‹ Impressions et souvenirsChapitre 14 sur 18 · L'Homme-Femme · texte numérisé non relu

L'Homme-Femme

une vengeance? Veut-elle punir Thomme encore fortement épris, qui ne lui offre qu'une demi-protection? Non. Cette femme étant d'une sincérité entière, n'a pas un instant de dépit ni de blâme pour celui qu'elle quitte; elle dit simplement : « Il était ambitieux; j'en souffrais, mais je comprenais cela, étant ambitieuse aussi. » Elle avait essayé de faire comprendre l'idéal d'une fidèle union, avec un dévouement mutuel, intelligent, fécond. Elle rencontre l'obstacle d'un caractère peut-être inférieur au sien, différent à coup sûr. Elle est fatiguée, l'ennui la prend. Elle se demande où va cette entreprise, si ce but mérite tant d'efforts, si elle ne poursuit pas une chimère : et la voilà qui s'en va avec un adieu tendre, des souhaits généreux et une joie indicible. Elle se réfugie en Italie plusieurs fois, et le plus souvent à la campagne dans quelque solitude où elle s'occupe de son enfanl, où elle partage son temps entre lui, l'étude des livres et la contemplation de la nature. Un calme inouï succède sans transition aux plus violents transports. Elle travaille, elle a tout de suite à son service la mémoire, la lucidité, la persévérance. Elle achève tous les travaux qu'elle entreprend, et ces phases de travail font partie de ce qu'elle appelle ses enchantements; car vous pourriez croire, d'après le titre, que c'est Armide qui va vous raconter les incantations magiques où elle enferme et retient

mi INPUGSSiONS KT SOUYKNittS.

les chevaliers. Cest tout le contraire. C'est elle qui subit les enchantements en amour ou en amitié et qui s*en crée à elle-même par l'étude, pour les savourer dans la retraite.

Je ne trouve nulle part dans son récit un élan de passion maternelle : mais si elle n'a pas dit, elle a prouvé. Elle a élevé ses enfants, elle n'a rien caché à eux ni aux autres, elle les a nourris de son lait. Elle leur a appris probablement le grec et le latin, l'histoire, les littératures, les philosophie», tout ce qu'elle sait à fond et sérieusement. Elle en a fait des hommes. Il est évident que, dans la situation particulière où elle se trouve vis-à-vis d'eux, le silence de sa plume est une réserve fière et discrète. C'est comme une dame romaine, qui voulant élever des hommes forts, ne leur montre pas les faiblesses de son cœur, et ne parle même pas d'eux avec attendrissement pour ne pas s'attendrir elle-même.

Ainsi elle a porté seule tous ces fardeaux terribles, la jeunesse et ses orages, la maternité et ses devoirs de toute la vie, l'étude, cette conquête sans repos de la sagesse. Je ne connais pas de récit où la modestie soit de meilleur goût et où la supériorité du caractère soit mieux afflrmée par cette même modestie. La conscience est très-forte en elle ; elle est toujours classiquement éprise de vertu antique et de foi religieuse,

et pourtant aucun regret, aucun scrupule, aucun repentir, aucune amertume à l'égard du passé. Elle ne s'accuse ni ne se vante d'avoir cédé aux passions. Elle les regarde comme une inévitable fatalité dont il faut subir les douleurs et dont on doit apprécier les bienfaits. Elle se dit aussi qu'il n'y faut pas sacrifier la dignité, la raison, la justice, la liberté, la vie, car elle reprend avec énergie tous ces biens quand elle les voit trop menacés. Elle écrit à son amie, dès le temps où elle n'avait point encore aimé : « Vous dites que le génie » fait pardonner, mais ne justifie pas certains torts; » mais si la sensibilité qui conduit à ces torts, est » aussi la source du génie ? Se vaincre ! Que serait » devenu le talent de madame de Staël, de Sapho, de » tant d'autres, si elles avaient passé leur vie à com- » battre? Ce qu'elles ont éprouvé .ne valait-il pas » mieux que le triomphe dans un tel combat ? — Je » ne sais rien, je cherche, je voudrais me rendre » compte de ma vive indulgence, fixer mes idées con- » fuses; mais existe-t-il uûe femme qui ait vu les ji édairs d'un sentiment passionné et qui ait dit : » J'étoufferai V émotion que je pressens^ »

