VIII PRÉFACE
rien dans le Moitsquetairef que payé quatre sous \ ligne ailleurs.
— Ah! cher docteur, sur ces bases-là nous alloi bien vite nous entendre.
En effet, nous nous entendîmes promptement.
Le lendemain, le premier chapitre du PaquehoU Cnmée parut dans le Mousquetaire ; — dans huit jou le volume va paraître en librairie, chez nos amis Jai cotet et Bourdilliat.
C'est le premier volume de notre cher docteur q va flotter sur Focéan de la littérature, — et noi sommes heureux et fier de lui voir porter à sa corne I pavillon du Mousquetaire,
Bon voyage donc, et bon vent au Paquebot de Ci méCy ou plutôt aux Impressions de voyage de Paris Séhasiopol!
Alex. DUMAS.
Pari', le 8 juillet 1855.
Le séraskier qui assiégeait Tebriz en 1724, et avait ait de très-grands progrès dès la fin de Tautomne, fat )bligé de suspendre les travaux d'attaque pendant l'hiver, et attendit le retour de la belle saison pour les reprendre. L'historien Zadi écrit à ce propos :
« Pour U moment f la tulipe de la victoire était » sortie de terre^ mais il fallait attendre au printemps » suivant le développement du bouton de la rose des » désirs.., »
On en peut dire autant du siège de Sébastopol. Le printemps est venu, et si le bouton de la rose des désirs se développe^ il fleurira comme fleurissent ces agaves merveilleux, dont l'épanouissement centenaire s'accompagne d'un bruit aussi fort que le bruit du canon...
Ces jours derniers, on avait presque oublié la Crimée pour TAutriche, Sébastopol pour Vienne, les horreurs de la guerre pour les illusions de la paix... Mais le Moniteur vient tout à coup de réveiller les espérances du lendemain de FAlma, et l'on parle sans cesse de Kamiesh, de Balaclava, de la Tchernaïa, des alliés et des Russes. On en parle avec une curiosité fiévreuse et folle ; on n'existe plus qu'à l'affût des nouvelles ; on étudie la géographie des contrées que dévaste la guerre, et plus d'un homme du monde qui, naguère, ne connaissait que de nom la Chersonèse Tauride, les provinces danubiennes, le Pont-Euxin, le Bosphore de Thrace, la Corne d'or, l'Hellespont, Kertch, leny-Kalé, Azof et le Kouban, pointe aujourd'hui sa carte marine comme un vieux caboteur du Levant, et calcule les mille marins de Marseille à Messine, de Messine au Pirée, du Pirée à Conslantinople, deConstantinopleàVarna, de Varna à Baltchik, de Baltchik à Sébastopol, puis, arrivé sur le plateau de Chersonèse, devient géologue, mgénieur, artilleur, tirailleur, tacticien et prophète.,,
Au temps de l'expédition de Morée, on s'estimait rès-heureux de recevoir en dix ou quinze jours des louvelles de Navarin et de l'armée ; aiyourd'hui que los soldats se battent à quelques centaines de lieues )lus loin, on veut connaître à chaque minute le buletin de la minute précédente. — Et Ton a raison. — }uoi de plus simple et de plus facile? Une batterie électrique est établie là-bas auprès des batteries de »ége. Nos généraux font dissoudre leurs dépêches lans le liquide de cette pile, puis des fils métalliques ^imprègnent de ce liquide, charrient les pensées et es mots qu'il contient à travers les profondeurs de la mer Noire et les plaines du continent, et les déversent [)artout où l'homme dit au courant de s'arrêter... A Paris et à Londres aujourd'hui, demain à New-York. La pensée de l'homme, plus légère que la lumière, plus subtile que le bruit, ne doit-elle pas voyager plus rapidement que le bruit et la lumière? Mais la télégraphie électrique ne procède encore que par sommaires. Elle laisse les détails dans l'ombre, et les détails ne nous arrivent que lentement. J'espère que
quelque fou découvrira bientôt le moyen de satisfaire instantanément notre ouïe et notre vue, par rapplica* tion de rélectricité à l'acoustique et à Foptique.
En attendant, malheur à qui revient d'Orient, soldaty négociant, touriste, marin ou fonctionnaire; il est soudain assailli, cerné par des meutes de curieux affamés; on se dispute ses souvenirs; on veut qu'il ait tout vu, tout entendu, et il faut qu'il raconte sans relâche et qu'il invente pour raconter.
J'ai quitté la mer Noire ces jours derniers, et depuis hors ma vie n'a été qu'un long martyre. Aussi, ai-je pris le parti de répondre aux fâcheux : Allez-y voir. — Eh! oui, allez-y voir. Vingt et un jours de voys^e et un billet de mille francs suffiront... et vous reviendrez à Paris subir à votre tour le supplice de la question.
Je m'étonne que quelque spéculateur n'ait pas déjà organisé un train de plaisir pour la Crimée ; on passerait, en allant, par Messine et Athènes, on séjournerait à Constantinople et à Kîiraiesh, peut-être i môme à Sébastopol, et l'on visiterait en revenant Smyrne, Syra et Malle.
AVaNT-PROPOS 5
Chaque jour des bateaux à vapeur parlent de Marseille pour le Levant, et les rapides paquebots des Messageries impériales offrent leurs splendides aménagements aux touristes de la guerre; comme, les années passées, ils les offraient aux pèlerins de la terre sainte, aux voyageurs du commerce, aux flâneurs opulents.
Que cette idée d*un train de plaisir vers le Pont- Ëuxin avorte ou se réalise, peu m'importe ; ce n'est pas un prospectus, une réclame que je lance dans le public en écrivant ces lignes ; ce sont des notes recueillies jour par jour, pendant mes derniers voyages en Orient, que je transcris ici, pour ceux qui ne peuvent sacrifier ni un billet de mille francs, ni vingt et un jours de leur temps à satisfaire une curiosité bien légitime.
La Jolleiie.
Vous quittez Paris après déjeuner , voua vous endormez le soir au sortir de Lyon , vous vous réveillez le lendemain à Marseille. Vous descendez du wagon pour entrer dans un omnibus^ et l'omnibus vous dépose au pied de réchelle du bateau à vapeur qui va partir à neuf heures du matin pour Gonstanlinople. L'administration des paquebots a rempli pour vous les formaUtë4$ exigées en pareil cas. Elle a fait viser votre passe-port par qui de droit; elle continuera son rôle d'intermédiaire entre vous et les' chancelleries des contrées que vous allez visiter; et vous n'avez plus qu'à vous laisser conduire là où le désir de voir vous entraine, exempt de tous les embarras, affranchi de tous les détails insipides et inévitables d'un voyage par terre.
Supposons que le bateau en partance soit le Nil ; le Nil, mon favori, le Nily où j'aurais vécu bien heureux^ si Ton pouvait vivre heureux loin de ce que l'on aime ;
VOUS montez les degrés de Téchelle, vous arrivez au palier^ où se tient en faction un maître d'hôtel vêtu de noir, ganté et cravaté de blanc. Le steward slncline à votre apparition, reçoit très- humblement votre bulletin de voyageur, rinscrit sur son carnet et vous confie aux soins de la livrée, qui vous désigne votre cabine et y transporte vos bagages.
Et vous voilà installé à bord, et vous arpentez le pont, cette large scène de plain-pied de l'arrière à l'avant, dont l'aire immense vous étonne, car, à l'aspect des flancs extérieurs du navire, vous étie^ loin de supposer que ses parois pussent entourer un aussi vaste espace.
Pendant que des soldats passagers arrivent sous le hangar des paquebots et déâlen^ deux par deux pour monter à bord, jetons un rapide coup d'œil sur ce port de la Joliette, dont la Cannebière doit être jalouse. Vous ne l'avez pas vue, la Cannebière : consolez-vous, vous l'admirerez au retour, et surtout ne provoquez pas l'indignation d'un moko en demandant, comme je l'ai fait, • où se trouve cette célèbre Cannebière, tandis que vous serez au milieu.
La mer, il n'y a pas longtemps encore, battait en plein la côte ; le génie maritime a taillé perpendiculairement les rochers de cette côte, creusé là plage, et construit vis-à-vis une digue de granit qui arrête les vagues du large. Contemplé des hauteurs de Tancien lazaret ou des terrasses de Saint-Laurent, l'ensemble de cette œuvre gigantesque épouvante l'imagination, et l'on n'ose croire
que les bras chétifs de rhomme aient pu maîtriser ainsi la nature et emprisonner la mer.
Ce nouveau poi^t semble avoir été créé tout exprès pour la guerre d'Orient^ car les flottes de transport n'auraient jamais pu mouiller dans le vieux bassin. Depuis le canal lie jonction des deux ports jusqu'au môle de l'Arrenc, des centaines de navires attendent leur chargement^ massés^ serrés, pressés les uns contre les autres, et tous ayant L'arrière à quai, afin de tenir moins de place. A la cime des mâts ondule le guidon ronge de reconnaissance, et chaque guidon porte un numéro blanc, répété en bas sur la hanche du navire. Ces bâtiments, depuis une année, ne font qu'aller et venir de la mer Noire en France.
Ils partent, chargéis à couler bas de canons, de Tivres, de munitions, de chevaux et d'honunes, et ils reviennent sur lest pour repartir encore. Si les troupes envoyées en Orient et leur matériel avaient dû prendre la mer à un jour donné et en ne formant qu'un seul convoi, comme pour l'expédition d'Alger, le tonnage de toutes les marines de l'univers, réunies sous le même commandement, aurait été insuffisant ! ! !
II ne se passe pas un jour, une heure, sans que l'intendance militaire n'ait des connaissements à signer; les quais fourmillent de troupiers, de chevaux, de colis, de chariots et de pièces d'artillerie, et, de minute en minute, uii factionnaire qui veille sur des barils de poudre et des caissons de fusées vous crie : Au large!
Les pyroscaphes en partance stationnent devant le môle
qui sëpare la Juliette du port d'Arrenc. Les compagnies des bateaux à vapeur^ celle du chemin de fer et la douane, ont fait construire d'immenses magasins sur ce môle, qm rejoint, à Taide d'un pont tournant, la grande digue, à Tabri de laquelle nos paquebots et les léviathans anglaûi Tiennent mouiller au retour du voyage.
Cependant, la voix stridente d'un jet de vapeur a ra^ pelé les passagers retardataires ; ils accourent à la hâte. I L'ancre est déjà remontée au bossoir; le navire^ attaché au quai par un dernier grelin, évite lentemait, l'homme de la barre attend im ordre, et le capitaine, piétinant d'impatience sur la passerelle, voudrait pouvoir déjà s'écrier : Machine en avant!
Pourquoi donc le Nil ne s'élance-t-il pas vers la pleine mer? C'est que les papiers du navire, la patente de santé, les dépêches du courrier de Paris, et les dernières instructions du gouvernement et de l'administration, ne sont pas encore à bord... Enfin ils arrivent, les papiers et la patente, enfermés dans un grand portefeuille de cuir. L'agent des postes apparaît aussi, escorté de vingt portefaix l'épaule chargée de sacs remplis de lettres! pour rOrient, et un intendant militaire, oiseau de maavais augure, arrache le capitaine à sa passerelle, et lui signifie Tordre d'embarquer immédiatement un bataillon de cinq cents hommes d'infanterie, qui sort du fort Saint- Nicolas, et que nous voyons là-bas défiler sur le quai de la Joliette, clairons et tambours en tête.
Vraiment, nous eussicHis été trop heureux si Ton nous
lût laissés partir sans un chargement de troupiers. Denis le commencement de la guerre, pas un bateau n'a u cette chance, et le confortaMe dont on jouissait en Nnps de paix est maintenant illusoire.
Les cales et les entre-ponts sont remolis de matëriel de pierre et de munitions, et le tiliac est encombré de sollats passagers. DésOTmais, c'est une caserne à vapeur pii apfNureîlle, et l'orgueilleux voyageur de première lasse a perdu ses franches allures de promeneur, demis le grand mât jusqu'à la roue du gouvernail. se loie dans la foule conunune y et ne jouit plus que de leux ou trois des prérogatives habituelles : — une cou- :hette pour lui seul, une place à la table de Tétat-major, ii le droit de descendre à terre chaque fois que le navire stationnera dans un port, sauf les cas fréquents de Bise en quarantaine.
Le Nil abandonne enfin le quai du Hangar, et sV rance à petite vapeur vers la sortie du port. U traverse, lans les aborder, les navires épars sur le bassin ; il se j^sse au milieu d'eux; il obéit au commandant comme Dbéirait un aveugle conduit par la main; puis, arrivé à l'extrémité de la digue que surmonte une tour à feu, il relève les bouées, ces bornes flottantes qui indiquent la route à suivre, et s'élance vers le Frioul, rapide comme une mouette.
Puisque nous devons employer vingt et un jours à cette pérégrination, prenons, si vous voulez, le 1" de tel ou tel mois de 4855 poiu: date de notre départ.
11 est neuf heures et demie du matin, rembarquement des soldats nous a retardés. Le choléra, grâces à Dieu,! ne reparait pas cette année. Espérons donc que nous) atteindrons notre destination sans jeter à Teau une tren4 taine de^ malheureux, comme au temps de l'épidémie.l
Le mistral souffle avec violence, mais il nous est favorable, puisque nous courons vers le sud ; la mer est douce et maniable; le bateau franchit l'espace sans tangage, sans roulis, et les soldats riant, chantant et fumant^ se' débarrassent de leur lourd bagage de campagne, qu'on i*enferme. dans la cale. Chaque homme conserve une couverture de laine, une écueile et un bidon de fer-blanc. |
Peu à peu les pelotons de troupiers s'organisent pour la soupe, et se choisissent sur le pont une place qu'ils ' conserveront, autant que possible, pendant la traversée.
Ces hommes, durant dix nuits consécutives, vont cou- j cher à la belle étoile, n'ayant que le plancher du tiUac pour édredon, et poui" abri un lambeau d'étoffe de laine bise.
Le NUy qui nous emporte, est im des bateaux cëdcs < par le gouvernement à la compagnie des Messageries impériales, en vertu de la loi du 8 juillet 4851, qui lui concède le senice postal de la Méditerranée. La compagnie n'a pas cessé depuis lors d'augmenter son matériel flottant. Ses ateliers de La Giotat, et les constructeurs de Bordeaux, lui ont livré de nouveaux bâtiments; elle en a demandé aussi aux chantiers étrangers de la Glyde, mais elle ne possède pas encore de mai'cheurs plus solides et
plus élégants que les six paquebots de la force de deux cent vingt chevaux : le Nil, le Caire ^ l'Osiris^ VAlexandre, le Louqsor et rEgyptus^ construits dans les arsenaux de l'Etat. On les considère comme les yrais modèles du genre ; ils labourent la mer depuis quinze ans^ et n'ont rien i)erdu de leurs qualités. Les vagues et les rochers de la Méditerranée semblent les connaître^ et Us échappent aux naufrages et aux tempêtes là où péri* raient d'autres navires.
Cest qu'ils sont bien commandés et bien conduits. Un mot de Téquipage du Nil :
M. Bochet^ lieutenant de vaisseau^ commandant; De Buor de Villeneuve, capitaine au long cours, second commandant ; '
Allemand, capitaine au long cours, un vieux loup de mer, troisième officier ; Saillard, premier mécanicien; Viennais, deuxième mécanici^; Le père Mery, premier maître d'équipage; Baptiste, second maître; Trente matelots, novices et mousses compris ; Douze chauffeurs ; Deux soutiers ; Un charpenliei*; Un serrurier; Un maître d'hôlel; Six garçons de salle ; Une femme de chambre
Un cuisinier et deux aides ;
Un marmiton ;
Un boulanger ;
Un cambusier;
En tout, soixante-sept hommes^ auxquels on doit ajoi ter : un agent des postes, passager officiel^ et le médecin sanitaire, chargé de constater si des maladies contagieuses existent ou n'existent pas à bord, et dans les ports où le navire fait échelle.
J'avais Thonneui' de remplir ces fonctions.
De Marseille à Hesslne.
Nos troupiers ont plus de gaieté que d'enthousiasme. ^ Pas un n'essuie une laipie^ rien qu'une larme d'adieu à ' la patrie qu'il ne reverra jamais peut-être... La pointe de la Réserve s'enfuit à bâbord; on range de près les rochers du château d'If; le nom de Monte-Cristo est dans toutes les bouches, et l'on en parle encore^ que déjà le cap Croisette est doublé^ et le Jaro^ les Gougloues et l^e de Riou dépassés; voilà Cassis au fond de sa baie en entonnoir^ et La Ciotat par delà le cap de TAigle^ et Bandol, et le promontoire sourcilleux de la Cride, et les iles de Carsalade^ des Rouveaux et des Embiès, et enfin le cap de Notre-Dame^ qui domine la rade de Toulon. Plus lom,
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S caps de Sicié et de Gëpet protègent notre premier )rt militaire contre les vents du large, et la montagne 1 Faron s'élève au-dessus de cette côte^ partout brûlée
torréfiée, partout inculte, jusqu'aux horisons ver- >yants du grand lac des îles d'Hyères.
Là, nous changeons de route ; nous obliquons vers le id, en tournant le dos au rocher de Déchire-Culotte et rilot du Grand-Ribaud, et nous disons adieu à cette ïrre de Provence, que le roi Henri IV appelait une gueuse ar fumée î
La nuit s'est faite. Le mistral ne souffle plus depuis le jucher du soleil, et le Nil s'avance dans une obscurité rofonde. Pas de roulis, pas de tangage, pas de mal de 1er, aussi croirait-on le navire désert, tant nos passaers reposent silencieux et calmes. Parfois une aigrette e flammes, surgissant au sommet de la cheminée des )urneaux, éclaire le pêle-mêle des dormeurs étendus sur î pont, masses informes de cadavres recouverts d'une erpillière. Hélas! combien d'entre eux seront avant peu e véritables cadavres !
Le 2, au point du jour, cette foule ressuscite, secoue a rosée de la nuit, étire ses membres engourdis, împroise sa toilette du matm, et regarde instinctivement à 'horizon si déjà Constantinople n'est pas en vue.
Puis s'élève un long brouhaha de cris, de chansons, de ires, de quolibets, et les pipes s'allument; car le temps Bst toujours beau, et l'on défie le inal de mer.
Bientôt, à un ordre du second capitaine du navire, le
me stationne i lots lessivent [lite le batailk^
bataillon se sépare en deux sections ; Tune stationne | l'arrière^ l'autre à Tavant^ et les matelots grande eau l'espace resté libre; puis ensuite '. se masse- tout entier entre le grand mât et le mât 4 misaine, et l'on achève de nettoyer le tillac. C'est alJ que MM. les officiers et passagers, qui dorment paisibkj ment en bas sur de moelleux matelas de vmgt-ciaq cei timètres d'épaisseur, se réveillent en maugréant au broi de cette diane d'un nouveau genre.
Ainsi recommence chaque journée lorsque le temps e^ beau; mais quand le vent souffle en tempête^ quand 1^ pluie tombe dm, quand ]a vague escalade les parois quand le navire laboure péniblement une mer toui mentée et houleuse, et tangue et roule pale sur pale, adieu la toilette du matin, les chansons du réveil; adiei les joyeusetés, les crâneries, la belle tenue, le tabac etU soupe... Généraux, officiers, soldats, tous s'affaissent, s| démoralii^ent, tous passent à l'état de paquets inertes ^ immondes... tous ont le mal de mer.
Grâces à Dieu le temps est toiyours beau, la brise tou jours bonne, la mer toujours maniable, et le cai*dif et li new-castle ne manquant pas aux fourneaux, les aube des roues nous emportent avec une vitesse de trois lieue à l'heure.
