UNE AUDIENCE DU PAPE
Jeudi, 3 décembre 1897.—Le jour où l’on voit le Pape pour la première fois ressemble à celui de la première communion, Le Pape, en effet, est un autre Jésus-Christ
‘ sur la terre ; le voir, l’entendre, lui parler, | c'est un des plus grands bonheurs auxquels on puisse aspirer. Mais, tandis que
80 Impressions de toyaÿe
Jésus ressuscité se multiplie entre les mains de ses ministres pour se donner à tous, le Pape, absorbé par ses immenses travaux, doit rester confiné dans Rome, sa capitale, Aussi, le Père commun des fidèles ne peut-il se donner à ses enfants comme il le désirerait, et bien peu de per:
sonnes ont le bonheur de l’approcher.
C'est grâce à Mgr Antoine Racine, évèque de Sherbrooke, que j'ai eu le bonheur de voir le Pape. Nous étions cinq prêtres du Collège canadien : MM.
les abbés Lefebvre, de Sherbrooke, Au:
clair, de Montréal, Plaisance, de Québec, Lapointe et moi, de Chicoutimi ; et trois séminaristes du même collège : MM, Lortie et Kéroac, de Québec, et Saint:
Amour, de Saint- Hyacinthe,
À midi nous faisions antichambre dans la salle des Audiences lorsque Monsei:
wneur arriva, accompagné de M. l’abbé. Proulx, vice-recteur de l’Université
Une audience du Pape S1
Laval ‘de Montréal. $Sa Grandeur est aussitôt introduite auprès du Saint-Père. Enfin notre tour est arrivé, et nous pou:
vons pénétrer dans l'appartement privé de Sa Sainteté. Quelle n’est pas notre émotion lorsque nous apercevons, au fond d'une pièce étroite, assis dans un fauteuil adossé au mur, la personne vénérable de Léon XIII : un viellard maigre, décharné, à la peau couleur de cire !
Avec quel respect nous baisons sa mule, son anneau, sa soutane blanche! Nous y tenons nos lèvres attachées, afin de mieux satisfaire notre piété filiale.
Nous sommes tous à genoux et confondus aux pieds du Souverain Pontife,
comme des enfants autour de leur père.
Monseigneur présente d'abord M. le vice-recteur. ‘‘ Québec ! Montréal! dit le ‘* Pape, il y a longtemps qu’on en parle, ‘* Lorsque je suis monté sur ce trône, ilen ‘‘était question alors. Même, cela m’a
‘* causé quelque ennui. Bientôt, je l’es- ‘‘ pêre, je pourrai, avec le secours du ciel, ‘rétablir la paix. Il faut que là-bas on ‘‘ donne à la jeunesse une instruction ‘* solide. ??
Lorsque vient le tour des élèves du Collège canadien: ‘‘ Je suis heureux, ‘dit-il, de vous voir. Un séminaire ‘* canadien à Rome, c’est une bonne idée.
“Vous vous y trouvez bien, n’est-ce pas ?”?
Entendant prononcer le nom de Chicoutimi: ‘ Kicoutimi ! Le cardinal Tasche- ‘reau a demandé pour coadjuteur l’é- ‘‘vêque de Kicoutimi.”?
A la démande que nous lui faisons de nous bénir, nous, nos parents, nos amis :
‘ Ah oui! je vous bénis, vous, vos familles, vos amis, et les objets de piété que vous avez apportés, suivant toutes vos intentions.??
Nous faisons ensuite appliquer les in-
Une audience du Pape 83
dulgences olies quoties aux crucifix que nous tenons dans nos mains.
‘‘ Les familles canadiennes, continue ‘ le Saint-Père, sont de bonnes familles.
‘* Il y à de la foi dans votre pays, et ‘ lorsque le Saint-Siège a eu besoin de ‘ défenseurs, il en a trouvé au Canada. --- ‘ Encore aujourd'hui, reprend Mgr ‘ Racine, les Canadiens seraient prêts ‘ à venir au secours du Pape, si c'était ‘€ nécessaire.—Malheureusement, ajouta ‘6 Leon XIII de sa voix lente, forte et ‘ majestueuse, les temps sont bien chan- ‘és. Vous restez à Rome, vous ; vous ‘“ savez quelle pression on fait subir au:
‘f Saint-Siège, On veut l’opprimer.”?
Et la figure du Pape avait pris une expression de grande tristesse, et des larmes étaient dans sa voix. ‘‘ Mais, ‘‘ ajouta-t-il, en levant les yeux et la ‘ main vers le ciel, {{s ne comptent pas ‘avec Dieu !...”
Le vénérable octogénaire paraissait fatigué. Depuis plusieurs heures il donne des audiences à des évêques, et traite avec eux des intérêts de l’Église univer selle. Nous baisons une dernière fois ses pieds, ses mains et ses habits, et nous nous retirons en faisant de nouveau trois génuflexions, et marchant à reculons.
Nous sommes heureux, mais notre joie n’est pas sans mélange, Nous sentons bien que nous venons de visiter un captif dans le palais qui lui sert de prison.
Depuis son élection, Léon XIII ma pas franchi le seuil de sa demeure, et sa
. réclusion volontaire est une protestation
continuelle contre l’ordre de choses établi, Il ne pourrait d’ailleurs, sans s’exposer à des insultes, se montrer dans cette ville que la papauté a faite et a toujours comblée de ses bienfaits, tandis que le premier venu a droit d’y circuler en liberté, Le travail évident des francs-
maçons haut gradés a pour but de ren-
Suinte-Marie in Via lata 85
dre la position du Pape insontenable dans Rome, et de le forcer à prendre le chemin de l’exil. Les sectaires ne sauraient voir sans dépit le spectacle de l’auguste Victime du Vatican attirant à elle les sympathies et l'admiration du monde entier,
Mais en vain l'enfer et le monde s’unissent pour déchaîner les flots des passions humaines ; la barque de Saint- Pierre porte le divin Pilote à son bord et ne peut périr.