LETTRE A UX. AMI
20 août 1872, Cabourg, Calvados.
Je ne gais pourquoi vous me croyez à Trouville où je n'ai fait que passer et où je n'ai vu personne. Je n*ai pas eu ici le temps de bien lire les écrits qui vous préoccupent; mais vous voulez que» sans subir ou sans rejeter leur infliience, je vous dise fe fond de ma pensée sur la question. Cette question soulève dans toutes les conversations que j'entends, des théories excessives et donne lieu à des interprétations outrées auxquelles, dès à présent, on peut certainement répondre.
S*il me fallait pénétrer dans un problème nouveau, je manquerais certainement de lucidité. L'éclat et le bruit de la mer exercent sur moi une sorte d'hypnotisme qui ne porte point à la réflexion; mais. la question dont il s'agit ne prend personne au dépourvu. Elle est aussi
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ancienne que le monde. II m'est donc bien facile de vous dire ingénument comment, à mon point de vue, la vérité des choses m'apparaît.
Dieu n'a pas créé, la nature n'a pas produit séparément des singes et des guenons, des chèvres et des boucs, des hommes et des femmes. Comme nous disons le papillon pour désigner une famille entomologique, le chanvre ou le houblon pour nous entendre sur des genres botaniques, nous disons l'homme pour dénommer ie genre humain.
II n'y a pas de classification logique pour placer la femme dans une sphère particulière. L'homme,- depuis que le monde est monde, signifie en histoire, en histoire naturelle et en philosophie : tous les hommes et toutes les femmes qui existent, qui ont existé et qui existeront sui'Ia surface de la terre.
C'est si vrai qu'il est niais d'avoir à le dire, et, pour moi qui aime passionnément et religieusement l'étude et la contemplation des lois naturelles, toute conception d'un classement qui déroge à ces lois me semble arbitraire et factice. Je ne dirai pas que je le rejette, je vais bien plus loin, je V ignore.
C'est que, quand nous entrons dans cette thèse (soutenue ou combattue en ce moment par de trèsgrands esprits) que l'homme et la femme, le mâle et la femelle sont des êtres essentiellement dissemblables
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et soumis à des lois opposées, nous entrons, selon moi, dans des idées de convention, dans un monde fabriqué de toutes pièces par la conception humaine ; imagination, étude, révélation ou fantaisie, découverte ou expérimentation, peu m'importe. Science, esprit, expérience ou génie, parlez, cherchez, classez, décrétez, tant qu'il vous plaira. C*est l'esprit humain qui juge, discute, affirme. C'est le beau bruit de la parole humaine avec ses richesses de savoir et d'inspiration : mais qu'est-ce que cela me fait, à moi qui, dans mon petit coin, regarde avec une totale absence de personnalité les pages ineffaçables de ce beau livre que Dieu a placé devant mes yeux? Qu'ai-je à faire de la Genèse recueillie et commentée par un travail tout humain, quand la Genèse vraiment divine et souveraine est là vivante et palpitante autour de moi? quand elle est l'air que je respire, la vie qui remplit ma poitrine, l'ordre et la beauté qui raniment mon cœur prêt à s'éteindre ? Encore quelques années et je ne serai plus. Permets, 6 grand Tout, que je rentre dans ton sein, sans avoir méconnu et blasphémé les lois qui te régissent!
C'est donc comme naturaliste que j'ignore ce qui est en dehors de la nature. Je n'ai pas besoin de dire et de jurer que^ moi personnellement, je ne suis savant en rien; mais nous sommes beaucoup qui
savons beaucoup de choses, qui les avons vues, observées, différenciées, qui les possédons par leur côté éternellement vrai, et qui n'ayant pas de valeur spécifiée, n'avons pas le droit de nous dire savants. Nous avons le droit pourtant d'être inébranlables dans notre conviction, puisque les vrais savants nous donnent raison, puisqu'ils nous guident, nous redressent ou nous éclairent.
Quand, grâce à cette tendance à embrasser l'ensemble des choses, on s'est affermi dans la croyance à un principe dominant de vitalité souveraine, on ne peut admettre le rôle d'un souverain de convention : le mâle dominant la femelle, ou la femelle dominant le mâle. Il n'y a qu'un souverain légitime de l'union, la loi. Cette loi a fait surgir les mâles et les femelles, les femelles et les mâles, pour concourir par des moyens qui ne sont pas différents, quoiqu'on en dise, à un seul et même but, la reproduction de l'espèce. Unité de but, c'est la loi suprême, appropriation de moyens, c'est la conséquence. Différence de sexes, c'est-à-dire d'organes générateurs? Non, les sexes n'expriment qu'un emboîtement d'organes nécessaires à la jonction fécondante. La chose est claire et visible dans les plus humbles végétaux, dans les êtres organisés les plus infimes ; il n'y a qu'un être pour ainsi dire dédoublé, tendant au rapprochement qui le com-
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plèle, et absolument incapable d'effectuer son adaptation avec un être d'un autre ordre-
Il n'y a donc qu un type dans chaque espèce, un être en deux personnes, dont l'union est nécessaire pour reproduire la vie, une machine en deux parties dont l'engrenage est voulu, inévitable pour produire l'action.
