LE VOYAGEUR
Ciel! comme on voit, là-bas, grandir la foule! Leur nombre échappe à mes regards perclus !
Ne compte pas ; chaque instant qui s'écoule, Derrière moi laisse un monstre de plus.
LE VOYAGEOR
Quel Dieu t'enchaîne à ce troupeau farouche?
Viens, 6 berger, dans nos vallons fleuris ; Un rossignol chante au bord de ma couche^ Mon toit de paille est tout brodé d'iris.
LE PATRE
voyageur, dans tes vallons fidèles, Jo no veux pas montrer ce front pâli, Nous allons paitrc au champ des asphodèles, Nous allons boire aux fleuves de l'oubli !
J*ai eu une autre bonne fortune. J'ai eu le temps de lire Eschyle traduit par M. Leconte de Lisle. Celuî-ci est grand poëte aussi, et d'une si forte originalité qu'il est devenu chef d'école. On lui doit une vraie reconnaissance, — il faudrait que ce fût une reconnaissance nationale, — pour avoir su, au milieu des événements tragiques de ces derm'ers temps, poursuivre son austère labeur et nous donner la vraie notion du père de la tragédie. M. Leconte de Lisle nous a déjà donné Homère. Lui seul pouvait, je crois, rendre fidèlement la simplicité grandiose de ces formes antiques sans en déranger la beauté. Travail patient, ingrat en apparence du laveur d'or au profit des autres! Mais qui se connaîtrait mieux en or pur que celui qui porte en lui une mine féconde?
Vous m'avez lu sur Eschyle un travail qui, soit dit sans vous offenser, est une merveilleuse appréciation. Je vous associe donc à la gloire du grand ouvrier qui nous livre cette pépite.
Les esprits littéraires ont aujourd'hui une mission bien nettement tracée. II leur faut tenir bien haut le seul de nos drapeaux qu'on n'ait pu nous enlever, la supériorité intellectuelle de la France. Tant que nous aurons les premiers poètes, les meilleurs peintres, les plus grands musiciens, nous pourrons protester contre cette déchéance dont on nous menace. C'est dans les forces vives du génie et du talent, dans cette éternelle vitalité de notre race latine que nous pouvons, dès aujourd'hui, puiser notre revanche. On nous accorde la spéciaUté du goût, que nos lourds appréciateurs essayent de regarder comme une chose futile, mais qui est en réalité la source vive des séleclioîis fécondes dans Tordre moral. Sans poésie dags la littérature, la peinture et la musique, dans la sculpture et l'architecture, dans l'industrie même qui touche aux arts de si près, il n'y a pas d'avenir pour les peuples. Ceux qui essayeraient de s'en passer verraient vite gauchir et s'épuiser leur force matérielle. La poésie, c'est l'ardeur du sentiment, chose innée, tour à tour épanchée et contenue, fleuve et ruisseau, dans le lit du talent, chose acquise. Le goût est l'écluse savante qui distribue les eaux salutaires, la fertilité, la vie. Sans le goût, nous n'aurions qu'inondations, gâchis ou désastres. Soyez fiers d'avoir le goût, c'est le grand inventeur, l'équilibre divin que rien n'enchaîne et ne détruit.
Quelle campagne militaire savamment conduite peut se comparer à la campagne artistique que viennent de faire dos peintres à la dernière Exposition? Qui s'attendait à voir un progrès général si marqué et une si notable quantité de travaux excellents et charmants, sortir d'une tempête qui semblait avoir tout emporté? Messieurs les Allemands qui êtes si militaires, messieurs les Russes qui êtes si forts, messieurs les Américains qui êtes si riches, où sont vos tableaux et vos peintres? C'est en payant que les uns ont des musées, c'eist en pillant que les autres vont s'en faire. Mais qui de vous sera l'infatigable producteur, riuventeiir inépuisable? On croit nous ruiner avec du canon, nous tarir avec de l'argent, et, comme par enchantement, nous couvrons le marché d'une moisson nouvelle, éclose et mûrie sous la mitraille.
