Courcelle reçut en apanage Pompéiopolis en Lycie, Pompéiopolis dont j'ai visité les ruines gigantesques. Murzufle, capturé par les Latins, eut les yeux crevés, c'était alors la punition à la mode.

Comme ils étaient loin de leur vrai chemm, les pèlerins de la terre sainte ! et combien impatiemment leurs frères, partis sur la flotte de Flandre, les attendaient dans la plaine de Saint-Jean d'Acre !

La comtesse Marie, réponse de Baudouin, elle qui croyait trouver le chef des croisés déjà rendu sous les murailles de la ville samte,et qui s'était hâtée de faire bénir

IMPRESSIONS DE VOYAGE 28l(

les relevailles de ses couches^ pour assister le plus tôt possible aux victoires de la croix; Marie^ qui n'a pu, à cause de sa grossesse , suivre Tannée vers Venise, languissait dans les ennuis et les douleurs, et interrogeait sans ccssq les vigies qui devaient signaler l'arrivée de la flotte vénitienne.

Jugez de sa surprise, de sa joie, de son orgueil, quand un jour une galère arrive devant Ptolémaïs , et qu'un chambellan, un grand maître du palais, vient la saluer du nom d'impératrice de Constantinople, et lui annoncer que le trône est assez large pour quelle puisse s'y asseoir à côté de Baudouin!

On dit que la pauvre dame éprouva un tel saisissement à cette nouvelle, qu'elle tomba malade et mourut, tandis qu'on achevait les préparatii^ de son départ pour Byzance.

Murzufle, aux yeux crevés, mourut aussi à cette époque, et il mourut d'ime mort violente et prématurée , comme devaient mourir presque tous les personnages de cç conte merveilleux de la cinquième croisade.

On le conduisit à Constantinople; on le hissa au som« met de la plus haute colonne de Thyppodrome, et de là on le jeta en bas sur le pavé. — Il paraîtrait qu'on lui avait prophétisé/ce genre de mort.

Les -Véritables ou prétendus descendants des empereurs grecs ne tardèrent pas à disputer à Baudpuin, à ses barons et aux Vénitiens l'empire et les fiefs qu'ils devaient 4 la victoire. Il fallut défendre ses nouvelles propriétés, fleureuscment que le comte du Perche et Regnault de

Montmirail arrivèrent à Byzance avec une nombreuse troupe de Français.

En Troade, Henri, frère de Baudouin, guerroie contre Théodore Lascaris. Monferrat, tout en se consolidant, veut s'arrondir. Les Ducas harcellent les Vénitiens ! Les Bulgares viennent d'abord en aide aux mécontents, puis attaquent pour leur propre compte.

Geoffroy de Ville-Harduyn, un neveu de notre chroniqueur, jeté par les vents siu* la côte de Modon, en reve- . nant de Syrie pour rejoindre son oncle, est obligé d'abord de se défendre contre les habitants du Péloponèse, puis, peu à peu, en vient à entreprendre la conquête de ce pays, et réussit, soutenu par MonfeiTat. — Cest alors qu'un Jacques d'Avannès assiégea Corinthe et s'en rendit maître.

Longtemps la victoire fut fidèle à nos croisés ; mais, hélas ! le jour des revers arriva sanglant et terrible. Les Tartares et les Bulgares, alliés, leur déclarèrent la guer'ra^ et une graMe bataille eut lieu devant Andrinople. Les chevaux de nos cuirassiers et de it|# hussards viennent de piaffer où piaffaient les chevaux des croisés ! >

L'armée française, vaincue, battit alors en retraite vers Rodosto, sous la conduite du maréchal de Champaigne et du vieux Dandolo; de Rodosto, elle fit route vers Gallipoli, poursuivie, harcelée par les Bandes sauvages de Joanitza, le roi des Bulgares. — Si cette retraite avait eu un Xénophon pour historien, elle serait encore plus céilèbre que la retraite des dix mille!...

Ici, la position des Français devint horrible : ils se trouvèrent pris entre Lasçaris et Joanitza; et, pour surcroît de malheur, Dandolo, qui, par son sang-froid, ses talents, son expérience, soutenait le courage des vaincus, Dandolo raouinit. Heureusement que le temps des moissons venu, le roi bulgare ne put retenir près de lui ses Tartares, qui retournèrent dans leurs plaines ; il rentra, lui aussi, dans son royaume, et les débris dei'armée latine furent sauvés.