La promiscuité n'est pas une loi universelle, il s'en faut de beaucoup. Elle est nécessaire pour certaines familles animales ou végétales ; elle serait funeste à certaines autres. En raison du milieu des êtres, cette loi varie donc essentiellement, mais elle est absolue pour chaque espèce. Une marguerite est l'habitacle commun à une multitude de petits ménages qui n'empiètent pas sur les droits de leurs voisins. À côté de cette république modèle, certains végétaux de sexes différents sont forcés de confier au vent leurs communications un peu suspectes de frivolité brutale. L'oiseau, être très-perfectionné, vit, à l'état libre, sous la sainte loi de la famille. Le poisson en est absolpment dispensé; dans certaines espèces, le mâle est supprimé par la femelle devenue férocement maternelle après la fécondation. Dans aucune, le mâle ne supprime la femelle. C'est que le but est tout-puissant et que l'instinct est forcé de s'y assujétir.
L'homme n'est pas une espèce tellement différente
des autres qu'il puisse s'affranchir dé ce qui est commun à toutes, la souveraineté du but. En histoire naturelle cette souveraineté est réelle et absolue. Quand l'être humain s'y soustrait, usant en cela d'une apparente liberté qui le trompe, il transgresse là loi naturelle, il s'affranchit de l'esclavège Instinctif, mais, en même temps, il attente aux conditions normales de son existence, il se détruit ou se transforme dans un sens ou dans lautre. Il méprise et renie la famille ? il vieillit seul ou meurt par la débauche. Il frappe son semblable ? son semblable s'arme contre lui. Il détruit l'équilibre de ses rapports avec les autres hommes ? il sera précipité le premier. 11 déteste et maudit? mau*dit et détesté il sera. Il abuse d'une chose quelconque ?tout abus détruit Sa raison ou sa vie. Il se refuse à l'effort commun? l'ennui le consume et le mépris l'atteint. Il k beau lutter contre la nature, elle le sôi^. sil, le domine et le -châtie.
L'homme s'est fait pourtant, par Tindustrie, par Vamour du mieux, qui le distingue et le caractérise, un milieu artificiel qui lui rend impossible le retour matériel à la vie naturelle ; tellement impossible qu'il n'en connaît même plus les conditions et ne pourrait plus les reconstituer. C'est donc à lui d'embellir sans cesse, dans Tordre intellectuel matériel et moral, ce milieu nouveau qui s'appelle le monde de la civilisa*
tion et qui est bien réellement le monde de l'homme, fait par lui et modifiable à son gré. Mais il n*y introduira la durée et Tharmonie qui président à Tordre naturel, qu'en y introduisant le respect des lois naturelles applicables à son espèce.
Ces lois naturelles qui, à mon sens, sont des lois vraiment divines, sont quelquefois difficiles à retrouver à travers le dédale confus et déplorable de nos préjugés, de nos habitudes et de nos institutions. Pourtant la conscience humaine n'est pas de tous points artificielle. La plus pauvre intelligence, le cœur le moins développé retrouvent en eux-mêmes, quand on les y ramène,^ les rudiments d*un devoir naturel, indépendant des enseignements et des lois sociales. Nous sommes, dans la création, à la tète des espèces appelées par l'instinct et désignées par la nécessité, à la vie d'association. Que nous soyons ou non les fils du singe, ce qui m'est absolument indifférent, vu que nous resterions les petits-fils de celui qui a créé le singe, nous ne saurions nous associer à sa manière, courir en troupes, pour gambader, dévaster, grimacer, aimer au hasard, agir sans conscience. Si cet ancêtre a eu l'empire de la terre à un jour donné, ses appétits déréglés et son manque d'idéal l'ont relégué à Tarrière-plan, sans espoir d'être associé jamais à notre mouvement sur la terre. L'instinct du singe
ne saurait donc servir d'excuse à rhomme qui retrouve en lui — cela se voit — quelque reste d'analogie. L'homme, dont le premier soin sur la terre ingrate et rebelle est de bâtir une demeure et de soumettre la nature autour de lui, a d'abord le but commun à toutes les espèces, se reproduire ; et puis le but commun à toutes les espèces de premier ordre, abriter, nourrir, élever une famille. Supérieur à ces espèces déjà supérieures, il sent ce but plus accusé, et ses moyens pour y parvenir sont plus étendus, plus variés, plus intelligents. Vinventi4)n les domine, l'invention personnelle, puissance admirable qui ne s'épuise point, qui se renouvelle sans cesse et dont Thomme a tellement senti le bienfait qu'il a élevé à l'état de dieux ceux de sa race qui lui ont apporté une idée nouvelle dans un ordre de faits quelconques.
