‹ Impressions de voyage de Paris à SébastopolChapitre 5 sur 5 · AV · texte numérisé non relu

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par rhumldité^ et vous ne croiriez jamais qu'au dedans^ chaque lambris^ chaque plafond^ est un chef-d'œuvre de rai*t arabe. Les débris granitiques du palais des Blaqnemes seront encore debout dans un millier d'années, tandis qu'avant peu, si Ton n'y porte remède, tous les bâtiments épars du vieux st'rail se réuniront en un seul monceau de ruines.

Des troupes de gazelles, de biches et de faons broutent les saxifrages qui ont soulevé le pavé des préaui. Les vautours et les goélands y glanent dans les inunondices, et les pigeons semblent fuir les grands arbres de ce lieu maudit.

Les Tmxs sont grands amateurs de ménageries, et ils ont hérité du goût des Grecs, qui, de même que les Romains, applaudissaient aux belluaires ; mais ce n'est plus comme au temps de Belon, qui dit avoir visité une église auprès de l'hippodrome, dans laquelle le Grand Tturc avait établi une ménagerie. 11 y avait là un lion enchaîné à chaque pilier.

Aujourd'hui, il n'y a pas un seul éléphant à Gonstantitiople; eh bienl à la même époque ^ le sultan nourrissait de nombreux éléphants et huires bêtes douces dans le palais en ruines et moult antique de Gonstantin.

Les jardins du sérail ^ comme vous savez, ont pris la place de ce palais, et Ibs gazelles et les biches celle des éléphants.

Autrefois, chaque nation tribi:ttaire du Grand Seigneur envoyait dans la capitale de l'efmpire un animal sauvage de sa contrée.

Belon a visité ces représentants: il a vu des loups enchaînés^ des ânes sauvages, des porcs-épics^ des ours, des )Dces, des chacals, et jusqu'à de petites bêtes innocentes, omme Thermine, la genette, Tantilope, etc., etc.

Le bâtiment que Ton construit pour une université , il dont les travaux sont suspendus, domine tristement 'ensemble de ce sérail abandonné, qu'on devrait rendi^e i sa première destination. — Ce fut un hôpital, après ivoir été un palais du temps des premiers Gonstanttps.

Nous sonames entrés au vieux sérail par cette porte lu-dessus.de laqueUe on exposait les têtes coupées : celle au pacha de Janina fut la dernière.

Nous allons en sortir par un petit guichet qui onne mr la mer, près d'un bassin où stationnent leskaïques du jrand Seigneur, avant que d'être remisés sur des cailes voûtées et fermées, et nous rejoindrons le pont de Galata en traversant le Balik-Bazar, marché aux poissons, aux fruits, aux volailles.

Ce côté de la Corne d'or est encombré de havires, comme le côté de Fera, et des nuées d'embarcations glissent sur le bassin, dont la surface unie et toujours calme recèle des courants rapides et dangereux, que l'habileté et l'habitude des kaidjis (bateliers) peuvent seules maîtriser complètement. Les canots des Européens, quelque bien manœuvres qu'ils soient, perdent toujom^s du temps par la dérive. Le kaïque seul va droit au but.

Quand vous reviendrez du cap Chersonèse, vous aui'cz encore un jour ou deux pour remonter dans la ville aux

quatre ou aux sept collines^ parcourir la terrasse de Visir-Serai; cette suite de palais qu'on nomme la Porte , et où se trouvent les bureaux des ministères. De là, vous am'ez un nouveau point de vue, que vous pourrez comparer avec celui du tekè des derviches tourneurs dans Galata. Vous irez voir aussi Téglise de Sainte-Irène, près du Trésor et de la Monnaie; Sainte-Irène, devenue salle d'annes, mais salle d'armes en tout semblable à celles de nos arsenaux. Ce serait perdre son temps que d'y entrer, si l'on n'y avait installé un petit musée dans le cloître.

Cette tentative de musée, en Turquie, est une preuve que la réforme n'y a pas été prêchée tout à fait dans le désert. Que de précieux restes ils ont laissé se perdre, s'anéantir depuis quatre siècles!... Il est donc plus que temps de commencer à recueillir ce qui rappelle, et les beaux jours de l'empire grec et sa décadence, et Torlgine de la domination musulmane. Ce musée renferme des vases, des verreries antiques, des fragments de statues, et un casque en cuivre, très-ôxydé, dont la forme est la même que celle du casque de Minerve; le brassard de Tamerlan, magnifique ouvrage d'orfèvrerie niellé d'or et constellé de deux disques de pierreries; l'épée gigantesque de l'athlétique Scanderbeg; le sabre de Mahomet II, damas bleuâtre, illustré d'une longue inscription arabe en lettres d'or, et plusieurs autres objets d'un prix inestimable par les souvenirs qui s'y rattachent. Deux sarcophages de porphyi^e, parfaitement conservés, occupent le milieu de la cour du cloître; un troisième, plus

grand, est placé dans la cour d*entrée et dans la muraille même de l'église.

Rendez aussi une visite à la citerne des Mille colonnes^ la plus helle de celles que firent construire les empereurs grecs.

Ce grand réservoir pouvait contenir plus de douée cent mille pieds cubes d'eau; un admirable système de syphons, que l'on retrouve encore enveloppés d'un massif de maçonnerie à moitié démoli^ et se dressant^ comme des obélisques, sur les carrefours les plus élevés de la cité, alimentaient les fontaines de tous les quartiers. Elle est aujourd'hui tarie cette citerne; des filateurs de chanvre et de soie ont établi leurs métiers, d'un genre tout à fait primitif, dans les allées en quinconces de cette forêt de ççlttïnes où Ton descend par un escalier en bois vermoiftiet tremblant. Le sol,humide et gluant, s'estexhaussé d'année en année, avec les amas de détritus qui passent par les soupiraux, et chaussent la base des piliers; jamais un rayon de soleil né glisse sur les cintres verdâtres de la voûte, et si ce n'était cette colonie de chanvrèurs et de canuts hâves et déguenillés, on se croirait dans la crypte funéraire d*une basilique dévastée. Les autres citernes, Molina, Imhor et Ivami, sont moins grandes.

Quelques voyageurs parlent d*appareils hydrauliques très-anciens trouvés dans la plaine de Stamboul, sur la route d'Andrinople. Aujourd'hui, les prises d'eau, les réservoirs et l'aqueduc de la forêt de Belgrade fournissent l'eau nécessaire à Gonstantinople.

Les eaux de Belgrade^ de très-bonne qualité^ deviennent jaunâtres après les grandes pluies^ et le buveur d*eau de Péra est obligé de traverser la Corne d'or pour demander aux fontaines de Stamboul une eau limpide et pm*e. Si jamais Gonstantinople est assiégée, l'ennemi commencera les hostilités par couper les conduits de Belgrade. Le service des eaux, au dire de tous les hommes compétents, est le seul qui soit réellement l)ien organisé en Turquie* Le Coran ordomiant les ablutions fréquentes et interdisant l'usage des boissons fermentées et spiritueuses, il a fallu que le pouvoir agît de façon à mettre le peuple à même de suivre la loi; les particuliers lui sont souvent venus en aide en établissant à leurs frais des fontaines pubhques. Que de legs pieux institués pour qu'un platane soit planté là, pour qtaSiijtùè sousee i/jf^ge sous son ombre, et qu'un gardien veille toujours 7 son entretien et présente au passant altéré la coupe d'airain qu'une chaînette relie au bassin de marbre ! Ainsi s'alimentent les cinq cents fontaines de la cité, les unes petites et humbles, les autres monumentales.

Outre ces cinq cents fontaines, il est, de par la ville, sur les ponts et sur les places, des boutiques où l'on vend de Teau, rien que de l'eau, de l'eau de telle ou telle som*ce, d'une source sacrée, d'une source miraculeuse, de l'eau de Ténédos, de l'eau de Scutari, de l'eau du Barbysès, de l'eau du Danube, de l'eau des eaux douces d'Asie, de l'eau de Thérapia, de Belbeck, de Beïeos, de Buyucderé, de l'eau de neige, de l'eau de pluie, etc., etc. . .

et, pour un para (moins qu'un centime) par veiTe, on peut se gorger à volonté de toutes les espèces d'eaux salutaires ou à la mode.

n est de vieux dégustateurs dont le palais est si subtil^ si raffiné, qu'ils reconnaissent, en deux ou trois clapotements de langue, l'espèce, la nature, la source de l'eau qu'on leur vend.

Je vous recommande la marchande d'eau, une femme grecque, qui stationne sur le pont de Galata. Chaque fois que je passais devant elle, j'avais soif...

La réforme ayant fait des progrès, le Turc néglige un peu ses fontaines. 11 se boit beaucoup moins d'eau qu'au* trefois, et l'on rencontre beaucoup plus à'ivrognes par les rues.

Le sultan Mahmoud, pour être conséquent avec luimême, donna l'exemple et réforma sa soif. A sa mort, la Validé fit jeter dans le Bosphore les vins de Bordeaux, de Bourgogne et de Champagne dont il avait fait une ample provision. Est-il vrai que le padisba actuel professe la même tolérance? Les pachas, les riches ont confié à nos négociants de Marseille le soin d'approvisionner leurs^ caves. Le pauvre, lui, achète, dix fois le jour, pour une piastre, un verre d'eau de feu, et rêve ensuite aux houris de l'autre monde.

Elle était sublime de nécessité, elle devait rester inviolable, celte loi qui prohibait les alcooliques chez un peuple que le climat, le genre de vie prédisposaient aux maladies de la peau, et toute tentative de réforme aurait

dû être bannie de Fempire^ plutôt que de laisser la réforme introduire avec elle la passion de l'ivrognerie f... Ce vice hâtera le retour des musulmans en Asie!...

Après Feau, le café est la boisson commune. On boit du café dix fois, vingt fois dans la journée. Il est vrai que ce café n'est pas alambiqué, distillé comme le nôtre; c'est simplement une décoction de café.La graine, peu torréfiée, a été légèrement concassée. On fait bouillir une pincée de cette poudre grossière dans une petite cafetière, et après la première ébullition, on sert le tout incandescent et trouble dans une tasse toute petite, plus petite qu'un coquetier, puisque, de peur de se brûler les doigts, on vous offre la tasse, supportée par un véritable coquetier en bois, en cuivre, en argent, en or...

Il en est du café turc comme du bain turc ; on ose les rêver à Paris en regardant avec dédain nos baignoires et les banquettes d'un café du boulevard...

Le café turc! le café en Orient!... Mais c'est une antichambre du paradis, où, perdu dans les nuages du tabac âeVàbou-riha^ de Latakié, l'on vit sans se fatiguer à vivre, étendu sur de moelleux divans, et n'ayant que la peine de teter le bouquin d'ambre du narguilhé, et de boire, goutte à goutte, le moka incandescent qu'un esclave a versé dans une petite tasse, miniature japonaise, supportée, comme le gland du chêne, par une cupule en filigrane d'or.

i Espèce de tabac très-odorant.

Les heures Ainsi passées sont des heures d'un bonheur sans nom dans notre langue. -—L'Osmanlis appelle ce bonheur : faire son kief.

Entrons donc dans un café turc, dans le plus beau café turc de Péra, vis-à-vis le petit champ des morts.

Amère désillusion K.. Le café turc, le paradis des fantaisistes, ce n'est qu'une ignoble et sale boutique de barbier !

Tandis que vous mangez votre café (je dis manger, puisque le marc de la fève épaissit le liquide), près de vous, un cUent donne sa tête à raser; un autre se fait saigner, un autre arracher une dent, un autre. . . horreur ! horreur!... niveler les durillons de ses orteils, et si vous réclamez un verre d'eau ou une nouvelle tasse de café, le frcUer limonadier vous servira, les doigts encore puants ou sanglants^ ou les mains rutilantes d*écume de saTon.

D'ordinaire, une banquette de bois, revêtue d'un tapis plus ou moins maigre, règne autour de la salle. Pas de table, mais des tabourets servant à la fois de sièges et de tables; là, dans un angle, un citadin s'est endormi en fumant et en égrenant son chapelet , dont lestrente^trois, soixante^-six ou quatre-vingt-treize grains d'ambre représentent le nombre des attributs de la divinité.

Ici, deux oisifs jouent aux échecs, ils se sont accroupis sur la banquette, pieds nus et sans bas... — et quels pieds! — Ils fument en jouant, et ils ont l'air d'être étan-

çonnés par les longs tuyaux de leurs chtbouks^ dont le

foyer repose sur le sol...

Un poêle de cuivre rouge rayonne au milieu de la salle. L'été, il est empanaché d'un gros bouquet de fleurs ; l'hiver, une immense bouilloire le surmonte en forme de dôme. L'officine est sans mystères et occupe Tun des coins du fond; c'est un fourneau en maçonnerie sur lequel on voit alignées, au-devant des charbons, une multitude de petites cafetières au long manche ; car il faut une cafetière pour chaque tasse, et l'infusion se fabrique à la minute, ration par ration. Quand l'eau entre en ébullition, le garçon de fourneau y jette une cuillerée de sucixî en poudre et une cuillerée de moka concassé; puis il sert aussitôt.

11 y a des gens, en France, qui prétendent que ce mode de préparer la tasse de café est le seul vraiment logique, le seul qui conserve à l'infusion de moka son arôme natif. Tous ceux qui reviendront de là-bas professeront systématiquement la même opinion, et la vulgaiiseront, et les limonadiers de Paris, prompts à satisfaire les caprices de la foule, ne fabriqueront plus que des demi-tasses bourbeuses, jusqu'à ce que l'un d'eux, homme de génie, invente le chausson, le filtre de papier et de feutre, ou la cafetière à bascule d'aujourd'hui.

Le plus bel établissement de Conslanlinople n'est pas comparable au plus mince estaminet borgne d'une ville de province. Les murailles, blanchies à la chaux, sont ornées de panoplies de chibouks et de rasoirs, et d ela-

IMPRESSIONS DE VOYAGE il7

gères soutenant des narguilhës de toutes foimes; çà et là brillent quelques miroirs ovales^ au cadre et au manche incnistés de métaux et de nacre.

Untchiboukji (un domestique) est spécialement chargé d'agencer les pipes et les narguilbés ; il les allume luimême, et quand le client se prépare à sortir, il lui présente très-humblement un miroir, sur lequel tout homme bien né doit déposer un bakchich (gratification, pourboire).

Voilà le café turc, le vrai café turc dans toute «a réalité. — Ajoulez-y des trouvères déguenillés, des conteurs vagabonds, des gazetiers mendiants... et méfiez-vous des sorbets parfumés, des limonades à Tencens, des confitures à la rose, des A;ait?as (confitures), des rcUle-koum, et de mille autres compositions sucrées et nidoreuses.

Le tabac de la régie fait regretter celui de Latakié. — On raconte qu'il doit au hasard et à la tyrannie des pachas ses précieuses qualités.

Il y a une centaine d'années, la récolte des tabacs fut très-abondante en Syrie, mais les montagnards, aloi-s en état d'insurrection, ne purent les livrer au commerce, ei suspendirent les feuilles en gerbes aux poutres de leurs cabanes. L'hiver s*écoula, et au printemps, les transactions commerciales ayant recommencé, les négociants d'Alexandrie achetèrent tous ces tabacs au ral)ais, pensant qu'ils étaient avariés. Au contraire, les consommateurs reconnurent à ces feuilles, noircies par la fumée, des qualités supérieures à celles des tabacs vendus les années

précédentes, et l'on s'enquit auprès des montagnards du mode de préparation auquel elles avaient été soumises.

Les montagnards répondirent que les feuilles des tabacs s'étaient imprégnées, pendant l'hiver, de la fumée de Fâtre ; or, dans le Liban, on ne se chauffe qu'avec de Yoxer, espèce de chêne odorant. Depuis ce temps, on est dans Tusage d'exposer le tabac à de longues fumigations, avant de l'expédier aux marchands. La sorte la plus estimée, c'est Vab(m-rika (père aux odeurs). Ce tabac a passé plusieurs hivers exposé à la fumée. Il .se récolte dans la montagne, et se vend trois fois plus cher que le tabac de la plaine, qui est d'un jaune plus clair, et est aussi moins odorant, car les habitants de la plaine n'ont pas l'ozer en abondance comme les montagnards. — L'usage du tabac ne s'est introduit en Turquie que depuis deux cent soixante ans environ. On fume dans le narguilhé des feuilles de tabac coupées grossièrement ou plutôt concassées avec leurs nervures et leur tige. — Le tabac ainsi préparé se nomme tombak, et est teUement fort, tellement acre, qu'il faut lui faire subir un lavage avant de l'employer.

Le peuple turc a quatre prmcipaux points de repère dans sa vie quotidienne : le bain,, le bazar, ia mosquée et le café. 11 dévale la montagne de l'existence, comme dit le poète, se baignant, trafiquant, priant, fumant... et mangeant quand il a faim, partout où il se trouve ; car les restaurateurs en plein vent sont nombreux. 11 y a

peu de cuisineg particulières; chaque rue possède son fournisseur, qui tient toujours prêts la galette de maïs ou de seigle, les concombres, les choux à rétuvée, le lait caillé, les carbonates et le keba, tranches de porc, de mouton ou de bœuf, rôties avec une broche perpendiculaire.

Les maîtres de ;cafés et de baius, ainsi que leurs employés, se dégradent à force de servilité et d'obséquiosité, s'ils entreyoient quelque surcroit de bénéfice au bout de leurs humiliations.

Ils estiment, à votre mise, à votre tournure, quelle pourra être la valeur du futur bakchih, et agissent en conséquence.

Lents et rognes, si vous paraissez être pauvre;

Actifs et léehev/rs, s^ils vous croient riche.

11 n'est certes pas besoin d'aller en Turquie pour rencontrer de pareils types, mais il faut avouer qu'il y a moins de cynisme apparent en Europe.

Ils se trompent parfois.

Un Turc entre, un jour, au bain; il était pauvrement vêtu, et on le traita comme le commun des martyrs, — c'est-à-dire que les masseurs négligèrent ses muscles, et ne firent pas craquer énergiquement ses articulations. On lésina sur les parfums, on lui donna des couvertures presque froides. Son café lui fut servi tiède, et son narguilhé ne fut pas orné d'un bouquin d'ambre, et il eut en partage le lit le plus sordide, le pkis dur et le plus mal placé de l'établissement.

Il n'eut pas l'air de s'émouvoir de ce manque d'égards,

et en sortant, il jeta une pièce d'or sur un tabouret, puisqu'on ne lui faisait pas l'honneur du miroir.

Grand fut Tétonnement, et nombreuses les exclamations du maître baigneur et des garçons 1 . . .

Quelle bévue avait-on commise! Comment n'avoir pas reconnu/ sous ce modeste accoutrement, un effendi (monsieur), un aga, un pacha, un ministre, peut-être un vizir? —Attention! et s'il revient, qu'on le traite comme il mérite de l'être ! . . .

Il revint, en effet, et tout l'établissement fut révolutionné pour lui plaire. Il n'y eut jamais massage plus adroit, parfums plus frais et plus abondants, couvertures plus blanches et plus chaudes, lit plus moelleux, cafc plus brûlant, narguilhé plus somptueuxet mieux agencé... Bref, le padis^ (l'empereur) en personne eût eu la fantaisie d'aller au bain public, qu'il n'eût pu recevoii' tant de soins, tant d'honneurs... Et quand le moment du départ arriva, le maître lui-même, tenant en main le plus beau de ses miroirs, l'offrit très-humUement, très-gracieusement à ce généreux inconnu...

Mais, ô surprise! ô stupéfaction! ce n'est pas une pièce d'or qui tombe sur le cristal du miroir... c'est une piastre de cuivre!... Tableau!...

Le maître baigneur, se croyant victime d'une erreur, hasarde une timide observation :

— Qu'avez-vous à réclamer? répondit l'inconnu en sortant ; û'ai-je pas payé pour mes deux bains, la première fois que je suis venu ici?..,

IMPRESSIONS DE VOYAGE l«l

Les bains maures de TAlgérie sont plus propres et mieui tenus que ceux de Gonstantinople.

On parle du luxe féerique de quelques bains particuliers appartenant à de hauts personnages de Tempire ; des dames européennes seules ont pu y pénétrer. L'on s'en fei^ait une idée en obtenant la permission de visiter le palais neuf du sultan^ à Dolma-Baklehé. — Le jeune architecte arménien qui en dirige la construction accorde gracieusement un laissez-passer^ dit M. Théophile Gautier,

On suppose à tort que les Turcs ne consomment que les meilleurs cafés de l'Arabie^ tandis que les expéditeurs de Marseille et les navires anglais écoulent chez eux leui's marchandises avariées; les fèves de première qualité ne pourraient suffire à la consommation^ et lem* haut prix les interdit au peuple.

On sait que la. découverte du café est due h un derviche ou àc un ipoine qui^ chassé de sa confrérie, se retira dans un. vallon dédert des environs de Moka.

Ay^nt remarqué que les cbêyr^t broutaient, lion-eeu* lement'lea baiôs 4q certains arbrisseaux, mais encore en mangeaient le fruit, et pa^aisssûefpt ensuite plus gaies, ]^U9 agiles, plu4 viy^s que devant, il récolta quelques fèves^ I09 torréfia, et en but Tiofusion, (]ui, tout amère qu'elle était, lui sembla tonique pt stimulante, et Tempécha de s'endormir pendant ses longues et monotones prières.

Il fit pail de sa découverte aux confières qui vinrent

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le visiter^ et les confrères rimilèrent. Avant peu de tempsij Tusage en fut répandu dans toute l'Arabie, avec d'auta^ plus de succès, que Tinfusion fut préconisée comme sBikî herpétique, précieux remède dans ce pays chaud, où kit maladies de peau sont si fréquentes.

De THyémen, Tusage du café se vulgarisa en Turqiii%i en Syrie, en Egypte, en Europe, et dans tout l'univers, l

Mais s'il eut ses prosélytes fervents, il eut aussi ses d^j tracteurs.

Pendant que les derviches de la Mecque le rec<»aman- { daient aux croyants, non-seulement comme hygiénique, mais comme agréable à Dieu et au Pro{diète, puisqu'il les empêchait de céder au sommeil, dans les longues heures des oraisons nocturnes, des ulémas fanatiquesl criaient anathème et menaçaient ceux qui faisaient usage i du café d'avoir, au jugement dernier, la peau aussi i noire que cette même infusion de café. i

Un concUe dut prononcer en dernier ressort sur cette i question, et il fut déclaré que le café serait permis aux i croyants, et comme hygiénique et comme agréable à Dieu. Tous les peuples musulmans, privés de boissons spiritueuses, obéirent à ce décret. 11 n'y eut de dissidents que les habitants du Maroc, où la bi du Prophète est puritainement suivie. — Le vrai Marocain ne boit encore que de Teau, rien que de l'eau.

Passons maintenant au bain turc, cette autre marotte des aspirants à la vie orientale. — 11 est bien entendu que nous n'avons à parler que des bains publics.

Comme ils sont humides^ tristes et sombres^ le Testi« bule que nous traversons^ le cabinet où nous déposons nos Yêtements! Des parfums inconnus et acres nous pren* nent à k gorge^ et nous chancelons déjà^ à demi étourdis par un commencement d'ivresse pénible et lourde. Nous voici dans Tétuve commune^ coudoyant^ au milieu des vapeurs qu'éclaîrcit à peine le jour blafard qui pénètre par les lentilles en verre de la coupole, une foule de fantômes silencieux et nus.

Mais hâtons-nous de sortir de l'étuve , car l'asphyxie nous menace...

Les garçons baigneurs se sont emparés de nous, et malgré nos résistances instinctives, ils accomi^issent leur œuvre : ablutions chaudes, ablutions froides, savonnage complet, massage furibond, malaxation des muscles, craquement des articulations... il faut subir toute cette ^gymnastique balnéatoire; et quand ils ont fini de boulanger ainsi notre pauvre corps, comme si ce n'était qu'une masse inerte de pâte , ils nous enveloppent de langes brûlants et nous placent sur un lit de repos.

Alors, aulieu du bien-être tant promis, on est en proie à une attaque de dégoût insurmontable.

Ces langes, ces couvertures, ces lits, ces matelas, ces éponges, tout cela a déjà mille fois subi le contact d'une foule d'inconnus, d'une propreté inconnue, et l'on jure, mais un peu tard, de ne plusabandonner son épiderme à tant de milieux impurs.

11 serait bon de le connaître, pour ne plus le désirer,

ce réalisme du bain oriental. Ces horripilalions que pro< Yoque la brosse de crin^ et les soubresauts de la tempéJ rature variant instantanément du degré le plus élevé an degré le plus bas, tous laisseront des souyenirs inefiaça^ blés.

On vous promet qu'après une heure ou deux de repos et de demi-sommeil, après une pipe et une tasse de café) vous vous relèverez agile et heureux de ressentir mi bien-être jusqu'alors inconnu... Erreur!,., on sort de Ik moulu, rompu, et Ton peut se regarder comme favorisé du hasard ou des dieux, si le lenderas^in on n'est ni courbaturé, ni pleurétique.

Je déclare qu'il faut être Turc de naissance pour aimer le bain turc; il faut, dès le berceau, avoir été privé de chemises de lin, de coton ou de chanvre; il faut que l'cpidenne se soit aguerri au frottement immédiat des tissus de laine, pour éprouver une jouissance à se faire briqueter aussi vigoureusement la périphérie de son individu, d'où l'on voit alors sorUr, dit le poétique auteur de Constantinopley deç lanières de crasse.

Le vrai Turc n'a pas un lit comme l'Européen. — 11 1 dort sur le divan où il a passé la journée, assis sur ses talons, et il ne se dépouille de ses vêtements que lorsqu'il ' en change ou quand il est au bain. Le bain est donc pour I lui un exercice, un besoin, un repos.

Les f^nmes fréquentent les mêmes bains que \es hommes, mais de jour seulement, et à des heures ré- ' servces.

IMPRESSIONS DE VOYAGE lt5

C'est pour elles un lieu de réunion et de libres causeries. Les mystères des harems s'y dévoilent^ les messages d'amour s'y échangent, elles s'y vengent de la tyrannie des maris jaloux, et la médisance y publie ses factums contre les dames franques de Péra.

Pendant la nuit, les bains sont fréquentés comme pendant le jour. On peut y attendre le lever du soleil, au prix de quelques piastres, et beaucoup de Turcs ont vieilli sans jamais avoir eu d'autre chambre à coucher.

Ils s'y réfugient le soir, après avoir erré toute la journée dans les cafés, dans les mosquées, dans les bazars.

J'ai parlé plus haut du kicf. — Disons un peu ce que cela signifie...

11 existe dans toutes les langues des mots qui tendent a 8'univcrsaliscr. Ils renfierment en quelques syllabes toute ^e série d'idées, et mieux vaut les adopter avec leur consonnance exotique que de les traduire à l'aide d'une longue et lourde périphrase.

Les Anglais nous ont donné le home, le êporl et bien d'autres expi*essions d'un mei^veilleux laconisme.

Les Turcs nous donnent le kief ; — le kief , dont un volume de commentaires dénombrerait à peine les richesses de significations.

Qu'est-ce donc que le kicf t

Le kief, c'est plus que le repos, plus que le bien-étrc, plus que le contentement, plus que le bonheur! C'est le bonheur avec le malheur, le contentement avec la tris-

tesse, le bien-être arec la misère^ le repos avec le travail] — C'est nne trêve dans la vie active^ un armistice dan^ les luttes de l'eustence^ une détente des muscles du corp^ et des contentions de l'esprit^ un rêve sans sommeil ; -h c'est enfin un état particulier dont le plus pauvre ma^ nouvrier et le sultan peuvent également savourer le^ jouissances intimes. I

Celui qui fait son kief repousse au loin les tracas et lel soucis du présent^ sans s'inquiéter de ceux de l'avenir^ Il extrait de la position où il se trouve tout ce qu'il y i de bon , et en oublie les mauvais côtés; il use du confbrl quand il possède le coni'ort , et si le confort lui manque^ il en use quand même en se créant un confort à lui pa4 la puissance de l'imagination; une journée sans kief es! une journée perdue^ néfaste pom* l'Oriental ; riche o\\ pauvre^ esclave ou libre^ il lui faut le kief !

11 est midi : les prières ne retentissent plus dans lefl mosquées. Le bourgeois oisif ne quête plus les nouveUes de porte en porte; le batelier délaisse ses avirons à manches de massue; l'écrivain public referme cette longue écritoire qu'il porte à sa ceinture comme un canon de pistolet; le marchand sort du bazar; le portefaix jette bas son fardeau; le fonctionnaire abdique ses grands airs; le soldat^ le gendarme déposent leurs armes; le gardien de police ferme les yeux; l'ouvrier chôme; le bruit ^ le mouvement, l'agitation éprouvent un temps d'arrêt dans tout Stamboul 9 dans Gaiata, dans Péra> et sur la Ck>rne d'or, et sur le Bosphore, cette grande avenue maritime

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es Champs-Elysées derOrient... Ilcstmidi^ c'est Theure u kief.

Le riche se réfugie alors dans son kiosque doré ; le ourgeois, le soldat^ l'ouvrier, viennent grayement rendre place sur Y étagère-divan d'un café-barbiériste. e pauvre s'étend, à l'abri du vent, sur les dalles de larbre du portique d'un palais ou d'une mosquée, ou ir la tombe ombragée de cyprès de quelque champ des lorts.

Les esclaves du kiosque font pleuvoir les essences et rûlcnt les parfums, tandis que le maître boit goutte à outtc rinfusion incandescente du moka concassé, et altite ses rêveries au bouquin d'ambre du nai^uilhé, chargé u plus fia (ombak de Laodicée. Les pratiques du café de <eschik-Tasch possèdent aussi des bouquins d'ambre, et imentlcs meilleures sortes du Liljan, en dégustant la queur du moine de THyémen; mais les essences et les arfums qu'ils aspirent, la brise les apporte des rives de Asie, et ils contemplent le ciel et la mer à travers l'auent soulevé de l'échoppe. Ils sont là vingt fumeurs,*côtc côte, en extase ; ils rêvent isolés, comme ils rêveraient iolés un à un dans le désert.

Le pauvre, sans un para, sans pipe et sans café, n*en lit pas moins son kief. Étendu sur le dos, il projette ers le ciel ses désirs et ses espérances, choisit un nuage ui passe, le poursuit du regard, et voyage avec lui jusu'au paradis des fidèles croyants.

Mais le kief cesse bientôt : les tasses de moka sont

iU IMPRESSIONS DE VOYAGE

^ides; les fourneaux des chibouks et des narguilhés se refroidiMent ; les rêves s'annihilent et les bruits de la vie commune retentissent. A .demain un autre kief ; puis après-demain un autre encore^ puis toujours^ toujours le kief^ jusqu'à la mort...

Parbleu! me dira-t-on, votre kief n'a rien d'extraordinaire; cela consiste tout bonnement à se reposer quand on est fatigué^ à fumer une pipe si on aime la fumde^ et à boire du café si cela convient. Pas n'est besoin d'aller en Orient poui* apprendre à faire une chose que nous faisons chaque jour, et par malheur quelquefois trop longuement.

Non ! non ! il y a dans le kief autre chose que le repos^ que la fumée de tabac et que Tarome du café ; il y a un jçl ne sais quoi de mystérieusement ineffable et placide qu'il! faut avoir éprouvé pour le comprendre. En Occident^ ; nous ne savons pas nous reposer; nous nous occupons' trop, dans le repos, des soucis de l'heure passée et do ceux de l'heure future, et nous n'avons jamais assez de philosophie pour imiter l'Oriental et nous enfermer dans; ce cercle de Popiîius qu'il trace chaque jour autour de \ son être pendant quelques instants, cercle infranchii»sable, où il est seul avec lui-même, vivant sans se donner la peine de vivre, et réalisant ce qui, pour nous, n'est encore qu'un proverbe : Contenleïnent passe richesse.

Qui dé nous n'éprouve, mille fois le jour, le besoin de se dépouiller du harnais social et d'agencer pour soi seul '

IMPRESSlOiNS DE VOYAGE li9

ji instant de jouissances indépendantes^ nn moment de élicieiise oisiveté qui ne ressemble ni à la sieste des mériionaux^ iii au lar niente des Italiens, ni à la mérite nne des travailleurs ?

Attendons le retour de nos vaillants soldats d'Orient ; s nous enseigneront le kief. — Ils l'ont pratiqué sous la ente, au retour de la tranchée; — le mot fera fureur, t, dans un siècle, l'Académie l'admettra aux honneurs lu dictionnaire.

La plupart des] bourgeois étaient janissaires,' '— avant [ue Mahmoud n'eût anéanti cette milice, inutile et dangereuse selon les uns, seule base de l'édifice politique selon les autres; — ils recevaient comme tels une subvention quotidienne en nature ou en argent.

Le riche n'a pas eu à souffrir de cette terrible proscription. Le pauvre, lui, regrette la solde d'autrefois, et l'on s'étonnerait de le voir vivre encore sans travailler, si l'extrême bon marché de la vie ordinaire n'était pas bien plus étonnant encore.

Deux piastres, ou cinquante centimes au plus, suffisent à un homme, par jour, pour boire, manger, se vêtir, et même entretenir sa femme et élever ses enfants. S'il a hérité de quelque patrimoine , il le consomme ainsi lentement, à fonds perdus. S'il n'a pas hérité, il essayera, pendant une ou deux années, un petit commerce quelconque, ou bien exercera un métier; et quand il aui'a amassé quelque argen',il vivra dans un kief perpétuel ; et s'il ne veut rien faire, ni commerce ni travail, il aura tou-

jours Taumône de la moscpiée pour alimenter sa paresse . Pourquoi aurait-il l'ambition de faire fortune?... Pourquoi ne jouirait-il pas paisiblement de Texistcnce, n'ayant ni le souci des richesses, ni la craintede mourir de faim? Les richesses!... — Mais elles exciteraient Tenvie d*un pacha, et la conûscation suit de près Tcnvie. Ses enfants iront aux écoles gratuites, aux facultés gratuites, en apprentissage gratuit; s'ils ont de Tintelligence , ils se feront domestiques de quelque fonctionnaire, et pourront devenir fonctionnaires à leur tour. La domesticité ne dégrade pas en Orient. Le vieux Kosrew-Pacha , qui vient de mourir comblé d'ans et d'honneurs, n'a-t-il pas été esclave dans sa jeunesse?

Pourquoi donc échangerait-il le calme de sa vie intérieure et modeste contre les luttes d'une vie publique et fastueuse ? — Une pipe et du tabac, un tapis et un gobelet d'eau fraîche, voilà tout ce qu'il lui faut dans son heureuse indolence, car ses besoins sont en rapport avec ce qu'on lui a enseigné, avec ce qu^il sait. L'enfant de la plus hmnble, de la plus pauvre famille, en France , reçoit une instruction très-supérieure à celle du plus riche, du plus noble rejeton d'Osmanlis, puisque l'instruction primaire, en Europe, équivaut (il faut l'avouer) à l'instruction supérieure en Turquie, où, sauf quelques exceptions, il suffit de pouvoir lire le Coran et signer son nom, pour être regardé comme un lettré , comme un savant. Mais cette instruction, quelque minime qu'elle soit, tous la possèdent, tandis que chez nous, les statistiques cri-

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minellcs le prouvent, bien des gens des couches infimes de la société ne savent même pas lire.

L'école turque se tient le plus souvent dans la mosquée, avec les ulémas, les imans pour instituteurs*. Les enfants de toutes conditions y sont envoyés.

On m'objectera peut être que depuis la reforme le niveau des études tend chaque jour à s'élever, et que le gouvernement envoie, à ses frais, de jeunes Turcs étudier en Europe. On nfobjectera aussi que les riches en font autant pour leurs enfants, et qu'aujourd'hui, à Constantinople, il y a une faculté des lettres, une faculté des sciences, une faculté de droite une faculté de médecine , des lycées , des établissements primaires , des bibliothèques publiques, et même une académie de belleslettres, sciences et arts, qui distribue des prix. Cela est incontestable. Mais ce qui ne Test pas moins, c'est que les professeurs des facultés professent fort souvent dans le désert, et qu'on ne recrute qu'à grand'peine les élèves qui doivent subir chaque année des examens en présence dn sultan, qui^ le premier de tous, n'y comprend rien lui-même.

C'est que l'étude des mathématiques n'y est pas plus avancée que du temps du baron de Tott, qui enseignait les mathématiques aux pages de Sa Hautesse.

C'est que le jeune Turc, qui, élevé en France, devrait remporter dans son pays l'usage de notre langue et une teinture dfe nos usages, après son retour, oublie ou plutôt affecte d'oublier qu'il a vécu en Europe.

Des voyagem-s racontent ( et ils disent vrai ) qu'ayant obtenu audience de pachas qu'ils avaient jadis connus à Paris, à Londres ou à Vienne, et avec lesquels ils s'étaient liés, d'amitié, ils en ont été reçus comme des inconnus, et que même on leur a fait l'insulte d'employer un drogman pour s'entretenir avec eux dans une langue qu'on pai'lait si bien, que Ton comprenait encore mieux, et que l'on disait tant aimer, quelques années auparavant.

Les dignitaires turcs sont très-souvent d'une ignorance crasse. Lire le Coran, pouvoir en. transcrire quelques versets, et tracer leur signature au bas d'un firman, — voilà le bagage scientifique de la plupart d'entre eux. Et cependant, qu'ils ait;nt à discuter, à résoudre une question de droit international; qu'il leur soit forcément nécessaire de s'éclairer sur un fait historique, et d'en connaître les causes, les conséquences et les détails; qu'ils aient besoin d'avoir immédiatement une idée juste, claire et précise sur telle et telle affaire commerciale ou politique ; qu'ils aient enfin à assister à une conférence diplomatique, — ils ne sont jamais embarrassés, ils remplissent leur rôle à merveille.

