‹ Impressions et souvenirsChapitre 4 sur 18 · MCLEVÀRD DES ITAUBHS, 15, AU COIN DE LA RUE DE GRAMMOIIT · texte numérisé non relu

MCLEVÀRD DES ITAUBHS, 15, AU COIN DE LA RUE DE GRAMMOIIT

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A CHARLES EDMOND

Je ne le nie pas, j'ai la naïveté d'écrire chague soir, i presque toujours en quelques lignes, quelquefois plus j au long, le récit Je ma journée ; et cela depuis vingt \ ans. Il n'en résulte pas que ce journal mérite jamais d'être publié, et j'ignore encore si quelques pages en valent la peine.

Je le feuilleté. Je le trouve insipide pour tout autre

que pour moi; c'est comme un journal de bord, car

nous vivons en famille, presque toujour^s h la cam-

pagne, et cela ressemble à la vie sur un navire en panne. Ce journal ne peut servir qu'à la famille quand elle a besoin de retrouver la date et les circonstances d'un fait qui l'intéresse.

J'essaierai pourtant, puisque vous m'y conviez ; à la condition que vous m'arrêterez si, dès le début, c'est ennuyeux ou puéril; mais je vous demande la permis^ sion de pêcher sans ordre et sans parti pris dans cette eau discrète qui a absorbé beaucoup de choses sans les refléter bien liettement. Les fictions me plaisent, ma personnalité s'y perd et s y efface volontiers : elles ne prennent pourtant pas tout mon temps, il s'en faut de ^ beaucoup, et j'en gaspille bien davantage, à rêver sans penser à rien qui puisse être pratiqué ou manifesté. Je serais embarrassé d'exprimer ce mode d'action intérieure que chacun subit à sa manière et qui doit être infiniment varié selon les caractères, les tempéraments, les milieux, les âges de la vie. Peut-être certaines pages de ce journal auront-elles, en ce sens, la valeur d'une étude que chacun peut faire sur soi-même.

Mais y mettra de l'ordre m'est impossible en ce moment. Relier logiquement, jour par jour, vingt ans de ma vie souvent confuse et un peu impersonnelle, serait un travail pour lequel il me faudrait peut-être vingt autres années, et j'ai trop de choses à voir et à comprendre, moi qui ne comprends pas vite, pour con-

sacrer à me connaître^ à me coBa|m0drejpetf)irméme le temps assez limilé qui me) reste à vivre. AUons donc au hasard; void des feuilles vivantes qui tombent du mince registre où chaque jouroée dmt tenir en vingt petites lignes au plus. Quand ces jSeuilles volantes sont placées entre les pages reliées, c'est que j'avais eu qudqoe velléité de formuler une idée ce jour-là.

1863, 23 janvier, 5 h. 1/2 du soir.

Le ciel est d'un rouge-orange au couchant^ derrière le réseau noir et net des grands tilleuls sans feuilles ; la lune est presque au zénith et présente un masque vu de trois quarts : un de ses bords tranche vivement sur le ciel, l'autre se fond comme dans un lointain brumeux. — Au fait! il y a» dans ce petit champ visuel que l'astre nous présente, plusieurs centaines de lieues de perspective. Comme un monde tient peu de place dans l'espace !

Toute la constellation d'Orion, brillanle comme le diamant, monte derrière la lune, dans un bleu froid ; et plus bas, sur la cime des arbres du jardin, côté sud-est, Sinus éclate déjà, blanc et palpitant dans réther. Les ombres que projettent les pîns.du jardin sont franches et immobiles sur Le sable* .11 y a donc

des violettes fleuries? Je ne les ai pas vues, mais je les sens, l'air frais en est imprégné.

Comme cet hiver est doux ! Je regarde, de ma fenêtre ouverte, le couchant s'éteindre à ma droite et la nuit monter à ma gauche. Il ne fait pas froid, et sans la position des étoiles, on pourrait se croire en avril. Mais non ! ce beau silence n'est pas l'annonce indiscrète du printemps. Il est si profond que je n'ose pas remuer, dans la crainte de le troubler. J'irais bien faire un tour de promenade avant le dîner, mais je pourrais déranger quelque chose dans la nature, et d'ailleurs, je m'entendrais marcher; le charme serait rompu.

J'ai passé une demi-heure comme cela, retenant machinalement mon haleine dans cet air sans brise. La vie était comme suspendue au dehors et au-dedans ^ de moi. Je ne pensais qu'à ces violettes qui se cachent le jour et qui se trahissent le soir par des parfums subtils. Mon Dieu, qu'elles ne craignent donc pas! Je ne me permettrai pas de les cueillir.

La cloche du dtner a sonné; elle n'a pas la voix aigre ni bruyante, mais elle a fait hurler le chien. Le chien est un être peureux, méfiant, plein de visions et de terreurs. 11 a des cris de détresse, des sanglots sans cause apparente : la lune à Thorizon le désespère; il ne regarde pas les blanches étoiles, mais les rouges planètes le troublent. Il a sans doute des per*

ceptions qui nous échappent. Les murs blancs Feffrayent dans le crépuscule. II est dupe des ombres. Il est incessamment tourmenté par des chimères. C'est une imagination vive sans notions suffisantes pour jouir du .spectacle des choses. II le subit et en souffre.

Minuit. — A*** m'a fait une scène, parce que j'ai risqué tantôt de prendre un rhume à la fenêtre ouverte. Cet excellent ami ne veut pas comprendre qu'il vaut mieux enrhumer son nez que de priver son âme d'une haute jouissance. J'essaye de lui révéler cette joie muette de la contemplation, je ne réussis pas. Il est enragé de logique, il lui faut des mots qui définissent, et je n'en trouve pas pour définir le vague.

J'essaye pourtant de répondre à ses questions : — Avez-vous besoin, pour voir le tableau que présente la nature à certains moments, d'une demi*heure d'examen? Est-ce qu'à chaque seconde de cette demiheure, le tableau ne change pas?

— C'est justement ce changement à la fois insensible et rapide que j'observe.

— A quoi cela vous sert-il? Ce changement est le désespoir des peintres qui voudraient en vain fixer l'effet.

— Je mé fais une jouissance de ce qui fait le désespoir des peintres. J'assiste à un spectacle qui est

toujours nouveau et qui ne subit pas la loi brutale et invraisemblable du dénoûment.

— Mais cela ne sert pas votre art! Vous ne pouvez pas faire la description d'une situation qui vous échappe sans cesse. Vous êtes forcé de la saisir à un moment donné, ou de ne reproduire que les principales phases de son mouvement.

— C'est très-juste, mais je n'ai pas du tout pensé à faire la moindre description. Ces choses-lk se font après coup, si Ton a été vivement frappé ; mais les meilleures appréciations sont celles qu'on n'a pas besoin de communiquer.

— C'est-à-dire que les descriptions que vous sentez le mieux sont celles que vous n'écrivez pas !

— Je le crois.

— Eh bien! moi, je ne vois rien quand je suis seul. Je ne regarde pas.

— Tu ne veux pas regarder?

— Précisément; cela m'attristerait. Je me mettrais peut-être à pleurer comme le chien, à qui la lune agace les nerfs. Il me faut sentir la vie humaine, la vie de mon espèce autour de moi. Celle des êtres avec lesquels je ne peux pas communiquer m'est indifférente, et presque antipathique. Pour vous, c'est donc le contraire?

— Que sais-je?

— Ce n'est pas une réponse.

— Si ma réponse doit soulever une discussion, j'aime mieux me taire et te laisser croire que j'ai un grain de folie. La discussion sur certaines perceptions intimes où Ton se plaît ressemble à une profanation. Que dirais-tu du peintre qui, pour mieux rendre la couleur d'une prune, essuierait la buée qui là couvre ? Il y a une buée sur certaines impressions. C'est comme un voile de fraîcheur auquel je n'aime pas à toucher^

Il va se coucher en disant qu'il respecte ma fantaisie, mais qu'il ne la comprendra jamais. Il voudrait, artiste qu'il est dans u» autre sens, saisir le procédé normM et rationnel. Je crois qu'il cherche l'impossible. Chacun a son procédé. 11 y a mêree des artistes qui n'en ont point, et je suis peut-être de ceux-là. Avantage ou infirmité, je ne sais, mais » ayant trouvé, dans mon mode de perception, des jouissances infinks, j'avoue que je ne voudrais pas les perdre.