Cette force d'investigation dans tous les sens, il fallait bien que l'homme l'apportât dans ses institutions sociales. Il l'a toujours fait et le fera toujours. La vérité n'a pas de dernier mot pour lui. Une thèse succède à l'autre, une argumentation nouvelle monte sur le dos d'une interprétation acceptée. Chaque précepte social engendre une déduction contraire. Aux idées de guerre et de lutte succèdent des besoins do réconciliation fraternelle. Aux peuples éperdus par de grandes décompositions sociales, l'Évangile apporte
un idéal de douceiixet de pardon. C'est un appel, c'est un retour à la loi naturelle qui veut que Tespèce homme subsiste et prospère par Yassociation. Ce n'est donc pas la fantaisie d'un idéalisme inspiré, c'est la pensée profonde d'une philosophie naturaliste qui songeait à l'équilibre universel et qui voyait l'homme en train de le détruire en ce qui le concerne. Cette philosophie voulut reconstruire la base de l'édifice humain, c'est-à-dire la loi du concours dans l'effort humain. Elle appela tous les hommes, c'est-à-dire tous les hommes et toutes les femmes; et quelque interpré* tation que Ton veuille donner à telle ou telle parole du Nouveau Testament, cette doctrine» dans son ensemble, n'en est pas moins un appel au développement de tous les êtres, à l'essor de tous les droits. Si elle n'a pas cette signification, si ce but n'est pas le sien, elle n'a aucune valeur, aucun titre à la vénération, et il ne sied à aucun savant, à aucun philosophe, à aucun croyant de l'invoquer. Je pense de même à l'égard de l'Ancien Testament. Ce code historique des idées religieuses avant le christianisme n'a aucune autorité historique dans le monde des faits. Nul esprit sérieux ne l'accepte que comme Texpression des antiques notions humaines sur la divinité. S'il révèle des vues immenses sous forme de symbole, il n'en est pas moins criblé d'appréciations insensées et de préjugés
révoltants. C*est Tœuvre successive de très-grands initiateurs, tantôt éclairés des lueurs du génie, tantôt condamnés à subir les erreurs de leur temps et les impuissances de leur milieu : enchaînement de vérilés relatives, il se prête à d*éternelles, à d'infinies interprétations, mais il ne peut servir de guide à la cousdence et à ,1a raison que lorsqu'il est inspiré par la religion naturelle. Partout où la barbarie des antiques institutions y reparait, il est abominable et ne trouve grâce devant l'esprit moderne qu'à titre de renseignement sur les idées et les choses du passé. Entre notre notion actuelle de la divinité et de la création, et le grand mystère qui ne se révèle que par Teffort des siècles, la Bible n'a pas le droit de se placer. Nul prophète, si ingénieux et si convaincu qu'il soit, n'apportera plus aux âmes saines les principes de mort, les idées d'asservissement, les instincts de vengeance, les fureurs de destruction qui ont régi des sociétés primitives. Nous sentons qu*il faut vivre d'une autre manne et que le vrai peuple de Dieu sera celui qui proclamera Teffort commun vers le but commun, l'éducation de l'homme par l'homme, Tappropriation de toutes les forces à Tosuvre de la cilivisation universelle, l'associatioQ de toutes les âmes en vue d*un idéal réalisable ; travail de tous pour tous, la loi d'association de tous les hommes, mâles ou femelles» pour l'entre-
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tien, le développement, l'essor de la ruche sacrée qui s'appelle rhumanité.
