RÉPONSE A UN AMI
1871, août. Nohant.
Eh quoi, tu veux que je cesse d'aimer? Tu veux que je dise que je me suis trompé toute ma vie, que l'humanité est méprisable, haïssable, qu'elle a toujours été, qu'elle sera toujours ainsi? Et tu me reproches ma douleur comme une faiblesse, comme le puéril regret d'une illusion perdue? Tu afGrmes que le peuple a toujours été féroce, le prêtre toujours hypocrite, le bourgeois toujours lâche , le soldat toujours brigand , le paysan toujours stupide? Tudis que tu savais tout cela dès ta jeunesse et tu te réjouis de n'en avoir jamais, douté, parce que l'âge mûr ne t'a apporté aucune déception : tu n'as donc pas été jeune. Ah I nous différons bien, car je n'ai pas cessé de l'être, si c'est être jeune que d'aimer toujours !
Comment veux-tu donc que je fasse pour m'isoler
de mes semblables, de mes compatriotes, de ma race, de la grande faipille au sein de laquelle ma famille privée n'est qu'un épi dans le champ terrestre ? Et si cet épi pouvait mûrir en lieu sûr, si on pouvait, comme tu dis, vivre pour quelques êtres privilégiés et s'abstraire de tous les autres! — Mais c'est impossible, et ta ferme raison s'accommode de la plus irréalisable des utopies. Dans quel Eden, dans quel fantastique Eldorado cacheras-tu ta famille, ton petit groupe d'amis, ton bonheur intime, pour que les déchirements de l'état social et les désastres de la patrie ne les atteignent pa«? Si tu veux élre heureux par quelques-uns, il faut que ces quelques-uns, les favoris de ton cœur soient heureux par eux-mêmes. Peuvent-ils l'être? Peux^tu leur assurer la moindre sécurité?
Me trouveras^ tu un refuge dans la vieillesse qui rap^ proche de la mort? Et que m'importe à présent la mort ou la vie pour moi-même ? Je suppose qu'on meure tout ealier^ ou que Tamour ne nous suive pas dai» l'autre vie, est-ce que, jusqu'au dernier souffle, on n'est pas tourmenté du désir, du besoin impérieux d'assurer à oeux qu'on laisse toute la somme de boiiheur possible? Est-ce qu'on peut s'endormir paisible^ ment quand on sent la terre ébranlée prête à engloutir tous ceux pour qui on a vécu?
Vivre encore heureux en famille, en dépit de tout,
est sans doute un grand bien relatif^ la seule consolation qn'on puisse et qu'on veuille goûter. Mais même, en supposant que le mal extérieur ne pénètre pas dans nos maisons» ce qui n'est point possible, tu le sais bien, je ne saurais admettre qu'on puisse prendre son parti de ce qui fait le malheur public.
Tout cela était prévu... Oui, certes, je Tavais prévu aussi bien que qui que ce soit ! Je voyais monter Torage, j'assistais, comme tous ceux qui ne vivent pas sans réflexions aux approches sensibles du cataclysme. Est-ce une consolation de voir se tordre dans la souf* france le malade dont on connaît à fond la maladie ? Quand le tonnerre nous foudroie, sommes-nous calmes pour l'avoir entendu longtemps gronder auparavant ?
Non, non, on ne s'isole pas, on ne rompt pas les liens du sang, on ne maudit pas, on ne méprise pas son espèce. L'humanité n'est pas un vain mot. Notre vie est faite d'amour, et ne plus aimer c'est ne plus vivre.
Le peuple, dis-tu! — Le peuple, c'est toi et moi, nous nous en défendrions en vain. Il n'y a pas deux races, la distinction des classes n'établit plus que des inégalités relatives et la plupart du temps illusoires. Je ne sais si tu as des aïeux très-avant dans la bourgeoisie ; moi, j'ai mes racines maternelles directes dans le peuple et je les sens toujours vivantes au fond de
mon être. Nous les y avons tous, que l'origine soit plus ou moins effacée; les premiers hommes ont été chasseurs et pasteurs, puis laboureurs et soldats. Le brigandage couronné de succès a donné naissance aux premières, distinctions sociales. 11 n*y a peut-être pas un titre qui n'ait été ramassé dans le sang des hommes. Il nous faut bien subir nos ancêtres quand nous en avons ; mais ces premiers trophées de haine et de violence sont-ils une gloire dont un esprit tant soit peu philosophique trouve matière à se prévaloir? Le peuple toujours féroce, dis-tu ; moi je dis : La noblesse toujours sauvage !
Et il est certain qu'avec le paysan, elle est la classe la plus rétive au progrès, la moins civilisée par conséquent. Les penseurs devraient s'applaudir de ne point en être; mais si nous sommes bourgeois, si nous sommes issus du serf et du corvéable à merci, pouvonsnous nous courber avec anu)ur et respect devant les fils des oppresseurs de nos pères? Non! Quiconque renie le peuple s'avilit et donne au monde le honteux spectacle de l'apostasie. Bourgeoisie, si nous voulons nous relever et redevenir une classe, nous n'avons qu'une chose à faire, nous proclamer peuple et lutter jusqu'à la mort contre ceux qui se prétendent nos supérieurs de droit divin. Pour avoir manqué à la dignité de notre mandat révolutionnaire, pour avoir singé la
noblesse, pour ^ avoir usurpé ses insignes, pour nous être emparés de ses joujoux, pour avoir été honteusement ridicules et lâches, nous ne comptons plus, nous ne sommes plus rien : le peuple, qui ne devrait faire qu'un avec nous, nous renie, nous abandonne, et cherche à Aous opprimer.
Le peuple féroce? Non ! il n^est pas bête non plus, sa maladie actuelle est d*ôtre ignorant et sot. Ce n'est pas le peuple de Paris qui a massacré les prisonniers, détruit les monuments et cherché à incendier la ville. Le peuple de Paris, c'est tout ce qui est resté dans Paris après le siège , puisque quiconque avait la moindre aisance s'est empressé d'aller respirer Tair de la province et embrasser la famille absente après les souffrances physiques et morales du blocus. Ce qui est resté à Paris, c'est le marchand et Touvrier, ces deux agents du travail et de réchange sans lesquels Paris n'existerait plus. Voilà ce qui constitue positivement le peuple de Paris; c*est une seule et même famille dont les malentendus de la politique ne peuvent rompre la parenté et la solidarité. Il est reconnu maintenant que les oppresseurs de cette tourmente étaient en minorité. Donc le peuple de Paris n'était pas disposé à la fureur, puisque la majorité n'a donné que des signes de faiblesse et de crainte. Le mouvement a été organisé par des hommes déjà inscrits dans les rangs de la bour-
58 IMPRESSIONS ET SOUVRJ^IRS.
geoisie et n'appartenant plus aux habitudes et aux nécessités du prolétariat. Ces hommes ont été mus par la haine, Tambitâon déçue, le patriotisme mal entendu^ le fanatisme sans idéal, la niaiserie du sentiment ou la méchanceté naturelle, — il y a eu de tout cela chez eux, et même certains points d*honneur de doctrine qui n*(mt pas voulu reculer devant le danger. Us ne s'appuyaient certainement pas sur la classe moyenne qui tremblait, fuyait ou se cachait. Ils ont été forcés de mettre en mouvement le vrai {Mrolélaire, celui qui n*a rien* à perdre. Eh bien, ce prolétaire même leur a échappé en grande partie, divisé qu'il était en nuances très-diverses, les uns voulant le désordre pour en pro* filer, les autres redoutant les conséquences de leur entraînement, la plupart ne raisonnant plus, parce que le mal était devenu extrême et que Tabseace de travail les a forcés de marcher au combat pour trente sous par jour.
Pourquoi voudrais- tu que ce prolétariat enfermé dans Paris, et qui a compté au plus quatre vingt*-milfe soldats de la faim et du désespoir , représentât le peuple de France ? Il ne représente même pas le peuple de Paris, à moins que tu ne veuilles maintenir la distinction que je repousse, entre le producteur et le trafiquant.
Mais je veux te suivre et te demainder sur quoi re*
pose cette distiaetioa. Ësi-^ee sor le plus o^ mmns d'éducation? La limite e^ insaisissable. Si tu vois au plus haut de la bourgeoisie des letti'és et des savants ; si tu vois au plus bas dU' prolétariat des sauvages et des brutes, tu n'en as pas moins la foule des intermé* diaires qui te présentera, ici des prolétaires intelligents ets^es, là des bourgeois qui ne sont ni sages ni intel« ligents. Le grand nombre des citoyens civilisés date d'hier et beaucoup de ceux qui savent lire et écrire ont encore père et mère qui peuvent à peine signer leur nom.
Ce serait donc uniquement le plus ou moms de ressources acquises qui classerait les hommes en de^jix camps distincts? On se demande alors où cofBmenoe le peuple et où il fiait, car chaque jour Taisance se déplace, la ruine abaisse Itin, la fortune élève Tautre; les rôles changent ; celui qui était bourgeois ce matin va redevenir prolélaire ce soir, et le prolétaire de tantôt pourra passer bourgeois dans la journée s'il trouve une bourse ou s'il hérite d'un oncle.