Un autre ami qui me parle quelquefois de ces choses et qui y met plus de complaisance, m'assure que l'analyse de mon moi intérieur ne m'enlèverait pas ces joies qu'il appelle mystérieuses, parce que, dit-il, je m'en fais mystère à moi-même. Il croit que l'on apprécie un plaisir d'autant plus que Ton sait mieux en quoi il consiste. Mais ce plaisir n'est pais à ma disposition ! Je puis fort bien me mettre à ma fenêtre par

a IMPRESSIONS ET SOUVENIRS.

une nuit splendide, regarder Tagencement des lumières et des ombres, voir en quoi consiste la beauté de rheure et du lieu, noter le chant de l'oiseau nocturne, apprendre enfin, en naturaliste ou en peintre, les. mille petites merveilles du dehors, sans m'identifier au-dedans avec elles. Mon moi vit alors de sa vie propre, qui n'est pas un enchantement perpétuel, puisqu'elle est soumise à un enchaînement de devoirs ou d'obligations où je n'ai pas le droit de chercher ma satisfaction aux dépens de celle des autres. Les moments où, saisi et emporté hors de moi par la puissance des choses extérieures, je puis m'abstraire de la vie de mon espèce sont absolument fortuits, et il n'est pas toujours en mon pouvoir de faire passer mon âme dans les êtres qui ne sont pas moi. Quand ce phénomène naïf se produit de lui-même, je ne saurais dire si quelque circonstance particulière, psychologique ou physiologique m'y a préparé. A coup sûr, il y faut l'absence de vive préoccupation ; la moindre cause de sollicitude éloigne cette sorte d'extase intérieure, qui est comme un oubli involontaire et imprévu de ma propre vitalité.

Cela arrive certainement à tout le monde, mais je voudrais rencontrer quelqu'un qui pût me dire : « Cela m'arrive aussi de la môme manière. Il y a des heures où je m'échappe de moi, où je vis dans une plante, où

je me sens herbe, oiseau, cime d'arbre, nuage, eau courante, horizon, couleur, forme et sensations changeantes, mobiles, indéfinies ; des heures où je cours, où je vole, où je nage, où je bois la rosée, où je m'épanouis au soleil, où je dors sous les feuilles, où je plane avec les alouettes, où je rampe avec les lézards, où je bnUe dans les étoiles et les vers luisants, où je vis enfin dans tout ce qui est le milieu d'mi développement qui est comme une dilatation de mon être. »

Je n'ai pas rencontré cet interlocuteur, ou je l'ai rencontré sans le connaître. Je n'eusse d'ailleurs pas osé l'interroger, n'aimant pas toujours à être interrogé moi-même. Tous les jours on peut passer à côté de son traducteur sans le deviner ou sans être disposé à lui livrer son texte.

J'aurais voulu le rencontrer pourtant, à la condition qu'il fût plus savant que moi et qu'il pût me dire si ces phénomènes sont le résultat d'un état du corps ou de l'âme, si c'est l'instinct de la vie universelle qui reprend physiquement ses droits sur l'individu, ou si c'est une plus haute parenté, une parenté intellectuelle avec l'âme de l'univers, qui se révèle à l'individu délivré, à certaines heures, des liens de la personnalité. M'est avis qu'il y a de l'un et de l'autre et qu'il n'en peut pas être autrement. J'aurais peur d'une explication médicale qui me dirait que ces sortes d*hal-

hicinations tiennent exclusivement à la circulation dn sang et peuvent s'expliquer par un accès de fièvre. Je ne sais pas ce (|U& savent les savants ; mais je sais fort bien quelles choses ils ne savent pas.

Quoi qu'il en soit, il y a dans Têtre humain un double mécanisme d'action et de réaction qu'il Serait curieux de pouvoir observer, et qui échappe à l'investigation, même à celle qu'on peut faire de soi-même. Je n'ai rien lu, rien entendu de satisIBsdsant sur la corrélation de la pensée qui saisit son objet avec l'objet qui s'empare de la pensée. Celui qui l'explique part de son mécanisme qui n'est pas celui d'un autre, et affirme ce qui se passe en lui d'une certai ne manière, sans se douter que les choses se passent autrement dans une foule d'organisations variées à l'infini; et que, même chez un même individu, elles se passent tous les jours d'une manière infiniment variable. D'où vient que tel aliment, qui vous plaisait hier, vous déplaît aujourd'hui? II en est ainsi de tous nos aliments intellectuels. Ils conviennent en leur temps ou selon le nôtre.

— En y réfléchissant, à trois heures du matin — c'est assez l'heure des résumés lucides — en été surtout, aux approches de la lumière et du réveil des choses, — je trouve très-simple \& problème qui a tourmenté hier soir mon ami A***, et qui m'a inquiété uji peu sur mon propre compte, je l'avoue. Nous ne

sommes pas des êtres abstraits, et môme TÎen n'est abstrait en nous. Notre existence s'alimente de toat ce -qui compose notrq milieu, air, chaleur, humidité, hranère, électricité, vitalité des autres êtres, influences de toutes sortes. Ces influences ont été nécessaires à réclosion de notre vie, elles sont encore nous pendant sa durée. Nous sommes terre et ciel, nuage et poussière, ni anges ni bêtes, mais un produit de la bête et deTange, avec quelque chose de plus intense dans la pensée de l'un et dans Tinstinct de 1-autre : nous ne sommes pas des êtres ravis dans l'idéal au point d'y perdre la volonté et la liberté. Nous ne sommes pas non plus des êtres absorbés uniquement par le soin de la conservation de l'espèce et soumis à des procédés invariables.

Mais notre parenté intime et directe avec Fange et la bête se fait senlir à nous d'autant mieux que nous nous exerçons à nous appartenir quand même. Nous étudions l'ange, c'est-à-dire la partie sereine et divine de l'âme universelle; nous observons la bête, y compris la plante, qui est un être sans locomotion apparente; et, à la suite d'une vive attention donnée à cet examen, nous arrivons à senfir, matériellement et intellectuellement, l'action que nos générateurs multiples, êtres ou corps, exercent encore sur nous. Je ne rêve donc pas* quand, devant le spectacle d'un grand

édifice de roches, je sens que ces puissants ossements de la terre sont miens, et que le calme de mon esprit participe de leur apparente mort et de leur dramatique immobilité. La lune ronge les pierres, au dire du paysan; je dirai volontiers qu'elles boivent la lumière froide de la lune et se désagrègent sourdement la nuit après avoir subi Faction dévorante du soleil. Je songe au travail occulte qui s'opère dans leurs mo»lécules, et je me sens porté à leur attribuer le genre de bien-être qui se fait en moi, plus rapide, sous l'empire de circonstances analogues. Et moi aussi, je suis une pierre que le temps désagrège, et la tranquillité de ces blocs, dont toute l'affaire est de subir l'action des iours et des nuits, me gagne, me pénètre, me calme et endort ma vitalité. A quoi bon vouloir tant de choses inutiles à la tâche quotidienne? L'éternelle destruction, qui préside à la reconstruction sous un autre mode, est plus active, puisqu'elle est incessante, que ne le sera jamais ma volonté qui procède par bonds. Mourir, ce n'est pas devenir mort, puisque c'est servir à faire autre chose. Mourir, c'est changer d'action, et si l'action continue dans la pierre, dans l'ossement qui paraît ce qu'il y a de plus insensible et de plus mort sur la terre, pourquoi me tourmenterais-je du changement inévitable de ma patience sentie en une patience inerte? Ce sera bien plus facile, et, à supposer que je

n'aie point d'âme, c'est-à-dire qu'une vitalité capable de me reconstruire à l'état humain ne me survive pas, je suis sûr de laisser ma pierre sous le sable, c'est-àdire un ossement tranquille qui deviendra un élément quelconque de vitalité. Les influences naturelles s'en chargeront. Si la pierre, qui a contribué à mon ossature en me fournissant la partie calcaire qui est ma base, est une aïeule que je ne puis renier et que je regarde avec un certain respect poétique et raisonnable, la plante qui est un organisme, un être bien antérieur à moi sur la terre, a droit à mon admiration, non-seulement par sa grâce ou sa beauté, mais encore pour le rôle qu'elle joue dans mon existence. Elle vit d'ailleurs, jusqu'à un certain point, d'une vie analogue à la mienne. Elle ne remue pas par elle-même, mais elle agit par sa croissance, elle opère son mouvement par une action qui est en même temps une production. Si elle a besoin d'aller trouver un sol plus propice, une lumière plus ou moms vive, elle tire de sa propre substance des branches, des vrilles ou de puissantes racines qui sont en même temps action et moyens d'action.

Elle échappe à la mort par une sorte de suicide; la sève abandonne la tige souffrante et va pousser ailleurs, souvent assez loin, des rejets nouveaux. Le travail de la racine ne s'arrêtera, pour émettre le germe.

que là où le milieu lui sera favorable. Quelle-phis belle manifestation de la vitalité? Quand nous perdons un membre, nous perdons tout ce qui constituait raction de ce membre ; le végétal se fait un membre nouveau qui marche en môme temps qu^l pousse, et, bien mieux, il se fait un autre corps, il crée à nouveau son individu pour transporter sa vie entière sur un autre point. On ne peut donc pas le mépriser pour cause d'inertie. Il se déplace par le plus vigoureux effort qui se puisse concevoir.