On signale, dans l'après-midi, les côtes de la Corse. apx environs de Bonifacio, dont les blanches maison sont étagées sur une longue falaise crayeuse que domi nent au lointain les arides montagnes de Sintener.
C'est là qu'une frégate^ la Sémillante, partie de Toulon 5 14 février dernier (1855) a péri, corps et biens, dans î jour ou dans la nuit du 16 au 17. Son rôle d'équipage, ecueîlU sur Tilot Lavezzi avec d'autres épaves, des linges uiglants, des fragments de guMres et une soutane d'aunônier^ annonce qu'elle avait à bord sept cent cinquante lommes. Un seul cadavre est venu échouer sur la grève. ua frégate était commandée par M. Jugan, capitaine de raisseau. La Patrie des 27 et 28 février attend de nouveaux détails sur ce sinistre. Depuis, M. Bourbeau, lieuenant de vaisseau, conunandant l'aviso à vapeur l^jéoeme, a recueilli une centaine de cadavres, entre autres selui du conunandant Jugan, revêtu de son uniforme.
Le navigateur a deux routes à choisir pour passer sntre la Corse et la Sardaigne : la Grande- B(yuche, que tréquentent les navires à voiles et que quatre phares éclairent la nuit; \?i Petite-Bouche, où l'on ne pénètre que le jour et qui n'est praticable qu'aux navires à vapeur^ à cause des calmes, des courants et des sautes de vent. Cette dernière route est la plus courte, et nous allons la suivre.
A six heures du soir, nous nous trouvons entre les deux grandes terres, et comme enfermés au milieu d'un lac immense dont l'entrée et la sortie ne se révèlent plus qu'aux yeux des marins pratiques de l'endroit. Les côtes sont si désertes , si incultes, que je me croirais presque
dans le détroit de Magellan. Mais les caps, les îlots, le^
calangues défilent devant nous; les perspectives, les
paysages changent ^ ety çà et là^ verdoient quelques champs cultivés, aux alentours des villages et de la bourgade de Sainte-Madeleine, hâtie au fond de la plus grande baie de la côte sarde. |
Non loin de la Madeleine apparaît, campée sur un ptë- 1 destal de rochers, la statue gigantesque d'un ours que les vents, les pluies, les hivers, les étés^ lés rayons solaires et lunaires, qui rongent les granits les plus durs^ ont lentement sculptée; le navigateur peut, sans aucune^ complaisance de rt^gard, reconnaître distinctement ses formes plus ou moins minutieusement accusées^ selon I les positions variables du navire qui fait route.
Les formes et les contours de Tanimal sont d'une netteté parfaite. Le bleu du ciel resplendit sous son ventre ' et entre ses pattes ; son poil semble se hérisser aux caresses de la brise. 11 allonge Je museau, et Ton dirait qu'il flaire l'abîme ouvert devant hii pour découvrir, sur la pente de la montagne, le sentier qu'il doit suivre en descendant se baigner à la mer.
Mais le bateau s'éloigne, l'illusion cesse, et Tours disparaît, confondu dans la masse commune des rochers*
J'ai tort de vous parler de ce chef-d'œuvre du hasard statuaire, mieux valait vous renvoyer aux lignes pleines de coloris et de poésie que leur a consacrées M. Théophile Gautier, dans son beau livre de Corista/ntinople.
Ce n'est pas à Toulon, c'est dans la baie de la Madeleine que débuta Napoléon Bonaparte, lieutenant d'artillerie au régiment de Valence. Il se trouvait, aux der-
liers mois de Tannée 1792, employé à Ajaccio comme ^ommaudânt provisoire d'un de ces bataillons de gardes latiotiaux soldés, levés pour le maintien de Tordre pu- )lic en Corse.
Le contre-amiral Truguet se préparait alors à attaquer !^agUari à la tête d'une forte escadre réunie à Ajaccio, it le général Caesari Colonna, neveu de Paoli, devait, à .'aide d'une brigade de volontaires et de grenadiers embarqués sur une escadrille , opérer simultanément une ii version au nord de la Sardaigne, sur les îles de la Madeleine. Bonaparte demanda à faire partie de cette dernière expédition. Les chefs militaires et les commissaires corses, influencés par Paoli, refusèrent ses services; mais Truguet les agréa, et lui confia la direction d'une batterie de siège et d'un mortier adjoints aux troupes de débai'quement.
Le 20 février 1793, aune heure du matin, Tescadrille, forte de dix-sept voiles, sortit d* Ajaccio, et vint mouiller près de la Madeleine, devant Tîlot de Spargi. Le lieutenant de vaisseau Goyetche la commandait, et montait la Fauvette^ corvette de vingt-six canons. Après une reconnaissance, la flottille changea de mouillage et choisit une plage favorable au débarquement des troupes, à Tentrée du canal qui sépare la Madeleine de Tîle de Saint- É tienne. Vers deux heures de Taprès-midi, les canons de la Madeleine tirèrent sur nous, et la Fauvette riposta vigoureusement avec ses pièces de gros calibre. A neuf heures du soir, Bonaparte prit terre à Saint-Étienne avec
un mortier^ et établit aussitôt en batterie sept pièces de
canon.
La canonnade dura de part et d'autre jusqu'au 26 ; on réembarqua alors le matériel et les troupes. Le but de Texpédition était rempli, puisque le corps d'armée qui détendait ces parages n'avait pu se porter au secours de ' CagUari, que Truguet attaquait en même temps.
Bonaparte préluda ainsi à ses hautes destinées : lui seul pointa les canons de la batterie, lui seul dirigea le tir du mortier ; il foudroya la ville avec soixante bombes. L'une d'elles, dit-on, tomba sur Féglise, traversa la voûte et s'arrêta, sans éclater, au pied du maître-autel. Cette bombe, | on la voit encore aujourd'hui, placée comme un miracu- , leux trophée au-dessus du tabernacle; la superstition en a fait une sainte relique.
Je cite cette anecdote, parce que je la crois très-peu connue.
Cette journée s'est écoulée rapide et égayée par Ial tra- ! versée du détroit, où très-souvent les vents contraires et la grosse mer, aux débouquements, ralentissent la course des paquebots et les obligent même à se réfugier dans un mouillage. Je soir vient, et la Sardaigne, placée comme un écran entre nous et le soleil qui baisse, se ' rembrunit, tandis que la Corse étincelle encore au grand jour.
Enlevez la verdure des ravins et des quelques champs cultivés, et, sur les rivages de ces deui îles, tout est aride, désolé, solitaire. Le commerce et l'industrie de la
"orse ne se sont développés qu'au nord. En Sardaigne, 'industrie est nulle^ et le commerce n'exploite pas même es riches essences de^ forêts de l'intérieur^ qui seules eraient la fortune du royaume de Piémont.
Bientôt €k)rse et Sardaigne n'existent plus pour nous lu'à l'état de souvenirs!
A minuit^ les flammes du volcan de Stromboli^ le phare des Éoliennes, éclairent notre route.
Quand je passais de jour en vue de Stromboli, j'admirais la sublime horreur de cet entassement de rochers et de laves éteintes^ et je souriais à l'aspect des blanches maisonnettes éparpillées sur les plateaux des falaises^ au milieu de bosquets de lauriers-roses et de myrtes. Cette nuit, je me demande de quelle force de caractère, ou plutôt de quelle dose d'insouciance ils sont doués, les êtres humains qui osent naître et vivre tranquilles et heureux là où un incendie perpétuel éclaire leur sommeil, où une pluie de feu menace sans cesse de tomber sur leurs têtes !
Hesslne.
Le 3, nous courons à toute vapeur vers les côtes d'Italie et de Sicile, qui semblent, à l'horizon, ne faire qu'une seule et même terre, tant leurs contours se fusionnent dans les brumes du matin; le JMl, sans s'in-
22 IMPRKSSIONS DE VOYAGE
quiéter de Charybde et Scylla, laisse à droite le phare de Milazzo^ sentinelle avancée du canal de Messine^ et rallie la tour à feu, bâtie de l'autre côté du détroit. Les hautes terres de Calabre se dessinent au levant en sombres reliefs, et le soleil illu nine les avenues de canons et de] mortiers que le roi^de Naples a plantées sur la grève, i
Les bateaux pêcheurs louvoient nombreux et lents sur cette mer, plus bleue qu'en nul autre endroit des mers., Ici, le calme, un calme complet, et le niveau des eaux est zébré par de longues zones moirées qui miroitent à perte de vue; plus loin, la brise et un courant luttent contre ce calme et réveillent des vagues, mais des vagues si petites, qu'elles semblent sourire, et que leurs risettes sans écume serviraient de modèles à ces naïv»»s peintures de marine où la surface de l'océan est soulevée en écailles de poissons.
Nous approchons de Pizzo, bourgade calabraise, où Murat vint mourir. On pourrait, à l'aide de la longue-vue, reconnaître le bois d'oliviers où il se cacha pendant quelques instants, le ravin qu'il suivit jusqu'au rivage, pour lancer à la mer un canot et s'enftiir, et le petit fort bâti sur la plate-forme d'un rocher voisin, où les gendarme?, qu'il avait créés pour la police de son royaume et la sûreté de sa royale personne, le fusillèrent impitoyablement.
Plus bas, on dirait que les maisons blanches de Reggio, la rivale de Messine, sont descendues se baigner dans les eaux du canal.
IMPRESSIONS DE VOYAGE tt
Nous approchons de cetlé langue de terre étroite et ûntrée qui^ s'appuyant sur la Sicile, s'avance dans le i^anal, en forme de faux y et sert de lambris externe au port naturel de Messine.
Derrière cet isthme surgissent les mâtures des navires au mouillage, et la longue et régulière façade des édifices du quai, la coupole de la cathédrale, le clocher en spirale de Saint-Grégoire et le fouiUis des maisons étagées sur les premiers gradins des monts Pelores, partout verdoyants, partout émaillés de blanches villas à demi voilées sous des noassifs d*orangers, de myrtes, de catalpas et de chênes verts.
On se croirait déjà arrivé au fond du port, devant le lazaret, où le navire s'amarre sur la bouée flottante d*un corps mort; mais, patience; il faut d'abord passer humblement sous les batteries formidables de cette vaste rotonde au-dessus de laquelle brille le fanal d'entrée, et l'on a le temps de compter un à un les nombreux canons qui relient ce fortin circulaire aux défenses de la cita* délie, bâtie aussi sur Tisthme.
C'est de là que, pendant huit mois de l'année 1848, le général Filangieri tint Messine en échec. Messine qui voulait devenir la métropole d'une Sicile républicaine! Les héroïques insurgés, abandonnés à eux-mômes, brûlèrent leur dernière cartouche, et lancèrent leur dernier boulet sur la citadelle, qui recevait sans cesse de nouveaux soldats et de nouvelles munitions, et Filangieri rentra triomphant dans la cité en mine».
Lors de mon dernier voyage, on nous mit en quarantaine. Le lazaret seul nous fut ouvert. Ses vastes cours sans ombre et encombrées de ruines étaient remplies de voyageurs minutieusement séquestrés.
Chaque voyageur avait son gardien^ et devait demeurer prisonnier pendant quinze jours avant d'être déclaré non contagietLx et de pouvoir pénétrer dans la cité.
Ridicules^ inutiles et odieuses précautions l La baïonnette des gardes de santé empêchera-t-elle jamais les effluves épidémiques de franchir les murailles d'un lazaret et de s'abattre sur les quais^ de l'autre côté du port?...
Hélas! non! car l'automne dernier, alors que 4e ré- ' gime de la quarantaine était rigoureusement suivi, le choiera a tué plus de trente mille habitants.
L'état actuel de la science, ou plutôt les conséquences à déduire de nombreuses observations, ne permettent plus d'admettre qu'une quarantaine, quelque rigoureusement observée qu'elle soit, puisse arrêter la marche, la transmission du choléra; on serait donc tenté de croire qu'à Messine et dans bien d^autres localités, le séjour au lazaret des voyageurs prétendus contaminés, et Tisolement, dans le port, d'un navire suspect, ne sont main- i tenus obligatoires que dans un but de spéculation. En effet, plus un navire demeure au mouillage sans com- i muniquer avec la teiTe, où U doit déposer son charge- ^ ment et en reprendre un nouveau, plus il aura de frais ' quotidiens, frais d'ancrage et autres. 11 faut aussi un gar- J dien pour chaque voyageur sc(iucstn\ Une foule d'oisif^ *1
de {laresseux sont donc attachés à ce service. De plus, le voyageur, sans compter le prix de sa nourriture, qu'il paye très-cher à un restaurateur privilégié, est obligé de donner dix, quinze, vingt francs par jour pour avoir un lit dans la salie con^niune, et une bien plus forte somme encore quand il djésire une chambre pailiculière. Les revenus des quarantaines ne sont donc pas à dédaigner^ et que de sinécurlstes réduits au désespoir là où on a eu le bon esprit d'abolir la tyrannie du lazaret!
Maintenant que le choléra ne ravage plus les côtes de Provence, et que Marseille expédie ses navires avec patente^ nette, vous pomrez parcourir Messine; hâtez- vous, le bateau à vapeur reprendra la mer ce soir.
Un magnifique quai, bordé de maisons élégantes et régulières, s'étend, en ligne droite, d'une extrémité du port à l'autre.
Ces maisons, au milieu desquelles la façade du palais du gouvemeiir se reconnaît au pâle étendard blanc qui surmonte le clocheton de Thorloge, paraissent tristes et inhabitées, tant les volets sont hermétiquement clos. On croirait qu'elles ont été rognées d'un étage, et la corniche de leur toiture interrompt, dans leur moitié, les fûts des colonnes qui se dressaient le long de la façade pour supporter les balcons supérieurs.
On dit qu'elles ont été démolies ainsi, à moitié, pendant le bombardement Filangicri. 11 serait plus vrai de dire que, lorsqu'on reconstruisit la ville après le tremblement de terre de 1783, on ne voulut pas, par pru-
dence et par crainte de nouveaux sinistres^ donner une plus grande élévation aux maisons. Les bombes ont déjà fait assez de mal, sans qu'on leur attribue la décapitation du beau quartier de Messine.
La strada Ferdinanda s'étend parallèlement au quai, et, comme lui, est pavée avec de grands morceaux de lave. C'est la principale rue de la cité, la rue la plus fréquentée, la plus vivante, celle où, d'un seul coup d'œil, on peut apprécier les pittoresques variétés de vêtements et d'allures d'un peuple oisif et flânem*; flâneur surtout, quand ce n'est pas l'heure de la sieste ou de rofQce divin.
Costumes grecs, italiens, musulmans, espagnols et arabes; tenue de gentleman; élégance parisienne; soldats bleus; abbés pimpants et coquets à mollets blancs, à souliers à boucles d'argent, à frac noir, à penuque frisée, à tricorne sous le bras ; jésuites à long manteau et à chapeau en nacelle; frocs de moines; camails violets de prélats... femmes encapuchonnées; beautés à basquine ; vierges folles couronnées de fleurs ; grandes dames en irréprochable toilette de ville; pécheurs à bonnets phrygiens et aux jambes nues; paysannes en costume d'opéra; paysans, portefaix et âniers au chapeau pointu; bohémiennes et bohémiens déguenillés; artisans pareils au commun des artisans de nos cités ; chariots à boeufs et à mules ; cavaliers rapides, carrosses du temps de la régence et voitures d'aujourd'hui, — tout cela s'agite et passe dans la grande strada, qu'inondent des torrents de lumière.
Le tremblement de terre de 1783 a détruit presque entièrement la cathédrale.
Une charpente en poutres dorées remplace la voûte, et la tour rasée, qui sert de clocher, est séparée du vaisseau principal. Il est convenu que tout voyageur doit s'extasier devant cette merveille de l'architecture du douzième siècle, que la piété de Roger de Sicile érigea sur les fondements d'un temple païen.
Moi, je n'ai admiré que les assises de divei*ses couleurs, et les mosaïques de jaspe de la façade, et les sveltes sculptures de ses trois portes.
L'intérieur est un vrai magasin d'ornements. Une mosaïque, écrite selon les règles de Tart byzantin, représente, sur le fond de l'abside, les trois figures colossales du Christ, de la Vierge, et du saint, titulaire de l'église. Les boiseries du chœur sont d'une délicatesse et d'une minutie incroyable de détails Les confessionnaux, les troncs, la chaire, les tombeaux, les statues et les autels sont en marbre si bien ouvragé, que l'on croirait que l'artiste possédait le secret de rendre le marbre aussi malléable que la cire. Le maHre-autel^ incrusté de pierres précieusos, représente, à lui seul, une valeur de plusieurs millions.
Le vestibule de la sacristie ressemble à une galerie de tableaux, avec les quelques centaines d'ex-voto qui tapissent ses murailles.
Quittons la cathédrale et montons les échelons de pierre qui conduisent à San Gregorio.
11 est^ devant cette église^ une esplanade d'où nous pourrons contempler, enabrasser d'un seul regard, et la ville ^'élageant à nos pieds, et les paysages latéraux de " de la côte sicilienne, et le port et le détroit, et la Calabre avec ses torrents, dont le lit desséché ressemble à de longues écharpes grises ou à des grandes routes pou- . dreuses et tortueuses, descendant du haut des montagnes jusqu'à la mer. Le soleil, déjà masqué par les plus hauts J sommets de la Sicile, renvoie çà et là, sur les eaux du détroit, d'inunenses taches d'ombre qui caressent Scylia, Favezzano, San Giovani, Reggio, et les extrémités de la ^ botte italienne.
Soudain une musique hsirmonieuse et mystique, où la i voix humaine se marie aux vibrations des instruments à cordes, s'élève par instants des profondeurs du temple et nous arrache aux contemplations de ce paysage grandiose. Le portique est ouvert, mais une vaste toile, chefd'œuvre d'un artiste inconnu, et richement coloriée, s'interpose entre l'autel et le dehors. Entrons. La grande I nef, qui forme, avec les ailes latérales, les quatre bras ' égaux d'une croix, et se terminé par un chevet en rotonde, est tapissée de mosaïques de marbre; l'autel et les ' chapelles iniissellent de dorures, et nous ne penserions qu'à admirer les peintures de grands maîtres appendues i aux piliers, si le voile blanc des nonnes de Saint-Bernardin, qui chantent derrière le grillage des tribunes, n'attirait notre curiosité sympathique. <
Hélas ! un employé de l'agence des paquebots vient
nous arracher aux séraphiques harmonies des recluses ; il est quatre heures bientôt, et le Nil part à quatre heures. Hâtons-nous donc de dévaler vers ce hideux paquet de fumée qui entache l'atmosphère azurée «du port ; la vapeur, d'un coup de sifflet, nous rappelle aux froides réalités de la vie matérielle.
Le vice*consul de France a légalisé les papiers du navire. L'intendance sanitaire m*a délivré une patente nette. Les pourvoyeurs ont renouvelé nos provisions de vivres frais... Adieu, Messine la noble ! — et route pour la mer Egée.
A cinq heures, nous contournons Textrémlté méridionale de la Galabi*e, hérissée çà et là de tours à télégraphe, et où le roi de Naples a fait macadamiser une route magnifique. Qu'on n'accuse donc plus ce Bourbon d'être un ennemi du progrès. .
Jetons un dernier coup d'œil sur la Sicile, avant que le cap Spartivento ne la dérobe à nos regards.