Un nouveau malheur accabla les croisés : le bruit courut qiie Tempereur Baudouin était mort; on n'y osait croire d'abord, mais des témoins oculaires échappés d'entre les mains des barbares vinrent confirmer l'affreuse nouvelle.

a — Joanitza, le détenant prisonnier à Ternobo, lui fit, » dit-on, couper bras et jambes et jecter le tronc en une » vallée, où il demoura trois jours à combattre la mort, » les bestes et oiseaux le mangeant tout en vie; puis de ji son test fit faire un gobelet où il beuvait. »

Henri succéda à Baudouin et fut couronné sous le nom de Henri !•'. 11 épousa Agnès, fille de Monferrat, roi de de Thessalonique, et guerroya avec avantage contre Joanitza.

Le maréchal, notre gfironiqueur, reçut comme don de joyeux avènement la ville de Messinople , et beaucoup d'autres barons reçurent aussi des fiefs.

Monferrat, dans une campagne qu'il fit en Bulgarie, fut tué, et les montagnards envoyèrent sa tête à Joanitza qui en fit fabriquer un second gobelet.

Ainsi se termine^ du moins après la mort de ces trois, principaux personnages, l'épopée de cette cinquième croisade.

Plus tard, Tempire latin finit avec Baudouin IL

Une chronique de Flandre rapporte cependant que Baudouin p^ parvint à s*échappcr des mains des Bulgares et reparut dans son duché.

Mais reprenons notre voyage, aj)rès celte excursion dans les siècles passés, et remarquons bien que de deux de nos expéditions en Orient sont déjà sortis deux empereurs : Baudouin au treizième siècle, Bonaparte au dix-neuvième. Qu'adviendra-t-il de celle d'aujourd'hui? Remarquons aussi quelle analogie se présente entre les Grecs d'alors et ceux d'aujourd'hui, entre ce partage de l'empire grec et celui de l'empire turc.

Je reviens à Métélin. Métélin aujourd'hui renfei-me à peine soixante mille âmes, vivant niiisérablement sur une terre qui pourrait nourrir un million d'hommes.

Uo Italien du dix-septième siècle se souvenant de Macaire, eut l'idée d'en faire le siège d'une république aristocratique ; les treize cents châteaux que les Génois y bâtirent devaient servir de noyaux à treize cents pha* lanstères.

Le raya grec, dans Lesbos, comme dans tout l'empire, se débat sans cesse contre la confiscation turque, et quoique la réforme ait attribué des appointements fixes aux employés de l'État, il n'est pas plus à l'abri des exactions qu'au temps où Taga comptait les gerbes et mesiu*ait le

blé, et où le muezzin prenait la dîme, levait la capilation, et fixait le prix des denrées selon son bon plaisir.

Avons-nous le droit de faire un crime de dépravation à ce peuple qui s'est abâtardi de corps et d'âme pendant quatre siècles d'esclavage ?

Un gouverneur, sous le nom de Nazir, représente le sultan dans cqjtte île, qui dépend du livas (province de l'empire) de l'Archipel. Un juge de premier rang lui est adjoint, et c'est par lui que nous nous faisons viser notra patente de santé au bureau de quarantaine, Fun des dixsept bureaux institués dans tout l'empire poiu* combattre la lèpre, la peste et les maladies contagieuses.

Si le temps est toujours beau, nous ferons devant Syra ou Hermopolis notre avant-dernière promenade, l'itinéraire du retour nous conduisant de Métélin à Syra, de Syra à Messine et de Messine à Marseille.

La première fois que j'ai vu Hermopolis, je suis longtemps resté ébahi, cherchant en vain dans ma mémoire des souvenirs de points de vue, de paysages, d'aspects, de panoramas se rapprochant un peu du pittoresque et bizarre coup d'œil qu'offrent les quatre mille maisons de cette ville.

Figurez-vous une haute montagne pointue, mais au sommet bifurqué et qui descend en pente douce et en s'élargissant jusqu'à la mer. Figurez-vous ensuite, imaginezvous qu'un géant magicien a placé quatre mille maisons dans une hotte, qu'il a transporté cette hotte au sommet de la montagne, et puis qu'il a versé par terre le contenu

de sâ hotte^ comme il aurait versé le vin d'une cruche; et les maisons^ bondissant^ ricochant^ se sont éparpillées en suivant la pente, et à mesure qu'elles dégringolaient et s'approchaient du bas de la montagne, elles occupèrent un plus grand espace ; de sorte que depuis la grève jusqu'au sommet, où il n'est resté qu'un logis et une église h clochetons, l'ensemble des maisons forme une immense pyramide au badigeon Hanc, mouoiietë, tacbeté par le noir des fenêtres et des portes.

C*est à Syra que Tbétis cacha Achille parmi les enfants du roi Lycomède, Achille séduisit Déidamie et en eut un fils, Pyrrhus.

Une citadelle occupait l'emplacement de l'église Saint- Georges, et Minerve avait un temple sur le rivage.