C'est que leur bibliothèque n'est pas une collection âc livres; c'est que leurs documents sont animés et parlent.. . Le raya grec, le Levantin, être intelligent et studieux, qui possède toutes les sciences el toutes les langues, se met au service de ces dignitaires illettrés, et quand ces dignitaires sont riches, ils ont à leur suite am médecin, im historien, un diplomate, un architecte, un

ai^tiste, comme ils ont des écuyei*Sy des kavas^ des domestiques de toutes sortes. Ce petit bataillon^ qui parle anglais^ français, grec^ russe^ italien, espagnol, allemand, est nourri, vêtu, log^, payé par lui, et fait œuvre de sa spécialité, selon les besoins du moment.

La possession d^une pareille meute d'intelligencos et d'aptitudes a fait croire à beaucoup de voyageurs qu'en Turquie, les grands de l'empire étudiaient, mieux que les grands de chez nous, les sciences, les beaux-arts et les lettres.

Les jeunes gens qui deviennent savants pour vendre la science ne sont pas méprisables; je l'ai dit, chez les Turcs, l'esclavage et la servitude ne dégradent pas ; c*est un premier pas pour avancer hiérarchiquement dans la société. — Combien de pachas et de deys qui ont corn* mencé par être domestiques!...

Mais il est un talent, ou plutôt un don du ciel, que Ton ne peut dénier là-bas aux riches comme aux pauvres, aux petits comme aux grands... c'est le don de poésie!...

De tout temps, il y a eu chez eux, et dans toutes les classes, de grands poètes... écrivains ou improvisateurs. Plus d'un sultan, plus d'un pacha s'est immortalisé par ses vers.. . Et chaque jour encore, on rencontre des bai'des populaires qui vont chantant à la porte dorée des kiosques et dans les plus humbles tabagies.

Constantino^le possède beaucoup d'établissements d'éducation élémentaire, mm cette éducation, très-étenJue et très-complète au point de vue du Coran, est presque

nulle, comparée à la nôtre. Si la religion de Mahomet n'exclut pas l'étude, du moins elle ne pei-met que l'étude des livres sacrés, car ils renferment tous les préceptes divins, tous les germes des lois, enfin tout ce qu'un vrai croyant doit connaître et savoir.

Si je les traite d'ignorants, les Turcs, ce n'est donc que relativement aux autres peuples de l'Europe.

L'histoire générale, la géographie, les sciences naturelles, etc., etc., etc., ne font partie du prog;ramme de Tinstruction publique que depuis le firraan de 1845.

Jusqu'alors, quiconque devenait ouquoumouck était de plein droit déclaré savant.

Or, toute la science, ou plutôt l'aii de Vouquoumouck (peintre), consistait à savoir transcrire le Coran, les actes judiciaires, les registres de commerce et les manuscrits pour la lecture, œuvres très-différentes les unes des autres, puisque pour chacune d'elles on emploie des caractères spéciaux.

Le firman de 1845 essaya de substituer l'enseignement de l'État à celui de la mosquée.

L'université ottomane fut déclarée institution de l'État, et depuis lors, les innombrables mektebs et médressés (instituteurs primaires, instituteurs supérieurs) de l'empire, créés par Mahomet II, quand de chaque église il fit une mosquée et attacha une université à chaque mosquée, se dépouillèrent peu à peu de leur'vieille routine et se transformèrent en instituteurs primaires. ,

Mais ils n avancent pas plus vite maintenant que nV

vance la construction de cet immense édifice qid domine les jardins du vieux séiail, ce palais futur de l'université, dont la première pierre a été posée voilà bientôt dix ans. Le gouvernement a employé un très-bon procédé pour lutter contre le fanatisme du vieux parti turc, qui repousse obstinément toute innovation.

Il a rendu Tinstruction primaire gratuite et obliga* toire.

Tous les pères de famille doivent se présenter devant le chef de leur quartier, le moxtktar, aussitôt que leurs enfants ont atteint Tâge de six ans , et les faire inscrire sur le livre de l'instituteur public, à moins qu'ils ne déclarent vouloir faire élever leurs enfants dans leur intérieur ; encore faut-il qu'ils justifient d'une certaine aisance pour pouvoir subvenir aux frais de celte éducation pailiculière.

Une autre disposition de la loi interdit à tout patron, ou maître ouvrier, de recevoir en apprentissage Tenfant qui n'est pas muni d'un certificat d'études.

Le plus petit village de Tempire a son école. Il y a (1851) à Constantinople trois cent quatre-vingtseize écides primaires, fréquentées par viiigt-deux mille sept cents élèves des deux sexes. En présence de tels chilTres, on croirait peut-être que la profession d'écrivain public est perdue ? — Erreur 1 Les enfants s'arrêtent aux leçons premières du mekteb et n'en profitent guère.

Pauvres, ils apprennent un métier ; riches, ils se font militaires, aspirants pachas, et Us oublient promptement

les caractères de la langue turque, caractères si compliques, ou plutôt si simples qu'ils en sont méconnaissables.

Pour que Tinstmction se rép indit, se développât, il faudrait complètement réformer, changer même les signes représentatifs de la parole et de la pensée.

La langue turque est aussi facile à parler qu'elle est difficile à lire.

Après huit jours d'essais, d^attention soutenue, on peut parler, comprendie, et se faire comprendre, tandis que des années d'études ne suffisent pas pour savoir lire et écrhe.

. L'instruction secondaire est gratuite, comme la primaire, mais non pas obligatoire.

L'instruction supérieure n'est pas encore organisée; le rapport de Kemal-Effendi, envoyé en Europe pour y étudier l'organisme des hauts enseignements, servii'a à cette régénération, ou plutôt à cette création nouYelle.

Jusqu'à présent, les écoles^ spéciales sont dirigées par des maîtres français et d'après des méthodes françaises.

Celle du Sultan Achmet et de Solyman, fondées par Mahmoud, reçoivent les jeunes gens qui se destinent aux emplois civils. — Croirait -on qu'ils perdent un temps précieux à apprendre la calligraphie? — La rareté des livres imprimes en fait une étude indispensable.

Ils doivent pratiquer six espèces d'écritures :

Le rika, cursi\e pour les correspondances usuelles, les mémoires, les pétitions; le talik, écriture persanne renveiTBée pour les actes judiciaires; le nessik, pour la

transcription du Coran ; le mluz, pour les inscriptions des mosquées^ des palais, des fontaines et de tous les monuments publics; le dewani, pour les firmans et les actes officiels, et le scakah, pour les finances.

Le collège de Yalidé-Suitane, fondé en 4850 par la mère du sultan, reçoit gratuitement pendant quatre ans, et après concours, les sujets qui veulent entrer dans l'administration. La jeunesse commence à fréquenter un peu l'école normale pour des élèves professeurs, l'école militaire, l'école de l'artillerie et du génie, l'école de marine, l'école vétérinaire, l'école d'agriculture à San Stephano, et enfin l'école impériale ou faculté de médecine.

L'école militaire fournit des officiers à Tannée, dont l'organisation actuelle remonte à 1842.

Vous les verrez, les soldats de cette armée, et vous vous demanderez si ce sont bien là les fils de ceux qui épouvantèrent l'Europe voilà deux cents ans; de ceux dont les historiens vantaient le courage, le sang-froid, l'impétuosité dans l'attaque et la ténacité dans la défense! Le Journal du Constantinople a vainement chanté depuis une année leurs victoires des bords du Danube; — la dégradation récente de Sol yman- Pacha, après la honteuse fuite de Balaclava, lui donne un triste démenti.

Us sont passés pour jamais, les grands jours de Tislamisme!...

Abdul-Medjid ne donne plus ses firmans, le pied dans

rétiier^ et sob soldats s'enfuieraient épouvantés si^ comme Mahomet 11^ il voulait aller faire manger Tavoine à sod cheval sur Tautet de Saint-Pieire de Rome, ou, comme Amurat, établir un sérail public dans la demeure des| papes. j

Abdul-Medjid est le premier sultan qui, lors de son] avènement, ait renoncé à la cérémonie de la coupe, cettej forfanterie insigne !

Ordinairement, au sorlir de la mosquée, le nouveau! sultan se rendait à une caserne de janissaires : le commandant lui présentait une coupe de sorbet, — le sultan vidait la coupe, et la rendait pleine d'or en disant: Au revoir sous la grande coupole rouge, c'est-à-dire à Rome.

Le nizam, soldat régulier et en activité, et les redifs, soldats licenciés, mais susceptibles d'être rappelés, composent aiujourd'hui l'armée et fournissent des hommes aux armes spéciales; les bachi-bozouks ne comptent plus.

Les officiers instructeurs sont presque tous Européens. Quatre d'entre eux. Français et sujets d'élite, sont attachés à l'école polytechnique, à la cavalerie, à l'infan- j terie et à l'état-major. 1

L'un d'eux, dont l'amitié m'honore (M. Marsault, ca- 1 piiaine de dragons, détaché à Constantinople), m'a souvent parlé des dégoûts, des déboires, qui aggravèrent les difûcultés de sa mission. 11 en était venu à reconnaître la nécessité de traiter ses élèves comme les traitait le baron de Tott, et il est rentré en France le cœur ulcéré de l'ingratitude des Turcs, et professant un

arge mépris pour leur caractère à la fois orgueilleux et «rvile.-

L'uniforme des soldats du niiam est confortable^ nais sans élégance.

Le bataillon^ qui brille quand il est babillé de neuf, qjuinze jours après semble revenir d'une longue campagne^ tant les hommes ont eu peu de soins de leurs vê* tements.

Leur propreté n'est que factice^ et si la loi religieuse leur imposé des ablutions quotidiennes, ils oublient le fourniment.

Un corps d'armée en marcheesttoujours escorté d'une nuée de sakas (porteurs d'eau) ; souvent des chefs ont néglige telle ou telle marche stratégique d'une importance réelle, parce qu'ils ne devaient pas rencontrer d'eau sur ia route.

Une bataille livrée sans ablutions préalables serait une bataille perdue à l'avance.

La calotte rouge, oméerd'une plaque de cuivre et d'une touffe de soie bleue, sert de coiffure à toute l'armée, depuis le dernier soldat jusqu'au muchir (feld-maréchal). — L'armement est le même que le nôtre.

Nos manufactures d'armes fournissent les fusils et les sabres, mais les pièces d'aitillcrie sortent presque toutes des ateliers de l'empire, assez bien outillés, dit-on. Ce n'est donc pas en Turquie qu'il faut chercher les brillants costumes militaires. Nos zouaves, nos turcos, nos spahis en font revivre la mise en scène ; seuls, aujoui*-

d'hui, ils sont dignes de porter encore le turban et le cimeterre.

Au commencement de la guerre actuelle, j'ai plusieui^ fois accompagné des bandes de redifs qui de Beyrout et de SmyiTie se rendaient à Constantinople ; ils abandonnaient leurs femmes, leurs enfants, leurs chaumières; c'étaient presque tous des hommes d'une trentaine d'années et ayant déjà fait la guerre. Us provenaient du littoral et du fond des provinces asiatiques. Leur taille bien prise, leurs larges épaules, leurs jambes nerveuses, leur figure intelligente et pleine d'énergie prouvaient combien on a raison de dire que la race turque asiatique n'est pas si dégénérée que la race européenne du Bosphore. Ils étaient beaux avec leurs baillons, leur turban élevé, ' formé d'un lambeau d'étoffe de laine roulée et contournée sur elle-même en spirale, leur ceinture rouge qui embrassait la moitié de la poitrine et du ventre , leur caleçon court et collant de cotonnade bleue, leurs pieds nus et la veste de soie de Brousse ou de Damas, qui, déchiquetée, maculée, s'agrafait sous le menton et flottait crânement sur l'épaule.

Pendant une de ces traversées de Beyrout au Bosphore, traversée qui dura huit jours, ces malheureux, au nombre de six cents, vécurent exposés sans abri à toutes les intempéries de la saison... La neige nous accompagna depuis le détroit de Mélélin jusqu'à la Corne d'or; une neige qui se congelait en tombant. Ils n'avaient ni couvertures de laine^ ni vêtements chauds, la famille ayant

IMPRESSIONS DE VOYAGE lU

gardé leurs meilleures bardes, puisque arrivés à Tarmée ils devaient être habillés à neuf.

Notre cntie-ponl et nos cales, remplis de marchandises, ne pouvaient leur donner ai^ile, et c'était un douloureux spectacle que de les voir se presser les uns contre les autres, comme les moutons d'un troupeau, afin de s'abriter mutuellement et se prêter un peu de chaleur.

Accroupis, agenouillés, entassés le long des parois du navire, ils grelottaient en chœur et criaient avec désespoir : Allah I Allah!

Notre commandant voulut leiu* octroyer une distribution de vin chaud, mais Tofûcier qui les commandait, cl qui, bien vêtu, bien nourri à notre table, n'avait peut-être jamais joui de tant de confortable, s'y opposa, alléguant la règle du Coran. Le thé remplaça donc le vin chaud. Le maître mécanicien eut l'humanité, de recevoir près des fourneaux, et à tour de rôle, ceux que je croyais menacés de mourir de froid, et le bon Dieu permit qu'aucun ne manquât à l'appel, quand nous les déposâmes à Thopana.

Un vapeur du Llyod autrichien, qui naviguait de conserve avec nous, et transportait aussi des redifs au nombre de huit cents, fut moins heureux : pendant cette tra* versée, il jeta à la mer onze hommes morts de froid. On croira peut-être qu'une pareille incurie, qu'un . semblable mépris de la santé des hommes ne peuvent être reprochés qu'à l'administration turque. — Hélas ! chez nous aussi, on n'a pas toujours tenu compte du bien-

être des soldats passagers ! Ils ont souvent et beaucoup souffert de Marseille à Varna et de Varna à Marseille^ malgrd les s-acriflces que s'imposait la compagnie des Messageries impériales, chargée d'une grande partie des transports.

Je cite un faitl

Un dimanche soir, au mois d'août, l'an dernier, notre bateau allait quitter Constantinople , quand deux employés de l'intendance militaire française conduisirent à bord trois cent soixante-quinze soldats convalescents, échappés aux fièvres meurtrières des marais de Varna et à l'épidémie cholérique. La pluie tombait par torrents, et le froid se 'faisait sentir d'autant plus vivement, , que la température des jours précédents avait été trèsélevée. Nous allions donc doubler la pointe du vieux sérail, lorsque je m'aperçus que pas un de ces pauvres diables n'avait de couvertures de laine... et le voyage devait durer dix nuits, et ils devaient passer ces dix nuits en plein air, couchés sur le plancher nu du navire.

J'en fis l'observation à mon commandant , qui interpella les commis de l'intendance. Les commis répondirent que les hommes évacués des hôpitaux y avaient sans doute laissés leurs couvertures ; chaque homme partant de France en était pourvu... Qu'étaient-elles devenues?... ils l'ignoraient et n'avaient pas mandat pour en délivrer de nouvelles.

Cette réponse ne satisfaisait pas notre capitaine; l'humanité lui défendait de partir avec des passagers rele-

vant à peine de maladie^ et menaces d'une rechute inévitable^ si on ne les protégeait pas contre la pluie et la fraîcheur des nuits.

Or, il était impossible de les loger dans Tentre-pont, rempli de marchandises, et imprudent de les entasser dans l'espace étroit et sans air de la cale de Ta vant. — Que faire? Les commis, impassibles, empaquetaient déjà les feuill* s de leurs rôles et se préparaient à retourner à teire.

Alors, en ma qualité de médecin sanitaire, je protestai énergiquement contre l'embarquement de ces soldats, dans de pareilles conditions, et le commandant Bochet, retardant le départ, sauta dans son canot, courut au bureau de Vintendance , et plaida si bien la cause de ses passagers, qu'il revint à bord avec quatre cents couvertures de laine.

J'ai la conviction que sans ces couvertures, notre voyage eût été fatal à plus d'un pauvre soldat, que l'espoir de revoir bientôt la patrie avait déjà rappelé à la santé.

D'autres paquebots de la compagnie, le Caire, VÉgyptm, V Alexandre, ont été moins heureux que nous dans de semblables circonstances; on a refusé des couvertures de laine à leurs passagers convalescents, et pendant la traversée de Gonstautinople à Marseille^ ils en ont perdu plusieurs.

L'armée turque, depuis sa sanglante tragédie de l'At- Meïdan, le massacre des janissaires, n'a pas encore rempli toutes les espérances que sa réforme avait fait naître.

Elle manque de bons officiers. — Le soldat turc est

zélé pour Texercice et étudie la théorie tant qu'il aspire à uu grade ; — mais sitôt qu'il a obtenu le grade, l'indolence, l'insouciance native reprennent le dessus ; — il s'endort avec sa première épaulette et laisse au destin le soin de lui en donner une seconde.

Les officiers européens ne peuvent avoir l'initiative et Tautorité du commandement qu'en se faisant musulmans ; à peine cette loLde l'État est-elle transgressée aujourd'hui que l'empire n'a pas assez de ses seules forces pour se défendre.

^ La marine n'est pas mieux organisée que Tarmée de terre ; — les navires, provenant presque tous des chantiers nationaux, sont admirables dans leur gabarit et leur gréement; les équipages sont nombreux; rien ne faillit quand ils sont à l'ancre. — On croirait revoir les terribles adversaires des chevaliers de Malte... Mais que les voiles soient bordées et gonflées par la brise, que le moulinet de l'hélice commence, ou que les roues fassent écumer la vague, et puis qu'on abandonne la terre de vue, alors presque toujours c'est à la Providence qu'il incombera de guider la marche du navire, et si une bataille s'engage, l'ignorance et l'incapacité feront perdre une victoire que le courage devait remporter.

A Sinope, ils se sont laissé circonvenir comme des moutons, et se sont battus comme des lions.

Les matelots et sous-of liciers sont ordinairement bons marins; mais les officiers ont peu ou pomt de pratique.

On voit encore aujourd'hui des employés de ministère,

des négociants, devenir d'emblée suvari ou commandants de vaisseaux.

L'école navale de Kalki enfantera sans doute de véri* tables officiers de marine, mais il faudra du tem!>s; il ne suffit pas que les forêts du Taurus et les futaies de Lokat possèdent de magniûques essences de bois de constructions navales.

Tahir-Pacha a créé en quelque sorte une nouvelle marine, en formant des équipages avec des Turcs, pour remplacer les Grecs d'Ipsara, d*Hydra, de Spezzia et de Syra, les meilleurs marins de TArchipel, devenus sujets du roi Othon; mais j'ai peine à croire qu'avec leurs vaisseaux modernes, leurs bâtiments à vapeur et leur artillerie dont on vante la précision de tir, ils puissent jamais faire ce que fit avec ses lourdes caravelles et ses alaïgiiemfleri (grands vaisseaux) Hassan -Pacha, surnommé le Crocodile de la mer des Batailles.

La faculté de médecine, fondée à Galata-Seraî par Mahmoud, après la destruction des janissaires, occupe depuis rincéndie de 1848 le même local que Técjle du génie, Coumbar-Khan, non lûn du grand champ des morts. L'enseignement y est gratuit, les professeurs sont en partie français et italiens, et quatre ou cinq cents élèves boursiers suivent les cours.

Cette même faculté publie une feuille mensuelle, la Gazette médicale de ConstàrUinople; un dispensaire lui est annexé, et dans l'année 1852 elle a pratiqué douze mille vaccinations... dans toutTempire.

Vély-Pacha, ambassadeur de la Porte à Paris, et qui vient d'être nommé au gouvernement de Candie, aura la gloire d'avoir fait signer le nouveau traité des quarantaines, traité si favorable au commerce européen.

Malgré cette faculté de médecine, la plupart des chirurgiens et médecins de l'armée de terre et de mer sortent des universités d'Europe, ainsi que les médecins des quarantaines et des principaux imarels (hôpitaux) ; mais de longues années s'écouleront encore avant que l'ignorance et le charlatanisme cessent d'exploiter la santé publique.

Le vieux Codex passe pour un oracle infaillible, et tous les jours on opère d'après la formule suivante :

a Quand un arbre ne produit pas, une femme enceinte est priée de le menacer, un couteau à la main, de l'abattre, s'il continue à ne pas produire; et l'année suivante l'arbre est chargé de fruits. — a Les obstructions se guérissent par le même procédé. On conduit la personne qui en est affectée chez un bai'bier, lequel, s'emparant d'un rasoir, dit à la maladie :. <( Tu vas te dissoudre et décamper, ou bien cet instrument sera employé à ta destruction... » Et l'obstruction disparaît.

Pour le point de côté , on se sert d'un petit arc fait avec une branche de grenadier, et de petites flèches du même bois, qu'on lance de près sur la partie endolorie, mise à nu.

Voici des prescriptions hygiéniques. Par exemple :

« Evitez à jeun la vue d'une vieille femme, car cette vue est très-malsain^, »

a Le mardi et le mercredr sont des jours spécialement indiqués pour se faire les ongles. »

« n ne faut jamais se servir d'une brosse en poil de cochon^ car le cochon est un animal impur!.»

tt On ne doit jamais se marier au moment où la lune est dans le signe du Scorpion. »

Ces recettes sont prises au hasard, et il n'est pas étonnant qu'elles soient en faveur chez un peuple dont le souverain garde à son service des devins et des astrologues.

Du temps des empereurs grecs, Thôpital de Saint-Paul, le plus célèbre de tous, occupait l'emplacement du vieux sérail. Les hôpitaux civils d'aujourd'hui sont annexés aux mosquées.

L'étude de la médecine ne fera jamais de grands progrès tant que les dissections seront prohibées. « 11 n'est jamais permis, dit la Sunna, d'ouvrir un cadavre, quand même le mort aurait avalé la pierre la plus précieuse et qui ne lui appartiendrait pas. »

La réforme a augmenté le nombre des bibliothèques publiques, et introduit la presse périodique en Turquie; mais les bibliothèques publiques, au nombre de quarante, sont désertes; les Grecs et les Européens li&ent seuls les journaux , et les nouvelles se transmettent oralement parmi les indigènes.

Jusqu'à ces derniers jours ^ les Francs étaient exclus des bibliothèques; ils ne pouvaient y être admis que comme visiteurs, et n'avaient pas le droit de lire et 4e tirî^wcrire les livres et les manusc^ts,

La célèbre bibliothèque du vieux sérail , où Ton espérait retrouver de précieux manuscrits, a perdu son prestige... Les mystères sont dévoilés; ses quinze cents vournes sont catalogués, et l'Institut de France a déclaré qu'on 7iy trouvait rien de remarquable. Mais les enthousiastes repoussent cette déclai ation officielle , et ils rôdent autour d'un certain kiosque abandonné du vieux sérail, demandant qu'en échange de notre or et de notre sang, prodigués pour le salut de son empire, Abdul- Medjid leur permette d'aller chercher au fond de certaines caves les parchemins que les rats n'ont pas encore fini de ronger.

M. Blanqui, dans son Foyage en Bulgarie, nous avoue que sa bibliothèque, à lui, livres, manuscrits, casiers, armoire, est plus belle que celte bibliothèque du sérail. — H ne put obtenir la permission de lire un livre, de dérouler un manuscrit.

Un autre voyageur, piquant et gracieux écrivain que je m'abstiendrai do nommer à cause du démenti qu'il mérite, a été plus heureux, dit-il, pendant son séjour à Constantinople : il allait chaque matin passer de longues heures d'études dans cette bibliothèque !

Je trouve dans YHistoire ecclésiastique de Fleury, t. IX, 1. XLU, qv'il y avait à Constantinople, près du palais, une bibliothèque contenant trente mille volumes, — bibliothèque fondée par les empereurs. — Le bibliothécaire, nommé l'écuménique, était un homme d'un mérite distingué ; il en avait douze autres sous lui, qui en-

»eigiiaieiit gratuitement la religion et les sciences profanes. Leur mérite était si reconnu , qu'il n'était pas permis, naême aux empereurs, de rien faire d'extraordinaire sans les consulter. L'empereur Léon Flsaurien fit son possible par nienaces et par promesses, pour les amener à son opinion touchant les images ; mais enfin, désespérant d'y parvenir, il fit entourer la bibliothèque de fascines de bois sec, et la brûla avec ceux qui la gardaient, en 730. Ses successeurs rétablirent la bibliothèque.

Un autre ennemi des bibliothèques est venu en aide aux Sarrasins, aux croisés et aux Turcs... les vers... Us ont causé et causent encore des ravages incalculables.

Sous le règne de Constantin, fils d'Irène, un incendie fortuit anéantit une partie du palais patriarcal de Constantinople, où se trouvaient les manuscrits originaux des explications de saint Jean Chrysostôme sur les Écritures.

La bibliothèque de Muhammedie est ornée de cette menteuse inscription :

L'élude des sciences et des préceptes divers est obligcUoire pour les vrais croyants.

Les sept principales bibliothèques, dont le catalogue a été dressé, contiennent quarante mille volumes.

Sous le règne de Basilisque, en 476, le palais de Constantin, orné de magnifiques statues, fut presque détruit par les flammes, ainsi que le portique, où était placée la bibliothèque publique : elle contenait cent vingt mille volumes 3 on y voyait Vintestin d'un ser-

pent, sur lequel étaient écrits en lettres d'or les quatre-vingt dix-huit livres de Tlliade et de l'Odyssée.

Les libraires du quatrième siècle s'établirent sous un portique de l'Augusteon^ auprès de la bibliothèque publique et au même endroit où Julien avait rendu giâce aux dieux d'avoii' fait périr les écrits d'Epicure et de Pirrhon ; Julien^ renonçant aux richesses de l'évoque arien d'Alexandrie^ n'en réclama que la bibliothèque^ qu'il se ût envoyer en toute hâte.

Au dix-septième siècle, Constantin Porphyrogénète rend publique une autre bibliothèque oii l'on réunit d'anciens et riches manuscrits calligraphiés par ordre de Constantin. Le premier livre imprimé à Constanlinople date de 4488. Mais il sortait des presses hébraïques ou grecques, et ce ne fut que vers 1727 ou 4728 que Saïd-Efiendi y introduisit cet art révolutionnaire.

Les ulémas (prêtres) poussèrent les hauts cris et ameutèrent les kiatibs (écri\ains publics), que la transcription des manuscrits faisait vivre. L'émeute gronda longtemps et ne s'apaisa que lorsque le grand vizir eut publié un édit d'après lequel le Coran, les livres sacrés, ne seraient jamais poDués, profanés par la reproduction typographique ; les kiatibs continueraient à les transcrire à la main, et l'art nouveau ne serait employé que pour les œuvres profanes.

Alors parut le hatti-schérif ordonnant l'établissement d'une imprimerie impériale aux frais du miri (trésor de l'État.)

Certains exemplaires manusmis du Coran se vendent aujourd'hui sept ou huit mille francs selon la célébrité du calligraphe'.

L'imprimerie impériale n'a produit jusqu'ici que trèspeu d'ouvrages originaires, mais beaucoup de traductions^ telles que celles de Monte-Cristo, des Mémoires du duc de JRovigo, du Mémorial de Sainte-Hélène, de l'Histoire de Charles XJI, etc., etc.

D'après Lebeau, Histoire du Bas-Empire y t XIII, on voyait, entre le palais et Sainte -Sophie, une superbe basilique nommée YOctngon, bâtie par Constantin le Grand, et formée de huit portiques réunis. Julien y plaça sa bibliothèque, que rendit publique Valentin. Ce dernier y établit sept antiquaires, dont l'emploi consistait à recopier les manuscrits qui périssaient de vétusté; ce précieux dépôt contenait cent vingt mille volumes, lorsqu'il fut brûlé au temps de Cenar. Ce prince l'avait rétabli, mais jusqu'à Léon on n'avait pu y rassembler que irente-six mille volumes; Zenon contribua à l'agrandir. C'est cette même bibliothèque que Lizamia fit brûler.

Le journalisme à fait quelques progrès.

Un envoyé de la république française, Ferninhac, en 1795, fit paraître la première gazette française, imprimée dans le palais même de l'ambassade.

Plus tard, en 1811, on y publia des extraits des bulletins de la grande armée pendant la campagne de Russie; la rédaction de ces extraits est parfaitement appropriée

au cai'actère des lecteurs. L^exagération orientale y domine.

Le Courrier de Smyrne défendait en 1828 les intérêts de la Porte^ et lutta seul contre toute l'Europe^ alors enthousiaste de philosellénisme.

M. Blaque fonda le Moniteur ottoman en 1831.

Après sa mort subite et mystérieuse à Malte en 1836^ la rédaction passa aux mains de MM. Francheski, ancien consul danois^ et d'un Égyptien; eux aussi moururent inopinément dans l'espace de deux années.

Le Courrier de Smyrne (en français) devint Journal de Smyrne entre les mains de M. Bousquet-Deschamps. Il y a encore trois autres journaux français à Smyrne.

V Impartial y publié d'abord en anglais^ puis ensuite en français, s'y est seul maintenu; les autres se sont fondus avec d'autres publications de Constantinople.

On édite aussi à Smyrne des publications périodiques, en grec, en hébreu, en arménien.

11 y a aujourd'hui quinze ou seize journaux à Constantinople, dont cinq en français.

Le Journal de Constantinople est le plus répandu.

Ces jours-ci , on vient de fonder la Presse d'Orient , sous la direction de M. Baligot de Braines.

Si les sciences, les arts, la littérature, n*ont en Turquie que de rares adeptes, l'industrie et le commerce n'en ont aucun : seuls, les Francs, les Arméniens, les Juifs, les Grecs, emploient leurs capitaux et leur intelligence à

Daniifacturer et à exporter les matières premières que •eu vent fournir en abondance ces fertiles provinces.

Le Turc demeure Turc,

U consomme sans produire, et s'il tolère les giamtrs uprès de lui, c'est par égoïsme. .. car il se priverait d'une grande somme de jouissances s'il proscrivait l'argent et e travail des chiens de chrétiens.

Oui, malgré les applaudissements et les panégyriques les turcomanes, la réforme n'a rien produit de plus clair {ue Tusage de la calotte rouge , de la redingote et du >antalon à sous-pieds en place du cafetan de soie brodé )r et argent, et du turban national et des culottes bouffantes.

11 y a peu 4e temps encore, l'usage du chapeau et delà casquette n'était permis qu'aux Francs ; les Grecs avaient leur tarbouck, les Arméniens lem* bonnet.

Un parti puissant, le parti des fanatiques, des vrais croyants, des vieux Turcs, le parti qu'on nomme réactionnaire, mais qui se qualifie de parti vraiment national, affecte depuis quelques mois de revenir aux anciens usages, et pour signe de ralliement se coiffe du turban primitif, large et bien arrondi et de couleur blanche ou verte.

Quand les troupes anglaises et françaises traversèrent pour la première fois les populations musulmanes, le flegme oriental ne s'omut en rien.

Les bataillons défilèrent sans qu'on détournât la tête pour les voir passer; les clairons, les tambours retentirent sans troubler le calme des joueurs d'échecs, des

fumeurs et des contemplateurs livrés au kitf... Mais sitôt que les turcos d'Algérie et les zouaves apparurent, oh ! alors il y eut chez le peuple une commotion électrique et un frémissement général d'indignation, et les fidèles crièrent au scandale, à la profanation !

Les zouaves, les turcos n'osaient-ils pas porter le turban vert, quand le vert est la couleur par excellence, la couleur consacrée à Mahomet, la sainte couleur !

Le halti-schérif de Gulkané n'a aboli qu'en principe les distinctions de costumes. Ces distinctions existent encoi*e, et Mahmoud a dit en vain ces belles paroles : « Je ne veux désormais reconnaître les musulmans qu'à la mosquée, les chrétiens à Téglise, les juifs à la synagogue.» ■

Aussi les Turcs seuls portent-ils la bottine jamie, les Grecs la rouge, les juifs la bleue.

L'origine de cette distinction des rangs par la couleur de la chaussure remonte aux Grecs du Bas-Empire. C'est une coutume que les Turcs ont empruntée aux vaincus.

Cette opinion m*est personnelle; je l'appuierai sur ce passage de Jean Scylitzcr Émopalate (page 808), où il dit qu'en 1058 Isaac exila le patriarche Michel Cérularius, qui, afl'ectant en toutes manières de s'égaler à l'empereur, avait osé prendre la chaussure écarlate réservée à la majesté de l'empereur.

La nationalité des femmes se reconnaît aussi à la couleur des chaussuros, mais la manière de porter le voile les différencie plus complètement.

Les dames franqucs et grecques relèvent le voile et sortent le visage découvert.

La Juive et rAiménienne s'enveloppent à moitié le visage.

La Turque est complètement voilée.

Lq voyageur errant sur la terre d'Orient n'est pas seulement attristé à l'aspect des misères de toutes sortes qu'il coudoie^ il lui semble aussi que ce monde vivant est incomplet^ et que Thomme y est comme privé de son ombre, car il cherche la femme et ne la trouve pas. La foule à l'air d'une veuve.

Peut-on donner le nom de femmes à ces infortunées pour lesquelles le voile est un second épiderme, ou plutôt un suaire, la maison de l'époux un tombeau, le mariage une vente de leur corps, la naissance d'une fille un crime!

Elles paraissent au grand jour vêtues et muettes comme des fantômes. Elles n'apportent pas de l'or à leur mari, puisqu'elles ne reçoivent pas d'héritage ; c'est an contraire le mari qui paye à leur père une forte somme, ou qui les achète à des marchands d'esclaves.

Malgré les firraans qui l'interdisent, et l'intervention des ambassadeurs étrangers, cet infâme commerce d'esclaves femelles durera tant que durera l'islamisme...

L'époux, le maître, pénètre seul dans les réduits où elles s'étiolent, et quand naît une fille, les griffes de la strangulation la renvoient aux limbes, ou bien, si elle a la vie sauve, le père se plaint de n'avoir pas eu d'en-

faut; il ne dira pas : Dieu m'a enToyé une fille; il dira tristement : 11 est survenu dans ma maison une cachée, une voilée , une étrangère. Nos paysans bretons professent les mêmes idées^ et quand leur femme met une fille au monde ^ ils s'apitoient^ en disant qu'elle a fait une fausse couche,

La femme musulmane n'est donc qu'une esclave^ une chosCy un instrument de reproduction.

Le sultan^ que ses sujets nonunent le Fils de l'Esclave, car il doit avoir été conçu pendant la dernière nuit du Ramadan, est sorti du sein d'une esclave livrée vierge au monarque.

Le sultan n'épouse jamais que des esclaves venues de pays lointains et appartenant à des familles inconnues.

Cette précaution a pour but d'empêcher que Tambition et la politique n'exploitent les liens de parenté qui s'établiraient à Ventour du trône.

Le sultan marie parfois ses sœurs et ses ûlles à de grands dignitaires de l'empire; la femme perd alors son rang de naissance, et elle devient la propriété de l'époux, auquel le sultan envoyait jadis, avant le mariage et comme présent de noce, une massue de fer, pour faire comprendre à l'époux qu'il a le droit de tuer sa femme si elle refuse de lui obéir, quand même le sang impérial coule dans ses veines.

Les enfants mâles qui proviennent de ces unions sont ordinairement condamnés à mourir dès leur naissance, mais on leur fait l'honneur de ne pas les étrangler : on

néglige de nouer le cordon ombilical^ et une hémorragie mortelle se déclare.

Mahomet refuse une âme à la femme.

Les Tur. s lui dénient même le plus simple bon sens.

a Celui qui écoule sa femme^ dit un proverbe^ paye le prix d'une chose dix fois plus qu'elle ne vaut. »

Ou bien :

«Celui qui écoute sa femme dépense dix piastres quand une seule suffirait. »

Nous ne connaissons la vie des harems que d'après les récits de voyageurs qui n'y ont jamais pénétré.

Leur imagination a fait tous les frais du coloris ; ils ont prodigué l'or, l'argent, les diamants, les perles, les cachemires, les parfums, les eunuques ; ils se sont complu à di*esser un inventaire détaillé de toutes ces mei^ veilles ensevelies loin du regard des giaours, et nos jeunes guerriers, qui remontent aujourd'hui le Bosphore, rêvent voluptés jusqu'en vue du cap Chersonèse.

Ce sont des aventures apocryphes que les aventures de ces Faublas européens qui, à l'aide d'une échelle do soie, ou conduits par la main d'une vieille esclave, arrivent mystérieusement aux pieds d'une odalisque pantelante de désirs.

La porle de tout harem est verrouiUée, impitoyablement verrouillée j si quelquefois une porte s'entr'ouvre, c'est qu'alors une vierge folle veut trafiquer de ses charmes... et les vierges folles ne manquent pas à Constantinople.

Le Turc se croit injurié quand on lui demande des

nouvelles de sa femme ou de ses femmes. Chaque maison est partagée en deux parties^ la partie des hommes et celle des femmes. Les étrangers ne sont admis que dans la première.

Les dames franques qui ont pu visiter des harems n'y ont remarqué qu'un luxe de mauvais goût^ et de malheureuses captives que l'ennui et l'oisiveté abrutissent. ' Elles se dessèchent^ elles périssent dans une atmosphère asphyxiante, et ne travaillent qu'aux enjolivements de leur pauvre corps. Elles passent de longues heures à teindre, avec la poudre du henné, leurs pieds nus et les ongles et la paume de la main, et quand le mogreb (le soir) arrive, elles noircissent leurs cils et leurs sourcils et le dessous de la paupière inférieure, avec de la suie d'encens qu'elles ont recueillie en exposant à la fumée de celte résine un petit morceau de bois d'ohvier rond et poli et semblable à un étui.