Pauvre terre ! Irlande du midi, ainsi que Ta nommée un spirituel écrivain. Ses fertiles vallées ne pourraient plus alimenter le peuple-roi. A peine produit-elle aujomd'hui assez de grains pour nourrir ses enfants et charger la cale des quelques navires étrangers qui fréquentent encore ses rades, tant la fécondité du sol en jachères est grande. Mais le commerce des grains, le seul qui, avec celui des vins, soulage un peu la misère de File, ce commerce, dit-on, diminue chaque année d'importance, et les caricatori, ces grands silos voûtés, qui s'empUssaient
jadis au retour des moissons , tomberont bientôt en
ruines.
Messine possède les plus beaux caricatori de l'île. Ce sont de vastes magasins voûtés, imperméables à la pluie et à rhumidité, et dont l'ouverture très-étroite forme entonnoir. Le gardien de ces magasins donne un reçu de la quantité de grains qu'y apporte chaque déposant, et ce reçu est escompté et joue le rôle de papier-monn.iie.
Cette vieille habitude du commerce sicilien ressemble ' beaucoup à Tinvenlion nouvelle, sm- la place de Paris, des récépissés des Docks-Napoléon.
Les vins de Sicile, les marsala surtout, sont très-estimes. Une compagnie anglaise les monopolise et paye des droits considérables à la com^onne. Mais la culture de la vigne, comme celle des céréales, est Irôs-limitée; on dirait que c'est par vengeance, par haine contre le gouvernement de Naples, que le Sicilien préfère croupir dans la misère plutôt que d'utiliser la prodigieuse fertilité du sol.
On rencontre sur le quai de modestes ateliers de mouleurs, pauvres artistes déguenillés, qui vendent de petites statuettes en terre, pétillantes d'originalité : des saints, des danseurs, des soldats, des moines, des mariniers> des montagnards, des lazzaroni, tous crûment coloriés et d'un entrain vivant.
De tous les marchés qui se tiennent sur la grande . placCi dans la Ferdinanda, près de la mer, marché au poisson, marché aux légumes, au pain^ au bois et à la
viande^ etc.> eiCi, je préfère le marché aux chardonnerets^ au& pinsons chanteurs.
Là, chaque oiseau a sa petite cage à iui^ — il y sautille, il y voltige, il y chante ; — il y parait heureux. J'ai acheté Fun de ces captifs; je Fai emporté à bord, et ses chansons si gaies, qui ne finissent jamais, cgayemient toujours la solitude de ma cabine, si je ne m*ctais aperçu que le pauvre oiseau est aveugle!...
Oui, aveugle!...
Les oiseleurs ont eu la barbarie de lui crever les yeux avec une aiguille, afin que, ne voyant plus les barreaux de sa prison, il prodigue ses mélodies, comme s'il perchait encore sur les branches d'un arbre. Ce cruel usage existe aussi au nord de la France. Un concom s de chant de pinsons aveugles vient d'avoir lieu à Hazebrouck. Quatre-vingt-huit oiseaux ont lutté d'harmonie, divisés en vingt-deux pelotons. Le premier prix de peloton, con* sistanten un pinson d'argent de la valeui* de quatre-vingts francs, a été gagné par les pinsons de M. WUlveringhem> qui ont chanté deux mille sept cent vingt^six fois.! Le prix d'honneur a été décerné au pinson de M« Deman, qui, lui seul, a exécuté neuf cents motets « Cette dernière épreuve diura une heure. Ce merveilleux oiseau, aveugle comme HomèrCi a été trente-deux fois Vainqueur dans de semblables joutes ^
Les Siciliens, dans les temps anciens comme dans les temps modernes, n'ont jamais été que les colons d'une puissance de la terre ferme; mais ils ont toujours rêvé àë
3i IMPRESSIONS DE VOYAGE
se déclarer indépendants et de former à eux seuls une monarchie ou une république.
Ce rêve leur a fait prendre les armes en 1848; ils ont ^ échoué; mais le rêve dure encore!...
Verrons-nous TEtna avant de gagner la haute mer?
Les nuages qui encapuchonnent son sonmiet s'en- t tr'ouvrent enfin au soleil couchant et nous laissent voir son cône tronqué et le panache de fumée qui s'en échappe, et les neiges amoncelées au nord et à Test des parois externes du cratère. C'est la glacière naturelle où toute la Sicile s'approvisionne.
L'Etna est-il im fragment des Apennins qu^un grand cataclysme détacha, avec sa base, de l'Italie, alors que l'Adriatique ne séparait pas encore l'Italie des côtes dalmates et du Monténégro?
Quand la terre tremble en Sicile, tremble-t-elle aussi en Calabre? Quand l'Etna se livre à ses grands vomissements de laves, Stromboli et le Vésuve lui répondent-ils? Y aurait-il donc, entre ces trois grands souph*aux du centre incandescent du globe, des communications souteiTaines?
Si, parmi les passagers, il se trouve des savants, ils vont avoir deux grands jours de loisir pour faii-e des théories à perte de vue sur ces phénomènes volcaniques.
El* Archipel gr^e»
Le 4 et le 5, deux longues journées de navigation^ deux journées passées en lête-à-lète avec le ciel et Teau; que faire?... Rester à table le plus longtemps possible, fumer, causer, jouer. Que faire encore?...
Les troupiers, refoulés à Tavant du navire, forment divers groupes : groupes de dormeurs, de conteurs, de chanteurs, de joueurs à la drogue.
Sur l'arrière, une large tente de coutil donne un peu d'ombre aux gentilshommes du voyage, aux adeptes du whist et des échecs, et à deux ou trois dames passagères, dont la plus jolie retient autour d'elle un cercle de prévtentieux contemplateurs. On devient facilement contemplateur à la mer, mais on tourne aussi facilement à la misanthropie, et l'on prend bien vite en haine, en dégoût, ce que l'on est condamné à voir sans cesse.
Quelques officiers étudient la grammaire turque, d'autres écrivent déjà leurs impressions de voyage; le groupe le plus animé est celui où Ton discute les éventualités de la guerre. Bref, du déjeuner au dîner, on s'ingénie à tuer le temps le moins fastidieusement possible. Le dîner à trois services dure deux grandes heures. Quelques cigares font patienter jusqu'au thé, que le maître d'hôtel sert à huit heures, et, comme le sommeil apporte Tou-
bli, on se couche à neuf. D'intrépides joueurs restent attablés jusqu'à minuit.
Tandis que nous dormirons, le navire fera ses vingt tours de roue à la minute, et nous nous réveillerons en vue des montagnes de la Morée.
Le 6, la jeune aurore du vieil Homère éclaire les hautes erres de Morée, et nous révèle la croupe de la montagne de Navarin, qui s'arrondit derrière Tile de Sapienza.
Plus loin, la côte est profondément échancrée par les golfes de Coron et de Marathonise; Tilot de V^netiko en indique l'entrée, et nous gouvernons sur le cap Matapan^ le Ténare des anciens. A midi, nous traversons ce détroit qui sépare le cap Malée ou Saint-Ange de Cerigo. Gerigo! la ci-devant Cythère, où le culte du roasl-beef a remplacé le culte d'Astarté, où le temple méthodiste de Saint-Nicolas s'élève sur les ruines du temple de Vénus!... *
Si quelque voile, rasant les promontoires, passe, rapide et blanche, à l'horizon miroitant des eaux bleues^ n'allez pas croire que c'est le char de la déesse, revenant conduit par les zéphires ! Hélas ! c'est le canot d'un pauvre pêcheur d'épongés, la barque d'uti caboteur ou le bateau d'un pirate mendiant de Cerigotto I . . .
Plus de lauriers fleuris, plus de bouquets de myrtes, plus de bois sacrés, plus de tômplesi plus de palais j partout la stérilité^ partout desriiines; le génie coloiiisateur de l'Angleterre ne rendra jamais la vie à cette terre frappée de mort. Aussi les Anglais ne veulent-ils faire de
Gapsali qii*un arsenal ^ et de l'île entière que la guérite d'un factionnaire poiu- surveiller la route de rOrient.
L'antipathie entre la race grecque et la race bretonne est si grande, que, du jour où apparut sur le rivage de Cerigo la casaque rouge d'un soldat anglais, presque tous les habitants émigrèrent dans les îles voisines de TArchipel. U fallut promulguer une loi pour empêcher la dépopulation complète de File. Les indigènes n'avaient pas montré tant de répulsion pour les étrangers, quand les Vénitiens vinrent s'y établir.
Mais qui donc nous salue en agitant les bras, du haut de ce rocher en plate^forme, au milieu de la falaise du cap Saint- Ange? Serait-ce un naufragé?
Non, c'est un ermite, le célèbre ermite dont tant de Toyageurs ont raconté la pieuse légende, vénérable vieillard à tête blanche , qui laisse tomber sa bénédiction vers le frêle esquif passant sous le promontoire. La longue-vue nous permet de reconnaître, sous le capuchon du moine, la face vermeille d'un jeune et robuste gaillard. Il ne nous bénit pas; mais, après des salutations réitérées, il s'agenouille et paraît prier le ciel pour nous. C^est un nouvel anachorète : l'ancien, le célèbre, est mort depuis longtemps > et sa demeure, creusée dans le rocher> auprès d'une série d'arcades à pleins cintres, est déserte. Le jeune cénobite a transporté sa cellule un peu pltis loin, sur le bord d'un lopin de terre végétale, à l'abri d'une corniche de rochers qui font saillie et le garantissent de l'àpreté des vents du nord.
Je crois qu'il ne stationne ici que dans la 1}el]e saison, car, les hivers derniers, j^i toujours vu le promontoire désert. Notre pilote, un Grec, ne croit pas à la sainteté de ce personnage, qui, dit-il, est citoyen d'un de ces villages que nous avons aperçus, du large, sur les hauts plateaux sud du golfe de MUrathonise, villages peuplés de brigands, de Klephtes indomptables, avec lesquels le roi G thon est souvent obligé de traiter de puissance à puissance.
Depuis que les navires à vapeur ont accaparé le conaraerce et le transport des voyageurs du Levant, la profession d'ermite au cap Malée n'est plus si lucrative qu'autrefois.
Jadis le Pandoqvs, ce moine quêteur de l'Athos et du Pitide, ne faisait pas de plus belles récoltes en allant vendre ses reliques et ses chapelets aux chrétiens levantins, que ce vieil ermite sédentaire, auquel tout navire à voiles, encalminé ou retenu par les vents contraires dans le détroit de Gerigo, envoyait quelque présent, en échange des oraisons qui demandaient à Dieu johe mer et belle brise î
La vapeur a coupé la langue à ce pieux drogman du matelot provençal; il ne reçoit plus dans sa tirelire que l'obole des pêcheure et des épongiers. Pauvre spéculateur î
Mais nous le raillons peut-être à tort. Peut-être est-il de bonne foi en priant Dieu pour tous ceux qui voyagent sur les mers, et peut-être, quand nous reviendrons
en France, serons-nous Irop heureux de le retrouver encore là, nous tendant la raain du haut de son rocher et nous sauvant la vie... si la tempête nous jetait sur le promontoire !
MOo, ante Milo, Falconera, accidentent à droite les lignes de l'horizon tout grisonnant de nuages.
Qui n*a pas admiré au Louvre ce chef-d'œuvre en grecchettiy le beau marbre de Paros, la Fenus victrix, la Vénus sans mains, offerte au roi Louis XVIll par le marquis de Rivière, ambassadeur à Gonstantinople? (1820.) Un paysan de Milo, bêchant son jardin, a réveillé la déesse, qui dormait ensevelie sous des décombres, où, coname elle sans doute, dorment encore bien des merveilles inconnues.
Au mois de mars dernier, le navire auquel j'étais attaché vint, pendant une tempête, se mettre à l'abri dans le port de Milo, où la flotte la plus nombreuse pourrait mouiller sans encombre.
Cette île, jadis fertile et peuplée, ne peut reprocher au despotisme ottoman de l'avoir couverte de ruines et plongée dans la plus affreuse misère. Les Turcs l'ont toujours moins maltraitée que ne fit Alcibiade massacrant tous les habitants valides, et envoyant esclaves en Attique les femmes et les enfants. C'est une révolution volcanique qui, modifiant les conditions du sol et viciant Tatmosphère par des vapeurs délétères, a provoqué la dts cadence de Milo.
Les riches malades de Constantinoplc, de Smyrne,
d'Athènes^ d'Alexandrie^ viennent, pendant la belle saison^ demander la santé à ses eaux thermales sulfureuses.
Milo a eu des rois.
Les corsaires chrétiens, qui tenaient les mers du Levant et y faisaient une guerre incessante aux Turcs, se donnaient rendez-vous à Milo. L'un d'eux, Jean Capsi, se rendit maître de Tile entière. 11 était Miliote^ et ses compatriotes le. reconnurent pour leur seigneur et maître. Mais son règne fut de courte durée.
Un capitan-pacha, sous prétexte de traiter de la paix^ Tattira dans sa galère^ et le conduisit, chargé de chaînes^ à Gonstantinople. Quelques jours après, on pendait sire Jean Capsi à la porte du bagne.
Notre pilote est Milîote. — Ses concitoyens, dit-il, ont gardé, par tradition, souvenance des hauts faits des corsaires français des seizième et dix-septième siècles, et Renneville, Téméricouit, Hocquincourt, Cuvelier. d'Entrechaut, Poussel, L'Orange, Lauthier et beaucoup d'autres sont les héros de mainte légende miliote.
Les touristes qui traversent lesCyclades s'extasient devant les rochers, les îles, les ilôts signalés dans toutes les aires de vent, et les comparent à autant de corbeilles sorties du fond des mers.
Tristes corbeilles ! carcasses de corbeilles sans feuilles^ sans fleurs et sans fiiiits!...
Nous reverrons les Cyclades aii retour.
L'orage, qui menace d'éclater depuis midi, gronde,^t
le vent du nord se fait sentii* quand nous doublons le rocher inculte de Bello-Poulo. A cinq heures, nous passerons devant Hydra, dont les blanches maisons apparais^ sent derrière un promontoire -, les.navires qui traversent TArchipel ne font plus route pour son port, naguère si fréquenté.
Pas une voile, pas une tartane au large de sa baie... Misère et soUtude sur cette terre si riche autrefois, et dont les enfants ont sacriûé leurs trésors et leur vie pour Taffranchissement des Hellènes...
Où ètes-vous, Lazare Condiourottis, Negrios, Miaoulis, Canaris, Pipénas, et tant d'autres?... Vos brûlots ont vengé les massacres de Scio et dHpsara; vos femmes, du haut des falaises, ont applaudi à la défaite d'Abdallah- Pacha. Mais Hydra est redevenue ce qu'elle était aux temps anciens, et jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, un rocher stérile et abandonné... et Syra, l'île rivale, Syra sans cœur et sans honneur, Syra qui, aux jours de la guerre de l'indépendance, donnait asile aux ennemis de la patrie, comme aux glorieux insurgés, Syra, depuis la paix, a monopoUsé le commerce qui vous enrichissait; Syra est maintenant la reine de TArchipel.
L'Ai'bora à droite, Poros à gauche, se perdent déjà dans le crépuscule. Quel ennui d'accoster sans soleil cette
terre de l'Attique !... Nous ne verrons pas iEgine, ^Egine, dont P^riclès disait qu'il aurait voulu, s'il était possible, renleeer de là comme la chassie de Vœil du Pirée; iEgine, dont les chaumières, épai-ses sur le rivage, donneraient un démenti à l'histoire, racontant que Bajazet 11 y fit trente mille prisonniers, si l'histoire ne nous apprenait en même temps les malheurs et les dépopulations successives de la Grèce d'autrefois. Le cap Thémistocle est invisible; un fanal, hissé au sommet d'une perche, indique la position de ce promontoire, du haut duquel le gi*and homme, montrant des galères échouées sur le sable et mises au rebut, s'écriait que le peuple traite ainsi ceux qui ont usé leur vie à le sei*vir.
11 nous arrive, en entrant au Pirée, une aventure fort heureusement peu commune sur les paquebots-poste.
L'obscurité est profonde. A neuf heures, nous passons très-près du cap où Thémistocle eut son tombeau.
On gouverne sur le feu des Lions, allumé au fond du golfe de Salamine, et, changeant de route, lorsque le fanal de Thémistocle reste par le travers, on avance vers le Pirée, que révèlent deux feux : l'un rouge, l'autre vert, placés sur les piliers où s'amarrait jadis la chaîne qui, de nuit et en temps de guerre, fermait l'entrée du mouillage.
Morosini a enlevé les deux lions qui trônaient sur ces piliers; on m'a dit qu'ils étaient accroupis aujourd'hui dans l'arsenal de Venise.
Encore quelques minutes, et les fourneaux du navire
s'éteindront. Mais tout à coup, le bateau, qui marchait à demi-vapeur, éprouve un violent mouvement de recul et s'arrête... L'homme du bossoir et l'officier de quart apercevant, assez loin devant nous, quelque chose de ressemblant à une chaloupe, l'avaient hêlée pour qu'elle évitât notre rencontre... Mais l'obscurité empêchant de calculer au juste la distance qui nous séparait d'elle, on ne put stopper assez tôt, et notre première crainte fut d'avoir pa?sé par-dessus cette embarcation, qui sans doute appartenait à un brick sortant du port, en même temps que nous y entrions.
Nos appréhensions, nos craintes devinrent moins vives, quand il fut constaté que notre bateau n'avait coulé bas aucune pirogue, mai» était venu s'échouer sur cette roche qui surgit à fleur d'eau, non loin du pilier de tribord... Les gens de mer ne sont pas égoïstes : ils se préoccupent toujours du danger que peut courir autrui avant de penser à celui qui les menace.
Tous les navigateurs la connaissent, cette roche du Pirée; elle est surmontée d'un massif de pieiTes de taille, écroulé en partie, mais qui suffît encore pour l'exhausser et la signaler.
Il fallait donc que la nuit fût bien noire, bien épaisse, bien trompeuse, pour que des officiers aussi bons praticiens que les nôtres vinssent donner du nez sur un écueil qu'ils avaient relevé mille fois, et de très-près.
Il y eut un moment de confusion et de peur parmi nos passagers; mais on se rassura aussitôt. Si nous faisions
naufrage, ce ne serait, après tout, qu'un naufrage de demoiselles. — La mer était calme et unie comme le parquet d'un salon, et du tillac on pouvait, sans grands efforts, cracher sur le rivage. Une jeune colombe, passagère pour Varna, où elle allait rejoindre un de ces vautours Israélites qui planent sur les derrières des années^ jugea seule à propos de s'évanouir... Cela fit diversion, et ceux qui s'occupèrent d'elle n'entravèrent pas les manœuvres de l'équipage.
La voix du commandant Bochet domina bientôt le tumulte. Du haut de la passerelle, il projeta ses ordres avec un sang-froid de bon augure, et il fut prouvé par le plomb de sonde et le rapport d'un officier qui descendit dans une embarcation pour examiner la ligne d'eau, que le navire était monté sur la roche et s*y tenait engagé depuis l'avant jusqu'au mât de misaine.
Rien de plus facile que de nous tirer de ce mauvais pas, surtout si la violence du choc n'a pas provoqué une voie d'eau. On pompa, et la pompe n'expulsa que des eaux corrompues. Tout allait bien alors, et aussitôt les ' marchandises, extraites de la cale de l'avant, furent por- ' tées sur l'arrière, où se réunirent nos cinq cents passagers ; ce contrepoids fit basculer le navire sur sa poupe. I Son arrière s'enfonça à mesure que l'avant se soulevait. | On s'assura de nouveau qu'il n*y avait aucune voie d'eau. |
Puis, le bateau à vapeur le Périclès, qui se trouvait là | comme station^aire, chauffa, nous envoya une amarre, \ et nous remorqua à reculons, tandis que nous faisions, i
nous aussi, machine en anière ; quelques minutes après, les hourras des deux équipages saluaient le Nil y qui flottait librement et entrait sans ayaries prendre place au mouillage.
