‹ Impressions de voyage [microforme] (volume 2)Chapitre 38 sur 63 · NOEL, LA CRÈCHE DE BETHLÉEM · texte numérisé non relu

NOEL, LA CRÈCHE DE BETHLÉEM

25 décembre. — Noël! Messe de minuit | Enfant Jésus! Que de souvenirs rappellent ces trois mots,et comment les prononcer sans attendrissement? Ils nous reportent aux années de notre plus tendre enfance, à cette époque où les impressions se gravaient si profondément, Vous souvient-il lorsqu'on vous annonça pour la première fois que vous assisteriez À la messe de minuit ? Quelle ne fut pas votre joie! Vous n’osiez croire à votre honheur.

Dans votre défiance instinctive, vous al-

liez jusqu’à douter de la parole mater- J0

nelle, et, dans la crainte qu’on ne partît pour l’église sans vous emmener, vous n’osiez clore l’œil.

Dans le lieu saint l’enfant de cinq ans est tout oreilles et tout yeux. Tout ce qu’il voit ou entend l’émerveille. Lau:

tel lui apparaît tout en feu ; la musique lui semble venir du ciel. Devant la Crêéche surtout il reste en extase. Pour lui, c’est l'enfant Jésus en personne qu’il contemple. Comme il est beau,ravissant avec ses cheveux blonds, ses joues roses, ses lèvres souriantes, et ses bras ter dus vers tous ! Mais il doit souffrir du froid, son vêtement est si léger, et la saison est bien rigoureuse,

À Rome, il n’y a pas de messe de minuit solennelle, excepté toutefois dans quelques églises, et encore faut-il présenter une carte pour y être admis.

Sur les quatre heures du matin, commence le carillon des cloches annonçant

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la joyeuse fête. Ilme réveilla. Je voulus faire la sourde oreille, maïs en vain.

Ne pouvant m’assoupir, je résolus de me lever ; heureusement, car à Sainte-Marie- Majeure, où la Providence conduisit mes pas, j'obtins la permission de dire les trois messes de Noël à l’autel de la Crèche, C'est en effet dans cette basilique que l’on conserve le berceau du Sauveur. Ce sont cinq planches, noïrcies par les siècles, de trois pieds de longueur sur huit pouces de largeur. Au IVe siècle, l'impératrice Hélène avait fait revêtir de lames d'argent la Crèche de Bethléem ; au VIlle, l’invasion des hordes musulmanes força les chrétiens de la transporter à Rome, et elle devint la propriété de Sainte-Marie-Majeure. Pie IX fit construire, pour la recevoir, une superbe Confession avec baldaquin ; on y descend par deux escaliers au bas desquels est la statue de Pie IX en prière. Au-dessus de l'autel,

og cr er mer

dans une niche pratiquée dans le mur, l’on conserve, réunies en faisceau dans une châsse vitrée, les cinq planches qui reçurent le corps de l’Enfant-Dieu à son entrée dans le monde. Elles sont exposées à la vénération des fidèles depuis les premières vêpres de Noël jusqu'aux deuxièmes du lendemain On les remet alors à leur place, après avoir dressé un procès-verbal de leur identité ; puis on appose les scellés qui ne seront rompus que l’année suivante à pareille date.

Je fus heureux de célébrer dans cette crypte privilégiée. Les chanoines récitaient alors les heures canoniales; ja psalmodie lente et grave, mêlée au bruit confus des pas de la foule sur le parquet et au murmure des prières, produisait dans mon âme une émotion, un charme que je ne puis définir. Lorsque je terminai la dernière messe, on entonnait le 7e Deum

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me

au chœur. C’était le moment dela translation de la Crèche de Ja sacristie à l’autel du Saint-Sacrement. La relique, portée sur un brancard,dominait la foule; et la vaste nef de la basilique était tellement remplie que la procession se frayait difficilement un passage à travers cette masse compacte.

La grand’messe fut chantée par un cardinal.

[’avouerai-je ? les cérémonies et le chant ne m’émurent guère. On n’y respire pas cet arome de douce piété et de filial abandon qui embaume notre messe de minuit du Canada ; c’est plus imposant, mais moins touchant. Il n’y a rien qui remplace ces airs de Noël qui résonnent à nos oreilles comme un écho du cantique des anges au-dessus des collines de Bethléem. Aux chœurs exécutant leurs savantes compositions, je préfère ces voix fraîches et pures d'enfants qui chantent

154 Impressions de royage

La nouvelle agréable d'un Dieu-Sruveur né dans une élable, la naïve confiance des bergers laissant leurs troupeaux errer à l'aventure pour venir voir cel enfant si doux dans les bras de Marie, de Marie qui chante pour endormir Jésus.