J'étais à Paris, ces jours passés, dans le salon simple et nu d'une grande artiste. Rien ou presque rien dans le local sonore, un piano et des chaises. A côté, dans une petite galerie," un orgue à la voix sublime, touché ■par un maître moderne, et quelques tableaux de maîtres anciens; le buste en marbre de la grande artiste, un beau buste en vérité. Sur les marches, deux grands vases d'épis verts, de coquelicots, de bleuets et de stellaires blanches. Le goût des fleurs des champs est arrivé à Paris, c'est un progrès ; notre flore rustique
est si charmante et si riche! On l'apprécie enfin! Bientôt on la connaîtra toute. C'est le luxe démocratique par excellence, un symbole de l'égalité future, le jardin portatif du riche et du pauvre, fureur d'innocente pillerie qui fait grand bien aux jeunes blés et dont les propriétaires ne doivent pas se plaindre.
Au commencement de la soirée, le plus jeune de la famille, un aimable garçon de quatorze ans, accompagné au piano par son illustre mère, avait joué du violon avec cette largeur et cette franchise d'exécution, ce sentiment droit et solide qui signalent la belle et bonne conscience fleurie à l'école du vrai. Ensuite deux belles jeunes filles, adorables de naturel et de simplicité, nous avaient charmés avec leurs voix cristallines, si semblables et mariées avec un art si charmant, qu'on avait peine à les distinguer Tune de l'autre. Leur mère, qui est grande pianiste comme par-dessus le marché, les accompagnait aussi. Enfin elle chanta seule. Il y avait vingt ans que je ne l'avais entendue. Elle est arrivée à l'apogée de la grande manière, à cette entente du grand art qui rend l'interprète digne du créateur. Elle nous dit Gluck et fut sublime. Un frisson passa dans l'auditoire qui n'était composé que d'artistes passionnés, et je sentis quelque chose comme le passage d'un dieu de la Grèce à travers nos ruines fumantes. J'avais, en écoutant, oublié tout^ et la sinistre
impression de la France vaincue, et sa population décimée, et sa capitale avilie; et les discordes du présent et les intrigues des ennemis de l'avenir. Quand je rentrai chez moi, je me rappelai tout, et je me demandai comment ces choses horribles avaient pu me devenir aussi étrangères pendant quelques heures, que si elles ne se fussent jamais produites. Le soleil de Gluck et de Pauline Viardot avait dissipé le rêve affreux. Quelle est cette puissance du beau qui nous sort d'un océan d'idées noires, pour nous jeter, comme le ferait une vague bénie, sur une terre promise? Ah! qu'elle prenne son essor, cette puissance, la seule éternelle et légitime! Qu'elle nous arrache au spectacle des choses navrantes et fasse refleurir en nous l'enthousiasme, ce grand élan de l'âme vers toutes les grandes choses.
Nohanl, 12 juillet 1872.
24r> IMPRESSIONS ET SOUVENIRS.
voyant Tattitude de FAssemblée de Bordeaux, Paris s'est trompé encore en croyant que la majorité avait le pouvoir de rétablir la monarchie et que M. Thiers faisait cause commune avec elle. Paris a donc laissé faire la Commune, croyant que c'était une énergie au service de la république. Paris était républicain, et il était désespéré : ce n'est pas là être d'un parti, c'est être homme et patriote.