Pendant que ce sauvetage avait lieu, j'étais allé à terre, au bureau de la santé, où mes fonctions de médecin sanitaire m'obligeaient de déclarer que la santé publique était bonne à Marseille. Mais le choléra sévissait au Pirée, de sorte qu'il nous était facultatif de faire ou de ne pas faire quarantaine. Les officiers de la quarantaine, au Pirée, sont moins spirituels que ceui: de Messine. A Messine, alors que le choléra emportait trois cents personnes par jour, ou ne voulut pas nous recevoir, lors d'un de mes derniers voyages, et nous n'avions aucun malade à bord, et Marseille n'était pas contaminé. C'était bien une précaution inutile.
Je revins à bord avec la libre prati<pie, pour deux motifs : d'abord, parce que je ne croyais pas à la contagion du choléra', et que j'aurais le temps, dans la jom-née de demain , d'aller faire une promenade à Athènes ; enr suite, parce que la santé de nos passagers s'en trouverait bien. Rien de plus salutaire, pour des hommes parqués sur un navire, que quelques heures de flânerie à terre, et je mettais une espèce d'orgueil à conduire sans entrave à sa destination cette cargaison humaine soumise, pendant une aussi longue traversée, à tant d'influences morbides.
Le 7, au point du jour, matelots et passagers, tout le
monde dormait à bord , excepté moi , qui m'étais levé pour voir se lever Taurore aux doigts de roses. Le ciel était si pur^ si bleu , la mer si tranquille et si transparente, que la vue de ces terres arides et désolées m'était moins pénible.
Les blanches maisons du Pirée se massent au fond du port; le mont Hymète surgit au loin... A gauche du mouillage et vers l'arrière, voilà la pointe de Salamine, avec sa tour à feu et le tombeau d'un capitaine de vaisseau. Nous verrons ce cénotaphe en sortant et en doublant la pointe Munichie...
A droite, s'étend le vaste hémicycle que nos soldats ont construit avec des terres rapportées, et au sommet central duquel ils ont bâti un petit hangar à forme ogivale, où Taumônier que j'ai vu mourir l'été dernier disait encore la messe le matin du jour où il fut emporté par le choléra.
Au delà de l'hémicycle, les ailes en éventail de deux moulins à vent projettent un peu d'ombre. L'un de ces moulins a des ailes qui tournent quand vient la brise... L'autre n'en a plus; il a été transformé en café : c'est la cantine du camp français, dont le front de bandière se déploie dans le voisinage.
A gauche encore , sur l'isthme qui sépare le port de Phalère du Pirée, se promène, roide et compassée, la silhouette rouge d'un soldat anglais, coiffée d'un bonnet de piqué blanc, dont l'appendice recouvre la nuque. La sentinelle a, pour se garantir du soleil, un parasol de
paille, pctilc toiture mobile, pivotant sur un pieu, et pouvant faire de l'ombre en tout sens, à mesure que le soleil change de place.
Ici, pas im arbre, pas une fleur, pas un brin d'herbe... Le désert est moins aride que ces rivages de TAttique.
Mais que Tensemble en est beau, lorsque les terres, après le crépuscule, opposent leurs grandes masses noires au resplendissement nocturne de la mer et du firmament!
A sept heures, je descends au Pirée avec un courrier d'ambassade anglais, le capitaine Finkell, parfait gentleman, et le plus Français de tous les Anglais que j'aie fréquentés en ma vie.
Athènes est isolée du Pirée par im cordon sanitaire; mais le choléra n'est qu'un prétexte. On a voulu empêcher les visites, à la ville, des marins et des soldats alliés, car des rixes sanglantes éclataient chaque jour quand la route était libre. Nous obtînmes facilement un laissezpasser, et une calèche à deux chevaux nous emporta rapidement vers l'Acropole.
La route du Pirée est aussi belle que nos routes nationales. La campagne, au sortir du Pirée, est triste et poudreuse; viennent ensuite des marais desséchés par le soleil d'été, et remplis de flaques d*eau croupissante au printemps et à l'automne; ils s'étendent, de chaque côté de la route, vers Salamine et vers Phalère. Un officier d'infanterie de marine, commandant un poste établi à l'extrémité de la rue où se trouve Vhôlf-l d-Jtnglelerre,
46 IMPRESSIONS DE VOVAGË
disait, en me montrant ces marais : « La mort nous vient
de là. Le cordon sanitaire nous étrangle. »
On traverse ensuite quelques vignobles mal entretenus, puis af)paraît la forêt des oliviers .. forêt sans haliiers et très-clair-semée de vieux arbres au feuillage couleur de poussière, aux troncs énormes, tourmentés, noueux et crevassés, et dont Técorce semble recouverte d'une mcvsaïque de boue.
Mais sur le bord du chemin ont grandi des peupliers et des trembles, dont le feuillage mobile et miroitant sourit au voyageur qu'attriste la sombre verdure des contemporains de Cécrops.
On devrait les entourer de soins, les protéger contre les vents et les orages, et recueillir avec respect les fruits qu'ils donnent encore, ces vieux oliviers, les seuls survivants des beaux jours de la Grèce antique*
Les monuments d'alors ne sont plus que des ruines inertes ; seuls, il» possèdent encore l'étincelle de vie qui anima cette belle nature.
A moitié route, la calèche s'arrête à la porte d'une auberge où, dit-on> pas un voyageur ne manque d'entrer, sous prétexte de se désaltérer avec l'eau du meilleur puits de l'Attique. Prétexte fallacieux! on n'y boit que les vins capiteux de l'Archipel, le raki, l'absinthe du pays, et le célèbre mastic de Chio*
Au bois d'oliviers succède une plaine cultivée, où les gerbes de blé se dessèchent, torréfiées par le soleil, et du haut d'un monticule on revoit alors l'Acropole sous un
nouvel aspect. Je dis sous un nouvel aspect, car nous Teussions déjà contemplé la veille si le Nil ne fiit pas arrivé de nuit. En mer, au large, de Phalère, on le voit par le travers; mais du mouillage du Pirée on le perd de vue, masqué qu'il est par la double colline de Musée.
C'est auprès du Pirée qu'on peut reconnaître les traces des longs murs; c'est aussi sur la route du Pirée que les Athéniens élevèrent un autel au dieu inconnu, comme s'il devait leur arriver du côté de la mer.
Athènes*
L'Athènes d'autrefois avait-elle, comme celle d'aujourd'hui, pour entrée principale une ignoble avenue d'échoppes de savetiers, d'épiciers, de débitants de spiritueux?...
J'avais toujours pensé que cette rue d^Hermès, qui conduit au palais de Sa Majesté bavaroise, traversait des [•uines monumentales, où le voyageur, gUidé par les 50uvenii"s de l'antiquité, pouvait, à chaque pas, se li^Tel* i de savantes hypothèses de reconstruction...
Erreiu*! illusion! L'Hermès de 1854 est bien encore 'Agora des temps passés, où chaque jour viennent pé- •orer les beaux diseurs, mais ce n'est plus qu'à l'ombré rrégulière de blanches maisonnettes à volets verts et à
toitures en tuiles rouges, semblables à celles d'une bourgade neuve de nos départements!...
Je n'ai pas même vu le grand palmier qu'ils laissent reverdir et se balancer non loin des limites de Foctroi, comme une sentinelle avancée de TOrient.
Cette rue d'Hermès, coupée à angle droit par la rue d'Éole, fait coude devant une petite église byzantine où je suis entré, tandis que mon compagnon de voyage allait porter ses dépêches au ministre plénipotentiaire de la Grande-Bretagne.
J'oubliai le Parthénon dans ce temple des douze apôtres, véritable musée de l'art chrétien à ses beaux jours. Très-peu de voyageurs en parlent. Honneur aux agents voyers de Sa Majesté bavaroise qui ont fait céder Talignement de la cité à la conservation de ce bijou que des barbares appellent une verrue.
La nef principale et la nef transversale, égales en hauteur, en largeur et en longueur, et dont les voûtes à plein cintre reposent sur des piliers bas et massifs, à cliapiteaux variés, forment la croix grecque en se coupant par le milieu. Une cloison, élevée de trois mètres à peu près, divise le bras transversal de la croix en deux parties égales, et dérobe à la vue des fidèles et Tautel et le prêtre, qui, selon le rite grec, ne communique avec les assistants, pendant le saint sacrifice, que par une petite porte étroite et basse, ouverte au milieu de cette cloison, et en face de Tautel.
Hors le moment des cérémonies, cette porte est cachée
sous les plis d'une riche tapisserie. La surface de la cloison^ du côté du public^ est divisée en une multitude de compartiments ornés de peintures sur bois, peintures naïves et rehaussées par une profusion de dorures et d'argentures à la manière des enluminures de missels du moyen âge.
Voici la sainte Vierge assise, revêtue d'un long manteau de pourpre, et coiffée d'une mitre étincelante que surmonte une auréole d'or en relief.* Ses yeux d'émail s'abaissent vers le bel enfant qu'elle berce sur ses genoux.
Voici un saint personnage, priant, agenouillé, dans le désert... Les lions et les tigres viennent humblement lécher ses pieds poudreux... Voici des martyrs et des bourreaux, des évoques et des lévites, et des scènes miraculeuses. Mais ce qu'il y a de plus curieux dans ce musée orthodoxe, ce n'est ni la couleur, ni le dessin, ni la composition, c'est la mise en activité de tout ce monde de bienheureux. Par instants, ils semblent vivre; ils se remuent, ils agissent, et le peuple applaudit quand l'anachorète lance un coup de pied au lion, et que cet évêque ramasse sa tête tombée sous la hache du bourreau, et il s'extasie aux roulements d'yeux de la Panagia, et aux gigottemens de l'Enfant Jésus; et il crierait presque au miracle, oubliant que ces personnages sont de véritables marionnettes, dont les prêtres font mouvoir les membres adroitement désarticulés, à l'aide de quelques fils traversant la cloison.
Un papas me donna une représentation de ces pieuses
fraudes^ et me rappela ainsi les mondaines lithographies
mécaniques de nos marchands d'estampes.
Cette église fait concurrence aux monastères du mont Âthos et aux couvents météores du Pinde, pour la vente des amulettes^ des reliques et des chapelets.
Là, j'oubliai la Grèce païenne pour rêver aux ducs d'Athènes, et surtout à Geoffroy de Ville-Hardouin le croisé, qui, lors du partage de l'empire grec, et quand Beaudoin de Flandie fut proclamé empereur de Coustantinople (1204), reçut pour lot Athènes et TAchaîe.
J'évoquai les grandes figures inconnues deBunifacede Montferrat, de' Guillaume de la Roche, de Gauthier de Brienne et de tous ces paladins qui, pendant plus de deux siècles, luttèrent corps à corps avec les Osmanlis.
Et je revoyais les étendards d'Aragon, de Venise et de Gênes flotter sur l'Acropole, et je m'indignais de ce que la Grèce, redevenue indépendante, n'avait pas encore vulgarisé l'histoire de ses luttes héroïques au moyen âge.
Entre Miltiade et Botzaris, entre Canaris et Thémistocle, que de noms mériteraient d'être tirés de l'oubli !!... J'ai l'intention de vous reparler de Geoffroy de Ville- Hardouin, quand nous passerons devant Abydos.
Le capitaine Fenckell revint trop tôt m'arracher à ces rêveries, et nous parcourûmes ensemble la cité, où' s'élèvent chaque jour des constructions nouvelles.
Quand le royaume de Grèce fut décrété par les puissances européennes, on proposa de choisir le Pirée pour capitale.— C'était une bonne idée ; le génie commercial
des Grecs aurait infailliblement rendu ce port le plus im« portant des ports de TOrient, et les maisons de TAthènes nouvelle ne recouvriraient pas pour toujours les précieuses ruines de la vieille Athènes.
Mais un poëte^ un fantaisiste, un roi, Louis de Bavière^ voulut choisir lui-même l'endroit où s'élèverait le palais de son fils, et il trouva piquant de lui assigner une place entre la petite chaîne des monts Anchesines et le rocher de l'Acropole... terre sacrée que n'aurait jamais dû profaner un architecte saxon!...
L'assiette des fondations et les plans de ce palais ont Tarie tant de fois, que les rues tracées à la même époque ont perdu la ligne droite et sont devenues forcément tortueuses, afin de montrer un certain air de convergence vers l'esplanade du palais.
D'après quelques voyageurs, amateurs du beau antique, ce Louvre du roi Othon ne serait qu'un triste et massif logis; on dirait une fabrique. Les carrières du Pente li que, d'où sortirent tant de chefs-d'œuvre, ont été réouvertes pour le construire; mais le ciseau des Germains a travaillé ce marbre comme un taillandier travaillerait l'argent et l'or.
Moi, qui, sans nul doute, ne possède pas le sentiment du vrai beau, je trouve l'ensemble de ce logis plein de jeunesse et de fraîcheur. Je n'ai rien vu de lourd et dé froid dans le péristyle, dans les colonnes et dans les balcons, et les surfaces polies de ses marbies étincellent gaiement sur la verdure des jardins qui l'entourent.
Cette verdure, si insolite en Grèce, on la doit aux Turcs; les Turcs ayant toujours eu la religion des fontaines, épargnèrent les débris des anciens aqueducs. Depuis, on a réparé les canaux et construit de nouveaux bassins, et grâce à des aménagements intelligents, les Athéniens utilisent les dernières gouttes du Céphise et de l'Eurotas.
Est-il possible de visiter en deux ou trois heures les ruines d* Athènes et de TAcropole, et de se donner en même temps le loisir de déjeuner?
J'avouerai à ma honte que ce problème, je Tai résolu affirmativement; beaucoup d'autres ont fait comme moi, mais ils le nient quand ils écrivent leurs souvenirs de voyage.
Je devais retourner à bord à midi, heure indiquée pour l'appareillage, et c'est au pas de course que j*ai vu la tour des Vents, que Varron appelle la tour des Cyrrhestes, — le monument choragique de Lysicrates, où Démosthènes apprit à ne plus bégayer,— l'arc de Thésée ou d'Adrien, — le temple de Jupiter Olympien, — la fontaine de Callirhoé, — le stade où roulaient les chars, — le théâtre de Bacchus, qui pouvait contenir trente mille spectateurs, — le théâtre d'Hérode Atticus, — l'Aréopage, — le Musée, avec ses grottes transformées en cabinets de bains, — le Pnyx, où l'on haranguait le peuple, — la grotte de Pan, où l'on n'entrait que pieds nus, et après s'ctre purifié dans les eaux de la fontaine Clep- i sidra, — le temple de Thésée, — et enfin l'Acropole..
FAcropole^ où un sayant use;*ait sa vie à étudier Tari antique.
Ce que j'ai fait, ce que j'ai vu, tout voyageur peut le faire, peut le voir.
Je n'oserais croire qu'au siècle de Périclès tant de merveilles furent accumulées sur un seul point de la Grèce, si Tavarice des empereurs d'Orient, l'indifférence des ducs catholiques de TArcbipel, l'ignorance des Catalans et les spoliations des collectionneurs modernes n'avaient oublié d'anéantir ou d'exporter tant de précieux restes. Les Barbares et les Turcs sont peut-être les moins coupables de tous les dévastateurs du moyen âge. jérien ne commet qu'un seul dégât en Attique : 11 démolit le temple d'Eleusis. Selon Philostrate, Athènes n'était déjà plus qu'un cadavre lorsque Alaric y entra, et il n'y entra que suivi d'un petit nombre de ses officiers, de peur que ses soldats ne ^e livrassent au pillage. Les habitants l'accueillirent en grande pompe, n soupa dans le Prytanée, avec les citoyens les plus distingués, et s'éloigna de la ville après avoir accepté, conune rançon, de riches présents. Les Romains s'étaient montrés plus barbares que les Barbares eux-mêmes. Un de leurs proconsuls enleva du Pœcile les tableaux de Polygnote, qui y brillaient de- • puis huit cents ans, et ils expulsèrent les philosophes de TAcadémie et des portiques.
Ce n'est plus dans Athènes seule qu'on apprend à connaître Athènes... 11 faut parcourir les musées de l'Europe qui se sont enrichis de ses dépouilles.
Athènes devait nécessairement tomber en ruines, du moment où les populations perdirent dans l'ignorance le sentiment du beau. Le monument le plus solide s'écroule quand la main de Thomme cesse de Tétayer. Les chrétiens de nationalités diverses qui régnèrent à TAcropole n'eurent qu'un but, s'y fortifier et s'y défendre contre les musulmans^ et quand les musulmans vainqueui-s les eurent chassés de l'Acropole, le temps alors, tempus remm edax, se mit à l'œuvre. Les musulmans ne se montrèrent pas démolisseurs, mais ils ramassèrent les débris de la cité merveilleuse pour constituer une cité de chaumières.
En 1460, Athènes, devenue l'apanage du chef des eunuques noirs, s'affaisse et se transforme en un amas de décombres.
On l'oublie au seizième siècle. Les ambassadeurs, les chefs d'escadre que la France envoie dans le Levant ne parlent que du port des Lions, le Pirée, et n'oht pas Tair de se douter que de l'Acropole à ce port des Lions, il n'y a qu'une heure de marche.
Léon X, François 1®', ces créateurs de la renaissance, l'oublient encore. Richelieu enfin se souvient d'elle. Richelit^u, qui fait bâtir un palais, demande les plans du "Parlhénon, et après lui le roi d' \ngleterre, Buckingham, Arundel et d'autres riches lords y expédient des collectionneurs. L'art grec redevient à la mode : on a besoin de modèles. C'est alors que les marbres d'Oxford ou plutôt d' Arundel émigrent dans la Grande-Bretagne, c'est alors que l'on voit des profanations dont les Barbares
n'eussent pas osé se rendre coupables. M. Delahaye, notre ambassadeur à Constantinople^ raconte que l'on scia en deux parties FÂpollon colossal de Délos^ afin de le transporter plus facilement en Europe.
Quelque temps après, les pères capucins français, établis en Grèce, se prirent à étudier Pausanias et Meursius, et publièrent le résultat de leurs recherches, et l'envoyé de France au Levant, M. de Nointel, adjoignit au personnel de son ambassade deux grands artistes, Fayderbde et Carrey, dont le crayon révéla au monde savant tant de merveilles si longtemps inconnues.
Le dix-huitième siècle s'en émut enfin, les architectes intervinrent; puis, la mode aidant, Tart grec eut sa renaissance.
Mais, je le répète^ cette rencdssance de l'art grec, ce n'est pas en Grèce qu'elle s'est manifestée, et le plateau de cette sainte montagne de l'Acropole est encore et sera peut-être toujours un chaos de ruines entassées sur des ruines.
En vain essaye-t-on de reconstruire par la pensée les temples et les monuments du grand siècle; en vain nos jeunes savants de Técole française exhument-ils chaque jour une nouvelle merveille : c'est comme si, dans un ossuaire, ils voulaient rendre à chaque squelette les ossements qui lui appartiennent. La science est impuissante, les souvenirs historiques s'efTrayent, et la mémoire tombe en défaillance dans cette vallée de Josaphat des chefsd'œuvre de l'art antique.
Donc, vous, qui parcourez comme moi TÀcropole, vous ne verrez rien d'abord que la désolation, et vous redescendrez la montagne en évoi^ùant à la fois les fantômes des Athénien^ de Périclès, et ceux des Sarrazins d*Abouhafs et des Catalans de Roger de Flor.