La campagne est nue. Quelques buissons rabougris, quelques lentisques égayent un ravin au fond du port. Les bois des vignes ont l'air d'être peints en rouge, et la pâle verdure des jardins indique que les pluies n*ont pas encore entraîné à la mer le peu de terre végétale qui recouvrait ce rocher. D'après Ëumée, racontant ses voyages à Ulysse, Syra aurait été renommée par sa fertilité en blé et en vin, et par le grand nombre de ses bestiaux. Jamais la famine n'avait désolé ses peuples. Aujourd'hui, ses vingt-cinq mille habitants seraient condamnés à mourir de faim, s'il leur fallait tirer du sol leur subsistance.

Le port de Syra est le plus fréquenté de tout l'Archipel. Situé sur la route de Matapan aux Dardanelles, on peut s'y arrêter sans perte de temps.

Les pàquebots-poste français et autrichiens y déposent donc leurs passagers et leurs dépêches pour les îles voisines, et les marchandises venant d^Europe ou expédiées pour TEurope y sont entreposées.

La grande rue de la ville maritime, car Syra ou Hermopolis se divise en deux parties, est remplie de comptoirs de changeurs. C'est un marché aux monnaies où Ton entend résonner sans cesse l'or et Fargent, comme autour des tables de jeu de Baden-Baden ou de Hombourg.

Syra a hérité de la prospérité d'Hydra. Mais Fatras, sa rivale, se développe maintenant à son préjudice, et Fatras a bien plus d'avenir, car Fatras produit, en même temps que son commerce prend de l'extension. Les campagnes de Fatras sont fertiles et bien cultivées et l'industrie y a pris pied.

Syra, comme je Tai déjà dit, n'est donc plus qu'un comptoir, et, qui pis est, un comptoir de circonstance. — Sa splendeur date des guerres de Tindépendance. Alors elle conserva une stricte neutralité, sous la protection du - pavillon français, donnant asile à la fois aux navires turcs et aux corsaires grecs, prêtant d'une main aux patriotes insurgés, et de Tautre aux tyrans, et fermant les yeux quand les corsaires et les pirates venaient vendre leuïs prises sur son marché.

Le roi'dthon, en régénérant la marine grecque, devait aussi améliorer le port de Syra. Un architecte bavarois, M. Erlacher, construisit un phare, et commença cette jetée qui renfermera la rade, et ne s^avance encore qu'à

quelques mètres plus loin que les bureaux de la Santé

et de la Douane.

Les premières constructions essayées en Grèce^ sous le nouTeau roi^ entraînaient à des frais énormes. Il fallait donner un salaire exorbitant aux ouvriers étrangers. M. Erlacher voulut utiliser l'intelligence et le talent d'imitation des indigènes, et en très-peu de temps il forma d'habiles ouvriers, qui se contentèrent du prix ordinaire alloué aux manœuvres du pays«

Ses instructions lui enjoignaient d'employer les pierres de taille provenant des ruines antiques, comme si la pierre était rare dans ces tenues désolées. 11 ne se rendit pas coupable d'un tel vandalisme. 11 bâtit avec des pierres simplement cassées ou brutes, puis revêtit ces pierres d'une épaisse couche de pouzzolane, qu'il avait découverte à Santorin, et en peu de temps, les constructions submergées présentèrent une dureté semblable à celle du granit.

La ville est divisée en deux parties par une petite plaine située à mi-côte, mais qu'on ne voit pas du mouillage.

La ville haute n'est habitée que par des Grecs catholi- .ques latins. Monseigneur l'évêque occupe le couvent et l'égUse de Saint-Georges, au sommet de la côte.

La ville basse est peuplée de Grecs schismatiqucs et de gens de toutes nations.

L'harmonie ne règne pas entre les deux communions. Souvent elles ont pris les armes l'une contre l'autre. La question d'Orient y a du retentissement; chaque jour

des menaces d'incendie, de pillage et de meurtre s'échangent entre elles, et les Latins, plus faibles en nombre, n'osent pas toujoui-s franchir le préau qui sépare les deux camps. Permettez-moi de citer ici quelques usages du pays.

Aux noces des Grecs, les conviés, avant d'aller à Tégli.-e, écrasent sur le seuil de la maison de la future épouse une grenade, pour montrer que la fécondité et l'abondance doivent régner dans la demeure des nouveaux époux, et au sortir de l'église, on leur jette des pois chichcs et de l'orgât

L'époux, avant d'entrer dans la chambre nuptiale, enfonce son couteau dans le bois de la porte, afin de rompre le charme, si quelque sorcier lui avait noué l'aiguillette.

