‹ Impressions et souvenirsChapitre 15 sur 18 · PIERRE BONNIN · texte numérisé non relu

PIERRE BONNIN

A M. lYAiN TOURGUË>EF.

En retrouvant dans mes tiroirs cette chétive étude d'un personnage ignoré, mort il y a plusieurs années, je me suis demandé si elle méritait de paraître. J*étais sous le charme de cette vaste galerie de portraits d'après nature, que vous avez publiés sous le titre de Mémoires d*un seigneur russe. Quelle peinture de maître ! comme on les voit, comme on les entend et les connaît, tous ces paysans du Nord, encore serfs à l'époque où vous les décrivez, et tous ces campagnards bourgeois ou gentilshommes avec lesquels une rencontre de peu d'instants, quelques paroles échangées vous ont sufâ pour tracer une image palpitante de couleur et de vie! Personne ne peut faire aussi bien. Et puis vos paysans et vos gentilshommes ont pour ''nous une originalité, un relief ex-

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traordinaire. C*est un monde nouveau oh vous nous faites pénétrer, et aucun monument d'histoire ne peut nous révéler la Russie comme ces figures si bien étudiéeset ces mœurs si bien vues. Avec cela, un sentiment de bienveillance touchante que ne paraissaient point avoir eu les autres poètes et romanciers de votre civilisation. Ils sont encore barbares, malgré leur génie, ils ont de la cruauté froide et railleuse dans leurs drames. Il n'en est point ainsi de vous. Vous avez de la pitié et un profond respect pour la créature humaine, de quelques haillons qu'elle se couvre et sous quelque joug qu'elle se traîae. Vous êtes un réaliste pour tout voir, un poète pour tout embellir, un grand cœur pour tout plaindre et tout comprendre.

Les études de mœurs rustiques que nous pouvions faire en France^ surtout dans le centre de la France, durant la première moitié de ce siècle, auraient mé^ rite d'être faites par vous, et je me suis souvent demandé ce qu'elles seraient devenues en passant par vos mains. Le cadre, le monde extérieur sont si différents chez nous! Le paysan, au lendemain de la Révolution, était un être transformé subitement, dont les idées étaient plus intéressantes que les habitudes ou les manifestations. Chacun portait en lui une notion vague de l'avenir, une appréciation étrange du

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présent. C'est cette couleur interne qui m'a souvent frappé et que j*ai essayé de rendre dans l'étude que je me permets de vous dédier. Vous n'y trouverez rien de ce qui fait le charme et l'éclat de vos peintures, mais vous y chercherez peut-être la révélation d'un état de l'âme humaine qui donne à réfléchir.

1866, 25 juin.

J'ai été tantôt rendre visite à Pierre Bonnin et à sa vieille. C'était une soirée de printemps délicieuse, ni chaude, ni froide, un clair soleil, une douce brise faisant tomber le trop plein des jeunes fruits verts sur le tapis vert des jeunes blés de mars. C*est très-joli cet endroit qu'on appelle les Ormeaux ; cinq à six maisonnettes groupées en pays plat sans horizon, mais sagement entourées d'arbres, de grands buissons d'aubépine et de ces petits jardins que nos paysans savaient faire autrefois. Us y mettaient de tout un peu pêlemêle, légumes, grains, vigne, arbres fruitiers et même quelques fleurs. Aujourd'hui ils alignent mieux leurs plantations et utilisent mieux leur terrain ; mais, aux Ormeaux, où ils sont presque tous très-vieux, ils on-t laissé à leurs enclos cette grâce sauvage que j'aimais, et ce luxe de verdoyantes clôtures qui les isole et les défend; C'est une fraîche oasis au milieu de ces vastes

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espaces de froment qui sont tristes pour qui ne les possède pas, ou n*en possède qu'un peu. Us se sont préservés de la tentation de voir au dehors, ils sont là bien chez eux séparés du village par quelques pièces de terre et reliés par un chemin impraticable les trois quarts de l'année. Ils ont de l'ombrage et un bon puits, cause de groupement et d'alliance des familles, comme au temps des patriarches. Le terrain est bon et, autour de la zone des jardins, s'étend une zone de chênevières et de luzernières, plantée de noyers et de cerisiers, avec de petits sentiers charmants et quelques échaliers faciles à franchir; des oies» des chèvres, une ou deux vaches, une cinquantaine de brebis, quelques porcs et quantité de poules, telle est, avec le produit des terres environnantes, la richesse de cette petite colonie. Â vrai dire, elle ne se compose plus à présent que de trois familles, alliées entre elles par des mariages.

