ENTRE DEUX NUAGES
Nohant, 3 décembre 72.
Durant cette quinzaine politique, les esprits ont été remplis de nuages et de tempêtes. Us se sont mis à Tunisson de l'atmosphère qui influe plus qu'on ne pense sur le caractère et sur les idées de Thonmie.
Au milieu du déluge qui nous claquemure à la cam-* pagne, il y a des jours printaniers d'un charme extraordinaire. Le 21 novembre et le 1«» décembre particulièrement ont été chez nous de véritables fêtes de la nature. Le 1«' décembre, c'était avanthier, j*ai véritablement vécu sans me souvenir de mon âge et de mes sabots. J'ai marché avec autant de plaisir et d'entrain que j'eusse pu le faire, il y a une soixantaine d'années. Cela n'intéresse que mes enfants et mes amis, je le sais bien, mais si j'écris cette promenade, c'est pour les amants de la nature, comme on disait en mon jeune temps, et toujours avec mon
petit espoir et mon grand désir de rappeler un peu à elle les esprits trop vivement préoccupés des choses positives.
Ce n'est point qu'il faille les oublier et donner sa démission d'être social. 11 ne faut que s'en distraire quand l'occasion s'en présente, et la belle occasion qu'une invitation faite par le ciel rose et la terre verdoyante ! Maladroit qui, pouvant s'y rendre, la laisse échapper ou la dédaigne.
À midi, mon fils m'appelle : € La carriole est attelée, les enfants y sont déjà et crient après toi. — Il fait donc beau pour tout de bon ? — Eh oui, ne le vois-tu pas? — Je lisais la séance. — Nous la lirons en route. Viens vite, les beaux jours sont rares et les belles heures courtes I »
Le temps de prendre Jeannette^ une serpette, une félle-à-^main, et me voilà prête. Vous savez bien tous ce que c'est que Jeannette ? Non ? Si je vous dis que c'est la botle de DilléniuSy cela vous paraîtra bien pédant. Je pense comme vous d'avance et j'aime bien mieux ce bon petit nom champêtre que les amateurs de botanique sans prétention ont donné à la boîte de fer-blanc peinte en vert qu'ils passent à une courroie et qu'ils portent sous le bras, pour rapporter de la promenade les plantes de quelque ^intérêt sans qu'elles soient flétries.
Aujourd'hui, toutes les fleurs seront amusantes, car elles sont rares, et d'ailleurs nous changeons de terrain, nous quittons le calcaire pour entrer dans le granitique, et la flore que nous allons trouver là nous offrira beaucoup de sujets que nous ne voyons pas dans le rayon des courtes promenades.
D'abord il faut s'installer dans la voiture avec Toutillage. Le mien est bien modeste et tient peu de place, il est tout sur moi. Celui de mon fils est plus considérable; c'est d'abord un troubleau, sorte de sac en forte toile, monté sur un cercle de fer et armé d'un manche très-résistant, car cet instrument fait un rude travail. 11 est destiné à faucher l'épais et rude tapis des fougères et des bruyères. Si je souligne faucher, c'est parce qu'il ne fauche qu'en apparence et ne détruit ni ne blesse aucune plante. 11 se promène avec énergie, de droite et de gauche, comme ferait une faux dans les foins ; mais, dans une main habile, il n'offense point la végétation, car il a à recueillir intacts les petits êtres délicats et intéressants qui l'habitent. Ces êtres, qui nuisent aux arbres des forêts, sont tout profit pour le naturaliste qui récolte des milliers de jeunes chenilles, lesquelles seront emportées dans les toutes petites Jeannettes qui garnissent les poches de l'entomologiste, et iront passer l'hiver dans de grandes boites garnies de toile métallique, appro-
