‹ Impressions de voyage [microforme]Chapitre 18 sur 30 · SAMEDI SAINT · texte numérisé non relu

SAMEDI SAINT

Le monument le plus extraordinaire de la Rome ancienne, c’est le Colisée. Il frappe plus l'imagination d’abord que l’immensité de Saint-Pierre, les dalles Mmoussues de la Voie Sacrée, et les souterains des Catacombes. Malgré les injures du temps et les dévastations des barbares et des Romains eux-mêmes, il se tient encore debout avec une incomparable majesté ; ses murs lé.

zardés et démolis par endroits nous parlent des choses du passé et nous disent les mœurs païennes. Il ressemble à ces vieillards qui restent seuls survi.

vants au milieu d’une génération à laquelle ils n’appartiennent pas.

On peut se trouver au pied de monuments plus gigantesques ; les vingt étages d’un édifice américain fatiguent l'œil,

mais cette façade sans art nous laisse froids ; ce n’est là que l’effort de l’esprit mercantile qui bâtit dans les airs parce que Dieu n’y ménage ;as l’espace. On a vite fait de construire cet échafaudage d’étages superposés, mais le temps en viendra facilement à bout ; un morceau de fer rouillé suffira peut-être pour amener une catastrophe qu’on réparera le lendemain. En face du Colisée, limagination reste frappée; il y a de l’art et de la majesté dans cette ellipse colossale.

Le Colisée remonte au temps de l’empire romain. Néron était mort avec la réputation d’un monstre de cruauté et de libertinage. Cependant il laissait des œuvres empreintes d’un certain cachet de grandeur. Vespasien voulut détruire la Maison d'Or qu’il avait fait construire, rendre Rome à elle-même, en la débarrassant de cette masse fas-

Samedi saint eu A tueuse qui l’obstruait. Mais au peuple avide de nouveautés il fallait d’autres merveilles ; on lui construisit, au fond de la vallée qui sépare le Palatin de l'Esquilin, à la place même des étangs de Néron, un immense amphithéâtre, Trente mille J uifs, pris parmi les captifs que Titus traînait à Ja suite de son char triomphal à son retour de Jérusalem, y travaillèrent pendant dix ans.

Leurs ancêtres bâtirent les Pyramides sous les Pharaons : eux, élevèrent le Colisée sous les Césars, | L’inauguration du Colisée fut l’occasion de fêtes extraordinaires ; on épuisa toute la variété des amusements populaires. Pendant cent jours consécutifs la vaste enceinte régorgea de spectateurs, et retentit d'applaudissements. Le san coula en abondance, et rougit le sable de l'arène qu’on avait soin de renouveler.

Nos mœurs ne nous permettent pas je

comprendre l'attrait que les anciens trouvaient à ces spectacles grossiers.

Dans la pratique ordinaire de la vie’à peine ponvons-nous supporter la vue d’une blessure ; les gémissements des malheureux nous font mal au cœur. 1l n’en était pas ainsi pendant les représentations du Colisée. On trouvait des délices inénarrables dans ces amusements sanglants. Qu’on en juge par ce trait que raconte saint Augustin. L’un de ses amis, nouveau converti, rencontre des compagnons qui l’invitent à les accompagner au Colisée ; il refuse. On insiste ; il tient ferme. Mais les instances deviennent si pressantes qu’il cède à la fin, mais bien décidé de fermer les yeux et les oreilles pour ne rien voir ni entendre. C’est ce qu’il fait d’abord, mais voilà que tout à coup une grande clameur parvient jusqu’à lui en même temps qu’un mouvement se produit dans

Samedi saint

l'assemblée ; il ouvre instinctivement les

Yeux pour un instant ... ilne les ferma

plus ; la scène qui frappa ses regards le Captiva ; la passion était entrée dans son Cœur ; il goûta un plaisir extrême aux jeux qui suivirent, et redevint un habitué du Colisée.

Assistons nous-mêmes par la pensée à

l’une de ces représentations. Voyons d'abord le peuple qui descend des sept collines ; ses flots pressés viennent battre les flancs du vaste vaisseau du Colisée,

envahissent toutes les ouvertures et dé-

bouchent à l'intérieur par les quatre-

vingts portes ou vomitoires qui donnent accès sur l’amphithéâtre ; celui-ci se Couvre d’une foule mouvante que les Passions vont bientôt agiter et tourmenter comme les eaux de la mer.