Le type principal, un type très-particulier, c'était Pierre Bonnin. D'où tenait-il cette activité fiévreuse, cette gaieté ironique, intarissable, cette décision soudaine, cette sorte de rage au travail, ce désintéressement extraordinaire chez un paysan, enfin toutes ces qualités qui sont Tantipode du caractère berrichon ? Je ne sais, je n*ai pas connu ses parents, mais ils étaient bien berrichons et paysans de père ei fils. Ils

avaient vécu sur ce coin de terre, dans ces vieilles maisons que j'ai vu tomber en ruines dans mon enfance. Ils n'ont laissé aucun souvenir que je puisse interroger. Lui, il les a à peine connus. L'histoire du paysan est muette, et pourtant, il a dû passer là,^ comme partout., des exceptions frappantes, des intelligences stérilisées faute de développement, des àraes ardentes éteintes faute de combustible. Que pourraiton raconter, même aigourd'hui qu'un paysan est un homme, de la vie de Pierre Bonnin ? Rien, en vérité. Il n'a rien fait de remarquable, et, dans cent ans d'ici, personne ne saura qu'il a existé. Et pourtant c'était un homme que je n'oublierai jamais , ' eussé-je des siècles à lui survivre.

Eh bien ! pourquoi ne la raconterais-je pas, cette existence ignorée qui s'est écoulée sans bruit à côté de la mienne? Un vaillant cœur ne doit pas s'éteindre ainsi sans que quelqu'un lui rende justice, et puisque je suis là, moi qui ai pu l'apprécier, je fixerai sur un bout de papier cette vie qui va tomber dans le gouffre muet de la mort et de l'oubli.

Il est tout à fait vieux et ne sait plus son âge. Il est comme quelques vieillards de chez nous dont les extraits de baptême ont été détruits et qui n'ont point d'actes de naissance. Il se souvient de Vannée de la grand' peur j 89. On cria dans la paroisse : < Les voilà !

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voilà les brigands ! » et, sans savoir ce que ce pouvait être, tout le monde courut se cacher. La mère Bonnin emporta son petit Pierre dans les blés et ils restèrent là blottis tout le jour. — 11 pouvait avoir cinq ou six ans, il en a au moins quatre-vingt-deux aujourd'hui. Il n'a pas d'autre souvenir de la Révolution et de sa famille. 11 apprit, tout jeune, dans le village, l'état de charpentier, sous la direction du père Lecante. U ne fut point soldat, à son grand regret. Il aimait la guerre et les aventures, toute sa vie il se plaignit de n*étre point tombé au sort. U se maria trèsjeune avec une très-jolie fenjime, avec laquelle il se battit le soir de la noce. Elle était fière et décidée, elle Test encore. Lui reprocha-t-elle de trop boire ? — c'était un peu son défaut, — fut-elle coquette avec les garçons de noce? — Je l'ignore. Il fut trois jours au cabaret, sans rentrer la nuit au domicile conjugal. Enfin il rentra et ils ont fait bon ménage jusqu'à présent; lui, très-impérieux au commandement, elle, trèscalme et lui tenant tête. A présent qu'ils vivent seuls ensemble, ils n'ont pas, pour cela, changé le vieux us des ménages rustiques. U mange seul à une petite table, elle, tout en le servant, mange près du feu, avec l'écuelle sur ses genoux.

Le premier souvenir que j'aie de lui, c'est ce jour de noce où J'étais une enfant. Il était très-beau, des yeux

noirs cûmme de l'encre, un nez étroit avec de fortes narines, la peau blanche, une bouche largement dessinée, la taille haute, maigre et souple. Son costume de marié me frappa beaucoup. Il portait un habillement complet de droguet gris pointillé de bleu, le gilet long de trois doigts, les basques de la veste tombant jusqu'aux jarrets, le grand .chapeau noir relevé decôté par un bouquet à rubans. On l'admirait beaucoup ; ses cheveux coupés courts sur le front frisottaient à l'oreille et rejoignaient un bout de favori noir qui lui donnait, assurait-on, l'air d'un vrai bourgeois ! C'était le coq du village , effronté avec les 'belles , adonné au petit vin du cru, ne songeant qu'à railler et à taquiner ; l'esprit de saillies débordait en lui, — il n'annonçait rien de bon, il faut bien le dire ; et quand on lui reprochait sa légèreté, il répondait : fallait m'envoyer aux armées, j'y aurais jeté mon feu.