visionnées chaque jour de la nourriture qui leur convient. Parmi ces chenilles ainsi récoltées, beaucoup sont sans intérêt peut-être, on le saura quand elles auront plusieurs fois changé de peau; quelques-unes auront du prix, à coup sûr, car la science est encore loin de connaître toutes les larves des lépidoptères catalogués : elle ne sait presque rien de leurs différents étals, et c'est par suite de cette absence de renseignements qu'elle prend souvent des variétés pour des espèces et des espèces pour des variétés. La chenille si méprisée par ceux qui ne connaissent pas son rôle dans la nature est pourtant, dans la mystérieuse existence de l'insecte, Têtre véritable qui détermine Tespèce. Il est déjà virtuellement mâle ou femelle, et c'est en lui que la prévoyance est le plus développée. 11 ne connaît pas l'amour, il le prépare pour une autre existence. Après avoir choisi avec un invariable discernement la nourriture qui doit l'amener à son développement et à sa dernière livrée, vêtement lisse, épineux ou velu, de telle ou telle couleur, il file ou tisse le cocon où il doit s'enfermer pour sa métamorphose en chrysalide ou bien le filet auquel il doit la suspendre ; certaines espèces, très-nombreuses, choisissent la terre fine, humide ou sèche qui convient à l'enfouissement de la momie tourte nue. 11 y en a partout, dans les racines de tous les arbres ,
dans les feuilles roulées ou dans les tiges de toutes les plantes, dans tes nervures des feuilles, dans Tintérieur des branches, dans la capsule des graines, dans la poussière des arbres morts, dans la glume des graminées, dans les vases des étangs, dans la moelle des roseaux; partout enfin où ily a'élément de végétation, une végétation animale installe son avenir et attend son heure.
Outre le troubleau qui doit recueillir les chenilles, une large manne placée sur la voiture doit rapporter toute une petite prairie des plantes destinées à les nourrir pendant Thiver, et que notre calcaire ne produit pas; on les emporte en motte et on les plante autour de l'habitation d'hiver des chenilles. Elles ne vivront pas chez nous, mais elles resteront fraîches assez longtemps pour qu'on puisse y couper à mesure Talimentation de ce peuple très-vorace. Ces plantes sont principalement le genêt pileux, assez rare dans nos environs. Il est très-joli, très-lisse en apparence ; mais ses petites feuilles, ses tiges et ses calices sont couverts d'un duvet blanc soyeux trèsriche à la loupe ; ses grappes mignonnes sont enc ore fleuries cette douce année, au l*"^ décembre.
Et puis, nous devons rapporter quatre espèces de bruyères, la callune vulgaire, la bruyère cendrée, la bruyère à balais, et la quaternée qui est; à mon gré,
la plus jolie. Nous n'avons pas trouvé là la plis belle de toutes, la vagabonde. J'ai peut-être mal cherché.
Mais ce n'est point là tout notre chargement ; nos petites filles ne veulent pas priver leurs enfants d'une si belle promenade. 11 faut trouver place pour leurs poupées, avec manteaux, manchons, ombrelles et accessoires. Aurore a en outre sa couffe de sparterie, pour rapporter des objets d'histoire naturelle à son usage, cailloux roulés bien ronds et bien roses, touffes de mousses microscopiques pour faire des jardins et des forêts sur une assiette, cupules de glands desséchés et galles des feuilles de chêne où elle ne trouve plus les petits cynips qui les ont produites au printemps, qui s'y sont métamorphosés en mouches^ et qui, à la fin de Tété, ont percé leur boule pour s'envoler; enfin il faut songer que les petites auront faim et soif dans deux heures, et la Jeannette au goûter prend la place d'honneur au milieu des autres.
L'air est suave, le soleil est chaud, nos chevaux vont vite; les jeunes blés couvrent les terres d'un lapis déjà épais, mais à travers lequel on aperçoit encore le sol rougeâtre. Grâce aux reflets du soleil bas qui, en cette saison, caresse de plus près, c'est un revêtement de velours riche sur la plaine toujours mol-
lament ondulée de notre vallée noire. Une légère vapeur argenté les lointains. Dans les creux inondés, chaque sillon est un miroir ardent. Des volées de corbeaux, recevant le point lumineux sur leur plumage lisse, brillent aussi au soleil comme des escarboucles. Des pies affairées fouillent brusquement les mottes de terre mouillées, et se disent avec aigreur des choses malséantes à propos d'un fétu. Chacun pour soi, c'est le mot des partis.