Puis, cette nuit de Noël, les commumunions sont si nombreuses dans notre pays de foi. Les habitants des villes et des campagnes se donnent rendez-vous à la Table sainte pour recevoir le Dieu de la Crèche. A Sainte-Marie-Majeure, il y eut cependant bon nombre de communions, et un clere,accompagnant le prêtre, distribua une image de Noël à tous ceux qui reçurent la sainte Eucharistie,

j LE"SANTISSIMO BAMBINO” DE (; | L'ARA-CŒLI

. Dans l’après-midi, après une courte visite à l’église de la vierge Anastasie qui

Le Santissimo Bambino ‘155

mourut martyre le jour de Noël et seule a l'honneur d'une mémoire à la messe de cette fête, je me rendis à Sainte-Marie in Ara Cœli pour y vénérer le Bambino.

La tradition rapporte qu’ Auguste, désirant connaître son successeur, consulta les dieux. Comme il montait les degrés du temple de Jupiter Capitolin, une femme d’une grande beauté lui apparut et lui dit en montrant un gracieux enfant qu’elle tenait dans ses bras: c’est lui qui bientôt régnera. Les dieux invoqués répondirent de même qu'un enfant hébreu, descendu du ciel et conçu sans tache, régnerait sur le monde. En souvenir de ces prodiges, Auguste fit ériger à l'endroit même de l’apparition un magnifique autel avec cette épigraphe : hæc est ara Primogeniti Dei, ceci est l’autel du Fils aîné de Dieu.

Lorsque les idoles furent renversées, on éleva sur le Capitole une église qui prit

le nom de Sainte-Marie in Ara Caœli (autel du ciel.)

Elle est surtout célèbre à cause des restes de sainte Hélône qu’elle possède et de la statue de l’Enfant-Jésus. Voici l’histoire de cette statuette telle que la tradition la rapporte

Au XVIe siècle vivait à Jérusalem un pauvre religieux convers de l’ordre de saint François, habile à sculpter des images pieuses. Un jour, le Ciel lui fit découvrir un morceau d’olivier du jardin de Getlisémani qui avait été imprégné du sang du’ Sauveur. Il y tailla une figure de l’Enfant-Jésus,que les anges terminèrent pendant son sommeil, Comme il avait promis d’en faire don à l’une des églises de Rome, il se mit en route pour accomplir son vœu. Tout à coup le navire qu'il montait est assailli par une violente tempête, et jeté sur les côtes de Livourne où il se brise. Le lendemain,

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parmi les débris et les épaves du vaisseau, apparaît la cassette renfermant la précieuse effigie. On veut la sauver, mais elle fuit ; le religieux Franciscain se présente, elle va vers lui comme portée par les vagues. Ce nouveau prodige redouble ia confiance de tous envers la statue miraculeuse ; elle fut reçue à Rome au milieu des cris d'allégresse, et installée au couvent de l’Ara Cœæli. Au siècle suivant s'établit l’édifiante coutume de la porter aux mourants ; un riche carrosse lui était affecté à cet effet ; un Père Franciscain s’y installait avec le Bambino sur ses genoux, et laissait pendre par la vortière un coin de son étole ; et sur son passage le peuple se découvrait et se signait pieusement.

En 1798, lorsque les Français proclamèrent la république sur les bords du Tibre, ils pillèrent l’église de l’Ara Cæli et dépouillèrent le Bambino de ses ri-

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chesses ; ils allaient le jeter dans les flammes, lorsqu'un riche Italien l’acheta pour le dérober à la profanation des nouveaux maîtres de Rome.

De Noël à l’Epiphanie il est exposé dans une chapelle splendidement illuminée, et tout le peuple vient le vénérer.

La statuette a deux pieds de hauteur ; son vêtement de soie blanche est couvert de diamants et de pierres rrécieuses.

Elle représente un enfant de cinq à six mois aux yeux vifs, aux traits saillants, reposant sur un peu de paille.

Les personnages de la Crèche sont de grandeur uaturelle, C’est d’abord Marie et Joseph contemplant dans une muette extase l'enfant nouveau-né. Auprès d’eux est un berger, les mains jointes, la tête un peu penchée en avant, dans la posture d’un homme qui veut regarder de plus près et n’ose par respect ; il est

à demi caché derrière un rocher. Son

compagnon apporte des fruits à l’heu- Une corbeille remplie de raisins, de pommes et d’oranges est dé-

reuse mère,

Le Santissimo Bambino 159

posée auprès du berceau.

En arrière, paraïssent des patriarches et des prophètes qui viennent adorer le Fils de la Vierge; au-dessus d’eux et suspendu dans les airs, un ange tient une banderolle sur laquelle sont écrits ces

mots :

ciel s’entr'ouve et laisse apercevoir les anges qui pincent des harpes et des guitares, et chantent la bonne nouvelle. De toutes parts accourent des esprits cé-

lestes.

Tout au fond de la scène, se tiennent

Gloria in excelsis Deo.

Puis le

Dieu le Père et Dieu le Saint-Esprit entourés d’une brillante auréole dont les derniers reflets arrivent jusqu’ à la grotte.

Une coutume des plus intéressantes s'est conservée à l’Ara-Cæœli.