Mais plus tard, en relisant les écrivains et les poètes de la vieille Grèce et les ouvrages des savants modernes, vous comprendrez tout, vous reconstruirez les temples et les palais détruits; leurs splendeurs passées se révéleront à votre imagination, vous vous souviendrez que vous avez passé en courant près d'un chef-d'œuvre inconnu, et ce souvenir vous guidera dans le dédale des descriptions, et alors vous vous enthousiasmerez à pleine tête, à pleine âme, pour ce qui n'est plus.
Mais, avouez-le franchement, artistes, flâneui^, antiquaires, architectes; ingénieurs, voyageurs de toutes nuances, vous n'avez pas été saisis d'une sainte crise d'enthousiasme en franchissant les marbres réduits en galets de rescalier des Propylées!...
Non ! non ! Le Parthénon, les trois temples réunis de Minerve Poliado, d'Érechthée et de Pandrose, le temple de la Victoire Aptère,* tout cela vous a trouvés froids et insensibles, et notre grand poète Lamartine a dit avec vérité, en parlant du Parthénon .
« L'effet de cet édifice, le plus beau que la main hu- » maine ait élevé sur la terre, au jugement de tous les » âges, ne répond en rien à ce qu'on en attend; et les » pompeuses paroles des voyageiu's, peintres ou poètes,
» vous retombent trislemcnt sur le cœui» quand vous » voyez cette réalité si loin de leurs images ! ! »
Mais il est temps de retourner au Pirée.
Tandis qu'on attellera nos chevaux, goûtons, à l'hôtel d'Angleterre, le miel du mont Hymette, miel bnin et parfumé, qui n'a jamais dégénéré; buvons aussi le vin blanc à saveur de résine que buvaient les vieux Grecs.
Les vignei'ons du jour suivent les usages des vignerons d'autrefois. La pomme de pin était dédiée à Bacchus, et, au temps de la cuvée, ils font infuser comme eux une ponime de pin dans la vendange.
Notre déjeuner est égayé par les ardentes récriminations du maître d'hôtel, qui lance anathème sur anathème à nous autres Français, les amis d'autrefois, les ennemis d'aujourd'hui, ce Honte ! s'écrie-t-il, honte et malédiction à vous, chrétiens, qui marchez avec les infidèles 1...»
Nous avons beaucoup ri de la sincère indignation de ce bi'ave homme; j'avouerai cependant que depuis que je voyage en Orient j'ai reconnu combien elle est légitime et méritée, la haine que tout vrai Grec ressent pour un Osmanlis.
Nous achetons des chapelets en petits coquillages roulés, recueillis dans les sables de la plaine de Marathon, et nous reprenons le chemin du Pirée, avec l'intention de visiter en passant le temple de Thésée.
La foule des citadins se promène à l'ombre, sur les trottoirs, en causant politique et choléra.
Nous avons apporté le courrier de France, et les nouvelles circulent... Il y a beaucoup d'effervescence et d'inquiétude dans les esprits. L'occupation française leur est toujours odieuse... Ce n'est pas étonnant : nos journaux de tous partis semblent s'être coalisés pour déverser des torrents d'injures sur ce peuple qui a des vices, mais qui a aussi une vertu plus grande que tous les vices, — Ift vertu du patriotisme !...
Notre alliance avec les Turcs les étonne ef les afflige... quelques-uns même ne veulent pas encore y ajouter foi, et l'on m'a dit que la plupart des montagnards^ auxquels on raconte les événements politiques du jour, sourient d'incrédulité et supposent que l'on veut les mystifier en . leur affirmant que cent quinze mille Français sont devant Sébastopol, pour défendre le Grand Seigneur attaqué par les Russes ; — et si l'on insiste, si on leur prouve que ces Français sont en même temps à Constantinople et à Varna, ils répliquent alors que c'est une ruse de guerre, un prétexte pour s'emparer d'une bonne position, et sabrer et mitrailler ensuite les bataillons du Propbète!...
Les citadins manifestent leur opinion antianglo-française, en reprenant le costume national. Ils sont tous vêtus comme s'ils allaient partir pour rejoindre les insultés de FÉpire et de la Thessalie. Le frac européen a disparu, et le costume albanais fait fui eur ; le roi Othon donne l'exemple.
11 est beau, ce costume albanais : grandes guêtres bro-
dées, fustanelle ou jupon blanc aux miUiei^ de plis; gilet et veste étincelants de broderies, ceinture de soie, tarpoucb rouge au gland de soie bleue, posé sur la tête et s'inclinant vers Toreille; moustaches relroussëes en accents aigus, et longs cheveux bouclés tombant sur les épaules, telle est la tenue des fashionables des rues d'Éole, de Minerve et d'Hermès.
Ils nous lançaient des regards peu sympathiques; un instant même, je crus voyager en pays ennemi!...
L* Athénien est toujours le plus civilisé, mais aussi le plus vaniteux de tous les Grecs. Riche, il alBche le luxe; pauvre, il le rêve !... Pauvre, il se privera des choses les plus utiles pour acheter un vêtement splendide. 11 réalise sans cesse le proverbe populaire : Habit de soie, ventre de paille. Ils sont bien les 61s des Grecs de Fantiquité et du moyen âge, dés Grecs du treizième siècle, qui faisaient venir d'Italie leurs vêtements de luxe, et auxquels Tempereur Vatace défendit d'acheter des étofles à l'étranger, déclarant infâme quiconque userait des tissus autres que ceux produits par les manufactures de l'empire.
Le Grec est artiste, artiste dans tous ses goûts, artiste jusque dans la forme de son bonnet de coton blanc, tant ridiculisé chez nous. J'ai vii des ouvriers, des rentiers coiffés avec grâce de ce bonnet de nuit, prendre le frais, le matin, sur le seuil de leur masure, et se draper orgueilleusement dans les plis d'une longue robe de chambre en cotonnade, achetée à cette succursale de la Petite
Jardinière dont l'enseigne gigantesque apparaît à l'un des angles de la rue de Minerve.
Oh! Athéuiçns!... Athéniens!...
Mais rendons-leur justice ! Le jour même oii les frontières du royaume d'Othon furent tracées sur les plus mauvais terrains de la Grèce, du Grand Seigneur; le jour où ils devinrent citoyens d'une nation, ils travaillèrent tous avec ardeur à la renaissance de la patrie. Des écoles s'élevèrent, des ateliers furent créés ; le génie du commerce se réveilla; ils balayèrent les immondices des Turcs, reprirent le costume de leurs pères, effacèrent du vocabulaire les mots barbares imposés par les tyrans, et dès lors, le àernier palikare, comme le premier fonction' nari, tous parlèrent la langue harmonieuse d'isocrates.
Aux premiers temps du règne d'Othon, le costume national avait été proscrit, et les employés civils et militaires s'habillèrent à l'européenne. On murmura beaucoup alors, puis les railleries succédèrent aux murmures, et la réforme s'accomplit. Quelques héros cessèrent de l'être en quittant la fustanelle, entre autres un capitaine, Velengas, qui, longtemps la terreur des brigands, perdit son prestige et son courage du jour oîi il endossa l'uniforme bavarois, et prit lâchement la fuite dans une rencontre avec les Klephtes. Mais, je l'ai dit, depuis le réveil de Yhétairisme, le costume national a reparu comme une protestation.
Milton a rêvé l'affranchissement de la race hellénique, dont les rameaux s'éliolcnt sans mourir sur les rivages
de l'Asie Mineure et de FEurope méridionale. — Les poètes^ hélas ! ne sont que des rêveurs !
En attendant^ les enfants de toutes conditions brûlent du désir de s'instruire. Beaucoup, après avoir employé le jour à apprendre un état, étudient, le soir, l'histoire, la géographie, les langues vivantes. Ils croient qu'en France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, l'artisan, reçoit ce qu'on nomme une éducation libérale, et ils ne yeulent pas lui être inférieurs.
Noble émulation qui repose sur une erreur !
Le gouvernement a répondu à ces besoins de l'intelligence. 11 a fondé dos écoles pour tous les degrés de T instruction, et il a placé le palais de l'université entre le palais du roi et le palais des représentants de la nation. Les riches se sont cotisés pour créer des académies, des écoles spéciales et des prix d'encouragement, et envoyer étudier, dans les grandes facultés de droit et de médecine de l'Europe, les bacheliers dont l'aptitude est plus grande que la fortune.
On publie à Athènes vingt journaux politiques, littéraires et scientifiques. Les boutiques de librairie et les cabinets de lecture y sont plus nombreux que les comptoirs de boulangers et les étals des bouchers, et chaque pyroscaphe apporte immédiatement tout ce qui s'édite de nouveau en Europe : livres, brochures, revues, comptes rendus, musique, gravures, etc., etc. Les livres publiés en grec moderne sortent presque tous des presses helléniques, qui n'ont pas besoin de se livrer à la contre-
façon pour prospérer^ comme les huit imprimeries de Gonstantinople.
La France donne quelque peu la main à cette résurrection : nous avons à Athènes une école française. L'un des élèves^ M. Beulé^ dirige des fouilles entreprises sur FAcropole^* et ses savantes recherches ont déjà éclairé la nuit de ces ruines^ chantées par madame Louise Collet, qui a remporté le prix de poésie proposé par l'Académie française, et dont le sujet était l'Acropole,,
Le cocher qui nous conduit, jeune homme à physionomie très-intelligente, parle mieux le français qu'ua Provençal de Marseille.
Quand nous eûmes laissé derrière nous la rue d^Hermès, il ne voulut pas continuer sa course sans nous faire visiter lui-même le temple de Thésée, et il nous y servit de cicérone, en maniant l'histoire de ses ancêtres aussi bien qu'un membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres.
Je n'ai jamais vu pareil cocher en France.
C'est lui qui m'a initié à la connaissance des naos, des pronaos, des opisthodomos> des métopes, des triglyphes et des sty lobâtes.
On a eu la bonne idée de transformer ce temple de Thésée en musée. Le pavé, de marbre pentélique, en a été enlevé par un Turc, qui en fit de la chaux pour bntir sa maison ; un aga dalla son salon avec les panneaux de mosaïque qui tapissaient les murailles, et lord Elgin y a glané, comme au Parthénon.
Depuis son origine^ le gouvernement actuel de la Grèce a sévèrement interdit l'exportation des ruines^ et s^il était assez riche, il essayerait de racheter, à prix d'or, les précieux fragments dispersés dans les collectionB particulières et les musées de l'Europe.
Ce temple devint, au moyen âge, église chrétienne; on y voit encore le piédestal circulaire de la statue gigantesque d*un dieu du paganisme, piédestal qui fut alors creusé pour servir de fonts baptismaux. Un pacha décréta, un jour, que le Prophète y serait adoré... Mais les Grecs protestèrent, et le divan leur donna raison.
J'engage les savants explorateurs à examiner avec attention les maisons et les kiosques que les Turcs se sont construits avec d'anciens marbres sculptés. Ils pourront faire d'intéressantes découvertes. Ainsi, il n*y a pas trèslongtemps qu'on a nettoyé la surface du marbre de la lanterne de Diogène, qu'un capucin avait placardée d'une couche de chaux ; et dans l'île de Mélélin , on a mis à jour des bas-reliefs et des inscriptions, cachés sous le badigeunnage qui blanchissait le kiosque du capitan-pacha, kiosque bâli avec des marbres de la Troadc.
Adieu ! le temps presse. Je reverrai, dans les livres des voyageurs, l'Athènes des siècles passés et T Athènes de il y a vingt ans, bourgade formée de chaumières en ruines, cparses parmi des ruines, et habitées par quelques cen^ taines de pauvres paysans.
Mais l'Athènes d'aujourd'hui, la Néapolis où trente mille citoyens s'agitent, témoins vivants de la renais*
sance de cette nationalité grecque, vaincue, écrasée, mais non anéantie par tant de siècles de barbarie et d'esclavage, oh I je la reverrai encore, et j'applaudirai à sa réhabilitation ! ! !
Notre bateau chauffait déjà, quand nous rentrâmes au Pirée, et aussitôt la patente de santé reçue, nous appareillâmes.
Le Pirée est un triste séjouï* pour nos troupes. Elles ont eu à supporter le choléra, les fièvres malignes et la haine peu dissimulée des habitants. Mais ce qui les démoralise le plus, c'est l'ennui, c'est l'inertie, c'est l'idée qu'elles perdent leur temps dans ce cul-de-sac de l'Attique, tandis que leurs frères sont devant l'ennemi.
Le corps d'armée français, fort de trois mille hommes^ a perdu près de cinq cents hommes morts du choléra. On prétend même que le chiffre des décès est plus élevé, et que, pour le cacher, on fabriquait des bières assez grandes pour pouvoir contenir plusieurs cadavres à la fois. 11 va sans dire que je n'ajoutai pas foi à pareille balourdise.
Quelle terrible épidémie, que ce choléra, dont la marche incompréhensible et mystérieuse déjoue tous les calculs de la science et de l'hygiène.
Quand la brigade Mayran quitta le Pirée pour rejoindre l'armée alliée, on devait supposer avec raison que le choléra, qui ne se manifestait plus que par des cas isolés, cesserait tout à fait au Pirée et à Athènes. Eh bien! c'est tout le contraire qui eut lieu. La brigade partie,
ainsi que la brigade anglaise , répidëmie reparut au Piréc, plus foudroyante que jamais ^ et pendant près de quatre mois, elle décima les populations de l'Attique.
Je TOUS raconterai plus loin Tliistoire du choléra en Orient.
Quelques heures après notre sortie du port, une foule de soldats et de passagers sont venus se plaindre de sourdes coliques et d'un malaise général. 11 semblait que, pendant ce séjour au Pirée, leur Organisme s'élait imprégné d'effluves pernicieuses.
Moi-même j'éprcfuvaî quelque chose d'indétinissable et de douloureux... Je me sentais faible et harassé^ comme à la fin d'un long travail, d'une longue course... Je répondis à mes malades que dans quelques heures mes remèdes seraient prêts; ils patientèrent en attendant;
mais je ne préparai aucun remède car j*espérais
qu'à mesure que nous nous éloignerions de ce récent foyer d'épidémie , chaque homme reprendrait courage en croyant éviter la mort... Et d'ailleurs, la brise de mer, en se levant, n'allait-elle pas purifier et modifier l'atmosphère? — J'ais raison : ni le soir, ni la nuit, ni le lendemain, personne ne vint se dire attaqué du choléra; mais cette brise bienfaisante se transforma en une violente bourrasque du nord.
Nous doublons le cap Thémbtocle, la pointe Munichie, le cap Golias.
L'aspect de l'Acropole, que l'on découvre alors au
fond de la plaine et par le trarers de Phalère , est bien pins grandiose que contemplé du haut de la double colline de Musée.
Li^Hellespont.
Noos arriverons avant la nuit au cap Sunium^ le capcolonne où Platon venait méditer voilà deux mille ans. Treize colonnes^ seuls débris encore' debout du temple de Minerve^ dominent ce promontoire désert et font claire-voie sur le bleu du ciel. Là^ pour la première Msy j'ai reconnu sur ces fantômes de marbre ces nuances de pourpre dont le soleil illumine les monuments en lambeaux de TAttique ; magiques reflets tant vantés par les poètes voyageurs et que j'avais toujours vainemont rech^chës.
Aux temps de la Grèce païenne^ tous les caps, tous les promontoires avaient leurs temples, leurs tomlicaux, leurs trophées, que le nautonier ralliait en les découvrant au loin, tantôt dans Tazur du ciel, tantôt à travers les nuages, tantôt, la nuit, aux lueurs des éclairs ou dans les pâles clartés de la lune.
Bientôt les rochers de Zéa, les collines d'Andros et les terres de l'Eubée se cachent dans le crépuscule. La route est donnée pour gagner le cap d'Oro et pas-
ser devant Ténédos; et demain^ s*il plaît à Dieu^ nous entrerons dans THellespont^ ce bras de Saint-Georges qui chiet en la grande mer y comme dit la chronique de Villc-Hardouin.
Mais la bourrasque de nord devient une tempête. La mer grossit; le bateau n'avance plus que lentement, et le commandant Bochet essaye de nous conduire à Tabri de la côte de Métëlin.
Le 8. Plus de rires, plus de chansons, plus de blagues... — pardon de l'expression, mais je parle d'un bataillon, de ce bataillon de passage qui se croyait aguerri et défiait les orages et la houle, alow que la mer était nivelée comme un champ de manœuvre ; il se sent pris d'une imnoense nausée, le bataillon! et un immense concert de hoquets retentit pendant toute cette journée.
Passons le faubert sur ces immondices de vingt-quatre heures de mauvais temps.
9. Le soleil se lève et la houle s'apaise; et le navire s'envoie, rapide comme un goéland, et Ténédos est devant nous, Ténédos vis-à-vis les champs où fut Troie, Nous passons outre à toute vapeur, car les paquebots autrichiens dessellent seuls celte échelle de peu dlmportance, ce port dangereux, cette slatio maleficia carinis de Virgile.
Derrière nous s'enfuit Métélin, là Lesbos de Sapho; Lesbos, que nous reverrons au retour; Lesbos, l'île enchantée où croît Yéringion blanc, l'herbe aux cent têtes, qui fait aimer.
A l'ouest el au nord-ouest surgissent TAlhos et les montagnes de Samothrace^ et Imbros^ et le cône refroidi «du Tolcan de Lemnos.
Nous rencontrerons sans doute à Smyme^ à Constanfino]^ et ailleurs des moines quêteurs de TAthos ou du Itede. La France a toujours protégé ces monastères. Ils tarait très-riches du temps des empereurs grecs et aussi alors l'asile des sciences et des beaux-arts. Que d'artistes inconnus y ont lisé leur vie à enluminer des manuscrits et à peindre des fresques et des panneaux^ oeuvres exécutées à plat et sans reliefs. Leurs bibliothc- ■ ques furent célèbres. — Il y a quelques années, le mi nistre de rinstruction publique y à envoyé l'un de nos plus savants archéologues, M. Didron. Je ne sais si, malgré son talent bien connu d'explorateur, sa mission a produit quelques fruits. Il n'a dû retrouver là que des chiffons et des fragments de parchemins rongés par les rats et les insectes. Villoison rapporte avoir lu «ur un d,es manuscrits une note indiquant que la bibliothèque ^AKinsnai^e avait été pillée et brûlée par les Sarrasins. La règle de ces couvents est très-sévère. Les femmes B'y sont jamais admises, même comme vfi^iteuses. Les moines ne mangent jamais de viande. Une seule fois, dit-on, on transgressa la règle, lorsqu'un empereur, Constantin Copronyme, obligea les moines à festoyer sa présence. Mahomet Il et Soliman leur rendirent aussi visite. Ces religieux ont achevé de détruire les temples païens de la contrée.
A Tcst^ devant nous^ on reconnaît les plaines de la Troade, la forêt d'Alexandrie, les contre-forts de l'Ida et rentrée de l'Hellespont.
Quand^ en 1853^ les fièvres paludéennes sévissaient sur les flottes alliées, au mouillage de Bezika, Ténédos offrit à profusion aux convalescents ses amandes^ seir figues, ses pastèques, ses muscats, ses caiQes, ses perdrix rouges, ses brises tièdes et parfumées, ses sources vives... et 1^ santé revint.
Depuis Matapan jusqu'au fond de la mer d'Azof, il n'est pas un rocher, une fle, un cap, une baie, une plainci une montagne qui ne réveille en nous les souvenirs de l'antiquité païenne. J'envie le bonheur de ceux dont la mémoire est resiée puissante et fidèle; car, pour eux, les heures d'une pareille navigation s'écoulent aussi douces, aussi bien remplies que les heures employées à parcourir un musése. Eh! n'est-ce pas un musée que l'Archipel grec, VHellespont, le BosphM-e, l'Euxin?...