Tu vois bien que ces dénominations sont devenues oiseuses et que le tpavaU de classement, quelque méthode qu'on voulût y porter, serait inextricable.
Les hommes ne sont au-dessus ou au-dessous les uns des autres que par le plus ou moins de raison et de moralité. L'insliructi<)n qui ne développe que
60 JMPRËSSIONS ET SOUVENIRS.
l*égoîste sensualité ne vaut pas l'ignorance du prolétaire honnête par instinct et par habitude. Cette instruction obligatoire que nous voulons tous par respect pour le droit humain, n*est cependant pas une panacée dont il faille s^exagérer les miracles. Les mauvaises natures n'y trouveront que des moyens plus ingénieux et mieux dissimulés pour faire le mal. Elle sera, comme toutes les choses dont Thomme use et abuse, le venin et l'antidote. Trouver un remède infaillible à nos maux est illusoire. Il faut que nous cherchions tous au, jour le jour tous les moyens immédiatement possibles. Il ne faut plus songer à autre chose dans la pratique de la vie qu'à l'amélioration des mœurs et à la réconciliation des intérêts. La France agonise, cela est certain, nous sommes tous malades, tous corrompus, tous ignorants, tous découragés : dire que cela était écrite qu*il en doit être ainsi, que cela a toujours été et sera toujours, c'est recommencer la fable du pédagogue et de Tenfant qui se noie. Autant dire tout de suite : Cela m'est égal; mais si tu ajoutes : Cela ne me regarde pas, tu te trompes. Le déluge vient et la mort nous gagne. Tu auras beau être prudent et reculer, ton asile sera envahi à son tour, et en périssant avec la civilisation humaine, tu ne seras pas plus philosophe pour n'avoir pas aimé, que ceux qui se sont jetés à la nage pour sauver quelques débris de l'humanité. Us n'en valent pas la peine,
ces débris; soit! Ils n'en périront pas moins, c'est possible; nous périrons avec eux, cela est certain ; mais nous mourrons tout vivants et tout chauds. Je préfère cela à un hivernage dans les glaces, à une mort anticipée. — Et d'ailleurs, moi, je ne pourrais pas faire autrement. L'amour ne se raisonne pas. Si je te demandais pourquoi tuas la passion de Tétude, tu ne me l'expliquerais pas mieux que ceux qui ont la passion de l'oisiveté n'expliquent leur paresse.
Tu me crois donc ébranlé, que tu me prêches le détachement? Tu me dis que tu as lu dans les journaux des fragments de moi qui indiquent un revirement d'idées, et ces journaux qui me citent avec bienveillance s'efforcent de me croire éclairé d'une lueur nouvelle, tandis que d'autres qui ne me citent pas croient peutêtre que je déserte là cause de l'avenir. Que les politiques pensent et disent ce qu'ils veulent. Laissons-les à leurs appréciations critiques. Je n'ai pas à réclamer, je n'ai pas à répondre, le public a d'autres intérêts à discuter que ceux de ma personnalité. Je tiens une plume, j'ai une place honorable de libre discussion dans un grand journal; c'est à moi, si j'ai été mal interprêté, de m'expliquer mieux quand l'occasion se présente. Je la saisis le moins possible, cette occasion de parler de moi en tant qu'individu isolé; mais si toi, tu me juges converti à de fausses notions, je dois dire
63 IMPRESSIONS ET SOUVEIfIRS.
à toi et aux autres qui s*intéressGnl à moi : Lisez-moî en entier et ne me jugez pas sur des fragments détachés; Tesprit indépendant des exigences départi voit nécessairement le pour et le contre, et l'écrivain sincère dit Tun et l'autre sans se préoccnper du blâme ou de l'approbation des lecteurs intéressés. Mais tout être qui n'est pas fou se rattache à une synthèse et je ne crois pas avoir rompu avec la mienne. La m8(m et le se.'itiment sont toujours d'accord en moi pour aie faire repousser tout ce qui veut nous ramener à l'enfance, en politique, en religion, en philosophie, en art. Mon sentiment et ma raison combattent plus que jamais l'idée des distinctions fictives, l'inégalité ctes conditions y imposée comme un droit acquis aux uns, comme une déchéance méritée aux autres. Plus que jamais je sens le besoin d'élever ce qui est bas et de relever ce qui est tombé. Jusqu'à ce que mon cœur s'épuise, il sera ouvert à la pitié, il prendra le parti du faible, il réhabilitera le calomnié. Si c'est aujourd'hui le peuple qui est sous les pieds, je lui tendrai la main ; si c'est lui qui est l'oppresseur et le bourreau, je lu dirai qu'il est lâche et odieux. Que m'importent tels ou tels groupes d'hommes, tels noms propres devenus drapeaux, telles personnalités devenues réclames? Je ne connais que des sages ou des fous, des innocents ou des coupables. Je n'ai pas à me demander où sont
mes amis et mes enneirâ. Us sont où la tourmente les a jetés. Ceux qui ont mérité que je les aime et qui ne voient pas par mes yeux ne me sont pas moins chers. Le blâme irréfléchî de ceuflc qui me quittent ne me les fait pas considérer comme ennemis. Toute amitié injustement retirée i este intacte dans le cœur qui n'a pas mérité l'outrage. Ce cœur-là est au-dessus de Tamour-propre, il sait attendre le réveil de la justice et de l'affection.
Tel est le rôle droit et facile d'une conscience qui n'est engagée par aucun intérêt personnel dans des intérêts de parti. Ceux qui ne peuvent en dire autant • d'eux-mêmes auront certes du succès dans leur milieu s'ils ont le talent d'éviter tout ce qui peut lui déplaire, et, plus ils auront ce talent, plus ils trouveront les moyens de satisfaire leurs passions. Mais ne les appelez point dans Thistoire en témoignage de la vérité absolue. Du moment qu'ils font métier de leur opinion, leur opinion est sans valeur.
Je sais des âmes douces, généreuses et timorées qui, en ce moment terrible de notre histoire, se reprochent d'avoir aimé et servi la cause du faible. Elles ne voient qu'un point dans l'espace, elles croient que le peuple qu'elles ont aimé et servi n'existe plus, parce qu'à sa place une horde de bandits, suivie d'une petite armée d*bommes égarés, s'est emparée momentanément du
6i IMPRESSIONS ET SOUVENIRS.
théâtre de la lutte. Ces bonnes âmes ont un effort à faire pour se dire que ce qu'il y avait de bon dans le pauvre et d'intéressant dans le déshérité existe toujours ; seulement il n'est plus là et le bouleversement politique l'a écarté de la scène. Quand de pareils drames se jouent, ceux qui s'y jettent de gaieté de cœur sont les vaniteux ou les cupides de la famille, ceux qui s*y laissent traîner sont les idiots. Qu'il y ait des cupides, des idiots et des vaniteux par milliers en France, nul n'en doute ; mais il y en a tout autant et peut-être beaucoup plus dans les autres États. Qu'une occasion se présente semblable aux occasions trop fréquentes qui mettent nos mauvaises passions en jeu, et vous verrez si les autres nations valent mieux que nous. Attendez à l'œuvre la race germanique dont nous admirons les aptitudes disciplinaires, cette race dont les armées viennent de nous montrer les appétits brutaux dans toute leur naïveté barbare, et vous verrez ce que sera son déchaînement! Le peuple insurgé de Paris vous paraîtra sobre et vertueux en comparaison.
Cela ne doit pas être ce qu'on appelle une fiche de consolation; nous aurons à plaindre la nation allemande de ses victoires autant que nous de nos défaites, car c'est pour elle le premier acte de sa dissolution morale. Le drame de son abaissement est commencé et, comme
IMPRESSIONS ET SOUVENIRS. 6r>
elle y travaille de ses propres mains, il ira très-vile. Toutes ces grandes organisations matérielles où le droit, la justice et le respect de Thumanité sont méconnus, sont des colosses d'argile; nous sommes payés pour le savoir. Eh bien, l'abaissement moral de TAllemagne n'est pas le salut futur de la France et si nous sommes appelés à lui rendre le mal qu'elle nous a fait, son écrasement ne nous rendra pas la vie ! Ce n'est pas dans le sang que les races se retrempent et se rajeunissent. Des effluves de vie peuvent sortir encore du cadavre de la France ; celui de l'Allemagne sera le foyer de pestilence de l'Europe. Une nation qui a perdu l'idéal ne se survit pas à elle-même. Sa mort ne féconde rien et ceux qui respirent ses fétides émanations sont frappés du mal qui l'a tuée. Pauvre Allemagne lia coupe de la colère de rÉternel est versée sur toi tout autant que sur nous, et pendant que tu te réjouis et t'enivres, l'esprit philosophique pleure sur toi et prépare ton épitaphe. Ce blessé pâle et sanglant qui s'appelle la France tient toujours dans ses mains crispées un pan du manteau étoile de l'avenir, et toi, tu te drapes dans un drapeau souillé qui sera ton suaire. Les grandeurs passées n'ont plus de place à prendre dans l'histoire des hommes. C'en est fait des rois qui exploitent les peuples, c'en est fait des peuples exploités qui ont consenti à leur propre abaissement.