Sur le podium ou terrasse inférieure

brille le trône de l empereur, que re- Couvre un riche baldaquin ; auprès de

96 Impressions de royage

lui sont rangées les Vestales, et, tout autour de l'amphithéâtre, prennent place les principaux personnages de l'empire.

À tout seigneur tout honneur. En ces temps où rèêgnaient les mœurs païennes, il appartenait à l’élite de l'aristocratie de voir couler le sang de plus près, de mieux entendre les cris des blessés et des mourants.

Les patriciens, les plébéiens, les affranchis et les esclaves même se distribuent sur les gradins et la terrasse supérieure, suivant l’ordre qu’ils occupent dans la société.

Maintenant tout est prêt ; cent mille spectateurs sont dans l’attente et commencent à donner des signes d’impatience. Déjà on entend les hurlements sourds des bêtes féroces qu’on tient enfermées dans des retraites souterraines.

Un lion a bondi sur l’arène. Pour le rendre plus furieux on l’a privé de nour-

Samedi saint 97

riture, et on l’a aïguillonné jusqu’au sang. Il mugit, se bat les flancs avec sa queue, et soulève des nuages de poussière. Tout à coup il s’arrête, regarde inquiet autour de lui ; ses yeux lancent des éclairs. Il vient d’apercevoir un homme qui marche vers lui. Alors s'engage une lutte terrible. Le gladiateur déploie toutes les ressourcees d’une adresse et d’une agilité incroyables ; mais voici que le lion est parvenu enfin à poser sa griffe sur son adversaire, à l’ettirer à lui ; bientôt il le déchire à belles dents. Avec le premier sang versé commence véritablement l’intérêt pour les spectateurs.

Et cet intérêt se nourrira de tous les coups portés, de toutes les blessures reçues, des cris et des gémissements des vaincus ; le râle même des mourants ne sera pas sans attrait. Le regard se délecte maintenant dans les combats d’ani-

98 Impressions de voyage ne RS

maux rendus furieux par la vue du sang, dans les luttes d'hommes qui s’entregorgent. Et si des sentiments d'humanité ont pu se faire jour duns les Commeucements, la passion les a éteints tout à fait. Comme pour tempérer l'odeur trop acre du sang fraîchement répandu, des tubes de métal laissent s'échapper des eaux de senteure qui tombent en rosée bienfaisante sur les spectateurs et embaument l'air.

Et pourtant il y a dans l'assistance des personnes honnêtes et com patissantes, des mères remplies de tendresse. De retour dans leurs foyers, elles s’attendriront à la vue des misères d'autrui, elles s’apitvieront sur le sort des malheureux et pleureront avec les affigés.

Phénomène étrange ! Le cœur humain a de ces mystères qui sufhraient à eux seuls pour prouver la déchéance originelle de la nature humaine. Ne soyons

Samedi saint.

mue remets reed mm ©

pas prompts à condamne: les hommes de cette époque, à leur jeter la pierre.

Aurions-nous été plus humains ? Remercivns plutôt notre divin Sauveur de nous avoir arrachés dans sa miséricorde aux mœurs païennes. Le christianisme seul produit la véritable civilisation. Les sauvages dans l’état de nature se font un régal de la chair humaine ; les Français de 89, après avoir réduit la religion à la croyance en l’Etre suprême, couvrirent la France du sang le plus pur.

Mais voilà bien un nouveau spectacle qu’on offre à la foule avide de fortes émotions. L'arène est devenue un lac ; et sur ses eaux se balance une barque chargée de monde, lorsque, tout à coup, les flancs du bateau s’entr’ouvent. Vous avez rêvé quelquefois à toutes les horreurs d’un naufrage, à l’affolement général au moment de la catastrophe, à la lutte désespérée dans les flots, au silence

RE Ed de mort qui succède à toute cette agitation. Eh bien ! c’est cette scène terrible qu’on veut exposer aux yeux du peuple, aprés l'avoir préparée à froid et avec art.

N'est-ce pas le dernier degré de la cruauté ?