Héi^! comme tant d'autres, j'ai beaucoup oublier J'm oublié surtout les dieux d'autrefois, et il a fallu qu'un savant passager vînt me dire que là, à Ténédos, sur cette esplanade que dominent le château et le port, et que nous n'entrevoyons que de loin, il y avait jadis un teixqple magnifique consacré au dieu destructeur des mulots, à r Apollon Sminthien. Les amvBoi, les mulots, ravageaient les champs des Troyens, et l'oracle de Delphes, considté> déclara que, pour fah'e cesser le fléau, il fallait sacrifier à Apollon sur les rivages d'Ëolica; Eolica fut le premier
nom de Ténédos^ avant que le roi Tenès^ ce Joseph d'une Putipfaar de la Troade, n'y arrivât, enfermé vivant dans une caisse que le roi de Golone, Gycuus, avait làii jeter à la mer.
Le savant compagnon de voyage qui me régente ainsi^ c'est un capitaine d^artillerie allant rejoindre se^ pièces en Grimée. Quelle conversation intarissable et encyclopédique!... Il n^est muet que sur une seule chose : la guerre! ses causes^ son but et ses conséquences^ et pour expliquer son silence en fait de politique, il se qualifie de gargousse inintelligente intelligente,
11 m'a rappelé ces deux proverbes tédéniens : Prenez la luiche de Ténédos pour trancher promptement^ne question. -^Fauoi témoin comme im joueur de flûte de Ténédos I...
Que ceux qui voudront l'explication détaillée du sens de ces proverbes la demandent à Pausanias, X, xiv, i.
Les deux serpents qui étouffèrent Laocoon et ses enfants partirent de Ténédos, et c'est derrière Ténédos que vint se cacher la flotte grecque pour faire croire aux Troyens que le siège était levé.
Je tomberais dans les redites du pédantisme si j'évoquais tous les souvenirs qui se rattachent à cette île depuis les émigrants de Leucophrys jusqu'aux survivants des dernières guerres de l'indépendance, depuis les galères du Péloponèse jusqu'aux escadres de Dundas et de Bruat.
D'après MM. Michaud et Poujoulat, les Ténédiens ne
ressemblent pas aux autres Grecs de l'Archipel : ils bénissent la domination turque. Ces messieurs écrivaient cela en 1830; mais^ depuis^ les sympathies d'akn^ ont fait place à la haine.
La scditude, la désolation des champs de k Troade provoquent ime indicible tristesse. Les savants^ les antiquaires recherchent encore en vain les véritables ruines de la cité de Priam : C'est ici. — Non, c'est plus loin... — Voilà les assises d'un palais... — Erreur!... ce n'est qu'un banc de roches naturelles que quelque cataclysme a régulièrement immobilisées.
Voici le tombeau d'Hector, le tombeau de Priam, le tombeau de Pâiis, le tombeau d'Assaracus; ces quatre grands tumulus, formés de pierres entassées, on les a fouillés, on les fouillera encore ; leurs épitaphes ne sont pas retrouvées; le temps a tout emporté, sauf les vers du poète. Mais, là-bas, aux flancs d'une haute colline, quels sont, au milieu des broussailles, ces voûtes écroulées, ces pans de murailles renversés, ces colonnes brisdes, ces décombres amoncelés sur le sol?...— Seraient-oe les dé« bris du squelette de la grande cité?...
Illusion encore!... C'est un troupeau blanc et roux de bêtes à cornes, pâturant lentement entre les buissons et les lentisques : chaque animal projette son ombre sur un autre, et l'on croirait qu'ils sont tous immobiles comme des ruines, tant le paquebot mai'che vite pour dépasser les îles des Lapins et pénétrer de jour dans le canal des Dardanelles, là] où Pline a dit : h'Helkspont prend son
7i IMPRESSIONS DE VOYAGE
essor là où la mer presse la terre en battant de son fUH tourbillonnant la barrière qui Varrêteet arrache l'Europe de V Asie,
Quelques voyageurs prétendent avoir reconnu les véritables traces de l'antique llion aux innombrables fragments de poterie épars sur ce sol pierreux^ où ci*olssent seulement le figuier sauvage , le conisa candida, le jas- ^D^ le paiinus et l'amandier à longues épines.
J'ai vainement cherché à reconnaître les trois arcades^ encore debout^ dit-on^ qui dominent la forêt, seuls vestiges des thermes de l'Eski-Stamboul, l'Alexandria, trou des Turcs. On dit aussi que des fragments d'aqueduc traversent la forêt.
Je me suis souvent demandé pourquoi les eaux de la Propontide s'étaient creusé une tranchée de quinze lieues de longueur pour rejoindre la mer Egée, au lieu de franchir cet isthme étroit qui les sépare du golfe de Saros, au-dessus de Gallipoli.
On dirait que des terrassiers ont terminé d'hier ce canal, tant les falaises d'Europe et d'Asie paraissent fraîchement taillées ; . les couches de terrain sont identiques de chaque côté, surtout près des deux caps de l'entrée.
Chaque automne, pendant la paix, des milliers de navires attendaient ici les vents favorables pour franchir le détroit, alors que le commerce importait en Europe les céréales du littoral de la mer Noii^e et de la mer d'AKof.
Aujourd'hui , Ton n'y voit plus que la fumée desi)a-
teaux à vapeur, courriers de la politique, que le pavillon des navires de guerre des États alliés et le guidon rouge et numéroté de cette flottille de transport frétée par Tadministration de la guerre.
Une bourgade turque, au nom barbare, et un escadron de mQulins à vent dominent le cap asiatique à droite.
Non loin de là, les buttes de Boumarbacki occupent les lieux où s'ouvraient les portes de Scées, témoin des adieux d'Andromaque et d'Hector, et Temboucbure ensablée du Scamandre laisse passer une eau limoneuse qui entache Tazur du détroit.
Les Turcs achevèrent de dévaster la Troade et les bords du Scamandre au commencen^ent du quatorzième siècle, alors que les sultans d'Iconium s'emparèrent du mont Ida. Pacbymère parle des villes , des forteresses et des monastères de cette époque. On gardait alors dans une des citadelles près du Scamandre les trésors amassés par rempereur Théodore Lascaris II. — Michel Vlll y fit enfermer Manuel, et ces citadelles servirent de refuge aux malheureux survivants de l'invasion des Barbares.
Les deux principaux courants de l'Hellespont sont trèsviolents et se contrarient. Celui qui vient de l'Archipel porte à la côte d'Asie , celui qui vient de Marmara porte à la côte d*Europe. Aussi les navires à voiles manœu- Yrent-ils en conséquence, tandis que le bateau à vapeur ne cherche qu'à en profiter. —Cette double masse d'eau se trouve tellement comprimée et lutte avec tant de force contre les digues naturelles qui l'enferment, que
par un temps calme on peut entendre le clapotement du Ilot sur les deux rives.
Un de mes confrères du Mans, Pierre Belon, a Tisitë la Troade en 1553. Il prétend qu'aloi's les murailles de la grande cité étaient encore debout presque entières, et qu'il employa quatre heures de marche à en f^ire le tour.
(( Quant est des fleuves de Simoïset Xantus^ dit-il, tani » célébrez parles poètes, qui arrousoient les praieries de » Troie, n'en rapportons autre nouvelles sinon que ce )) sont si petits ruisselets où à peine se peut nounir ne » loche ne veron; car ils sont en été à sec, et en hyvcE » une oye à grand peine y pourroit-elle nager dedans, n
11 visita aussi des ruines de Scainandria, d'où les Turcs tirèrent les matériaux pour la construction des châteaux d'Asie. — Scamandria était située à une dani-Ueuc de la mer , et à une demi-journée de marche du château. Il parle de colonnes de marbre aux chapiteaux délicatement sculptés, et d'une grosse pierre a taillée en » relief, à la prospective d'un personnage vesta d'un )} haubert, une armure à la proitrine, un morlon ei» » plumé, bridé par-dessous la gorge, un boucher long el y> enlevé, une espée courte en façon de cimeterre^ nod ï> ceinte par le corps, mais pendante au col en écharpe, D le tout fait d'excellent ai*tiûce. »
C'était sans doute la pierre tumulaire de l'un des 1» rons de la cinquième croisade, qui, partis de Soisson! pour Jérusalem, s'aiTêtèrent en chemhi,etsepartagèrenl
les domaines des empereurs grecs. L'histoire de ces squallers du Levanf au treizième siècle ressemUe à un conte des Mille et une. nuits. Nous penserons à eux en passant au pied de la tour de Galata.
Voyez ce nuage d'oiseaux noirs qui volent vers Gonstantinople, eii rasant de près la surface de la mer. Ce soir^ ils arriveront à Textrémité du Bosphore, aux roches Cyanées, et demain nous les rencontrerons au milieu de la Propontide, revenant vers le cap Sigée. Jamais de repos, jamais de halte ! -^ Quelle loi de la nature les condanme donc à voyager ainsi sans cesse?...
Les Francs les attellent les âmes damnées; les Turcs leur donnent je ne sais plus quel nom barbare, mais les ti^ment en grande vénération, et malheur à celui qui serait surpris déchargeant un mousquet sur cette caravane ailée. Belon, qui exagère sans doute, dit avoir vu dans ces parages une troupe déplus de' quatre mille cigognes à la fîn d'août, venant de Bussie et Tartarie, et voyagea/nt en croix bourguignone. Arrivé au-dessus de Ténédos, le bataillon se mit à tournoyer en cercle. Le corps se sépara en plusieurs bandes, en une vingtaine, qui s'échappèrent vers le midi, les unes après les autres, pour ne pas suivre la même route.
Xercès a fait inutilement fouetter les courants indomptables de l'Hellespont. Us emportent, ils entraînent, ils détruisent tout, ponts de bateaux, estacades, chaussées, môles de granit, et le navire que la tempête y surprend au passée, doit, quelque route qu'il ait à suivre, se hà-
ter de proûter du vent favorable pour en sortir^ car les ancrages ne sont pas toujours bons^ et souvent très-difiiciles à gagner. Aussi^ chaque fois que J'ai traversé les Dai^danelles, ai-je vu sur les grèves les carcasses démantelées de quelques naVire^ nouvellement naufragés.
Le littoral asiatique est mieux cultiva et plus fertile que le littoral européen^ et des paysages gracieux se déroulent, à partir des Taches blanches, grandes vigies ëur la edte d'Asie.
J'ai souvent convoité, pour m'y retirer vivre en ermite, la maisonnette de briques rouges qu'on aperçoit, à moitié cachée sous un massif de saules pleureurs, au milieu de cette petite vallée qui s'ouvre, au bord de la mer, entre deux montagnes d'Europe...
Salut à roiympe, qui domine au loin les plaines immenses et mollement ondulées de la mystérieuse Aâie, le berceau de tous les peuples!...
Nous passons entre Âbydos et Sestos, où l'Heilespont se resserre et projette vers le nord le cap Trapezza et la pointe des Bai'biers.
C'est par là qu'eurent lieu les migrations des peuples anciens.
Un Mahomet, au milieu du dix-septième siècle, bâtit^ im peu plus loin, pour défendre la route de Constantinople par mer, deux forteresses : le château d'Europe et le château d*Asie, devant lesquels nul navire ne doit passer sans un firman ; un coup de canon à poudre avertit d'abord le délinquant, et un boulet lui arrive s'il
n*obéLt pas. Le fîrnian s*obtient sans difficultés^ mais il coûte assez cher. Du temps de Belon, les navires qui venaient d'Europe passaient sans difficultés, mais ceux ({ui quittaient les États du Grand Turc étaient obligés de demeurer à Tancre pendant trois jours en face des châteaux^ et on leur faisait subir des visites minutieuses presque à chaque heure de jour et de nuit.
On ne traverse le détroit que de jour, à moins qu'on ne possède la clef des signaux de nuit, qui consistent à lancer des fusées de telle ou telle façon, à intervalles convenus, et en nombre réglé à l'avance. Les' navires de guerre anglais et français possèdent tous la def de L'es signaux. Le traité d'Andrinople (4829) concéda aux navires msses de commerce le privilège de franchir les Dardanelles sans firman, et souvent les navires des autres nations fraudèrent le fisc du Grand Seigneur, en arborant le pavillon russe devant les châteaux.
Le premier fort, Yeny-Kery, est bâti à l'embouchure du Miîndez, en Asie; l'autre, le Saïd-Ëlbahr, est vis-à-vis, en t^urope^ et non loin des batteries construites par de Tott.
On sait que les traités interdisaient, jusqu'à ces derniers temps, aux flottes des diverses puissances maritimes^ de pénétrer dans la mer de Marmara. La foi jurée maintint, pendant la paix, cette inviolabilité du détroit, inviolabilité plus que problématique, au point de vue militaire, malgré les nombreux travaux de défense qui y ont été exécutés à différentes époques.
Les Dardanelles, pas plus que le Bosphore, ne sont en
élat de résister à une attaque sérieuse et bien conduite. La qiaantité des fortifications l'emporte sur la qualité^ et c'est en vain que les deux rives sont hérissées d'un millier de pièces de canon^ parmi lesquelles on di^ingae la gueule béante des mortiers monstres de deux pieds de diamètre d'ouverture^ engins de destruction^ plus meurtriers pour les artilleurs qui les servent que pouri Tennemi.
La plupart des forts nouvellement réparés sont dominés par des coteaux voisins. 11 serait facile de les tourner, en s'emparant de la presqu'île par le golfe de Saros, aujourd'hui que la vapeur ne tient plus compte des courants et des vents contraires qui, autrefois, venaient en aide à la défense de ce passage.
Quand le bateau stoppe, des embarcations chargées d'huitres l'aceostent. Ces huîtres, quoique un peu fades, sont assez bonnes. Les marchands d'huitres apportent aussi des pacotilles de vases en terre, pots et amphores dont on se sert dans le pays pour conserver l'eau fraîche. Ces vases ont des formes bizarres et grotesques. Ce sont des chevaux ailés, des chimères, des dragons, des animaux impossibles. — La terre en est grossière, poreuse, et fortement enluminée. — De loin, on dirait des potiches d'un caractère tout à fait original, inconnu... De près, ce n'est pas grand'chose. Cependant, comme spécimen de l'art céramique en Turquie, ce n*est pas à dédaigner. Leur usage s'^st répandu dans tout TArchipel et le littoral du continent.
En 1807 ou 1808^ une escadre anglaise força le détroit^ et n'éprouva d'ayaries qu'au retour.
Les énormes boulets de marbre qu*on aperçoit à chaque embrasure des batteries font sourire de pitié nos artilleurs. Un de ces cailloiix a failli cependant causer la perle d'une corvette anglaise. Il pénétra dans la batterie couverte par un sabord^ et frappa, en ricochant, les cercles en fer de l'un des mâts ; des étincelles jaillirent, tombèrent sur des munitions, et il y eut une explosion épouvantable.
La plupart de ces boulets de marbre ont été taillés dans les fûts des colonnes des monuments d'Alexandria.
Nous nous arrêterons peut-être en revenant devant la bourgade des Dardanelles, où notre brave agent consulaire de France habite une gi'ange, tandis que le consul anglais s'y est fait bâtir un palais plus grand et plus beau que le palais neuf du sultan sur le Bosphore.
A quelques kilomètres au-dessus des châteaux le canal ne replie sur lui-même, puis s'élargit et devient un lac immense aux rives fleuries et peuplées, où Ton ne reconnaîtrait plus le chemin de la Propontidc, si les rainarets de Gaflipoli ne l'indiquaient au loin.
Gallipoli I la belle ville, ou la ville des Gaulois, selon l elymologie préférée; GallîpoU n'avait jamais retenti de tant de bruits de guerre depuis que les croisés y passèrent, conduits par Frédéric 1*^, que ces mois derniers, quand les soldats de France et d'Angleterre inondèrent ses mes calmes et tortueuses.
Un instant la vie revint à cette viDe morte... Mais, hélas ! ce ne fut qu*un instant, et tout est retombé dans le silence et Tinertie.
Ses rues sont désertes, ses maisons closes, son bazar solitaire. Personne sur les quais de la Darse, plus de fumeurs, plus de chanteurs dans les cafés du port. Le zouave a disparu, et parfois une pâle sentinelle européenne apparaît dans Tombre des vieilles fortifications génoises, et une corvée de fantassins défile vers les magasins d*approvisionnement et se hâte de retourner au camp.
On croirait vraiment que tous les habitants de la cité sont morts ou partis, et que les brigades de guerre ont ouvert la campagne...
C'est vrai... — Ils sont morts ou partis, les habitants: le choléra a frappé Jes uns, et les autres ont fui loin du choléra.
Us ont fui dans les villages voisins et à Lampsaque, en Asie; mais Tcpidémie les a suivis.. . et bien peu d'entre eux sont revenus à IcuA foyers.
Les troupes anglo-françaises occupaient le camp des Fontaines, sur les hauteurs, et le camp de Boulaïi*, presque au bord de la mer, au milieu de Tisthme de Saros.
Quittons ce rivage maudit, cimetière de plus d'un brave que la mort a frappé avant l'heure.
Orcan, prince des Ottomans, passa les Dardanelles pendant un tremblement déterre qui épouvanta les chrétiens, et s'empara de Gallipoli. « Demeurons en Europe, dit-il à ses soldats, puisque Dieu nous en ouvre le chemin. »
Belon parle d*un cep de vigne plaaté dans un meiM&' tère des Augustins^ à Galiipoli. Ce cep se couvrait de raisins mûrs sept fois par an.
Nous entrons dans la mer de Marmara; nous côtoyons TËurcq^; à gauche apparaissaient les tentes du eampic Boulaîr qui se donnaient mutuellement un peu d'<Mnbre^ car la plaine^ sans arbres^ ressemble à la plaine de Beauee.
Cette position avait été choisie^ au début de la campagne, par le génie militaire, en prévision des évéoements de la guerre; on croyait alors qu'ils auraient eu pour théâtre les Balkans, le pachalik d'Andrinople et la Roumélie.
La presqu'île de Galiipoli devenait donc une imputante et inexpugnable place d'armes, et, certes, l'hivernage y eût été moins rigoureux que sur le pkteaa de Chersonèse!
Nous ne verrons pas l'archipel de Marmara, et le jour nous retrouvera non loin des îles des Princes, petites iles de plaisance où, pendant les chaleurs de l'été, les riches de Stamboul, du Phanar et de Péra déportent leur in* dolence.
Marmara, la Proconèse des anciens, doit-elle son nom moderne à ses carrières de marbre, exploitées à ciel ou* vert, et dont les tranchées resplendissent de si loin, même sous les rayons lunaires, ou bien au duc Georges de Blarmara, de la Camille des Comnènes, qui la regut en apanage?...
Que nous hnporte?... La patrie d'Aristée, le poëte des
Ârimaspes et des Gryphons^ d'Àristëe^ vivant et mort à la fois, d*Aristée, transformé en corbeau, et, comme tel, attaché à la suite d'Apollon, Marmara aujourd'hui ne peut plus intéresser que les géologues. Le commerce a déserté son port, et les sultans, qui laissent tomber en ruines la métropole de l'Orient n'ont plus besoin de ses blocs de marbre.
Le 10, la côte d'Asie, profondément échancrée par les grands golfes de Cya et de Nicomède, se cache encore dans les brouillards du matin.