Voîli pourquoi nous sommes si malades et pourquoi mon âme est brisée.
Mais ce n'est pas en méprisant notre misère que j'en contemple retendue. Je ne veux pas croire que cette sainte patrie, que cette race chérie dont je sesis vibrer en moi toutes les cordes harmonieuses et discordantes, dontj'aime les qualités et les défauts quand même, dont je consens à accepter toutes les responsabilités bonnes ou mauvaises plutôt que de m'en dégager par le dédain, non, je ne veux pas croire que mon pays et ma race soient frappés à mort. Je le sens à ma souffrance, à mon deuil, à mes heures même de pire abattement ; j'aime, donc je vis; aimons et vivons !
Français, aimons-nous, mon Dieu, mon Dieu! Aimons-nous ou nous sommes perdus. Tuons, renions, anéantissons la politique, puisqu'elle nous divise et nous arme les uns contre les autres ; ne demandons à personne ce qu'il était et ce qu'il voulait hier. Hier tout le monde s'est trompé, sachons ce que nous voulons aujourd'hui. Si ce n'est pas la liberté pour tous et la fraternité envers tous, ne cherchons pas à résoudre le problème de l'égalité, nous ne sommes pas dignes de le définir, nous ne sommes pas capables de le comprendre. L'égalité est une chose qui ne s'impose pas, c'est une libre plante qui ne croît que sur les terrains fertiles dans l'air salubre. Elle ne pousse pas de
racines sur les barricades, nous le savons maintenant! EUe y est immédiateaieat foulée aux pieds du vainquear, quel qu'il soit Ayons le désir de rétablir dans nos mœurs, la volonté de la consacrer dans nos idées. Donnons-lui pour point de départ la cbarité patriotique, l'amour ! C'est être fou de croire qu*on sort d'un combat avec le respect du droit humain. Toute guerre civile a enfanté et enfantera le forfait... Malheureuse Inteimationale, est-il vrai que tu croies à ce mensonge de la force primant le droit? Si tu es aussi nombreuse, aussi puissante qu'on se l'imagine, est-il possible que tu professes la destruction et la haine comme un devoir? Non» ta puissance est un fantôme de la peur. Un grand nombre d'hommes de toutes les nations ne saurait délibérer et agir en vertu d'un principe d'iniquité. Si tu es la partie féroce du peuple européen, quelque chose comme les anabaptistes de Munster, comme eux tu te détruiras de tes propres mains. Si, au contraire, tu es une grande et légitime association fraternelle, ton devoir est d'éclairer tes adeptes et de renier ceux qm avilissent et compromettent ton principe. Je veux croire encore que tu comptes dans ton sein des hommes laboEieux et humains en grand nombre, et que ceux4à souffrent et rougissent de voir les bandits se parer de ton nom. £n ce cas, ton silence est inepte et lâche. N'as tu pas un seul membre capable de prêtes-
ter contre les ignobles attentats, contre les principes idiots^ contre la démence furieuse? Tes élus, tes administrateurs, tes inspirateurs sont-ils tous des brigands et des crétins? Non! c'est impossible ; il n'y a pas de groupes, il n'y a pas de clubs, il n'y pas de carrefours où une voix de vérité ne puisse se faire entendre. Parle donc, justiiie-toi ; proclame ton évangile. Dissous-loi pour te reconstituer si la discorde est dans ton sein. Jette un appel à l'avenir si tu n'es pas une antique invasion de Barbares. Dis à ceux qui aiment toujours le peuple ce qu'ils doivent faire pour lui, et si lu n'as rien à dire, si lu ne peux faire entendre une parole de vie, siTiniquité de tes mystères est scellée par la peur, renonce aux nobles sympathies, nourris-toi du mépris des âmes honnêtes et débats-toi entre l'argousin et le gendarme.
La France entière l'a attendu, ce mot de ta destinée qui eût pu être le mot de la sienne. Elle Ta attendu en vain. Moi aussi, naïf, j'attendais. Tout en blâmant les moyens, je ne voulais pas préjuger le but. Il y en a toujours eu un dans les révolutions et celles qui échpuent ne sont pas toujours les moins fondées. Un fanatisme patriotique a semblé être le premier sentiment de cette lutte. Ces enfants perdus de l'armée démocratique allaient peut-être refuser de souscrire à une paix inévitable qu'ils jugeaient honteuse : Paris
avait juré de s'ensevelir sous ses ruines. Le peuple démocrate allait forcer le peuple bourgeois à tenir parole. 11 s'emparait des canons, il allait les tourner contre les Prussiens, c'était insensé, mais c'était grand... Point. Le premier acte de la Commune est d'adhérer à la paix, et, dans tout le cours de sa gestion, elle n'a pas une injure, pas une menace pour l'ennemi; elle conçoit et commet l'insigne lâcheté de renverser sous ses yeux la colonne qui rappelle ses défaites et nos victoires. C'est au pouvoir émanant du suffrage universel qu'elle en veut, et cependant elle invoque ce suffrage à Paris pour se constituer. Il est vrai qu'il lui fait défaut; elle passe par-dessus l'apparence de légalité qu'elle a voulu se donner et fonctionne de par la force brutale sans invoquer d'outre droit que celui de la haine et du mépris de tout ce qui n'est pas elle.EUe proclame la science sociale positive dont elle se dit dépositaire unique, mais dont elle ne laisse pas échapper un mot dans ses délibérations et dans ses décrets. Elle déclare qu'elle vient délivrer l'homme de ses entraves et de ses préjugés, et, tout aussitôt, efb exerce un pouvoir sans contrôle et menace de mort quiconque n'est pas convaincu de son infaillibilité. En même temps qu'elle prétend reprendre la tradition des jacobins, elle usurpe la papauté sociale et s'arroge la dictature. Quelle république est-ce là? Je n'y vois rien de vital, rien de ra-
70 JMPRESSIONS ET SOUVENIRS.
tiomiel, rien de constitué, rieo de constituabie. C'est une (NTgie de prétendus rénovateurs qui n'ont pas une idée, pas un principe, pas la moindre organisation sérieuse, pas la moindre solidarité a?ec la nation, pas la moindre ouverture vers l'avenir. Ignorance, cynisme et brutalité, voilà tout ce qui émane de cette prétendue révolution sociale. Déchaînement des instincts les plus bas, impuissance des ambitions sans pudeur, scandale des usurpations sans vergogne, voilà le spectacle auquel nous venons d'assister. Aussi, cette Commune a inspiré le plus mortel dégoût aux hommes politiques les plus ardents, les plus dévoués à la démocratie. Après d'inutiles essais, ils ont compris qu*il n'y avait pas de conciliation possible là où il n'y avait pas de principes ; ils se sont retirés d'elle avec consternation, avec douleur, et, le lendemain, la Commune les déclarait traîtres et décrétait leur arrestation. Elle les eût fusillés s'ils fussent restés entre ses mainsï
£t toi, ami, tu veux que je voie ces choses avec une stoïque indifférence! Tu veux que je dise : L'homme est ainsi fait ; le crime est son expression, Tinfamie est sa nature?
Non, cent fois non. L'humanité est indignée en moi ( avec moi. Cette indignation qui est une des formes es plus passionnées de l'amour, il ne faut ni la dissi-
IMPRESSIONS ET SOÏJVEmRS. 71
muler ni essayer de l'oublier. Nous avons à faire les immenses efforts de la fraternité pour réparer les ravages de la tiaine. 11 faut conjurer le fléau, écraser l'infamie sous le mépris et inaugurer par la foi la résurrection de la patrie.
1841, janvier. Paris.
J'ai passé la moitié de )a journée avec Eugène Delacroix ; je voudrais me rappeler tout ce qu'il m'a dit. Je ne pourrai pas bien le transcrire ; il parle mieux que je n'écris. Quand je l'ai abordé, j'étais tout bouleversé. Je venais de rencontrer ce maniaque de *** qui m'avait développé les plus étranges théories sur le dessin et la couleur, études exclusives, se\on lui, rmie de Vautre.
Je raconte à Delacroix la querelle dont je sors tout ahuri : — Vrai, dites-moi, mon ami, si cet homme est dans son bon sens.
Delncroix. — Mais... oui ! Il se trompe ; mais il ne croit pas se tromper; il raisonne son erreur et il s'y cramponne, croyant tenir une vérité. Que voulez-vous ? Ce n'est pas lui qui a imaginé cette hérésie ; elle est professée en plus haut lieu. C'est toute l'école de M. Ingres qui a décrété que la couleur était une superfluité et qu'il était fort dangereux de s'énamourer d'un dé-
tail nuisible à la pureté de la ligne. Ils ont systématisé la chose au point de n'estimer que la première manière de Raphaël et d'admirer entièrement les maîtres primitifs.
Moi. — Je le sais, ils tiennent en profond mépris l'école vénitienne, le Titien en tête.
Delacroix. — Et l'école hollandaise, donc ! Ce barbouilleur de Rembrandt, ce polisson de Téniers ! Et tous les Espagnols, Velasquez y compris ! Et l'immense Rubens qui leur donne des nausées ! Cela vous indi^ gne? Ah bah ! je me suis indigné aussi, tant que j'ai cru avoir affaire à une erreur de bonne foi ; mais cette doctrine-là n'est qu'une blague d'eunuques, et depuis que je m'en suis assuré, je ne me fâche plus, je ris.