On dit que dans Syra, conmie dans certaines villes de l'Orient asiatique, il est un quartier spécialement affecté aux vierges folles, aux tayadères ! — et quelles bayadères, grand Dieu î ! Voyez-vous ces moulins à vent placés sur les hauteurs pour recueillir les capricieuses brises qui ne descendent pas jusqu'au rivage ; ces moulins, dont les ailes à douze rayons ressemblent au soleil éteint d'un feu d'artiGce, quand le bleu du ciel apparaît entre la charpente de leurs ailes sans élytres ? C'est là qu'elles vous attendent. Elles ont commencé leur toilette dès que la fumée du bateau à vapeur est apparue à l'horizon du côté de Tinos... Mais vous les repousserez avec dégoût, ces prostituées qui vous convient à... entrer prendre l'ombre dans leurs hideuses échoppes.

Mieux vaut jeter au loin ses regards et ses désirs, vera

Milo^ où revivent les modèles de la Vénus sans bras.

Avant la construction du lazaret, ce grand bâtiment à gaucbe au fond de la baie, les voyageurs contumaces étaient relégués dans des grottes hors ville et payaient vingt paras par joui* pour un garde.

Syra, la patrie du maître de Pythagore, Phérécide, qui mourut à Délos, dévoré par les poux, fut célèbre dans l'antiquité par un cadran qui indiquait les révolutions du soleil. Elle obéit successivement aux Phéniciens^ aux Perses, aux Macédoniens, aux Ronif ins, aux emp^-r reurs de Byzance, aux ducs français d'Athènes, aux Vénitiens et aux Turcs. Le rite romain y fut importé par les familles franques qvd s'y réfugieront au moyen âge pour éviterjes persécutions des Turcs, et elle devint l'île la plus catholique de T Archipel.

Son évêque, nommé par Rome, est placé sous la pro < tection de la France.

Louis XIII y fonda une maison de capucins, et les jésuites, que les lazaristes ont remplacés, s'y (Uàl)lirent sous Louis XV.

J'ai lu les instructions données par Louis XllI à M. de Marcheville, son ambassadeur près la Porte. — Les chrétiens alors ne subsistaient que parle seul nom français^ et se maintenaient avec cette protection.

Au moyen âge, à une époque que Thistoire néglige de nous faire connaître, la peste ravagea tellement Syra, que quarante femmes survécurent seules au fléau.

Les quarante veuves se lamenlaient déjà depuis long-

temps sur leur veuyage forcée quand une galère Ténitienne vint mouiller dans le port. Le capitaine de cette galère, attendri par les prières de ces malheureuses , choisit parmi son équipage quarante hommes de bonne volonté et les leur donna pour époux.

Ainsi, dit la chronique, fut repeuplée Syra.

Zonarra/dans ses Annales, parle d'une inoculation qui se pratiquait à Syra dans le onzième siècle : était-ce contre la petite vérole ou contre le charbon? La petite vérole du Bas-Empire était, quoi qu'en disent les biographes de Christophe Colomb, la même que celle dont mourut François 1*'.

Un savant auteur assure que Tinoculation dont parle Zonarra avait pour but de préserver de la véritable petite vérole, et dans les temps modernes, c*est un médecin de Corfou, Pylarino, qui Ta remise en vigueur en Europe (rinoculation).

Quand nous faisions route vers le P^jée, il y a quinze jours, nous traversions l'ouverture du golfe de Nauplie, laissant le gros des Cyclades à notre droite. Maintenant, nous donnons en plein dans cet archipel, afin de gagner au large de Cerigo.

Je le répète, j'ai renoncé aux souvenirs mythologiques ; les touristes que j'ai tant de fois escortés sur nos paquebots-poste m'en ont dégoûté. Ces messieurs, en quittant Marseille, se munissent presque tous d*un dictionnaire de Chompré et du Guide-Richard, et depuis Cerigo, la vieille Cythèw, jusqu'au sortir de l'Hellespont, pas un

rocher, pas un îlot, pas une terre n'échappe à leurs salutations enthousiastes.

Ouvrez un récit quelconque d'un voyage en Orient ; — sauf quelques exceptions, vous n'y trouverez à propos des Gyclades, des Sporades, des Ioniennes et des autres îles grecques, qu'une paraphrase plus ou moins poétique de la poétique et fabuleuse histoire de ces contrées aux beaux jours du paganisme. •

Quand donc nous racontera«t-on, comme Michclet raconte, et la grande épopée de la. Grèce embrassant le christianisme et les légendes de la Grèce, des croisades, des ducs d'Athènes, des chevaliers de Rhodes, des Vénitiens et des Génois, et le long martyre de la Grèce, des Turcs, et la résurrection de la Grèce d'aujourd'hui?