Ces réflexions et d'autres encore justifient la défini* tioïi qu'elle donne d'elle-même au début : « Une per- » sonne qui place dans sa destinée Vamour et Vindéji pendance au-dessus de tout. » Voilà certes un

grand problème à résoudre, car c'est la solution d'une antithèse redoutable. La société n'est point arrangée pour cela. Tout au contraire, en prescrivant la fidélité dans Tamour, elle impose le sacrifice delà liberté. Moi je trouve que Tidéal serait un état des mœurs, une disposition générale des esprits où ce sacriGce serait aussi doux que méritoire pour les deux sexes. Madame de Saman n'a pas dû dire le contraire; mais, sentant rappel de la jeunesse, elle a voulu vaincre la difficulté sans prendre souci du milieu et des circonstances. Son amie a combattu doucement cette terrible résolution, craignant sans doute pour elle une vieillesse déçue, amère. Voici le livre qui répond à tout et signale tranquillement le triomphe. La vieillesse est douce, heureuse et digne ; après une suite d'enchatitements cherchés ou subis, elle respire l'enchantement d'un calme studieux et la satisfaction d'un esprit toujours d'accord avec lui-même.

Le récit de ces enchantements est d'un attrait indicible, et pourtant c'est toujours le même drame qui recommence avec un changement très-restreint de personnages; mais il y a une singularité trèsgrande qui relie les actes de ce drame, c'est que la Tcmme, en contractant de nouveaux liens, ne se détache pas des anciens. Elle ne veut pas éteindre les foyers qu'elle a allumés; elle les respecte et elle les

entretient comme desjj^tels, avec une coquetterie pieuse et charmante. 0à*on ne se scandalise pas ! elle se défend et se réseife pour l'homme dont elle partage la passion, elle ' confie ce nouvel amour à ceux qui lui redemandent le passé, elle échappe aux périls de ces entrevues, tout en avouant qu'elle en a senli le charme et l'émotion. Elle a pour principe de cœur qu'on ne cesse pas d'aimer ce qu'on a aimé, que ceux qu'elle a quittés par lassitude ou par crainte du joug, étaient dignes de son éternelle tendresse, et elle laisse volontiers à ces amitiés le nom d'amour qui sied encore à leur délicatesse. Elle suit les travaux de ces esprits éminents, elle s'intéresse à leur succès dans les lettres, dans la politique ou dans le monde, elle garde leur confiance intime qu'elle provoque par la sienne. Elle s'est emparée de leur estime, elle la conserve, et un peu de leur amour lui revient encore, par chaudes bouffées, bien qu'elle n'y prétende plus. Il y a dans tout cela une facilité de relations qui rappelle les amours philosophiques du siècle dernier, moins ce qui les gâtait, la galanterie libertine. Ce tableau d'intérieur des beaux esprits de la première moitié de notre siècle et très-pîquant, très-curieux, très-instructif; c'est comme le bouillonnement romantique avant sa systématisation de 1830, c'est l'admiration pour Napoléon l''^ Chateaubriand, madame de

Staël. Madame de Saman ne nomme jamais Corinne, mais cet idéal l'enlève, la conduit en Italie et décide certainement de sa longue prédilection pour un délicieux Oswald qu'elle quitte sans cesse avec joie et retrouve avec ivresse. Disons en passant que jamais homme n'a été dépeint avec plus d'amour et de charme, et que la vie d'un enchanteur de femmes est remplie quand il a pu inspirer de ses perfections et de ses imperfections un portrait si magistralement exécuté. Cette fermentation romantique dont je parle est toute une phase d'histoire littéraire très-intéressante à étudier. Madame de Saman en est un spécimen et y jette une vive lumière. On était romantique sans le dire, sans le savoir, sans cesser d'être classique par beaucoup d'endroits. C'est Victor Hugo et son école qui ont opéré la scission et tranché les genres, et je considère cette révolution comme lin malheur. Nous lui devons, il est vrai, Téclat d'une pléiade splendide autour d*une gloire imoiortelle, et je pardonne au débordement de mauvais goût, de pastiches ridicules et de véritables insanités qui ont élargi le cercle de l'école, cela est fatal à toutes les époques littéraires; ce que je déplore, c'est la fragmentation des travaux, l'esprit de secte, le parti-pris étroit, le mépris systématique des conquêtes antérieures : c'est cette sorte d'amputation de nos propres facultés, qui résulte

toujours de Texclusivisme en matière de goût et qui, du domaine des arts, passe dans celui de la philosophie, de la politique, de la science même. De là, le rétrécissement de rame, Tétroitesse des appréciations, le régime de la spécialité.