Moi. — Libre à vous de devenir philosophe ; mais, en attendant, le public qui n'est pas artiste et qui ne comprend rien aux définitions, se paye de sentences stupides et de phrases toutes faites. « Rubens a un beau coloris ; mais il ne dessine pas. Rembrandt a d'heureux effets ; mais il gâche; il ignore la ligne. Raphaël seul sait dessiner. Michel-Ânge est un fou qui ne sait évoquer que des monstres. L'art pur, c'est la teinte plate, la silhouette. L'école ingriste démontre cela — et le bourgeois ajoute : « Il parait que c'est la vérité. »
Delacroix. — Eh bien ! qu*est*-ce que ça nous fait que le bourgeois déraisonne ?
Moi. — Ça me fait beaucoup. Le bourgeois est la béte que nous serions si on n'eût travaillé à former notre goût et à élever notre sentiment. Pourquoi la critique dont la mission est d'éclairer...
Delacroix. — Oh ! la critique est faite, en général, par des bourgeois ou par des garçons de lettres qui se font bourgeois pour avoir de nombreux lecteurs. Voyez les écrivains qui ont du goût, de Toriginalité, de l'indépendance I on ne les comprend pas ; ils prêchent dans le désert.
Moi. — Je ne suis pas si pessimiste que cela. Je suis persuadé que beaucoup d'hommes de lettres n'ont pas de parti pris et que si on leur démontrait l'art...
'Delacroix. — Chimère ! La peinture est une chose que tout le monde ne peut pas juger. Il faut un don particulier ou une éducation spécialef. Les jeunes gens de lettres qui ont besoin de faire un feuilleton pour vivre tâchent dé s'aboucher avec un peintre et écrivent sous sa dictée. Tant pis si le peintre déraisonne ! Mais ne me faites pas parler davantage. J'ai mon mal de gorge.
— Je vous laisse, d'autant plus que j'étouffe chez vous. Mais je vous avertis que je remporte ma colère, augmentée encore par votre indifférence d'aujourd'hui»
—- Encore i^n iîîstanl ! Vous me croyfiz plus calme qtte je ne le suis ; mais j^ai revu là Stratùnice d'Ingrës, et ma foi, je suis naïf comme un autre, je trouve delà charmant.
— Tant mieux pour vous. Moij-^je trouve cela pué^ ril et maniéré.
— Je ne dis pas non. C'est enfantin avec prétention ; mais que de jolis petits détails, quel Uni dans la découpure !
— Découpure est le mot. C'est fait dans la manière des éventails chinois, des petites figures d'ivoire collées les unes contre les autres. Allons, bonjour et au revoir.
— Oui, au revoir; mais... pourquoi ne me parlezvous pas sans me faire parler ? Je voudrais savoir pourquoi vous n'aimez pa^ M. Ingres.
— Je ne vous ai jamais dit cela. J'aime M. Ingres quoique, et non parce que systématique. C'est la moitié d'un homme de génie, c'est un immense talent, un esprit élevé surtout; ce qui lui manque, c'est-à-dire la moitié de la peinture, la moitié de la vue, la moitié de la vie, constitue une grave infirmité qu'on lui pardonnerait s'il n'érigeait pas son impuissance en système.
•^ Ah ! attendez ! qu&iid on regarde un objet d'art, ilflefaut pas se demander ce que pense et ce que dit
Tauteur. 11 faut juger l'œuvre et oublier Thomme. Je sais fort biea que M. Ingres me traite de faquin et de paltoquet dans son intimité et qu'il chasse ses élèves quand il croit apercevoir en eux une tendance à la couleur. Mais je neveux plus rien savoir de lui quand je juge son tableau.
— C'est fort bien à vous, mais quand ce tableau accuse de plus en plus un parti pris déplorable, un aveuglement hautain, une paralysie mentale érigée en décret, je ne peux pas m'empôcher de déplorer Terreur du maître et d'être indigné contre l'école adulatrice qui le confirme dans sa folie.
•— Alors, vous croyez que la Stratonke indique une décadence...
— Ne parlez plus et laissez-moi partir. C'est l'heure du dîner.
— Déjà ? Où dînez-vous donc?
— Chez moi. Venez-vous ?
— Diner chez vous, en famille! Ça me tente bien ! Vous ne me laisserez pas bavarder ?
— On vous fera taire. Habillez-vous, je vous attends.
Il passe dans sa chambre ; mais il laisse la porte ouverte pour me parler à pleine voix et me forcer à lui expliquer ce qui me choque dans la Stratonke. Seulement, il ne me le laisse pas dire. L'action d'ôter ses
IMPRESSIONS ET âOOVENIRS. 77
pantoufles et sa robe de chambre lui rend son animation naturelle et ce n'est plus moi, c'est lui qui parle et critique.
— Tenez l il a bien fait ce qu'il a pu, le père Ingres, pour être coloriste, et la manière dont il entend la chose est tout à fait comique. Vous n'aviez pas raison tout à l'heure. Son parti n'est pas si pris que ça ! 11 fait ce qu'il peut, allez ! Seulement, il confond la coloration avec la couleur. C'est un vieux dieu , bourgeois en diable, et, sur ce chapitre-là, il n'en sait pas plus long que son portier. Âvez-vous remarqué que, dans la Stratonice^ il y a un luxe de coloration très-ingénieux, très-cherché, très-chatoyant qui ne produit pas le moindre effet de couleur ? Il y a un pavé de mosaïque d'une exactitude à désespérer un professeur de perspective. Du premier plan au dernier, il y a peutêtre mille petits losanges d'une exactitude rigoureuse quant à la fuite des lignes. Ça n'empêche pas ce pavélà de se tenir tout droit comme un mur. Ça reluit comme un miroir. On s'y regarderait pour faire sa barbe ; mais on n'oserait jamais marcher dessus , à moins d'être une mouche. Avec tant soit peu de vraie couleur, son pavé fuirait et il n'aurait pas eu besoin de ce millier de petites lignes. Pourtant, il a essayé d'y jeter des lumières ; mais ce sont encore des lumièTes découpées à la règle et au compas. On sent qu'elles
78 IMPRESSiONS £T SOUVENIRS.
sont fixées là pour Téternité et que le soleil de M. Ingres ne changera jamais de place par rapport à la terre. N'importe ! il a mis du soleil là où il en faut rigoureu- . sèment, et je suis sûr qu*il est content. 11 croit que le lumière est faite pour embellir ; il ne sait pas qu'avaat tout elle est faite pour animer. Il a étudié avec une précision très-délicate les plus petits effets de jour sur les marbres, les dorures, les étoffes; il n*a oublié qu'une chose, les reflets. Ah bien oui, les reflets ! Il n*a jamais entendu parler de ça. Il ne se doute pas que tout eBt reflet dans la nature et que toute la couIej^' est un éphange de reflets. Il a semé sur tous les objets qu'il a fait poser devant lui des petits compartiments de soleil qu'on dirait saisis au daguerréotype, et il n'y a ni soleil, ni lumière, ni air dans tout cela. I^.lit d'Antiochus rentre dans le mur ; le malade y est in* crusté. Il se débat en vain par un mouvemeqt trësijoli pour cacher sa rougeur. Ce p'est pas Stratppjçe qui le force à se tortiller, c'est la souffrance de 3e trouver cloué à la ruelle de son lit. Les personnages du second plan éprouvent la même torture et font.dfis efforts inouïs pour s'arracher de ces parois collaAt^* Rien ne se détache, par conséquent rien n'existe daas ce tableau charmant, d'une niaiserie bizarre. Oh ! je sais bien, moi, ce qu'il s'est dit! Il s'est dit : Je veux faire une œuyre irréprochable ; je ne veux pas seulement '
qu'elle enseigne et démontre ; je veux qu'elle plaise. Je vas y foprrer de la couleur, oh! mais de la couleur, ep veux-tu, en vpilà ! Je vas épater mes adversaires ; il n'auront ^lus rien à idire maintenant ; ils seront aplatis de toutes les façons. Arrivez, mes élèves, et regardez bien ; je vas vous montrer ce que c'est que la couleur ! £t le voilà qui s'est mis à flanquer des tons sur sop sujet, après coup, comme on met de lanonpareille sur un gâteau bien cuit, lia mis du rouge sur un manteau, du lilas sur un coussin, du vert par ici, du bleu par là : un rouge éclatant, un vert printanier, un bleu céleste, lia le goût de l'ajustement et la science du costume. il a mêlé à ses cheveux, à ses étoffes , des bandelettes , un lilas d'une exquise fraîcheur , ((les bordures , mille coquetteries d'ornementation trèsamusantes, mais qui n'amènent rien du tout dans la production de la couleur. Les tons livides et ternes d'un vieux mur de Rembrandt sont bien autrement riches que cette prodigalité de tons éclatants plaqués sur des objets qu'il ne viendra jamais à bout de relier les uns aux autres par leurs reflets nécessaires, et qui restent crus, isolés, froids, criards. Remarquez que le criard est toujours froid !