En attendant cette œuvre d'un poète à venir, j'ai glané çà et là, dans les mers du Levant, quelques réalités, bai^ales peut-être, mais curieuses.

Pendant mes navigations, j'ai toujours eu hâte de sortir du détroit de l'Archipel grec, tant j'étais las de n'enlrcvoirii l'horizon que des rochers, encore des rochers, et toujours des rochers! — Oh! non, ce n'est pas là l'horizon du poète, un horizon à souhait pour le plaisir des yeux! Non, les Cyclades de la mer Egée ne sont pas brillantes (m^entes), ni comparables en beauté aux taches foncées d'une peau de panthère!

Partout le désert et l'aiidité, partout les ruines et la misère.

Mais ne croyez pas que les Turcs seuls les aient dépouil-

lées de leur ancienne splendeur. — Le vandalisme a quelques milliers d'années d'existence^ et^ dès 824> les Sarrasins d'Abouhas commencèrent Toeuvre de destruction si bien continuée par les Français^ les chrétiens et les Turcs.

Le doge Michiele-Michieli^ ce précurseur de lord Elgin^ enlevait^ dès 1128, deux magnifiques colonnes de granit, dont plus tard le doge Zeani embellissail la place Saint- Marc de Venise. Les Génois et les Vénitiens pillaient l'Archipel en même temps que les Français pillaient Constantinople.

Venise donna en apanage à ses aventuriers ces îles infortunées. Sélim II ne les réunit à sa couronne qu'après la chute des ducs d'Athènes et de la maison Sanudo et Crispo; aujourd'hui elles font partie du nouveau royaume de Grèce.

Ce sont les habitants desCycladcs qui, révoltés à l'instigation de Catherinell, donnèrent cours, les premiers, à cette prédiction annonçant que l'empire des Tiu*cs sera détruit par' une nation blonde.

Voici Délos, l'île flottante, sortie du sein des eaux h la prière de Latone, Délos, oîi les dieux du paganisme avaient leurs plus beaux temples. Eh bien! Délos a eu l'avantage de fournir de la chaux à tous les maçons de l'Archipel. Jusqu'au règne d'Othon, on y a fait cuire chaque jour des merveilles de marbre.

Aux temps du Bas-Empire et des empereurs grecs de Constantinople, les monarques tiraient de grands revenus de leui's domaines des Gyclades.

L'empereur Yalens possédait à Délos une si belle basse^ cour, que du produit de la yente des œufs et des volailles> il fit fabriquer, pour l'impératrice, une couronne d'or massif ornée de pierres précieuses. Les chapons furent inventés dans cette basse-cour. Quel affront pour le paganisme! ! fabriquer des chapons à Délos ! à Délos, où Lucine était adorée I Mais le paganisme lui-même so contredisait souvent. Ainsi, là où la déesse de l'accouchement avait des autels, à Délos! les fenunes enceintes perdaient le droit de résider... on les transportait, ainsi que les moribonds, sur l'île voisme, Tile Rhénée; on n'avait ni la droit de naître, ni le droit de mourir à Délos.

Le puritanisme des habitants de cette ile fut célèbre dansFantiquité. Ils proscrivaient les chiens, et faisaient grand usage de Vagnm-castus.

Le motif du bannissement des chiens était sans doute le même que celui dont parle Plutarque à propos des chiens d'Athènes, qui ne devaient jamais pénétrer dans l'Acropole. On craignait que ces animaux, qui ont l'habitude de s'accoupler en public, ne blessassent les regards de la chaste Minerve.

Les herboristes de Délos s'enrichissaient au commerce de l'agnus-castus. La veille de la célébration des thémophories, les femmes grecques de toutes les îles avaient rhabitude de se coucher sur une litière de feuilles de cette plante.

J'ai lu dans le dictionnaire économique de 1715 un travail du curé de Saint-\incent, de Lyon, où l'emploi de

Tagnus-castus est préconisé pour amortir les désirs de la chair.^Le curé de Saint-Vincent déclare tenir ce secret de M. de la Bannondière^ de Salnt-Sulpice^ de Paris^ qui le tient lui-même de M. Olier^ pi*emier supérieur du séminaire. On pourrait remonter jusqu'à Dioscorides et Gallien^ qui citent cette plante comme un des plus puissants remèdes contre Tincontinence. Ces messieurs du clergé ont seulement perfectionné la manière de s'en servir^ et inventé des poudres^ des opiats^ des électuaires, des conserves d'agnus-castus à l'usage des prôtres^ des confesseurs, des religieuses et de tous ceux qui ont fait vœu de chasteté^ et que cependant le démon tentateur harcèle sans cesse.