La puissance des êtres vous saisit donc, et vous ne pouvez les observer sans les admirer. L'admiration est une forme de l'affection ; l'égoïsme lui-même re* cherche ce qui lui donne des jouissances. Il est donc tout simple qu'en entrant par l'observation dans la vie de la plante, on sente d'autant mieux la force et la solidarité de la vie universelle. Le parfum des fleurs ne pénètre-t-il pas dans notre esprit en même temps que dans nos organes? Est-il pour nous une satisfaction purement physique? Ne s'associe-t-il pas immédiatement en nous à des idées de pureté, de poésie, à un sentiment élevé de la nature et de la vie?

Et si nous étendons nos observations à la vie des êtres plus complets encore qui peuplent notre miireu, à tous les animaux grands et petits, d^altcnre bruyante ou mystérieuse, qui, au seia de l'écorce terrestre jus-

qu*à la cime des grands végétaux et aux régions de Fair, agissent et travaillent, nous sommes éblouis de la diversité de leurs fonctions. Toutes sont admirablement ingénieuses, et, comme tous ces êtres sont beaux ou intéressants dans leur mode d'existence , on se transporte involontairement dans cette existence qui aFair de nous enlever au sentiment de la nôtre, maisqui, au contraire, le complète et le confirme. Qui n*a rêvé les ailes de l'oiseau? Je me contenterais plus modestement des pattes du lièvre, ou des bonds relativement immenses de la sauterelle. Je songe aussi au petit bien-être caché du grillon des champs, dont l'appartement est si chaud, si propre, et le masque d'arlequin si sérieux et si comique. Il a un tambour de basque sous les ailes, et il paraît heureux comme un sauvage, de répéter toujours la même note. Quelle gaîté, quelle folie, le soir, dans un pré fleuri, quand toutes les bestioles de Therbe, rendues à la sécurité par ^absence de Thomme, s'égosillent en conversations dans tous leurs idiomes I N'a-t-on pas besoin de se taire pour les écouter, faute de pouvoir chanter et causer avec elles ? Mais comme, pour décrire l'action incessante et féconde de tout ce qui compose le charme de la nature, il faudrait plus de temps qu'il n'en faut pour l'apprécier et le sentir, j'oserai dh'e delaaân à mon ami A*** que les descriptions littéraires

sont de pauvres paroles qui n'expriment pas la millième partie de ce qu'on sent, et qu'il y a plus de bonheur à ne rien faire qu'à écrire.

Bonheur qu'il faut savoir limiter pourtant, non pas seulement dans la crainte des rhumes, mais parce que les devoirs de la vie... Je vais me coucher! Ce n'est pas l'heure de rentrer dans les soucis humains. Demain apportera sa tâche, et il faudra avoir dormi. Demain peut-être, je serai si préoccupé des soins relatifs à la vie de mon espèce, que je ne saurai plus rien des mouches qui volent, des fleurs qui poussent et des nuages qui passent.

1871, juillet.

Franchement, tout cela valait-il la peine d'être écrit? C'est, au fond, de la métaphysique à l'usage des poètes ; mais comme ce n'est pas rédigé dans la langue des métaphysiciens, c'est eux qui le comprendraient le moins; les poètes le trouveraient trop réaliste, ou trop idéaliste. Je crois bien qu'il y a beaucoup de choses qu'il faut écrire pour soi-même, comme elles vous viennent. Si on vous invite à les publier, il faut alors les livrera la critique sans songer à les défendre, et les dédier à ceux qui cherchent avec ingénuité l'énigme de la vie, sans se piquer de l'avoir trouvée.

1860, Paris, mars.

. . . Ces bons vieux amis me demandent en quel état est mon âme? S'ils y pouvaient lire à toute heure, ils trouveraient peut-être qu'elle est en état de grâce, comme disent les catholiques ; moi je dis qu'elle n'a plus guère d'état particulier; elle est entrée depuis longtemps dans le chemin oix les accidents et les périls ne font pas retourner en arrière. — On me trouve trop indulgent pour les choses et pour les gens de ce temps-ci. Je ne suis pas si indulgent que l'on croit. J'ai acquis de la patience en proportion de ce qu'il en faut, voilà tout. Ayant traversé beaucoup de choses jugées, je n'ai pas le goût de supplicier ce que je condamne, j'aime mieux l'oublier. Est-ce fatigue ou nonchalance ? C'est peut-être aussi un peu de dégoût; ils disent que le temps présent ne peut pas m'aller, que je dois souffrir de la transfonnation qui s'opère.

depuis dix ans surtout, dans la marche des idées. De quoi ne souffre-t-on pas quand on regarde la réalité ? Mais il ne faut pas se laisser dominer par une tristesse stérile. Il faut que la réflexion, après nous avoir abattus, nous relève. Us avouent que réfléchir les attriste; mais qu'ils réfléchissent encore plus et ils retrouveront cette petite joie intérieure qui consiste a se dire : « Je sens la vie dans ce qu'elle a de vrai et de bon, je n'ai pas soif de ce qu'elle a de faux et de vénéneux. Le vrai, qu'à présent je sais très-bien discerner, nul ne peut m 'empêcher d'en vivre. »

Je l'appelle petite joie, parce que toute joie qui nous est personnelle est incomplète. On n'est pas vraiment heureux quand on est heureux en petit nombre. Il faudrait le bonheur de tous pour corollaire au bonheur de familte. Il faudrait cela aussi pour la sécurité de l'existence.

Ah bien oui ! la sécurité de l'avenir ! L'avenir est noir. Ce coup d'État qui, dans les mains d'un homme vraiment logique, eût pu nous imprimer un mouvement de soumission ou de révolte dans le sens du progrès, ne nous a conduits qu'à un affaissement tumultueux à la surfiice, pourri en dessous. Le Français veut vivre vite. Il se préoccupe peu de l'avenir, il oublie le passé. Ce qu'il lui faut, c'est l'intensité d'émotion de chaque jour. Donnez4ui n'importe quelle émo-

tion, il la boit ; vin pur ou frelaté, il avale et s'enivre. Si les conditions de la vie normale lui manquent, il se fait une vie factice et il y lient d'autant plus qu'elle lui est contraire. Dans les temps de révolution, il s'agite démesurément et, par ses efforts pour arriver à la lumière, il se précipite dans les ténèbres. Dans les temps de calme, il ne se soucie plus de ce qui l'a passionné la veille, il consent à s'étioler. Le suicide à petit feu est encore pour lui une manière de passer le temps* Beaucoup de jeunes gens d'aujourd'hui disent sans pudeur qu'ils acceptent le rôle de représentants de la décadence, et ils mettent môme une certaine vaillance à le dire. Il est ainsi fait, ce peuple de France, le premier du monde quand même; on l'avertit de sa fin prochaine, et tout ce qu'il trouve à répon-' dre, c'est qu'il est prêt à marcher gatment à la tombe. Pour lui, mieux vaut périr que ri^léchir.

Le voilà dans un courant funeste, 48 a été pour lui une ivresse et une déception. « Qu'on nous rende, a-t-iJ dît, l'ivresse des plaisirs, la vie facile, le moyen de s'enrichir, la liberté de se ruiner ; qu'on donne des aliments à nos passions personnelles, puisque la passion du bien public ne nous a conduits qu'à l'avortement de nos aspirations. Amusons-nous, poussons au luxe qui enrichit l'ouvrier, ruine le capitaliste et nivelle les conditions par la force des choses. Ce qu'il

y a de plus démocratique, en somme, c'est la prodigalité du riche. »

Devant ce raisonnement spécieux, dont s'est affolée la majorité de la nation, les classes sociales ont marché depuis ces dix ans vers une décomposition trèscurieuse à observer. On a continué à se servir des vieux mots sans s'apercevoir qu'il n'exprimaient plus les mêmes choses. Qu'est-ce que noblesse, bourgeoisie, prolétariat signiflent aujourd'hui ? Ils désignent trois classes qui n'existent plus dans les mêmes conditions que sous le règne de Louis-Philippe ; trois classes tellement transformées qu'un homme mort il y a quinze ou vingt ans ne les reconnaîtrait plus, s'il revenait à la vie.

Qu'est devenu ce bon bourgeois de Paris que Balzac a si bien vu et dont il a su poétiser la terne et solide existence? Et cet autre bourgeois, le bourgeois de province que nous avons tant raillé quand nous étions de jeunes artistes, et qui avait de si fortes affinités avec le boutiquier de Paris? Dans ce temps-là, nous l'appelions le mollusquey il y avait encore des mollusques en France. Il y en avait des bancs considérables que nous comparions à ces chaînes calcaires formées d'infusoires pétrifiés, qui composent une grande partie de notre sol et qui constituent beaucoup de nos larges reliefs géographiques. Ces éléments de

résistance aux modifications de la surface avaient une sérieuse importance. Il fallait compter avec eux. Ils avaient, comme agriculteurs ou fabricants, une véritable influence sur le peuple. Ils feignaient, du moins, de faire cause commune avec lui. Le roi Louis-Philippe le sentit et fit de la bourgeoisie la base de son édifice.