— A propos de j&roid[, couvrez-vous bien ; il ne. fait pas chaud.
— Me voilà prêt. Je ne yeux plus parler.
Nous arrivons chez moi et, malgré sa résolution, il n'a pas cessé de raillerie prétendue couleur des ingristes. Il les appelle des imagiers, des enlumineurs de manuscrits, des pasticheurs. Ma colère s*est apaisée, elle a passé en lui. Chopin nous rejoint à la porte, et les voilà qui montent l'escalier en discutant sur la Stratonice. Chopin ne l'aime pas, parce que les personnages sont maniérés et sans émotion vraie ; mais le fini de la peinture lui plaît, et, quant à la couleur, il dit par politesse qu'il n'y entend rien du tout — et il ne croit pas dire la vérité I
Chopin et Delacroix s'aiment, on peut dire tendrement. Ils ont de grands rapports de caractère et les mêmes grandes qualités de cœur et d'esprit. Mais, en fait d'art, Delacroix comprend Chopin et l'adore. Chopin ne comprend pas Delacroix. Il estime, chérit et respecte l'homme ; il déleste le peintre. Delacroix plus varié dans ses facultés apprécie la musique ; il la sait et il la comprend; il a le goût sûr et exquis. 11 ne se lasse pas d'écouter Chopin; il le savoure; il le sait par cœur. Cette adoration, Chopin l'accepte et il en est touché ; mais quand il regarde un tableau de son ami, il souffre et ne peut trouver un mot àlui dire . Il est musicien, rien que musicien. Sa pensée ne peut se traduire qu'en musique. Il a infiniment d'esprit, de finesse et de malice; mais il ne peut rien comprendre à la peinture
et à la statuaire. Michel-Ange lui fait peur. Rubens l'horripile. Tout ce qui lui parait excentrique le scandalise. Il s'enferme dans tout ce qu'il y a de plus étroit dans le convenu. Étrange anomalie ! Son génie est le plus original et le plus individuel qui existe. Mais Une veut pas qu'on le lui dise. Il est vrai qu'en littérature, Delacroix a le goût de ce qu'il y a de plus classique et de plus formaliste.
Il n'y a pas à les discuter, je les écoute ; mais voilà Maurice qui casse les vitres au dessert. Il veut que Delacroix lui explique le mystère des reflets, et Chopin écoute, les yeux arrondis par la surprise. Le maître établit une comparaison entre les tons de la peinture et les sons de la musique. L'harmonie en musique, dit-il, ne consiste pas seulement dans la constitution des accords , mais encore dans leurs relations, dans leur succession logique, dans leur enchahiement, dans ce que j'appellerais, au besoin, leurs reflets auditifs. Eh bien, la peinture ne peut pas procéder autrement! Tiens ! donne-moi ce coussin bleu et ce tapis rouge. Plaçons-les côte à côte. Tu vois que là où les deux tons se touchent, ils se volent l'un l'autre. Le rouge devient teinté de bleu; le bleu devient lavé de rouge et, au milieu, le violet se produit. Tu peux fourrer dans un tableau les tons les plus violents ; donne-leur le reflet qui les relie, tu ne seras jamais
criard. Est-ce que la nature est sobre de tons ? Est-ce qu'elle ne déborde pas d*oppositioas féroces qui ne détruisent en rien son harmonie? C'est que tout s'^cbalne par le reflet. On prétend supprimer cela en peinture, on le peut, mais alors il y a un petit inconyénient, c'est que la peinture est supprimée du.coup.
Maurice observe que la science des reflets est la plus difficile qu'il y ait au monde.
«— Non ! dit le maître, c'est simple comme bonjour. Je peux te démontrer cela comme deux et deux {bot quatre. Le reflet de telle couleur sur telle autre donne invariablement telle autre couleur que je t'ai vinjgt fois ^pliquée et prouvée.
-- Fort bien, dit l'élève ; mais le reflet du reflet?
— Diable! Gomme tu y vas, toi! tu en demandes rop pour un jour !
Maurice a raison ; le reflet du reflet nous lance dans rinûui, et Delacroix le sait bien ; mais il ne pourra jamais le démontrer, car il le cherche sans cesse et il m'a bien avoué qu'il le devait plus souvent à l'inspiration qu'à la science. Il peut enseigner la grammaire de son art ; mais le génie ne s'enseigne pas. Il y a, dans la couleur des mystères insondables, des tons produits par relation, qui n'ont pas de nom et qui n'existent sur aucune palette. A ces reflets qui se pénètrent mutuellement, il n'y a pas de limites absolues, et de leurs mys-
t^iieux hyménées naisseat sans cesse des combii^spi^ <iui peuvent s'accumuler sans s*épaissir. II. n'y a pas de :POir dans la nature ; il n'y a pas de parties mortes dans Ja peinture. Tout corps en contact avec un autre corps (lonne et reçoit l'éclair de la couleur. Le plj^s éclairé domine l'autije, mais jamais jusqu'à paralyser ^on çffet. C'est le secret de la transparence des ombres, c'est ,aussi le secret du relief des objets, que les ingristes ignorent absolument.
— Je me permets de communiquer comme je peux mon appréciation.
Chopin s'agite sur son siège. Permettez-moi de respirer, dit-il, avant de passer au relief. Le reflet, c'est bien assez pour le moment. C'est ingénieux, c'est nouveau pour moi ; mais c'est un peu de l'alchimie.
— Non, dit Delacroix, c'est de la chimie toute pure. Les tons se décomposent et se recomposent à toute beure et le reflet ne se sépare pas du relief, comme la ligne ne se sépare pas du imodelé. Ils croient qu'ils ont inventé, ou tout.au moins découvert la ligne ! C'est-àdire qu'As croient tenir le contour. Eh bien, ils ne le tiennent pas du tout ! Le contour se moque d'eux et leur tourne le dos. Attendez I Chopin, je sais ce que vous allez dire : le contour est ce qui empêche les objets de se confondre les uns avec les autres ; mais la pâture est sobre de contours arrêtés. La lumière qui
est sa vie, son mode d'existence, brise à chaque instant les silhouettes et/au lieu de dessiner à plat, elle enlève tout en ronde bosse. Quand vous aurez dessiné au trait ma forme sur une ardoise, quelque joli que soit ce Vait, vous n'aurez pas fait une peinture de ma personne. Pourtant, si vous êtes coloriste, vous viendrez à bout, avec ce simple trait,. de faire comprendre que j'ai une épaisseur, un relief, un corps. Comment en viendrez-vous à bout? En n'arrêtant pas également partout ce contour, en le faisant très-délié, presque interrompu en certains endroits, en l'accusant en d'autres endroits au moyen d'un second trait et, s'il le faut, d'un troisième, ou encore au moyen d'un trait élargi, engraissé, qui se gardera bien d'être un fil de fer, car partout où j'ai vu un relief, — et je ne sache pas que le corps humain ait un seul endroit absolument plat, fût-il de rétendue d'un pain à cacheter ■— il n'y a pas d'opacité au contour qui l'indique. Ni la lumière qui frappe ce contour, ni l'ombre qui glisse dessus n'ont de point d'arrêt saisissable. Si vous dessinez un corps nu, une figure, une main, c'est bien autre chose. La chair est tme buveuse insatiable de lumière et une échangeuse de reflets inépuisable. Elle reflète tout et elle se reflète sur elle-même à l'infini. Voyez un enfant nu de Rubens. C'est de Tarc-en-ciel ibndu sur la chair, l'éclairant et la pénétrant, lui donnant l'éclat,
le relief, la circulation, la palpitation, la vie sortant à pleins bords de la toile. C'est que la peinture, voyezvous, ce n'est pas seulement ceci : Et il dessina en l'air un arc horizontal allant de son épaule gauche à son épaule droite : « C'est encore cela I » Et il dessina Parc dans le sens convexe en partant de son froHt, pour revenir sur sa poitrine. — Eh bien, les ingristes ont voulu changer la nature ! Ils ont fait de l'homme une ardoise bien découpée sur les bords, et, pour qu'on ne doute pas de leur intention, il y en a qui ne font plus que des ombres chinoises, à teintes plates, collées sur des fonds d'or. J'avoue que c'est une manière de simplifier l'art ; mais il y en aurait une plus sûre encore, qui serait de n'en plus faire du tout. Tiens, Maurice, tu aimes à faire des bonshommes en quantité, tu voudrais en faire tenir cinquante mille sur une feuijle de papier. Je vas t'enseigner un bon moyen. Dessine-moi un mur, et tu écriras dessus : En ce moment cinq cent mille hommes passent derrière ce mur I — Tu te seras épargné la peine d'apprendre à les faire, et, par le temps qui court, tu auras peut-être plus de succès que moi qui ai eu la bêtise de vouloir apprendre.
Chopin n'écoute plus. Il est au piano et il ne s'aperçoit pas qu'on récoute. Il improvise comme au hasard. Il s'arrête. Eh bien, eh bien, s'écrie Delacroix, ce nest pas fini l
— ^» Ce n'est pas commeacé. Rien ne me vient,., riçu que des reflets, des ombres, des reliefs qui ne veulent pas se fixer. Je cherche la couleur, je ne trouve mêgae pas le çlessin.