La chronique luconte que la virginité des femmes était autrefoii^ éprouvée dans la mosquée de Solymanieb.

On conduisait la jeune fille devant une colonne de Vénus. Si la jeune fjlle contemplait sans émotion ce dernier débris du temple de l'Amour, elle était déclarée pure, il réprothablemeut pure; mais si elle avait déjà failli, elle entrait en fureur et révélait malgré elle le secret de sa turpitude.

Le jugement était sans appe}.

Le sentiment maternel se développe cependant dans le cœur de ces pauvres créatures, Elles élèvent leuys en*

'ants avec une sollicitude extrême; elles n'abandonnent a fille que lorsqu'un époux en devient le maître; le gar- ^n^ que le jour où il est admis aux écoles publiques. L'enfant, devenu homme, n'oublie pas Tange gardien de son enfance, et le nom de validé (mère) est un nom révéré de tous.

Depuis que les musulmans tendent à se rapprocher de nous et à s'assimiler nos mœurs et nos usages, la polygamie, permise par le Coran, devient de plus en plus rare, et les principaux personnages afiectentde n'épouser qu'une femme.

Cette épouse imique fait déjà sentir son influence dans la société.

Son caractère s'est élevé avec sa position. Elle devient la conseillère, le bon génie de son époux, et Ton assure que, dès à présent, elle intervient parfois dans la discussion de hautes questions sociales et politiques.

Mais toujoiu'S le vieux parti turc persiste à lui refuser une âme.

Refermez donc vos lorgnettes, cessez d'explorer les volets des palais du Bosphore, jeunes et ardents ofûciei-s de notre armée, qui faites route vers Chersonèse; elles ne sont plus, 'les odalisques, les captives des harems, qui, derrière les barreaux dorés de leur cage, contemplent en soupiiant le sillage du vaisseau qui vous emporte.

La femme ayant toujours été considérée comme un être passif et nul, la famille n'a pu se constitua en Tuî> (|uie comme en Europe,

11 n'y a pas eu d'aristocratie jouissant de droits héréditaires; il n'y a pas eu de distinctions sociales, il n'y a eu que des difiJérences; et S9uf rbërédité du padisiia^ du sultan, de mâle en mâle, hérédité ne tenant aucun compte de la femme mère, puisqu'elle a toujours été choisie parmi des esclaves appartenant à des familles inconnues, toutes les dignités, toutes les fonctions sont restées personnelles et viagères.

Le sultan, représentant le principe d'autorité, est le seul souverain au monde dont la généalogie puisse remonter sans ambiguïté jusqu'au fondateur de sa dynastie.

Cette famille du sultan est la seule en Turquie qui ait une descendance reconnue et directe ; les autres familles n'ont jamais conservé de noms génériques. Chaque individu reçoit un nom quelconque à sa naissance, et ce nom meurt avec lui; (cependant, deux ou trois familles font exception à la règle.

Il n'y a donc pas d'aristocratie chez les Turcs.

J'allais oublier de vous parler des mariages dits mariages à la qrecqtie. Je me souviens d'avoir connu l'un de leurs partisans.

Voici comment : depuis le commencement de la guerre 'actuelle, les matelots des classes qui naviguaient au commerce ayant rallié en grand nombre le pavillon de la marine de l'État, les armateurs éprouvaient beaucoup de» difficultés à compléter les rôles d'équipages de leurs navire». Le gouvernement, pour obvier à cette disette de hras, permit alors d'employer provisoirement des marins

étrangei's. Grâce à cette tolérance^ Marseille a pu satisfaire aux exigences de l'époque, et continuer ses expéditions du Levant, qui n'ont Jamais été plus nombreuses qu'aujourd'hui.

Nos paquebots des Messageries impériales ont subi la loi commune, et le tiers de leurs équipages se compose de Génois^ de Ragusiens, d'Esclavons et d^ Dalmates, tous gens solides et de bon âge, tous bons matelots et pratiques de l'Archipel grec, du Bosphore et du Pont-Euxin, qu'ils ont maintes fois parcourus, alors que florisisait le commerce des grains.

Nous avions à bord du NU une douzaine de Dalmates; quelques-uns parlaient un pou le français ; mais la plupart usaient de ce que l'on appelle la langue franque, idiome bâtard, jargon sans nom et sans caractère, que les Levantins affectionnent, et dont le turc parlé dans le Bourgeois gentilhomme pourrait vous donner une assez juste idée. L'un de ces Dalmates, ou plutôt Ragusiens^ blond jeune homme taillé .en Hercule, obtint la permission de descendre au Pirée lors de notre dernier passage en ce port. Cette permission, refusée à ses camarades^ qui travaillaient au transbordement des marchandises, lui était accordée en sa qualité d'homme marié et de père de famille. Le commandant eût été vraiment trop sévère en rclenanl à bord ce pauvre époux vagabond que les hasards de la mer ramenaient en vue de ses amours. Le Ragusien pariit donc joyeux et se dirigea vers une blanche maisonnette qu'il nous montra de la main, là-bas,

sur les hauteurs^ derrière les moulins du camp français.

Peut-être allait-il embrasser pour la dernière fois sa femme et ses enfants!... Quand je revins d'Athènes, je le trouvai sur le quai attendant déjà la pirogue qui devait nous reconduire à bord ; mais il n'était plus seul : il s'appuyait avec une belle jeune femme sur la culasse d*un vieux canon, planté là comme borne d'amarrage ; un enfant brun et riant chevauchait sur son bras droit; de l'autre bras, il entourait la taille de sa bien-aimée, et sa bien-aimée pleurait amèrement sous les paroles qu'il murmurait, la tête penchée vers sa tête.

Notre pirogue accosta bientôt le quai ; j'y pris place aussitôt, sans oser couper court aux adieux du matelot, qui oubliait alors le Nil et l'univers... Maïs je me sentis jaloux... jaloux de ne pouvoir comme lui redire encore un long adieu à celle que j'avais laissée derrière moi...

Le patron du canot, impatienté des lenteurs de cet époux trop amoureux, le hêla brusquement; il fallut donc se séparer, et nous poussâmes au large, tandis que la jeune femme, étouifce par les sanglots^ demeurait immobile sur le quai, et tenant l'enfant pressé contre sa poitrine, nous suivait des yeux et nous voyait disparaître dans la foule îles navires au mouillage.

Le soir, pendant ma ronde, je fus un peu désenchanté de trouver mon Ragusien au nombre des plus insouciants et des plus joyeux Mathiirins du gaillard d'avant. Je crois mê.i:e qu'il raillait sa belle éi-iorée de tantôt.

J'avais oubLç tout cela quand^ le lendemain de notye

anivée à Constantinople^ le même Ragiisien se présente devant l'oificicr de quart, et demande la permission de descendre à terre.

— Eh ! pourquoi ? fit le lieutenant.

— Pour embrasser ma femme et mes enfants.

— Allons donc, madame est au Pirée.

— Pardon, sans vous commander, elle est à Galata.

— Eh bien, qu'elle y reste... En voilà un aplomb ! Je te défends de quitter le bord.

Le matelot retourna à l'ouvrage sans murmurer, sans témoigner le moindre mécontentement, et l'officier se prit 1 rire avec moi de ce stupide mensonge. Mais deux ou trois heures après cette tentative avortée, le Ragusien revient à la charge ; il réitère sa demande ; il veut aller embrasser sa femme et ses enrants; il afQrme que son ménage réside à Galata, et pour prouver la voracité de son as* sertion, il invoque le témoignage d'un commis de l'agence qui vient de monter à bord. En efTtt, le commis déclare connaître notre homme depuis longtemps, et affirme qu'il possède, à Galata, une femme et trois ou quatre enfants.

—A Mais êtes- vous bien sûr, reprit l'officier, que cette femme et ces enfants sont encore aujourd'hui à Galata ? Voici trois jours à peine qu'il a rempli, au Pirée, ses devoirs de père de famille.

— Eh bien, il a les mêmes devoirs à remplir ici, ajouta le commis de l'agence. J'ai vu sa femme il n'y a pas cinq minutes; elle sait que des Ragusiens sont engagés à notre service, et elle m'a prié de faire en sorte que son mari

Tint la voir, si toutefois il se tix)uvait à bord... Le voilà ; je le connais... Je vous jure qu'il ne ment pas^ et je vous prie de lui accorder la faveur qu'il demande.

— Ah ! pour la rareté du fait, je lui accorde de grand cœur celte permission d'aller à terre... Je savais bien que la polygamie existait en Orient, mais j'ignorais qu'elle fût pratiquée ainsi.

- Le Ragu^ien triomphant s'en alla donc remplir la seconde série de ses devoirs de maii. Cette fois-ci, je n'eus pas l'avantage d*admirer son épouse numéro deux; mais J'aurais pu ne rien perdre pour attendre, ainsi que vous Tallez voir.

Nous arrivons à Varna vers deux heures de l'aprèsmidi. Ne voilà-t-il pas que, dès le soir même, notre bigame reparaît devant Tofficier de quart, et lui pose encore la même demande qu'au Pirée et à Stamboul.

— Mais tu es donc marié ici, et pour la troisième fois?

— Oui, sans vous commander, lieutenant.

— Bonne chance donc, mon garçon, et bonne nuit... Et le sultan du gaillai*d d'avant fit \me troisième entrée triomphante à Varna.

Un mot d'explication, maintenant, sur ces mœui^s étranges, sur ces mariages dits mariages à la grecque.

Avaut la guerre, toutes les marines de l'Europe se fàisalent concurrence dans le commerce des grains du littoral de la mer Noire; celle qui procédait le plus économiquement réalisait les plus beaux bénéfices. Aussi les armateurs de l'Adriatique luttèrent-ils toujours avec avan-

tage contre leurs confrères de France et d'Angleterre. Chaque capitaine choisissait son équipage parmi ses parents et ses amis. Les contrats d'engagements se signaient poiu* un long temps, et le navire, une fois sorti du port^ n'y rentrait que quatre ou cinq années plus tard , après avoir transporté maintes cargaisons du Pont-Euxin en Europe. Des marins sont ainsi restés dix ans éloignés de leur patrie. Très-souvent, en allant et en revenant de la mer Noire , les vents contraires retiennent les caboteurs pendant des mois entiers, soit à Varna, soit à Athènes^ soit à Gonstantinople, soit dans tout autre port. J'en ai vu demeurer à l'ancre devant Caïpha durant tout un été. — Que deviennent alors des marins livrés à une oisiveté complète? Us s'abandonnent aux plaisii*s que la localité leur offre, et la débauche ou l'amour les absorbe, car les femmes grecques ne se trouvent pas seulement en Morée, au Péloponèse et dans l'Archipel; elles brillent aussi à Gonstantinople, sur le littoral asiatique, dans les provinces danubiennes et dans la Russie méridionale.

11 faut les voir, ces filles du peuple, apparaître aux Jours de fêtes, belles et parées, et provoquant les désirs des marins en bordée de plaisirs. Quelques œillades échangées ébauchent bien vite une liaison ; on se parle ensuite un moment, et tout est dit, et la vie à deux commence et dure tant que le navire de l'amant n'appareille pas pour d'autres latitudes.

Cependant, la femme giecque, qui, à l'exemple de l'Araucana-Castillane du Chili^ amalgame effrontément les

pratiques de la dévotion et du libertinage, se repent bientôt de vivre ainsi en concubinage... Sa conscience devient tout à coup timorée ; elle s'effraye du désordre de sa conduite; elle veut s'amender, et elle exige qu'un prêlie bénisse celle union illégitime... L'anaant ne s'y oppose pas; peu lui importe ce nouveau 'mariage... ne lui faudra-t-il pas partir dès que les vents favorables commenceront à souffler? Mais comment les futurs prouveront-ils qu'ils ne sont pas déjà mariés, — l'homme h quelque fille de son pays, ou des Echelles; la femme à l'un de ces bandits de l'Archipel ou des grandes villes turques, qui^ «fuyant les limiers du bostandji-bachi, disparaissent un matin du domicile conjugal pour n'y plus revenir? — L'obtention d'un certificat, dûment légalisé, constatant leur liberté réciproque, est donc souvent impossible ; alors, on tourne plus ou moins habilement la difficulté , et voici comment : les deux amants épient le jour et l'heure d'un mariage sérieux : ils suivent les nouveaux époux à l'église, se placent derrière eux aussi près que possible, et quand le ministre prononce la formule sacramentelle, ils se l'attribuent, se donnent la main, se disent le oui sacré, s'inclinent sous la bénédiction du prêtre, et se retirent, la conscience «n paix, et satisfaits de ce rayonnement de Vego vos covjungo.

Vous m'avouerez que le mariage de Greetna-Green est plus que distancé par le mariage à la grecque. Greetna- Green, selon le journal de Dumfries, a perdu ses privilèges : son forgeron vient de fermer boutique. C'est

ainsi que notre Ragusien, ex -caboteur du Levant, avait fondé SCS trois colonies matrimoniales. Ce brave trigame adorait également ses trois cpjusés ; mais quand nous lui demandions laquelle des trois U choisirait pour sa boude d'ancrage dans ses vieux jours, il répondait qu'il essayerait encore d'une quatrième.

Ces mœurs ne sont pas impossibles dans le Levant; les communications de ville à viDe, de province à province, sont tellement nulles, que partout Ton peut vivre ignoré, tandis qu'à quelques kilomètres de là seulement, on vous croit mort depuis longtemps.

L'égalité est un principe écrit dans le Coran.

(L'égalité civile entre tous les citoyens de l'empire a été proclamée par Rechid-Pacha, dans la plaine de Gulkané, en 1833, le 3 novembre).

Toutes les intelligences, toutes les aptitudes, de quelque bas échelons qu'elles partent, peuvent parvenir aux plus hautes positions.

Le batelier, le porteur d'eau, le barbier d'aujourd'hui peuvent être demain beys ou pachas. C'est un souhait qu'on fait toujours en donnant un backchich au premier venu, et il vous remercie, comme si cela devait arriver, en disant : Allah-Kérim.

Les fonctionnaires forment une véritable armée, trèsfîère de ses prérogatives et des titres officiels attribués à chaque grade.

La population les qualifie de indjas, hommes par excellence; mais le marchand, le propriétaire indépendant,

les méprisent, car le sultan, qui n'oserait faire tomber un cheveu de la tête du plus humble de ses sujets, peut, à son b n plaisir, étrangler, décapiter le premier dignitaire de l'État.

Tout fonctionnaire est le serf du souverain. De Ui toutes ces terribles histoires de cordons et de têtes exposées sur la porte du vieux sérail.

Cette assimilation du fonctionnaire à l'esclave semble avoir donné au fonctionnaire tous les vices de l'esclave. Il ne sait s'il sera demain, et il se bâte d'emplir ses poches; il se repaît d'avance pour les Jours de disette.

« Le pouvoir, disait le favori de Mahmoud le réforma- » teur, le pouvoir ressemble à la cime d'un minaret, où » il n'y a de place que pour un seul homme; celui qui y » est assis ne doit y laisser monter personne, sous peine r> d'être précipité et brisé sans pitié sur le pavé de la dis- » grâce ; c'est pourquoi il doit être sans pitié pour tous » ceux qui cherchent à gravir sur le minaret. »

Les ai'tisans, les marchands, sont réunis en corporations sous le nom à'esnufs, ayant chacune son kava (inspecteur), et placées sous la juridiction d'un stambolefendissi, espèce de bourgmestre.

Tout ce peuple de fonctionnaires, d'artisans, de travailleurs possède un domicile indépendant des bureaux et des ateliers, et entretient une perpétuelle circulation dans les rues.

f^ police de cette grande cité, qui sert de refuge à tant de bandits, n'a longtemps existé que de nom. Cha-

que ambassadeur exercé une surYeillance sur ses nationaux; mais il est un si grand nombre de gens sans aveu que les chancelleries ne veulent pas reconnaître et que les kavas n'osent appréhender au corps, soit par cramte^ soit d'après conventions^ que chaque mût des attentats se commettent^ et qu'on n'ose sortir sans être armé jusqu'aux dents, ou bien escorté, une fois le soleil couché.

Des patrouilles anglaises et françaises parcourent maintenant les rues, et Ttrxil auquel 'ient d'être condamné le préfet de police, comme coupable de mauvaise administration, doit nous faire espérer un peu plus de sécurité.

On jette à l'eau les condamnés à mort, et leur corps, mis à nu, a pour tout vêtement le bleu tissu des ondes de la mer, dit le poète.

11 n'est pas facile de purger la ville de cette tourbe de voleurs et d'assassins qui s'y rendent de tous les coins du monde, tant l'impunité est grande, tant l'incognito est facile, au milieu d'une agglomération d'hommes parlant toutes les langues et portant tous les costumes.

A Constantinople, on ne vous interrogera sur votre individualité que si l'on vous voit débarquer d'un navire, ou franchir une des portes d'enceinte avec le bagage et l'allure d'un voyageur; entrez sans être vu, et cela est facile, et vous pourrez vous cacher là pour le reste de vos jours, encore mieux que dans les solitudes de l'Amérique, surtout si votre bourse est bien garnie.

Que de banqueroutiers, de faussaires, d'assassins, que l'on croit envolés outre mer, et qui vivent tranquilles a

Stamboul ! ! A Stamboul on naît incognito^ on yït incognito, on meurt incognito ! !

11 n'y a pas de registres de Tétat civil, aussi le recensement de la population n'a-t-il jamais été régulièrement fait, et le chiffre ne peut en être estimé qu*approximatiyement, et d'après les quantités de céréales inscrites en douanes à leur entrée, et vérifiées restant en magasin.

Triste cité, sans pavage, sans éclairage, sans désignation de rues, sans numérotage de maisons, sans poste aux lettres, sans balayage, sans règlement de voirie, sans secours publics, encas d'incendie, si fréquents, que la durée d'une maison y est estimée en moyenne à cinq ans.

Ils ont des pompes, mais la plupart sans pompiers, et quand un incendie éclate, il leur semble qu'il s'éteindra de lui-même, alors que les grands, les ministres, le sultan, accourront sur le lieu du sinistre ; les flammes ne doivent elles pas s'humilier en présence de si nobles personnages ?

Je ne crois pas être resté une seule nuit au mouillage de la Corne d'or sans avoir entrevu les lueurs de quelque incendie; mais cela est si fréquent, qu'on ne s'en émeut guère. Ces incendies sont le seul mode d'éclairage de Stamboul, dont la décadence, commencée sous les empereurs grecs, s'achève sous les sultans.

(Les villes de l'empire grec étaient éclairées de nuit, puisque Procope l'historien [Arcana] se plaint de ce que les villes n'avaient plus l'argent nécessaire pour ëdairer les rues sous Justinien.)

IMPRESSIONS DE VOYAGE i71

Si Constantinople était habitée par une autre race d'hommes^ le fléau du feu aurait rendu de grands services... La cité serait aujourd'hui bâtie à neuf et en pierre de taille. Les Turcs se contentent de maçonner dans l'intérieur de leur baraque jin petit réduit où ils enferment Leurs bijoux et leur argent.

Izzct-Pachd vient de décider que les rues recevraient des noms et les maisonsL des numéros ; en attendant^ Stamboul et Scutari ont conservé leur cachet et leur originalité intimes, tandis que Pcra et Galata se sont transformés en véritables musées de caricatures individuelles. — On y porte tous les costumes. — On y parle toutes les langues... la franque surtout, qui a la prétention d'être une langue, tandis que ce n'est qu'un mélange, une macédoine de tous les dialectes européens dégénérés et corrompus.

On croit à tort que le fanatisme turc est ennemi de la tolérance religieuse.

Non. Laliberté religieuse est complète à Constantinople. Les cloches retentissent en môme temps que la voix du mmzzin siu* son minaret; les prêtres de toutes les communions, les processions de tous cultes, les enterrements de tous rites, avec croix et bannières, circulent librement dans les rues, et quand le saint viatique passe devant un corps de garde, les soldats lui présentent les armes.

Les anciennes capitulations des rois de France ont tou- ; jours protégé les chrétiens catholiques d'Orient.

On parle beaucoup d'un nouveau firman qui a pour

but de mettre des entraves aux conversions à l'islamisme. Ce firman n'est pas une preuve de progrès, car les Turcs repoussent et méprisent depuis longtemps les renégats, au lieu de faire du prosélytisme, comme aux beaux jours de leurs conquêtes.

Le principal obstacle à vaincre pour quiconque aspire à être musulman ne provient pas d'eux, mais des ambassadeurs étrangers, qui font jeter immédiatement en prison le renégat futur, et le renvoient ensuite dans sa patrie s'il persiste à vouloir abjurer le christianisme.

Quand les ambassadeurs n'interviennent pas, le cadi interroge scrupuleusement le néophyte, et ne l'admet au nombre des vrais croyants qu'après s'être assuré de la sincérité de sa vocation.

Le baron de Tott raconte dans ses mémoires qu'un jour un étranger se présente à l'audience d'un grand vizir, et déclare qu'à Dantzick Mahomet lui est apparu pour l'inviter à se faire musulman, et qu'il est accouru tout exprès à Gonstantinople.

« Voilà un étrange coquin, répliqua le grand vizir. Quoi! Mahomet serait apparu à Dantzick à un inûdèle, tandis qu'il ne m'a jamais fait pareil honneur, à mui qui depuis soixante ans suis exact aux cinq prières ! Qu'on applique cinquante coups de bâton au postulant pour éprouver sa foi. » Le converti refusa les cinquante coups de bâton.

J'ai lu, je ne sais où, que deux juifs avaient usé d'une supercherie plus compliquée pour être admis à porter le

turban et récolter de nombreuses offrandes en leur qualité d'êtres privilégiés et choisis par la main du Prophète.

Ils aiTivent à Conslantinople et se font connaître en parcourant les bazars et les cafés, puis disparaissent, et viennent quelque temps après se présenter devant le cadi, en annonçant que Mahomet est appara à l'un d'eux pour leur enjoindre de se faire musulmans^ et pour preuve de celte céleste apparition, Tun des néophytes porte sur sa poitrine l'empreinte de là main du Prophète.

En effet, au milieu de sa poitriue apparaissait, parfaitement distincte, l'empreinte d'une main, empreinte dont la blancheur tranchait avec les tons basanés de son épiderme.

On cria au miracle; ils abjurèrent le judaïsme, et des milliers de fidèles apportèrent leur obole aux nouveaux élus du Seigneur.

Les rusés compères avaient fort bien utilisé le temps de leur absence.

L'un d'eux, se mettant tout nu, exposait son corps à des insolations prolongées, tandis que l'autre, lui plaçant une de ses mains sur lapoitrme, conservait à cette portion de la peau sa teinte primitive.

La Poile ne repousse pas les hommes de talent ; au contraire, elle les oblige, en quelque sorte, à prendre le turban, puisqu'ils ne peu\ent remplir de hautes fonctions civiles et militaires sans être mahométans.

De tout temps, ses meilleurs gi'^néraux, ses plus habiles industriels et financiers sont sortis de la chrétienté. Ceux

qui n'ont pas voulu renier la foi de leurs pères ont langui dans les emplois subalternes.

Les Turcs ne font donc ni prosélytisme ni inquisition. Ils ne veulent qu'une chose,— que l'église soit tributaire de la mosquée.

Travaille, paye l'impôt et prie comme tu voudras; voilà ce qu'ils disent aux rayas (sujets chrétiens).

Ils n'en sont pas moins fanatiques... fanatiques d'exclusion surtout, et ils se regardent comme étant d'une nature supérieure à celle des autres hommes.

Versez dans un même vase le sang d'un croyant et celui d'un infidèle, ils ne se mêleront pas ensemble, dit un proverbe d'Orient.

Tout musulman qui se fait chrétien est puni de mort. Si les théologiens musulmans enseignent que le dogme de la prédestination se rappoi te seulement à la vie future, aux choses immatérielles, et n'influe en rien sur les autres relations de la vie ordinaire; si les ulémas et le mufii anathématisent et déclarent qull mérite la mort, quiconque nie le libre arbitre, le peuple n'en est pas moins fataliste; et cette croyance au destin entretient en lui un stoïcisipe, une résignation, un calme majestueux qui ne se dément jamais.

A chaque événement heureux ou malheureux, il s'écrie : C'était écrit !

Le sang prédestiné à couler ne restera pas dans l'artère.

dUa homme, fût-il droit conune un palmier et brillant

comme une bougie, ne saurait préserver sa tête des ciseaux du malheur. »

(( Quand le destin arrive, Tœil de la sagesse devient aveugle. »

a Lorsque la flèche des arrêts divins est lancée par l'arc du destin, elle ne peut plus être repoussée par le bouclier de la précaution. »

Ces proverbes, empruntés au dictionnaire Bianchi, ti-ouvent leur contre -poids dans quelques versets du Coran, oîi il est admis que la prudence et le génie de rhomme peuvent maîtriser les événements. — La ticioire est au plus fini

j L'influence russe a considérablement mitigé ce fa- DEtisme des Turcs.— Ils commencent presque à douter de Mahomet, et à craindre que la main de Dieu ne se soit retirée d'eux ; quelques annoes encore, et la religion chré- ^ tienne sera la religion prépondérante de l'État, si TÉtat I existe encore, et l'étendard du Prophète n'ose déjà plus se [déployer que sotts la protection de la croix ! f Leur morgue, leur orgueil de race, cette fierté outrée qu'ils afl'ectent devant les giaourSy ne les empêchent pas ^d'être polis. On peut même dire que ce sont les gens les plus polis des deux hémisphères ; Us possèdent l'art des salutations poussé jusqu'au raffinement.

Quant un Turc vous présente ses respects, vous souhaite le bonjour, vous dit adieu, ce n'est pas avec un mot, un signe de tête, un niouvement de main, il se livre ,% une pantomime desplus expressives ; courbant le dos et w

penchant vers la terre, il allonge la main jusque vers vos pieds, et semble ramasser quelque chose qu'il verse smsa tête après s'être redressé ; puis, il ramène la main suisa bouche et siu* son cœur. Cela veut dire : Je m'incline devant vous; je ramasse la poussière de vos pas, et je vous regarde comme bien supérieur à moi, puisque je me place au-dessous de vous en répandant cette poussière sur ma tête; et je vous suis tout dévoué, parce que je vous offre ma parole et mon cœur.

Les prescriptions de la civilité embrassent, toutes les habitudes de leur vie; ils les suivent scrupuleusement, et comme presque toutes se rattachent à la religion, ils prennent dis l'enfance et conservent , malgré les passions et les vices, un extérieur grave, pieux et digne.

Ils ont, pour étudier la science des rapports sociaux^ un grand nombre de traités, tels que le Livre de la civilUé, V Explication de. la civilité, \es Notes marginales sur la civilité , la Balance de la civilité, le Jardin odorant de la civilité, \ Explication de la beauté de la civilité, la Source des gens bien élevés, etc., etc., etc., etc.

Nos quatrains de madame de Pibrac, notre Manuel de la civilité ^tuérile et honnête, notre Livre du parfait secrétaire, ne sont rien auprès de cette vaste encyclopédie du savoir-vivre.

La foLe en Orient est pour ainsi dire vénérée.

Cela doit être chez un peuple qui croit à la prëdeslination.

L'homme aliéné n'a aucun devoir à remplir; Diet}

l'en a exempté en le privant de la raison, et Dieu ne fait rien sans motif; — c'est d >nc un élu ; tout lui est permis, tout lai appartient, les harems lui sont ouverts, et s'il lui prend envie de commettre l'adultère, la femme se regarde comme visitée par le Seigneur, et l'époux s'enorgueillit.

J'ai vu l'un de ces fous errer dans les rues de Latakié; les petits enfants s'agenouillaient à son passage, les femmes et les hommes s'inclinaient devant lui. Un lambeau de natte de jonc enveloppait à moitié son corps amaigri et couleur de terre, et sa figure s'illuminait d'un sourire aigu et silencieux.

Avant de quitter Constantinople, jetons un coup d'œil sur le Phanar, l'asile en ruines des descendants des derniers maîtres du pays. Là vivent, dans une torpeur factice, de courageuses individualités qui ont résisté pendant quatre siècles à l'action dissolvante de Tesclavage, et qui n'attendent que le moment favorable pour dormer le signal du réveil |iux millions de rayas, martyrs répandus sui* les domaines de la Sublime Porte.

Ces vieilles maisons du Phan^r, aux sordides façades^ abritent les descendants des Canlacuzcne et des Paléologue. On dit cependant qu'elles n'ont conservé que le nom de ces familles illustres, et qu'il faudrait fouiller les chaumières de la Bulgarie et de la Rouinélie poui* y retrouver les véritables enfants des émigrés de Byzance et de Trébizonde.

Qu'importe '....ils croient que le nom seul les oblige, et ils a ttenden t l'heure ...

178 IMPRESSIONS DE VOtAGE

On a beaucoup parlé du peuple grec depuis le commencement de la guen^e d'Orient. C'est le bouc émissaire de répoque; les plus ardents philhellènes de jadis les mettent en quarantaine, et personne n'ose élever là voix pour les défendre. Mais une réaction aura lieu bientôt... Déjà même elle a commencé depuis qu'on apprend à connaître les Turcs...

Le Phanariote et le Grec des provinces cultivent les sciences, les lettres, les beaux-arts.— Us sont polyglottes, archéologues, ingénieurs, matLématiciens, artistes.

Les Turcs, qui croiraient s'avilir en étudiant les langues vivantes, les emploient comme drogmans, et les appellent dédaigneusement grammatikos, tandis que, mieux avisées, les familles grecques les plus pauvres luttent d^émulation à qui donnera à ses enfants l'instruc* tion la plus étendue !

Avant que les îles ne fissent partie du nouveau royaume de Grèce, les jeunes gens de Syra, de Tine et de la noblesse de Naxic^ allaient servir à Constanlinople^ y faisaient l'office de pourvoyeurs et y volaient leurs maîtres; les plus grands noms de Naxie se seraient crus déshonorés en se livrant au commerce^ et nullement en portant la livrée dans le palais des ambassadeurs ou chez les négociants francs. Les Syriotes> Tinotes, Naxiotes, s'attachaient au sei-vice des catholiques de Péra et de Galata, les autres aux Grecs du Phanar, puis revenaient faire les grands personnages dans leur île natale. Le Phanar était pour les insulaires ce que Paiûs est pour nos

provinciaux. — Il n'en est plus ainsi aujourd'hui ; leur caractère s*est relevé. Us travaillent pour eux et pour la pdtrie.

Le Phanar est le sanctuaire où se sont conservés le génie grec et la langue grecque. Les sultans, jusqu'en 1824, y ont choisi les hospodars de Valachie et de Moldavie, et Yhétairisme y a pris naissance. C'est de là que le blason des Mavrocordato, un phénix renaissant de ses cendres, donna le signal des premiers mouvements de la grande insurrection grecque. Ypsilantis était Phanariote.

Si, pendant ce voyage, vous rencontrez un ardent Phanariote qui Yous pai'le des malheurs et des espérances de la patrie, vous oublierez, comme je les ai oubliées, les accusations qui pèsent sur ce peuple infortuné; vous vous sentirez pris d'enthousiasme , et vous chanterez avec lui les hymnes de Rhigas, en défiant le fantôme de l'équili^^ bre européen.

Outre les Grecs rayas, les Grecs phanariotes, il y a encore les Grecs sujets protégés, c'est-à-dire considérés comme Français, Italiens, Sardes^ Autrichiens , selon le pavillon qui les protège. Ces Grecs sont presque tous négociants et armateurs.

Quand la haine entre Turcs et Grecs ne s'interprète pas à coup de cimeterre, elle se manifeste un peu plus innocemment en paroles.

Les Grecs disent : — Il est plus facile de filer du verre pour faire un câble, que de civiliser un Turc.

Les Turcs répliquent :

— H est pins facile de trouver un cheYal Tert qu'un boimne sage dans les lies de la Grèce.

Les Turcs appellent aussi les Grecs fchawan (lièvres), à cause de Tagilité avec laquelle ils se dispersaient dans les montagnes, lorsque, chaque année, le capitan-pacha faisait sa ronde pour percevoir le tribut.

M. de Bonald a dit : a Les Turcs sont campés en Europe. »

Longtemps avant lui, un grand vizir fit cet aveu au célèbre baron de Tott, un jour qu'on tremblait dans Stamboul à l'approche des armées de Catherine.

Le baron développait ses plans de défense, et essayait de faire passer dans Tâme du vizir un peu de sa confiance et de son énergie.

Le vizir, comme sortant d'un long rêve, ounit la fenêtre du kiosque qui dominait le Bosphore, et lui montrant de la main les terres de Bithynie et de Cappadoce, répondit gravement :

-* Nous sonunes venus de là-bas, nous retournerons là-bas!...

La première fois que les Tui'cs pénétrèrent en Europe, aux environs de Galiipoli, ce fut Je vous Tai dit, à la faveur d'une panique causée par un tremblement <ie terre.

Orcan, qui les commandait alors, s'écria en franchissant l'Hellespont : —Dieu est grand! marchons, puisqu'il nous ouvre le chemin !

Encore aujourd'hui. Dieu est gi'and, et s'il le veut ils

sont prêts à retourner en Asie, le berceau de leurs pères.

Des prophètes ont désigné Tannée 1854 comme ne

IMPRESSIONS DE VOYAGE Igl

devant pas s'achever sans que la nef de Sainte-Sophie ne soit rendue au culte chrétien. On a peut-être mal traduit, mai interprété le ihidre de Tannée...

Mais ce millésime de l'annéen'y fait rien, et je ne suis pas seul à croire qu'il remontera bientôt à l'autel, ce prêtre qui, interrompant sa messe quand les musulmans envahirent le tem^^le^ se sauva avec les vases sacres, et disparut miraculeusement dans le massif d'un pilier, des profondeurs duquel on entend sourdre, pendant le silence des nuits, les pLdlmodics des saints cantiques!... Et quand ce prêtre reviendra achever sa messe, les quatre grands écrileaux de l'abside, qui contiennent les noms des quatre premiers califes au niveau de celui de Mahomet, et au milieu dumon>>grarame d'Allah !. .. tomberont.. . les dous qui les soutiennent se détacheront d'eux-mêmes de la muraille de marbre!...

La porte Dorée, jadis la porte bien gardée du Bas- Empire, a été murée parce qu'une prophétie annonce que les giaours doivent rentrer par là dans Stamboul.

De nos jours encore, les plus riches Turcs se font enterrer en Asie, dans le grand champ des morts de Scu-

tari... Les convois s'arrêtent à ce débarcadère, situé en face deTancienne Ctialcédoine, et qu'on appelle VEch lie

de la mort. Us craignent que leurs ossements ne soient

plus en sûreté en Europe. Les Russes sont la nation blonde qu'attendent les

Grecs. Villoison (manuscrit 1490) écrivait en 1785 :

u Les Français sont tort haïs des Grecs, premièrement

à cause de la religion; secondement, parce qu'ils croient qu'il n'y a (]ue nous qui les retenions dans les fers. Les catholiques grecs, quoiqu'ils n'aient d'autres protecteurs dans le Levant que les rois de France, n'en aiment pas mieux les Français, excepte les Syriotes, qui ont souvent défendu nos vaisseaux contre ceux des Anglais. Les Grecs n'espèrent que dans la Russie, qu'ils regardent comme leur libératrice, à cause de la religion. Cependant Spiridolf a fait donner cent coups de bâton au frère du drogman du capitan-pacha, feu Maiirogeni, de Paras, et fait mettre pendant trois mois aux fers le logotatos, l'exprimât de Slampalia Franceschi d'Almedoro, parce que, crainte des Turcs, ils n'étaient pas venus assez tôt lui présenter lem*s hommages. 11 les a fait enchaîner dans son vaisseau VAdrio, ne leur donnant pour toute nourriture que du biscuit pourri et de Feau qu'on leur apportait dans leur cal pach... Les Russes ont fort corrompu les mœurs de l'Archipel ; ils ont séduit presque toutes les femmes et filles de Paros, Tine, Mycone, etc., etc., et leur ont apporté une maladie contagieuse et la désolation; ils ont rendu les Grecs suspects aux Turcs, et les ont ensuite abandonnés; ils ont forcé les Grecs à recevoir à Mycone un consul général, le comte Joanuic ; ils mettent actuellement des consuls dans toutes les îles, même catholiques, et vierment de faire une pension de douze cents piastres à la veuve baronne de Vigoureux de Nozie, dont le mari avait sacrifié son bien pour recevoir les Russes; ils sont très-respectés au mont Athos, et on y prie pour l'impéra-

trire, qiii distribue des pensions et de l'argent. . . Les Russes prennent une grande partie du vin des îles... Depuis leur arrivée^ le prix des vins a quadruplé dans rArcbipel. »

Cette citation donne une idée de ce qu'élait déjà l'influence russe dans les provinces de Tempire turc, après la bataille de Tchesmé, On peut calculer quels progrès elle a faits depuis.

Ce peuple turc, moralement et physiquement dégénéré, sue la peur... il se sent dépérir et mourir sur cette terre où, depuis quatre cents ans, il n'a pas pu prendre racine ; et les secours que lui prêtent les deux grandes nations alliées lui font cruellement comprendre son impuissance radicale.

Abandonne à lui-même, il ne pourrait maintenir l'intégrité de l'empire, stipulée par les traités de 1841; il en est honteux, humilié; aussi, nos soldats n'ont-il pas été reçus par eux avec enthousiasme et comme des libérateurs... listes subissent, ils ne les aiment pas... ils les prennent pour des oiseaux de proie qui viennent se partager leurs dépouilles.