Un beau jour, elle croula sous lui. Il n'avait pas prévu qu'en devenant trop prépondérante, elle se dissoudrait, et la révolution de Février ne trouva p!us devant elle la classe hautaine et têtue qu'elle s'attendait à combattre. La bourgeoisie avait fait fortune, elle n'aimait plus les révolutions; son rôle de 1830 était terminé, elle n'avait plus de principes de gouvernement, elle n'avait plus de philosophie à elle, plus d'esprit de caste, elle ne se tenait plus ; à force de vouloir tenir à tout elle ne tenait plus à rien Elle n'était plus voltairienne, elle ne comprenait plus 89 dont elle parlait sans cesse. Enrichie par cette première révolution, elle était devenue aristocrate, avide d'honneurs et de titres, dévote même et bien pensante, comme on disait en plus haut lieu sous la Restauration. N'ayant plus, par cette substitution, sa raison d'être, elle avait déjà cessé d'être ce fameux tiers^ qui avait voulu être tout et qui n'était plus rien qu'un élément mêlé aux autres éléments des classes riches ou aisées.

2â IMPRESSIONS £T MUYENIRS.

Cette vanité maladive est devenue maladie morieUe sous l'empire. La bourgeoisie, qui devrjait ôtre jQattée d'avoir sur le trône un parvenu, — Tempereur luimême s'intitule ainsi malicieusement, — ne veut plue être parvenue. Elle se cherche des aïeux, elle se donne des titres, ou tout au moins des particules. Elle trouve que c'est bon genre; elle n'est plus seulement pieuse, elle se proclame cléricale; les soties femmes de nos provinces font de la charité une ostentation qui les assimile aux dam^ du temps où, elles, les bourgeoises, on les appelait mademoUelle, quoique mariées. Elles s'enrégimentent dajos la propagande des femmes nobles pour instituer des écoles tenues par les bonnes sœurs^ Agenouillées dans les églises ou marchant dans les processions à côté de ces dames titrées, elles ne songent point à invoquer la sainte égalité devant Dieu; elles ne pensent qu'à l'effet qu elles font sur leurs petites concitoyennes dépitées, en défilant de pair avec les comtesses.

Déjà, sous l'autre règne, elles avaient commencé ces orgueilleuses platitudes. Les maris en riaient et laissaient faire. Ils trouvaient un malin triomphe à voir leurs filles, et parfois leurs femmes, courtisées par les gentilshommes d'alentour. Sous Tempire, ils se croient gentilshommes eux-mêmes. Ils n*en sont plus à lutter contre les vaincus. Us les relèvent, les embrassent

IMPRESSIONS ET &OUV£NiRS. 93

et fraternisent. Quoique parvenu, l'empereiur fait publier des généalogies qui fcmt remonter jusqu'au Cid d'Andalousie la noblesse de la jeune comtesse de Teba. Il n'a pas suffi à M^*^ Mootijo d'être beile et durmante, il faut qu'elle ait des ancêtres pour ce monarque qui se vante de n'en point avoir et qui se déjuge comme la bourgeoise.

— £t cette jeune impératrice ? parlons-^n, car elle joue déjà une grande partie. Elle arrive avec des chies espagnols bien portés^ le goût des émotions fortes, le regret des combats de taureaux, nous ne voulons I)as dire celui des auto-da-fé, la dévotion bien en vue, le jeu de l'éventail, la passion du costume» les cheveux poudrés d'or, la taille cambrée,, toutes les séductions, même celle de la bonté, car elle est bonne et charitable avec grâce, enfin tout ce qui frappe l'imagination, les sens, le cœur au besoin. Voilà tous les hommes amoureux d'elle, et ceux qui ne peuvent aspirer à la faveur du moindre regard, s'essayant à faire de leurs femmes des impératrices de comptoir. Ces bonnes bourgeoises s'évertuent à copier la belle Eugénie; elles sablent d'or et de cuivre leurs chevelures vraies ou postiches, elles se fardent, elles deviennent rousses. Elles aussi ont à présent de jolies tailles et des pieds petits. Le temps n'est plus oh l'on reconnaissait la race aux extrémités. On s'est mêli à la

94 IMPRESSIONS ET SOUVEiNIRS.

noblesse par tant d'alliances, légitimes ou non, que la nature n'a plus procédé par familles et par genres. Elle a procédé par simples variétés de la même espèce. D'ailleurs la vie de civilisation raffinée établit un milieu nouveau qui modifie les organisations ; et puis la loi de sélection de Darwin ! Il suffit d'un individu plus distingue que les autres pour faire souche, et la grand'mère qui portait sabots a eu une fille qui portait des souliers ; la petite-fille porte à présent des mules à talons. Si la mode chinoise qui supprime le pied vient à régner en France, on s'y fera : on est en route pour ne pas s'arrêter.

Les voilà donc ivres, toutes ces belles et bonnes créatures, qui eussent pu rester si charmantes et si vraiment femmes en élevant leurs enfants dans le respect de Taïeul, artisan ou laboureur. Elles aiment mieux passer à l'état de pécores et s'enfler en regardant leur brillante souveraine, qui se moque d'elles, se dégoûte de ses parures quand elles s'en sont emparées et en invente d'autres que les maris payeront, il le faudra bien I

On dit que cela fait marcher le commerce. Pas du tout, cette marche est trop anormale pour ne pas engendrer la ruine. La mode changeant tous les mois par décret de cour, les produits non écoulés encombrent les fabriques ou tombent tout à coup à bas prix.

Les détaillants s*en ressentent. Il n*y a pas un magasin où vous ne puissiez acheter le luxe de Tannée précédente à moitié prix. On avait compté sur l'écoulement en province. Allez donc voir à présent si l'on peut tromper sur ce point, même les grisettes des petites villes, môme les paysannes qui marient leurs jeunesses et choisissent le trousseau ! On va si vite à Paris se renseigner! Les chemins de fer ont effacé toutes les nuances locales, comme la soif des jouissances a nivelé tous les éléments de l'aristocratie., Quiconque a gagné de l'argent est affranchi, décrassé, châtelain à tourelles et à écusson si bon lui semble.

Il n'y a donc plus de bourgeoisie. Cette morte a été rejoindre sa sœur aînée, la noblesse, sur le registre des mortalités historiques. Il n'y a plus que deux classes, celle qui consomme et celle qui produit; classe riche ou aisée, classe pauvre ou misérable. Où vont-elles?

La classe riche va joyeusement au-devant de catastrophes dont je ne me charge pas de prévoir la nature et la forme, mais qui sont des fatalités historiques inévitables. Sera-t-elle renversée par un nouvel ordre du tiers portant un autre nom ? La meilleure prévision à concevoir c'est qu'elle s'éclairera à temps et verra sur quels volcans elle mène la danse. Si elle s'avise de la fragilité du hochet qui lui sert de sceptre, si, avertie par les grondements de Tabîme, elle renonce

à «Ms vanités, à ses vice», à ses airs régence, à ses grands ekics aristas (conuiie eUe ckît encore tout hds dans rintimité)^ à ses burlesques allures de décadence consentie et poseuaci, elle tvouveia peat-étre le moyen de se fondre avec le peuple ou de le fondre en elle, avant qu'une lutte suprôme ja mette aux prises avec lui. Siaon... Ah! qi,ie seca-ce? Byzàntinisme ou moyen ftge?

Voyons où en est le peuple. Ceci est plus compbqué et même assez mystérieux. Les fantaisies populaires, souvent irréalisables et rarement réalisées, ne s*étalent pas au soleil dans les temps de compression.

Je crois à un immense avenir pour le peuple français ; mais je n'assigne pas d'époque à son développement. C'est le meilleur et le plus aimable peuple de la terre, mais ce corps sain et robuste a ses maladies terribles et on peut fort bien lui inoculer la lèpre ou la peste. Avant d'être ce que je rêve pour lui, il lui faudra peut-être traverser des crises auxquelles je n'ose pas penser.