Cependant un cri nouveau a retenti sur les gradins de l’amphithéâtre. ‘Les chrétiens aux lions ! les chrétiens aux lions !”” Il s’agit d’une nouvelle classe d'hommes, appartenant à une religion venue de la Judée, auxquels on ne peut reprocher que la sublimité de leur doctrine et la pureté de leurs mœurs, mais qu’on poursuit d’une haine implacable,

et qui se multiplie malgré les persécutions. Pour eux, pas de pitié; sur l'arène, on ne prend pas la peine de leur donner des armes. Et pourtant ils vont à la mort le sourire sur les lèvres et le regard au ciel. Regardez l’un d'eux qui

ñ De dre Cdt 3 MT PES és is 6 en Eu Sn is RU. 7 D —

Samedi saint 101 tn an ee -s’avance. L'empereur Trajan, au cours d’une expédition, l’a amené de l'Orient, car il tient à montrer comme il pense toujours à son peuple et à ses amusements, (Cette fois, c’est une victime de choix, un des chefs de la secte ennemie de l’empire.

Les Romains ne sont pas émus en apercevant un vieillard aux cheveux blancs ; ils l’entendent sans émotion s'écrier à la vue des lions qui se jettent sur lui: ‘Je suis le froment du Seigneur, il faut que je sois moulu par la dent de ces animaux pour que je devienne le pain pur de Jésus-Christ.” Avec le même sang-froid ils voient les deux lions s’élancer sur l’homme désarmé qui les attend, le mettre en pièces et le dévorer.

Les vœux du saint évêque Ignace sont accomplis ; le froment a été broyé et le

102 Impressions de voyage Re ere D Pain est placé sur la table céleste du Père de famille.

C’est ainsi que s'amusait le peuple-roi.

Comme une bête sauvage à qui il faut fournir sa pâture si l'on ne veut pas qu’elle devienne furieuse et se retourne contre son maître ; ainsi les empereurs, pour conserver le sceptre, étaient obligés de distribuer au peuple le pain et les jeux : panem et circenses. L'empire perdit tout son prestige, devint un objet de spéculations, au point qu’un jour il fut mis à l’enchère, et adjugé au plus offrant, à un viveur qui, apprenant au milieu des fumées du vin et de l’ivresse l'étrange nouvelle, se rendit sur la place publique, pour s'emparer d’un pouvoir (1 souillé et déshonoré.

' Les empereurs romains n'avaient pas

4 voulu laisser à la merci des éléments la foule qui se pressait sur les gradins de l'amphithéâtre, ni l’exposer à voirinter-

mm ASTON à emo de 2 mi

Samedi saint

rompre ses amusements favoris. Craignait-on la chaleur ou la pluie, aussitôt on voyait se détacher tout autour de l'immense enceinte du Colisée des voiles triangulaires que raidissaient des cordes attachées aux poutres; elles avançaient horizontalement jusqu’au milieu du cirque où elles joignaient leurs pointes, et formaient un voile elliptique de six cents pieds sur deux cents, qui ondulait à cent cinquante pieds au dessus du sol. Encore aujourd’hui on voit des trous pratiqués dans la corniche supérieure; ils servaient à retenir des poutres dont le pied reposait sur des pierres en saillie, et qui s’élevaient andessus de la terrasse comme des mâts de navire.

Le Colisée a son histoire. Comme les personnages illustres, il a eu ses jours de gloi.: et ses jours de deuil. .Le temps de l’empire fut son âge d’or ; ‘il dura quatre siècles. Ce fut Honorius qui

104 Impressions de voyage eme son atout at mn os M abolit les combats des hommes ; et Théodoric, ceux des bêtes. Puis le Colisée devint une vaste solitude. Quelquefois cependant il servit de théâtre aux luttes désespérées des Romains combattant Pro aris el focis contre les barbares. Au moyen-âge des familles puissantes de Rome le transformèrent en forteresse sà l’époque de l’exil des papes à Avignon,il servit d’arène aux tournois qui avaient remplacé dans les mœurs de l époque les combats de gladiateurs. Dansles temps modernes commença vraiment la démolition du superbe monument ; il devint une carrière et fournit des matériaux pour la construction de plusieurs édifices somptueux et de vastes palais.

Le Colisée dans. la suite des temps devint hôpital, manufacture de laine, fabrique de salpêtre ; Benoit XIV lui donna sa véritable destination en le r nsacrant à la prière et à la passion du

Samedi saint 105

Sauveur. Il était convenable que Parène qui avait bu le sang des martyrs devint la coupe qui recueillit les larmes de la pénitenc. On y installa les stations du chemin de la Croix e sous la pieuse inspiration de saint Léonard de Port-Maurice des processions s’organisèrent pour les parcourir solennellement plusieurs fois la semaine.