De tout temps les Russies ont donc convoité le littoral de la mer Noire, du Bosphore, de la Grèce et les îles de son archipel. Photius parlait de cette nouvelle nation de Scythes, les Hos, qui dès 861 portèrent le pillage, l'incendie et le meurtre dans les provinces de l'empire grec, et se convei-tircnt au christianisme vei*s 866. L'invasion musulmane arrêta le développement de leur puissance au midi; ils grandirent au nord, sous le nom de Mosco-

vites^ et un de leurs chefs ^ Rurik^ ayant épousé une héritière du dernier Constantin, prétendit être le seul légitime empereur de Constantinople ; mais nos rois de France auraient aussi le droit de revendiquer cette succession, puisque nous lisons dans Thihtoire de Charles VIII (1492, édition du Louvre) qu'un André Paléologue, neveu et héritier direct du derniei* césar d'Orient, céda tous ses droits à notre roi de France, Charles VIU.

ie n'ai pas à faire ici l'histoire des empiétements successifs de la politique russe, tout le monde la connaît. Le siège de Sébastopol n'est qu'un acte de ce grand drame, où le fanatisme religieux joue le principal rôle.

Je cite plus loin le traité de 1807 entre Paul et Napoléon l*^ Voici un cuneui: passage d'un discours prononcé en 1714 par Pierre le Grand, à l'occasion de la mise à Teau d'un vaisseau de haut bord construit par le czar charpentier. C'est un résident de Brunswick, en Russie, M. Weber, qui a recueilli ces paroles mémorables.

L'empereur, après avoir comparé la transmigration de peuple à peuple des sciences et des arts à la circulation du sang dans le corps humain, ajoutait :

J*ai le pressentiment que les arts et les sciences abandonneront quelque jour la Franre, et viendrotU s^établir parmi les Rttëses pendant plusieurs siècles, pour s>n retourner ensuite dans la Grèce, leur première demeure.

Les Grecs d'aujourd'hui attendent l'accomplissement

de celle prophétie... A les entendre^ les temps seraient rentis !

L'État musulman, que le journalisme n'éclaire pas, comprend cependant très-bien que les gouvernements de rOccident ne le protègent contre les envahissements de la Russie^ que parce que son eiistence est nécessaire au maintien de l'équilibre européen, et sans ce besoin d'équilibre, la croix et le croissant n'eus^^ent jamais fait alliance. Les haines natives se Isont annihilées devant les nécessités variables de la politique. Nous, les amis d'aujourd'hui, nous étions hiiT lep ennemis, et malgré notre or et notre sang, que nous piodiguons pour son indépendance et sa régénération future, il n'oubliera jamais que les plénipotentitiires du premier Napoléon et de l'empereur de R.issie, Taleyrund et Kourakin, ont sigilé en 1807 un traité contenant cet article :

La Russie prendra possession de la Turquie d'Europe, et poussera ses conquêtes en Asie au^si loin qu'elle le jugera à propos.

Le 5 janvier 1854, j'ai vu la flotte anglo-française quitter le mouillage de Beïcos pour aller en croisière dans la mer Noire, et seuls, quelques lourds vaisseaux turcs et égyptiens demeurèrent embossés à Buyuk-Déréc.

Âloi-s, si le czar l'eût ordonné^ une flottille de bateaux à vapeur, le Fladimir en tète, pouvait descendre le Bosphore et le remonter dans la mAme journée, après avoir incendié avec ses bombes et ses fusées l'arsenal et la forêt de maisons de Stamboul et de Scutari.

Le danger fut grand ce jour-là. Un épais brouillard dérobant les mouvements de Fennemi à la vigilance des croiseurs, rartillerie des châteaux du Bosphore n'aurait pu arrèler la marche des incendiaires.

Une pareille tentative eût-elle été de bonne guerre?

11 faudrait consulter l'histoire de la Grande-Bretagne^ avant que de répondre par la négative.

Je m'arrête, car je tourne au pamphlet politique, tandis que je ne voulais qu'esquisser un itinéraire de Paris à Sébastopol.

Mais on me pardonnera. C'est qu'il est impossible d'envisager de sang-froid cette question d'Orient, dont les débats font tressaillir tout l'univers, et quand on a vu Constantmople et ses provinces, on ne peut s'empêcher de crier anathcme aux Osmanlls et de demander, au nom du droit des gens et pour Thonneur de l'humanité, qu'ils soient expropriés de cette terre féconde qu'ils ont rendue stérile 1

Mais Constantinople ne doit pas plus être la capitale d'un nouvel empire que la vassale de la Russie ou de l'Autriche, ou le chef-lieu d'une colonie française ou anglaise. Non!... Constantinople, proclamée libre par un congrès européen, sera un jour le bazar de l'Europe, le grand poil franc de notre hémisphère, la capitale des docks de l'univers !

Le 2, en route pour Yamaî —Le pont du bateau s'encombre encore de nouveaux officiers et de nouveaux soldats quittant les hôpitaux pour rejoindre leurs corps.

Des frères d'armes, des cousins d'Afrique se retrouvent et s'embrassent, la gaieté est causeuse et biiiyanle, et si, par intervalles, un silence de quelques minutes amortit l'entrain des groupes, c'est pour donner un souvenir et un regret aux amis absents que le choléra vient d'emporter avant la bataille.

Il est bientôt midi.

Une salve d'artillerie éclate sur le quai de Tophana, et nous voyons venir du côté de Dolma-Batche une flottille de kaïqiies; vingt-quatre rameurs, vêtus de soie ronge et blanche, manœuvrent le premier canot, dont la proue dorée s'élève et se recourbe en cou de cygne. Une tonnelle à toiture d'or et aux portières de pourpre enveloppe d'ombre les coussius de l'arrière, et, planté près du gouvernail, un étendard rouge se déploie et descend caresser le sillage de la gondole.

Cet homme jeime et pâle, à demi étendu sur les coussins, et qui fume un long chibouk en promenant ses regards distraits de la terre d'Asie à la terre d'Europe, les deux continents où il règne encore; cet homme, c'est le sultan, c'est le sublime Abdul-Medjid, qui va faire sa prière dans quelque mosquée du vieux Stamboul; et les kaiques qui l'escortent emportent à sasuite des pachas, des vizirs, des ministi*es. . . tout un troupeau d'esclaves...

11 a passé non loin de nous, rapide et flamboyant, avant que de se perdre derrière la masse confuse des chebecks, des polacres et des tartanes du quai de Balik-Bazar. Gardez-en bien le souvenir, car de toutes ces pompes

orientales si vantées, si rêvées, c'est la dernière qui se

déploie encore!!!

L'activité de la navigation du Bosphore est incommensurable, et je le répète, seul ici, le Bosphore est beau !

Ce n'est plus une désillusion ; au contraire, la réalité l'emporte de mille coudées sur mes rêves. Il n'y a qu'un Bosphore au monde, et le Bosphore seul mérite que le kalque, ce bijou de la mer, effleure ses lames capricieuses.

Chaque mer, chaque plage a son genre d'embarcations, approprié à la nature des vents, des courants, des atterrissages et des besoins des populations riveraines. J'ai vu, j'ai monté, pendant mes pérégrinations autour de notre spl.ère, des embarcations de toutes sortes, depuis le ccUimaram rudimenlaire de l'Indien jus(]u'à la yole perfectionnée du régatier d'eau douce et d'eau salée; depuis le bomboat, ce tronc d'arbre du Brésilien, jusqu'à la baleinière de Déliquaire; depuis la sacoche flottante de l'Ësquimaux jusqu'au balaov fashionable du lac du bois de Boulogne; depuis la pirogue à balancier de l'Océanien, la double pirogue de guerre du Nouveau-Zélandais, le proa du piiate malais, le bcLchol du Rhône, la mahonne levantine, la ^anc/ie chilienne, jusqu'au canotmajor d'un vaisseau amiral; j'en ai comparé les gabarits, étudié les qualités, supputé les chances de vélocité, et jamais, non jamais, je n'ai rien découvert d'aussi fin, d'aussi léger, d'aussi marcheur que le kaïque du Bosphore !

Ces élégants coffrets en bois de cèdre, pointus de l'arrière et de Tavant^ et formes de minces bordages sculptés et enjolivés d'aiabesques dorëes et coloriées^ obéissent à VaviroD comme le corps de Toiseau obéit à ses ailes. Aussi légers que la plume tombée de la robe des mouettes qui volent là-haut moins rapidement qu'ils ne volent euxmêmes sur le Bosphore, Teau, rien qu'en se ridant au soufQe d'une folle brise, les soulève, les balance, et la moindre variation de pesanteur de chaque côté de la ligne médiane, trouble leur centre de gravité Us s'inclinent, ils s'emplissent d*eau, ils chavirent, quand un passager peureux ou novice veut réagir, par de brusques mouvements^ contre leurs voilages allures.

On reconnaît facilement l'Européen nouveau venu à ses hésitations, à ses tâtonnements, à sa pantomime peureuse, lorsqu'il entre pour la première fois dans un kaîque. Le kaï |ue sautille, danse, s'élève, s'abaisse, se redresse, s'incline, et fuit sans cesse sous le pied du voyageur qui va quitter le déb ircadère. 11 faut saisir un instant favorable, faire 'rruption dans la nacelle, et s'asseoir à son centre sans s'appesantir sur 4e plat-bord. Puis, une fois assis à fond de cale, sur un coussin ou sur un lambeau de tapis, s'abandonner immobile et confiant en la fortune et en l'adressa des kaïdjis, qui manient leur paire d'avirons à manches en massue avec autant de précision que la vapeur faisant tourner les roues à aubes d'un pyroscaphe.

Le kaîque seul peut maîtriser les courants rapides du

Bosphore : les autres embarcations n'y réussissent qu'à Faide de plusieurs rameurs. Il fallait donc le construire de telle sorte qu'il fût assez léger pour pouvoir être manœuvré par un seul homme, et en même temps assez solide pour résister au choc des vagues et transporter des fardeaux. Delà ce genre de coquille de noix; — et la gi'avité^ l'immobilité et le fatalisme du musulman s'en accommodent à merveille. La gravité : voyez ce fidèle croyant à l'échelle de Tophana ou de Galata; un Franc se démène au milieu des bateliers qui lui offrent passage et perd son temps à faire un choix ; le Turc, lui, descend se blottir dans le premier kaïque venu, que le bâton blanc d'un Oîista (chef de kaïque) retient fixé aux madriers de réchelle.

L'immobilité : le seul mouvement qu'il" se permette au milieu des remous de la Corne d*or, c'est le mouvement de la respiration et le mouvement des lèvres sur le bouquin de la pipe.

Le fatalisme : si quelque bateau à vapeur passe pardessus son kaïque, ou si le kaïque chavire, il sait que lui, tombé à l'eau, il est perdu... fût-il nageur incomparable; il le sait ; mais il sait aussi que, si cela arrive, c'est que cela devait arriver, et que cela était écrit I

Les courants entre l'Asie et l'Europe varient selon les vents, et se déplacent aux heures des marées ; mais les kaïdjis connaissent leur^ caprices et savent les utiliser. Aussi, nous émerveillant de la rapidité fabuleuse avec laquelle ils franchissent des distances considérables^ en

ttribuons-nous à tort Thonneur à leurs biceps, qui rrossissenl et remontent, comme des boulets, sur leurs Tos athlétiques, dit M. Théophile Gautier.

Les nombreux bateaux à vapeur qui exploitent auourd'hui le Bosphore ont ruiné l'industrie des bateliers, it menacent sans cesse leur existence. Que de fois n'ai-je [>as tremblé en voyant, de dessus le pont du paquebot, ancé à toute vapeur, le frêle esquif qui passait en lraTei"s, presque sous notre otrave. Je le croyais broyé, perdu^ enseveli : il reparaissait dansant dans Técume du sillage.

Mais quand un homme tombe à la mer, cet homme est mort.., mort, si une planche, un tronçon de mât, une bouée de sauvetage ne lui offre immédiatement un point d'appui. Le plus habile nageur, abandonné à lui-même, ne pourrait jamais gagner le rivage, et le Bosphore ne rend jamais sa proie... Les tourbillons, les coui'ants sous-marins, promènent çà et là le noyé. Les poissons dévorent ses chairs et les os s'ensablent ou vont s'échouer au loin sur quelque grève de la Propontide.

Le Bosphore a ses chroniques de noyades, et il est plus xnUet encore que la tombe.

Je me suis laissé dire que la police de cette grande cité, où les bandits de toutes les contrées de l'Europe pouvaient impunément se réfugier, surtout avant l'organisation de la police anglo-française, se réveillait parfois^ secouait son inertie, et opérait d'énormes razzias dé

gens sans aveu^ Grecs, Levantins, Italiens, Espagnols, Juifs, Allemands, Français, etc., etc. Elle les gardait en prison pendant trois ou quatre jours, puis servait une fasse de café empoisonné à ceux qui n'avaient pu se faire réclamer par une ambassade ou par quelque notable personnage, et la nuit venue, des barques transportaient les cadavres en dehors de la pointe du sérail, visà-vis cette porte mystérieuse dont le seuil descend en pente vers la mer, et sur lequel Ton faisait glisser, cousues vivantes dans un sac, les odalisques infidèles.

Le dernier coup de filet jeté par la police, voici deux ou trois ans, engloba dix-huit cents vagabonds... on n'en réclama que deux cents ! !

Le Bosphore, cependant, est parfois capricieux : il rend SCS victimes. J'ai été témoin du fait, et il est assez rare pour que je le mentionne. Un jour, devant Galata, le boulanger d'un des paquebots des Messageries impériales descendit sur le dernier échelon de l'escalier du navire, en dehors, afin de remplir un seau d'eau de mer. Son pied glissa, ^a main abandonna la tire-veille, ' il tomba et disparut... On fit, pour le sauver, les tentatives usitées en pareil cas, et quand tout espoir fut perdu, on promena longtemps encore des engins à l'entour du bâtiment, et on dragua le fond, afin de recueillir son cadavre pour l'ensevelir en terre ; mais le cadavre échappa à toutes nos rechiTchcs... et le boulanger fut porté comme disparu à la mer sur le journal du bord. •

Le paquebot partit pour Alexandrie^ d'Alexandrie remonta à Conslantinople, puis revint à Marseille^ puis repartit encore de Marseille pour Conslantinople. Arrive dans la Corne d'or^ le pilote fit jeter Tancre presque au même endroit où nous étions mouiUos lors de la disparition du boulanger. C'était un soir. Le lendemain matin^ le nouveau boulanger du paquebot, qui^ par une singu* liera coïncidence, se trouvait être le frère de celui que nous avions perdu deux mois auparavant, descendit puiser de Teau au bas de Téchelle ; il se souvenait de son malbeureux frère, et prenait ses mesures pour ne pas se laisser choir, quand tout à coup il s'arrête saisi de terreur...

Le seau vient de heurter le cadayre gonflé d'uir noyé, dont les extrémités se sont enchevêtrées entre les deux premières marches de l'échelle. 11 appelle au secoui*s, on vient... et l'on reconnaît, aux vêtements crevassés de cette masse informe et putréfiée... on rcconitait le boulanger, l'ancien boulanger, notre noyé du précédent voyage, qui semble être venu s'échouer tout exprès le long des flancs du navire pour qu'on lui donne la sépulture des chrétiens...

Les Journaux nous disent que, chaque nuit, quelques marins et soldats anglais et français tombent sous le couteau des assassins de Galata et de Fera; mais ils ne parlent pas des victimes que recèle le Bosphore!

C'est un fleuve entre deux continents, le Bosphore. On veut en contempler h la fois les deux rives, et le cap

d'Ancyre est déjà doublé^ qu'on n'a rien pu voir encore. De la tour de Léandre, la prison de la Fille, la vierge de l'Aspic; du cap de Scutari, l'ancienne Chrysopolis, on 8aute> vis^à-vis^ au palais neuf du sultan, aui palais des sultanes d'Orta-Kewi, aux palais des pachas, à Tanse de Kourou-Tchesmé, au village d'Amaout-Kewi, et on compare les contre-forts des montagnes de Bithynie avec le rivage d'Europe, dont les collines fleuries, parsemées de kiosques et ombragées de massifs de verdure, vous font regretter de n'être qu'un oiseau voyageur, condamné à voler encore, sans pouvoir choisir sur ces terrasses un nid dans une touffe de cyprès, un appui sur la branche d'un platane.

Marine de guerre ,v marine de commerce, convois de promeneurs et de soldats, bateliers et pêcheurs, tout un monde s'agite, de l'anse de Tchesmé at\x: courants de Satan.

ïHus loin,* c'est Belbeck; Belbeck, le plus beau des villages, qui, selon le poëte, orne les bords du canal, de même que la prunelle de l'œil orne le visage de l'homme. Bdbeck, célèbre par ses bains, son kiosque des conférences de la Sublime Porte, et ses platanes séculaires.

AuKlessus de Belbeck , les rives du détroit se rapprochent et sont défendues par les deux châteaux de Mourad IV. C'est par là que passaient et Darius, et Xénophon, et lés croisés*

On oublie la côte d'Asie, pour contempler en Europe le golfe de Balta-Limani, la baie d'Isthénia, le vallon

de Kalender et Thérapia^ où le palais de nos ambassadeurs apparaît au milieu des jardins et des i)osquets qu'ombragent de gigantesques pins-parasols.

Enfin ^ Buyuk-Déré, la colonie des riches oisift, des amants de la villégiature^ termine ce musée de palais^ de jardins et de villas.

Pline psurle de platanes plus gros que celui de Godefroi de Bouillon. 11 en est un qui avait quatre-vingts pieds de diamètre^ et dans la cavité duquel Mutianus soupa et coucha 9 en compagnie de vingt et une personnes. Dans un aulre^ Caïus soupa avec vingt-cinq personnes et environné de toute sa suite.

. Du côté de Bythinie, Beïcos, aujourd'hui solitaire, retentissait Tan dernier du bruit des flottes alliées.

Sa baie est triste et silencieuse, comme ce kiosque^ immense bâtiment abandonné et à moitié construit sur une colline voisine. Le vice-roi Méhémet-Ali, après sa soumission, avait entrepris de bâtir ce palais, pour en faire don à son gracieux souverain.

Si jamais, au retour de la guerre, vous passez quelques jours à Constantinople, n'oubliez pas de venir à Buyuk-Déré visiter le platane de Godefroi de Bouillon.

C'est au pied de la montagne du Géant, dans un petit kiosque impérial, bâti au milieu des vertes prairies de Unskiar-Skèléci, que fut signé en 1828, entre la Russie et la Porte, un traité de paix dont nous voulons maintenant neutraliser les désastreuses conséquences au point de vue de la politique occidentale*

.Le kiosque d'Hussein-Pacha ^ non loin du château d'Asie, renferme une merveille de rarchitecture persane, des marbres très-curieux, et de précieuses marqueteries de nacre, d'argent et d'cbène.

Les eaux douces d'Asie sont près de là. C'est la promenade favorite des Turcs et des femmes du sultan.

Plus près de Scutari, reluit le palais Jaune, l'ancienne résidence des sultanes, le palais de la Valide.

Le phare d'Asie ne brille plus que comme une veilleuse de nuit, et nous n'avons pas eu besoin que Minerve descendît dû ciel pour épauler notre navire, accroché aux Cyanées; — elles sont déjà loin, les Cyanées, les Symplégades, les îles qui dansaient au temps de la Toison d'or.

Quand nous reviendrons vers les caps d'Ancyre et de Panium, n'oublions pas qu'aux pieds de l'un d'eux apparaît un fût de colonne, la colonne de Pompée ou d'Auguste, dont le piédestal, orné de têtes de béliers et de guirlandes de fleurs, semble appartenir aux temps les plus anciens du paganisme.

Les savants ont pubhé des volumes de contradiction sur cet humble monument, qui défie leur sagacité comme il défie les tempêtes.

La dernière fois que je l'ai entrevu, un oiseau de mer, perché au sommet, donnait le col rentré sous Taile et le bec appuyé sur le plastron... Les sifflements de la vapeur et le fracas des roues ne troublèrent pas son sommeil.

11 nous laissa passer sans s'émouvoir; on aurait cru qu'il était du même granit que la colonne...

Autant la côte d'Europe, dans le Bosphore, est verdoyante et fleuiîe, autant elle est nue, stérile et rocheuse en dehors du détroit. Un village, aux maisons de bois peintes en rouge et démantelées, domine cette masse de rochers noirs, sur lescpiels plus d'un navire, cherchant l'entrée du canal, est venu se briser.

Dernièrement, une belle frégate égyptienne s'y est perdue corps et biens.

La mer est calme, la brise molle, ie ciel bleu, et, au lieu de nuages, des traînées de fumée s'étendent en écharpe sur tous les points de Thorizon, et trahissent le voisinage des navires croiseurs.

Si le PTladimir osait sortir encore de Sébastopol, il n'échapperait plus à la tardive vigilance des patrouilles navales.

Montrons notre pavillon des messageries à ce vaisseau à hélice qui laisse arriver pour nous reconnaître. La nuit sera tout à fait close quand nous aurons dépassé cette frégate à vapeur qui, là-bas, devant nous, remorque lentement un convoi de cinq ou six navires à voiles chargés de munitions et de soldats.

Ils marchent,, ces navires, à la tile les uns des autres, comme marche une bande de chevaux allant en foire.

Le soleil descend du côté de la Propontide, les neiges de rOlympe s'illuminent de ses deniers rayons. La Roumélie se rembrunit par degrés et disparaît dans l'ombre. La cloche du bateau pique le quart de huit heures, et les troupiers passagers s'endorment à la belle étoile, tandis que

les aristocralcs du bord, autour de la table à thé, se racontent leurs aventures et leurs promenades dansBjiaiice. Le 12^ nous avons fait bMuie route.

Cette mer Noire, si terrible, si dangereuse, quand les Tentsdu nord et du nord-est soufOiaii en tempête, ^e^ calme et tranquille comme un étang. Les matelots reoMn.* tent d^à sur le pont les sacs et les bagages des soldats. — Nous serons à Varna dans Taprès-midi, à deux heures peut-^tre!... •

Rien en vue, ni terre, ni navires !...

Ah! qu'il aurait beau jeu, le Wlodimir, si tombant sur nous à TimproTiste, il âalevait le million de petite monnaie que nous portons à l'armée, et nous conduisait prisonniers à Odessa l Urénssirait peut-être, comme il a réussi à Héraclée. *

B est cmze heures. ^ Nous revoyons la Roomâie, on signale le cap Sisipoli, puis l'entrée du golfe de Bouigas, et iq)rès avoir rallié le cap Messembrio, nous eêtoyons de près, jusqu'à Varna, cette terre magnifique et désoiéê (Bknqui) qu'on appelle la Bulgarie.

Des champs cultivés ou en jachère, des prairies, des ravins boisés, des lisières de forêts, des vignobles, tel est Fensemble* de ce paysage, auquel il ne manque que. des fermes et des villages pour pouvoir être comparé à un plantureux paysage de Normandie.

C'est ici que nous quittons la Turquie pour rentrer en quelque sorte en France. — Varna n'est-U pas devenu français?

D'après le poète de notre histoire^ Micfaelet^ il semblerait que la Frsmcc et la Turquie^ ces deux nations qui représentent à elles seules rOccident et l'Orient, ont pressenti de tout temps les mystérieuses affinités qui amènent entre elles des rapprochements inattendus.

Les Turcs de l'époque des croisades avaient conçu pour les Français qui en étaient les chefs une \ive admiration, et l'exprimaient sous une forme orientale, en prétendant descendre eux*-mèmes des Français. .

Plus tard, dit d'Ohsson, ils affirmèrent que le fondateur de leur puissance à Gonstantinople, Mahomet II, avait eu pour mère une princesse française. Ce fait, au moins trè$-douteux, est admis conune vrai par leurs plus sérieux historiens. Ce qui est plus certain, c'est que les Français furent les premiei^ de la chrétienté à entrer en relations avec eux. François 1«', bravant les préjugé^ de son époque, proposa, dès 1525, un traité d'alliance à Soliman; traité qui ne fut signé qu'en 1542, et Tannée suivante une flotte franco-turque attaqua Charles- Quint.

Les armes de Paris et de Stamboul sont merveilleusement appropriées au caractère de chacune de ces viDes.

Un vaisseau, emblème de la puissance maritime et industrielle, tel est le symbole de Paris, tel est encore le symbole de la puissance occidentale.

Stamboul a son croissant, et ce croissant, attribut de la Diane ancienne, donné ensuite à la vierge de Byzance, puis adopté par les Turcs comme un trophée après la

victoire, représente la nature pastorale et contemplative de rOrient.

Quelques savants assurent cependant que bien avant la conquête de Constantinople, le croissant avait été adopté par les Turcs.

Il est éncoïe à remarquer que l'avenir de Paris et de Constantinople ne répondit pas au voeu de leurs fondateurs. Julien l'Apostat fonde Paris pour en faire une capitale du paganisme, et Paris devient la première vil!c delà chrétienté. — .Constantin fonde, Byzance, pour que Byzance soit le boulevard de la chrétienté en Orient, et Byzance est la métropole de l'islamisme. — Parmi les analogies que relève M. Slade, entre les révolutions de la France et de la Turquie, je ne citerai que celle-ci : — Mamhoud écrit à Reschid-Pacha, en 1825 : « Missolonglii où ta tête ! » — Le comité du salut public écrivait au général Custines : « Délivre Valenciennes, ou apporte ta tête ! »

Varna.

Nous doublons le cap Eminehi, que couronne une futaie séculaire, et Jes hautes falaises blanches qni s'étendent vers Baltchik indiquent que Varna n'est pas loin.

En effet, après avoir rangé un cap sur lequel a été planté un mât de signaux, nous apercevons les tiois

batteries d'un vaisseau de haut bord à rancre, puis une frégate, puis un autre vaisseau, puis enfin toute une escadre qui protège plusieurs centaines de navires de transport mouillés au centre de la baie.

Là ville aux maisons à tuiles rouges s'étend à droite, sur une colline ; une simple muraille blanche à créneaux et à meurtrières, u^pls sans fossés du côté de la mer, l'entoure, et trois ou quatre portes d'un style mauresque et enjolivées de peintures et d'inscriptions vert et or, s'ouvrent dans les sables du rivage pour communiquer avec des débarcadères bâtis sur pilotis.

La baie et la ville sont protégées par des redoutes, des batteries rasantes et des fortins construits aux endroits les plus favorables pour repousser une attaque.

On est vivement impressionné en arrivant à Varna, car c'est là qu'a été préparée la mise en scène des drames sanglants de la Grimée.

Si l'on n'y entend pas les bruits de la guerre, si Ton n'y frémit pas devant ses horreurs, on devine tout, on comprend tout, en parcourant ces immenses magasins d'approvisionnements, ces meules de bombes et de boulets, ces pyramides de mitraille, ces avenues de canons aftutés, toutes ces réserves d'engins de destruction que le génie de l'homme invente sans cesse pour perfectionner la main-d'œuvre de la mort. J'ai cru voir des modèles de charrues nouvelles en pénétrant dans le parc de l'artillerie anglaise auprès du premier débarcadère. — C'étaient des trams de caissons et de canons!

Vraiment le matériel anglais a une tournure TiUa* geoise^ innocente et pacifique.

Le parc français, qui occupait d'abord au fond ie la baie des terrains plats à l'emboucbure d'une rivière, avait quitté cette station marécageuse et maisaine, et s'était assis &vu: les premières collines de Test av^nt d'être embarqué pour Chersonèse.

Mais revoyons le Varna du mois d'aoâtj le Varna du maréchal de Saint-Arnaud.

Partout alors^ sur le rivage^ les forges flambolentj les enclumes retentissent et des interminables convois de charrettes bulgares se croisent avec les prolonges du train chargées de barils de poudre. -— Des chaloupes déposent sur le plancher des warfs improvisés, les caisses de fu-* sils> les boucauts de biscuits» les sacs de farine.

Les chevaux» les mulets, prisonniers sur les navires, sont jetés h la mer et gagnent d'eux-mêmes le rivage^ où les trompettes sonnent au pansage.

Des troupeaux de bœufs sont abandoimés comme eux au ressac. Us trouveront l'abattoir avant d'arriver auj( prairies.

De grands bateaux plats, remplis de soldats, convergent vers les navires de guerre.

Des escadrons galopent de la ville au camp et du camp àia ville. ■— Parfois un coup de canon retentit, et, pour lui répondre, les pavillons de signaux se balancent aux drisses des bâtiments de la flotte.

Sur rade^ des milliers de canots se croisent et s'enii^e-

croisant, et sur la 160*6^ le mouTement incessant ne s'apaise qu'à la nuit, quand les tambours et les clairon^ échangent d'un camp à l'autre les bruyantes mélodies guerrières de la retraite.

Le grand camp français est situé sur les hauteurs de droite. Le camp anglais de l'autre côté, dans les bois. Quelques brigades ont placé leurs tentes isolément, près d'une source et au milieu des vignes.

Varna est donc devenu ce que devait être GalUpoli, si la guerre eût eu pour théâtre les plaines d'Andrinople. Cette ville^ en temps ordinaire, calme et silencieuse comme un grand village que ses habitants ont quitté pouraller aux champs, est aussi vivante, aussi animée qu'un de nos chefs-lieux de canton le jour de sa plus belle foire.

Le bataillon de garde et quelques officiers ont dressé leurs tentes au miUeu des carrefours, et les soldats entretiennent les transactions du bazar, qui s'est augmenté d'une foule d'échoppes en planches, occupées par des spéculateurs européens de tous genres.

Les ventes ne s'y font qu'argent comptant, et Ton exige même que la marchandise soit payée avant d'être livrée. Cette dêrmère exigence des marchands a souvent fait naître des rixes; mais on a bientôt reconnu que les vendeurs n'avaient pas tort d'agir ainsi, et l'on s'y est habitué. Voici pourquoi : — la petite monnaie est si rare que la pièce de cinq francs perd cinquante centimes au change. Or, quand un soldat buvait la goutte, achetait du tabac ou toute autre chose qui ne coûtait que quelques

centimes, il ne manquait jamais d'ofïrir en payement une grosse pièce, et si le marchand était dans Timpossibilité de rendre la différence, il, reprenait sa pièce, gardait sa goutte et son tabac, — et le tour était joué, et il se serait joué longtemps encore, car le. soldat cultivait cette carotte avec amour et oi-gueil; mais le commerce perdit patience... il y eut coalition entre les marchands de la place, et Tacheteur dut se résoudre à tout payer d'avance.

Les vautours qui exploitaient Tannée au début de la campagne, et qui vendaient à mille pour cent de bénéfice les rebuts des magasins de Marseille, seraient devenus millionnaires si le maréchal Saint-Arnaud n'y avait mis contre-ordre, en tarifant leurs pacotilles. Mais il n'a pu rogner les ongles des usuriers. — Les usuriers ont suivi l'armée, et reviendront avec elle, si elle revient. — Us reviendront riches et glorieux comme s'ils avaient pris Sébastopol.

L'incendie de Varna a ruiné plusieurs de ces Banians. Mais ne les plaignez plus, ils ont déjà réparé leurs pertes à Kamiesh et à Balaclava.

Le choléra, comme à Gallipoli, comme au Pyrée, a décimé nos bataillons. J'ai vu creuser la première fosse d'un nouveau cimetière, gi*and terrain vague, enti*e le rempart et une redoute. — J'ai revu ce cimetière un mois après, — un mort n'aurait pu y trouver place, — et cependant les victimes de la Dobrutscha n'y ont pas été enterrées ! î

Les maisons de la ville sont bâties en bois ou en tcri-c.

Une seule^ construite en pierres^ fut habitée par le maréchal Saint-Arnaud. Je Ty ai visité quelques jours avant le départ pour Eupatoria. Si je l'avais revu à FAlma, monté sur son cheval de bataille^ certes^ il m'eût été difficile de reconnaître en lui ce grand fantôme vêtu d'une longue robe de chambre et d'un pantalon de molleton et coiffé d'une calotte de veloui^s, qui sortit péniblement de son fauteuil pour me remettre Tordre qui devait nous affranchir de la quarantaine à notre retour à Gonstantinople.

Le port de Varna, pendant l'été, est im des meilleurs de la mer Noire.

Son importance commerciale a beaucoup baissé depuis la fondation d'Odessa.

Les navires viennent y charger des céréales, du maïs pi'incipalement.

On cultive la vigne aux alentours, mais le vin est si mal fabriqué, qu'il se gâte aussitôt cuvé et ne peut être exporté .

La culture de la vigne produisait autrefois de grands bénéfices; mais la rapacité des collecteurs d'impôts et des gouverneurs était si gi'ande, que le vigneron, n'espérant plus vendanger par lui-même, a laissé dégénérer les ceps.

La culture de la pomme de terre y est moins répandue que siu" les parties les plus déseiies de la Nouvelle-Zélande. — M. Blanqui, arrivant à Constantinople, poussa un cri de joie devant le plat de ponunes de terre qu'il avait inutilement demandé à toutes les hôtelleries de

Bulgarie; si la pomme de terre manque, les haricots, en revanche, abondent. — L'Europe, l'univers entier pourrait s'y approvisionner.

Tout germerait, tout mûrirait sur cette terre promise, si le travailleur avait la certitude de recueillir le fruit de ses peines. — Mais, pense-t-iî, à quoi bon s'enrichir pour que le pacha vienne ensuite le dépouiller! — N'estce pas assez que de gratter un peu la terre pour qu'elle donne seulement de quoi nourrir la famille et payer l'impôt?

Plus il serait riche, plus il subirait d*avanies. — La pauvreté est une sauvegarde pour lui.

Cestains districts de Bulgarie sont entièrement plantés de roses. Au printemps, ces forêts fleuries semblent être Fasile du bonheur, car dès que la cueillette commence, lés jeunes filles, si sordidement vêtues, si apathiques en tempsordinaire, se transforment en papillons, en sylphes, en nymphes, et bondissent, brillantes et légères, dans les effluves parfumées de la moisson des roses.

Les essences vendues en Allemagne et dans tout l'ouest de l'Europe sortent de Bulgarie; mais cette culture industrielle perd chaque jour de son importance. — La chimie, qui progresse sans cesse, n'a plus besoin des roses pour fabriquer des essences de roses. Elle les emprunte aux détritus du règne organique, comme elle a déjà emprunté à la houille les fumets de la vanille.

Les habitants de Varna et des environs n'ont pas ac- *i cueiUi sympathiquement l'arrivée des armées alliées. Ils

IMPRESSIONS DE VOYAGE ît)7

noiis ont prouvé leur haine en dévastant leurs jardins et leurs vergers. Les légumes frais, qui auraient été si nécessaires à nos soldats, manquèrent complètement Tété dernier, et dans la prévision que l'occupation de Varna durerait longtemps encore, on choisit dans les régiments les soldats qui avaient des notions de jardinage, et on ensemença les vergers.

Le Turc étant l'ennemi naturel du Bulgare, le Bulgare nous considère, nous aussi, comme ses ennemis, à lui, puisque nous nous mettons en campagne pour défendre le Turc... C'est assez logique... Les spéculations de la politique sont des mystères pour lui, et il ne peut comprendre que si sa patrie devenait une province russe, il n^en résulterait pas pour lui un affranchissement, mais un redoublement d'esclavage.

Ces hommes n'ont pas oublié les horreurs de leur grande insurrection de 1841. — Les cendres de leurs villages incendiés sont encore chaudes... Les reuves et les mères portent toujours le deuil... et dût le cimeterre des Amantes les abattre jusqu'au dernier, ils se préparent à la vengeance ! 1 !

Cette insurrection de 4841* faussement attribuée à des causes politiques, éclata quand le hatti-schériff de Gulkané centralisa entre les mains d'agents spéciaux la perception des impôts , qui jusqu'alors avait été confiée aux pachas gouTemeurs de la province. Les agents nouveaux abusèrent indignement de l'ignorance des rayas, qui ne savaient ni lire ni écrire, et leur réclamèrent jus^

qu'à deux et trois fois la totalité de leurs impôts^ qu'ils avaient déjà soldés. Il n'y avait pas de livres à souche pour les quittances^ et des entailles faites dans des morceaux de bois témoignaient dans les discussions toujours à l'avantage des agents.

Ce décret du sultan, dont le but était de soustraire le peuple aux avanies des pachas, produisit un effet tout contraire : les extorsions, les violences continuèrent , mais avec des allures nouvelles et rendues plus odieuses encore par leur semblant de légalité.

Les Bulgares se plaignirent, on ne les écouta pas... puis le total des taxes surpassa celui de leurs revenus, et ils ne purent les payer... Alors des soldats garnisaires s*établirent dans les chaumières... mais ils en chassèrent les soldats, et le gouverneur, Sabri-Pacha, afin que force restât à la loi, manda à son secours des bandes d'Albanais qui traitèrent cette malheureuse province en province conquise, pillant, incendiant et fusillant partout.

Si alors les Serbes eussenl donné la main aux Bulgares, le sultan perdait à jamais l'un des plus beaux domaines de son empire.

Yakoub-Pacha fut envoyé pour pacifier les Bulgares après le rappel de Sabri-Pacha. — M. Blanqui, qui eut alors un entretien avec lui, raconte que quatorze ou quinze jeunes aides de camp, d'une tournure fort peu militaire , et dont les fonctions étaient très-équivoques, suivaient le pacha Yakoub et scandalisaient beaucoup les , honnêtes gens.