U traverse aujourd'hui cette phase de développe^ ment où, sortant de l'ingénuité de l'enfance, on est encore loin de la sagesse virile. 11 y a là, dans la vie individuelle, une période de douloureuses expériences à subir. Il semblait que le prolétaviat, à la veille de féviier, avait compris qu'on n'impose pas les réformes

sociales par la colère, et que, les prédications violentes conduisant* à des actes de violence^ il devait rentrer en lui-même, mieux s'instruire de ses droits, mieux s'informer de Tétatde l'opinion, se faire une idée juste de ses devoirs envers sa iH'opre majorité, car le prolétariat dont je parle, le prolétariat militant, n'est encore qu'une faible minorité en France ; mais c'est une minorité embrigadée par les sociétés secrètes et, qu'elle ait déjà, ou qu'elle cherche encore son mot de ralliement, un moment viendra tôt ou tard où elle constituera une classe, skion plus puissante que la bourgeoisie, du moins pluB nombreuse et plus hai'die. On ne craint pas les risques quand on n'a rien à perdre. Ce prolétariat des grandes villes a eu, sous Louis- Philippe, des annales mémorables dont la société aristocratique n'a rien su, et dont les classes riches tfbfit fait que rire. Elle a eu^ des poètes, des écono* mistes, des apôlres, élite naïve, ignorante, mais par*fois inspirée, et qui travaillait véritablement à s'ins*truire. Dans ce temps-là, l'ouvrier était encore modesDe; non pas humble, mais sincère et touchant quand il di^sait : « Je ne sai$ rien, je parle mal, j'écris sans correction, mais j'ai du souffle, du cœur, do Tèspérance ; qu'on nous aide et nous gratfidincMis. Nous sommes des âmes d'enfants dans des corps d'homme : qii*On nous aime, nous sommes prêts à aimer. En tout

cas, ce que nous cherchons, c'est la possibilité d'être heureux à notre tour, sans porter atteinte au bonheur de ceux qui sont déjà heureux. »

11 y avait de ces hommes, il y en avait plus qu'on ne pense. S'il n'y en avait pas beaucoup sur un point donné, il y en avait partout, et quelques-uns étaient vraiment de belles et bonnes natures. Il eût fallu les connaître, les encourager, aider à leur légitime influence sur leurs frères ouvriers. On a pu, j'en ai la certitude, entamer par le bon côté l'éducation du prolétaire. On ne Ta pas voulu; on l'a raillé, humilié, redouté avant qu'il fût redoutable. Il l'est devenu. Les révolutions sont des crises exceptionnelles où les volontés s'exaltent et où les idées ressemblent à des fruits qui veulent mûrir avant que l'arbre soit poussé. Les besoins deviennent exigeants, impérieux. Quand une classe est réduite au désespoir, c'est toujours la faute des classes qui l'y ont laissé tomber, faute toujours punie et qui toujours recommence.

Je vous le disais, mes amis, et vous ne m'écoutiez pas. Vous me traitiez de rêveur et de poëte. Pourtant les hommes de bien avaient eu leur moment d'action sur le peuple. Le bonhomme Patience et Pierre Huguenin étaient des portraits flattés, disiez-vous. L'art me semblait le vouloir ainsi, et pourtant ces portraits n'étaient pas de pures chimères, vous le reconnaissiez.

Ah ! si un peu d'idéal mêlé à beaucoup de sagesse eût éclairé la puissance bourgeoise en temps utile, que de désastres, que d'égarements elle eût pu détourner! Mais les aveugles destins se sont accomplis. Des crises affreuses ont exaspéré les intérêts. La classe riche s'est laissé surprendre par une nouveauté, l'empire bourgeois qui promettait de n'être pas militaire, et qui pouvait, en se faisant démocratique sérieusement, jeter un pont sur l'abîme. Il semblait d'abord que ce fût son programme ; mais il n'a pas su le maintenir, il est tombé dans l'erreur des Bourbons de Naples : gouverner, non fùUT le peuple, mais par le peuple. Et il a fait le peuple que nous voyons, ou plutôt que nous ne voyons pas, mais qui cherche, en cachette de nous, des solutions dont il faudra tenir compte un jour. S'il les cherchait bien, s'il était à même de les étudier avec patience, il les trouverait peut-être bonnes. Mais le voilà laijcé comme la bourgeoisie dans la vie effrénée. Beaucoup de travail à faire, c'est-à-dire beaucoup d'argent à gagner, point de direction, chacun pour soi et sauve-quî-peut. Beaucoup d'occasions de plaisir, moyens de développement pour quelques-uns qui cherchent l'art dans le luxe, la science dans le métier, l'instruction dans la curiosité satisfaite; mais moyens de corruption pour la plupart. On a émancipé J'enfant avant qu'il ne connût la limite de ses droits.

L*empire« en se fondant sur un plébiscite, a inaugaré le règne de Tigaorance, sauf à la gouverner par la force quand elle le gênerait. Le peuple s'est cru roi, mais si son illusion dure encore, die cessera bientôt^ et gare au désenchantaient 1

Il sera terrible. La majorité est en ce moment pour l'empire, elle opprime, elle persécute, elle insulte ceux qui protestent, et, ce qu'il y a de triste, c'est que ceux qui protestent procèdent mal, avec rage ou folie. Le paysan est satisfait, il perd de plus en plus l'esprit de solidarité avec l'ouvrier des villes. L'ouvrier, en revanche, s'isole du laboureur, le mépri» el ne cherche plus à l'initier à des notions plus étendues. Le ûls de Touvrier aspire à devenir un bour* geoiS) c'est son droit) mais pour parvenir, il faut de rintelligence ou de llnstruction. Il n'a pas, comme les ûls de la bourgeoisie, la chance de devenir fonction** naire de l'État, les carrières libérales lui sont fermées aussi. II lui faudrait un effort surhumain pour acquérir à ses moments de loisir les connaissances élément tâires, ne fût-ce que Torthographe, sans laquelle oa reste dans un état d'infériorité bien tranchée. L'artisâi^ qui, après sa tâche, rentre chez lui pour étudier, n'est déjà plus le premier venu. Il a un chez kU, d'abord» ce qui n'est pas donné à tous, il a quelques livre»,, et si son état n'est pas trop pénible, il peut prendre sur

IMPRESSIONS ET SOUVKNIUS. 31

son sommeil. Mais supposons que rinstructioa soit à la portée de tous, qu'il y ait partout des cours gratuits et que ces cours soient bien faits, ce qui n'a pas tou-^ jours lieu; il faut que l'ouvrier soit doué d'une raison et d'un courage exceptionnels pour se passer de ré^ option bruyante et de liberté absolue après le tra^' vaW de la journée. Le cabaret l'invite, et le cabaret qui, autrefois, dans les provinces, était la conversation, le contact avec ses égaux, l'exutoire aux idées sombres, quelquefois même l'expansion de l'amitié, est devenu le désordre et le vice. Et vous n'avez pas le droit de le fermer, vous dont les ûls se livrent à tous les excès qu'ils reprochent aux classes pauvres. Ils les scandalisent, et la contagion se fait d'autant plus. Vraiment quand j'entaids dire : Il faut que l'ouvrier soit sage, rangé, laborieux, économe, je me demande pourquoi on ne place pas l'^emple avant le précepte. N'est-ce pas une insigne folie que d'exiger, d'une certaine classe d'hommes, des vertus dont on se croit dispensé, surtout quand ces vertus lui sont mille fois plus difficiles, et presque impossibles sans un allége'ïà&ïi è^sa sittfation morale" et physique?

Le peuple est donc, lui aussi, dans le courant fu** nesCe. L'artisan aurait tort de se comparer au fellah. Il: est très-libre, quoi' qu'il en dise, et ses salaires ont augmenté en raison de la cherté de l'existence ; mais

3î IMPRESSIONS ET SOUVENIRS.

il peut dire qu'il est tombé dans la bohème et qu'il n'est presque plus un citoyen. On est forcé de l'excuser, mais les choses en viendront à un point où on ne pourra plus l'innocenter; il a pris le goût du vice. Sa famille est devenue un enfer. La nécessité de camper autour des grands centres du travail, lui a donné des habitudes d'insanité pliysique et morale. Là où il est en contact avec notre civilisation corrompue, dans les villes, à Paris surtout, son intelligence s'est beaucoup développée en surface, nullement en profondeur, il comprend tout et ne sait rien. Solidaire, quoi qu'il fasse, des vices et des ridicules de la bourgeoisie, il les parodie en les blâmant avec aigreur. Il ne peut pas encore se poser en gandin talon rouge, il se pose en homme capable, sérieux, en beau parleur, en penseur éclairé. Rien de triste à voir et à entendre comme ces discoureurs boursouflés, sans goût, sans inspiration, sans philosophie. Hélas! l'ouvrier est devenu poseur et prétentieux, sans cesser d'être un barbare. 11 avait la naïveté, la bonne humeur, l'esprit naturel, la répartie charmante, quelquefois profonde. Il se livrait; à présent il s'écoute. Il a des phrases toutes faites qu'il ne comprend pas, des mots techniques qu'il estropie. Il est charlatan et ridicule. Il ne se contente plus d'être votre égal. Il veut vous faire sentir qu'il est votre supérieur. Il croit qu'il n'a qu'à vouloir pour l'être.