Paris s'est trompé une troisième fois en croyant qu'il serait sauvé de la monarchie par un parti essentiellement populaire. Ce parti n'a pas existé puisqu'il n'y a pas eu le moindre accord, le moindre ensemble, la moindre doctrine dans Télrange gouvernement qu'il s*était donné. On y voit toutes sortes d'essais, de fantaisies, de prétentions à la science sociale, mais, au fond, il n'y a que des passions, des rêveries, ou des appétits. L'ambition, l'ignorance et la vanité- dominent le tout, chacun tire de son côté, les mauvais ne se souciant que d'eux-mêmes, les bons n'ayant aucune capacité pour organiser le désordre, les nuls s'enivrant niaisement de leur importance d'un jour. Il n'y a pas de parti là où il n'y a pas de principe commun, et vouloir prendre de vive force ce que l'on n'a pas, avant d'avoir établi son droit à le posséder, n'est une doctrine dans aucun pays du monde. La Commune rentre donc dans le domaine des faits ma-
lérlels et ne se discute pas ; ce qui ne veut pas dire que le peuple n'ait pas droit à la discussion de ses intérêts. Ceci est tout autre chose et j'y reviendrai forcément.
Mettant donc la Commune en dehors de Texamen que je voudrais poursuivre, je m'adresserais au radicalisme et je lui demanderais s'il est assez en possession de la science sociale et de la science politique pour accepter encore la gouverne immédiate, exclusive des affaires. Il vient de faire ses preuves et l'essai a été désastreux. Il n'a pu sauver la France envahie, il n'a pu contenir les passions populaires. Il a été débordé, trahi, impuissant. Il a donné sa démission, sauf à la retirer en temps et lieu. Ce parti, — car c'en est un sérieux, il a sa formule, il ne manque pas plus d'hommes capables que les autres partis, — est fort en ce qu'il est fraction d'un parti considérable qui veut la république ou plus rouge ou plus blanche, mais qui la veut certainement et qui l'aura. Placez autour de ces aspirations formulées l 'immense aspiration à la liberté qui ne sent pas le besoin de se formuler, mais qui peut se personnifier sous la forme d'un libéralisme militant, vous aurez une nation qui veut s'appartenir à elle-même et ne plus dépendre d'aucun parti exclusif.
Voilà pourquoi cette tendance, énorme quant au
nombre, et qui est à l'occasion l'appui du radicalisme, lui résiste toujours à un moment donné, ou l'abandonne sans rien dire , par crainte d'une tyrannie nouvelle. C'est au radicalisme qui a déjà reçu tant et de si dures leçons, à ne plus en mériter de nouvelles. Pour cela, il faudrait qu'il tînt compte du temps et des résistances morales. Il faudrait qu'il mit de côté le rêve révolutionnaire qui consiste à recommencer , hors de raison , un passé glorieux sauf à en accepter le côté odieux. Il faudrait que, sans répudier les grandes énergies et les grands bienfaits de ce parti, il eût le courage de rompre avec certaines traditions qui révoltent la conscience du présent. U faudrait enfin qu'il acceptât les formes de la vie moderne, et qu'il s'appliquât â n'être pas l'antithèse du parti clérical dont il a trop reproduit l'intolérance et les passions.
Il semble que les radicaux aient senti ces nécessités, quand voyant la partie* perdue pour leurs personnalités, ils se sont groupés autour de M.- Thiers, expression du libéralisme dominant. Leur évolution a dû être odieuse aux blanquistes comme aux autres nuances d'un socialisme plus foncé : ils n'en ont pas moins agi très-sagement, et j'aime à croire que, pour la plupart d'entre eux, il y a eu plus de patriotisme que de tactique dans cette évolution.