Madame de Samana gardé le cachet de son époque, je devrais dire de son moment, et ce n'est pas un des moindres charmes de sa forme. Elle admire René et les poètes lakistes, sans abandonner Racine, Corneille et le grand siècle. Elle s'intéresse vivement aux événements qui se précipitent autour d'elle, sans détourner ses regards de V antiquité^ dont elle cherche à faire revivre les grands modèles dans son âme. Ellel Mignet et Plutarque, M. Thiers et Tacite avec une égale sollicitude. Elle admet peu l'avenir démocratique. Le passé Fa prise tout entière, et, sans nier que le génie puisse venir d'en bas, elle ne voit de civilisation que dans des institutions aristocratiques. Elle ne peut probablement pas entrer dans le chemin prophétique de Victor Hugo, mais elle doit s'accommoder fort bien d'une république où M. Thiers serait secondé par Béranger, Chateaubriand, Napoléon P% Sainte-Beuve, es Médicis, Lamennais, Libri, Périclès, lord Byron, Aspasie et Jeanne d'Arc. Reste à savoir s'ils s'arrangeraient ensemble aux ours où nous sommes.

Mais ce n'est point là un livre où la politique ait une

réelle importaace. La préoccupatîoa de Tautear, (c'était celle de Montaigne) est de comparer toujours les événements du passé, les hommes de l'antiquité surtout, aux hommes et aux choses du présent. Ce fut la méthode révolutionnaire ; madame de Saman ne s*en est point affranchie, et, de nos jours, cela devient une originalité, tant cette méthode est démodée. On aime pourtant à la retrouver vivante avac toutes ses conséquences dans l'esprit et la conduite d'une personne si remarquable. Que d'écueils elle a traversés, combien de déceptions subies, quelles agitations, quelles contradictions intérieures, quelles angoisses surmontées avant d'arriver au port ! Elle y est arrivée pourtant, sa méthode lui a servi.

C'est par des prières qu'elle termine et résume la première partie de son récit, et ces prières sont trèsbelles, très-vastes, très-humaines ; en voici une entre autres :

« — Mon Dieu, voici notre saison favorite. L'au- » tomne commence, les vents marchent rapidement » dans les cieux, une douce et sainte tristesse s'em- » pare de la nature ; le cœur de l'homme, délivré du T> besoin des affections terrestres, se Complaît danslui- » même, dans les beautés de l'univers, dans leur gran- » deur et leur mélancolie. H vient à vous, ô Dieu ! il » vous contemple du fond de son exil, du sein des émo-

3» tiens qui nous rappellent à vous, impressions saintes » et passionnées de Tai^tomne, del sombre et pourtant » aimé, douce pluie, plus chère que la rosée du matin, » soir du jour, auguste comme le soir de la vie, fort » de même, comblé de souvenirs, de calme, d'espé- » rance!... Mais les émotions finies, les passions envo- ]> lées comme ces tfistes nuages, nos pleurs amers et p doux, notre jeunesse exaltée, de même que la matière » se transforme et reste indestructible, de môme ces » émotions invisibles, ces délices de Tâme nous seront- » elles rendues?... Nous rendrez-vous ces jours sacrés, » par lesquels notre vie fut lumineuse, et qui vau- » draient seuls la peine de,la recommencer? »

On le voit, celte âme que Tamour a remplie, mais qu'il n'a point brisée, aspire à Tamour encore dans une autre existence. Elle a beaucoup souffert et beaucoup pleuré, mais elle a beaucoup aimé et c'est dans ce souvenir qu'elle se retrempe et se réjouit. 11 faut lire toutes ces prières très-originales et d'une forme sui generis qui a son charme. Il en est une, où elle demande à Dieu .de bénir ses saints de V Occident. « Non-§eulement saint Thomas, Pascal », mais encore les philosophes du siècle dernier qui « ont placé Dieu » au sommet de tous les cultes. Adorateur de votre » nom, ils Tout fait revivre, et c'est par eux que, déli- » vrés des formes vieillies et des préjugés, jious avons

i9i IMPRESSIONS ET SOUVENIRS.