Eh bien, ce vieux Yakoub, qui compte aujourd'hui soixante-quinze ou quatre-vingts printemps, nous l'avons conduit à Jaffa au mois d'avril dernier ; on m'a dit du moins que c'était le même personnage dont parie Blanqui, et ce ne sont pas quatorze ou quinze jeunes aides de camp qui l'accompagnaient... ils étaient soixante... Soixante, tous frais, imberbes, roses, bien découplés, et dont Tainé n'avait pas vingt ans. Yakoub prévint noire commandant que lors de notre prochain voyage de Constantinople à Alexandrie, son harem prendrait sur notre bateau pour le rejoindre... mais nous avons su depuis que ce vieux philosophe n'avait jamais eu de femmes dans son harem.

11 occupa, pendant ce voyage sur le Taiicrède, le salon des dames. Une tempête nous ayant assaillis entre la côte de Syrie et Chypre, nous nous réfugiâmes à l'abri de l'ilot de Road, vis-à-vis Tortose.'Le danger était assez grand, et le sort de notre navire, ainsi que le nôtre, demeura à la merci de l'orage pendant trois jours et deux nuits. Yakoub et ses odalisques mâles s'enfermèrent, se barricadèrent dans le salon, et tant que dura la tempête ne demandèrent ni à boire ni à manger. De temps en temps on entendait par l'écoutille le murmure de leui-s prières. Quand revint le calme, ils s'éparpillèrent sur le pont comme le ferait une nichée de poussins, et Yakoub montra au grand jour sa vieille figure de chouette en lunettes vertes.

3'ai dit plus haut que les légumes et les fruits nous

%iù IMPRESSIONS DE VOYAGE

avaient manqué à Yarna^ par l'aniniosité des habitants; cette animosité empêcha presque nos ofticiers de se livrer à l'exercice de la chasse pendant les longs et malheureux jours qui précédèrent le départ pour SébastopoL On n^itait plus en sûreté hors des avant-postes.

L'équipage d'une chaloupe d'un vaisseau de ligne^ le NafoUon, je crois, ou le Falmy, s'étant rendu à une aiguade assez éloignée du mouillage, fut assailli et maU traité à coups de fusil, parce que quelques hommes avaient cueilli des cerises. Le cerisier n'était cependant pas dans un enclos. Un des matelots mourut de la suite de ses blessures. On raconte que ses compagnons l'abandonnèrent, et qu'après s'être défendu, seul, contre une douzaine de furieux et en avoir tué un ou deux, il eut assez de force et de courage pour retourner mourir à bord, soutenant d'une main une portion de ses intestins, qui s'étaient échappés par une large blessure, et de l'autre brandis* sant son sabre.

Les matelots qui Tavaient si lâchement abandonné fu* rent punis et blâmés par un ordre du jour.

Malgré la liberté des cultes et la tolérance officielle, les chrétiens ne sont pas toujours heureux et respectés sur les terres du Grand Seigneur.

Ce n'est pas à Gonstantinople, mais au fond des pro» vinces, loin, bien loin de l'ombre protectrice des pavil* Ions européens, que le chrétien d'aujourd'hui est encore le chien de chrétien d'autrefois.— En dépit des ûrmans, la fenune du chrétien est impunément à la merci du pre-

inier Osmanlis auquel elle aura eu le malheur de plaire. Tout fidèle croyant a le droit de pénétfer quand bon lui senible dans le domicile du chrétien, d'y prendre ce qui lui sied, d'en expulser même le yrai propriétaire, et si les chevaux manquent pour traîner la voiture ou le fourgon d'un grand personnage qui voyage, on aura bientôt requis une })ande de chrétiens, qui de^Tont s'atteler et marcher vite, stimulés à coups de fouet.

Tel est le. régime auquel les Bulgares étaient soumis^ il y a quelques mois encore; tel est le régin^e dont ils craigoent le retour, quand nous aurons rendu la tranquillité à l'empire ottoman et garanti son intégrité.

On s'est très-peu préoccupé de leur sort en Europe, tandis que les Druses et les Maronites du Liban, au nombre de deux mille à peine^ ont accaparé les sympathies de la chrétienté.—Et il y a deux millions de Bulgares I Et quand vous les verrez, vous les admirerez eh les plaignant.

Ils ont conservé sur leur face le cachet du caractère primitif. — Vaincus, écrasés, ils ont retrouvé en euxmêmes assez d'élasticité, assez de force de réaction, poui* empêcher que leur race ne soit absorbée par la race conquérante; et si leur sang, s'est mélangé avec le sang des tyrans, ce n'est que dans les combats.

Il est aussi facile de distinguer un Bulgare d'un Turc qu'un nègre d'un blanc I

La langue, le costume, les mœurs sont aussi dissemblables que les cultes. — Le Turc prie, fume, rêve, se baigne, s* repose sans fetigue, commande et est armé.

— Le Bulgare obéit et ne porte jamais d'armes. Il travaille lentement, mais sans relâche, et il n'a ni le temps de fumer, ni le temps de se reposer. Il est vrai que le proverbe dit (et nous l'avons déjà cité) que là où le Turc met le pied, la terre reste sept ans sans produire. Sans le Turc, le Bulgare profiterait de la richesse du sol.

Les Bulgares se divisent en deux grandes familles : les Grecs et les Slaves.

Le Bulgare grec habite le midi de la province et la vallée de Nissa, jusqu'à Constantinople;

Le Slave, plus au nord, depuis le Danube jusqu'aux Balkans.

Les premiers parlent le grec moderne ; les autres^ le bulgare et le serbe, dérivé du slave. — Us sont à peu près égaux en nombre. Leur caractère et leurs mœurs diCTërent; mais la religion les réunit, et cette union se resserre sous la persécution des musulmans.

En France, nous ne connaissons que les Grecs de la Grèce proprement dite, de la Morée, du Péloponèse, de l'Epire, de la Thessalie et de l'Archipel; nous oublions ceux de Constantinople, des bords du Danube et du littoral du Pont-Euxin.

La famille grecque bulgare est plus belle, plus spirituelle que la famille bulgare serbe ou slave; mais ses mœurs sont moins pures.

Le Bulgare slave est doux, patient, modeste, laborieux, honnête, hospitalier ; — le Bulgare grec, aime le luxe, la forfanterie, les frivolités, le bruit et la guerre.

Le premier duel connu dans le Bas-Empire eut lieu entre un Bulgare gouverneur de Galatie et le palrice Basile, en 1026. — Constantin V]II les exOa tous deux dans les îles de la Propontide,

Je ne sais quel voyageur a dit, pour peindre le caractère de cette population : k Les Bulgares sont les Allemands de la Turquie, les Grecs en sont les Italiens. »

Ils ne s'aiment pas : le Grec, dont l'histoire remonte aux époques les plus anciennes, se croit supérieur au Bulgare, dont la nationalité ne s'est manifestée avec éclat que du onzième au quatorzième siècle, pour s'éteindre ensuite.

Ces chrétiens ne vivent donc unis que pour mieux résister à la persécution, et ils se déchireraient entre eux du jour où leur martyre commun cesserait.

Méthodicus, moine et peintre, contribua à la conversion des Bulgares en envoyant à Bogoris sou tableau représentant le jugement dernier.

Les Bulgares se sont convertis en 865. — Le pape Nicolas écrivit à leur roi Bogoris sur plusieurs questions relatives aux femmes, aux vêtements...

Le commerce est nul en Bulgarie; il n'y a ni routes, ni canaux, ni grands centres de consommations. L'élevage des bestiaux y est proportionné à l'agriculture. Une paire de bœufs de labour ne vaut que quatre-vingts francs, et pour cinq francs on achète deux moutons ou trois chèvres.

On fabrique des étoffes grossières et d'assez belles dchnrpes en broderies dans quelques villes.

Les deui principaux ports, Bourgas et Varna, dont la baie n'est sûre qu'en été, ne sont fréquentes que par les navires qui viennent y chercher du blë, des haricots et du maïs.

Varna, assiégé par les Russes en 1828, capitula après tin siège de quarante jours. Un boulet de canon a brisé ce minaret tronqué qu'on aperçoit du mouillage. Les Russes y perdirent beaucoup de monde. Jussouf-Pacha, l'un des généraux, passa armes et bagages à l'ennemi. Il reçut, pour prix de sa trahison, une très-forte somme, et malgré que Mahmoud ait fait confisquer tous ses biens en Turquie, il vit très-splendidement, retiré dans une ville russe.

Le gouverneur de Vania, l2zet-Méhémét, se conduisit autrement : sommé de se rendre, il répondit qu'il ne demanderait jamais grâce aux giaours, et se battit en loldat jusqu'au dernier moment. Aussi, Nicolas, qui voulut épargner à Varna les horreurs de l'assaut, lui fit proposer de sortir de la ville avec tous les honneurs de la guerre. — n accepta, et défila triomphalement devant une armée russe de plus de cinquante mille honunes, avec les trois cents derniers soldats qui lui restaient. Le gouverneur actuel de Varna est Allemand d'oi igine et exerça longtemps à Constantinople la profession d'ouvrier sellier. Varna n*est plus le Varna de Tété dernier, — la foule a déserté son bazar et ses ruelles, — les navires ne font que passer dans sa baie, que les vents de l'hiver rendent dangereuse, et si ce n'étaient les dépôts, les magasins.

les maladed^ et dernièrement rembarquement d'une partie de l'armée d^Omer-Pacha, rien n'aurait troublé sa solitude depuis que les allies sont partis pour la Crimée. L'hôpital de Varna, établi dans les deux vastes bâtiments situés au haut de la ville, contient une bonne part des soixante-dix ou quatre-vingt mille lits consacrés aux malades de l'armée d'Orient.

Ce n'est que par extraordinaire que le Nil s'est avancé jusqu'à Varna; le service entre ce port et Constantinople est habituellement confié à un stationnaire des Messageries impériales, le Pharamond; aussi, hâtez-vous de déménager de ce magnifique, deux cent vingt pour suivre les dépêches du courrier, qui appareillera entre cinq ou six heures.

Le Pharamond ne possède pas, comme le Nil, un tillac immense, dont l'aire de plain-pied flatte la vue, et donne au passager l'envie de s'y promener majestueusement, avec des allures de commodore... Non, le Pharamond, soUde et bon marcheur du reste, et se comporiant trèsbien à la mer, le Pharamond, dis-je, n'est en quelque sorte qu'un aviso de la flotte des messageries, qui, lorsque la terre leur a manqué, ont bravement pris la mer, et échangé leurs belles voitures jaunes contre des coques de bâtiments aux flancs noirs, leurs roues à jantes contre

des roues à palettes, leurs chevaux percherons contre des chevaux de vapeur.

Vous ne jouirez plus, sur le Pharatriond^ d'une cabine aux couchettes placées de chaque côté de la porte ; les couchettes, selon le vieux système, sont superposées deux à deux dans chaque cabine, et quoique Je navigue depuis bien longtemps, et que j'aie essayé tour à tour des commodités et des incommodités de la couchette supérieure et de la couchette inférieure, et que souvent il m'ait fallu assister à de graves discussions sur la préférence à donner à l'une ou à l'autre, je ne puis, je n'ose vous conseiller de choisir celle d'en bas ou celle d'en haut; car, à vrai dire, elles sont également détestables. Mais, pour une nuit, cela ne vaut pas la peine d'y penser, et certainement, eussiez- vous pour couchette les édredons les plus moelleux, vous ne dormirez guère cette nuit-là...

D'abord, vous resterez sur le pont à contempler les falaises blanches de la côte qui remonte vers Baltchik, et le soleil sera déjà couché, que vous vous efforcerez encore de les deviner dans l'obscurité jusqu'à ce que le navire, obliquant à l'est, leur tourne tout à fait le dos.

Alors, quittant le couronnement du navire pour le gaillard d'avant (et le Pharamond possède ce que le Nil ne possède pas, un gaillard d'avant très-commode pour les curieux qui aiment à ouvrir l'œil au bossoir), vous irez interroger la nuit... la nuit dans laquelle nous nous avançons à toute vapeur, et vous chercherez à découvrir dans le firmament de l'horizon l'am^orc boréale de Ja

guerre, rimmense dais fulgurant où se reflètent les lueurs d'un millier de canons en batterie... Mais les nuits sont si courtes, que TétoUe du phare de Catherine ne scintillera même pas pour vous, avant que le soleil ne se lève.

Au point du jour, nouveau spectacle, qui vous enlèvera toute envie de sommeiller. La terre n'est pas encore en vue , mais aux nombreux navires à voiles que nous rencontrons, louvoyeurs ou marchant avec la brise, il est facile de deviner que d'un instant à l'autre l'homme de vigie signalera la Chersonèse.

Ici, les atterrissages sont encore plus animés que ceux de Varna; une jolie brise de nord-est emporte vers le Bosphore les bâtiments nolisés qui s'en retournent à vide, et ceux qui, chargés à couler bas de munitions, de chevaux et de soldats, ont le cap sur Kamiesh et sur Balaclava, tirent de longues bordées ou bien s'attellent à la remorque d'une puissante frégate à vapeur. Aussi passent au loin des compagnies de bricks et de trois-mâts, à sec de toile et à la file les uns des autres; la coque du bâtiment qui les charrie est masquée par leur prolongement; —on ne voit pas de quel soupirail s'échappe cette colonne de fumée qui surgit à leur tête et leur donne l'impulsion, et si les appareils fumivores que l'industrie réclame à grands cris fonctionnaient sur les remorqueurs, on se demanderait avec stupéfaction en vertu de quelle force mystérieuse, de quelle puissance occulte, ce troupeau de navires privés de tout moyen de locomotion, progresse si rapidement vers le but indiqué.

fia IMPRESSIONS DE VOYAGE

Enfin, un monticule bleuâtre surgit à rextrême horizon, et la Tigie a crié: Terre! les soldats se pressent sur l'avant du navire, les officiers envahissent la passerelle; tous les yeux sont fixés vers un môme point, tous les cœurs suivent les yeux, et pour la première fois depuis le départ de Marseille, on salue les côtes étrangères avec un sentiment tout autre que le sentiment de la curiosité.

Infinie puissance du drapeau sous lequel on a souffert et combattu! ! J'ai vu des soldats qui, trois mois auparavant, avaient été renvoyés en France comme malades de fièvres ou de blessures, je les al vus, dis-je, quitter avec joie, avec bonheur, ce triangle maudit de la péninsule ; je les ai entendus jurer qu'ils préféreraient mourir à l'hôpital plutôt que de revenir jamais dans cette Sibérie de la mer Noire. Eh bien I parmi nos soldats passagers, il en est de Ceux-là auxquels l'air de la patrie a rendu la force et la santé.. . et que jereconnais. . . etils ont oublié leur serment, ils ont eux-mêmes demandé à rejoindre le drapeau, et aujourd'hui ils racontent avec des larmes d'orgueil aux nouveaux arrivants, que là-bas, dans cette direction, un grand fait d'armes s'est accompli ; que plus loin, le ré^ment a perdu cinquante hommes; que derrière ce mamelon, la compagnie a tenu tête à un bataillon entier de Russes; que là, tel sergent, tel officier sont tombés morts... Ils racontent tout cela avec un enthousiasme concentré qui fait frissonner les auditeurs; ils se transforment, ils sont poètes. Et moi qui, durant la traversée, les avais

pris pour des crétins^ sur-crétiniaës par Texistence en pantalon garance 1 !

Nous approchons rapidement. Les falaises grisâtres du cap Chersonèse s'étendent en largeur et forment une masse unique^ aux flancs de laquelle nous ne découvrons aucune déchirure > aucun indice des six ou sept baies qui s'ouvrent entre le cap et la grande rade de Sebastopol.

Rien n'annonce encore que la guerre, une guerre ter rible^ incessante, ravage depuis si longtemps ce malheureux pays ; mais ceux qui ont déjà débarqué à Kamiesh ou à Balaclava, ainsi que nos soldats narrateurs, reconnaissent aux mâts de pavillons et aux poteaux télégraphiques placés sur quelques sommets des collines du premier plan, les positions des armées alliées.

Gomme nous avons le cap droit sur le phare et que nous passons ainsi un peu loin dans le sud-est de Sébastopol^ il nous est impossible d'apercevoir l'entrée de sa grande baie, d'ailleurs les brouillards du matin Tenve^ loppent, ainsi que les montagnes de l'intérieur. — Nos navires de guerre mouillés devant la rade, revêtent, à travers les couches du brouillard, des formes gigantesques. Ceux qui n'ont jamais navigué ne peuvent se figurer quelle. illusion d'optique produit le banc de brune qui s'interpose entre deux navires» D'un bord à l'autre, on se considère mutuellement comme des fantômes incommensurables.

La paix a-t-ellc été signée depuis noti-e départ de Mar-

seille? Vraiment, on serait tenté de le croire, car Tiiorizon est silencieux comme celui d'une grande plaine; pas de grondements sourds et lointains , pas de fracas subits y pas d'atmosphère rayée par les bombes^ et les boulets^ pas d'odeur de poudre apportée par la brise de terre.

Illusion, hélas I La mise en scène de ThoiTible drame qui se joue là-bas va bientôt nous apparaître. — On faisait trêve pour enten*er les morts de la veille, et on avait besoin que la trêve. fût longue... Voici poiurquoi nous accostions la terre du Tchatyr-Dag comme on accoste celle de la Sainte-Beaume.

Un mot sur la Tauride en général, avant que d'enli'er à Kamiesh.

Vous savez que la presqu'île de Crimée forme, sous le nom de Tamide, le troisième gouvernement particulier du gouvernement général de la Russie méridionale; vous savez aussi que, jusqu'à ces derniers jours, le théâtre de la guerre a été circonscrit dans cette partie sud de la Crimée nommée aussi presqu'île de Cherson.

Cette presqu'île de Cherson, l'ancienne Héradéotique, n'a pas plus de dix-huit kilomètres de l'est à l'ouest, et douzi3 du nord au sud. Sa forme se rapprocherait assez de celle d'un triangle presque isocèle, dont le sommet serait le cap Cherson, où s'élève la tour à Feu, et la base, une ligne partant du fond de la rade de Sébastopol, et regagnant celle de Balaclava.

Jadis les habitants de Cherson, à l'exemple des Chinois, élevèrent sur cette ligne une muraille qui clôturait Ten-

semble de leurs domaines. La muraille est tombée en raines; mais au-dessus d'elle règne une suite non interrompue, de bancs de roches, retranchement naturel d'un ouvrage fermé à la gorge.

La presqu'île de Cherson, où nos troupes ont pris pied, peut donc être considérée comme un vaste redan en saillie sur la mer Noire, et dont la gorge est défendue d'un côté par des bancs de roches et de l'autre par k mer et les hautes falaises.

Au sud-est de ce triangle se trouve Balaclava, dont nous parlerons plus loin.

A l'ouest de Balaclava, des masses de rochers inaccessibles, hérissés de pitons, et élevés à plus de deux cent cinqpiante mètres au-dessus du niveau de la mer, vont rejoindre le rempart naturel qui ferme la presqu'île du côté de l'intérieur.

En marchant à droite de cette masse de rochers, qui va se terminer en pointe à la mer Noire, on arrive d'abord à un ancien temple d'Iphigénie, puis à un chemin en assez bon état qui aboutit à Sébastopol, et met cette place en communication avec le monastère de Saint- George, situé en face du temple, sur un petit mamelon au bord de la mer.

A quelques centaines de mètres plus loin, et en continuant à se diriger à l'ouest, on découvre le rocher d'Orcste et Pilade, la roche Percée. On arrive ensuite, par uae ligne légèrement inclinée du sud-est au nord-ouest, au cap Cherson, pointe du triangle. Depuis Balaclava, on

n'a pas trouvé de mouillage pour les bâtiments; mais, une fois le cap dou))lé» la côte change d'aspect et offre une quantité considérable de déchirures formant quelques petits ports^ et quelques refuges commode» et bien précieux dans une mer si souvent terrible pour les navigateurs. Ce sont : la triple baie de Phanary^ avec trois anses sûres^ la baie Bonde^ la baie des Artilleurs.

C'est dans cette dernière baie qu'une grande pai*tie de notre matériel de siège et de nos approvisionnements de toute nature a été débarquée^ après la bataille de TAlma et après la manœuvre hardie de l'armée pour gagner le sud de la presqu'île; c'est aussi sur le côté ouest de cette rade que sont établis nos dépôts ^ nos parcs , nos ambulances, et c'est de là que nos soldats sont sortis, la pelle et la pioche d'une main^ le fusil de l'autre, pour aller creuser les tranchées et constiiiire les batteries d'attaque*

Le terrain est fortement raviné au sud de la baie; deux ruisseaux, à sec une partie de l'année, et venant de quelques centaines de mètres plus haut, aboutissent à ce point. Cette circonstance est favorable aux établissements français, puisqu'elle permet de les abriter contre les canons de la place , dont quelques boulets pourraient s'égarer jusque-là.

A la pointe est de la grande rade régnent des marécages couverts de roseaux, et de cette pointe aux redoutes de Balaclava s'étend la ligne de défense sur laquelle sont établies les divisions françaises; anglaises et turques qui protègent l'armée de siège. '

IMPRESSIONS DE VOYAGE iU

PlusieiH'S ouvrages de campagne^ renfermés à la gorge^ ont été élevés sur les hauteurs qui forment la berge ouest d'une vallée secondaire de la Tcbemaya.

C'est le long de ce cours d'eau, sur la rive gauche et à la hauteur du petit village d'inkennann, qu'a eu lieu b bataille du 5 novembre. Ne pouvant ou n'osant attaquer de front la position anglo-française, le prince Menscbi' koff, tandis que la garnison de Sébastopol tentait um sortie formidable, faisait filer ses colcmnes en descendant la rivière pour tourner cette position, et arriver sur le» alliés par une petite vallée perpendiculaire à celle de la Tcbemaya.

Ainsi donc, les généraux russes ont jugé la position des troupes alliées trop formidable pour pouvoir être enlevée, comme nous avions, nous, enlevé celle qu'ils occupaient à l'Ahna, et ils ont, à deux reprises différentes, et à dix jours de distance, tenté une attaque sur chacune des deux ailes de cette position, sans avoir obtenu plus de succès la seconde que la première fois.

U nous reste h décrire en quelques mots l'intérieur de ce triangle, apprécié au point de vue militaire et topographique.

Outre la masse des rochers qui occupent la partie sudest, les lignes d'escarpements et les baies qui régnent sur le périmètre de la ligne de communication qui va du monastère à Sébastopol, Vennemi occupe les baies de la Quarantaine, des Vaisseaux (voir un plan), du Caré-

nage, et le port du Sud, et en un mot, les grandes échancrures qui forment les mouillages des bâtiments de guerre et du commerce russes. Ces havres reçoivent, par leur extrémité sud, des cours d'eau d'une très-petite étendue, mais qui se précipitent à travers des ravins encaissés. L'un de ces cours d'eau, qui tous prennent leur source aux plateaux situés vers le centre du triangle , a beaucoup d'importance dans ce moment, car c'est celui qui alimente les réservoirs d'où l'on tire Teau potable à Sébastopol. Le panai par où l'eau anive dans la place ayant été dès Tinvestissement aux mains des Anglais, les habitants souffrent cruellement de la privation qui en résulte. Ce ruisseau, canalisé pour l'objet dont nous venons de parler, coule dans le port du sud, à l'extrémité des attaques faites par les troupes anglaises. Sur le plateau d'où il descend, on a établi quelques cantines. Entre ce ruisseau et la ligne occupée par le corps* du général Bosquet, régnent des massifs légèrement boisés coupés par trois autres ravins.

Sur la rive droite de la Tcherriaya, tout près du fond de la grande baie, on voit le joli petit village dlnkermann, communiquant par un point et par un chemin carrossable avec la partie est de Sébastopol, du côté du faubourg des Marins, sur lequel se dirigent les cheminements et les attaques des Anglais.

Cette presqu'île de Cherson, ce petit coin de terre dans lequel se dénoue une des plus terribles questions qui aient encore depuis longtemps agité l'Europe, nous a paru cu-

rieuse à décrire, au point de vue surtout de la position prise par lé corps chargé de protéger le siège.

Ces détails topographiques ne sont guère de la compc- tence d'un médecin; aussi vous avouerai-je que je les ai empruntés à M. Germain de Lagny. Ils donnent , selon moi, le plan exact de ce champ de bataille, et quand je vous conduirai en contemplation au sommet du phare de Cherson, ils vous aideront à reconnaître et à apprécier sans efforts et sans difficultés les positions des armées belligérantes.

Un mot encore, avant d'entrer au mouillage, sur cette haute montagne du Tchatyr-Dag, qui doit rappeler aux soldats anglais de l'armée des Indes leur Table-Mountain du cap de Bonne-Espérance.

Les journaux en ont beaucoup parlé, mais ils n'ont pas tout dit; il paraîtrait môme que le gouvernement russe a des secrets sur son compte.

Les cimes grandioses de cette montagne dominent la fertile vallée du Salghir, où se sont groupées les Manches maisons bariolées de vert de la nouvelle capitale de la Crimée, Simphéropol.

Montagne de la Tente, pour les Tartares, montagne du Trapèze, pour les Grecs, et Palata-Gora, pour les Moscovites, il a trois noms, ce rival du Dimirdji, ce géant d'une chaîne de monts qui séparent les terrains accidentés, boisés et entrecoupés de fertiles vallées du sud de la Crimée des steppes désolées du nord. Grâce à cet écran, les vents sibériens sont arrêtés dans leur coursd,

et les fmits de Baïdar, les vins de Magaratsch et les fleurs d'Âloupka ne manquent jamais. .

Si la France et l'Angleterre s'emparaient de la Crimée entière et youlaient, sans y entretenir à grands frais une armée d'occupation, empêcher que jamais la Russie n'y rétablisse sa puissance, elles n'ont qu'à décréter que désormais la Grimée sera un Etat indépendant et se gouyemant par lui-même. Et pour y attirer en moins d'une année autant de millions d'habitants qu'il pourra s'en loger sur le sol, il leur suivra de déclarer que les ports sont libres, et d'arborer an sommet du Tchatyr-Dagh un étendard conviant les chercheurs d'or de tous pays à Tenir fouiller ses flancs.

Il y a dans les roches du Tchatyr, du Dimirdji, du Si nab et de l'Aloucbeta, de quoi payer les frais d'une guerre qui durerait encore un siècle !

Peut-être Ton s'étonnera de m'entendre énoncer de pareilles affirmations ; on s'étonnerait moins si l'on savait sur quelles autorités je m'appuie.

Je n'en appelle pas seulement aux documents géologiques et à l'histoire des temps passés pour prouver irrécusablement que les mines d'or du Tchatyr-Dagh existent et ont été exploitées ; j'invoque aussi le témoignage de ceux qui, de visu, de manu, ont vu et touché des veines de métal plus abondantes, plus riches mille fois que celles de rOural et de toutes les mines connues.

11 convenait à la politique des czars de laisser ces mines inexploitées et d'en effacer le souvenir autant que

possible. Si Texploitation se faisait par des bras libres^ c'était attirer de tous les coins de l'Europe une foule d'aventuriers^ d'hommes au caractère entreprenant^ sur un seul point de l'empire; c'était allumer soi-même un incendie dont on n'aurait pu se rendre maître. Si^ au contraire^ des serfs et des i»isonniers devaient remplir le rôle de mineurs^ la Crimée n'était pas, comme TOural^ tellement éloignée de l'Europe qu'on ne pût y entendre les gémissements des esclaves-martyrs, et que ces esclaves* martyrs ne pussent s'échapper des ateliers du despote.

Le gouvernement russe proclame donc fabuleux les gisements aurifères de ce pâté de montagnes qui relie évidemment les Alpes au Caucase.

Au temps des Argonautes, une partie de la toison d'or séchait étendue sur la montagne de la Tente. Les R<v mains et les Grecs, et surtout Mithridate, en ramassèrent les pépites. Les Tartares, les Mongols, peuples nomades et pasteurs, les dédaignèrent comme inutiles; mais les Génois, à l'exemple des empereurs d'Orient, exploitèrent mystérieusement ces richesses inépuisables, et pour ne pas réveiller la cupidité de leurs rivaux, les Vénitiens, les Catalans, les Pisans, et même celle des barons de terre sainte, ils prétendu-ent que tout l'or exporté par eux en Europe leur était versé par le conmierce des Indes orientales, qui suivait alors la route de terre.

Le baron de Tott, que la cour de Versailles envoya près de Krim-Gueraï, parle dans ses mémoires des mines inexploitées du Tchatyr-Dagh, et assure que le kan de Crimée

ne les exploite pas, de peur d'exciter la cupidité de son

suzerain, le padisha de Conslantinople.

Nos bons amis les Anglais ont déjà Tœil fixé sur celle Californie de rOrient; et soyez certains que les premiers de tous, ils en bénéficieront.

La Crimée, avant dix ans, deviendra TEldorado du vieux monde.

Enfin, nous pénétrons dans ce hiatus de la côte, dont les Russes ont négligé de fortifier rentrée. La meilleure description que je puisse vous donner du cap Chersonèse a déjà été publiée dans le Moniieur, en voici quelques fragments :

<( Depuis l'entrée de la rade de Sébastopol jusqu'au cap Chersonèse, qui forme l'extrémité ouest de la presqu'île, se trouvent, sur un espace d'environ sept milles, six points de refuge ou baies d'un grand intérêt pour la navigation de cette partie de la mer Noire, et qui sont : la baie de la Quarantaine, placée sous le canon de la ville, dont la rive droite est au pouvoir des Russes, et dont la rive gauche appartient maintenant aux alliés; et celles de Chersonèse, de Streleska, de Peschana, de Kamiesh et de Kazatch. Ces différentes baies, soumises aux règlements et aux servitudes militaires de l'empire russe, toutes en notre pouvoir aujoiu-d'hui, étaient, avant la guerre, presque inconnues en Europe et peu fréquentées par les navires de commerce, qui ne pouvaient s'y réfugier que dans les cas de force majeure, et auxquels il était défendu d'y faire aueun séjour.

» La plus belle, la plus importante et la plus utile de ces baies est celle de Kamiesh, qui, par ses qualités naturelles, par les immenses travaux dont elle a été Tobjct depuis quatre mois, par sa situation, a pris rang parmi les plus grands et les meilleurs ports de la mer Noire.

» La partie de la côte sur laquelle se trouve Kamiesh est basse et d'une couleur grisâtre assez vive, quoique la déchirure des terres se prolonge assez avant dans la mer. Au point de vue mai-itime, la baie proprement dite ne commence qu'à la ligne figurée depuis la batterie Sommelier, à Fouest, jusqu'à une ancienne batterie russe tracée à l'est. A cet endroit, elle a 1^000 mètres de large.

» Plus loin se trouve une estacade bien établie et que défend la frégate mixte la Pomone, mouillée à l'entrée. La largeur de la baie, au point où s'étend cette estacade et où commence le mouillage des bâtiments, est de 650 mètres; sa profondeur est d'envii^on 2,000 mèlres.

)) La partie dans laquelle les vaisseaux peuvent mouiller varie entre 400 et 200 mètres de largeur sur une longueur d'environ 1,000 mètres. Dans cet espace, on trouve des fonds de 10 à 20 mètres.

» D'après les indications de la sonde^ le fond où mouillent les vaisseaux est de bonne tenue et d'une nature solide, argile dure et roche tendre, recouvert d'une couche de sable et gravier dont l'épaisseur augmente avec la pro- /ondeur de l'eau. Cependant, au milieu du chenal, le fond est presque exclusivement de vase dans laquelle on ren-

contre des coquilles brisées. A peu de distance des bords

de la baie^ le fond est de roche ou de galets.

» Huit vaisseaux peuvent moidiler en sûreté en dedans de Vestacade^ en ayant soin de s'affourcher ; cependant il serait possible^ dans quelques circonstances urgentes^ d'en mettre un ou deux de plus. Les frégates, les navires de guerre à vapeur et les bâtiments légers peuvent mouiller dans la partie moyenne du port, soit en s'affourchant^ soit en s'amarrant à quatre amarres.

» La partie la plus reculée de la baie est réservée aux navires du commerce, qui y trouvent un bon abri ; elle en a contenu jusqu'à deux cent cinquante à la fois, sans que le moindre désordre en soit résulté.

n La baie est généralement bien abritée de tous les vents, àTexception de ceux du nord et du nord-ouest. Ces vents y amènent un clapotis pénible pour les embarcations, mais la mer n'y est jamais grosse au point de fatiguer les vaisseaux, car elle est rompue par les bas-fonds qui s'étendent en prolongement des deux pointes d'entrée.

» Depuis Sébastopol jusqu'au phare, le sol est pierreux, très*accidenté et recouvert d'une couche de terre végétale peu épaisse. 11 est parsemé d'une quantité énorme de petits coquillages de formes très-variées. De distance en distance s'élèvent de petites éminences coniques auxquelles on donne le nom de tumulus, du sommet desquelles on découvre au loin la plaine; autour d'un grand nombre de ces tumulus, on découvre les vestiges de camps russes. Le plus récent de ces camps est celui

qu'a occupé, au commencement de Tété deniier, le prince Menschikoff, à l'ouest de la baie de Streleska.

» Dans cette zone de terre, on trouve d'immenses et magnifiques carrières de pierre ; plusieurs ont des galeries souterraines très-étendues dont on n'a pas encore sondé toute la profondeur. On rencontre souvent dans ces carrières des blocs énormes qui, par leur grandeur et leur poids, sont difficiles à employer; il y a aussi des gisements de pierres propres à faire du plâtre et de la chaux, et près de là des fours à plâtre d'une construction monumentale.

» A environ un mille et demi à l'ouest de Kamiesh s'élève, sur la pointe extrême du cap, le phare Chersonèse, d<mt la silhouette élancée et blanchâtre se découvre au loin et indique la route aux navires. On assure que, par les beaux temps, son feu s'aperçoit à plus de quinze milles au large. 11 est entretenu aujourd'hui avec le phis grand soin par les Anglais. Ce phare a trente-huit mètres d'élévation au-dessus du niveau de la mer. Il est placé au centre d'une enceinte murée où se trouve l'habitation du gardien. Sur l'avant de cette enceinte et à l'extérieur, on a construit une redoute avec un fossé, défendue par quatre pièces de canon tournées vers la mer.

» Lorsque, par un temps de calme, on monte au sommet du phare, on a des aspects magnifiques : d'un côté s'étend la campagne de Séba^topol, avec ses plis de terrain, ses aspérités, la teinte grisâtre et rocheuse de son sol sillonné par d'innombrables débris de murailles ap-

partcnant aux différentes époques de l'histoire du pays; puis, dans le lointain, la ville, les tentes françaises et anglaises, les hauteurs dTnkermann, et à l'horizon, dans la demi-teinte, encadrant Textrémité de ce vaste plateau, le Tchatyr-Dagh et les autres montagnes, dont la couleur bleue et les pics neigeux, qui se confondent avec les parties supérieures de l'atmosphère, reposent doucement la vue.

» D'un autre côte, on voit la mer couverte de navires qui louvoient au large pour se rendre dans les différents ports du littoral, et on suit la direction est et ouest de la côte, dont les découpures très-variées forment de petites baies nombreuses et inaccessibles aux navires, qui n'y trouvent pas un fond suftisant. »

Vers la fin du dernier siècle, la langue de terre sur laquelle le phare est constmit s'avançait plus avant dans la mer. Lorsque Catherine visita la Crimée, en 1787, elle assista par une belle journée d'été à une fête maritime qui lui fut donnée en cet endroit. Elle sortit de Sébastopol sur la Cérès, magnifique galère richement ornée, où elle se tenait avec les personnes de sa cour et les ambassadem's qui l'accompagnaient dans son voyage. La Cérès accosta à la pointe Chersonèse, et l'impératrice se rendit à im superbe kiosque élevé à quelques pas en arrière, d'où elle assista à un simulacre de combat naval et à des . exercices maritimes qui l'intéressèrent vivement. Après la fête, il y eut un grand repas servi en plain air au milieu d'un parterre de fleurs et d'arbustes odorants qui

avait é(é impi^ovisé quelques jours avant. Un immense vélum, suspendu au-dessus de la tête des invités, leur cachait le soleil et les de'robait à l'ardeur de ses rayons.

Lorsque la nuit vint, Catherine, remontant dans son embarcation, se rendit à un demi-mille au large et assista à un magnifique feu d'arlifice qui fut tiré à la pointe Chersonèse, près de l'endroit où se trouvait le kiosque ; puis elle rentra de nuit à Sébastopol, entourée de tous les navires de guerre de sa- flotte splendidement illuminés. Sur tout le long de la côte se tenaient des soldats portant des torches allumées et poussant des cris de joie en Thonneur de la czarine.

Aujourd'hui, à quelques mètres en avant de la pointe, on voit, à travers les roches blanches du fond, un énorme bloc de pierre quadrangulaire portant le millésime de 1 787, coulé exprès par les autorités russes pour indiquer l'endroit où Catherine mit pied à ten*e, il y a soixantehuit ans, en débarquant de la Cérès. Depuis ce moment, l'action incessante de la mer, qui, par certains vents, brise avec force sur la pointe, a rongé la-teiTC et tellement diminué le fond, que les embarcations ne trouvent plus assez d'eau pour accoster. Ce phénomène se remarque avec plus ou moins d'importance sur un grand nombre d'autres points de la cote.

« Autour de la baie ou port de Kamiesh, s'étend une ville militaire créée depuis quatre mois à peine et qui prend chaque jour d'immenses développements. Elle comprend les services militaires, les dépôts et les appro-

«S4 IMPRESSIONS DE VOtAGE

visionnements nécessaires pour une grande armée. Tout est installé, organisé et surveillé avec beaucoup d'ordre et d'intelligence, et placé hors des atteintes de rennemi. Les précautions les plus sages et les mesures les plus vigilantes sont prises pour rendre impossible tout malheur quelconque, volontaire ou involontaire. La police sanitaire, la poUce civile et militaire s'exercent avec une activité parfaite, et jamais peut-être une aussi grande agglomération d'individus n*a produit un nombre aussi faible de délits.