Mais c'était une bonne et brave nature, et aussitôt que vinrent les enfants, il se mit à travailler comme quatre. Le père Lecante était mort. On donna à Bonnin. l'ouvrage de notre maison et des fermes, qui était considérable; les bâtiments étaient vieux, on construisait et on réparait partout. La Révolution finie, chacun arrangeait son nid longtemps négligé.

Le régisseur de la maison était impétueux, exigeant, et levait volontiers sa canne sur les ouvriers engour-

dis. Pierre était prompt à comprendre, prompt à exécuter. Le régisseur fut frappé de son intelligence et remploya exclusivement. Mais, un jour que les choses n'allaient point à son gré, il se fâcha injustement et menaça l'ouvrier qui lui répondit : Ne vous y risquez points j'ai le sang chaud, moi; pour une tape j'en rends dix. — La paix fut faite pour toujours.

Il travaillait avec une ardeur inouïe. Il semblait que toute la sève de ce corps robuste et de cet esprit entreprenant eût besoin de l'effort violent pour s'épanouir. Il mettait de la rage à dépecer le bois, c'était une sorte de déUre ; quand il commandait l'abattage à d'autres manœuvres, il les gourmandait avec un profond mépris de leur lenteur ou de leur prudence. « Là oh il est, disaient-ils, le feu s'y met. » Ils l'aimaient quand même, car il était bon et éclatait en expressions de tendresse quand il était bien aidé.

A cette ardeur de la force, se mêla bientôt l'ardeur de l'invention. Il se montra très-adroit et très-intelligent; mais il ne savait rien, ni lire, ni écrire, ni dessiner ; aucune notion de géométrie nécessaire à son état. 11 ne pouvait rien agencer, rien rectifier par le calcul. Si on lui donnait un plan défectueux, il ne s'en apercevait qu en essayant de le suivre, et alors il entrait dans des colères épouvantables contre ceux qui savent et ne savent pas ! Il ne se décourageait pourtant pas

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et reprenait son. travail pièce à pièce, sauf à le retoucher dix fois ; et, comme il sentait qu'on lui avait fait perdre du temps, lui qui mettait son orgueil à faire vite, il était d'une humeur féroce, il avait la fièvre, il ne dormait pas.

Nous l'exaspérions, mon frère et moi, en allant le • trouver pour jouer avec ses outils, nous faire des perruques avec ses rubans de bois, lui voler son crayon pour écrire sur les murs, ou le prier de nous raccommoder nos brouettes. 11 nous injuriait, nous faisait des menaces effroyables et nous caressait un peu le dos avec sa règle. Nous n'avions aucune peur de lui, et pour cela, il nous aimait. Ces brigands-là, disait-il, savent bien que je ne leur ferai pas de mal.

Il aspirait à faire de la menuiserie, mais il y avait le père Godard qui la faisait toute et qui la faisait fort bien. Bonnin regardait avec envie les tables et les armoires qui sortaient de ses mains. Dès que le bon vieux eut été rejoindre ses contemporains dans le jardin aux orties, c'est ainsi que Pierre appelait le cimetière, il passa menuisier sans cesser d'être charpentier et charron, car toutes ces fonctions se confondent au village. Il eut alors tant d'ouvrage qu'il n'y suffisait pas, et son ardeur décuplait. Il avait des enfants à établir, il ne plaignait pas sa peine. Aimé de tout le monde, il voulait d'ailleurs contenter tout le monde. 11 faut dire

Tadmiratioa du pays. Personne n'était si bien logé, mais c'est qu'aussi personne n*était aussi malin.

Tout allait bien. Par malheur il y avait tout près de là un champ, que sa femme, plus positive que lui, désirait ardemment. C'était le temps de leur splendeur, la force de l'âge, l'affluence des pratiques; mais la maison bâtie et les enfants établis ou placés après avoir été pourvus d'un métier, il ne restait plus d'argent. Il céda à sa femme, il emprunta, fut pris d'une sciatique qui le tourmenta depuis lors tous les hivers, et soit un peu de désordre, soit un temps d'arrêt dans le travail, il mapqua à plusieurs termes de paiement, brutalisa ses créanciers et se mit au lit, assez malade. Sur ces entrefaites, j'arrivai d'un voyage et j'appris que sa maison et son jardin étaient saisis. On allait l'exproprier. J'attendais qu'il vînt me trouver, il ne vint pas ! J'allai le voir, je l'interrogeai. Il était levé, mais il avait encore de la fièvre. 11 me répondit par monosyllabes, mais sans paraître se soucier de sa situation et sans croire que ses créanciers ne lui donr neraient pas du temps. N'était-il pas un honnête homme et le plus laborieux des ouvriers ? Bref, il était trai^quille et insouciant.