Malheureusement les envahisseurs de la Rome pontificale, après avoir enlevé aux papes le Colisée alors tout à fait restauré par Pie VII, Léon XII et Pie IX, voulurent le laïciser. L'esprit libéral, qui les avait conduits à Rome, leur persuada qu’ils ne devaient pas permettre des manifestations religieuses dans un lieu ouvert au public ; croix et chapelles des stations disparurent pour ne pas effaroucher les regards profanes, Il est loisible maintenant de visiter le Colisée sans être exposé à rencontrer des

FÉPC Vhr

objets qui fassent naître de bonnes pensées dans l’esprit ou réveillent des re.

mords dans le cœur.

Dans la nuit du samedi saint a lieu lillumination du Colisée, au feu de Bengale ; je voulus contempler ce spectacle ; c’est quelque chose de féerique.

Alors que la foule circule dans les ruines au milieu de l’obscurité, tout à coup une lueur immense perce les ténèbres de la nuit, et toutes les pierres de l’amphithéâtre s’éclairent et apparaissent comme en feu. Puis la lumière disparaît lentement comme s’effacent les clartés du crépuscule à mesure que le soleil descend sous l’horizon. Pour varier le coup d’œil, on varie les couleurs, et les pierres du Colisée deviennent comme une gigantesque mosaïque illuminée. A la fin on imita une éruption du Vésuve, et nous restâmes dans le cratère éteint du volcan.

Les Sacramentines. — Saint: Athanase : rite oriental, — Rive droite du Tibre ; le Borgo etle Transtévère. — Les Ursulines. Frascati; la campagne romaine.

LES SACRAMENTINES

Pâques, 17 avril 1492. — Combien touchante est l'institution des congrégations vouées à l’adoration du Saint-Sacrement !

J'aime la pieuse église de Saint-Claude, J'aime une petite chapelle de Sacramentines sitnée du côté du Pincio ; elle est bien modeste, et semble se dérober aux regards comme les religieuses qui l’habitent ; une quinzaine de pieds seulement séparent la porte d’entrée de la grille du chœur, derrière laquelle veille la prière avec la lampe qui se consume.

Mais toujours deux religieuses sont là en adoration devant le Dieu caché de nos tabernacles ; et souvent la communauté se réunit au pied de l’autel pour réciter le saint office. Comme tout alors respire la piété ! Les lèvres de ces vier:

108 Impressions de voyage D

ges, comme celles du prophète qu’un chérubin purifia avec un tison ardent, sont tout de flammes pour prononcer des paroles dont l'esprit ne saisit pas toujours le sens, mais que le cœur sait bien comprendre. On se trouve heureux en entendant ces anges de la terre ; on se sent plus porté à la dévotion que dans les grandes basiliques où la curiosité attire les touristes avides de tout voir.

Je remercie Dieu qui a inspiré à notre supérieur la pensée de me demander de remplacer temporairement le chapelain d’une communauté française de Sœurs Adoratrices de Notre-Dame-Auxiliatrice, établie près de la gare, sur la rue dei Mille. Tous les jours, depuis une semaine, j'y vaisdire la messe, et, le soir, Ty retourne faire la reposition du Saint-Sacrement. Le jeudi saint je chantai une grand’ -messe ; c'était la première fois depuis mon départ d'Alma. Je dus sui-

Les Sacramentines 109 rm A

vre pour la prononciation et le chant la

coutume romaine ; mes paroissiens auraient eu peine à reconnaître leur curé,

Aujourd’hui, c'était jour de communion générale ; je constatai que la communauté se compose seulement de sept ou huit religieuses et d’un égal nombre d'enfants, Par suite de l’affaiblissement de la foi en France, le recrutement des Personnes qui se consacrent à Dieu devient de plus en plus difficile.

Le soir, après la bénédiction, on entonna un cantique que j’écoutai avec bonheur, car je l’ai souvent entendu chanter au pays :

Amour, honneur et gloire

À Jésus, mon ainin Sauveur !

La Mère supérieure me fit visiter le jardin du couvent : je regrettai d’être toujours resté insensible aux charmes de la botanique et de ne pouvoir parta-

ger l’admiration de mon cicerone pour les fleurs du bon Dieu.

La bonne Mère supérieure est d’une bonté et d’un empressement admirables ; elle n’est pas avare decompliments. Je me rappelle l’onction avec laquelle elle me disait : Monsieur l’abbé, Son Emihence le Cardinal Protecteur a bien recommandé à monsieur notre chapelain d’avoir pour le remplacer un de ces bons prêtres canadiens.