Vous voyez que je lis mon journal à travers tout cela. Ces disputes parlementaires, c'est le vent et la pluie d'hier et de demain. La lutte, vue de loin et en gros, se résume en deux idées dominantes qui se prennent aux cheveux.
Quelles que soient les nuances, deux opinions se partagent la représentation nationale du moment. L'une affirme que l'homme doit se soumettre à un principe d'autorité placé en dehors de l'homme ; — l'autre, que Thomme doit tirer son autorité de luimême. La raison et la vérité sont de ce côté-là, et la vraie religion aussi. Dieu n'a pas fait entrer dans son plan universel le caprice personnel de la répression. S'il n'exerce dans aucune occasion une autorité contraire aux lois qu'il a établies, il n'a chargé aucun de ces êtres microscopiques qui s'intitulent le genre humain de sévir à sa place. 11 est fort étrange d'en voir
IMPRESSIONS ET SOUVENIRS. 35î5
une fraction prétendre au droit de commander en son " nom. Sont-ils donc un peu dieux eux-mêmes ? Tiennent-ils au moins de la nature des anges pour s'imposer à notre respect ? Je ne vois point cela et personne ne le voit. Ces saints personnages ont trop de haine, de violence et surtout d'ingratitude pour nous convaincre que ridéal serait d'être commandé et fouaillé par eux.
Les autres manquent encore d'union et de discipline suffisante, bien qu'ils aient fait de notables progrès, d'ailleurs ; ils ne représentent pas en assez grand nombre l'aspiration et la décision de la France actuelle ; mais leur faible majorité répond à une majorité immense qui se manifestera mieux une autre fois, soyons-en sûrs, à moins qu'une conspiration ne bouleverse encore nos destinées. Au centre de ces bourrasques, je vois poindre un rayon de lumière. Je ne veux pas comparer M. Thiers au soleil, mais il n'en est pas moins revêtu à mes yeux d'une clarté toute nouvelle dans l'histoire et qui doit servir d'étincelle à un nouveau courant d'électricité patriotique. Voici enfin un homme qui met l'amour du pays et la probité politique au-dessus de tout, au-dessus de lui-même, de ses propres sympathies, de ses propres croyances, peut-être de ses propres illusions, faisant abstraction de toi^t pour respecter la liberté humaine autant qu'il
est possible dans œs temps de malheur où la nécessité semble y mettre de si cruelles entraves. Tandis que la passion monarchique crie au monde scandalisé : « Dieu veut que tout ceci soit accompli à notre profit ; > tandis que la voix républicaine murmure avec plus de raison : c Hors la liberté de conscience, point de salut, » un vieillard se lève et dit : c Vous ici, ajournez vos espérances; vous là-bas, renoncez à vos ambitions. Me voilà tout 'seul et désarmé entre vous. Brisez-moi, broyez-moi, vous ne me ferez pas dévier de ce que je crois être le salut de la France. »
Que cet homme puisse se tromper dans des questions de détail plus ou moins importantes, je n'ai pas à m'en préoccuperen ce moment suprême. le vois une grande chose, un souverain de circonstance, qui est tout seul de son parti, c'est-à-dire qui représente l'absence absolue de parti pris, et qui, à cause de cela précisément, est aujourd'hui l'esprit de la France; fétiche pour les uns, idéal de désintéressement intellectuel pour les autres. Puissance de la droiture, nous ne sommes donc pas perdus, puisque tu brilles au-dessus de nos conflits multiples, puisque tu t'imposes en ne tenant compte d'aucun de nous, à force de tenir compte de tous ! Cela ne s'était point encore vu, et, pour produire un tel fait, il fallait une situation
sans précédents comme celle où nous sommes arrivés.