Pauvres Cyclades, pauvres terres! elles vivent de leur rc^putation, de leur passé, de leur nom, qui seuls attirent l'attention du voyageur que le pyroscaphe entraine au milieu derArchipel.

Voilà Mycones, Thermia, Paros, Antiparos, Naxos, Andros, Tinos, et tant d'autres, toutes aussi désolées, aussi nues, aussi pauvres que la malheureuse Délos, immobilisée dans la misère ! !

Mycones renferme sous ses rochers les cadavres des géants vaincus par Herciile; la fable nous le dit, mais j'aime mieux me ressouvenir que des Turcs y furent vaincus en 1822 parla main d'une femme, c'est de l'histoire, de l'histoire moderne, et le nom de Modène Mavrogéni est désormais aussi impérissable que le nom d'Hercule. Mycones, sans cette Jeanne d'Arc de TOrient, allait

êti*e pillée, incendiée, inondée du sang de ses enfants, comme Ipsara, comme Chio, comme la Grèce eçtière, quand Mavrogéni, cmnt vengeance, vengeance pour la mort de son père, rallia autour d'elle les Myconiens, les conduisit sus aux musulmans, et tailla en pièces l'armée du capitan-pacha qui opérait une descente sur l'île. Ausii Mycones fut sauvée. Mavrogéni n'a pas de statue, mais les poètes populaires l'ont chantée et la chantent encore.

On dit que les habitants de Mycones deviennent chauves de bonne heure. Pline prétendait que, de son temps, ils naissaient sans cheveux. Un Myconien m'a affirmé que la calvitie n'était pas plus précoce qu'ailleurs dans l'Archipel, à Milo, par exemple, où les femmes sont si belles, et naissent dans la proportion de onze filles contre un garçon.

Les Myconiens de l'antiquité passaient pour être d'effrontés parasites. Archiloque et Cratinus le comique leur reprochent ce défaut, mais, en même temps, les excusent à cause de la pauvreté de leur île.

Cette excuse n'est pas valable. Je trouve dans la nomenclature des dififérentes denrées envoyées à Constantinople par les négociants de l'Archipel, du temps des empereurs grecs, que Mycones fournissait une incroyable quantité de gibier, des figues délicieuses et des fromages célèbres, rivaux de ceux de Thermia. Tournefort déclare qu'en nul autre endroit du monde on ne peut faire meilleure chère, surtout si l'on prend à son service un bon

cuisinier^ et Mycones seule eut Thonneur de procurer les becfigues qui furent manges au festin des noces de la fille* de Crespo, Yingtième duc de l'Archipel, la belle Thadée, qui se maria avec François de Sommanva.

Encore une citation à propos de ces Myconiens, fins gourmets et grands mangeurs. 11 paraîtrait, d'après Thistorien Muphore Callixte, que les premières latrines publiques du monde ont été établies à Mycones, par Arius.

Le majordome du grand hôtel d'Angleterre à Athènes me fit un jour, à déjeuner, comparer les fromages de Mycones avec ceux de Thermia. Je n'osai me prononcer et partager l'opinion de Syméon Set-Kus, qui écrivit au onzième siècle une volumineuse apologie des fromages thermiens.

Thermia, la Cy thnos, l'Ophusia, l'Adr yopis des anciens, est la moins montueuse et la moins aride des Gycladcs. Cydias, l'un des plus grands peintres de l'ancienne Grèce, y reçut le jour. L'orateur Hortensius paya cent quarante quatre mille sesterces son tableau des Argonautes, et fit bâtir un palais à Tusculum pour y placer ce chef-d'œuvre.

Thermia doit Tun de ses noms à des sources chaudes qui ont autant de réputation que celles de Milo, mais sont aujourd'hui moins fréquentées que ces dernières.

Les Russes ont emporté les plus beaux marbres des ruines de ses deux viUes antiques, Paleo-Castro et Hebreo- Gaslro; ils y ont oublié un tombeau, orné de magnifiques bas-reliefs. Ge sarcophage sert maintenant de bassin à une fontaine.

Les serpents dé Thermia étaient jadis si nombreux et si redoutés^ que l'ile fut nommée Ophusia; mais les ha* bitants croyaient avoir le remède auprès du mal; ilspen* saient qu'en mangeant beaucoup d'ail^ ils éloignaient d'eux les reptiles. Ce même Simëon Set-Kus^ le panégyriste des fromages^ s'apitoya sur le sort des Tiniotes. Quel malheur! dit-il^ les serpents sont innombrables dans l'île de Tinoz^ et l'ail y est plus doux qu'à Thermia. C'est TaU le plus bénin de tout l'Archipel, et les serpents font chaque jour des victimes.