Mais les choses allaient leur train, on allait sévir quand j'envoyai vite la somme qui le dégageait.

Je le rencontrai quelques jours après, Il me parla

d'uD travail que je lui avais commandé, mais, en me quittant, il me dit : A propos, vous avez payé ma dette, c'est bien. — II n'ajouta même pas inerd^ et quelqu'un qui était avec moi me dit : Ces paysans ! comme ils sont ingrats ! c'est folie de les obliger. — Vous vous trompez beaucoup, répondis-je ; cet hommeci est un débiteur tellement sûr que le service rendu par moi est à peu près nul. Il le considère comme une amabilité de ma part, rien de plus et il a raison. Justement, quelques jours après, il m'offrit de travailler gratis afin de s'acquitter. Je le priai de n'y pas songer encore, et il me dit : « Vous êtes bien aimable, » et il avait encore raison. Ce n'était qu'un bon procédé. Plus tard, après s'être acquitté peu à peu, il me dit :

— Vous êtes une personne que j'aime beaucoup.

— Pourquoi? lui dis-je. Je n'ai jamais fait grand'cbose pour toi : tu ne demandes jamais rien.

— Je vous ai aimée du temps que vous étiez toute petite. Votre maman allait à la messe le dimanche, et on vous portait dans le mauvais chemin. Vous étiez princesse, vous ne vouliez pas être dans les bras de tout le monde ; mais moi, vous ne m'avez jamais refusé. Au contraire, vous veniez à moi et vous sautiez à mon cou, ma figure vous revenait. Plus tard, vous avez été terrible, vous me faisiez enrager, vous me dérangiez à tout moment ; mais quand vous me disiez :

« MonBonnîn, je t'en prie, >» je faisais vos volontés. A présent c'est vos enfants qui me dérangent et me mettent en colère ; maïs, à cause de vous, je ne tape pas trop fort et je les aime aussi.

Ce moment de tendresse ne Fa jamais empêché de m'envoyer carrément promener, lorsque j'allais le voir à son atelier pour lui demander un ouvrage quand îl était en train d'en faire un autre. « Otez-vous de là, me disait-il, vous êtes comme quand vous aviez quatre ans, vous m'ennuyez. » Sa vivacité était indomptable comme son besoin d'indépendance. Quand iin travail ne lui plaisaiC pas, il le laissait, sans donner d'autre raison que celle-cî : a C'est ennuyeux. » Pourquoi tel ouvrage plutôt que tel autre? Pourquoi aimait-il à faire des parquets et pourquoi avait-il horreur des planchers ? II ne le savait pas, ou ne savait pas le dire. Il s'en allait, et quand on le priait de revenir, il disait : « Je ne veux pas, arrangez-vous. »

Comme îl traitait tout le monde de même, il fallait bien le prendre comme il était. H travaillait si vite et si bien quand il voulait î

Mais la sciatîque devenait plus fréquente, les accès étaient plus longs, et îl fallut bien appeler un hotnme plus jeune et moins capricieux. Bonnin y consentit, à la condition qu'il viendrait travailler quand il voudrait et à quoi il voudrait j et comme son remplaçant lui

témoigna beaucoup de déférence, il le prit en amitié et vint sans humeur travailler à ses côtés.

Il a travaillé jusqu'à Tannée dernière. Voilà que je reviens de voyage et que j'apprends qu'il ne travaille plus. Je m'informe : il est très-gêné, il a perdu son bétail, sa femme est dans le chagrin. Je vais les voir. Je le trouve, lui, dans son jardin, remuant la terre du bout d'une bêche qu'il ne peut plus pousser avec le pied. II ne me voit pas. Je vais jusqu'à lui sans qu'il m'entende. Je lui touche Tépaule. Il se retourne et me regarde avec un sourire triste. Je lui parle, il secoue la tête. « Je n'entends plus rien, me dit-il, et je ne peux plus travailler ; me voilà fini ! » Sa femme vient ; elle est presque aveugle, mais point sourde, el encore très-^ctive à soixante«dix-huit ans.