Ce parti et ceux qui y confinent doivent donc re-
connaître que la situation est loin d'être désespérée. Le radicalisme aura un triomphe certain aux élections qui suivront le décès de l'Assemblée actuelle. Le libéralisme veut des antagonistes de la monarchie et de l'Église : comme toujours, il ne demandera aux candidats du moment que la passion du moment. Si le$ radicaux ne s'enivrent pas trop de leur victoire^ s'ils se rendent aussi bien compte de ce que ne veulent pas leurs électeurs que de ce qu'ils veulent réellement, ils pourront grandement servir leur pays : sinon ils le livreront aux déchirements dont nous saignons en* core. *
En face du radicalisme, à l'autre extrémité du front de bataille, se dresse, meqaçant et dévoré de l'ambition des choses terrestres, le cléricalisme. Lui aussi a des ramifications dans tout l'univers, une doctrine formuT léô, des orateurs passionnés, des prétentions au pouvoir, et la sympathie de nombreux adhérents. Mais lui aussi s'appuie sur une sorte de libéralisme religieux qui ne le suit pas dans le radicalisme catholique de ses entreprises. Lui aussi a dû sa prépondérance à ui> besoin du moment, celui de la paix à tout prix. En demandant la paix à tout prix, tout le monde n'a pas été lâche. La majorité du moment a senti l'impuissance du radicalisme et vu le désastre inévitable. On a voulu opposée au radicalisme qui prétendait aller jusque-là, .
le cléricalisme qui voulait ou semblait vouloir une transaction. Le d<^goût du présent et la peur du pire ont voté dans ce sens-là, comme dans un an peut-être, ils voteront dans un sens contraire. L'influence cléricale est donc fictive, ou tout au moins très-précaire, et sa soif de domination ne sera point assouvie, eûtelle dans VAssemblée les triomphes qu'elle ambitionne. Si elle continue à vouloir ramener les choses du passé, elle croulera avec fracas, tandis qu'avec un sentiment plus éclairé des besoins de la vie moderne, elle durerait ce qu'elle doit durer, elle bénéficierait des iSées de tolérance et de liberté qui sont dans l'esprit des aspirations générales.
En somme, beaucoup de libéraux et même certains radicaux sont catholiques. Le cathoh'cîsme est une croyance individuelle , ce n'est point un parti. C'est outrager une religion, c'est l'abjurer et la détruire que d'en faire un moyen politique. Beaucoup de catholiques le sentent et , dès à présent, c'est le grand nombre. J'en sais en quantité, qui tiennent au culte et qui ne veulent point être appelés cléricaux, parce que ce drapeau politique blesse leurs opinions politiques.
Le paysan dont l'apport au scrutin est si considérable, est dans ce cas. Il veut sa messe et ses fêtes. 11 ne veut pas du rétablissement des Bourbons.
Ce n'est donc pas la religion qui sera vraiment en cause aux' prochaines luîtes électorales, et je serais d'avis que les dissidents ne s'occupassent d'elle en aucune façon. Il ne s'agira que de repousser l'effort d'un parti pour qui le principe d'autorité poussé à l'extrême est une doctrine de législation. Je crois que ce ne sera pas difficile, puisqu'en somme les partis centre droit et centre gauche sont destinés à s'entendre sur un terrain neutre où le libéralisme les poussera irrésistiblement.
Alors l'élément modéré qui, en dépit de nos terribles agitations, est le seul élément vital et durable de la France actuelle, se trouvera forcément en présence de la question sociale, pourra la connaître et travailler sérieusement et utilement à la résoudre. Tout ce qui se décrète en ce moment-ci est visiblement transitoire, c'est la houle au lendemain de la tempête, et si les esprits ardents savent se défendre des précipitations funestes, des manies personnelles et des ambitions aveugles, la France commencera, avant qu'ils soit dix ans, et sans coup férir, uhe immense et magnifique révolution : le voudra-t-elle? Cette révolution ne sera pas ce que l'Internationale appellerait le triomphe de la démocratie. Non, le pauvre ne dépouillera pas violemment le riche, l'ignorant ne portera pas la responsabilité du pouvoir,
é52 IMPRESSIONS ET SOUVENIRS.
une classe illettrée ne s'imposera pas à une nation civilisée comme arbitre de ses destinées. Là est le rêve insensé et stupide. On ne recommence pas un coup . de main qu*ont secondé des circonstances exceptionnelles ; et quand on le recommencerait, ce serait encore un orage destiné à durer plus ou moins de jours. Une seule éventualité pourrait le faire durer plus ou moins d'années, ce serait que le parti clérical arrivât au pouvoir et y prît ses aises. Oh ! alors une réaction épouvantable se produirait d'un bout de la France à l'autre, pour reconquérir la liberté, et comme le vote est essentiellement instinctif pour le grand nombre^ tout semblerait bon, même la terreur pour rétablir cette antithèse, la sécurité.