Ceci est le portrait de la plupart de ceux qu'on peut appeler les plus sages et les meilleurs. Que dire de ceux qui n'ont plus l'ambition de s'élever, et qui, prenant l'époque comme elle est, s'abrutissent avec l'alcool et la débauche? Leur ivresse est sombre et furieuse. L'œil est injecté de sang, la voix rauque et cassée, la parole cynique, le silence sinistre. Ah! pauvre peuple ! Autrefois tu te plaignais d'être rivé au travail et d'avoir à peine le repos du dimanche; à présent, tu es payé plus cher, tu fais ce que tu appelles le lundi, c'est-à-dire que, du samedi soir au mardi matin, tu es ivre ; que ce jour-là, tu travailles mal et que tu ne travailles en réalité que deux ou trois jours par semaine. Tu t'abrutis, voilà le bienfait de la vie de luxe, et voilà mon grand chagrin, à moi. J'avais rêvé dans un avenir non prochain, mais point trop éloigné, une crise sociale toute pacifique, où les deux classes, puisqu'il n'y en a plus que deux, s'éclairant sur leurs droits et leurs devoirs réciproques, en dehors de toute politique et de tout esprit de parti, pourraient faire un pacte d'étroite solidarité. Certes, cette grande chose arrivera ; mais l'empire qui eût dû la préparer, l'empereur qui disait la vouloir, ont fait fausse route. Le Paris de Voltaire et de Jean- Jacques Rousseau est devenu la cité de Sardanapale. Au lieu d'écoles gratuites dans nos villages, on nous a donné

U IMPRESSIONS ET SOUYEHIRS.

des satmiôes dans nos [u^fectures. Les GUes de nos campagnes ont été chercher le rêve de la fortune dans les maisons riches de Paris, et se sont réveillées sur le pavé entre la faim et la prostitution. Nos jeunes gens riches s'amusent, nos jeunes gens pauvres se pochardent. Nos jeunes femmes riches s'étourdissmty nds jeunes femoiies pauvres... se vendent!

Et nous ne sommes pas an bout, car chaque jour qui s'écoule signale un nouvel effort vers cette décomposition. Le vertige cherche un point plus élevé pour mieux se précipiter. Les masses ignorantes regardent ces somnambules dont la danse se déroule sur les toits. Le pafsan qui mange de la viande et ne va plus au marché à pied, lève les épaules et dit : c C'est un bon temps l les riches se ruinent, les ouvriers se dis^ putent et n'amassent rien. Nous, nous vivons bien et ne dépensons pas trop. Les grosses terres deviennent petits lots et nous achetons en détail ! »

En effets le paysan s'arrondit à mesure que la bourgeoisie se m<Hrcelle. Dans un siècle, toute la terre lui appartiendra. Mais ce ne sera point une classe nouvelle qui prendra rang dans la société. Ce sera une couche, se posant sur une couche plus ancienne. II n'y a point là de solution au problème social. La* classe qui travaille pour jouir et non pour acquérir menacera le riche de demain c(»nme elle menace le riche d'aujourd'hui.

Tout cela est aM>rleUeraent noir, noir et dociloareux, et après uQipareil réaumé on se sent oomme dégoûté delà vie de relations* -^ Voyons qœls eliEMrts Fesprit peulleâre pour eoitrevoir une solution plus logique que odie de rempure. Nous ne savois vraiment pas où il QQusiinàne(; tâchons de voir où nous pourrions nous CQiiduire nous-mêmes» si nous voulions cesser d'élre eonduits comme des enfants.

République ou monarchie, peu importe. Le mieux serait de trouver un nom nouveau pour relier les deux antinomies qui sont là, comme dans tout; il faudrait voir arriver le moment où le producteur et Texploitateur voudront tous deux, de bonne foi, et sous la près* sion d'une nécessité sociale bien démontrée, signer un acte d'association rigoureusement stipulé, après avoir été débattu à fond par les représentants élus de leurs intérêts respectifs. Ces débats porteraient sur la part plus ou moins grande de labeur, d'assiduité et dlmtelligence que l'ouvrier aurait apportée à la création de la richesse du patron. Ces associations d'intérêts, qui se font dès aujourd'hui de gré à gré dans des cas particuliers, se feraient légalement et uniformément dans toute la France, par la promulgation d'une loi constituante, mais à de certaines conditions de valeur morale de part et d'autre, qui seraient la garantie des deux parties contractantes.

Il n'est pas de mon ressort de développer cette idée très-simple et déjà très-répandue, mais d'une application délicate qui demande des connaissances spéciales. Beaucoup de petits essais partiels en ont ébauché les bases. 11 faut croire que les moyens d'application n'ont pas été suffisants, mais il est impossible de croire qu'il n'en existe pas. Tout ce que l'esprit humain conçoit à l'état d'idée généreuse et sage peut et doit être réalisé. Il est imbécile de dire : « Votre idée est très-belle, mais elle est impossible. » Si elle est belle, il est impossible qu'elle ne soit pas possible. L'humanité est ainsi faite, maglré toutes ses erreurs et ses déviations, qu'elle va toujours cherchant la lumière et la ligne droite. On a pu établir la distinction des intérêts, triomphe de la civilisation sur la barbarie, œuvre bien plus difficile que celle de l'association des intérêts en pleine civilisation.

Ce jour viendra, voilà pourquoi je ne désespère pas; mais, pour le moment, nous dévions du chemin et j'en souffre.

« Fontainebleau^ août 1837. — Me voilà encore une fois dans la forêt, seule avec mon Qls qui devient un grand garçon et dont pourtant je suis encore le cavalier plus qu'il n'est le mien. Nous nous risquons sur toutes sortes de bêtes, ânes et chevaux plus ou moins civilisés qui nous portent un peu où ils veulent, de sept heures du matin à cinq ou six heures du soir. Nous ne prenons pas de guides et nous n'avons pas même un plan dans la poche. Il nous est indifférent de nous éloigner beaucoup, puisqu'il est difflcile de se perdre dans une forêt semée d'écriteaux. Nous nous arrangeons pour ne rencontrer personne, en suivant les chemins les moins battus, Cç.ne sont pas les moins beaux. Tout est beau ici. D'abord les futaies sont toujours belles dans tous les pays du monde, et, id, elles sont jetées sur des accidents de terrain toujours décoratifs et toujours praticables. Ce n'est pas un mince agrément que de pouvoir grimper partout,

même à cheval, et d'aller chercher les fleurs et les papillons là oi!i ils vous tentent. Ces longues promenades, ces jours entiers au grand air sont toujours de mon goût, et cette solitude, ce silence solennel à quelques heures de Paris sont inappréciables. Nous vivons d'un pain, d'un poulet froid et de quelques fruits que nous emportons avec les livres, les albums et les boîtes à insectes, Qnslles noctuelles intéressantes, quels frais bombyx endormis et comme collés sur VéCorce des chênes! Quelles récoltes pour Maurice, et quel plaisir de les étaler le soir sur la table de travail ! Nous ne connaissons personne dans la ville. Nous avons un petit appartement très-commode dajis un hôtel qui est à la lisière de la forêt et où personne na s'occupe de nous, deux pelâtes chambres à coucher séparées par un petit salon oii je travaille la nuit, quand mon enfant ronfle; ce bon gros sommeil me réjouit Toreille. Je ne sais pas trop^ moi, qamd je dors, mais je n y pense pas. Pour le reste je vis de la vie rationnelle. Je vis dans les arbres, dans les bruyères, dans les sables, dans le mouvement et le repos de la aature, dans rinstinctetdansIesentimeBt, dans mon fiis surtout qui était malade et qui guiérat k vue d'œil. U se plaît à cette vie là autant que moi et il m'en fait jouir doublement. Quelle merveille que cette forêt bénie ! M. de Sénancour Ta admirablement sefttie dans cei^*

ITtfVRKSSlONS ET SOUVENIRS. 39

taines pages. Sa peinture large et simple est encore ce qui résume le mieux certains aspects. Dans d^autres pages, je ne sais pourquoi il la rapetisse, comme s'il avait peur de l'admirer trop. On dirait qu'il la voit à travers son spleen. Il veut qtfon sache bien que ce n'est pas vaste et accidenté comme la Suisse. Pourquoi toujours comparer? C'est un tort qu'on se fait, c'est une guerre puérile à sa propre jouissance. Ce qui est beau d'une certaine manière n'est ni plus ni moins beau que ce qui est beau d'une manière différente. Pour moi, je passerais ma vie ici sans songer à la Suisse et réciproquement. Là où Ton se trouve bien, je ne comprends pas le besoin du mieux. Je ne sais si le proverbe « Le mieux est l'ennemi du bien » est absolument vrai, mais en fait de locomotion, de curiosité, de contemplation ou d'étude des choses, je croirais volontiers que le regret ou le désir du mieux est un leurre de Thnagination malade. C'était bien le fkit de Sénancour. Oberman est un génie malade. Je l'ai bien aimé, je l'aime encore, ce livre étrange, si admirablement mal fait! mais j'aime encore mieux un bel arbre qui se porte bien.