Je ne veux pas quitter Thermia sans indiquer aux savants l'occasion d'élucider un point obscur de l'histoire des religions antiques. 11 serait possible, m'afûrme un jeune Grec passager sur notre paquebot, il serait possible, dis-je, de prouver, à l'aide des inscriptions qui peuvent être déchiffrées sur les marbres de Paleo et d'Hebreo-Castro, et sur ceux enlevés par les Russes en 1 770, que les prêtres des Cyclades, ceux principalement voués au culte d'Apollon, ont eu des rapports directs avec des druides des forêts de la Celtique.

Nos regards, attirés par le badigeon blanc d'une église chétienne, enjambent la mer, de Mycone à Naxos. Cette église, bâtie avec les débris du grand temple de la chaste Diane de Délos, miroite aux rayons du soleil au-dessus d'une falaise abrupte, véritable muraille de rochers, qui renferme des plaines et des vallées fleuries, — parc immense où revivant l'abondance et la fcrtihté de la Grèce antique.

Naxie, pendant trois siècles, fut la capitale des ducs de FArchipel, les Sanudo et les Grispo, croisés vénitiens dont le P. Sauger a écrit l'histoire.

M. Paganel, qui vient de publier l'Épopée de Scanderbeg, devrait écrire aussi la biographie de cette famille de héros. Les luttes sanglantes du moyen âge en Orient n'ont pas eu lieu seulement entre chrétiens et nmsulmans, mais encore entre Grecs et Latins. Que de nobles et grandes figures parmi ces ducs de Naxie, ces baillis de Morée, et ces chevaliers de Rhodes!

Si quelque jour la question des Ntams-Niams est débattue de nouveau, sachez que vous pourrez oj^ser à ceux qui nieront leur existence des témoignages recueillis dans un discours ad verbum de saint Anasthase et dans V Histoire ecclésiastiqm. L'Histoire ecclésiastique parle des hommes à queue de Naxos, et Anasthase écrit, à propos de quelques habitants de cette île : à Ivmbo erat sicut cauda piscis natur.aliter hœrens, une queue de poisson était naturellement adhérente à leurs lomb^.

Le bateau à vapeur nous emporte entre Serpho et Paros. Serpho et son satellite Serpho-Poulo sont les plus misérables îlot« de toutes les Gydades; sijes mines d'ai* mant qœ Ton dit exister à la surface de leur croûte de roches y attiraient la carcasse en fer d'un navire des Messageries, on n'aurait pour y vivre qu'un peu d'oi^e et des oignons aussi gigantesques que ceux de Madère. Les habitants sont fiers de leurs dignons comAe les Naxiens le sont de leurs vignobles, et ils s'endorment

heureux dans leur indigence et sans crainte que le chant des grenouilles ne trouble leur sommeil , car les grenouilles de Serpho sont muettes^ dit-on.

Les empereurs romains et grecs envoyaient leurs prosciits à Serpho. Non loin de là s'élève à pic, au-dessus do la mer, le bloc de granit de Siphanto, où les honuncs vivent centenaires. .

Voici Paros, Paros et ses marbres, dont la couleur, dit Platon, est si agréable aux dieux. On eut le projet de construire avec eax le tombeau de Tempereur Napoléon.

Nous avançons; Milo grandit à notre gauche, et nous entrevoyons les rocs de FArgentière, couverts de terre cimolée, espèce d'argile que les habitants emploient comme du savon. Cette île de l'Argentière doit son nom è des mines d'argent, dont le gisement est inconnu au* jourd'hui.

Du temps que les rois de France délivraient des lettres de marque pour courir sus aux Turcs, les corsaires fréquentaient son port, et y dépensaient en débauches le fruit de leurs croisières. Le seul commerce qui y florissait alors était le conmierce de galanterie, et des spéculateurs allaienH'ecruter sur le continent voisin et sur les autres terres de l'Archipel la femme-denrée qui manquait sur la place.

Un Turc, avant la guerre de l'indépendance, faisait trembler à lui seul tout un troupeau de Grecs.

11 fallait que ce peuple fût façonné à l'esclavage, comme Thomme noir est façonné à la tyrannie de

rhomme blanc^ pour que le capitan-pacha pût opérer aussi facilement la levée des impôts.

Tout était imposé dans rArchipel.

Les boutiques payaient; les moulins payaient; les barques de pécheurs payaient; la yie se payait sous le nom de capitation.

L'homme fait était taxé à cinq piastres.

L'enfant^ à deux ou trois^ selon son âge.

La femme^ à quatre.

Les maisons d'une ville où résidait un aga detaieni chacune un surcroît de taxe de dix paras.

L'impôt proportionnel fonctionnait aussi.