Le parti clérical a-t-il une telle soif du martyre qu'il veuille précipiter la France avec lui dans l'abîme ?
Espérons que non, et cherchons à quel genre de triomphe peut arriver la démocratie quand son heure sera venue.
L'idéal humain, comme l'idéal social, c'est de conquérir'l'égalité ; mais auparavant, il faut la connaître, savoir en quoi elle consiste, quels sont les droits qu'elle consacre et les devoirs qu'elle impose. Fraternité ou la mort était une belle devise tant qu'on l'entendit dans son vrai sens : combattre pour devenir hommes ou mourir! mais quand elle fut interprétée ainsi :
Soyez nos frères^ ou mourez de nos mains, elle devint burlesque et monstrueuse. C'estàinsi malheureusement qu'elle se présente encore à l*espritde certaines écoles démocratiques, et, pour qu'elle soit effacée comme un attentat à la conscience humaine, il faut que le peuple entier arrive à la connaissance du bien et du mal.
11 n'en est pas si loin qu'on le croirait d'après les dernières crises. Sans aucun doute, un très-petit nombre de furieux est seul responsable des excès et des crimes commis, et quant aux nombreux combattants pour l'idée démocratique, il y a eu fausse notion du droit, mais nullement négation de la loi des consciences. Ces infortunés n'ont pas compris. Le premier point par où il faudra aborder la question d'équilibre social c'est l'instruction gratuite et laïque, c'està-dire libérale. On va probablement nous donner le contraire. Résignons-nous ^ attendre un peu. Le mot d'équilibre social est venu sous ma plume, je m'en servirais volontiers au lieu de question sociale, puisque c'est l'équilibre qui résout la question.
L'équilibre n'est-il pas le secret de l'univers, la loi naturelle ou divine en vertu de laquelle nous existons? Tous nos attentats à l'équilibre ne, sont-ils pas comprimés par le retour forcé à l'équilibre, ou châtiés temporairement par un dérangement temporaire de l'équilibre ?
L' égalité sociale n'est autre chose que la part de chacun à l'équilibre social et, si oq cherche une loi dans régalilé naturelle, on ne ia trouve pas ailleurs que dans le contre-poids des forces opposées les unes aux antres. Il y a, dans cet ordre de faits, des forces de faiblesse, de docilité, de séduction ou de suavité qui sont tout aussi réelles que les forces de vigueur, d'empiétement, de violence ou de brutalité. Cet éternel combat que la loi de la vie livre et subit sur la face du monde, Thomme le résume dans sa pensée comme dans son action ; là où il ne représente que la force . brutale, il est peu supérieur aux animaux; là où il représente la force Intellectuelle et morale , il a le droit de se croire le dernier mot de la création actuellement existante, — mais c'est à la condition de suivre constamment le mouvement éternel qui entraîne l'anivers vers une destinée toujours phrs haute.
L'équilibre social consistera donc à donner à tous les moyens de développer leur valeur personnelle quelle qu'elle soit, pourvu que ce soit une valeur et non une inertie. L'ignorance n'est pas le seul obstacle, il y a aussi la misère, c'est-à-dire le manque ou Teiicès du travail, et une société qui ne trouverait pas le moyen d'équilibrer la dépense des forces et l'acquisition légitime des saines jouissances serait une société perdue.