Nous la reverrons au cap de Scutari, que couronne une immense caserne à la blanche façade, percée de mille fenêtres.
Nous ne perdons pas de vue la côte d'Europe, où se fait sentir déjà l'influence du voisinage expansif d'une grande ville. L'industrie de l'Occident y a bâti ses minarets, gigantesques cheminées de briques; on croirait, au dais de fumée de houille qui s'étend au-dessus de San Stefano, que les enfants de Mahomet se civilisent et étudient autre chose que le Coran.
Après San Stefano vient le château des Sept-Tours ; puis commence ce mur byzantin qui rejoint la pointe du vieux sérail, dont les bâtiments, les kiosques et les jardins descendent, étages, de terrasses en terrasses, jusqu'au bord de la mer.
Et nous entrons dans la Corne d'or ! ! !
on LK PLUS LOH& GE4PITAE DU UVKE.
Elle est bien nommée ainsi cette baie, la plus sûre, la plus belle, la mieux située entre toutes les baies ! bien nommée ainsi allégoriquement. — N'est-ce pas la corae de ce bélier de Phryxus, dont la toison merveilleuse s'étendait en Colchide et en Asie, et que voulurent conquérir les Argonautes?...
Je n'entreprendrai pas de décrire, même à grands traits, l'aspect féerique de Constantinople; mais je voudrais pouvoir vous donner la statistique, le chiffre total des points d'exclamation dont se hérissent les narrations des voyageurs qui, arrivés entre la tour de Léandre et la pointe du vieux sérail, embrassent du regard Tophana et ses arsenaux, la forêt de toits pointus et de maisons rouges qui remontent vers les cyprès du grand champ des morts ; la Péra des Européens avec les palais des ambassadeurs, la Galata commerçante des giaours, le pont de Mahmoud, les profondeurs de la Gome, la sainte ville de Stamboul, et ses minarets et ses coupoles; les grands arbres du vieux sérail, le pâté [bleuâtre de l'archipel des Princes, l'Asie, et Scutari, et le Bosphore, et les mille autres détails de ce panorama circulaire...
C'est beau, c'est indiciblement beau!!! et, haletant
d'enthousiasme^ vous abandonnez le bord, vous sautex dans un kdique, vous gagnez le rivage, vous bondisseii de joie en frappant enfin du pied cette terre si longtempsj désirée, si fié vreusement rêvée. . .
Mais, hélas !... hélas! encore une illusion perdue, etl bien amèrement perdue ! ! ! A peine aurez-vous fait cent pas dans le labyrinthe de ces rues étroites, tortueuses,! boueuses, noires, infectes, sans soleil et sans air; à peine, dis-je, aurez-vous franchi la distance qui sépare le pont de Galata du Teké des derviches tourneurs, que vous vous demanderez si vous n'êtes pas le jouet d'une hallucination ou des mystifications de quelque mauvais génie, qui, pour vous seul, pour vos yeux, pour narguer votre soif de tout admirer, aurait soudain recouvert d'un manteau sordide, d'une hideuse souquenille,la reine des cités, la perle de l'Orient, la métropole du beau, la merveille tant rêvée sous le ciel brumeux du nord.
L'été, la poussière des rues vous aveugle. L'hiver, on a de la boue jusqu'aux coudes. Et des chiens partout, des chiens pelés, fauves et lépreux, vaguant sans maîtres et prêts à prendre vos jambes pour un os à ronger; une population presque nue ou en haillons, et errant oisive; des marins ivres, des soldats en tenue de bandits; des mendiants criant : Backhilh! backhilh!,.. des marchands de confitures, des hammuls (portefaix) courbés sous le fardeau , des sakas (porteurs d'eau) portant ^ l'outre de cuir comme l'Espagnol porte sa guitare, des arabas (chariots), des Arméniens au long bonnet pointu,
Jes Juifs à grande robe, quelques Turcs de la vieillii roche^ à turban colossal^ quelques effendis (messieurs) ?n tunique et côifles du fez de la réforme^ telles sont les individualités de la foule que vous traversez, — et veillez bien sur la chaîne de votre montre !...
Où sont-ils donc les pachas, les agas resplendissants de broderies d'or, constellés de pierreries, et traversant, escortés de farouches janissaires, la foule qui s'humilie lît tremble?
Quelle route suivent*elles, allant au bain, les odalisques, CCS vivantes momies aux tuniques parfumées, au grand œil noir qui flamboie sous le voile ?
Où les retrouver, ces somptueux palanquins, ces moelleuses litières qu'enlevaient, au pas de course, de vigoureux bammals?
Où caracolent-ils, les coursiers arabes, les puiHsang du désert, aux longes dévoie, au paquetage luxueux?
Enfin, qu est-elle devenue, cette mise en scène de ia vie orientale, près de laquelle nous semblait si mesquine, si étriquée, si misérable, la vie de FOccident ?
Les coursiers arabes ?.,. les voilà ! — Ce sont ces rosses, ces avortons étiques, poussifs et vermineux, aux écuyers plus vermmeux encore, qui vous attendent au débarcadère de Topana ou de Galata, et vous offrent, pour cinquante centimes, pour vingt-cinq centimes à l'heure, place sur une selle éventrée ! . . .
Les palanquins, les litières ont cédé la rue aux plus vieux coucous des barrières de Paris, — proscrits, dé-
portés à Constantinople, où ils ont encore le prestige de
la nouveauté.
Le Turc n'y regarde pas de si près; il ne s'assied pas comme nous sur les coussins de ces landaus fashionables : il s'y accroupit, les jambes croisées, ou s'y étend comme sur un divan, et le cocher, au lieu de trôner sur le siëge, galope côte à côte avec les chevaux qu'il stimule à coups de bâton.
Cette femme qui passe (et Ton en voit rarement), cette femme, chaussée de bottines jaunes, ou pieds nus avec des sandales de bois à patins, elle porte un large pantalon de cotonnade, et s'enveloppe la tête et le corps dans les replis de ses langes blanchâtres. Approchez-vous d'elle, et vous reculerez aussitôt avec dégoût, repoussé par le. fumet de ses traces, fumet qui rappelle Todeur fermentée de ces pastilles du sérail que brûlent, au nez des passants, des industriels embusqués sous les portes cochères de notre vieux Paris !.. .
Mais quel est ce gros homme entre deux âges et à vaste abdomen?... Sa redingote verte est boutonnée jusqu'au menton; un précoce embonpoint annihilant son cou, a réuni ses épaules à sa tête, coifiTée d'une calotte rouge à plaque de cuivre; il porte des lunettes et est chaussé comme un cocher de fiacre. On dirait le bakal (épicier) du coin de la rue.
Ëh bien ! c'est un pacha, un grand pacha peut-être, à tant ou tant de queues; un général, un ministre, un des plus nobles Osmanlis ; — et les trois ou quatre pauvres din-
blés qui le suivent, ce sont ses janissaires, les successeurs des janissaires d'autrefois, les kavas d'aujourd'hui, les gendarmes à mine famélique, à ventres plats, à lambeaux d'u** niforme rouge, bleu sale, à coutures blanchies par l'usure, et surtout à long sabre, caricature des lames de Damas ! Oh! l'Orient! l'Orient! qu'en avez-vous fait, enfanta dégénérés de Mahomet?...
Qu'avez-vous fait de Byzance, la rivale de Rome?... • Vous avez tout pollué, tout saccage, tout laissé tomber en ruines I... 11 n'y a qu'une chose que vous n'ayez pu détruire, parce que Dieu, qui l'a créée, veille à sa conservation et à son renouvellement.
C'est la nature, la sublime nature qui vous entoure... et cependant votre présence lui a été fatale!... Et ils ont raison de vous appliquer ce proverbe, les Grecs, les Moldaves, les Bulgares agriculteurs : Là où un Turc pose le pied, la terre reste sept ans sans produire!
Laissons Péra de côté ; c'est le chef-lieu de la colonie franque, le faubourg des Occidentaux, qui commence à la vieille porie génoise et s'étend jusqu'au grand champ des moris, d'où part une route bi^ entretenue, longeant d'immenses casernes régulièrement bâties, des hôpitaux installés à l'européenne, et les édifices des tmiversités, des facultés ; tout, sur cette zone privilégiée, tend à prouver matériellement que la réforme a fait des progrès; mais ces progrès ne sont que superficiels.
On sait que lorsque l'empire grec fut rétabli après la chute de l'empire français, Michel Paléologue, en ro-
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eofinaissaiice des services que lui avaient rendus les Génois^ rivaux des Vénitiens et dès Français^ leur aban-i donna la souveraineté de Péra et de Galafa. Les Génois y ftv«fteiit déjà transplanté leurs comptoirs sous Andronic | l'Aïu^dQ^ et ils entourèrent cette ville naissante de hautes nRffaîlles que Ton voit encore. Galaia-Pérà fût devenue la phis importante cité du Levant^ si Feinpirë grec n'eût 1«fts été anéanti par les mahométans.
Le cœur de la société turque est invulnérable^ et pour ^u'i^ oe soit plus réfractaire au progrès^ il faudrait que le Gornn, qui a remplacé TËvangile^ fût^ à son lour^ ,reii^6é par lui.
Nous sommes toujours des giaours, des chiens de ehirétiens, malgré notre sang et notre or prodigues chaque jiour pour leur défense; et si quelques concessions ont ^é faites à Tesprit de réforme^ ce n'est que forcerait et sans bonne volonté. Nos vices seuls ont trouvé chez eus des adeptes entliousiastes... Galata^ rebâti à nèuf^ après un récent im^hdie, n'est-il pas rempli de ca- ^rets et de maisons de prostitution?...
DfUiS le vrai Stamboul^ où nul chrétien n'a le droit d'éltfé domicile^ sauf les Arméniens, qui y ont un quartier réservé, ainsi que des raïas grecs, on ne rencontre C|ueTuincs sur î-uines, décombres siu* décombres. Les incendies, de temps en temps, y pratiquent d'immenses trouées. La maison qui s'effondre n'est jamais réédifiée. Si une cabane de bois est pourrie, on en construit uue arâtlre un peu plus loin. Chaque mosquée a son cimetière,
sans compter les turbès (tombeaux particuliers) dans les cours des maisons.
L'artiste^ le touriste, le poète découvriront à chaque pas des sujets d'études, des effets d'art, des accidents d'un pittoresque admirable et incompris... — Moi, je n'y ai reconnu que les déplorables conséquences d'une paresse invétérée, d'une incurie calculée, d'une barbare interprétation de leurs livres saints, qui enseignent aux enfants du Prophète à ne se considérer que comme des oiseaux de passage en ce monde...
Peuple nomade et guemer autrefois. Us veulent encore avoir l'air de camper sous la tente, et la pierre n'est employée que pour bâtir des mosquées...
Dans ces dernières années, cependant, ils ont construit en pierre des bâtiments de ministères, des casernes et des palais, tels que le palais neuf du sultan ; ils bâtissent donc, c'est un progrès; — mais ils ne répftrent pas!
Le palais, le monument qui menace ruine est frappé du doigt de Dieu; il ne sera pas^ëtayé : il tombera...
N'ont-ils pas crié à la profanation, au scandale, et n'at-il pas fallu l'énergique intervention des ambassadeui*s chrétiens, quand la restauration, ou plutôt la consolidation de Sainte-Sophie fut entreprise? L'architecte italien qui a conduit ce travail a dépensé plus de temps et d'adresse à lutter contre le fanatisme musulman, qu'à exécuter ses plans.
Continuons à parler de Sainte-Sophie, puisque nous en parlons déjà.
Voilà six mois à peine^ nul chi'étien ne pouvait y pénétrer sans un fîrman^ et comme le prix du firman était très-élevé et ne s'obtenait que par l'entremise d'une chancellerie d'ambassade^ Fusage était qu'un certain nombre de curieux se réunissent et se cotisassent pour acheter un firman collectif. Aujourd'hui, tout Européen, revêtu d'un uniforme quelconque, peut y entrerlibrcment.
Ce serait tomber dans des redites que d'essayer ici une description de la basilique. Vous en lirez tous les détails dans le premier livre venu sur la Turquie, mais vous n'y trouverez pas vos propres impressions. Ce qui est véritablement beau est beau pour toutes les intelligences, et il n'est pas nécessaire d'être peintre, sculpteur ou architecte pour tressaillir d'admiration devant un chef-d'œuvre, que ce chef-d'œuvre soit un temple, un tableau ou une statue.
Celui qui n'a entrevu que les quatre minarets et Textérieur de Sainte-Sophie, lourd massif de maçonnerie aux assises à tons violets et jaunâtres, ne comprendra, ne croira jamais qu'il n'est en l'univers aucun temple au centre duquel l'homme se sente si amoindri, si petit, si peu de chose !
Les dômes de Saint-Pierre de Rome, de Saint-Paul de Londres, du Panthéon, des Invalides, s'élèvent bien plus haut que celui de Sainte-Sophie; mais, sous leur coupole, on n'éprouve pas celte sensation d'anéantissement qui terrasse, qui écrase sous la gi*ande coupole surbaissée de la cathédrale de Constantin.
Huit colonnes de porphyre et quatre-vingt-douze autres de jaspe^ de serpentin et de divers marbres précieux soutiennent la grande coupole au-dessus de quatre coupoles plus petites. Elles soutiennent aussi les grandes tribunes du premier élage^ qui peuvent contenir autant de monde que la nef. Une galerie circulaire règne en cordon à la naissance de la voûte.
Ce porphyre, ce jaspe, ce serpentin, ces marbres rares ont été ravis aux temples du paganisme.
La voûte est en pierres ponces, unies par un ciment léger, et revêtue, à Tintérieur comme à l'extérieur, de millions de petits cube^ de verre dorés, implantés dans le stuc. Les cicérone arrachent ces crislaux et les vendent aux curieux.
Un atrium et un sekos précèdent la grande nef, qui est séparée des bas côtés, formant parallâogramme, par quatre gros piliers de soutènement et par les colonnes de-porphyre. Dans les bas côtés il y a des écoles à*ulémas (étudiants ecclésiastiques), des chaires pour les imans, et des magasins où les yoyageurs et les pèlerins déposent, saris récépissé, des coffres, des ballots qui contiennent toute leur fortune.
Le sol est pavé de marbres de couleurs variées, recouverts de tapis pendant l'hiver et de nattes pendant Tété. Ces nattes et ces tapis ne sont pas posés parallèlement à l'entrée, mais obliquement, et de façon à ce que le croyant qui s'agenouille ait toujours la face tournée vers la Mecque.
Les mosaïques des murailles qui ne] se composaient que de fleurs et d'arabesques ont été respectées ; celles qui représentaient une face humaine et Temblème de la croix ont été impitoyablement badigeonnées.
Cependant^ au*dessus du maître-autel, ou plutôt audessus de la chaise de Timan, et sur le fond de la coupole, on voit encore resplendir, sous une couche épaisse de peinture jaune, les linéaments, les contours de la grande figure de la Panagia (la sainte Vierge).
Les écussons des balustrades de mari)re et les croix sculptées sur les clefs des voûtes cintrées qui relient les colonnes, ont été piqués au marteau.
Le siège d'un iman remplace le maître-autel ; plus de tabernacle, plus de lampe sacrée, plus de stalles... Des lustres de salon de danse descendent des voûtes; des coffrets d'ébène incrustés de nacre, voilà tout le mobilier du chœur.
De chaque côté de TaBcien choeur, deux grands étendards verts se déploient là oii se déployaient les bannières de la croix. La main de Mahomet, sa main, qu'il imprima sanglante presque au somnoet d'un pilier, car, pour pénétrer dans le sanctuaire, il fallut que son cheval passât sur un monceau de cadavres, cette main, que quatre siècles n'ont pas effacée, apparaît encore, pour témoigner du jour où le saint lieu fut violé par les Barbares.
L'incendie a souvent menacé de détruire cette sublime basilique. Au temps où les croisés de Montferrat y pénétrèrent, un incendie, qui dura huit jours et fit une trouée
dans les maisons de la yille* depuis le rivage de la Corne d'or jusqu'à celui de Marmara^ vint, dit le chroniqueur^ rex à rei de Sainte-Sophie. La catastrophe de 1756, qui dévora vingt-deux mille trois cent douze maisons, faillit aussi l'anéantir, et on ne la préservée qu'en élevant autour d'elle un rempart de terre. D'après Procope, les pierres des quatre principaux piliers seraient scellées entre elles par du plomb fondu.
Je n'ai pas à vous raconter l'histoire de Sainte-Sophie. Vous la lirez dans le premier ouvrage venu, traitant de l'empire grec et de la puissance ottomane ; je vous renvoie donc à Lebeau et à bien d'autres. Je. ne rapporterai ici que quelques détails échappés aux historiens et recueillis çà et là dans de vieux manuscrits et dans les chroniqueurs de nos croisades.
Constance ne célébra la dédicace de cette basilique qu'en 360. Elle se composait alors de deux vaisseaux bien distincts réunis en un seul : la vieille église de la Paix et l'église nouvelle construite par Constance. Justinien rebâtit le tout sur un plan unique. Le feu que les ariens, en 388, avaient mis à la maison de Nectaire, évêque de Constantinople, gagna le toit de la basilique et le détruisit. Rufin le fit réparer par ordre de l'empereur.
On ferait un curieux livre avec les faits qui se rapportent au clergé de Sainte-Sophie.
Exemple : En 4489, l'empereur Andronic ordonna de mettre à la broche George Dysipate, lecteiu* de Sainte- Sophie, et de le faire rôtir comme un cochon de lait,
puis de l'envoyer sur la table de sa femme. Nicélas, qui ' raconte ce fait, s'inquiète beaucoup pour savoir où l'empereur trouvera un plat assez grand afin d'ofirir à madame Dysipate un homme aussi gros et aussi gras que le lecteur. — Heureusement l'empereur changea d'avis.
Les empereurs grecs remplissaient souvent les fonctions de maîtres de chapelle à Sainte-Sophie.
Mahomet 11 a dit qu'il n'était entré dans Sainte-Sophie à cheval que parce qu'il savait que les empereurs chrétiens y entraient ainsi eux-mêmes, ou s'y faisaient porter en litière.
On peut remarquer aujourd'hui encore que les portes des églises grecques sont très-basses. 11 paraîtrait que les Grecs ne les construisent ainsi que depuis l'entrée du sultan dans leur métropole, et afin d'empêcher les pachas et les grands personnages turcs de pouvoir y pénétrer à cheval.
Les Turcs vénèrent la sainte Vierge et Jésus-Christ, et quelques historiens ont prétendu qu'ils considéraient Sainte-Sophie comme ime de leurs plus saintes mosquées, parce que l'on y conservait une pierre sur laquelle la Vierge avait lavé le linge de l'enfant Jésus. J'ai vainement demandé à nos drogmans où était cette pierre.
Quelques personnes préfèrent à Sainte-Sophie la mosquée du sultan Achmet, dont la coupole bleue apparaît la première de toutes quand on approche du Bosphore. Elles trouvent en elle le type pur de l'architecture musulmane.
Sa cour est grandiose^ ainsi que les galeries couvertes qui régnent à Tentour. L'intérieur l'est encore plus, et les quatre énormes piliers qui soutiennent la voûte sont majestueux de force et de simplicité. Mais ce n'est pas un type ! L'art musulman n'existe pas. La forme des mosquées appartient à l'art byzantin et chrétien. Les ga* leries des préaux représentent les anciens cloîtres. Les minarets seuls, où la voix humaine remplace la cloche, sont d'invention musulmane. Sainte-Sophie chrétienne n'en avait pas. Ils y ont été ajoutés quand elle fut travestie en mosquée.