Donc, ce matin, la brise est pour nous à l'espérance et nous arrivons au bord de l'étang, qui est pour nous le but de notre course de deux heures. A notre approche, une volée d*oiseaux aquatiques s'est enlevée et tourne éperdue à travers champs, pour revenir se cacher dans les roseaux. Nous les regardons sans pouvoir les définir. Sont-ils oies ou canards sauvages, hérons ou cigognes ? Ils sont noirs en dessus, blancs en dessous, ils ne font entendre aucun cri qui révèle leur nationalité. D'ailleurs, nos petites ne nous laissent pas le temps de les observer. L'étang, grossi par les pluies, se déverse en torrent dans les prairies situées au-dessous de son niveau actuel. En été, il n'a pas cette richesse, et voici une de ces grâces de Tarrièresaison dont les enfants sont ravis et dont il faut tenir compte. L'eau est vive et limpide, elle sort bouillonnante et tournoyante de scn chenal étroit et saute au hasard dans les prés, en franchissant les roches de granit où fleurissent encore quelques brins de serpolet au milieu des mousses fraîches et veloutées. Cette eau est charmante, elle forme des cascatelles qui ont leur bruit et leur écume. L'endroit est insignifiant dans la belle saison, le pays affreusement sec; aujourd'hui il a une beauté inuitée. L'hiver est agréable aux
champs, quoi qu'on en puisse dire ; il a ses acquisitions et ses parures.
On a beaucoup défriché ces terres depuis quelques années. Elles n'ont plus qu'en quelques parties le caractère de solitude qu'elles avaient autrefois. Pourtant c'est encore un désert : peu d'habitations, une population disséminée, invisible, des collines basses qui se relèvent insensiblement sous une légère toison d'herbe maigre, charmante en ce moment-ci avec ses tons roux et doux qui émoussent tous les contours; un silence profond y règne. Nous entrons dans les bois, la voiture nous suit au pas. En dépit de la saison diluvienne, les chemins de sable et de gravier sont secs et unis. Leurs marges sont encore parées de touffes de germandrée au feuillage chagriné; quelques épis de ces fleurs encore pures, quelques rameaux de bruyères pourprées, de temps en temps une belle scabieuse d'un rose violacé, bien épanouie, et montrant avec une ambition, peut-être déplacée en décembre, ses capitules en boutons, tous les ajoncs en train de fleurir, ceux-ci fleuriront tout l'hiver; de délicates guirlandes de millepertuis rampant, traçant des arabesques sur le sable, des entrelacements de violettes canines, encore bien feuillées, de grandes feuilles de pulmonaire tachetées de blanc, des massifs de jeunes pins tranchant sur le bronze florentin de la
feuîUée flétrie des chéues^ voilà tout le spectacle; mais la brune automnale dorée par le soleil jette sur tout Tensemble une harmonie enchantée. Par moments les longues avenues font Tiliusion d'un printemps qui s*éveille et frissonne au bout des branches.
Mon Gis fauche avec dextérité pendant que ses filles, assises sur des souches de chênes coupés, où j'ai étendu mon manteau, déjeunent gaiement. Sylvain nous suit toujours avec la voiture, tantôt essuyant avec des feuilles sèches ses chevaux fumants, tantôt arrachant les plantes qui doivent remplir la manne. Ce n'est pas un mince chargement avec la terre des mottes. Je ne sais pas si les chevaux comprennent ce dont il s'agit. Ils regardent et suivent d'eux-mêmes en reniflant d'un air aimable.
Sylvain est avec nous ^depuis 18/(5. 11 est un peu plus notre maître que notre dorrestique, mais quand les petites sont de la partie, il est toujours de bonne humeur, il les aime follement et elles le lui rendent.
Après le goûter, on avance dans le bois. Le petit monde trotte à ravir et ramasse mille objets dont il connaît la destination fantastique. Impossible de comprendre pourquoi les poches se remplissent de pierres et de branches mortes qu'on voit reparaître le lendemain et qui figurent dans les jeux, comme si ces
pierres et ces broussailles apportées de la promenade avaient une valeur ou une signification particulière. Les loups ne se montrent pas, bien que nous cherchions leur piste. Il parait qu'ils ne sortent des fourrés que les jours de brume épaisse. J'aperçois mon flls occupé à coudre. Quelle singulière idée ! Le Iroubleau avait un trou par lequel se sauvaient lestement les chenilles capturées. Il a son attirail complet, il fait une reprise et se remet en chasse tout en sueur. Je ne sais pas comment il soutient durant trois heures cette gymnastique. Enfin le soleil baisse tellement qu'il nous aveugle. Il est rouge dans un ciel éiincelant. Nous repartons avec cent kilos de mottes, deux ou trois cents chenilles et quelques fleurettes. A peine en voiture, les petites filles s'étendent sur leur banquette, on les enveloppe, et, tenant leurs poupées dans leurs bras, elles ne font qu'un somme jusqu'au gtte. Mais quel appétit à diner et quel bal le soir jusqu'à neuf heures !