— Vous ne trouverez pas l'un sans l'autre, reprend Delacroix, et vous allez les trouver tous deux.
— Mais si je ne trouve que le clair de lune ?
Vous figurez trouvé le reflet d'm reflet, répond Maurice.
L'idée plaît au divin artiste. Il reprend, sans avoir l'air de recommencer, tant son dessin est vague et comme incertain. Nos yeux se remplissent peu à peu des teintes doucçs qui correspondent aux suaves niodulations saisies par le sens auditif. Et puis la note bleue résonne et nous voilà dans Tazur delà nuit transparente. Des nuages légers prennent toutes les formes de la fantaisie ; ils remplissent le ciel ; ils viennent se presser autour de la lune qui leur jette de grands disques d'opale et réveille la couleur endormie. Nous rêvons d'une nuit d'été ; nous attendons le rossignol.
Un chant sublime s'élève. Le maître sait bien ce qu'il fait. Il rit de ceux qui ont la prétention de faire parler les êtres et les choses au moyen de Tharmonie imitative. Il ne connaît pas cette puérilité. 11 sait que la musique est une impression humaine et une manifestation humaine. C'est une âme humaine qui pense.
lMPR|:sgiONS ET SOUVENIRS. 87
c'est une voix humaine qui s'exprime. C'est f homa\e en présence des émotions qu'il éprouve, les traduisant par le sentiment qu'il en a, sans chercher à en reproduire les causes par la sonorité. Ces causes, la musi- <iue ne saurait les préciser ; elle ne doit pas y préteodre. Là est sa grandeur^ elle ne saurait parler en prose.
Quand le rossignol chante à la nuitétoilée, le maître ne vous fera ni deviner ni pressentir par une ridicule notation le ramage de l'oiseau. Il fera chanter la vo|x humaine dans un sentûnent particulier qui sera celui qu'on éprouve en écoutant le rossignol, et si vous ne songez pas au rossignol en écoutant l'homme, ce qui importe fort peu, vous n'en aurez pas moins une impression de ravissement qui mettra votre âme dans la disposition où elle serait, si vous tombiez dans une douce extase par une belle nuit d'été, bercé par toutes les harmonies de la nature heureuse et recueillie.
II en sera ainsi de toutes les pensées musicales dont le dessin se détache sur les effets d'harmonie. Il faut la parole chantée pour en préciser l'intention. Là où les instruments seuls se chargent de la traduire, le ^ drame musical vole de ses propres ailes et ne prétend pas être 'traduit par l'auditeur. Il s'exprime par un état de l'àme où il vous amène par la force ou la douceur. Quand Beethoven déchaîne la tempête, il ne tend pas à peindre la lueur livide de l'éclair et à faire entendre
le fracas de la foudre. Il rend le frisson, Téblouissement, l'épouvante de la nature dont l'homme a conscience et que Fhomme fait partager en l'éprouvant. Les symphonies de Mozart sont des chefs-d'œuvre de sentiment que toute âme émue interprète à sa guise sans risquer de s'égarer dans une opposition formelle avec la nature du sujet. La beauté du langage musical consiste à s'emparer du cœur ou de l'imagination, sans être condamné au terre à terre du raisonnement. Il se tient dans une sphère idéale où Tauditeur illettré en musique se complaît encore dans le vague, tandis que le musicien savoure cette grande logique qui préside chez les maîtres à l'émission magnifique de la pensée.
Chopin parle peu et rarement de son art ; mais^ quand il en parle, c'est avec une netteté admirable et une sûreté de jugement et d'intentions qui réduiraient à néant bien des hérésies s'il voulait professer à cœur ouvert.
Mais, jusque dans l'intimité, il se réserve et n'a de véritable épanchement qu'avec son piano. 11 nous promet pourtant d'écrire une méthode où il traitera nonseulement du métier, mais de la doctrine. Tiendra-t-il parole ?
Delacroix aussi promet, dans ses moments d'expansion, d'écrire un traité du dessin et de la couleur. Mais il ne le fera pas, quoiqu'il sache magnifiquement
écrire. Ces artistes inspirés sont condamnés à chercher toujours en avant et à ne pas s'arrêter un jour pour regarder en arrière.
On sonne , Chopin tressaille et s'interrompt. Je crie au domestique que je n'y suis pour personne. — Si fait, dit Chopin, vous y êtes pour lui. — Qui donc est-ce?
— Mickiewicz. — Oh oui, par exemple ! Mais comment savez-vous que c'est lui? — Je ne le sais pas, mais j'en suis sûr ; je pensais à lui.
C'est lui, en effet. Il serre affectueusement les mains et é'assied vite dans un coin, priant Chopin de continuer. Chopin continue ; il est inspiré ; il est sublime. Mais le petit domestique accourt tout effaré ; la maison brûle 1 — Nous allons voir. Le feu a pris, en effet, dans ma chambre à coucher ; mais il est temps encore. Nous l'éleignons lestement. Pourtant cela nous tient occupés une grande heure ; après quoi, nous disons : Et Mickiewicz, où peut-il être ? On l'appelle, il ne répond pas ; on rentre au salon, il n'y est pas. — Ah 1 si fait, le voilà dans le petit coinoù nous l'ayons laissé. La lampe s'est éteinte, il ne s'en est pas aperçu ; nous avons fait beaucoup de bruit et de mouvement à deux pas de lui, il n'a rien entendu ; il ne s'est pas demandé pourquoi nous le laissions seul ; il n'a pas su qu'il était seul. Il écoutait Chopin ; il a continué à l'entendre.
90 iMPRESsiaiis fiT souvenirs;
' De la part d*ua autre, cQla.ressemblçrait à (le l'affectation ; màs le doux et humble grand poëte est païf comme un enfant, et, me voyant rire, il me demande ce que j*ai. — Je n'ai rien ; mais la première fois que le feu prendra dans une maison où je .serai avec voiis, JQ cooimencerai par vous mettre en sûreté, car vous brûleriez sans vous en douter, comme un simple copeau.
— Vraiment? dit-il, je ne savais pas! Et il s'en va sans avoir dit un mot. Chopin reconduit Delacroix qui, retombant dans le monde réel^ lui parle de son tailleur anglais et ne semble plus connaître d'autre préoccupation dans l'univers que celle d'avoir des habits trèschauds qui ae soient pas lourds.
A CHARLES EDMOND
1871. Nohant, aoftt.
Vous VOUS demandez, mon ami, pourquoi je tiens à ce qu'on ne me rectifie pas ma ponctuation à Timprimerie. J'essayerai de vous dire mes raisons.
La ponctuation a sa philosophie comme le style ; je ne dis pas comme la langue ; le style est la langue bien comprise, }a ponctuation est le style bien compris.
Il y a des règles ^solues pour la langue et des règles absolues pour la ponctuation. Le style doit se plier aux exigences de la langue, mais la ponctuation doit se plier aux exigences du style. Je nie qu'elle relève immédiatement des règles grammaticales^ je prétends qu'elle doit être plus élastique et n'avoir point de règle absolue.
Il y a une foule de bons traités de la ponctuatiop. Il
9t2 IMPRESSIONS ET SOUVENIRS.
faut les avoir lus, il faut s'en aider au besoin, il ne faut pas s'y soumettre avec servilité.
On a dît « le style, c'est l'homme. » La ponctuation est encore plus l'homme que le style. La ponctuation, c'est rintonation de la parole, traduite par des signes de la plus haute importance. Une belle page mal ponctuée est incompréhensible à la vue ; un bon discours est incompréhensible à l'oreille s'il est débité sans ponctuation, et désagréable si la ponctuation est mauvaise. L'instinct de l'orateur intelligent le guide avec certitude et, sans qu'il ait besoin de se reporter à aucune règle écrite, il sait couper sa phrase à points en suspendre le sens tout en faisant comprendre qu'elle n'est pas unie, marquer les différentes stations d'une période de longue haleine, et même la prolonger audelà des lois de la sobriété en l'accentuant de manière à soutenir l'attention qu'elle réclame. Un discours bien débité, un rôle bien dit au théâtre devraient être les règles les plus sûres et tes plus logiques pour la ponctuation exprimée en signes écrits.
L'acteur pèche souvent par le défaut de cette logique. Il lui faut une grande habileté, dans le vers classique surtout, pour varier son intonation dont la monotonie fatiguerait l'oreille et l'esprit, et pour se tenir en même temps dans la vérité du sens littéraire et philosophique. Quelques-uns sont si accablés par cette
difficulté qu'ils laissent échapper des exclamations qui détruisent la mesure du vers. Même au Théâtre-Français on entend souvent des vers faux, k Au début de sa carrière Rachel ne disait pas juste et ponctuait mal. Elle s'en corrigea et atteignit l'apogée de son talent ; puis, à force d'étudier, elle dépassa le but et, voulant produire trop d'effet, elle ponctua trop ses intonations.