» Indépendamment des établissements militaires et maritimes de Kamiesh, qui sont innombrables, il y a une population civile considérable, composée presque entièrement de marchands français et étrangers, de capitaines de navires et de marins du commerce. 11 y a plusieurs grandes rues bordées de boutiques parfaitement approvisionnées ; les trois principales sont : la rue de fEmpereur, la rue de Lourmel et la rue du Commerce. A certaines heures de la journée, elles sont encombrées de promeneurs à pied et à cheval. Cette population, soumise à des règlements d'intérêt public très-strictement exécutés, malgré les éléments variés qui la composent, n'offre que de rares sujets de plaintes. Le commandant supérieur militaire de Kamiesh, auquel est confiée toute cette vaste direction, est M. le lieutenant-colonel de Lesparre, qui a sous ses ordres M. le chef de bataillon d'Anglard^ commandant de place, un capitaine et deux lieutenants officiers de place.

n Le port et la ville de Kamiesh ont été Tobjet de travaux publics considérables. La marine, Tartillerie et le génie ont construit onze ponts et un beau quai en pierre place devant les bâtiments de la direction du port. Ils sont affectés au débarquement des troupes et au déchargement de rimmense matériel de Tarmée, que les bâtiments du commerce et les navires de guerre apportent chaque jour de France ou d'Algérie. On commence en ce moment un nouveau quai, dont le plan est magnifique, et qui s'étendra sur toute la longueur de la partie est du port.

» On a exécuté des terrassements et dçs déblais énormes sur le versant est de la ville, et plusieurs constructions importantes, au nombre desquelles il faut placer les bâtiments de la direction du port, qui contiennent, en outre de leur destination naturelle, les magasins du camp de la marine, la direction des postes, et les bureaux du commandant de place.

)) On a fait quatre belles routes ferrées pour les chevaux et pour les voiti^es partant de Kamiesh, et aboutissant aux points principaux de l'intérieur. Ces routes, sur lesquelles la circulation est immense, sont parfaitement entretenues.

» Un travail hydraulique aussi beau qu'utile a été exécuté par la marine. C'est un aqueduc apportant les eaux de l'aiguade située dans le grand vallon qui se trouve à l'extrémité de la ville, jusque dans le port même de Kamiesh. n a cinq cent soixante-trois mètres de longueur,

s ur une largeur de quatre mètres quatre-vingt-dix centimètres. La hauteur moyenne du mur est de cinq mètres ; sa longueur, sur la jetée qui s'avance dans la baie, est de cent trente-huit mètres; la masse de pierres transportées et employées à cette construction est de mille neuf cent quati'evingt-neuf mètres cubes. On a «fait usage, pour lier ces pierres, de chaux envoyée de Constantinople. L'eau circule dans une conduite en fonte dont le diamètre intérieur est de onze centimètres. Elle est extraite de la source et amenée au niveau d'écoulement par un système de pompes trèsbien conçu. 11 y a deux pompes qui peuvent fonctionner ensemble. Une pompe débite, en moyenne, dix tonneaux d'eau par heure ; l'eau met seize minutes à parcourir le trajet de la source au point d'arrivée, depuis le moment où le premier coup de piston a été donné. Cet aqueduc, auquel les marins de l'escadre ont travaillé parles plus mauvais jours de l'hiver avec un zèle au-dessus de tout éloge, a été exécuté sous la direction de M. Albert, lieutenant de vaisseau de la marine impériale, par les ordres de M. l'amiral Hamelin et de M. le vice-amiral Bruat, son successeur, qui en ont reconnu toute l'utilité.

» Kamicsh, qui, au commencement de Thiver, n'était qu'un cloaque sans nom, est devenu en peu de temps, par l'ordre et l'activité qui y régnent, un port dans lequel tous les services sont organisés comme en Franco, et qui rivalise aujom-d'hui avec les ports les plus importants de l'Europe. Le chef du service maritime à Kamicsh est M. le capitaine d^ vaisseau Saisset, comman-

dant de V Alger. Il a sous ses ordres un directeur de port à Kamieshj un à Kazatch^ et un directeur des mouvcracnts du port. Toutes les branches du service fonction • nent avec une régularité parfaite.

» Le général commandant en chef l'armée d'Orient et le vice-amiral commandant en chef l'escadre de la Médiierranée ont compris l'importance et l'utilité de Kamiesh. Ils ont mis tous leurs soins pour développer et organiser ce magnifique établissement militaire et maritime. Jamais, on peut le dire, le génie original et civilisateur de notre nation n'avait produit en si peu de temps une aussi complète création. La France et l'Angleterre laisseront pour les âges futurs en Crimée des traces aussi profondes que les Grecs, les Romains et les autres grandes nations de l'antiquité. C'est là un bel enseignement donné à l'Em^ope et à la Russie. »

La baie de Kamiesh ou baie des Roseaux, nom qu'elle tire du petit marais placé à son extrémité, n'est pas dénuée de souvenirs historiques. Vers le centre du vallon dans lequel se trouve Taiguade, on voit les assises d'une tour génoise qui date du quatorzième siècle; dans l'intérieur de cette tour est une citerne d'environ dix mètres de profondeur, creusée entièrement dans le roc. On rencontre sur d'autres points des vestiges du même genre moins accusés, mais aussi incontestables. On sait, en outre, qu'en faisant les travaux de la batterie de la Bourdonnaye, à la pointe est de la baie, on a découvert, il y ' a quelque temps, une médaille romaine fort curieuse.

Enfin, dans toute la zone de terre qui entoure Kamiesh, on trouve des fondations de murailles tracées symétriquement et remontant à des époques différentes, dont il est impossible encore de reconnaître le but et Toriguie.

Les écrivains romains nous apprennent qae, de leur temps, la mer Noire produisait d'excellents poissons; et si Ton en croit Juvénal, le fameux turbot sur la sauce duquel le sénat a si gravement délibéré, aurait été pêcbé sur ses bords. Sans comparer Tichthyologie actuelle de la mer Noire à ce qu'elle était du temps des afnpereurs romains, on peut constater que les marins des bâtiments de guerre de Tescadre pêcbent tous les jours en dehors de la baie, le long de la côte qui Tavoisine, des poissons très-bons et très-utiles, parmi lesquels on doit citer le turbot épineux, la raie bouclée, le merlan blanc, la chevrette, la loche, la vieille, le chien de mer, et plusieurs autres poissons de roche dont Tespèce est peu connue en France.

A l'ouest de Kamiesh, dont elle n'est séparée que par une petite langue de terre, se trouve la baie de Kazatch, qui sert de refuge aux bâtiments des deux escadres, mais dans laquelle cependant les navires anglais sont en plus grand nombre. Elle a mille mètres de large de pointe en pointe, sur une profondeur totale de deux mille mètres. Elle se bifurque en deux branches; mais la partie accessible aux vaisseaux se réduit à six cents mètres de largeur, sur une profondeur égale.

La baie de Kazatch est ouverte aux vents qui soufQent^

du nord-nord-ouest au nord-nord-est. Cependant^ on peut h regarder conune très-sûre^ car le fond y est de bonne tenue et ]a mer n'y est jamais très^osse, étant brisée^ comme à Kamiesh^ par les bancs qui prolongent l'es pointes extérieures.

Lorsque les escadres alliées vinrent sur la côte du Chersonèse, le territoire de Kamiesh était occupé par de petites fermes; sur les versants du coteau^ on voyait des vignes^ des oliviers et des amandiers, plantations qui étaient l'indice d'un climat peu rigoureux. Avant la guerre, la baie était interdite à la navigation et soumise aux règlements militaires. Un poste, établi à la pointe ouest, était occupé p^ des soldats et par des employés de la santé; un autre poste de Cosaques envoyait des vedettes le long de la côte pour, la surveiller. Aucun navire ne pouvait mouiller dans la baie, à moins de grosse mer ou de force majeure provenant d'avaries graves.

Les navires qui, dans ces deux cas, venaient y mouiller, ne pouvaient séjourner plus de vingt-quatre heures. Pendant ce temps, il était interdit aux -équipages d'aller à terre; les capitaines seuls pouvaient s'y rendre. Lorsque, après le délai voulu, les navires prolongeaient leur séjour dans la baie, des soldats conmiandés par un ofûeier se rendaient à bord, sur une péniche de guerre, et ks obligeaient à prendre le large.

Les propriétaires qui avaient des habitati<His autour de la baie ou dans le périmètre de Sébastopol, depuis cette Mlle jusqu'au phare Cbersonèse, étaient soumis à toutes

2iO IMPRESSIONS DE VOYAGE

les servitudes militaires et pouvaient, en cas de guerre, être dépossédés définitiyement ou temporairement, sans indemnité de la part du gouvernement russe.

a La température observée à Keimiesh est la même que celle de Sébastopol; elle est un peu plus élevée Thiver que celle des différents points de la plaine occupés par nos troupes; elle n*est pas rigoureuse, mais elle est trèsvariable. La baie gèle très-rarement, et lorsque ce phénomène se manifeste, les glaces n^envahissent que sa partie inférieure; on n'en cite que trois exemples depuis le commencement du siècle : l'un pendant l'hiver de i 803^ Tautre pendant celui de 1814, et le troisième pendant Fhiverde 1846. »

L'hiver que l'armée et la flotte viennent de passer en Crimée, et dans lequel elles ont montré tous les courages et toutes les vertus militaires, sera im éternel objet d'honneur et d'admiration pour les aripes de la France.

La physionomie de Kamiesh aura sans doute changé depuis la dernière fois que le Pharamond vint y monil- 1er; mais reportons-nous au 14 janvier, et supposons que ce jour-là vous obtenez la permission de monter au camp et de visiter les travaux d'attaque.

Il est huit heures du matin, vos yeux sont éblouis pai* les réverbérations de la neige qui couvre les hauteurs^ et sur laquelle le soleil commence à resplendir.

À peine le bateau a-t-il laissé tomber Tancre^ que des centaines d'embarcations l'entourent; personne encore ne monte à bord, mais on se hêle, jusqu'à ce qu'un pa-

IMPRESSIONS DE VOYAGE 2il

Villon, hissé au sommet d'une petite tente au bord de la mer, donne le signal des communications. L'agence des paquebots des messageries impériales occupe cette tente.

J'espère qu'on lira avec plaisir cette lettre écrite alors à la Presse d'Orient, journal de Conslantinople. Elle rend très-exactement l'aspect, la physionomie de Kamiesh, du camp et des travaux de siège.

Moi qui n'aime ni les fracas de la guerre ni Todeur de la poudre, et qui ne supporte la vue du sang que lorsqu'il faut panser une blessure, je me suis toujours abstenu de pénétrer dans les tranchées, et n'ai jamais fait qu'une seule et unique promenade sur ce rivage désolé.

Je passais au pied du phare les heures de liberté que ne réclamaient pas les exigences du service.

Allez rêver pendant une heure là-haut, rien que pondant une heure, et vous comprendrez que cette heure de rêveries et de contemplations vaut à elle seule la peine d'entreprendre le voyage de Paris à Sébastopol.

Lisons d'abord la lettre écrite de Kamiesh à la Presse de Constantinople :

« Le touriste débarque à Kamiesh. La baie s'enfonce dans les terres et offre un mouillage excellent aux bâtiments de toute grandeur. Là sont placés sur deux rangs les innombrables transports nolisés par la France pour le service des vivres et des munitions de son armée. Ils viennent tour à tour s'accoter aux échelles et mettre à îerre leur cargaison, qu'une nuée de travailleurs dépose

sur les prolonges, les chariots et les mulets chargés de les conduire à leur destination. Une activité prodigieuse règne sans cesse sur la plage : l'active surveillance du commandant d'Anglars et du lieutenant de vaisseau Aubert ne permet ni embarras ni désordre.

» Au bord de la mer se dresse une petite tenle-poriant le pavillon des Messageries impériales.

» La baie, à peu près fermée par une for le estacàdc^ est défendue en outre par les batteries de plusieurs vaisseaux de haut bord et couverte par des redoutes de marine établies dans d'excellentes positions. La baie de Kamiesh, nous disait un officier général, est un petit Sébastopol.

» Sur la roule de Kamiesh au camp s'étendent, sui un assez large espace, des magasins considérables, qui attestent Tesprit de prévoyance et la merveilleuse organisation du service administratif de l'armée.

» Cent voies sont frayées à travers les plaines et les rampes qui portent le voyageur sur le plateau de Chersonèse. Les pluies, qui n'ont cessé de tomber qu'à de rares intervalles depuis deux mois, ont défoncé tous les chemins et apporté d'incroyables difficultés aux transports de l'armée. L'énergie des soldats français a triomphé de tous ces obstacles. Le caractère civilisateur qui distingue les guerres que soutiennent la France en Algérie, l'Angleterre dans Tlnde, se retrouve sur le sol de la Russie; une route de vingt kilomètres, qui de Kamiesb. gagne Balaclava en traversant les campements des ar-

mées alliées^ se construit rapidement par les ordres du générai en ckef.

» Les tentes françaises couvrent une immense étendue. Un dessin de Vlllmtration a donné la position à peu près exacte des différentes divisions qui composent la belle armée du général Canrobert. Gbacun de ces campements est parfaitement établi. Peu à peu les tentes-abris disparaissent pour faire place aux excellentes tentes turques en toile double^ confectionnées dans les ateliers militaires de Tophana. On ne saurait trop remercier le gouveraement de la Sublime Porte d'avoir si activement contribué à garantir les soldats alliés contre les intempéries du climat de la Crimée.

)) Six mille lentes doivent être livrées à l'armée française : quatre mille sont déjà dressées. Officiers et soldats se louent beaucoup de leur solide structure; ce sont les seules restées debout pendant l'affreux ouragan qui a passé le mois dernier sur le plateau de Chersonèse.

» Les modes de campement sont très-variés. Tel régiment couche simplement sous la tente, sans avoir songé davantage à s'abriter contre le vent; tel autre se défend par une petite muraille à hauteur d'appui, maçonnée en boue. Ailleurs, on élève de vraies maisons; la pierre est abondante, la boue ne l'est pas moins. On se procure à très-grande peine quelques traverses de bois, et l'édifice s'élève comme par enchantement. Il y a tant de gens intéressés à son achèvement! Nous traversions un jour la première division : on plantait le bouquet sur la ciiemi-

née d'un logis tout neuf, et un des architectes improvisés vint nous l'offrir; c'était un gros bouguet fabriqué avec des pendants de laine d'épaulette.

» Nous ne pûmes nous garder d'une certaine émolion en arrosant ce cadeau, souvenir d'un usage de la patrie lointaine. Les troupes d'Afrique, habituées plus particulièrement à la vie des camps, se distinguent par lem-s établissements, où tout est calculé, prévu avec un soin qui atteste l'expérience des habitants. La plupart des zouaves ne couchent pas sur la terre, mais bien dans la terre. A un mètre ou un mètre et demi de profondeur, le terrain est en effet moins humide ; de plus, les parois du réduit, taillées en angle droit avec la ligne des vents qui soufflent le plus communément, protègent le soldat contre le froid et les courants d'air.

» Au-dessus de cette demeure souterraine , quelques branches enchevêtrées ou un tissu de ces cercles de fer qui lient les balles de foin supportent une couche de bouc dont la pente est parfaitement calculée pour faciliter l'écoulement des eaux. D'autres, moins heureux,, n'ont d'autre toit que leur tente-abri ; en revanche, ils respirent un air un peu plus pur que celui des gourbis de leurs voisins. D'étroits sentiere cailloutés permettent de circuler d'une demeure à l'autre sans se mouillei* les pieds. Dans plusieurs endroits, un lai^gc trottoir s'ctcrid sur le front du bataiUon ; on peut mettre les armes en faisceaux sans les poser, comme ailleure, dans laboucv

» Le système du campement souterrain est partout eni-

ployé par les troupes ottomanes, et il a servi de modèle à plusieurs corps places dans le voisinage. Presque tous les officiers l'ont eux-mêmes adopté. On descend par trois ou quatre marches sur un terrain assez résistant, à un mètre à peu près de "profondeur, au-dessus duquel s'é- , lève circulairement la tente.

» Le quartier général est placé à peu près au centre de l'armée. Du plateau qu'il occupe, le général en chef français a l'œil sur la plus grande partie de ses troupes. Le général Canrobert vit sous la tente. Autour de lui sont groupés tous les chefs des divers services de l'armée : Tétat-major général, le service topographique, l'intendant en chef, le médecin en chef, l'aumônier en chef et le grand prévôt. Le payeur général, seul, fait défaut; il a pris ses quartiers d'hiver à Constantinople. La plus grande animation règne sur ce plateau. C'est un va-et-vient continuel; des rapports qui arrivent, des ordres qui partent, des officiers qui se croisent en tous sens. On remarque, au milieu de l'étal-major du général en chef, trois officiers anglais : le général Rose et deux capitaines.

» Du quartier général aux tranchées, la distance est . assez longue. Les touristes ne vont pas en général aussi loin; ils* s'en tiennent à un endroit appelé V Observatoire, en avant de la Maison-Blanche, d'où l'œil embrasse •dans un seul regard presque toute la ville de Sébastopol. De ce point, le spectacle est vraiment grandiose. On aperçoit, au fond du ravin qui descend dans le port, ' la flotte russe à l'ancre le long des quais; parfois, un

des Taisseaux se détache, les Douu-Apùlres, dit-on, et vient se poster en rade, décharge sa bordée de bâbord contre les batteries de mortiers turcs et les batteries anglaises qui les avoisinent, puis retoiu-ne prendre sa place d'embossage^ hors de la portée des boulets des assiégeants. Sur les quais du port s'élèvent de magnifiques^ arsenaux, dont les vastes cours laissent apercevoir d'énonnes amas de projectiles qui semblent placés là tout exprès pour frapper le spectateur. Au delà, les faubourgs ruinés par les batteries anglaises. A gauche, sur le vei*sant occidental du ravin jusqu'à celui appelé jadis le ravin des Carrières , et aujourd'hui le ramn des Boukis, se groupe la plus grande partie de la ville > du milieu de laquelle se détachent les deux clochers élancés d'une vaste église. £n arrière de la ville, dans la direc* tion du sud, le terrain se déprime sensiblement pour se relever plus loin, à travers des quartiers détruits par les batteries françaises, jusqu'à l'éminence sur laquelle est assis le bastion du Mât.

» Entre la ville et les ruines est plantée une belle promenade, sur un des côtés de laquelle on aperçoit un grand édifice, qu'on croit être le théâtre de Sébastopol. Plus loin, sur la gauche, au delà du ravin des Boulets, le fort de la Quarantaine. Enûn, au fond du tableau, derrière le vide béant formé par la rade, une série de collines qui fuient jusqu'à Belbeck, du côté de l'est, et, du côté de l'ouest, jusqu'à la vaste baie de la Katcha, d'où la côte revient par une longue sinuosité se briser au pied '

lu fort Constantin 3 lancé dans 1\ mer en sentinelle LYancée.

» De ce spectacle grandiose^ si nous abaissons nos re* ^rds^ nous voyons les abords de la ville hérissés de défenses redoutables^ et au premier plan le bastion du Mat. De fréquents mouvements du terrain dus au travail de L'honmie attestent l'énergie et la savante résistance de la place. Parfois toutes les batteries se taisent^ on s'observe attentivement des deux parts^ et on aurait peine à croire à une lutte engagée^ si le terrain^ semé de boulets^ d'é* Glats de bombes et d'obus, ne réveillait le souvenir du combat de la veille.

» En face des défenses des Russes sont établies les bat* teries d'attaque des années française et anglaise. La ligne française couvre l'immense espace qui s'étend du grand ravin de l'Artillerie à la baie de la Quarantaine. Vingt-deux batteries y sont établies et sont reliées par des tranchées qui n'ont pas moins de seize kilomètres de développement. La plus avancée n'est séparée de l'en* nemi que par un espace de cent huit mètres^ au milieu duquel s'établissent chaque nuit les francs-tireurs.

» Tel est^ en résumé, l'ensemble du magnifique panorama qui se déroule aux {^eds du spectateur placé à l'Observatoire. »

• Le touriste peut donc employer sa jomnée à vérifier les assertions de cette lettre; mais qu'il ne s'engage pas à la légère dans le dédale des postes et des campements sans une permission bien en règle; il risquerait de lais*

scr partir le bateau» sans lui et de passer quelques heures • fort désagréablement, renvoyé de Ponce à Pilate, d'un géne'ral à un autre , et véhémentement soupçonne d'être un espion russe.

Comme je vous Fai dit, j'ai passé mon temps sur le

promontoire du phare, chaque fois que mon tour de ser- ,, vice m*a ramené en Crimée.

La première fois que j*y montai, c'était en hiver; le froid piquait dui' et la bise de nord-ouest me coupait la figure.

Le gardien du phare ne voulut pas d'abord me laisser franchir l'enceinte murée ; mais une demi-couronne que je lui offris intercéda pour moi et pour mon compagnon de pèlerinage; il s'aperçut alore que nous grelottions de tous nos membres, et nous donna place au feu de sa guérite.

Nous montâmes ensuite sur la galerie de la lanterne.

Le temps était calme ; TEuxin s'étendait à nos pieds, aussi inûni pour mes regards que le grand Océan ; ma pensée lui donnait bien pour limites les terres qui vont du cap Cherson au cap Emenieï, du cap Emenieï au Bosphore , du Bosphore à Sinope, de Sinope à Anapa et d'Anapa au plateau sur lequel je suis en vigie ; mais il ne m'en représentait pas moins l'image de l'immensitc, puisque ma vue n'était pas assez puissante pour enti-cvoir plus au loin que cet horizon rétréci, toujours le même, soit sur un lac aux rives invisibles dans le brouillard, soit au milieu des solitudes de l'Océan.

Les bateaux à vapeur manœuvraient en tous sens et parlaient entre eux cette langue inconnue du vulgaire, où ies mots sont des pavillons aux couleurs variées. La flotte, en bataille, apparaissait comme une rangée de forts détachés, au large de la grande rade de Sébastopol, et des centaines de navires à voiles et à guidons s'entre-croisaient au souffle de la brise.

Je me retournai, et je vis ce linceul de neige qui couvrait uniformément et les camps des aUiés, et leurs travaux d'attaque, et les fortifications de la ville.

C'était comme un immense wigham d'Esquimaux aux partes d'une viUe européenne; et les hommes emmaUlottes de fourrures qui se traînaient au milieu des neiges, et les petits filets bleuâtres de fumée qui s'échappaient d'entre ces monticules poudrés à blanc qu'on ne reconnaissait plus pour des tentes, tout prêtait à l'illusion... Mais l'éclair d'un mortier, le vol d'une bombe et les roulements sourds et répercutés de collines en collines , de vallées en vallées, des décharges d'artillerie, me ramenaient bientôt aux horreurs de la réalité.

Je défie l'homme le plus enthousiaste des gloires de notre France de passer une heure sur ce plateau du phare, sans maudire et la politique et la guerre ! En présence de cette cité et de ses démolisseurs, en face de ce champ de bataille oti depuis huit mois cinq cent mille hommes ont été sacrifiés pour la défense et pour la conquête d'une prépondérance politique, d'une suzeraineté, (lue les arts, Tindustrie et le commerce devraient seuls

donner aux plus habiles^ aux plus entreprenants et aux j plus dignes^ on ne tremble pas de froid^ comme Baill^^ 1 on tremble réellement de pemr et d'horreiur...

Jamais pays^ en nulle autre part du globe ^ n'amt tant progressé que ne progressa la Grimée pendant les soixante et quelcpies années de paix dont elle vient de ^ jouir. Des marins grecs pour le commerce des yilles du littoral, des Allemands cultivateiurs pour Tintérieur, des ouvriers de toutes nations pour les arsenaux et des soldats russes pour la défendre ; — toutes ces branches collatérales d'un tronc commun s'étaient rapidement développées.

L'aristocratie russe ^ imitant l'impératrice à Orienda et le prince WoronsofiT à Alupka, prodiguait son or pour construire des palais dans les vallées de la Tauride. Les vins blancs de Grimée rivalisaient avec nos champagnes; Marseille recevait chaque année des milliers de navires ehargés de ses grains, et nos soldats savent coniment leurs forteresses sont construites^ et leurs arsenaux approvisionnés^ et comment aussi leurs soldats se battent.

Le gouvernement russe n'a jamais empêché aux étrangers de visiter Sébastopol; seulement, il exigeait que les curieux en demandassent la permission, et la permission obtenue, il fallait qu'elle fût renouvelée chaque vingtquatre heures. Les visiteurs, en outre, étaient toujours accompagnés de surveillants et gardés à vue. Pas une de leurs démarches n'échappait à la police, et on les empé-

chait de prendre aucune note^ de lever aucim plan^ de faire aucun croquis.

La Russie^ en agissant ainsi^ n'était pas plus vexatoire que certaines autres puissances envers les touristes. De^ mandez un peu à ceux qui visitent Gibraltar^ si on leur laisse leurs coudées franches et si l'album du curieux peut s'enrichir des magnifiques points de vue qui s'y déroulent?

Demandez à celui qui veut voir Naples et mourir.si, dès que le paquebot Ta déposé sur le quai, il marche désormais seul dans ses souliers > et si son ombre ne devient pas double? Nous seuls. Français, avons la courtoisie de dévoiler à l'étranger le fort et le faible de nos places de guerre. Le premier individu venu peut entrer aux Invalides et étudier à son aise les plans en relief de nos citadelles.

Sébastopol, comme on se plaît à le dire, n'était donc pas hermétiquement fermé aux visiteurs étrangers , et les gouvernements alliés eussent pu facilement se procu* rer les plans de ses fortifications ainsi que les relèvements de la contrée environnante.

Que de fois me suis-je fait décrire minutieusement et les atterrissages du cap Ghersonèse, et les coins et recoins, et les calangues et les bassins de la rade, et les forts et les fortins, et les bastions et les demi-lunes, et tous les ouvrages de défense de Sébastopol, et ses arsenaux, et ses casernes, et ses magasins, par le pilote du Pkaramond, un Ragusien qui avait fait longtemps les

navigations de Taganrock à Sébastopol et de Sépastopbl à Odessa sur des caboteurs chargés de grains.

Quand Texpédition de Crimée fut décidée, personne n'eût osé croire que le maréchal ne possédait pas les plans exacts et détaillés du sud de la presqu'île. On eût passé pour calomniateur et désorganisateur de Fentrain général en émettant alors l'idée, bien juste, hélas! que le maréchal conduisait l'armée vers l'inconnu!

Quand, après l'Aima, l'armée traversa les forêts et les ravins et gagna Balaclava, il y eut un moment de trouble et d'incertitude aux quartiers généraux de terre et de mer.

L'amiral anglais trouvait Balaclava parfaitement à sa convenance.

L'amiral français déclarait que les deux flottes ne pouvaient s'y loger, et encore moins les navires de transport, et M. Uamelin avait raison, d'autant plus raison qu'alors l'armée, la flotte de guerre et la flotte de transport n'avaient pas atteint leurs dimensions d*aujourd'hui. — Que faire ? où aller ? L'Anglais avait son mouillage d'hiver assuré, nous, nous ne Tavions pas, et s'il nous concédait une petite place, cette place serait toujours insuffisante. — Providence ! à deux pas de là s'ouvrait la baie de Kamiesh ! Et Kamiesh devint français, comme Balaclava était devenu anglais.

11 est évident que si le port de Balaclava, véritable lac protégé conti e la houle du large par le promontoiie que domine un vieux fort génois, eût été assez grand

IMPRESSIONS DE VOYAGE 25â

pour contenir loutle matériel naval despuissanccs alliées^ Kamiesh n'aurait pas aujourd'hui tant d'importance, et comme vous l'avez vu, il a fallu y exécuter de grands Iravaux pour la protection du mouillage, tandis qu'à Balaclava la nature y a pourvu.

On s'étonne que là, comme à Kamiesh, les Russes n'aient établi aucun ouvrage de défense : autrefois, une chaîne tendue à l'entrée sufiisait poiu* empêcher les pirates d'y pénétrer.

La moderne colonie grecque de Balaclava, dont le nom semble dériver de bella chiave, a remplacé l'antique colonie grecque de Klematura. Le génie militaire anglais a démoli un grand nombre des maisons pour construire des magasins. Celles qui subsistent encore s'abritent sous de hauts peupliers, et le quai du Biscuit les sépare de la mer.

Vous ne connaissez peut-être pas l'origine de ce quai du Biscuit. L'hiver dernier, chaque jour, des navires chargés de biscuits arrivaient à Balaclava, et chaque jour aussi le nombre des consommateurs diminuait : Tarmée anglaise était réduite à deux mille mâchoires valides et solides, et le biscuit arrivait toujours. Il fallait le décharger, il fallait renvoyer les navires nolisés; et on en déchargea tant et tant, de ce biscuit de mer qui ressemble à des briques, qu'on ne prit plus la peine de l'emmagasiner, et qu'ainsi, par entassement, se forma le quai du Biscuit.

Vous n'avez pas oublié que le Nil part le 16 de Constantinople pour Marseille, et nous voici le 13 au soir;

il faut donc remonter à bord du PéricUs, qui chauffe pour la Corne d'or. Vingt-quatre heures au camp, medirezvous, rien que vingt-quatre heures! c'est bien peu!... Oh! selon moi, c'est assez. Mieux vaut partir avec le regret de ne pas y rester plus longtemps, que d^y rester, puis avoir le désir d'en partir ati plus vite ; et certes dès demain vous éprouveriez ce désir.

Comment séjourner à Kamiesh sans devenir la proie de ces usuriers, de ces vautours de Varna dont je vous ai déjà parlé ?

Et puis vous avez un ami au camp ; vous allez l'embrasser. Demain il lie sera pas de garde, et demain il vous rendra votre visite... Vous Tattendez au déjeuner; rheiire passe; la journée se passe ; la nuit se passe encore, et point de nouvelles de Tami, et vous allez vous enquérir de lui au quartier général de sa division, et de là on vous renvoie au quartier de sa brigade, où vous apprenez enfin que votre ami est mort, qu'une balle lui a traversé le crâne la nuit dernière.

Ces petits accidents arrivent tous les jours.

Le Périclès, qui fait le service direct de Kamiesh à Constantinople, va donc vous ramener sur le Nil, et le Nil^ le 16 au soir, vous reconduira en France. Je vous abandonne à vous-mêmes dans cette traversée du retour, excepté à Syra, où nous nous arrêterons pour faire du charbon.

Si cependant vous vouliez rester quelques jours de plus à Constantinople, vous partiriez avec le bateau qui

passe par Smyrne et par Malte, au lieu de revenir par le Pirée et par Messine.

Heureusement, le iVïZ n'est pas organisé pour le transport des malades et des blessés en France. Vous n'aurez pour compagnons de voyage que des ofQciers convalescents et joyeux de partir tn congé. Aussi en entendrez- Tous raconter à foison des chroniques du siège, des aventures de tranchées; et si vous prêtez l'oreille au gaillard d'avant, vous surprendrez quelque sergent médaillé racontant ses amours avec une princesse russe, qui lui donnait rendez-vous sur la rive droite de la Tchernaîa, avant que les Français n'occupassent cette position, exposée au feu terrible dé la célèbre batterie de Gringalet.

Votre traversée sera donc égayée par le rayonnement de la gaieté de tous ces braves, qui quittent la ^partie avec honneur et joie.

Mais qu'elles vous paraîtraient longues et tristes, les journées .passées sur les grands bateaux à hélice que l'administration des messageries impériales vient d'aménager pour servir d'hôpitaux flottants et pour l'évacuation rapide en Europe des blessés de notre armée!

La philanthropie la plus éclairée a présidé àl'organisalion de ces ambulances à vapeur. De vastes entre-ponts bien aérés, un espace suffisant entre le lit de chaque blessé et de chaque malade, des lits suspendus ou plutôt des cadres pour ceux que la nature de leurs blessures rend trop sensibles au tangage et au roulis, des infinne-

ries, des sœurs de charité, des aides au médecin, et surtout une force de cinq ou six cents chevaux de vapeur, qui entraînera les moribonds en moins de sept jours vers le sol bien-aimé ^e la patrie, — voilà ce qu'ils attendent et ce qu'ils auront tour à tour, les' glorieux éclopés de notre grande armée. . '

Le 16 au soir, à dix heures, le NU double donc la pointe du sérail. Les paresseux qui ne seront pas encore debout à six heures du matin le 17, ne re verront pas Gallipoli.

Dans la journée, on dépose au château des Dardanelles le firman qui permet la sortie du navire du détroit; vaine fonnalité qui ne devrait plus être exigée, maintenant que nous possédons la Propontide, le Bosphore et TEuxin comme le sultan les possède.

Nous ne passons pas à plus de cent mètres du cap Baba.

Le badigeon à la chaux des murailles de la citadelle et des chaumières de la bourgade égayé un peu cette côte aride aux tons rougeâtres.

A notre gauche, le golfe Adramiti empiète à perte de vue sur FAsie; à droite, et après le promotoire d'Argentium, s'ouvre le canal de Lesbos.

Si les vents nous obligeaient à rallier le continent, nous pourrions reconnaître, avec la longue-vue, Assos, et les ruines de ses trois temples, de son théâtre et de sa jetée gigantesque; Antandros, où s'embarqua Enée, et Chrysa, la ville de l'Apollon Sminthien, la patrie de la belle Briséis. Plus loin, au milieu d'une plaine qu'entou-

rent des coteaux couverts de vignes et d'oliviers, gisent cparses les masures d'Adramiti, la grande dtë des empereurs grecs, le port que fréquentaient d'innombrables vaisseaux de commerce et de guerre.

Richesse et puissance Tont aband(mnée comme Tabandonna la mer. Si il y a trente ans à peine que Cydonie, sa voisine, a disparu du nombre des villes, des siècles se sont écoulés depuis qu'Adramiti n'est plus.

En 1822, elle contenait plus de trente mUle habitants. L'industrie y avait de nombreux ateliers, le commerce d'immenses entrepôts, et la jeunesse levantine fréquentait son célèbre collège où enseignaient des maitras venus de Paris, d'Angleterre et des universités d'Allemagne ; une nouvelle Athènes renaissait. . . Elle voulut être libre, mais les Turcs ont passé sur elle, et elle n'est plus...

Si des témoins vivants ne vous disaient qu'ils ont vu Cydonie riche et peuplée, Cydonie, pépinière de savants et d*artistes, et berceau de la renaissance du Levant; si les gazettes et l'histoire contemporaine n'avaient pas recueilli pour l'avenir le récit de celte terrible guerre de l'indépendance grecque pendant laquelle les musulmans du dix-neuvième siècle, que nous protégeons aujourd'hui, ont commis plus d'horreurs et de crimes que n'en commirent jamais les baibares envahisseurs du moyen âge ; on ne voudrait pas, on ne pourrait pas croire que ces monceaux de ruines sont les ruines d'une cité moderne. On les prendrait pour les débris exhumés de la vieille Héraclée I " Nous entrons dans le canal de Lesbos; il ne présente

iE8 IMPRESSIONS DE VOYAGE

aucun danger pendant le jour depuis qu*un commodorë anglais a fait planter une bali^ sur des rochers à fleur^ d'eau situés aux deux tiers du détroit.

La nuit^ un fai\al devmit y être allumé.

Mais les Turcs ne prennent pas tant de soucis. Alla Kerim! Le navire qui passe se brisera ou ne se brisera {MIS sur ces rochers, c'est écrit la haut!...

Lesbos a changé souvent de dénomination !

Issa dans les temps les plus reculés;

Elle se nomma Pélagie à l'arrivée des Pelasges, puis ensuite Mœairie, pour rappeler le bonheur dont elle jouissait, et Macaire, l'un de ses rois, auquel elle eh était redevable.

Lesbus, son gendre, lui laissa le nom de Lesbos, qu'elle garda pendant toute l'antiquité grecque et jusqu'au douzième siècle, époque à laquelle elle prit le nom de M^iiiène ou Métélin, sa ville capitale j

On lui donna aussi le surnom de JSymette, par allusion à ses mœurs dissolues ;

De Lasia, à cause de ses forêts 5 à*Ethiopia, en souvenir de la domination des Amazones, originaires de TEthiopie.

h'^gina, alors qu'iEginus était la métropole de l'Ile au nord-est.

Tous ces noms, et bien d'autres encore, ont cédé la place à celui de Lesbos, inséparable du nom de Sapho...

Terre fortunée, riche lambeau qu'arrachèrent du continent les commotions volcaniques.

Lesbos où fleurit l'herbe qui fait aimer, produit des vins

et des blés en abondance; des vins que lespoëtes ont chantés^ des blës siblancs et si purs que si ies dieux mangeaient du pain^ c'est là que viendrait Tacheter Mercure (Athénée) . Je n'oublierai jamais le riant aspeict d'une petite baie où nous nous réfugiâmes un jour que la tempête nous empêcha de franchir le détroit.

La mer^ furieuse^ écumante au dehors, dormait silencieuse et calme dans cet enclos de verdure.

Les canots à sec sur le sable du rivage; les chaumières éparses, ombragées de pins et de hêtres, les bouquets de palmiers^ les massifs d'oliviers ; les sentiers par ou dévalaient les fustanelles indigènes; le ciel bleu que respectaient les nuages de Touragan du large, les senteurs que nous apportaient les brises de la côte, tout ici, tout réveillait en moi le souvenir des beaux jours passés sur les îlots de l'Océaniie, alors que, pêcheur de baleines, je venais demander abondance et repos aux délicieuses oasis des grandes mers.