» pu revenir dans vos temples, vous chercher encore 9 et reconnaître avec transport que votre justice est » égale pour tout le genre humain. Prêtres de votre p culte ranimé, âmes irritables et fortes, les douleurs » de leurs semblables les inspirèrent. Vrais califes de if Dieu... c'est par eux que votre culte doit renaître. — p Bénis^z-les pour avoir à jamaia détruit Thypocrisie 9 et la douleur. Célébrons-les, ces nouveaux saints, » interprètes de la sagesse divine^ vainqueurs du fana- » tisme et gloire du monde! »

Tout est curieux dans ce livre. Voici une personne très-pieuse, qui a besoin d'un culte, et qui fréquente les églises, « Le profond silence de votre temple, le » jour voilé, ridée delà Divinité nous saisissent, ô Dieu » que nous trouvons ici et qui faites plier nos genoux. » Vous seul vous éveillez en nous ce qu'il y a de mieux » dans notre âme ; car si dans le monde oh nous vi- » vons, nous sommes trop crédules ou trop généreux, » nous en sommes bientôt punis : notre tendresse nous 9 perd, notre entraînement nous mène au malheur, » notre noblesse fait de nous des victimes ; nous avons » trop aimé, nous avons trop souffert par toutes nos » qualités ; mais dans votre maison, mon Dieu, nous » ne serons jamais trop purs, jamais trop généreux, » jamais trop nobles, jamais trop sensibles. Ici notre > énergie prend son essor; ici, à quelque hauteur que

» nous atteignions, nous serons toujours bien loin de » voue ! Quelle force et quelle grandeur en nous, ne » sont effacées par les idées de force et de grandeur » que nous trouvons dans votre nature infinie? Quil » est doux^ qu'il est saint de s'abandonner ainsi en ]> liberté devant vous^ aux rêves de beauté que vous » ayez déposés dans notre imagination I » Ne croiraiton pas lire unô prière parfaitement orthodoxe, et le curé de ce village ne doit-il pas être très-fier de voir une dame d'un si rare mérite agenouillée et profondé* ment recueillie dans son église? U prête l'oreille, il s'émeut, il admire et il a raison. Il est attendri, édifié comme il ne Ta peut-être jamais été. Peut-être n'a-t-il jamais pu trouver en chaire, quand il prêchait devant les seigaeurs d'alentour, de si beaux mouvements et de si nobles raisons d'adorer le Dieu qu'il sert. Mais quoi? qu'est-ce donc? Ses oreilles ne le trompent-elles pas? Est-ce Tange, est-ce le démon qui parle : « Dieu ! » loin de consacrer dans un seul culte ces puissances » d'adoration et d'exaltation, vous les avez accordées » an Nord comme au Midi, et l'Asie et surtout les Indes » les ont connues comme les chrétiens. Ainsi votre " » esprit divin revêt les formes nécessaires et ressort » immortel de ces formes! » Le bon prêtre se voile la face et s'enfuit en tremblant.

Mais le spiritualisme sans culte déterminé aime cette

grandeur d'un âme ouverte au respect de tous les cultes sérieux. On peut nier Dieu et se placer en dehors de cette notion ; du moment qu'on cherche sérieusement le vrai, on est dans le droit humain et dans le droit divin, car si Dieu a mis en nous Tesprit d'examen, c'est pour qu'il nous serve. Mais il faut reconnaître alors que l'affirmation de la divinité est un droit tout aussi sacré. Je suis du côté de ceux qui peuvent s'affirmer Dieu à eux-mêmes, et, sans haïr ni redouter ceux qui le suppriment, j'ai beaucoup de sympathie peur celte âme fervente qui n'est point exclusivement chrétienne, et qui entre tranquillement dans les temples de son temps et de son pays, sans renoncer à sa personnalité, à ses sentiments et à ses idées.

Quant au grand combat de la vie livré par elle et terminé si bravement, choque-t-il la raison, le droit personnel qui est de se sacrifier à une croyance ferme et raisonnée? Non assurément. Choque-t-il la morale? Dans cette situation particulière et avec ce fond de grande loyauté et de parfaite tolérance qui caractérise madame de Saman, nul n'est autorisé à jeter la pierre, et, pour mon compte, tout en faisant, en théorie, certaines réserves que je n'ai point à dire ici, je lui jette une couronne de roses à feuilles de chêne.

Nohant, octobre 18'ii2

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