De leur côté les prêtres canadiens emportent le meilleur souvenir du couvent des Sacramentines de la rue dei Mille.

SAINT-ATHANASE ÆRile oriental.

MM. Auclair, Kirouac et moi avons assisté dans l’église de Saint-Athanase à la messe chantée selon le ritegrec. Placés dans le chœur, nous avons suivi l’ordre

Saint Alhanase 111

des cérémonies, et, après l’ office, grâce à un étudiant grec de la Propagande, nous avons pu pénétrer derrière la porte en fer que nous avions vu se refermer sur les ministres sacrés. Il nous introduisit auprès de l’évêque officiant, qui nous présenta son anueau à baiser et nous donna sa bénédiction. Nous vîimes la petite lance qui sert à rompre le pain destiné au sacrilice, et la cuiller avec laquelle on distribue la communion. Notre jeune guide paraissait heureux de nous montrer ce qui est particulier à son église.

Lui-même d'ailleurs était l’objet de notre curiosité. Nous remarquâmes la manière dont il faisait le signe de la croix, en portant d’abord la main à l’épaule droite ; et ille répétait en toutes cir- Constances, chaque fois qu’il faisait une génutliexion ou un salut, qu’il touchait un livre sacré ou qu’il baisait une image.

De fait une grande différence existe entre

le rite oriental et celui que nous suivons.

Quelques notes sur la liturgie trouveront ici leur place.

Le culte extérieur est nécessaire à . l’homme ; c’est une conséquence naturelle de l’union du corps et de l’âme ; celle-ci, prisonnière des sens, ne peut exercer ses facultés qu’avec le concours des organes. L'homme ne garde pas un front superbe lorsque l’âme s’humilie ; la douceur ne peut longtemps habiter sous des traits courroucés. Dans ses rapports avec Dieu, l’homme a dû se soumettre à cette loi de la nature ; la liturgie est la part que doit prendre le corps dans le culte que nous lui rendons ; les cérémonies sont comme un tableau vivant où vieunent se peindre les divers sentiments de l’âme.

Le culte extérieur est aussi vieux que le monde. Caïn offre les prémices de ses champs au Dieu qui répand la rosée et

Saint Athanase 118

distribue les rayons de son soleil ; Abel présente la graisse des animaux au maftre de la vie et de la mort. La loi mosaïque renfermait tout un ensemble de prescriptions liturgiques ; Notre - Seigueur n’est pas venu les abolir mais les perfectionner, en les adaptant à la réalité qui a succédé aux figures ; les hécatombes sanglantes sont , placées par l’immolation mystique de :4 victime de la nouvelle loi. |

Les apôtres, tous de la nation juive, conservèrent un grand nombre des pratiques de la synagogue.

Les assemblées des premiers chrétiens commençaient par le chant des psaumes et la lecture des Livres saints ; venait ensuite une homélie qui était suivie de la collecte en faveur des pauvres ; le tout se terminait par l’oblation de la Victime sainte et la communion. La

APE NS Flan pe Lt dhe nu dirt sisi RUE Del TOME © DRE A Te IC LT. 0

DS LIU glass NL ANSE TG en bone abat hé ee cran

a+ f Bi du

114 {mpressions de voyage

partie essentielle, c’est-à-dire la consécration sous les deux espèces, n’a jamais varié dans l’Église ; seules les cérémonies qui ont pour but de donner aux Saints Mystères plus de solennité, comme les prières, les encensements et les saluts, ont subi des changements,

Dès les premiers siècles se dessinèrent les principaux traits qui caractérisent les rites oriental et occidental ; la différence des climats et des mœurs eu-ent naturellement une grande influence.

L'homme du midi aime davantage la pompe des cérémonies, l'ampleur et la variété des costumes, le brillant du décor : il aime ce qui parle aux sens :

aussi y a-t-il plus d'éclat dans le rite oriental ; les personnages sont plusnombreux, l’action est plus dramatique, la scène, plus vivante, L'homme du nord se renferme plus volontiers dans sa pensée ; plus froid et plus catégorique,

Saint Athanase 115

il sent moins le besoin d’exprimer au dehors les sentiments qu’il éprouve. 11 lui faut une liturgie qui se distingue par un cachet de grandeur unie à une noble simplicité.