Il faut de tout cela : des arbres bien portants et des livres malades, des choses' luxuriantes et des esprits désolés. Il faut que ce qui ne pense pas demeure éternellement beau et jeune pour prouver que la prospé-

rite a des lois absolues, en dehors de nos lois relatives et factices qui nous font vieux et laids avant l'heure. Il faut que ce qui pense souffre pour prouver que nous vivons dans des conditions fausses, en désaccord avec nos vrais besoins et nos vrais instincts. Aussi toutes ces choses magnifiques qui ne pensent pas donnent beaucoup à penser ! »

iS63, Nohant.

— Ainsi donc, poursuit obstinément A*** qui me lit cette lettre datée d'il y a vingt-six ans et tombée je ne sais comment entre ses mains, vous pensez tout en rêvant, bien que vous ayez la prétention de pouvoir vous débarrasser de la pensée à certaines heures?

— Mon ami, je n'ai la prétention de rien et je te jure qu'il y a des moments oii je ne pense pas. Si tu es étonné de cela, je ne le suis pas moins de t'entendre affirmer souvent que tu penses toujours à quelqu'un ou à quelque chose. Mais penses-tu réellement toujours à ce à quoi tu veux penser ?

— Il me semble que oui. /

— Eh bien, constatons qu'il y a des différences essentielles, énormes, dans le procédé intellectuel des individus d'une même espèce. Tu gouvernes toujours ta pensée, et la mienne ne m'appartient pas toujours. Tu penses à chaque chose en son temps et en son lieu.

Moi je pense après coup, quand j'écris par exemple, ou quand j'essaye de résumer. Tu as l'esprit pratique et je n'ai que l'esprit chercheur. Mais sais-tu que la constatation d'un fait si tranché devient grave?

— Pourquoi?

— C'est que cela m'a bien Tair de renvôneer tout ce que les métaphysiciens nous ont enseigné sur le mécanisme de la pensée humaine.

— Il y a longtemps que je m'en doutais.

— Moi, j'ai osé le penser quelquefois, mais j'en ai toujours été effrayé, car cela porterait atteinte à toute philosophie et à toute religion basée sur le libre arbitre. Tous les individus d'une même espèce ne l'auraient pas à un égal degré et nous arriverions aux idées de sélection qui sont grosses de problèmes à examiner.

— Et la morale de ceci, est?...

— Que les gens comme moi ont besoin de beaucoup de philosophie, c'est-à-dire de réflexion, pour ûxer leurs esprits trop flottants, trop dilatés, trop emportés dans le non-moU et que les esprits faits comme le tien ont besoin d'un peu d'idéal pour reposer l'activité incessante que leur procure l'intensité de leur moi. C'est probablement ce qui fait que nous nous plaisons à causer ensemble.

— Est-ce que vous allez rêver un peu moins, en m'amenant à rêver un peu plus?

— Hélas I non, quanta moi ! la rêverie est mon vice : qui a .bu boira I

— Est'Ce que vous écrirez, ce soir, tout ce que nous disons là?

— Je tâcherai.

— Pourquoi faire?

— Pour voir ce que je penserai à cette heare-là.

11 se trouve que, ce soir, je n'en pense pas plus que ce matin. Est-ce moi qui résoudrai ce redoutable problème du libre arbitre? Je suis bien content de n'être pas forcé de le résoudre. Je n'ai pas de mission philosophique, bien qu'on m'ait beaucoup reproché d'avoir trop philosophé dans mes romans. C'est encore là un résultat de mes fréquents accès de passivité. Si je suis sous le coup d'un vif sentiment, d'une conviction émue, il faut que mes réflexions, mes rêveries, mes fictions mêmes s'en ressentent. Elles s'en imprègnent, comme nos vêtements et nos cheveux se remplissent du parfum des jardins ou des bois. Ce n'est pas ma faute si parfois mon esprit s'élève aurdessus de mon métier ; c'est qu'il a traversé une plus belle région et qu'il ne dépend pas de moi de m'en arracher brusquement pour m'occuper du succès^ c'est-à-dire du moyen de ne déplaire à personne.

Le libre arbitre I — tont à fait libre!... 11 y a cinquante ans que je m'efforce de ne penser qu'à ce qui

doit être fait ulilemerit et à propos par Tesclave que je suis. Pour venh* à bout de l'indiscipline de mon cerveau, je me sois imposé une vie régulière, un travail quotidien, et vingt fois sut trente, je m'oublie à rêver, ou h lire, ou à écrire toute autre chose que ce qui devrait m' absorber. Sans cette fréquente flânerie intelleclueîle j'aurais acquis de l'instruction, car je comprends assez vile et je vais même trop vite au fond ; j'aurais forcé ma mémoire à classer ses notions. Comprendre et savoir a été mon aspiration perpétuelle, et je n'ai rien réalisé de ce que je voulais. Ma volonté n'a donc pas gouverné absolument ma pensée et je n'en puis avoir aucun remords, puisque je n'ai caressé aucune paresse, ouvert la porte à aucune distraction. Le monde extérieur a toujours agi sur moi plus que je n'ai pu agir sur lui. Je suis devenu un miroir d'où mon propre reflet s'est effacé, tatit il s'est rempli du reflet des figures et des objets qui s'y confondent. Quand j'essaye de me regarder dans ce mfroir, j'y vois passer des plantes, des insectes, des paysages, de l'eau, des profils de montagnes, des nuages, et sur tout cela des lumières inouïes; et, dans tout cela, des êtres excellents ou splendides. Mais rien ne s'occupe de moi dans ce monde qui n'a pas besoin de mon admiration pour être beau et qui se rirait de mes descriptions si j'avais l'outrecuidance de les lui dédier.

Quand nous dormons et que le rêve vient nous bercer ou nous agiter, nous sommes la proie, enchantée ou lerriflée, des spectres qui nous visitent. Qui sontils? D'où vienneint-ils? Ouest notre volonté pour les retenir ou les chasser? Elle est nulle. Un fou est un malheureux qui rêve sans dormir : ne sommes-nous pas fous toutes les fois que nous rêvons?

On prétend que le rêve est produit en nous par nous-mêmes, qu'il est le résultat des impressions reçues, résultat pénible ou agréable selon la disposition de notre corps : soit. Mais ce résultat se produit malgré nous, et ces impressions reçues, qu'est-ce que c'est, sinon l'action du monde extérieur qui s'exerce sur nous avec une puissance invincible et qui redouble d'intensité quand notre volonté est désarmée par le sommeil? Cette puissance devient même féroce envers notre pauvre moi, dans les rêves de certaines fièvres. Il est donc certain que, poêles ou philosophes, rois ou bergers, indolents ou actifs, faibles ou forts, nous sommes dominés durant le tiers ou le quart de notre vie — le temps que nous donnons au sommeil — par une vision des choses qui ne sont pas nous et dont nous subissons la douce ou terrible omnipotence. Qui osera affirmer que, dans l'état de veille, nous soyons tous constamment lucides et maîtres de repousser ces obsessions du non-moi? S'il en était ainsi, si nous

commandions à nos pensées, nous commanderions à nos sentiments. La douleur de perdre des êtres chéris serait bientôt effacée par la volonté de ne pas les re gretter. L'oubli se ferait dans nos âmes. Nous deviendrions de parfaits égoïstes... J'oublie que j'écris ce soir pour A*** et qu'il vase récrier, lui, le dévouement en personne. Eh bien! c'est qu'il se vante, c'est-à-dire qu'il ne se rend pas compte de lui-même quand il s'imagine fixer son idée où il lui plaît. Ce n'est pas possible. Nous différons du plus au moins. Au fond, nous sommes tous les mêmes dans une certaine mesure et je ne crois pas qu'aucun de nous puisse s'abstraire, par la volonté, du monde extérieur. La sagesse consiste peut-être à classer avec ordre la nature des impressions que Ton en reçoit, à ne pas trop les laisser empiéter les unes sur les autres, à isoler au besoin celle qu'on veut recevoir. De là les grands travaux de l'esprit et même les œuvres ingénieuses du métier. De là aussi les grandes concentrations d'études, les spécialités. Mais croire que tous les hommes sont doués de cette force, non, je ne le crois pas, et je regarde même comme fort heureux que nous ne soyons pas si maîtres de nous-mêmes qu'on le prétend. Notre liberté est en raison de notre connaissance, c'est-à-dire de notre développement intellectuel. Libre arbitre signifie libre choix entre le bien et le mal. Mais, pour choi-

sir, il faut très-biea savoir ce qui est mal et ce qui est bien. Les individus privés de saines notions mo* raies par une mauvaise éducation ne savent guère ce que c*est que la conscience. D autres le savent, mais vaguement, et laissent facilement fausser leurs notions par des influences fâcheuses. Il faut donc que notre jugement soit développé par l'éducation, afin que nous échappions à cette sorte de fatalité qui pèse sur la vie de Tignorant ; mais il ne faudrait pas que cette éducation trop stoïque ou trop idéaliste nous conduisît à vouloir rompre absolument avec Tinfluence de ce qui n'est pas nous-mêmes. Ce serait un essai insensé qui nous conduirait à la folie, au fanatisme ou à Tathéisme, à la haine de Dieu ou de nos semblables, à Torgueil démesuré qui n'est autre chose qu'une privation de nos rapports avec la vie universelle, par conséquent une étroitesse de conceptions. Il n'y a rien de ce qui paraît être en dehors de nous, qui ne soit nous. Le non-moi n'existe pas d'une manière absolue, par conséquent le moi absolu est une notion fausse. Toute la terre et tout le ciel agissent sur nous à toute heure, et, à toute heure, nous réagissons sur toute la terre et sur tout le ciel sans nous en apercevoir. Tout ce qui est, est réceptacle ou effusion, élément ou aliment de vie. Il faut la respiration de tous les êtres pour que chacun de nous ait sa dose d'air respirable. Les nuages