Si vous voulez vous rendre compte de l'excès de ponctuation, examinez le caractère d'un homme d'après sa manière de parler. S'il pèse chacune de ses paroles, s'il donne une égale valeur à toutes ses phrases, s'il en détaille minutieusement chaque membre, vous êtes aussitôt saisi de l'impression que cet homme s'aime trop lui-même, qu'il attribue une importance exagérée à ses assertions, qu'il est tranchant, vaniteux et despotique. Un homme si épris de sa parole ne souffrira aucune contradiction et n'admettra aucune résistance. S'il écrit, sa ponctuation le révélera autant que son débit ; il fera abus des points et des virgules, il surchargera son style de phrases incidentes, par conséquent de parenthèses ou de tirets.
Celui qui abuse des points d'exclamation est un déclamateur impuissant, cela saute aux yeux ; celui qui les supprime entièrement et tourne toujours sa phrase de manière à s'en passer est affecté d*une autre ma-
ilière. li craint qu'on ne le soupçonne d'être ému, ou il craint de l'être. Il se fait mordant et sec. Dans la conversation, il a la critique 'dure, le raisonnement fr<Md» la plaisanterie acerbe.
Le défaut que Rachel avait subi vers la fin de sa glorieuse carrière est le défaut général des acteurs du Théâtre-Français et peut^tre le résultat inévitable dm études du Conservatoire, études excellentes, néces^ sàires, mais par^dessus lesquelles il faut savoir passer quand on est arrivé à une certaine élévation de talent. La diction et ce que j'appellerai sa ponctuation parlée sont si intimement liées à la mimique de Facteur, de l'orateur en général, qn'il est impossible d^y porter la moindre exagération sans que l'aspect entier du personnage ne s'en ressente. La moindre virgule en* tratne une vibration du corps ou un état de la^ physionomie ; le point d'exclamation et le point d'interrogation ont leur exi^^ssion correspondante dans celle du visage ou dans celle du geste. De là un détail fatigant pour le spectateur et une étrange monotonie résultant de l'excès de variété. Cette science du détail qui,.au Théâtre-Français, est arrivée à la perfection doit satisimre absolument le vulgaire et passionner l'étranger, tous deux ayant besoin de ce relief minutieux pour comprendre une langue dont ils ne saisissent pas toujours bien les nuances ; mais» pour qui a le sens du
vrai cft rintelligeiice du texte, ce relief de toatès lés parties d'une période est une gêne, parfois une souffrance. On a besoin de respirer à pleins poumons dans Ici beau, la grande éloquence est abondaînte et facile, le grand lyrisme ne se détaille pas, il n'est' point essoufflé ; Tune coule comme un fleuve, l'autre se précipite comme un torrent. Si la phrase incidente se glisse dans le lyrisme, elle doit y prendre beaucoup de valeur ; c'est comme le rocher que le flot rencontre, qui le brise un instant, mais qui lui donne plus d'énergie pour repartir. Dans ce cas, l'élan refoulé et suspendu est chose excellente ; mais si, même avec beaucoup d'habileté, vous insistez à égale valeur sur tout ce qui peut former une sorte d'angle d'incidence, vous détfuisez l'effet principal au profit d'effets seccfndaires qu'il eût été plus habile de sacrifier. Vous arrivez au miroitement qlii détruit l'harmonie de la forme et- la logique de la pensée.
11 faut donc, pour eti révenir à la ponctuation écrite, n'en point surcharger le texte en certains endroits, et dans d'autres cas il'en rien omettre. Ceci devient une affaire de tact et c'est pour cela que je n'y voudrais rien d'absolu: Dans un dialogue, par exenïple, entre personnes d'un caractère différent, je varierais la ponctuation en même temps que l'expression. Dans un récit riapide, je donnerais peUà la respiration, et raéttie.
dans un simple exposé, je ne couperais pas comme phrases ce qui n'est qu'un ensemble de phrases concourant à préciser une même chose. S'il y a tant soit peu de recherche ou d'obscurité dans une explication, vous réclairdrez par une ponctuation très-grammaticale. Siy au contraire, vous parlez de choses que tout le monde entend à demi-mot, ne leur donnez pas rimportance qu'elles ne doivent point avoir ; allez vite au fait comme vous y allez par la parole écrite, ou parlée.
Ces nuances ne sont pas du ressort des protes. Un bon prote est un parfait grammairien et il sait souvent beaucoup mieax son afTaire que nous ne savons la nôtre ; mais aussi quand nous la savons et que nous y faisons intervenir le raisonnement, le prote nous gêne ou nous trahit. Il ne doit pas se laisser gouverner par le sentiment; il aurait trop à faire pour entrer dans le sentiment de chacun de nous ; mais quand il a à corriger nos épreuves après nous, il doit laisser à chacun de nous la responsabilité de sa ponctuation comme il lui laisse celle de son style. Il se tromperait même si, voulant trop se confirmer à notre intention, il se reportait à ce qui semble établi par nous dans une certaine page, pour en ponctuer une certaine autre. Le même écrivain peut avoir différents procédés instinctifs ou raisonnes pour détailler différemment des
fonnes analogues dont le fonà diffère. Là où vous auriez été très-grammatical dans une chose posée, vous ne vous sentez plus forcé de Tètre dans une chose émue. Si votre forme est claire, elle peut se passer de cette seconde explication de la ponctuation rigoureuse.
La ponctuation doit s'attacher à faciliter la première lecture, beaucoup plus qu'à satisfaire la règle à la seconde lecture. Il y aurait quelques innovations à introduire dans la nôtre. Par exemple, il est parfois difficile de savoir, au commencement d'une phrase, si elle est interrogative ou affirmative ; il faut alors que l'œil la relise ou que le lecteur la recommence. Il serait plus net de suivre le procédé espagnol qui place le point d'interrogation en tète et non en queue de la phrase *. ,
Dans le vers, la ponctuation est insensée si l'on continue à commencer chaque vers par une majuscule. Pourquoi cette routine qui offusque Tœil et l'esprit?
La ponctuation est une chose si difficile à fixer d'une façon arbitraire que chacun a la sienne et que les protes eux-mêmes ne sont pas d'accord entre eux sur l'emploi de certains signes. Les uns font suivre le tréma d'une majuscule, contrairement à l'usage ancien ; les autres ne se permettent pas cette innovation. Je crois qu'il
1. La Grammaire des grammaires est d'accord avec moi $or cette innovation.
serait logique de suivre le premier système quand le tréma est placé eu guise de guillemet pour amioncer un discours, une parole importante, le commencement d'une citation* Exemples :
« La réplique de l'accusé à toutes leurs questions fiit constamment : Non.
» Le texte de la loi dit positivement : Nul n'est caisé ignorer la loi.
» Alors, il leur parla en ces termes : Mes amis, ne croyez pas que je rêve, etc. »
Le second procédé resterait applicable sux membres de phrases complémentaires, comme par le passé.
Je citerai encore un exemple pris au* hasard^ pour montrer la différence de mouvement qu'une ponctuation trop riche, et une ponctuation très-sobre peuvent donner à Texpression d'un sentiment animé.
Gomment osez-vous^ m'accnser, vous, dont la conduite fat ïâche? vous, qui n'avez pas même va le péril où nous étions? qui donc nous a livrés à l'ennemi, si ce n'est vous ?
fui donc, en poussant ' les antres au sacrifice de la- vie, s'est abstenu de tout sacrifice, et s'est préserva au& dépens de tous ?
Comment osez vous ni'aocuser, vous dont la conduite fut lâche, vous qui n'avez pas ) même vu. le péril où nous étions? qui donc nous a livrés à Tennemi si ce n*est vous?
qui donc; en poussant les autres an sacrifice de la vie, s'est abstenu de tout sacrifice et s'est préservé aux dépens de tous? t
IMPRESSTOîiS ET SOUVENIRS. 99
.JedoDnerais la préférence au.secondexemple.il peut paraître trop sobceide ponctuation. Le premier parait plus correct, .plus facile à bien débiter; mais,, débité ainsi, il est froid. Le second, s'il est lu avec toute l'haleine qu'il comporte, fera plus d'impression et persuadera plus vite. >Dans le premier je vois un avocat qui plaide et qui accentue son raisonnement ; dans le second je vois un accusé que l'indignation emporte et qui exhale sa douleur. — Application de.mon système d'indépendance devant les régies absolues : ponctuez exactement le rôle de l'avocat ; ponctuez le moins possible le rôle de l'accusé, c'est-à-dire soyez soumis à la règle quand elle est d'accord avec le sens des choses : n'en soyez point esclave quand elle Paltère.