IMPRESSIONS ET SOUVENIRS. î2&5
Je ne crois pas que, pour fonder un établissement aussi considérable que celui qui se prépare, les classes riches on aisées n'aient pas à faire quelque large sa« crifice, cafr il s'agit d*arï établissement légal quel conque destiné à rendre possible l'émancipatiou intellectuelle des classes arriérées d'instruction et d'argent. Il s'agira de rendre les grères du travail sans objet. Nul ne pourra jamais les interdire sans porter atteinte à la liberté des traiîsactioïïs ; mais quand les transaclions ne sont possibles qu'à la condition de grandes telles collectives, il y à un vice dans Torganisation sociale et industrielle. Ce que je désirais vivement s'est produit. Une large enquête sur les besoins du travail et les ressources de l'industrie a été ouverte. Ses résultats immédiats ne pourront pas être bien satisfaisants, il la faudrait permanente et d'institution fondamentale : car les besoins et les ressources se modifient sans c^se, et quand il faut, au bout de qinme ou vingt ans, revenir à la questim d'actualité, on est effrayé et comme découragé de l'examen nouveau à faire ; on- le retarde le plus possible pour ne pas surexdter les parties intéressées. Les mal partagés s'irritent, les sMisfaits s'obstinent. La grande étude de l'équilibre social devra donc être sans lacune et ne jamais poser que des solutions relatives. Voilà ce que les vrais amis du peuple doivent Vouloir et voudront.
Quand ce grand tribunal des intérêts sociaux fonclionnera régulièrement et que ses membres seront élus par les patrons et les ouvriers dans les conditions d'impartialité désirables, quiconque voudra dominer dans un sens où dans l'autre par l'întrigue ou la violence sera condamnable. Jusqu'ici , la conscience est troublée du spectacle que présentent les décisions humaines, quand on voit l'ignorance désarmée en face de la richesse unie au savoir et à l'autorité. L'ignorance ne connaît pas son droit, elle y renonce ou l'exagère, mais quelque déplorable usage qu'elle en ait fait, il subsiste tout entier, ne l'oublions pas!
Des institutions vraiment fraternelles sauveraient l'avenir du peuple, mais il y a un point de départ nécessaire ; c'est l'établissement dont je parlais, l'établissement des moyens de réalisation. Un moment viendra où tout le monde voudra y contribuer ; mais si vous voulez amener saintement le peuple à l'égalité possible, il ne faudrait pas que cette grande souscription eût le caractère d'une aumône. On n'est jamais l'égal de celui qui vous jette le sou de la pitié, car beaucoup le jettent avec dédain, uniquement pour se débarrasser du spectacle de la détresse. Il faut que l'étude de la science sociale qui n'est pas seulement une capacité économique, mais une philosophie
et une religion sans autres miracles que ceux que i'homme peut faire, nous pénètre de nos devoirs; qu'elle nous fasse comprendre le droit de tous à la liberté, à l'instruction et au bien-être ; qu'elle nous enseigne enfin à être des hommes civilisés, capables de civiliser d'autres hommes. Nous trouvons cinq milliards pour conserver et relever notre nationalité. Un jour viendra où nous pourrons, où nous voudrons faire un effort analogue pour sauver notre conscience et relever notre dignité. Qui sait le chiffre auquel pourrait atteindre une contribution annuelle qui diminuerait et cesserait avec l'ilotisme intellectuel ?
Mais il faudrait que ceci fût voté par une Assemblée républicaine souveraine. La volonté d'un prince ou d*un parti ne l'obtiendrait pas ou en dénaturerait le caractère. L'initiative privée n'a pas encore la vitalité américaine et ne l'aura peut-être jamais chez nous, bien qu'il faille l'espérer et l'encourager. C'est à la fusion sincère des partis qu'il faut demander de préparer ce grand mouvement, cet immense et splendide emprunt sans précédents, qui s'appellera peut-être dans l'histoire: la révolution pour Tidéal.
Nohant, 23 juillet 72.
r/HOMIIE RT LA PKHME.