 Chio^ les riches payaient de dix à vingt piastres; selon leur opulence.

Dans quelques îles^ le collecteur trouvait plus avantageux de ne pas taxer les enfants selon leur âge. Il lâs ieàsaxi venu* devant lui^ mesurait la grosseur de leur cou à l'aide d'un iil^ et déterminait ainsi le nombre de piastres à payer. Les agas percevaient, en outre, le cinquième des rentes produites par les terres.

Les sultans, jusqu'à la réforme (et l'on peut dire que k^Téforme ne s'est pas encore opérée dans tout l'empire), les sultans, dis-je, ont suivi la méthode des anciens mo« ' narques de l'Orient ; ils ont donné à leurs grands dignitaires des villes et des provinces, au lieu de leur donner des pensions, et ces grands dignitaires payent au sultan une redevance annuelle avec le produit des taxes.

Ainsi, les revenus de l'Archipel formaient la dotation

du capitan-pacha; Syra et Andros étaient assignés à une sultane; Athènes^ au Klslar-Aga^ chef des eunuques noirs; le mont Athos^ au bostandgi, etc.^ etc.

J'ai vu à Alger, c'est-à-dire près d'Alger, du côté de Mustapha, une fête qui se célèbre chaque année, le mardi de Pâques, c'est la fête des Fèves. Les Maures, les Arabes, l'ont célébrée de tout temps. Nous, conquérants, nous respectons ce vieil usage, et nos autorités militaires et civiles y paraissent officiellement. Métras parle d'une fête des Fèves que les habitants de Naxos célébraient chaque année en souvenir du retour de Thésée après l'expédition du Minotaure.

' Le Grec aime son pays natal au-dessus de toute expression. L'Ue où il est né est pour lui le centre du monde, le plus beau, le plus riche, le plus fortuné de tous les cantons de l'univers.

On ne peut nier que la religion, le schisme, ne soit la cause première de cette antipathie qui a toujom*s existé entre les Occidentaux et les Grecs. Au temps des croisades, les Lathis fm*ent souvent vicimes de l'astuce des Levantins, et ils s*en plaignirent amèrement.

Guillaume de Tyr ne marchande pas les expressions sur leur compte, quand il parle de la lachesté ei mavr' vesLié de la gent de Grièce I

Ce même Guillaume de Tyr signale les habitants de la Grèce par ce mot : es Grieux, au pluriel, et il dit un Griès pour parler au singulier.

Conune il ne tarit pas en récriminations sur les schis-

matiqnes^ ne serait-il pas possible que par suite, d'associations d'idc'cs et de personnification des mots de notre langue^ si je puis m'exprimer ainsi, le mot qrief, avoir à seplainàrey avoir des griefs contre quelqu'un, vînt de là?

Je préviens que je n'aurai aiicum griefs contre celui qui me prouverait que celte éthymologie est fausse, — au contraire.

Enfin , au soir de ce dix-neuvième jour, nous sortons de l'Archipel grec.

— Il en sera de Syra à Messine comme de Messine au Pirée :— vous essayerez de passer le moins fastidieuscment possible ces deux grandes journées de pleine mer, — vous mangerez, vous boirez, vous fumerez, vous dormirez et vous donnerez audience à vos souvenii-s.

Puis, à Messine, il faudra se résigner à ne pas quitter le bord. — Ces braves agents sanitaires s'imaginent que , revenant d'Orient, nous devons leur inoculer la peste. — Hélas ! si nous avions la peste, la peste, comme le choléra, s'abattrait sur eux malgré leur cordon sanitaire ! ! ! Elle sera rudement chaude votre quarantaine, à moins que M. Boulard, notre vice-consul, qui a eu le bon esprit de ne pas se laisser emporter par le choléra, ne vous envoie, comme il nous l'a envoyée, sa grande sabotière, garnie de la neige de TEtna et remplie d'un sorbet délicieux.

Autre adoucissement de la quarantaine. — Le bateau des Messageries impériales qui part de Marseille et visite les ports de l'Italie, avant de gagner Malte, sa destination.

ce bateau entrera à Messine pendant que le Nil chargera du charbon, et vous aurez de fraîches nouyelles de France, et vous recevrez votre courrier, si Tavis de vous l'expddier ici a été donné. ^

A quatre heures et demie ou cinq heures, l'appareillage de Messine pour Marseille, et puis. Dieu aidant, lo vingt-deuxième jour, au soir, ou le vinglrtroisième, au matin, après votre départ, vous remettez le pied sur le quai de la Joliette, et moi...

Je clos ce livre, d'où j'aurais bien fait de sarcler plusieurs superfluUés et redites, comme le fit du sien un vieil écrivain des croisades, Biaise de Yigenère.

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