Après Sainte-Sophie, les principales mosquées de €onstantinople sont : le Sultan Achmet, le Sultan Bajazet, Yeni-Djami, la Solymanieh, Sedja-djamissi, Sultan Sélim, Sultan Mohammed II et Ëyoub.
Sultan Achmet, la seule qui possède six minarets, est bâtie sur une partie de l'ancien hippodrome, ou place de l'At-Meîdan.
Sultan Bajazet, la plus gracieuse, avec son cloître à colonnettes de marbre vert et rouge, sa fontame, ses portes élégantes et ses platanes, est aiissi la plus riche, et s'élève sur la place du scraskier.
La grande Solymanieh, bâtie ^r le plan de Sainte-Sophie, et située sur le point le plus élevé de la ville, offre dans ses détails, dans ses sculptures, un spécimen curieux de l'art arabe.
Yeni-Djami ou Validé, sur le bord de la mer, au bout du pont de Galata, possède les plus hauts et les plus beaux
minarets^ dont les balcons sont comme entourés d'un< dentelle de marbre. L'un d'eux, je crois, vient d'êln renversé par Tours^an du 14 novembre dernier. Sa cour que le public traverse, est bordée de boutiques où Toi vend des cbapelets, des amulettes, et les écrivains pu blics, armés de la longue écritoire en cuivre qui ressembk à un pistolet qu'ils porteraient à la ceinture, y attendent nombreux, la pratique.
On peut visiter les cloîtres et les fontaines de toutes ces mosquées; mais leur sanctuaire est encore fermé aux giaours.
Seule, Eyoub, la sainte Eyoub, ne souffre même pas leur approche, et encore aujourd'hui^ l'on coui^t risque d'être assailli par des fanatiques, en approchant ti'op près de ce temple, vénéré au-dessus de tous les autres, et où chaque nouveau sultan est tenu de venir ceindre le cimeterre de Mahomet.
Un soir, cependant, le commandant Bochet et moi nous tentâmes l'aventure. Nous étions en uniforme, et un kaî* que nous déposa presque au fond de la Corne d'or, à gauche, puis, sans encombre, nous arrivâmes jusquei dans la cour de Tédifice.
Nous allions mesurer avec nos bras étendus, et se, rejoignant par le bout des doigts, les gros plaianes ou tilleuls qui l'ombragent, quand un iman, deux imans, trois imans, une foule d'imans s'élancèrent ver» | nous... j
Sans doute la vue de l'épaulette et du sabre du corn-
mandant refroidit leur zèle, car ils s'arrêtèrent dans leur élan, et l'un d'eux s'avança \ers nous en murmurant des mots que nous ne comprenions pas^ mais en faisant tin geste bien plus intelligible qui nous intimait l'ordre de reprendre au plus vite le chemin par lequel nous étions yenus. •— Et nous partîmes.
Je crois que très-peu d'Européens sont allés aussi avant ïue nous. J'ai interrogé des habitants de Péra, qui résident en Turquie depuis longues années, et jamais ils tt'ont voulu commettre pareille indiscrétion. — Pouriant, c'est un endroit plein de souvenirs pour nous autres Français. Celte mosquée n'est-elle pas bâtie là où j'élevait la tour de Bohémond le croisé? là où, campèrent les croisés de Monferrat?
Le quartier d'Eyoub est encombré de mausolées et de iiines. Tantôt, d'un côté de rue à l'autre, des vignes orment tonnelle, tantôt un tilleul laisse tomber ses irancbes jusque sur le pavé; tantôt c'est un platane proetant son ombre percée à jour; puis, çà et là, d'épais massifs de cyprès attristent encore le voisinage par leui* sombre verdure.
A chaque pas, on enjambe des effets de lumière et de quasi-obscurité, qu'un artiste n'oublierait jamais.
AB ! c'est bien là le quartier du silence, le mystérieux quartier de la mort, aux confins dé la ville tumultueuse. On entend, au travers des buissons de myrtes et d'églantiers, le bruissement des fontaines, et les cigognes, perchées sui* la cime des (urbès, accompagnent de Icui'
eréceUe les chants et les prières qui s'élèvent des profondeurs du temple.
Les Turcs vénèrent les cigognes^ comme les vénèrent
les habitants des bords du Rhin. C'est un oiseau sacré.
• Les pigeons le sont aussi. Mahomet n'a-t-il pas dit : —
Aitaclwirvous aux pigeons, Us détourneront jie vos
enfants les mauvais esprits.
Voilà pourquoi^ chaque jour^ un homme est chargé de distribuer plusieurs batman (poids de 7 kil.) de grains à cette nuée de pigeons qui voltigent sans cesse autour du dôme du sultan Aehmet. Une rente perpétuelle a été créée pour subvenir aux frais de cette distribution. On raconte^ à ce propos^ une pieuse légende. Chaque jour aussi^ de fervents Osmanlis consacrent quelques piastres à rachat du froment qu'ils viennent eux-mêmes jeter aux pigeons.
Le chien 9 quoique déclaré impur, jouit, comme les . pigeons, de l'estime et de la vénération publiques. C'est que, malgré sa laidem*, il est utile. 11 veille, la nuit, aux portes des bazars; il nettoie les rues à Id manière des vautours, et comme la chimie n'a pas encore fait de grands progrès à Stamboul, les tanneurs achètent ses excréments à un bon prix. Ne frappez jamais le chien qui se fourre entre vos jambes, vous risqueriez dPétre rudement châtié par les Osmanlis présents. Ces animaux ne quittent jamais le quartier, la rue où ils sont nés. Ils vivent en tribus et expulsent à grands coups de dents le chien étranger qui ose pénétrer dans leur domaine.
Le chat^ M aussi^ a sa part de respects^ mais je ne sais pourquoi.
Voyez cette meute de chiens; et de chats affamés qui entourent cet homme passant lentement dans la ruc^ et portant sur l'épaule une longue perche à laquelle sont suspendus des morceaux de foie^ de poumons^ d'entrailles de bœufs et de moutons : c'est le dygjuerdjis. Et de bonnes Ames lui achètent sa marchandise pour la distri* buer aux animaux.
Le cheTal^ comme dans tout TOrient, est ici le roi des animaux; ce peuple, né guerrier mais dégénéré, n'a pas oublié le vieux dicton : — Le dos du cheval est tin ta-' lisman, son ventre est un trésor!
n faut utiliser notre journée, il faut courir, il faut tout voir... et le temps presse; car demain, à midi, le bateau partira pour Varna.
L'administration des paquebots a établi un service spécial entre Varna et Constantinople, et entre Constantinople et Ramiesh. Ce service se fait par deux bateaux slationnaires qui reçoivent les voyageurs venus d'Europe.
Des environs d'Eyoub, oîi je souhaite que vous puissiez pencher on qualité d'allié, dirigez-vous vers les anciens remparts de Byzance, et suivez leur courbe jusqu'au château des Sept-Tours (ÏHeptapurgon).
Le château des Sept-Tours! ! ! Que ce nom réveille de sanglants souvenirs!... Plus d'un ambassadeur chrétien y a été retenu prisonnier, au mépris du droit des gens ; mais ce n'est là qu'un mince forfait, qu'une petite aven-
lure, auprès des crimes et des scènes horribles qui ont eu ses cachots pour théâtre!... On devrait bien publier la chronique du château des Sept-Tours. La Bastille fut un boudoir auprès de lui.
Après le château se trouve la porte de Top-Kapoussi^ la porte du Canon, par où Mahomet 11 entra vainqueur dans Byzance et fit cesser le pillage.
Ah ! si Boucicaut et ses gendarmes eussent encore été là!... si Jacques Cœur^ amiral de la flotte du pape Calixle^ eût alors tenu le mouillage de San Stefano ou de la Corne d*or!.*. le dernier empereur ne fût pas tombé en combattant^ tandis que ses généraux ergotaient en théologiens^ et que les soldats et le peuple attendaient le secours de cet ange qui devait descendre du ciel et frapper de mort le flot des envahisseurs au milieu de Thippodrome!... Et Byzance serait toujours restée chrétienne!...
Quittons les remparts^ commencés sous Zenon et terminés par Gomnène. Jetons un regard vers Taqueduc en ruines des Romains^ et sur les blaquernes et Tare de Constantin, et pénétrons sur la place du Séiaskier, où réside le seraskiérat (ministère de la guerre).
Au centre de la cour du palais du ministère s'élève une haute tour dont le sommet, comme celui de la tour Galata, située de l'autre côté de l'eau, sert de poste aux veilleurs de joiu* et de nuit pour signaler les incendies.
Pendant les jours de fête du beïram, la foule envahit cette place, presque toujours solitaire, mais moins dcso-
lëe que l'At-Meidan, où le peuple du Bas-Empire se passionnait pour les factions des Verts et des Bleus.
Quand vous verrez TAt-Meidan, vous ne voudrez jamais croire que son aire a contenu jadis un cirque aussi grand que celui de Rome. Le sol est inégal et montueux^ par suite des entassements de di^combres. Une haie de cahutes de bois l'entoure^ et les aiguilles de granit des déserts de TÉgypte paraissent moins isolées^ moins abandonnées que la colonne de Constantin Porphyrogénèle, le tronçon des serpents de cuivre et Tobélisque^ seuls restes des merveilles du siècle de Nicétas. ^ Les statues d'airain ont été transformées en monnaies^ et Mahomet II a tranché d'un coup de cimeterre des têtes de serpents qui, dans le temple de Delphes, supportaient le trépied d'or consacré. à Apollon après la bataille de Platée.
Cette colonne serpentine, apportée à Byzance en même temps que les poi-phyres et les jaspes de Sainte- Sophie, servit, longtemps de borne pour les courses en char, et de but aux icoglans (pages) qui se livraient au djérid (jeu de lancer des javelots).
L'At-Meidan était entouré de statues de bronze que les
• Français et les Vénitiens abattirent. 11 y avait alors à
Constantinople une statue de Junon si colossale, qu'il
fallut quatre paires de bœufs pour traîner la tête seule,
qui fut conduite dans la cour du grand palais de Blaqueme.
De sales oisifs viennent aujourd'hui polir son airain, en s'y frottant le dos au soleil. Le monument de Porphyrogénète a perdu les plaques de cuivre qui le revêtait du
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haut en bas^ et le ciment retient à peine ses moelimis entassés et rugueux, que le premier coup de vent pourrait renverser à terre. L'obélisque de granit est toujours solide sur ses quatre dés d'airain, etlesenfants jettent des cailloux entre la base et la table de son piédestal de marbre, dont les inscriptions mutilées sont à jamais indéchiffrables. Gmelli a pu cependant copier les trois vers latins ou il est dit que tout, dans Tunivers, cède à Théodose.
Seule, la colonne de Marcien, ou colonne de la fille, un peu plus loin, sur un autre monticule, n'a pals souf- ' fert de la barbarie des temps et des hommes. Son bloc de marbre, de soixante-quinze pieds de hauteur, est encore intact, tandis que la colonne Purpurine, qui venait de Rome, et dont le porphyi'e noir était entouré de cercle^ de cuivre en bosses, ressemble à un tronc d'arbre à moitié dévoré par un incendie : c'est la colonne brûlée...
Parcourez le bazar :
« Ce sont de vastes galeries à ogives où pénètre un » jour doux et une délicieuse fraîcheur. — La foule s'y x> presse au devant des boutiques remplies des merveilles » de l'Orient I ! »
Cette phrase, stéréotypée dans toutes les relations de voyage en Orient, avec plus ou moins d'amplifications et de variantes, éveille en nous des idées de luxe féerique et de splendeurs infinies, et nous fait prendre en pitié l'étalage mesquin des marchés de TOccident. On a tellement travaille notre imagination,que le palais des Champs- Elysées, cette basilique de l'industrie universelle, n'est
plus qu'une halle de bimbeloterie auprès du grand bazar de Stamboul.
Ayons donc enfin le courage et la bonne foi du réalisme. — Ces vastes galeries ne sont que d'étroites allées^ Yéritables boyaux tortueux^ formant un inextricable labyrinthe ; le plein cintre, irrégulier et grossier, remplace l'ogive. — Le jour si doux qui y pénètre n'est que louche et propice aux fraudeurs, et rendu plus triste encore par le sombre badigeonnage en gros gris des voûtes des piliers et des murailles. Et cette délicieuse fraîcheur, que devient-elle ?— L'hiver, c'est un froid noir et dur, un froid sépulcral ; l'été, une chaleur humide, puante et délétère.
Ain» que moi, vous aimeriez mieux errer à l'aventure dans les bazars des petites villes turques ; ils n'ont pas, comme celui*ci, la prétention d'être un musée des richesses du Levant ; ils ne visent pas au monument ; la mise en scène est joyeuse et pleine d'entrain ; le peuple y bourdonne comme les abeilles dans la ruche, et l'éventaire des spéculateurs s'illumine au rayon de soleil qui traverse si gaiement les voliges, les nattes, les treilles de ces toitures improvisées, qui vont de l'auvent d'une bour tique à l'autre, au-dessus de la rue.
Je vais dire la vérité à ce compatriote-soldat qui, revenant de Crimée, ne veut pas traverser Constantinople sans monter au bazar, pour y acheter un châle de l'Inde, un tapis de Perse, une robe de Brousse, un cimeten^e de Damas, une écharpe de Syrie, un narguilhé, un chi-
bouk^ un îezy un sachet^ un& paire de babouches , que sais-jfi enfin^ quelque chose de TOrient^ un rien^ un souvenir^ qu'au retour il dcmnera à la fKmne bienaimée, à la mère qui le pleurait^ au père qui était fier de son absence^ au frère^ à la sœur qui rattendaient, au premier ami qui lui serrera la main...
— Que mon héros^ parcourant le bazar^ accompagné d'un ruse Grec ou d'un juif obséquieux^ ses di:ogmans indispensables et inévitables^ que mon héros^ dis^jo, s'attende à être dupe et en prenne son parti. — Il n'a qu'un moyen d'échapper aux mystifications delà liberté commerciale : — Acheter uniquement^ comme produit de l'industrie musulmane^ ce qu'il voit fabriquer sous ses yeux : des sachets or et soie^ des babouches brodées^ des chapelets en bois de santal^ des colliers embaumés^ des cliibouks^ des bouquins d'ambré^ des pelisses garnies de fourrures^ etc.> etc.^ etc. On rencontre dans le bazar et aux alentours de nombreux ateliers où^ sous les regards du public^ travaillent douze heures par jour^ en priant pendant douze heures^ ces patients ouvriers musulmans; qui se contentent d'un salaire quotidien dç soixante-qumze centimes, fabriquent des chefs-d'œuvre^ et ne pensent jamais à se mettre en grève.
]^fais récharpe^ la robe^ le châle, le tapis, ils viennent de Lyon, de Mulhouse, d'Aubusson et de partout ailleurs, excepté de Brousse, de la Perse, de l'Inde et de Syrie. ^ Seuls quelques riches entrepositaires arméniens et juifs pourraient garantir la nationalité non
française de pareilles marchandises. Le fez rouge a été foulé à Orléans^ le cimeterre trempé à GhÂtellerault^ et le plateau et la carafe du narguilhé sortent des verreries de Bacdiarat ou de Saint-Loais.
Le fait est patent, irrécusable; l'Occident aujourd'hui . alimente le marché du Levant.
M. Théophile Gautier, dans son admirable livre de Constantinopky que l'armée française a lu et relu, cet hiver, sous les tentes du cap Chersonèsc, paiie^'un mar- ( hand du bazar, rArménien Ludovic. Depuis lors Ludovic est en train de se faire millionnaire. — Tous nous allons, comme le poète, nous brûler la langue au moka incan* descent de son capharnaûm, et tous nous payons un prix exorbitant la fantaisie que Ludovic nous cède, par obligeance, à prix doux» Cet homme a la main si légère, qu'il nous chatouille en nous écorchant.
Ludovic vient fréquemment à Paris et y récolte, des chinoiseries, des brimborions, des vieilleries, que nous nous chargeons ensuite de réei^porter en France. Smyme lui donne des médailles, des camées, des pierres, des monnaies des siècles passés, que les artistes du quartier arménien fabriquent avec tant d'art et de vérité, que l'expert le plus madré, armé de la loupe la plus puissante, ne pourrait éyenter leur bâtardise, et n'oserait s'inscrire en faux contre leur acte d'état civil.— Le travail de ces fraudeurs est si parfait que, selon moi, rien qu'à cause de ce travail, leurs produits apocryphes sont mille fois préférables aux véritables produits de l'antiquité. — Pardon du blasphème!
Quelques parties du bazar ont cependant leur phy- | sionomie^ leur originalité, le Bezeistem surtout (marché aux armes). Il est plus curieux par les spéculateurs qui s'y donnent rendez-vous que par les résidus d'arsenaux i . qui s'y vendent. C'est là qu'on retrouve^ dans toute son I ampleur primitive, le vieux Turc de la vieille roche.
Le quartier du bazar affecté aux bijoutiers arméniens et aux orfèvres a aussi une physionomie spéciale. Ces | Arméniens n'imitent pas nos marchands de bijoux^ qui étalent derrière le vitrage d'un magasin tout le métal ouvragé qu'ils possèdent^ et nous exhibent un bracelet courant après une bague, la bague après une croix, la croix après un collier, le collier après les pendeloques, les pendeloques après je ne sais quoi. — Eux, plus modestes, mais aussi plus riches, car la famille turque enfouit toujours un très-gros capital en achat de bijoux; ^ eux, ils renferment leur trésor dans un petit coffret, placent une petite balance au-dessus de ce coffret et s'accroupissent auprès en attendant la clientèle, tandis que les délégués de Christofle, de Boisseaux, de Detot, etc., étalent non loin d'eux, à pleines planches, les illusions de l'argenture et de la galvanoplastie.
Les boutiques de gainiers, de fourreurs, de marchai!|ds d'ambre, de parfums, de confitures, de tabac, etc., etc., pullulent, et comme aucun marchand ne demeure au bazar et ferme sa boutique au soleil couchant, puis regagne son domicile dans un quartier quelconque, il s'ensuit que, le jour, cette foule boit et mange sur le lieu de
ses occupations^ et qu'on est asphyxié par la fumée des rôtisseurs^ et que Ton se heurte à chaque pas sur une cuisine ambulante.
Bref ^ ce luxe oriental tant vanté n'existe pas plus m bazar que dans la rue.
Le poète ne croyait certainement pas faire une réclame en parlant du musée de Ludovic.
Tandis que vous faites du commerce avec Ludovic^ passent devant le seuil de son ms^asin de vieilles femmes qui lèvent les bras en montrant un paquet de bardes, un coffret, un lambeau de fourrure.. .Elles ne font que passer et disparaissent... Mais Toeil de l'Arménien les a devinées, et un de ses commis court après elles. . . Vous devineas le reste.
J'ai entendu parfois des puritains flétrir ce trafic; ils oubliaient qu'on doit bénir la main qui soulage la misère, quel que soit le mode de secours. A Gonstantinople, comme dans les autres grands centres de population, la charité publique laisse de côté beaucoup d'indigents.
A Gonstantinople, le bureau d'indigence est à la mosquée, et les imans ont leurs favoris...— D'ailleurs, il n'y a pas de mont-de-piété, comme chez nous.
Parcourez les cours, les jardins, les terrasses du vieux sérail, où fut jadis le grand palais des premiers empereurs; contournez les kiosques où les odalisques retraitées, les cadines, les eunuques réformés, traînent une vie languissante et oubliée; partout vous verrez des murailles décrépites, des toitures effondrées, des vitraux brisés et remplacés par de la paille, des portes rongées