Elle ne me reconnaît pas ; c'est lui qui lui dit que c'est moi ; elle se met à pleurer et à me raconter d'une manière dramatique la mort de son dernier cochon. Elle se plaint de ce que le Vieux n'est plus bon à rien, elle dit qu'il faudra donc finir dans la misère après avoir tant travaillé. Comme le récit de la mort de ses bêtes menace de se prolonger indéfiniment, je l'interromps pour lui dire que j'apporte de quoi les remplacer toutes i Elle est si animée qu'elle continue son Iliade sans m'écouter. Jamais Hector de Troie ne fît verset* tant de larmes que ce dernier petit pourceau qu'elle n'a pU

sauver. Enfin je réussis à mettre dans son tablier Targent que j'ai dans ma poche. Elle s'arrête loute stupéfaite et court à son vieux, assis sur une brouette renversée. Il regarde l'argent avec indifférence et puis moi, et dit à sa femme : « Je te disais bien qu'elle viendrait. C'est bête de pleurer des bêtes ! » Et puis, s'adressant à moi, il se rappelle m'avoir vue enfant et me dit : « Toi, tu as toujours été aimable pour moi, c'est bien ; » — et comme je m'en allais, un peu ennuyée des remercîments de la femme, il m'a dit : « Vous ne me verrez plus chez vous, c'est fini ! il faut me dire adieu. » Il m'a tendu la main, et comme il retenait la mienne, paraissant éprouver le besoin de dire encore quelque chose qui ne venait pas, j'ai réussi à lui faire entendre que s'il formait quelque souhait particulier, j'étais toujours à son service ; alors il est venu à bout de résumer cette étrange aspiration de son existence accomplie : « Je n'ai plus besoin de rien, je m'en vas sans pouvoir dire que j'ai été malheureux. J'aimais la peine. Je ne regrette que la santé.,., et une chose... qui ne se pouvait pas ! J'aurais voulu être soldat, devenir général — et empereur ! »

— Voilà les bêtises qui recommencent ! s'écrie la vieille ; il a toujours dit et il finira en disant toujours la même chose : il aurait voulu être empereur ! voyezvous ça !

Je me souviens de le lui avoir entendu dire plusieurs fois quand il était gris. Il y avait donc un vertige, un tourbillon dans celte tête de paysan si solide? Une ambition démesurée avait couvé sous une grande sagesse de conduite. Était-ce l'amour de la gloire, refoulé et contenu par le sentiment de son impuissance ? Quoi? qu'est-ce que c'était? C'était quelque chose assurément, quelque chose autre qu'une hallucination, qui sait ? la révélation intérieure d'une puissance restée sans emploi et à laquelle lui-m^.me n'aurait jamais su trouver un nom. Tout ce qu'il a pu manifester, c'est une énergie vitale extraordinaire, un grand amour du commandement, l'horreur de l'obéissance, une dignité de nature qui ne se pliait à aucun usage, à aucun compromis ; avec cela une grande bonté de cœur et aucune des étroitesses d'esprit de son milieu. Qui peut dire ce que l'éducation eût fait de Pierre Bonnin? 11 n'a laissé de tant d'heures ardemment remplies que des char- • pentes et des meubles d'une solidité cyclopéenne. 11 n'achevait rien sans dire : « Voilà qui durera plus que moi. »

Je suis revenue triste et songeuse, par les sentiers fleuris.

Et quand je suis rentrée dans ma grande cour, où j'avais l'habitude de le voir travailler, je l'ai trouvée plus grande et comme déserte. On n'y entendra

plus ce han formidable, ces jurons de colère, ces éclats de gaieté qui remplissaient une habitation quand le vieux Bonnin y faisait retentir son courroux ou sa joie. Était-il de mauvaise humeur? il criait aux allants et venants : « Passe vite, tu me fais bouillir le sang avec ton pas de bœuf. » Un chien levait la patte sur son bois travaillé, il lui attachait un copeau à la queue, et, en entendant les cris de la béte, on se disait : « on a manqué de respect à Pierre Bonnin. » S'il était gai il apostrophait les passants avec ironie et les accablait de ses lazzis. Il était le bruit, l'énergie et le mouvemenL Tout cela est fini. Cette nature exubérante se reproduira dans d'autres hommes, mais elle s'y produira autrement, et ce qui fut ce type-là ira rejoindre le grand moule qui ne répète jamais ses épreuves.

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