Le rite oriental est multiple : les cérém nies varient avec les peuples ; mais ch.stous c’est la même matière sacramentelle : le pain et le viu choisis par Jésus- Christ ; c’est la même victime : Notre Divin Sauveur mourant en croix ; ce sont les mêmes paroles : celles qui furent prononcées la première fois le soir de l’institution de la sainte Eucharistie.

A la Propagande, le jour des Rois ramène une touchante cérémonie. Dans ce cénacle où se réunissent des prêtres de toutes les nations, se succèdent au même autel des ministres offrant le 8scrifice de la messe suivant les formes d 8 rites latin, grec, syriaque, arménien, maronite, copte et abyssin.

Impressions de voyage Une si grande variété dans les cérémonies est due surtout au fait que les peuples d'Orient traduisirent les prières de la liturgie dans leurs langues propres.

L’Occident a adopté le latin qui a fait l'unité de sa. liturgie, unité qui se resserre toujours davantage et tend à devenir parfaite. Le prêtre du lointain Canada célèbre à Rome dans la même langue et avec le même cérémonial que le prêtre né au cœur de la catholicité.

En revanche, lorsque les schismes éclatèrent dans l’Église d'Orient, on ne détruisit pas la liturgie qui demeura comme un patrimoine national ; les hérétiques se contentèrent de retrancher les cérémonies et les mots qui impliquaient la condimnation de leurs erreurs, comme “eux qui expriment la procession du Saint-Esprit et la dépendance à l’Eglise de Rome, de sorte qu’ aujourd’ hui encore

Ssaint Athanase 117 en om me en les Orientaux unis ou non unis ont le même cérémonial à peu de chose près.

Tout au contraire les protestants, en haine de l’Eglise de Roms, ont renoncé au rite latin, et en sont venus à faire consister tout leur culte dans des assemblées où l’on chante des hymnes et où l'on entend des prêches de la part d’hommes que souvent le collet de la redingote distingue seul de leurs frères.

Et voilà comment les Orientaux dissidents ont conservé les choses essentielles à l’ordination de leurs ministres, tandis que les protestants n’ont plus que des cérémonies sans signification et sans effet, On remarque dans la liturgie orientale plusieurs cérémonies qui se retrouvent à peu près les mêmes daus tous les rites.

La première est celle de la prothèse, qui consiste. suivant l’étymologie du mot, à approcher de l’autel ce qui doit

118 Impressions de voyage NT NE RS servir pour la messe. Elle se fait avec des prières et des encensements. C’est alors que les Grecs séparent en plusieurs morceaux avec une petite lance le pain srmenté du sacrifice.

Puis commence la messe des catéchumènes. On transporte processionnellement en son lieu le livre des Évangiles :

on lit des leçons ; on chante l’épître et l’évangile du haut de l’ambon où le diacre se rend, accompagné des ministres inférieurs. Cette rubrique s’ observe encore dans l’église de Milan où l’on suit le rite latin ambrosien.

La messe proprement dite commence alors, et seuls les chrétiens peuvent y assister. Le chant des litanies ouvre l’office, comme cela se fait chez nous le samedi saint et les jours des Rogations.

On transporte en grande pompe les oblats sur l’autel, chez quelques-uns, avec croix, luminaire et encensoir.

Saint Athanase 119

C’est ainsi que le jeudi saint le clergé apporte en procession et en chantant des hymnes, l’huile et le baume, pour les déposer devant l’évêque officiant.

La communion a lieu dans tous les rites, mais avec des différences dans les détails. Chez les Grecs, le célébrant, avant de se communier, donne une parcelle de l’hostie au dia. .e, qui va se communier derrière l’autel et revient recevoir le précieux Sang des mains du prétre. Le célébran: rompt alors le pain consacré en plusieurs parties qu’il laisse tomber dans le calice, et va les distribuer ensuite aux fidèles au moyen d’une cuiller ; chez les Syriens, le célébrant les prend directement avec ses doigts dans le précieux Sang ; les Syriens catholiques donnent des fragments qui ont été touchés avec une parcelle imbibée du précieux Sang.

Quant aux Maronites, ils se servent de pain azyme et leurs cérémonies tendent à se rapprocher des nôtres, surtout pour le rite dela communion : ils ont même adopté la forme de nos ornements.

Les Arméniens aussi ont laissé le pain fermenté, et, par là, se trouvent simplifiées les cérémonies de la prothèse et de la communion.

Page 1