Voilà comment nous avons fêté le !•' décembre et la fin d'une crise qui ne fait que commencer ! Seronsnous gais dans trois jours? La vie coule eihsi entre deux rives menaçantes et quand on a savouré un jour de repos, de soleil et d'espérance, on se dit que c'est toujotirs cela de pris. N'est-ce pas l'image de la situation générale?
Prenons-les, ces jours de grâce et de merci ; c'est Dieu qui nous les donne puisqu'il nous a donné une âme pour en apprécier la beauté et un corps pour en apprécier la bénigne influence. Il y a eu aussi de belles nuits où le ciel semblait donner le spectacle d'une féerie. Avez-vous vu, à Paris, dans la nuit du 27 au 28 novembre, la pluie d'étoiles filantes ? Ici, il s'est fait, dans le ciel nuageux, des éclaircies qui m'ont permis de compter sur la seule constellation d'Orion vingt-huit chutes en deux minutes; un peu plus tard, tout le ciel ayant été balayé par un coup de vent, il est devenu impossible de les compter et de les voir toutes. En quelque endroit que les yeux fussent attirés, c'était une danse de lampes s'allumant et s'éteignant sans interruption au bout de leurs cordons lumineux. Cela ressemblait à une fête céleste où, en guise de fleurs, on semait des astres sur le passage de quelque invisible déité. Nous avons dû, dans la soirée, rassurer nos domestiques qui étaient très-effrayés.
Mais il n'est point de fête sans lendemain. Nous apprenons que, sur tous les rivages, cette nature, si belle à voir dans nos vallées tranquilles, est inclémente et brutale. Les fleuves débordent et la mer se soulève. L'homme, quelque philosophe ou résigné
qu'il soit, n'a jamais sujet d'être content sur la terre^
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et Ton comprend bien qu'il ait toujours aspiré à trouver un refuge dans quelque paradis arrangé à sa guise. Il eût été logique de lui dire : « Espère, tu souffriras moins. » Mais on lui a dit : « Souffre toujours et n'espère rien en ce monde. » Et Thonmie ignorant a donné sa démission, tandis que les habiles de la doctrine régnaient sans contrôle et satisfaisaient leur/ passion de commander à ce monde méprisable. Les voici qui, après avoir compté leur troupeau dans les pèlerinages, organisent le combat, et jettent le gant à la France de Voltaire et de Rousseau ; mais ce gant, personne ne le ramassera, il est usé, il n'est plus à l'usage des vivants d'aujourd'hui, il appartient au squelette du passé. Il y a des doctrines mortes qu'on ne discute plus. Ce qu'il faut défendre, c'est le droit divin que toute conscience droite a conquis de s'appartenir et de repousser l'autorité qui s'impose par un sacrilège, le plus audacieux, le plus coupable que l'homme puisse commettre, l'usurpation du pouvoir au nom de la divinité. Les loups sont plus innocents. Ils mangent les moutons parce qu'ils ont faim, comme les colimaçons mangent les fleurs. Ni les uns ni les autres ne prétendent qu'un des leurs a été choisi par le ciel pour satisfaire son appétit de combat et de domination sur les autres. Faudra-t-il donc oublier la race humaine et aller
vivre avec les animaux des forêts et des champs? Non ; mais remarquons que la nature a horreur du faux, et n'oublions pas que l'homme fait partie de la nature. Il prétend y occuper la première place. Qu'il se nourrisse de mensonge, il tomberait à la dernière.