La ponctuation est' un perfectionnement du langage d'origine assez nouvelle. Nos anciens maîtres ponctuaient à peine ou ne ponctuaient pas du tout leurs manuscrits, et les éditeurs qoi ont corrigé les anciennes éditions des classiques ont agi à leur guise. Nous ne pouvons donc invoquer, pour établir un^ ponctuation plus ou moins libre et personnelle, que des auteurs modernes, et plusieurs d'entre eux, n'attachant peut-être aucune importance à ce détail, n'ont pas voulu faire autorité. Nous le regrettons; nous aurions appris d'eux une chose que personne ne sait
bien et que, pour mon compte, je voudrais Irès-bien savoir. J'ignore si M. Michelet corrige ses épreuves avec soin ou si les protes se dérobent à ses indications, mais il est étrange et prodigue de ponctuation. Je rouvre au hasard et je trouve cette phrase : « Une émotion de plaisir, sauvage, homicide, est attachée, chez beaucoup d*hommes, à la destruction. » Cinq virgules pour un court axiome, cela me paraît beaucoup. J'en retrancherais bien trois sans scrupule. — Il me semble qu'il n'en faudrait pas du tout daus la phrase suivante : c Le seul décret qui semble garder l'empreinte de Saint-Just, est celui-ci : etc. » — Non plus que dans celles-ci : « Carrier reprochait > aux corps administratifs de vouloir le faire périr, en » rejetant sur lui l'embarras des subsistances. »
« Elle avait deviné son projet, et le surveillait. » Etc.
Le style de Michelet est très-haché : c'est sa force et son élan. Raison de plus pour ne pas le hacher inutilement. Une personne qui le lirait tout haut servilement et comme il est ponctué aurait l'air d'être asthmatique.,
La ponctuation de Louis Blanc est très correcte, mais trop uniformément correcte et procédant toujours en vertu de la même loi de composition.
M. Thiers est plus libre d'allures et résout, sans
IMPRESSIONS ET SOUVENIRS. im
le savoir probablement, un grand problème, celui de ponctuer richement saus qu'on s'en aperçoive. Théophile Gautier emploie plus de virgules qu'il n'est nécessaire à un style parfaitement construit. Il surt le procédé de Victor Hugo dont la lumineuse clarté n'a pas besoin d'être accusée par tant de signes.
J'ignore si Alexandre Dumas père ponctuait ses manuscrits et corrigeait ses épreuves. En tous cas, il devait ponctuer après coup. Ses lettres n'avaient ni points ni virgules. Il ne barrait pas le t, il ne mettait pas de point sur Vi. Il méprisait profondément l'apostrophe ; à préposition était écrit comme a verbe. Ce qu'il écrivait au courant de la plume était hiéroglyphique, malgré une des plus belles calligraphies qu'il fût possible d'avoir. Au contraire les moindres lettres de M. de Lamennais eussent pu passer à l'imprimerie comme épreuves corrigées.
Je reçois certaines lettres sans orthographe qui sont bien rédigées et ponctuées comme si la ponctuation était un instinct particulier. J'en reçois d'autres, irréprochables d'ailleurs, qu'une ponctuation fantasque rend très-obscures. Simplifier autant que possible la ponctuation la rendrait plus facile à retenir. Je crois donc qu'il faut la simplifier. En certains cas on pourrait bien établir la règle de simplification. La virgule qui précède et est la plupart du temps inutile,
103 IMPREStSIONS ET SOUVENIRS.
Elle, 8'hairilla^ et elle sortit. Pourquoi pas : EUe s'habilla et elle sortit? Je n'ai pas besoin qu'on m'indique que s'habiller et sortir sont deux actions différentes. J'ai plutôt besoin de sentir que ce sont deux actions qui se tiennent et concourent au même but. Beaucoup de virgules que l'on place avant qui sont superflues et ralentissent le. mouvement. — «Il s'approcha de la lampe, qui finissait de brûler, ji -• « Je confiai le message à cet homme, qui me parut honnête. » — « Cet ami, qui me trompe et me flatte, est le vôtre aussi. » — Toutes ces virgules que Ton voit prodiguées dans les éditions bien ou mal corrigées sont inutiles et fatigantes.
Vous trouverez peut-être que j'attache trop d'importance à un détail dont peu de personnes se soudent. Ai-je tort de trouver qu'il faudrait prendre de bonne heure l'habitude de se rendre compte de tout <5e que l'on fait et de tout ce que l'on écrit ? Il y a bien. assez d'imprévu dans la vie, sans. que nous nous y abandonnions nous-mêmes de parti pris. Il y aura à toute heure des préoccupations ou des fatigues qui nous feront manquer à nos résolutions, ou à nos habitudes. Il n'y a pas de danger, si nous sentons vivement, que notre existence devienne méthodique et froide. Nous serons bien plutôt emportés par la force des choses dans l'excès contraire. Notre seul refuge
alors s^a de trouver en nous de quoi combattre un peu rémotion on le trouble et de ressaisir le.plus tôt possible dans les petits naufr^iges de toutes les j](Hes répave du raisonnement.
Puisque, nous consacrons cette causerie à la pédagogie, permettez-moi de vous demander, à vous, étranger, qui savez leinançais mieux que la plupart d'entre nous, si vous regardez notre langue comme la plus claire de toutes. Moi je ne le crois pas. Elle tient trop du latin, langue morte, costume qui ne sied pas à nos formes et à nos allures. Elle a trop de facilités de constructions. Je lui préfère l'anglais, odieux h l'oreille, grimaçant dans la bouche, faisant saiUir les dents à force de sifflements, de blaisements, de ravalements, je dirais presque de crachements. C'est un langage sorti naturellement de bouches mal construites et de gosiers défectueux, caractères de la race. Mais c'est une langue claire, énergique, régulière, allant au fait et tout aussi propre à rendre les nuances que la nôtre.
Nous pourrions par quelques innovations donner au français écrit un peu plus de logique et de clarté. Je sais que la règle est l'arche sainte ; majs je n'ai pas fait de grammaire, j'ai le droit de critique. Par exemple, que pensez-vous de ce subjonctif qui oblige un amoureux à dire en scène : Ah I si j'étais sûr que vous
m'aimassiez, que mes paroles vous touchassent, que mes pleurs vous persuadassent, que vous daignassiez m'épouser, que vous vous le proposassiez, que vous vous déclarassiez à vos parents, etc. Si cette grammaire était débitée sérieusement sur un théâtre, il y aurait dans la salle un rire inextinguible. Qu'est-ce donc qu'un temps de verbe dont on ne peut se servir, ne fût-ce qu'une fois dans une tirade, sans blesser Toreille et chasser Témotion ? Ne serait-ce pas assez de le conserver dans les verbes auxiliaires, ne faudraitil pas le proscrire de l'enseignement pour les autres verbes, comme les gens qui se respectent le bannissent de leur langage et de leur style ? Tout le monde entend « je veux qu'ils s'y habituent. » Entendrait-on moins bien « je voudrais qu'ils s'y habituent » que habituassent ? Les verbes à conjugaisons compliquées sont une enfance de l'art de la parole. Nos vieux payans du Berry, ceux qui parlaient dans ma jeunesse le vrai langage du centre ont une richesse singulière de conjugaison. Permettez-moi, pour égayer un peu cet entretien pédagogique, de vous en donner une idée.
Un métayer à qui j'offrais de la liqueur me dit après l'avoir goûtée : C'est trop bon, il ne faudrait pas que je m'y accoutumige! Sa femme le reprit: Une faudrait pas que tu t'y accoutumigisses ! et, sur ma demande,
elle conjugua ainsi : Il ne faudrait pas qu'il s'y accoutumigîtf que nous nous y accoutumigionge, que vous vous y accoutumigiègej qu'ils s'y accoutumigiingent, — C'était une puriste ; je consultai ailleurs, elle était dans la règle et parlait comme il faut. Le mari n'avait pas été assez grammatical en disant : « Il ne faudrait pas que je m'y accoutumige. » Il aurait dû dire que je m'y accoiitumigis. Accoutumige répondant à accoutumasse, c'était un subjonctif de plus, peut-être un conditionnel de l'imparfait du subjonctif auquel il avait manqué.
Je n'ai pas le droit de simplifier la langue, mais j€ crois qu'elle se simplifiera d'elle-même par l'admissioa inévitable des classes dites illettrées au mouvement direct de la société bourgeoise, laquelle n'est déjà pas trop ferrée sur le français au sortir des collèges. Ce qui constitue la beauté et la soUdité de la langue pourra lutter avec succès contre une invasion de barbarismes, mais le superflu, ouvrage du pédantisme, disparaîtra, je l'espère. Déjà nos jeunes paysans parlent plus simplement et ne sauraient plus conjuguer le verbe s'accoutumer^ comme leurs bons aïeux.
Il y a dans une autre règle un double emploi dont il m'est impossible de ne pas me dispenser quelquefois. Exemple : j'ai ôté le couteau à l'enfant, je crains qu'il
m se coupe, littéralement : je crains qu'il ne se coupe pas. — Que craignez^vous? — Qu'il lui arrive de se couper. — S'il ne se coupe, vous en ser^ doue contrarié ! Mais pour être grammatical il faut dire absolument le contraire de sa pensée. — « Je crains pour lui un malheur » très-bien, je comprends. — Empêchons qu'il ne lui arrive malheur, je ne comprends plus. C'est absolument comme si vous disiez : Empêchons que le malheur ne lui arrive pas.
J'en ai bien d'autres sur la conscience de ces contresenSy de ces pléonasmes, de ces attentats à l'euphonie auxquels la règle nous condamne. Les grands écrivains ne donneront-ils pas aux bonnes gens le droit de s'en débarrasser ? Hélas ! non, tant qu'il y aura des académies gardiennes de la lettre morte, et qu'ils voudront tous en être!