Tous les

jours, depuis Noël jusqu’à l’Epiphanie,

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des enfants viennent réciter des petits discours devant la Crèche de l’Enfant- Jésus. Ils les ont appris de leurs mères, de dévouées religieuses ou de leurs institutrices. Ces orateurs d’un nouveau genre sont installés sur une large estrade placée en face de l Exposition.

C’est un spectacle aussi gentil que nouveau,

Une fois, deux bambins se présentèrent. Dans un dialogue simple mais animé, ils s’entretinrent avec une naïveté charmante des bontés de l’Enfant-Jésus et de ses grandeurs. Puis, tombant à genoux, et joignant pieusement leurs petites mains, ils lui adressèrent une fervente prière. Un enfant fut intimidé à la vue d’uu auditoire aussi nombreux ; il resta court après les premiers mots, et | commençait à pousser de gros soupirs, |l précurseurs des larmes, lorsqu'on le des- | cendit de la chaire. Avant lui, une fil-

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ti

Saint-Etlienne.le-Rond 161

tits | lette s'était admirablement tirée d’aflaips re. Elle parla avéc force et entrain, fut res: prodigue de gestes et d’inflexions de voix . fort naturelles. Durant quelques insoi tants, sa tête légèrement inclinée et sa Le figure recueillie nous la montrèrent mé-

ditant sur les mystères de la Crèche. Elle termina son allocution en promettant au

nou- . ? CA A petit Jésus d'être, à son exemple, tou- Mid jours sage et obéissante.

mais SAINT-ETIENNE-LE-ROND rss 26 décembre.— L'église de Saint-Etien-

< ne-le-Rond est trop petite pour la foule quis’y presse. C’est qu'aujourd'hui est

k 3 # la fête de son patron, l’une des rares cirme constances où ses portes s'ouvrent au dé ” public; et tous veulent profiter de l’occa- . sion pour contempler les peintures mus sl rales qui lui donnent tout son prix.

sa. Saint-Etienne-le-Rond, ancien temple

efil païen, fut dédié au premier des diacres

dès le Ve siècle. C’est une rotonde de cent trente-trois pieds de diamètre, surmontée d’une coupole. Elle a deux enceintes, et c’est sur les murs du pourtour intérieur que se déroulent, dans une longue série de peintures à fresque d’un impressionnant réalisme, l’histoire des martyrs des premiers siècles de l’Église.

Le spectacle que nous avons ‘sous les yeux surprend même à Rome. Chevalets, haches, tenailles, ongles de fer, roues, torches ardentes, tous les instruments de supplice sont représentés dans toute leur horreur. On ne voit que chairs meurtries, membres disloqués, os brisés. Le feu pétille et dévore ses victimes ; les bêtes féroces s’élancent furieuses sur leur proie ets’acharnent à les déchirer. Ici, saint Pierre est crucifié la tête en bas, et saint Jean plongé dans la bouilloire ardente ; là, saint Clément,

Saint-Ælienne-le- Rond 163

pape, est jeté à la mer ; plus loin on retourne saint Laurent sur son gril.

Un pareil spectacle rappelle la parole de Pascal: On croit volontiers des teémoins qui se laissent égorger.

On comprend l'empressement des enfants dont l'imagination est frappée par tous ces tableaux vivants. C’est done encore leur fête anjourd’hui comme hier.

Hier, cout leur parlait du petit Jésus ; aujourd’hui, ce sont les disciples du divin Enfant qui viennent lui témoigner leur foi et leur amour en rougissant de leur sang l’arène des Colisées. Aussi l’histoire des persécutions est-elle populaire à Rome. Les enfants la voient à Saint- Etienne-le-Rond, et ils continuent à la lire sur les monuments qui les entourent.

Lorsque j’entrai dans l’église de Saint- Etienne, je me trouvai tout de suite engagé dans le mouvement de la foule qui faisait le tour du temple en examinant

ms,

l les peintures. En passant devant un autel retiré, je vis plusieurs personnes mettre un genou en terre: nous passions devant le Saint-Sacrement. Je ne pus moi-même m'arrêter que quelques instants pour ni |! faire un acte d’adoration, et je continuai à suivre lecoura: . Bientôt nous arrivons à la chapelle principale. Le chœur était rempli par les élèves du Collège germanique venus, suivant la coutume, Ï pour chanter les vêpres solennelles du jour.

Ils exécutent le chant grégorien avec | une grande perfection. Afin d’obtenirun £ ensemble plus parfait, le maître de chapelle bat la mesure, même pendant le | chant des psaumes. Une pareille psal- | monie est vraiment une élévation de | l’âme vers Dieu.

A la sortie de l’église, je retrouvai la (| Î foule des mendiants toujours fidèle à se | porter aux endroits où a lieu la station

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Les deux Rome 165

du jour. Vientensuite le marché improvisé pour les enfants ; on y voit ües joujoux de toutes sortes et surtout des elochettes grosses et petites; elles y sont nombreuses, et chacun de les agiter à qui mieux mieux, afin d'attirer l’attention

des passants. Imaginez d'ici le tintamarre.

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