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sont la sueur de la terre, il faut que tout y transpire pour que noua ne soyons pas desséchés. Il faut que le plus petit astre de la voie lactée fonctionne dans le mode d'existence qui lui est départi pour que Tunivers subsiste. Comme la goutte d'eau que le soleil irise, nous avons des reflets, des projections izmnenses dans l'espace. £t moi, pauvre atome, quand je me sens arc-en«ciel et voie lactée, je ne fais pas un vain réve^ Il y a de moi en tout, il y a de tout en moi^

Et je n'ai pas la liberté de me séparer de ce qui constitue ma vie. La mort ne m'en séparera pas. Ma volonté ne peut pas m'anéantir. Il ne dépendra jamais de moi de dire : « Je veux cesser d'être. Je ne veux rien sentir, je ne veux pas rire et je ne veux pas pleurer. . Je ne souffrirai pas, je ne me réjouirai de rien« Je verrai passer le crime, la honte, la démence, et je dirai : Ces gens sont fous, c'est comme cela, peu m*im porte I Je perdrai oeux que j'aime, je me dirai que cela devait arriver, que mes regrets ne les feront pas re« vivre. Je serai sage, je serai saint ou je serai fort à moi tout seul, dans mon coin, dans ma coquille, dans ma satisfaction intérieure. J'aurai , en récompense^ une grande sagesse, ou une grande domination, la fortune ou le paradis. J'ai rompu avec les affections, avec les faiblesses, avec toute curiosité, avec toute solidarité, avec toute la nature. Je méprise tous les

êtres, ayant fait de moi rhomme libre par excellence, le plus isolé, le moins influencé, le moins asservi, le plus fort de tous les êtres. »

N'est-ce pas ce que tout homme se dit à lui-même quand il se proclame le roi de la création? Eh bien, c'est le plus grand non-sens qui se puisse dire. Nous ne sommes ni rois, ni esclaves : nous sommes les membres d'une grande association qui s'appelle le monde, rien de plus, rien de moins.

Si nous avons dompté quelques animaux en les mutilant, si nous nous arrogeons sur tous le droit de vie et de mort, nous n'en sommes pas moins en lutte avec la plupart d'entre eux, et c'est en foules innombrables qu'ils échappent à notre domination. Il suffit d'un microscopique pour condamner notre majesté à se gratter, comme il suffit d'une mouche pour user la fureur d'un lion. Hélas! bêtes et gens, nous sommies égaux devant les lois de la nature, il faut bien que notre orgueil le reconnaisse. Elle nous laisse enfreindre ces lois, impassible qu'elle est; mais nous ne pouvons les détruire, pas plus en dehors de nous qu'en nous-mêmes.

Tous les Français sont égaux devant la loi, telle est la devise de notre société. Cruelle sentence quand il s'agit de porter la même peine contre celui qui sait et celui qui ne sait pasi Rois de la création, nous

n'avons pu rien trouver de mieux que la loi brutale de la nature inconsciente. Ce n*était pas la peine d'usurper un si beau titre.

Ce grand roi, monsieur l'homme, a essayé de tous les empires et s'est cru en possession de Tempire de lui-même, le jour où il a inventé le stoïcisme. Comme toutes ses inventions ont un côté extrême et un côté insuffisant, avec la raison au milieu, cette philosophie a sa niaiserie, sa sublimité, sa folie. Elle repose sur cette foi entière au libre arbitre qui fait l'objet de ma méditation. Elle pose en principe que Thomme peut tout ce qu'il veut, et c'est une question mal posée. Les hommes, — l'humanité — peuvent à la longue tout ce qu'ils veulent; l'homme, l'individu dans sa courte vie, ne peut presque rien, ou voit son pouvoir d'un jour s'évanouir avec lui, souvent avant lui. Vouloir trop est un écueil, comme ne pas vouloir assez est une borne. Le stoïcisme est beau, tant qu'il développe le courage de supporter les maux inévitables ; il devient affreux quand il tue la sensibilité, la compassion, la tendresse. Certaines dévotions ascétiques tombent sans le savoir dans le mauvais excès du stoïcisme, et n'ont pas même le mérite de sacrifier tout à la vertu, puisqu'elles travaillent pour un intérêt personnel, le paradis. J'en ai connu qui comptaient avec le bon Dieu comme des juifs avec le client, te-

nant registre de leurs sacrifices et de leurs privations en disant : oela me sera compté dans le ciel.

Oix est la charité, où est le vrai dévouement, où est le véritable sacrifice daoa ce doit et avoir de la conscience dévote? Le atoïque disait : je veux vaiacve la souffrance pour apprendre aux autres lK)mines à combattre la mollesse et la lâcheté. L'ascète se soucie fort peu de sea semblables. Ils ne font que le gêner dans rœuvre de son salut. Il s'isole de leur contact. li ne regarde la vie que comme une occasion de gagner l'éternité heureuse.

Ce n'est donc rien, cette étape de l'éternité? Les douleurs dont elle est remplie ne sont donc pas des devoirs à accepter, des épreuves à subir, des jiominages rendus à notre mission en ce monde? Détruire les douleurs^ fouler aux pieds les regrets, renverser les lois de la nature, se débarrasser du sens humain, ce serait vraiment bien commode ; mais si cela est possible à certains esprits faussés, je n*y vois rien d'édi-* fiant* rien d'utile, rien de fécond.

Dans toutes les philosopbies qui ont guidé Tbomme, je vois toujours dominer ce principe : s'abstenir. Les épicuriens eux-mêmes ne prêchaient pas conune on le croit le sensualisme et l'abandon de Tàme à toutes ses fantaisies. Ils avaient aussi leurs restrictions, leurs principes de modération et même d'abstention.

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Toutes les sagesses qu'on nous a enseignées ont eu pour but de nous apprendre à souffrir le moins possible, par conséquent à nous éloigner de ce qui fait souffrir. Le christianisme qui n'est pas une sagesse, mais un idéal, nous a enseigné le contraire : « Cher* chez la souffrance afin de vous purifier, » et cela était beau et grand, tant queTespoirde la récompense personnelle dans Tautre vie n'est pas venu effacer le mérite du martyre. — Aujourd'hui que nous comprenons l'abus que le fanatisme a fait de l'idéal, il nous faudrait bien une philosophie qui nous apprendrait, non k chercher, mais à accepter la souffrance comme une loi universelle d'où sort le renouvellement universel.

Voilà pourquoi la nature, qui veut que nous soyons sensibles à la douleur me parait plus sage dans sa rigueur salutaire que la prétention de notre prétendue sagesse à supprimer la douleur par les forces de la volonté. La nature ne nous permet pas de devenir insensibles, et devant les coups dont elle nous frappe, c'est presque une impiété que de se refuser à les sentir. Pour vouloir être trop libres, nous sortons de la nature et de la vérité, nous entrons dans quelque chose d'anormal et de monstrueux, parce que la liberté absolue ne peut être acquise qu'en sortant de Thumanité.

Voilà pourquoi aussi je ne me reproche pas trop de

ne pas gouverner absolument ma pensée. Je sens bien que ses fugues ou ses langueurs sont dans la nature des impressions qu'elle reçoit et auxquelles elle n*a pas toujours le droit de se soustraire. I.a question du bien et du mal n'a rien à voir là-dedans. Si, dans les âmes perverses, l'imagination souillée est une pourvoyeuse d'aliments empoisonnés, c'est en vain que vous prêcherez le libre arbitre. L'âme perverse choisira la liberté du mal. Dans les âmes saines, Timagînation est une amie délicate qu'il ne faut pas traiter inconsidérément de folle du logis, et qui, triste ou riante, nous parle des choses divines et nous dédommage ainsi du temps qu'elle enlève aux études positives.

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