Ce qu'il faut faire aujourd'hui ou demain pour se rapprocher tant soit peu de cet idéal, est-ce de prêcher le divorce, est-ce d'autoriser la vengeance ? Estce d'établir des différences scientifiques entre les sexes, de manière à régler leur action dans la société ? Est-ce de créer des distinctions jalouses ? Est-ce de niveler les fonctions de manière à les confondre? Toutes ces recherches sont utiles et intéressantes, mais elles ressemblent, toute proportion gardée, au travail successif qui a présidé aux vérités découvertes et aux erreurs consacrées par l'Ancien Testament. Au milieu des rayons, il y a entassement de nuages, passages d'éclairs, éclats de foudre, ténèbres épaisses. Et pour celui qui regarde obstinément le point où Dieu doit apparaître, il y a, derrière tout ce fracas, une sérénité de lumière qui attend son heure et que rien ne peut empêcher de triompher. Sur ce coin voilé pour nous d'un ciel toujours pur par lui-même, il y a un mot écrit de toute éternité, le mot de la création incessante et du renouvellement continu. Je ne sais dans quelle langue il est tracé ; est-ce dans celle des métaphysiciens, des prêtres, des poètes, des philosophes, des naturalistes? De quelque façon qu'on l'entende, il se traduira toujours par le mot : « aimer. »
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Ce mot est grand, parce qu'il implique des consé-, quences infimes. Aimer , c'est-à-dire s'entr'aider, aspirer ensemble, agir d'accord, travailler au même but, développer enfin jusqu'à l'idéal, l'instinct fraternel grâce auquel l'homme a conquis le royaume de la terre. Chaque fois qu'il a méconnu cet instinct qui est sa loi de vie, sa prédestination naturelle, il a vu ses temples s'écrouler, ses sociétés se dissoudre, son sens intellectuel dévier, son sens moral s'oblitérer. Chaque fois qu'il a fait effort pour se reconstituer par le vouloir fraternel, patriotisme, charité ou science économique mieux entendue, il a remonté les degrés qu'il avait descendus. L'avenir est fondé sur l'amour, et prenez n'importe quel autre mot pour exprimer la nécessité de l'association, il vous faudra toujours revenir à cette certitude que la haine tue la race humaine, que l'égoïsme la paralyse, que l'amour seul la replace dans la voie que Dieu, je dirai si vous voulez la nature, lui a tracée.
tâchons donc, pour commencer, de ne pas haïr. Il n'est que trop vrai que la haine est entrée dans l'amour, et que les rapports de l'homme et de la femme sont encore, en bien des cas, une lutte sauvage, un empiétement continuel de droits mal définis. Quelque parti que nous prenions dans ces questions brûlantes, efforçons-nous de trouver tout ce qui tendra
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au rapprochement des cœurs, à ruoion des intelligences, au respect du but commun, reniant ! Je ne veux pas me souvenir des nombreux cas particuliers où j'ai expérimenté sans succès comme tant d'autres ; comme tant d'autres, je peux aussi chercher dans des féformes générales Tespérance d'un remède à tant de maux et la répression de tant d*abus de liberté : mais rien ne vaudra, rien ne servira, si nous ne nous détachons pas de nous-mêmes, si nous ne tenons pas pour non avenus nos griefs personnels, si nous concentrons notre étude des mœurs sur telle ou telle situation mauvaise ou désespérée.
Avant d'agir, il nous faut vouloir. Avant de vouloir, il nous faut savoir bien ce que nous voulons, et, pour le savoir, il faut bien réfléchir. Hommes et femmes, assez mécontents les uns des autres, parce que nos institutions^ nos croyances et nos mœurs laissent beaucoup À désirer, nous avons donc beaucoup de chemin à faire pour trouver des solutions d'où dépendra l'avenir des sociétés, l'avenir de notre progéniture. progéniture chère et sacrée, inspirons-nous de toi et laissons dormir nos questions de préséance ou d'égalité sexuelles tant que nous n'aurons pas assuré ton sort. Rejetons toute doctrine qui serait à notre avantage apparent et qui causerait ta perte. Briser la famil'e? Non, jamais ! le père et la mère sont aussi nécessaires
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à l*enfant l'un que Tautre. Union de la tendresse et de la force, c'est Tair qu'il dort respirer pour posséder un jour Tune et l'autre. Cherchons à rétablir cet accord naturel qui est la loi de vie.
Comment? par quel moyen immédiat? Je ne sais ! Je n*ai pas une théorie toute prête et si je l'avais, je m'en méfierais un peu, ayant été jeté par le sort dans des nécessités contraires à mes instincts et à mes convictions ; mais ce que je sais bien, c'est que la lutte des sexes engagée comme elle l'est, ne me semble pas encore bien posée, et qu'avant d'espérer une bonne solution, il me faudrait voir la cause de l'amour basée sur la notion d'égalité devant Dieu, de similitude ou tout au moins d'assimilation devant la loi niturelle.