Un Grec vint le long du bord pour nous vendre du vin, des fruits et des huîtres.

Une amphore en terre des Dardanelles, aux formes bizarres et grotesques, renfermait le vin, ce fameux vin de Lesbos que les médecins recommandent à leurs malades comme un tonique par excellence, que ies Romains préféraient au falerne, que se disputaient les consommateurs de la Grèce et de TEgypte, et auquel les gourmets trouvaient un certain goût de mer que Tart ne pouvait com« ^ muniquer aux autres vins.

Ce fameux nectar, nous le trouTâmes nauséabond et

louche, et aussi inbuvable que le Tin de Varna. Le terroir est toujours fertile, toujours le soleil lait

mûrir la vendange; mais le vigneron n'est plus libre...

et que lui importe que le cep dégénère, que le pressoir

manque de grappes, que la cuvée aigrisse !

n y en aura toujours assez pour la galère du capitanpacha, et le raki lui donnera plus tôt Tivresse et Toubli de l'esclavage.

Les vignes de Lesbos ne s'enlacent pas au tronc des peupliers et des ormes comme les autres vignes de la Grèce, elles s'appuient sur des écbalas, oîi, d'après Âmyot, s'étendent çà et là œmme lierre^ si qu'un enfant de mammelle par manière de dire, atteindroU aiix grappes.

Les fruits étaient acides et presque sauvages. Les huî" très, si vantées par les gastronomes de l'antiquité, n'avaient qu'une fade saveur d'eau douce, et ce pauvre pourvoyeui' ne sut que répondre quand nous lui demandâmes des truffes, ces truffes jadis si abondantes sur la colline du Tiare, et dont la graine^ après les grandes pluies, se répandait sur tout le territoire.

Je souhaite que le mauvais temps vous oblige à relâ^ cher dans une des nombreuses criques de Lesbos, car les lies de l'Archipel I ressemblent toutes à des monts submergés jusqu'à leur cime, à des blocs de pieiTe jetés dans le lit d'une rivière pour qu'on la traverse en sau-^ , tant de l'un à l'autre. 1

Et je plaindrais le voyageur qui n'cmportemt que le souvenir de ces hauteurs incultes et pelées !

Les rives enchantées du port Olivette et du canal^ après le cap Amali^ vous feront oublier les horreurs du Créon^ , du Tentalus, de FOrdynnus et du Lépéthmyus^ ces Cor- ' dillères de Tintérieur de 111e, et tandis que Fagent des postes échangera ses dépêches, vous pourrez parcourir les jardins et les bosquets qui entourent le grand village de Métélin, dominé par une vaste citadelle, œuvre du Bas-Empire et des Vénitiens.

Ne pensez qu'à courir pour secouer Tengourdissement du bord et cueillir des fleurs, au lieu de chercher des ruines ; — les ruines depuis longtemps rie sont plus. La barbarie qui les a faites a continué son œuvre en dispersant au loin leur poussière.

Une chaise antique en marbre blanc sculpté, et un bloc de granit où fut creusé le tombeau de la grande Lesbienne, voilà tout ce qui reste des temples et des palais, des théâtres et des monuments de l'antique Mitylène.

On retrouve à peine les traces des autres cités.

Peu de voyageurs ont visité l'intérieur de l'île.

J'aime Lesbos, parce qu'à Lesbos se rattachent d'autres souvenii's que ceux des froides fictions mythologiques.

Quelle légende plus touchante que celle de Mdcaire le fratricide, qui vint y expier son crime en rendant ses f peuples si heureux, que les îles de son royaume reçurent le nom d'îles Fortunées (îles de Macairic).

Myrine Tamazone y fonda une ville en rbonnour de sa sœur. Cette ville a disparu.

Plus tard, un mauvais roi^ Philomélide^ fut tué d'un coup de poing par Ulysse, aux grands applaudissements de Tarmëe des confédérés, et quand Achille assiégea Métbymne, la fille du roi, la belle Pisidiée s'enflamma^ d'amour à la vue du noble guerrier, et lui dépêcha sa nourrice, promettant de lui ounir les portes de la ville, s'il consentait à la prendre pour épouse.

Achille promit tout et reçut les clefs de la cité, mais une fois maître des remparts, il fit lapider par ses soldats la pauvre folle d'amour.

Quelle noble figure que celle de Pittacus, le vieux roi de Mytilène la grande, qui meurt en bêchant ses cent arpents de terre, après avoir renversé le tyran Mélanchris, afiranchi sa patrie, et vaincu Phrynon, le chef des Athéniens, dans un combat singulier, en l'enveloppant d'un fllet qu'il tenait caché sous son bouclier.

La beauté avait ses fêtes à Mitylène. Chaque année, les jeunes femmes se réunissaient dans le temple de Junon, et l'on y couronnait la plus belle.

A-t-on calomnié les Lesbiennes?... Pétrone parle d'un autre culte cher aux Lesbiens.

La flore deMétélin a conservé son énergie primitive; les statives sinués aux larges feuilles et à la tige ailée^ les lava* tères purpurines, le safran aux fleurs gracieuses, émaillent les bosquets de phillyréas, de myrtes et de lauriers.

L'olivier grandit aussi fort que le chêne, et les essences

des buis les plus précieux tapissent le versant oriental des montagnes.

Llnspiration naissait d'elle-même sur cette terre où les courants apportèrent la tête et la lyre d'Orphée, que les Ménades avaient jetées dans TÈbre ; où nulle part le^ ' rossignols ne chantaient aussi mélodieusement que sous ses frais ombrages. Aussi eut-elle de grande poètes , Té» ryandre, Arion,'; Lesches^ Alcée, Sapho et Érinna, la plus glorieuse des compagnes de Sapho^ Érinna, morte à dix-huit ans. — Sa mère lui défendait de cultiver la poésie, et c'est assise, en travaillant, qu'elle composa te poëme de la Quenouille. Ce poëme me rappelle quQ l'impératrice Irène, reléguée h Miiylène, fut réduite à âler pour gagner sa vie.

Théophi-aste naquit à LesboB.

D'après Thucydide, Hérodote ne serait pas le père, de l'histoire : cethonneurreviendraità JTe^^titcua de Mététin*

On dit que les femmes de Métélin ont encore les goûts de Sapho. Cette ignoble passion règne surtout ches les femmes turques et dans les îles où il y a beaucoup de Turcs| çt cette dépravation des sens n'est pas excusée, mais expliquée par une dépravation parall^e chez les honvues; et on peut dire des Levantins musulmans, chrétiens^ arméniens ou juifs ce que Plutarque, dans la vie dQ Lycurgue, disait des Cretois et des Lacédémoniens :

Les jeunes gem ont tous des amants.

Et, plus loin, pour les femmes :

Lamaur était si bien reçu et si bien approy/cé €he:i

l^ Spartiates, que même les plus honnêtes femmes ai" matent des filles.

En Grèce^ on nommait phaïnomëridos les femmes qui montraient la cuisse en marchant. Celte mode venait do Lesbos.

Le bataillon sacré des Thébalns^ celte troupe foimi- ' dable de trois cents hommes choisis^ qui furent soudoyés et enlretenus aux dépens de la Tille, et qu'on mit en garnison dans le Gadmée, forteresse de Thèbes, n'était composé que d'aimants et d'aimés. Liés par Tamour, ils furent invincibles jusqu'à la bataille de Chéronée, où ils moururent tous jusqu'au dernier.

Il paraîtrait que les femmes n'entrent pas à l'église à certaines époques. Elles sont périodiquement impures (Villoison).

J'ai entendu raconter par un médecin hongrois qu'Abbas-Pacha avait établi, dans sa i^traile de la haute Egypte, un harem de chèvres et de jeunes garçons. — Il y a deux ans, il fit choisir, dans les provinces de la viceroyauté, douze jeunes enfants âgés de dix ans et demi, et leur fit subir une cruelle opération. Neuf en moururent.

Les Grecs d'aujourd'hui semblent vouloir renoncer à ces goûts antiphysiques. Un Corfiote disait h un Florentin que c'était à tort qu'on reprochait un tel vice à ses compatriotes : — Cest que vom êtes des Grecs dégénérés, répondit l'Italien. — Oublions toutes ces saletés.

Depuis le moyen âge, Lesbos à passé tour à tour sous la domination des empereurs de Byzance et des Yéni-

tiefis, des Français, des Gc'nois et des Catalans, et enfin des Turcs, auxquels elle appartient encore.

Marie Gateluzzi, la Génoise, la dame de Métélin, y festoya magnifiquement les seigneurs français, que les sires d'Abydos et de Lesbos avaient rachetés de captivité au prix de deux cent mille ducats d'or.

La bonne dame s'était bien,,, parée et honorée-, quand elle vil venir en son hostel le comte de Nevers, messire Henry de Bar, m^essire Gui de la Trémouille et tous les antres, et en fut moult réjouie,,.

Il manquait à cette fête un sien cousin, le sire de Coucy, mort prisonnier à Brousse.

Mahomet II, en attaquant Métélin, avait le désir de venger la mort de Dominique, prince de Lesbos, assassiné par son frère Nicolas Gateluzzi. Nicolas soutint le siège pendant quelque temps, mais obligé de se refldre, il fut empri* sonné avec son cousin Lucius, qui l'avait aidé dans ce crime. Ils embrassèrent Tislamisme pour être mis en liberté. Quelque temps après, le sultan les fit tuer tous deux.

Lesbos eut sa Jeanne d^Ârc.

« La première fois que Mahomet II, après la chute de Constantinople, tenta de s'emparer de cette île, les habitants attendirent patiemment le débarquement des Turcs; puis, électrisés par les paroles et l'exemple d'une jeune fille, ils anéantirent l'armée musulmane. La chrétienté célébra cette grande victoire ; mais cinq ans après, Mahomet prenait sa revanche. Depuis cette époque, les sultans régnèrent à Métélin, et rien ne troubla leur conquête,

sauf quelques tentatives des Vénitiens et des chevaliers de Rhodes et les événements, épisodes de la guerre de rindépendance. y> (Murciiia.)

En 1457, une jeune fiUe^ &*arniant de Tépée de son père, tué aux portes de la ville, ranima le courage des habitants et repoussa les Turcs. Le général vénitien 1^ proclama le sauveur de sa patrie. — On lui offrit un (douaire et un mari parmi les capitaines de la chrétienté. Mais elle répondit qu'avant de faire un choix, elle voulait connaître la prud^homie de celui qui serait son époux.

Ces souvenirs des croisés me rappellent que plusieurs fois j'ai lu VHistoire des Croisades, de M. Miebaud, sans être spécialement intéressé par le récit de l'expédition que commanda le marquis de Monferrat. . Quelle merveilleuse épopée, cependant! — Hais il £aut la Ure dans la chronique de Ville-Harduyn, ou bien dans le livre de QlaisQ de Vigenère, qui a traduit en français plus moderne le vieux, le naïf« le poétique langage du maréchal de Champagne.

Cette cinquième ou septième croisade> selon la classification historique que 1 on préférera^ offre tant d'analogie avec l'expédition d'Orient, que je ne puis m'empècher de vous en énumérer les piincipales péripéties.

De même que nos pères, nous voulons partir pour l'Orient; mais, comme eux, nous n^avons pas assez de ' vaisseaiu pour transporter nos soldats, et nous empnmtons les vaisseaux de nos alliés les Anglais, comme Us ,^ empruntèrent les vaisseaux de leurs alliés les Vénitiens,

Ck)mme eux encore^ nous changeons le but pendant la route.

Mais je préfère vous laisser à vous-raôœes le choix des analogies^ et elles ne vous manqueront pas : -* Raglao> le Tieux manchot, eut pour précurseur Dandolo, le doge, \e Tieil aveugle.

Les croisés partirent pour affranchir un peuple ; mais^ ils s'arrêtèrenten chemin etentreprirent de fonder un empire.

Nous sommes partis pour une cause pareille^ "- Dieu seul encore sait ce qu'il en adviendra.

C'était au temps du pape Innocent III, de Philippe^ Auguste et de Richard Cœur de lion, en 1198, que Foulques de Neuilly, un humble prêtre, prêcha la sainte croisade. Geoffroy de Ville-Harduyn, le maréchal de Champagne, notre chroniqueur, se croisa pour suivre Thibault, comte de Champagne, et, comme mandataire de ce der* nier^ comparut à l'assemblée de Soissons, assemblée for* mée des délégués des croisés.

L'assemblée convint de la marche de l'armée et choisit la voie de mer; mais comme les moyens de transport manquaient, elle envoya six députés au doge de Venise pour traiter d'alliance avec lui et lui emprunter sa ma« rine, la plus puissante de toutes les marines d'alors^

Yille-Harduyn était au nombre des députés.

Les députés remirent lem^ lettres de crédit au doge Henri Dandolo.

Le conseil de la république délibéra, et huit jours après promit de fournir aux accises assez de palandries

(grands bâtiments de charge) el de vaisseaux plats pour passer quatre raille cinq cents chevaux et neuf mille escu^ers, et assez de navires pour quatre mille cinq cents chevaliers et vingt mille hommes de pied; plus des vivres pom' hommes et betes pour neuf mois ;

Mais à condition que : *■

—Les croisés payeraient à Venise quatre mars d'argent pour chaque cheval et deux pour chaque homme. Le total se monterait à quatre-vingt mille mars d'argent; en plus, Venise équiperait cinquante galères de guerre, afin de défendre les convois, et elle participerait au partage par moitié des conquêtes et butins que poun'aient faire les croisés.

Les députés s'étant consultés,' acceptèrent, quitte à aviser plus tard au moyen de se procurer la somme d'argent exigée, et les Vénitiens, rassemblés au nombre de dix mille en l'église de Saint-Marc, ratifiëi*ent par acclamations ces conventions*

Ville-Harduyn revint àTroyes ; Thibault mourut; il eût sans doute été élu Chef de cette croisade dans une nouvelle assemblée qui se tint à Soissons ; sa mort fit passer le commandement aux mains du marquis Bonîface de Monferrat, honneur vivement disputé par le comte de Flandre Baudouin, qui assistaàrassembléeetannonçaque sa flotte allait quitter la Manche et se rendre à Marseille pour y recevoir une partie des croisés.

Les croisés arrivèrent bientôt à Venise. La république, ; vraie république marchande, et par conséquent métîcu-

icuse^ soupçonneuse et peu généreuse^ exigea à l'avance le prix du transport de Tannée ; mais l'argent manquant aux croisés^ elle eut assez de bonté d'âme et de confiance en la loyauté de nos preux pour accepter en payement ou garantie les bijoux d'or et Targenterle dont se dépouilla de grand cœur la noblesse française.

— Et la sainte ligne prit la mer (1203) .

tt Et fit merveilleusement bon voir cette flotte^ quand » elle fut équipée en mer^ avec tant de bannières et pa- » nonceaux ondoyants au vent sur les hunes^ masts^ ah- » tonnes^ et cbasteaux de poupe; les escuts arrangés tout » autour en forme de frize^ et le son des clerons et trom- » pettes y entremeslé, que de toutes parts faisoient re- » tcntir la marine. »

Mon chroniqueur s'exprime ainsi à propos du départ de la flotte^ et Je lui emprunte son langage.

Les croisés croyaient faire route pour la terre sainte^ en droite ligne, mais un matin la flotte mouilla devant Zara en Dalmatie, et Dandolo pria ses bons amis de lui donner en passant un coup de main pour reprendre Zara au roi de Hongrie.

Ce serait une petite affaire de vingt -quatre heures le temps seulement de renouveler les provisions d'ea douce sur la flotte^ disait Dandolo.

Les croisés, qui n'entendaient malice, y consentirent... mais ils hivernèrent à Zara. Et l'hiver fut long... si long que la discorde s'en mêla, et que maintes fois il y eut batailles entre Français et Vénitiens.

Heureusement que le printemps revint et qu'on parla ' de reprendre la mer. Monferrat et Dandolo s'embrassèrent donc et on partit.

Mais ne Yoilà-t-ilpas que, par hasard, par un hasard... vénitien, entendons-nous, car les Vénitiens, étant depuis longtemps jaloux des Genenois établis en Orient^^ voulaient proflter de toutes les circonstances qui s'offraient de leur nuire, ne voilà-t-il pas qu'au moment de mettre à la voile pour Jérusalem, apparaît avec grand . bruit, au milieu de l'armée, le fils du vieux Sursac (Isaac), empereur de Constantinople , lequel dit aux croisés que s'ils veulent passer par Byzance et le réintégrer sur le trône de ses pères, lui, Alexis, seul empereur légitime de Byzance, il fera cesser le schisme grec et leur donnera ensuite deux cent mille mars d'argent pour les remplumer y avec des vivres gratis pour tout le temps de cette guerre, et un grand renfort de troupes qu'il conduira lui-même en Palestine.

Les Vénitiens, qui avaient rédigé ce programme de l'hôtel de ville de Zara, car, ainsi que je l'ai dit, les Ge- 7ienois les empêchaient de dormir tranquilles, engagèrent fortement les Français à accepter des propositions si avantageuses. Il y eut d'abord indécision chez les croisés : deux partis se formèrent, les uns pour Alexis, les autres contre. Ceux qui étaient pour faisaient valoir cette considération, que le schisme grec une fois éteint, la conquête des lieiix saints serait facile et durable; les autres répondaient que c'était manquer à leui*s serment» '

de croisés que de ne pas aller en droite ligne assiéger les murailles de Jérusalem.

Monferrat fit taire les indédsicHis en annonçant que la flotte de Flandres^ à laquelle il avait ordonné^ comme chef de la croisade, de se rendre à Zara, pour y recevoir ^s croisés, avait refusé d'obéir et étaitpartiepour la Syrie. Il fallait donc suivre à Constantinople Sursac et Dandolo. La flotte, partie de Zara, s'arrêta à Duras, puis à Corfou, et doubla le cap Malée la veille de la Pentecôte (1203); elle s'arrêta aussi à Andros etàNégrepont, et arriva à Abydos dans lebms de Saint-Georges (l'Hellespont), où, pendant huit jours, on attendit les retardataires. — Puis on s'avança en bon ordre jusqu'au moustier de Saint-Etienne (San Stephano], et de là les croisés virent à plein Constantinople.

Les croisés, décidés à assiéger Constantinople pour le compte d'Alexis, s'assemblèrent en l'église de Saint-Etienne et délibérèrent. Monferrat présidait. Dandolo remontra que le siège pouvant être difficile et long, l'armée de-, vait faire ses approvisionnements à l'avance. Le pays de Saint-Etienne était à la vérité très-fertile, mais aussi trèspeuplé, et chaque jour il faudrait se battre pour conquérir des vivres ; de là grande perte d'hommes et affaiblissement de l'armée sans profits. 11 proposait donc d'aller s'emparer des îles des Princes , de les occuper et d'y emmagasiner tout ce qu'ils pourraient se procurer sur la côte d'Europe et d'Asie à l'aide de leurs bateaux , afin de tirer de là leurs provisions pendant le siège ; cet avis

in IMPRESSIONS DE VOYAGE

fut adopte^ et la flotte appareilla pour les îles des Princes.

« Alors^ dit Yigenère^ la mer était comme tapissée et f> fleurie de galères... De là^ ceux qui n'y avoient jamais » été se prindrent à contempler ententivement cette belle Y> cité magnifique, de Gonstantinople^ dont ils ne pen- » soient pas qu'en tout le monde y en deust encore avoiiJ » une telle; quand ils apperceurent ces haultes murailles » et gros tordons si près l'un de l'autre^ dont elle étoit I y> revestue et munie tout à Tentour^ et ces riches su- » perbes palays et églises qui se rebaulsoient beaucoup » par dessus en si grand nombre que nul malaisément ne » le pourroit cix)ire s'il ne le voyoit de ses yeux ensemble » la belle de la ville de son long et en sa largeur^ qui )) de toutes aultres étoit souveraine.

» Or^ sachez qu'il n'y eut là si hardy n'y asseuré cœiu' » qui nefremist... »

Le chroniqueur ajoute^ quand la flotte passa le long des murs d'enceinte de la ville : — «c Le lendemain^ qui » fut jour de Saint-Jean-Baptiste, dès le grand matin fu- )> rent arborées es chasteaux de pouppe et au hault des » masls et des hunes, les bannières et estendards et les » escuts des chevaliei*s, arrangés tout le long de hpalle- » mente (bordage du navire) pour servir comme de pa- » vesade, afin que chacun prist cœur là-dessus quand il p i^egarderait les armes et devises de ses ancestres, et ne )) forlignast de leur valeur héréditaire/ et conceussent » quant et quant en leurs cœurs que bien tost il les leur » faudroit employer. » *

La flotte défila le long des fortifications de Conslantinople pour gagner les îles des Princes, et si près, que les flèches et les pien^es pleuvaient Jusqu^à elles. Il y avait lant de monde sur le rivage, que, d'après Thistorien : « Estoient la cortine et le quay bordez de gens en telle h sorte, qu'ils sembloient n'estre bastis d'autre estoffe » que d'âmes vivantes. »

Mais il était écrit dans la destinée que les chefs n'iraient jannais en droite ligne là où ils se décidaient d'aller, et au lieu de gagner les îles des Princes, ils abordèrent à Chaicédoine, aujourd'hui Scutari, sur la côte d'Asie.

Là s'élevait le palais de l'empereur Alexis: — « Palays D l'un des plus beaux et des plus délectables qu'oncques » œil humain regardast; palays accompagné de tous les » plaisirs que corps d'homme sauroit désirer, et mesme- » ment pour un grand prince, non que pour une per- » sonne privée. »

tfne grande caserne blanche aux mille fenêtres occupe aujourd'hui remplacement de ce palais.

Baudouin et les barons s'y logèrent et leur suite à l'en* tour. Le reste de l'armée se cantonna à Scutari.

L'empereur Alexis, celui qui avait détrôné Sursac, et que les croisés venaient attaquer en faveur du jeune prétendant, Alexis campa avec son armée de l'autre côté du bras do mer et vis-à-vis Scutari; il envoya ensuite près des Latins un messager, le sieur Nicolas Roux, Lombard de nation.

Nicolas Roux remontra aux barons que l'empereur savait bien pourquoi ils avaient quitté leur patrie (c'était

pour affranchir les saints lieux); mais qu'il ne savait pas pourquoi çux, chrétiens^ venaient Fattaqueri lui, chré» tien, 11 ne les attaquerait donc que s'ils Tattaquaient, et leur offrait son amitié.

Vadvouier de Béthune répondit, au nom des Latins> que les Latins venaient ici pour rétablir sur son trône 1^ légitime empereur de Constantiuople.

Les croisés, véritables marionnettes dont les fils étaient ^ux mains de Dandolo, ne perdirent pas de temps ^ dès le lendemain, ils firent monter le prétendant sur la capitanesse galère de Venise, et s'en allèrent voguant rezà-rez des murailles, et le montrèrent au peuple accouru sur le moiUle en disant : « Sieurê Griés, voilà votre souverain, nous ne venons pas vous faire du molj mais vous délivrer du tyran usurpateur. »

Les Griés ne les écoutèrent pas.

Le lendemain il y eut conseil de guen*e; on décida que Baudouin de Flandres mènerait l'avant-garde, composée d'arcbiers et arbalestriers les plus vaillants de l'armée.

La deuxième troupe suivrait commandée par son frère Henry, accompagné de Mathieu de Vasselançomt.

La tierce, conduite par Hue de Saint-Pol, la quarte, par le comte Loys de Bloys et de Chartres, la cinquième, par Mathieu de Montmorency, et la sixième enfin, par Boniface de Monferrat, attaqueraient en divers endroits. On fixa en même temps a l'heure à laquelle ils se de* )) vraient recueillir es nefs et vaisseaux povur prendre » terre, au hasard de vivre ou mourii*. »

L'heure vçnue, les ëvêques exhortèrent Tannée et 1a })énirent^ et Ton s'embarqua de Scutari^ a par une ma-» D tinée belle^ seraine^ un peu après soleil levant. »

« L'usurpateur les attendait avec force gens^ arrangés 1» en plusieurs esquadrons et batailles j parquoy les trom* ^^ pettes et tambourins sonnèrent de toutes parts; et h D chaque galère fut un vaisseau rond attaché pour le » remorquer et passer plus légèrement; là, on ne deman- » doit pas qui devroit aller le premier, qui après; car ï) tous se parfocèrent h Tenvy de gaigner chacun endroit y> soy les devants, et à peine n'estoient pas encore à bord y> quant les chevaliers se lançoient du hault des tillacs et D rambardes dans la mer jusques à la ceinture, Tarmet )> en teste et la lance au poing. »

Les Grecs firent d'abord semblant de résister, mais tournèrent bientôt le dos, et les mariniers ayant alors pu jeter ponts et planches, la cavalerie prit terre au lieu où se trouve de nos jours Téchelle de Tophana.

Baudouin poussa en avant jusqu'à l'endroit où l'usur* pateur /était parqué. Mais ce dernier s'était déjà replié sur la ville, abandonnatt ses bagages, et les barons le poursuivh^ent jusqu'à la tour de Galata. Là il fallut s'ar* rêter; là aussi une grosse chaîne de fer tendue en travers du port empêchait les galères de pénétrer plus avant dans la Corne d'or.

Les barons, sentant la nécessité de s'emparer de cette tour et de rompre cette chaîne^ campèrent en cet eu*

droit mênie, et « fesant bon guet de nuit, s'esbergèrent

» en la juifrerie de TEstanor. »

Le lendemain les Grecs vinrent au secoui's de la garnison de la tour et attaquèrent les croisés; «mais les » croisés si bien les reçurent, qu'ils les mirent en fuite; » et les uns de se rembarquer pour Constantinople, le^ » autres de se réfugier dans la tour. Mais furent talonnes » de si près que les croisés, enfonçant les portes, y entre- » rent avec eux et en firent un grand carnage. — Ainsi 9 fut pris le cbâteau de Galata et gagné le port de €onp stantinople. »

Le lendemain il fut décidé que les Vénitiens attaqueraient la ville par mer, tandis que les Français, suivant la route de tenje, iraient assiéger les murailles, — On temporisa pendant quatre jours. Le cinquième, les croisés en bataille marchèrent le long du port selon Tordre établi, jusqu'à l'endroit du palais des Blaquemes, et les vaisseaux côtoyèrent jusqu'au fond du port. Les Grecs avaient démoli le pont du Barbysès qui n'est pas guéable ; les barons firent travailler de nuit et tout le jour suivant pour le rétablir; puis le pont étant rhabillé, ils passèrent tous en bonne ordonnance de grand matin devant les , murailles, sans que personne sortît sur eux, « ce qui » fust grand merveille, attendu que pour un qu'ils es- » toient, il y en avoit deux cents en la ville. »

Les barons avisèrent de se loger entre les Blaquemes ' et le château de Buyemond (Bohémond, là où Ton voit la sainte mosquée d'Ëyoub) ; ils y plantèrent donc leurs pa-

villons en une abbaye close de murailles. Pendant ce temps-là les Vénitiens opéraient par mer.

Les Français se palissadèrent^ se fortifièrent dans cette

abbaye et aux environs; mais cbaque jour les Grecs ve*?

xiaient les attaquer, et cbaque jour à la porte, du palais

^=m\es Blaquernes il y avait batailles et grandes blessures

et morts regrestables.

Il fallait en finir par un grand coup, car Tarmée allait bientôt manquer de vivres; on résolut donc de tenter un assaut général le dixième jour du siège.

Baudouin commanda les troupes de l'assaut, Monferrat celles qui gardaient Test du camp du côté de la campagne. A un signal donné, les colonnes de cbevaliers s'élancent... Mais quinze hommes parviennent seuls au sommet des murailles et deux d'entre eux sont faits prisonniers et conduits devant l'empereur.

Les Vénitiens étaient plus heureux que les Français. Le vieux Dandolo , aveugle , caduc comme un octogénaire, et cependant armé de pied en cap, se montra à la proue de sa galère, avec Tétendard de saint Marc, et desr cendit à terre le premier des siens.

Vingt-cinq tours tombèrent en son pouvoir, et tout à coup, sans qu'on ait jamais su par quelle main elle y avait été transportée, la bannière de Saint-Marc apparut au sommet de la plus haute de ces tours !

Les Grecs, par un retour offensif, expulsèrent les Véniiiens de ces tours, et bientôt le feu y fut mis; mais un vent violent rabattant la fumée sur les Grecs, les Vénitiens

t7« IMPRESSIONS DE VOYAGÉ

revinrent à la charge, et y rentrèrent une seconde (Ws.

Ainsi fut pris Gonstantinople par les Vénitiens seuls. L*usurpateur, qui s'était enftii avec ses troupes hors de la ville, et emportant la plus gi*ande partie de ses trésors, hBvinl attaquer le camp français; et les Français eussent succombé si le héros aveugle, disant qu'il voulait vaincre^ ou mourir avec eux, n'eût envoyé à leurs secours ses mariniers et ses soldats disponibles.

Le peuple, toujours peuple, et adorateur des plus forts, se porta aux prisons, délivra Sursac, l'ancien empereur, qui avait les yeux crevés, le conduisit aux Blaquemes, le couronna de nouveau et lui jura obéissance comme autrefois. Mais le père envoya chercher son fils au camp des croisés, et abdiqua en sa fkveur, ou plutôt ils régnèrent de concert : le père ayant l'expérience, le fils voyant tout pour le compte de son père.

• Les barons vinrent alors prier les deux empereurs de tenir les promesses faites à Zara, à savoir : payer aux Latins la somme de deux cent mille mars d'argent; fournir une année de vivres à Tarraée, et envoyer avec eux des vaisseaux en terre sainte, des vaisseaux portant dix mille hommes de troupes défrayés par le trésor grec.

Sursac et Alexis commencèrent à payer l'argent promis et prièrent les croisés d'habiter dans leur camp jusqu'à nouvel ordre, pour éviter des noises avec le pegple de la ville. Les croisés y consentirent, mais bientôt des discordes éclatèrent entre eux et les empereurs. Les empereurs, mal conseillés, accusèrent les Latins d'avoir al-

lomé le terrîble incendie qui, huit joufs durant^ dévora les maisons^ gagnant par le travers de la ville depuis la Ck>me d'or jusqu'à la mer de Marmara. Les Latins^ impatientés et ennu^fés de ce séjour forcé hors de la terre sainte^ crurent s'apercevoir qu'après leur avoir soldé une ^part dé l'argent promis> on les menait maintenant « de j> delay en delay^ de repist en repist^ et le becq en Teau i> quant au principal, la fin du schisme. » Ils envoyèrent donc Coêuves, le grand avoulcr de Béthune porter la parole pour tous les barons et faire sommation aux empe-reurs d'avoir à accomplir en l'instant les choses cougrenues.

Les messagers français eurent beaucoup de peine à revenir au camp et à échapper à la fureur de la populace, qui les voulait massacrer. Ces odieux Grecs imaginèrent aussi d'incendier la flotte des Latins, et ce ne fut leur faute si des brûlots et des embarcations remplies de fascines en feu et lâchées la nuit ne réussirent pas.

Tandis que de jour en jour les affaires se gâtaient entre les empereurs et les croisés^ une révolution détrônait de nouveau Sursac et son fils.

Un de leurs favoris, Murzufle, s'étant fait des partisans^ saisissait Alexis au lit^ le jetait dans un cul de basse fosse, et lui donnait du poison. — Mais, le poison manquant son effet, il le faisait- étrangler^ en même temps que le père mour iit de désespoir.

Murzufle, débarrassé d'eux, chaussa les bottines d4 pourpre, attribut impérial, se fit couronner empereur i

Sainte-Sophie^ et pour flatter le peuple, déclara une guerre à mort aux Latins.

Les Français et les Vénitiens furent donc obligés de recommencer le siège de Constantinople ; mais avant de marcher au combat, avant d'être vainqueurs, ils résolurent de se partager entre eux cet empire, qui deviendrait-alors un * empire latin, où Ton reconnaîtrait comme seul et unique chef de la chrétienté notre saint père, le pape de Rome.

11 fut en outre convenu que les Français, après la victoire, qui n'était pas douteuse, nommeraient six délégués; les Vénitiens en choisiraient autant parmi eux, et ces douze personnages réunis en conclave éliraient un empereur selon leur conscience, lequel empereur recevrait pour sa part le quart de tout ce qui serait conquis, « t^^l en » dedans qu'au dehors de la cité, avec le palais des Bla- » quernes et celui de Bouchelyon pour demeures, et le » reste sôroit partagé entre François et Vénitiens qui » esliroient chacun douze des plus sages pèlerins pour » faire le département des fiefs, des offices, des charges de » l'empire, et conviendroient que quiconque msuiqueroit » à SCS sermons serait cxcomunié. — Mais conviendroient » qu'à l'issue du mois de mars du prochain an, qui- » conque voudroit retourneroit en son pays, et quiconque » resteroit serviroit fidèlement l'empereur latin de Con- )} stantinople. n

Toutes ces choses bien entendues et jurées on se prépara à l'assaut. Murzufle se défendit vaUlaomient, et les Latins furent repoussés.

r^ouTel assaut et par terre et par mer. Le nom du vcitablc héros de celte journée^ parmi tant dehéros^ n'est >as mentionné dans nos yieux nobiliaires; il mérite ce- ^ndant l'admiration de la postérité. — Le hasard youlut [u'un Tent violent poussât malgré les rameurs deux gaères trop près des murailles; Tune d'elles, la Pèlerine, 'échoua au pied d'une tour ; Fautre, le Paradis, échoua i son côté et par bonne fortune, et le vent encore aidant 'échelle de la Pèlerine s'agrafa à la tour, de sorte qu'un gentilhomme français, André d'Urboise, profilant de la ûrconsiance, monla le premier sur cctle tour, ce que fit iprès lui un Vénitien du Paradis. A l'aspect de cet tionune, qui était seul, les Grecs s'épouvanlèrent, et le croyant soutenu par de nombreux compagnons, abandonnèrent la plate-forme. Cetle tour prise, les autres ne résistèrent plus longtemps :;la ville fut envahie et le carnage dura jusqu'à la nuit. C'était le 12 avril 1203. Quinze à Vingt mille Français et Vénitiens s'emparaient d'une cité contenant plus de cinq cent mille habitants.

Murzufle s'échappa par la porte Dorée, abandonnant à Baudouin, parmi ses insignes d'empereur, les terites de pourpre.

Une remarque à propos de cette couletu* rouge affectée aux monarques. — Serait-ce par suite de cette ancienne coutume de réserver la couleur rouge à la toute-puissance, que les Turcs, les maîtres de Gonstantinople par droit de concrète, ont seuls la permission, encore aujourd'hui, de badigeonner leurs maisons en rouge? Un

Gi*ec^ un Latin, un raya serait puni s'il coloriait ainsi

la façade de sa masure.

L'armée française s'installa dans la cité le lundi del Pâques. Baudouin habita les tentes de pourpre; sonj frère Henri campa devant les Blaquernes^ et Monferrat é ses hommes occupèrent la partie la plus peuplée de I^ vlUe. Ces derniers, comme pour justifier raccusationl * portée contre les Latins d'avoir allumé le grand incendie! qui dura huit jours, mirent volontairement le feu aux maisons situées à Tentour du bazar actuel.

On trouva à Bouchelyon des dames, de la famille des anciens empereurs, ainsi qu'une sœur du roi de Hongiie et la princesse Agnès, sœur du roi de France. — Je ne sais comment elle se trouvait là. — Ville-Harduyn ne le dit pas; mais il assure que « oncques ne feust vu un si riclic saccagement. » Les Français, sOus prétexte de chercher des reliques, pillèrent jusqu'aux tombeaux des empereurs grecs; le cadavre de Justinien fut alors retrouvé intact et non corrompu, après plusieurs siècles d'ensevelissement. Monfertat et Dandolo publièrent enfin un ban pour faire cesser le pillage, et ordonnèrent que chacun apportât à la masse commune le butin recueilli par lui. On fit les partages. Chacun reçut sa part proportionnelle^ et l'on paya sur'-le-champ ce qu'on restait devoir aux Vénitiens pour frais de transport et autres*

« Quant à ceux qu'on peut avérer avoir défraudé » quelque chose du butin, l'on en fit une rigoureuse jus- )» tice et y en eut tout pleins de peuduz. )>

Le condare se réunit ensuite pour élire un empereur... Baudouin, comte de Flandres, fut élu trois se^ maines après Pâques.

Dandolo, comme membre d'une république, s'était mis hors des rangs : Tanneau d'un doge de Venise valait bien ^ors le sceptre d'un empereur,

Monferrat, le chef de la croisade, dissimulant le regret qu^il éprouvait de ne pas être Télu du conclave, parut se trouver coûtent d'épouser Vimpératrice, veuve de Sursac et sœur du roi de Hongrie.

L'ati iâOS, à Sainte-Sophie, Baudouin, assisté de Mon-

ferrat et du comte Loys de Bloys, fut sacré et couronné

empereur, et de 1^ conduit en grande pompe à Bou-

chelyon, où il s'occupa des affaires de son nouvel empire,

^ immédiatement après la fête.

Cependant Monferral, ne pouvant s'habittier à voir les bottines de pourpre à d'autres pieds que les siens, résolut de s'éloigner, et demanda une investiture des. terres d'outre-Hellespont et de l'île de Crête. L'empereur la lui accorda volontiers. Mais voilà qu'au moment de partir pour ces contrées il change de goût et postule le royaume de Thessalonique, afin d'être voisin de son beau-frère, le roi de Hongrie : il rêvait peut-être cette couronne. —Bau* douin, d^autant plus disposé à lui accorder sa demande que le départ de Monferrat le débarrassait d'un envieux, lui octroya très- volontiers Thessalonique, et dès que Monferrat eut quitté Consiantinople, il en sortît lui aussi, et parcourut l'empire pour recevoir la soumission des

principales villes. Ces deux hommes^ dans la suite^ se brouillèrent et se réconcilièrent bien souvent par intermédiaires.

Les grands seigneurs de Thessalonique reconnurent l'autorité de Monferrat; un seul ne voulut pas se soumettre: Théodore Lascaris^ le même qui plus tard tailla tan» de besogne au successeur de Baudouin.

Les autres seigneurs français reçurent en partage des fiefs> des duchés^ des bailliages^ des marquisats^ etc.^ etc. Les Vénitiens^ négociants et marins avant tout^ établirent leurs principautés diverses dans les lies de rArcbipel, Ténédos^ Lesbos^ Chio, Naxie^ etc., etc., et sur les points les plus avantageusement situés du«littoral d'Europe et d*Asie.

Lcmnos échut à Robert de Courtenay;

Le duché de Nicée^ à Loys de Bloys ;

Celui de Philippopolis en Thrace, à René d'Utrecht. Anceaulme de Courcelle reçut en apanage Pompéiopolis en Lycie, Pompéiopolis dont j'ai visité les ruines gigantesques. Murzufle, capturé par les Latins, eut les yeiu crevés, c'était alors la punition à la mode.

Comme ils étaient loin de leur vrai chemin, les pèlerins de la terre sainte ! et combien impatiemment leurs frères, partis sur la flotte de Flandre, les attendaient dans la plaine de Saint-Jean d'Acre !

La comtesse Marie, l'épouse de Baudouin, elle qui croyait trouver le chef des croisés déjà rendu sous les murailles de la ville sainte, et qui s'était hâtée de faire bénir '

Les relevailles de ses couches^ pour assister le plus tôt possible aux victoires de la croix; Maiie^ qui n'a pu^ à cause de sa grossesse, suivre rarmée vers Venise, languissait dans les ennuis et les douleurs, et interrogeait sans cesse les vigies qui devaient signaler Farrivée de la flotte vénitienne.

Jugez de sa surprise, de sa joie, de son orgueil, quand un jour une galère arrive devant Ptolémaïs , et qu'un chambellan, un grand maître du palais, vient la saluer du nom d'impératrice de Constantinople, et lui annoncer que le trône est assez large pour quelle puisse s'y asseoir à côté de Baudouin!

On dit que la pauvre dame éprouva un tel saisissement à cette nouvelle, qu'elle tomba malade et mourut, tandis qu'on achevait les préparatifs de son départ pour Byzance. Murzufle, aux yeux crevés, mourut aussi à cette époque, et il mourut d'une mort violente et prématurée , comme devaient mourir presque tous les personnages de co conte merveilleux de la cinquième croisade.

On le conduisit à Constantinople; on le hissa au sommet de la plus haute colonne de Thyppodrome, et de là on le jeta en bas sur le pavé. — Il paraîtrait qu'on lui avait prophétisé ce genre de mort.

Les véritables ou prétendus descendants des empereurs grecs ne tardèrent pas à disputer à Baudouin, à ses barons et aux Vénitiens Tempire et les ûefs qu'ils devaient à la victoire. Il fallut défendre ses nouvelles propriétés. Heureusement que le comte du Perche et Regnault de

Montmirail arrivèrent à Byiance avec une nomlireuse troupe de Français.

En Tniade, Henri^ frère de Baudouin, guerroie contre Théodore Lascaris, Monferrat, tout en se oonsolidanty Teut s'arrondir. Les Ducas harcellent les Vénitiens ! Les Bulgares viennent d'abord en aide aux mécontents, puijt^ attaquent pour leur propre compte.

Geofiroy de Ville-Harduyn, un neveu de notre chroni^ queur, jeté par les vents sur la côte de Modon, en revo^ nant de Syrie pour rejoindre son oncle, est obligé d'à-» bord de se défendre contre les habitants du Péloponèse, puis, peu à peu, en vient à entreprendre la conquête de ce pays» et réussit, soutenu par Monferrat. -* Cest alors qu'un Jacques d'Avannes assiégea Gorinthe et s'en rendit maître.

Longtemps la victoire fut fidèle à nos croisés; mais, hélas ! le jour des revers arriva sanglant et terrible. Les Tartares et les Bulgipres, alliés, leur déclarèrent la guerre, et une grande bataille eut lieu devant Andrinople. Les chevaux de nos cuirassiers et de nos hussards viennent de piaffer où piaffaient les chevaux des croisés !

L'armée française, vaincue, battit alors en retraite vers . Rodosto, sous la conduite du maréchal de Champaigne et du vieux Dandolo; de Rodosto, elle fit route vers GalUpoli, poursuivie, harcelée par les bandes sauvages de Joanitza, le roi des Bulgares. —Si cette retraite avait eu un Xénophon pour historien, elle serait encore plus ce* lèbre que la retraite des dix mille!..,

Ici, la position des Français devint horrible : ils se trouvèrent pris entre Lascaris et Joanitza; et, pour surcroit de malheur, Dandolo, qui, par son sang-froid, ses talents, son expérience, soutenait le courage des vaincus, Dandolo mourut. Heureusement que le temps des moissons venu, le roi bulgare ne put retenir près de lui ses Tartares, qui retournèrent dans leurs plaines ; il rentra, lui aussi, dans son royaume, et les débris de l'armée latine furent sauvés. Un nouveau malheur accabla les croisés : le bruit courut que Tempereur Baudouin était mort; on n'y osait croire d'abord, mais des témoins oculaires échappés d'en* tre les mains des barbares vinrent confirmer i'afireuse nouvelle.

« •— Joapitza, le détenant prisonnier à Temobo, lui fit, » dit-on, couper bras et jambes et jecter le tronc ea une » vallée, où il demoura trois jours à combattre la mort, » les bestes et oiseaux le mangeant tout en vie; puis de 1» son test fit faire un gobelet où il beuvait. »

Henri succéda à Baudouin et Ait couronné sous le nom de Henri l*''. 11 épousa Agnès, fille de Monferrat, roi de de Thessalonique, et guen'oya avec avanti^e contre Joanitza.

Le maréchal, notre chroniqueur, reçut comme don de joyeux avènement la ville de Messinople, et beaucoup d'autres barons reçurent aussi des fiefs.

Monferrat, dans jine campagne qu'il fit en Bulgarie, fut tué, et les montagnards envoyèrent sa tête à Joanitza qui en fit fabriquer un second gobelet.

Ainsi se termine, du moins après la mort de ces trois principaux personnages, Tépop^e de cette cinquième croisade.

Phis tard, l'empire latin finit avec Baudouin II.

Une chronique de Flandre rai^rte cependant que Baudouin I«' parvint à s'échapper des mains des Bulgare», et i*eparut dans son duché.

Mais reprenons notre voyage, après celte excursion dans les siècles passés, et remarquons bien que de deux de nos expéditions en Orient sont déjà sortis deux empereurs : Baudouin au treizième siècle, Bonaparte au dix-neuvième. Qu'adviendra-t-il de celle d'aujourd'hui? Remarquons aussi quelle analogie se présente entre les Grecs d'alors et ceux d'aujourd'hui, entre ce partage de l'empire grec et celui de l'empire turc.

Je reviens à Métélin. Métélin aujourd'hui renferme à peine soixante mille âmes, vivant misérablement sur une teiTe qui pourrait nourrir un million d'hommes.

Un ItaUen du dix-septième siècle se souvenant de Macaire, eut l'idée d'en faire le siège d'une république aiîstocratique : les treize cents châteaux que les Génois y bâtirent devaient sei*vir de noyaux à treize cents pha* lanstères.

.Le raya grec, dans Lesbos, comme dans tout l'empire, se débat sans cesse contre la confiscation turque, et quoique la réforme ait attribué des appointements fixes aux employés de l'État, il n'est pas plus à l'abri des exactions qu'au temps où Taga comptait les gerbes et mesurait le

h\é, et où le muezzin prenait la dime, levait la capilation^ et fixait le prix des denrées selon son bon plaisir.

ÂYons-nous le droit de faire un crime de dépravation à ce peuple qui s'est abâtardi de corps et d'âme pendant quatre siècles d'esclavage ?

Un gouverneur^ sous le nom de Nazir^ représente le sultan dans cette ile^ qui dépend du livas (province de l'empire) de l'Archipel. Un juge de premier rang lui est adjoint, et c'est par lui que nous nous faisons viser notre patente de santé au bureau de quarantaine, Tun des dixsept bureaux institués dans tout l'empire pour combattre la lèpre, la peste et les maladies contagieuses.

Si le temps est toujours beau, nous ferons devant Syra ou Hermopolis notre avant-dernière promenade, l'itincraire du retour nous conduisant de Métélin à Syra, de Syra à Messine et de Messine à Marseille.

La première fois que j'ai vu Hermopolis, je suis longtemps resté ébahi, cherchant en vain dans ma mémoire des souvenirs de points de vue, de paysages, d'aspects, de panoramas se rapprochant un peu du pittoresque et bizarre coup d'œil qu'offrent les quatre mille maisons de cette ville.

Figurez-vous ime haute montagne pointue, mais au sommet bifurqué et qui descend en pente douce et en s'élargissant jusqu'à la mer. Figurez-vous ensuite, imaginezvous qu'un géant magicien a placé quatre mille maisons dans une hotte, qu'il a transporté cette hotte au sommet de la montagne, et puis qu'il a versé par terre le contenu

de sa hotte> comme il aurait versé le vin d'mie cruche; et les maisons^ bondissant, ricochant, se sont éparpillées en suivant la pente, et à mesure qu'elles dégringolaient et s'approchaient du bas de la montagne, elles occ!^>èrent un plus grand espace ; de sorte que depuis la grève jusqu'au sommet, où il n'est resté qu'un logis et une église à clochetons, l'ensemble des maisons forme une immense pyramide au badigeon blanc, moucheté, tacheté par le noir des fenêtres et des portes.

C'est à Syra que Thétis cacha AchiUe parmi les enfants du roi Lycomède. Achille séduisit Déidamie et en eut un fils, Pyrrhus.

Une citadelle occupait l'emplacement de l'église Saint* Georges, et Minerve avait un temple sur le rivage.

La campagne est nue. Quelques buissons rabougris, quelques lentisques égayent un ravip au fond du port. Les bois des vignes ont l'air d'être peints en rouge, et la pâle verdure des jardins indique que les pluies n^ont pas encore entraîné à la mer le peu de terre végétale qui recouvrait ce rocher. D'après Ëumée, racontant ses voyages à Ulysse, Syra aurait été renommée par sa fertilité en blé et en vin, et par le grand nombre de ses bestiaux. Jamais la famine n'avait désolé ses peuples. Aujourd'hui^ ses vingt^sinq mille habitants seraient condamnés à mouiir de faim, s'il leur fallait tirer du sol leur subsistance.

Le port de Syra. est le plus iréquenté de tout l'Archipel. Situé sur la route de Matapan aux Dardanelles, on peut s'y arrêter sans perte de temps.

IMPRESSIONS DE VOYAGE iOl

Les paquebots-poste flrançais et autrichiens y déposent donc leurs passagers et leurs dépêches pour les îles vol* sines, et les marchandises venant d'Europe ou expédiées pour TEurope y sont entreposées.

La grande rue de la ville maritime, car Syra ou Hermopolis se divise en deux pailies, est remplie de comptoirs de changeurs. C'est un marché aux monnaies où Ton entend résonner sans cesse Tor et Targent, comme autour des tables de jeu de Baden-Baden ou de Hombourg,

Syra a hérité de la prospérité d'flydra. Mais Patras, sa maie, se développe maintenant à son préjudice, et Patras a bien plus d'avenir, car Patras produit, en même temps que son commerce prend de l'extension. Les campar gnes de Patras sont fertiles et bien cultivées et Tindustrie y a pris pied.

Syra, comme je l'ai déjà dit, n'est donc plus qu'un comptoir, et, qui pis est, un comptoir de circonstance.-^ Sa splendeur date des guerres de l'indépendance. Alors elle conserva une stricte neutralité, sous la protection du pavillon français, donnant asile à la fois aux navires turcs et aux corsaires grecs, prêtant d'une main aux patriotes insurgés, et de l'autre aux tyrans, et fermant les yeux quand les corsaires et les pirates venaient vendre leurs prises sur son marché.

Le roi Othon, en régénérant la marine grecque, devait aussi améliorer le port de Syra. Un architecte bavarois, M. Erlacher, construisit un phare, et commença cette jetée qui renfermera la rade, et ne s'avance encore qu'à

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quelques mètres plus loin que les bureaux de la Santé

et de la Douane.

Les premières constructions essayées en Grèce, sous le nouveau roi, entraînaient à des frais énormes. 11 fallait donner un salaire exorbitant aux ouvriers étrangei-s. M. Erlacher voulut utiliser Tintelligence et le talent d'imitation des indigènes, et en trè&-peu de temps il forma d'habiles ouvriers, qui se contentèrent du prix ordinaire alloué aux manœuvres du pays.

Ses instructions lui enjoignaient d'employer les pierres de taille provenant des ruines antiques, comme si la pierre était rare dans ces ten'es désolées. 11 ne se rendit pas coupable d'un tel vandalisme. 11 bâtit avec des pierres simplement cassées ou brutes, puis revêtit ces pierres d'une épaisse couche de pouzzolane, qu'il avait découverte à Santorin, et en peu de temps, les constructions submergées présentèrent une dureté sembla* blc à celle du granit.

La ville est divisée en deux parties par une petite plaine située à mi-côte, mais qu'on ne voit pas du mouillage.

La ville haute n'est habitée que par des Grecs catholiques latins. Monseigneur l'évêque occupe le couvent et l'église de Saint-Georges, au sommet de la côte.

La ville basse est peuplée de Grecs schismatiques et de gens de toutes nations.

L'harmonie ne règne pas entre les deux communions. Souvent elles ont pris les armes l'une contre l'autre. La question d'Orient y a du retentissement; chaque jour

des menaces d'incendie^ de pillage et de meurtre s'échangent entre elles, et les Latins, plus faibles en nombre, n'osent pas toujoui's franchir le préau qui sépare les deux camps. Permettez-moi de citer ici quelques usages du pays.

Aux noces des Grecs, les conviés, avant d'aller à Tégliie, écrasent sur le seuil de la maison de la future épouse une grenade, pour montrer que la fécondité et Tabondancc doivent régner dans la demeui*e des nouveaux époux, et au sortir de l'église, on leur jette des pois chiches et de l'orge.

L'époux, avant d'entrer dans la chambre nuptiale, enfonce son couteau dans le bois de la porte, afln de rompre le charme, si quelque sorcier lui avait noué V aiguillette.

On dit que dans Syra, conmie dans certaines villes de l'Orient asiatique, il est un quartier spécialement affecté aux vierges folles, aux tayadères ! — et quelles bayadères, grand Dieu ! ! Voyez-vous ces moulins à vent placés sur les hauteurs pour recueillir les capricieuses brises qui ne descendent pas Jusqu'au rivage; ces moulins, dont les ailes à douze rayons ressemblent au soleil éteint d'un feu d'artifice, quand le bleu du ciel apparaît entre la charpente de leure ailes sans élytres? C'est là qu'elles vous attendent. Elles ont commencé leur toilette dès que la fumée du bateau à vapeur est apparue à rhorizon du côté de Tinos... Mais vous les repousserez avec dégoût, ces prostituées qui vous convient à... entrer prendre l'ombre dans leurs hideuses échoppes.

Mieux vaut jeter au loin ses regards et ses désirs, vers

Miio^ où revivent les modèles de la Vénus sans bras.

Avant la construction du lazaret^ ce grand bâtiment à gauche au fond de la baie> les voyageurs contumaces étaient relégués dans des grottes hoi's ville et payaient vingt paras par jour pour un garde.

Syra^ la patrie du maître de Pythagore> Phérécide, qui mourut à Délos^ dévoré par les poux, fut célèbre dans l'antiquité par un cadran qui indiquait les révolu^ lions du soleil. Elle obéit successivement aux Phéniciens^ aux Perses, aux Macédoniens, aux Romains, aux empereurs de Bysance, aux ducs français d'Athènes^ aux Vénitiens et aux Turcs. Le rite romain y fut importé par les familles franques qui s'y réfugièrent au moyen âge pour éviter les persécutions des Turcs, et elle devint Tile la plus catholique de TArchipel.

Son évêque, nommé par Rome^ est placé sous la protection de la France*

Louis XIII y fonda une maison dô capucins, et les jésuites, que les lazaristes ont remplacés, s'y établirent sous Louis XV.

J'ai lu les instructions données par Louis XllI à M. de Marcheville, son ambassadeur près la Porte. — Les chrétiens alors ne subsistaient que parle seul nom français, et se maintenaient avec cette protection.

Au moyen âge, à une époque que Thistoire néglige de nous faire connaître, la peste i^avagea tellement Syra, que quarante femmes survécurent seules au fléau.

Les quarante veuves se lamentaient d^à depuis long-

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temps sar leur veuvage forcée q[uand une galère vénitienne vint mouiller dans le port. Le capitaine de cette galère> attendri par les prières de ces malheureuses^ choisit parmi son équipage (quarante hommes de bonne volonté et les leur donna pour époux.

Ainsi, dit la chronique, fut repeuplée Syra.

Zonarra, dans ses Annales, parle d'une inoculation qui se pratiquait à Syra dans le onzième siècle : était-ce contre la petite vérole ou contre le charbon? La petite vérole du Bas^Empire était, quoi qu'en disent les biographes de Christophe Colomb, la même que celle dont mourut François I".

Un savant auteur assure que l'inoculation dont parle Zonarra avait pom* but de préserver de la véritable petite vérole, et dans les temps modernes, c*est un médecin de Corfou, Pylarino, qui l'a remise en vigueur en Em*ope (l'inocuktion).

Quand nous faisions route vers le Pirée, il y a quinze jours, nous traversions Touverture du golfe de Nauplie, laissant le gros des Cyclades à notre droite. Maintenant, nous donnons en plein dans cet archipel, afin de gagner au large de Cerigo.

Je le répète, j'ai renoncé aux souvenirs mythologiques ; les touristes que j*ai tant de fois escortés sur nos paquebots-poste m'en ont dégoûté. Ces messieurs, en quittant Marseille, se munissent presque tous d'un dictionnaire de Chompré et du Guide-Richard, cl depuis Cerigo, là vieille Cythère, jusqu'au sortir de l'Hellespont, pas un

rocher, pas un îlot, pas une terre n'échappe à leurs sa-

lutaticms enthousiastes.

Ouvrez un récit quelconque d'un voyage en Orient ; — sauf quelques exceptiims, vous n'y trouverez à propos des Gyclades, des Sporades, des Ioniennes et des autres !1es grecques, qu'une paraphrase plus ou moins poétique de la poétique et fabuleuse histoire de ces contrées aux beaux jours du paganisme.

Quand donc nous racontera-t-on, comme Micfaelet ra^conte, et la grande épopée de la Grèce embrassant le christianisme et les légendes de la Grèce, des croisades^ des ducs d'Athènes, des chevaliers de Rhodes, des Vénitiens et des Génois, et le long martyre de la Grèce, des Turcs, et la résurrection de la Grèce d'aujourd'hui?

En attendant cette œuvre d'un poète à venir, j'ai glané çà et là, dans les mers du Levant, quelques réalités, banales peut-être, msds curieuses.

Pendant mes navigations, j'ai toujours eu hâte de soiiir du détroit de l'Archipel grec, tant j'étais las de n'entrevoir à l'horizon que des rochers, encore des rochers, et toujours des rochers! — Ohl non, ce n'est pas là rhorizon du poète, un horizon à souMit pour le plaisir des yeuxl Non, les Gyclades de la. mer Egée ne sont pas brillantes (ni^etUe^), ni comparables en beauté <mx taches foncées d'une peau de panthère!

Partout le désert et l'aridité, partout les ruines et la misère;

Mais ne croyez pas que les Tv^tcs seuls les aient dépouil'

les de leur ancienne splendeur. — Le vandalisme a quelaes milliers d'années d'existence, et, dès 824, les Sarrans d'Abouhas commencèrent Tœuvré de destruction si ien continuée par les Français, les chrétiens elles Turcs.

Le dc^e Michiele-Michieli, ce précurseur de lord Ëlgin, nlevait, dès 1 128, deux magnifîques colonnes de granit, 9iit plu» tard le doge Zeani embeUissail la pkcc Saint- [arc de Venise. Les Génois et les Vénitiens pillaient Archipel en même temps que les Français pillaient Gontaatinople.

Venise donna en apanage à ses aventuriers ces lies inortunées. Sélim II ne les réunit à sa couronne qu'après

I chute des ducs d'Athènes et de la maison Sanudo et Irispo; aujourd'hui elles font partie du nouveau royaume le Grèce.

Gc sont les hahitants des Gycladcs qui, révoltés à l'instigation de Gatherinell, donnèrent cours, les premiers,

II celte prédiction annonçant que l'empire des Turcs sera détruit par une nation blonde.

Voici Délos, l'iie flottante, sortie du sein des eaux à la prière de Latone, Délos, où les dieux du paganisme avaient leurs plus beaux temples. Eh bien! Délos a eu l'avantage de fournir de la chaux h tous les maçons de l'Archipel. Jusqu'au règne d'Othon, on y a fait cuire chaque jour des merveilles de marbre*

Aux temps du Bas-Empire et des empereurs grecs de Constantinople, les monarques tiraient de grands revenus de leui'8 domaines des Gyclades.

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L'empereui* Yalens possédait à Délos une si belle ban^ GOur> que du produit de la vente des œufs et -des ^o lailles^ il fit fabriquer^ pour l'impératrice^ une couronna d'or massif ornée de pierres précieuses. Les cbapons foi rent inventés dans cette basse-cour. Quel affront pour M paganisme 1 1 fabriquer des cbapons à Délos ! à Délos^ od Lucine était adorée 1 Mais le paganisme lui-même m contredisait souvent. Ainsi > là où la déesse de raccoi* cbement avait des autels^ à Délos 1 les femmes enccinfei perdaient le droit de résider... on les transportait, ainsi que les moribonds, sur Tile voisine, l'île Rhénée; on n'avait ni le droit de naître, ni le droit de mourir à Délosi

Le puritanisme des babitants de cette île fut célèbiW dans l'antiquité. Ils proscrivaient les cbiens> et faisaient grand usage de Vagnits-castus» i

Le motif du bannissement des cbiens était sans doute le même que celui dont parle IHutarque à propos d» cbiens d'Atbènes, qui ne devaient jamais pénétrer danâ l'Acropole. On craignait que ces animaux, qui ont l'habi-* tude de s'accoupler en public, ne blessassent les regards de la cbaste Minerve.

Les berboristes de Délos s'enricbissaient au commerce de l'agnu»-castus. La veille de la célébration des thémo* pbories, les femmes grecques de toutes les îles av^ent rbabitude de se coucber sur une litière de feuilles de ' cette plante.

J'ai lu dans le dictionnaire économique de 1715 un tra« vail du curé de Saint-Vincent, de Lyon, où l'emploi de

IMPKE9SI0NS DE VOYAGE id9

'agnus-castus est préconisé pour amortir les désirs de la chair. Le curé , de Saint-Vincent déclare tenir ce secret de M. de la Bannondière^ de Saint-Sulpice^ de Paris^ qui le tient lui-même de M* Olier^ premier supérieur du sé^ minaire. On pourrait remonter jusqu'à Dioscorides et Gallien^ qui citent cette plante comme un des plus puissants remèdes contre llncontinence. Ces messieui^ du âergé ont seulement perfectionné la manière de s'en iervir, et inventé des poudres, des opiats, des électuaires^ des conserves d'agnus-caslus à l'usage des prêtres^ des ^confesseurs^ des religieuses et de tous ceux qui ont fait tœu de chasteté, et que cependant le démon tentateur harcèle sans cesse.

. Pauvres Gyclades, pauvres terres! elles vivent de leur [réputation, de leur passé, de leur nom, qui seuls attirent l'attention du voyageur que le pyroscaphe entraîne au milieu de rArchipel.

Voilà Mycones, Thermia, Paros, Antiparos, Naxos, Andros, Tinos» et tant d'autres, toutes aussi désolées, aussi nues, aussi pau^Tes que la malheureuse Délos, immobilisée dans la misère I !

Mycones renferme sous ses rochei^ les cadavres des géants vaincus par Hercule; la fable nous le dit, mais j'aime mieux me ressouvenir que des Turcs y furent vaincus en 1822 parla main d'une femme, c'est de l'histoire, de l'histoire moderne, et le nom de Modène Mavrogéni est désormais aussi impérissable que le nom d'Horcnle. Mycones, sans cette Jeanne d* Arc de l'Orient, allait

être piilëc^ incendiée^ inondce du sang de ses enfants,^ comme Ipsara^ comme Chio^ comme la Grèce entière^ quand Mavrogéûi, criant yengeance^ vengeance pour la mort de son père^ rallia autour d'elle les Myconiens^ lesi ccmduisit sus aux musulmans^ et tailla en pièces rarmëc du capitan-pacha qui opérait une descente sur File. Aussi Mycones fut sauvée. Mavrogéni n'a pas de statue,! mais les poètes populaires l'ont chantée et la chantent] encore, *|

On dit que les habitants de Mycones deviennent chauves de bonne heure. Pline prétendait que, de son temps, ils, naissaient sans cheveux. Un Myconien m'a affirmé qucj la calvitie n'était pas plus précoce qu'ailleurs dansTArchi-, pcl, à Milo, par exemple, où les femmes sont si belles^ et naissent dans la proportion de onze filles contre uni garçon.

Les Myconiens de l'antiquité passaient pour être d'effrontés parasites. Archiloque et Gratinus le comique leur reprochent ce défaut, mais, en même temps, les excusent à cause de la pauvreté de leur île.

Cette excuse n'est pas valable. Je trouve dans la nomenclature des différentes denrées envoyées à Constantinople par les négociants de l'Archipel, du temps des empereurs gi^ecs, que Mycones fournissait une incroyable quantité de gibier, des figues délicieuses et des fromages célèbres, rivaux de ceux de Thermia. Tournefort déclare qu'en nul autre endroit du monde on ne peut faire meilleure chère, surtout si l'on prend à son service un bon

isinier^ et Mycones seule eut Thonneur de procurer les tcfigues qui furent mangés au festin des noces de la le de Crespo, Yingtième duc de l'Archipel, la belle ladée^ qui se maria avec François de Sommariva. Encore une citation à propos de ces Mycwiiens, fins mrmets et grands mangeurs. Il paraîtrait, d'après Thisrien Muphore Callixte, que les premières latrines publiles du monde ont été établies à Mycones, par Arius. Le majordome du grand hôtel d'Angleterre à Athènes le fit un jour, à déjeuner, comparer les fromages de [ycones avec ceux de Thermia. Je n'osai me prononcer t partager l'opinion de Syméon Set-Kus, qui écrivit au Qzième siècle une volumineuse apologie des fmmages lermiens.

Thermia, la Cy thnos, l'Ophusia, TAdryopis des anciens, st la moins montueuse et la moins aride des Cycladcs. îydias, l'un des plus grands peintres de l'ancienne Grèce, r reçut le jour. L'orateur Hortensius paya cent quarante {uatre mille sesterces son tableau des Argonautes, et fit )itir un palais h Tusculum pour y placer ce chef-d'œuvre.

Thermia doit Tun de ses noms à des sources chaudes lui ont autant de réputation que celles de Milo^ mais ^nt aujourd'hui moins fréquentées que ces dernières.

Les Russes 0T\t emporté les plus beaux marbres des ruines de ses deux villes antiques, Paleo-Gastro et Hebreo- Castro; ils y ont oublié un tombeau, orné de magnifiques bas-reliefs. Ce sarcophage sert maintenant de bassin à une fontaine.

Les serpents de Thermia étaient jadis si nombreux ej si redoutés, que Tile fut nommée Opbusia] mais les ba^ bitants cro|aient aYoir le remède auprès du mal; ils penJ saient qu'en mangeant beaucoup d'aU, ils éloignaieni d'eux les reptiles. Ce même Siméon Set-Kus^ le panégyrist^ des fromages, s'apitoya sur le sort des Tiniotes. Que{ malheur! dit-il, les serpents sont innombrables dansFik de Tinoz, et l'ail y est phis doux qu'à Tbermia. C'est i'a^ le plus bénin de tout l'Arcbipel, et les serpents foi^ chaque jour des victimes. |

Je ne veux pas quitter Thermia sans indiquer aux sa^ yants l'occasion d'élucider un point obscur de l'histoii^ des religions antiques. 11 serait possible, m'affîniia ui^ jeune Grec passager sur notre paquebot, il serait poi^ sible, dis-je, de prouver, à l'aide des inscriptions q peuvent être déchiffrées sur les marbres de Paleo d'Hebreo-Castro, et sur ceux enlevés par les Russes en 1 770^ que les prêtres des Cyclades, ceux principalement vouéi au culte d'Apollon, ont eu des rapports directs avec dei| druides des forêts de la Celtique,

Nos regards, attirés par le badigeon blanc d'une église cbétienne, enjambent la mer, de Myoone h Naxos. Cette église, bâtie avec les débris du grand temple de la chaste Diane de Délos, miroite aux rayons du soleil au-dessus d*une falaise abrupte, véritable muraille de rochers, qui renferme des plaines et des vallées fleuries, •— parc immense ou revivent Tabondance et la fertilité de la Grèce antique.

Naxie^ pendant trois siècles^ fut la capitale des ducs de TArcbipel^ les Sanudo et les Grispo^ croisés Ténitiens dont le P. Sauger a écrit Thistoire.

M. Paganel, qui vient de publier VÉpopk de Scan- 4ierbeg, devrait écrire aussi la biographie de cette fa» mille de héros. Les luttes sanglantes du moyen âge en Orient n'ont pas eu lieu seulement entre chrétiens et musulmans^ mais encore entre Grecs et Latikis. Que de Nobles et grandes figures parmi ces ducs de Naxie> ces baillis de Morée^ et ces chevaliers de Rhodes I

Si quelque jour la question des Nian^NiatM est débattue de nouveaui saches que vous pourrez opposer à teux qui nieront leur existence des témoignages recueillis dans un discours ad verbum de saint Anasthase et dans Ë Histoire eccUsicutique, V Histoire ecclésiastique parle «es hommes à queue de Naxos^ et Anasthase écrit, à propos de quelques habitants de cette île : à lumbo erat sieut couda piscis natwaiiUT hairens, une queue de poisson était naturellement adhérente à leurs lombes.

Le bateau à vapeur nous emporte entre Serpho et Paros. Serpho et son satellite Serpho-Poulo sont les plus miflérables îlots de toutes les Cydades; si les mines d'aimant que l'on dit exister à la surface de leur croûte de roches y attiraient la carcasse en fer d'un navire des Messageries, on n'aurait pour y vivre qu'un peu d'orge et des oignons aussi .gigantesques que ceux de Madère. Les habitants sont fiers de leurs oignons conune les Naxiens le sont de leurs vignobles, et ils s'endorment

heureux dans leur indigence et sans crainte que le chant des grenouilles ne trouble leur sonmieil, car les grenouilles de Serpho sont muettes^ dit-on.

Les empereurs romains et grecs envoyaient leurs proscrits à Serpho. Non loin de là s'élève à pic^ au-dessas de la mer, le Uoc de granit de Siphanto^ où les homme vivent centenaires.

Voici Pàros^ Paros et ses marbres^ dont la couleur^ di . Platon, est si agréable aux dieux. On eut le projet d< construire avec eux le tombeau de Tempereur Napoléon

Nous avançons; Milo grandit à notre gauche^ et nou entrevoyons les rocs de rArgentière, couverts de tern cimolée, espèce d'argile que les habitants emploien comme du savon. Cette ile de TArgentière dcât son non à des mines d'argent, dont le gisement est inconnu auf jourd'hui.

Du temps que les rois de France délivraient des lettres de marque pour courir sus aux Turcs, les corsaires fré quentaient son port, et y dépensaient en débauches 1( fruit de leurs croisières. Le seul commerce qui y floris sait alors était le commerce de galanterie, et -des spécu« lateurs allaient recruter sur le continent voisin et sur les autres terres de l'Archipel la femme*denrée qui manquait mr la place.

Un Turc, avant la guerre de l'indépendance, faisait trembler à lui seul tout un troupeau de Grecs.

H fallait que ce peuple fût façonné à l'esclavage, comme l'homme noir est façonné à la tyrannie de

rhorame blanc^ pour que le eapitao-pacha pût opérer aussi facilement la levée des impôts.

Tout était imposé dans rArchipel.

Les boutiques payaient; les moulins payaient; les barques de pécheurs payaient; la vie se payait sous le nom de capitation.

L'homme fait était taxé à cinq piastres.

L'enfant^ à deux ou trois, selon son âge.

La femme^ à quatre.

Les maisons d'une ville où résidait un aga devaient chacune un surcroit de taxe de dix paras.

L'impôt proportionnel fonctionnait aussi,

A Ghio, les riches payaient de dix à vingt {ûastres, selon leur opulence.

^ Dans quelques îles, le collecteur trouvait plus avanta^ geux de ne pas taxer les enfants selon leur âge. Il les faisait venir devant lui, mesurait la grosseur de leur cou à l'aide d'un iil, et déterminait ainsi le nombre de pias* très à payer. Les agas percevaient, en outre, le çinquièraô des rentes produites par les terres.

Les sultans, jusqu'à la réforme (et l'on peut dire que la réforme ne s'est pas encore opérée dans tout l'empire), les sultans, dis-je, ont suivi la méthode des anciens monarques de l'Orient ; ils ont donné à.leurs grands digni* iaires des villes et des provmces, au lieu de leur donner des pensions, et ces grands dignitaires payent au sultan une redevance annuelle avec le produit des taxes.

Ainsi, les revenus de FArchipel formaient la dotation

du capitan-pacha; Syra et Andros étaient assignés à une sultane; AUicnes, au Kislar-Aga, chef des eunuques noirs; le mont Athos, au bostandgi, etc., etc.

J'ai vu à Alger, c'est-à-dire près d'Alger, du côté de Mustapha, une fête qui se célèbre chaque année, le mardi de Pâques, c'est la fête des Fèves. Les Maures, les Arabes, l'ont célébrée de tout temps. Nous, conquérant?, nous respectons ce vieil usage, et nos autorités militaires et civiles y paraissent officiellement. Métras parle d'une fête des Fèves que les habitants de Naxos célébraient chaque année en souvenir du retour de Tfaéséo après l'expédition du Minotaùre.

Le Grec aime son pays natal au-dessus de toute expression. L'île où il' est né est pour lui le centre du monde, le plus beau, le plus riche, le plus fortuné de tous les ] cantons de l'univers.

On ne peut nier que la religion, le schisme , ne soit la cause première de cette antipathie qui a toujours existé entre les Occidentaux et les Grecs. Au temps des croisades, les Latms furent souvent vidmes de l'astuce des Levantins, et ils s*en plaignirent amèrement.

Guillaume de Tyr ne marchande pas les expressions sur leur compte, quand il parle de la lachesté et numvestié de la gent de Grièce !

Ce même Guillaume de Tyr signale les habitants de la Grèce par ce mot : es GrieuXy au pluriel, et il dit %in GrUs pour parler au singulier.

Gomme il ne tarit pas en récriminations sur les schis-

[ matiques^ ne serait-il pas possible que par suite d'asso-

} ciations d'iddes et de personnification des mots de notre

I langue, si je puis m'exprimer ainsi, le mot grief, avoir

à se plaindre, avoir des qriefs contre quelqu'un, vînt de là ?

Je proviens que je n'aurai aucuns griefs contre celui

qui me prouverait que cette éthymologie est fausse, »

au contraire.

Enfin , au soir de ce dix-neuvième jour, nous sortons de TArchipel grec.

— Il en sera de Syra à Messine comme de Messine au Pirée : — vous essayerez de passer le moins fastidieusement possible ces deux grandes journées de pleine mer, — vous mangerez, vous boirez, vous fumerez, vous dormirez et vous donnerez audience à vos souvenii*s.

Puis, à Messine, il faudra se résigner à ne pas quitter le bord. — Ces braves agents sanitaires slmaginent que , revenant d'Orient, nous devons leur inoculer la peste. — Hélas ! si nous avions la peste, la peste, comme le choléra, s'abattrait sur eux malgré lem* cordon sanitaire ! ! ! Elle sera rudement chaude votre quarantaine, à moins que M. Boulard, notre vice-consul, qui a eu le bon esprit de ne pas se laisser emporter par le choléra, ne vous envoie, comme il nous l'a envoyée, sa grande sabotière, garnie de la neige de TEtna et remplie d'un sorbet délicieux.

Autre adoucissement de la quarantaine. — Le bateau des Messageries impériales qui part de Marseille et visite les ports de l'Italie, avant de gagner Malte, sa destination,

€6 bateau entrera à Messine pendant que le NU chargem du charbon^ et vous aurez de floches nouvelles de France^ et vous recevrei votre courrier, si Tavis de vous Texpé^ dier ici a été donné.

A qualtre heures et demie ou cinq heures, l'appareillage de Messine pour Marseille, et puis. Dieu aidant, le vingt-deuxième jour, au soir, ou le vingt-troisième, au matin, après votre départ, vous remettez le pied sur lo quai de la Joliette, et moi...

Je clos ce livre, d'où j'aurais bien fait de sarcler plusieurs superfluUés et redites, comme le fit du sien un vieil écrivain des croisades. Biaise de Vigenère,

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