‹ Impressions musicales et littérairesChapitre 2 sur 36 · I. Lamennais, Esquisse d'une philosophie, t. III {Musique · texte numérisé non relu

I. Lamennais, Esquisse d'une philosophie, t. III {Musique

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Fût-ce dans la musique italienne... il peut arriver que rharmonic entreprenne et même remporte sur sa rivale. Et dans la musique allemande, en particulier chez Beethoven, il n'est pas rare que la me'lodie s'élève, divinement expressive, au-dessus de l'harmonie, qui n'en reste pas moins le principal caractère du génie allemand. »

A l'appui de sa double thèse, ainsi limitée, Mazzini cherche dans l'esthétique et dans l'histoire des raisons qui ne sont pas toutes également bonnes. Il s'abuse d'abord, lorsqu'il fait de l'individualisme le principe et l'àme même du moyen âge. C'est la Renaissance au contraire, c'est-à-dire l'esprit de réaction contre le Moyen- Age, qui se donna pour idéal le développement complet et au besoin exorbitant ou monstrueux de l'individu. La virtii ne fut que l'exaltation, la lolie de cet amour ou de ce culte de la personnalité, qui dans l'ordre de la musique se manifesta par l'avènement et le triomphe d'abord du récitatif, puis de la mélodie italienne. Mais si Mazzini s'est mépris sur les origines, il a mieux vu les caractères, il a très bien reconnu dans Fart italien la présence et la puissance du moi, d'un moi

jaloux, capricieux et despotique. <( La musique d'Italie est dominée par la sensation, par l'éclat rapide et violent. Elle se place au milieu des objets ; elle en reçoit une impression qu'elle nous rend embellie et divinisée. Lyrique jusqu'au délire, passionnée jusqu'à la frénésie, rapide en ses modulations, sans nul souci des régions intermédiaires ou movennes, elle saute, elle bondit d'une pensée, d'une passion à l'autre, de la joie à la douleur, du rire aux larmes, de la colère à l'amour, du ciel à l'enfer, et, toujours puissante, toujours émue, toujours exaltée, sa vie est double de toute autre vie. Tout en elle est mouvement, transport, émotion ; rien n'est idée, durée, habitude. Elle n'a d'autre objet, d'autre foi qu'ellemême. )) Elle ne se domine et ne se dépasse pas. « L'art pour l'art, voilà sa formule suprême. D'où son manque d'unité, sa démarche inégale et sans suite. Elle porte en elle des forces mystérieuses qui, rassemblées et dirigées vers un but, soulèveraient le monde. Mais ce but, où est-il ? Où donc est le point d'appui, où le lien entre les sensations innombrables et les innombrables mélodies qui les représentent? Comme Faust, la musique italienne a parcouru tout l'univers ;

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mais le centre, mais l'âme, mais le Dieu de cet univers, elle ne l'a jamais connu. »

Pour repre'senter inte'gralement cette musique, pour en être en quelque sorte le symbole personnel, vivant et parfait, mais aussi le dernier symbole, il fallait un homme. Rossini parut. Il fut la me'lodie elle-même, la mélodie libre et souveraine. Il fut, dit Mazzini, le géant, « le Napoléon d'une époque musicale. » Mais si grand que Mazzini voie son illustre compatriote, il le mesure pourtant et le définit : « Il ne faut ni méconnaître ni exagérer la part de Rossini dans le progrès de la musique ; sa mission n'excède pas les bornes d'une période qui nous paraît aujourd'hui finie ou finissante. Cette mission était de conclure et non d'inaugurer. Il n'a ni détruit ni changé le caractère ancien de l'école italienne ; il l'a consacré à nouveau. Il n'a pas introduit un élément inconnu ; il a porté l'élément qui dominait au plus haut degré possible ; il l'a poussé jusqu'à ses dernières conséquences ; il l'a réduit en formule et replacé sur le trône d'où les pcdans avaient prétendu le chasser, sans songer seulement qu'en abolissant un régime, on s'oblige à le remplacer par un meilleur. »

LES IDEES iM US ICA LES

L'œuvre de Rossini, voilà pour Mazzini le dernier sommet du izénic italien, a L'individualité siège sur cette cime; Findividualite' libre, effrénée, fantastique, ayant pour expression la mélodie brillante, déterminée, évidente comme la sensation mcMiie qui Ta suggérée. Chez Rossini, tout est apparent, détini, saillant... On dirait que les mélodies rossinienncs sont taillées en relief. . . Cette musique sans ombre, sans mystères sans clair-obscur, exprime des passions décidées, énergiquement ressenties... Mais les nuances et les degrés, les transitions et les alentours, l'enveloppe ou Tatmosphère du monde invisible, cela, dans la musique italienne, est peu de chose ou n'est rien... Rossini, et avec lui l'école italienne qu'il résume, représente l'homme sans Dieu, les puissances individuelles sans une loi suprême qui les rassemble, sans une idée qui les organise, sans une foi éternelle qui les consacre. ))

Rebuté par la personnalité sensuelle, profane et surtout égoïste, de la musique italienne, Mazzini se tourne vers l'école allemande. Là du moins, dans l'harmonie, dans la symphonie, dans les éléments composés et les

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forces collectives qui constituent le gcnie allcniand, va-t-il trouver ce qu'il cherche sans trêve: une pensée humaine et religieuse à la fois, un ide'al vraiment et largement social ? Oui sans doute. Il aimera la musique allemande, il la bénira pour tout ce qu'elle contient de pieux et de pur ; pour tout ce qu'elle enlève ou reprend à la matière, aux sens, afin de le rendre à l'esprit. Quand elle est mélodie, la musique allemande ne Test point à la façon de la musique italienne. « Celle-ci définit la passion, elle nous l'impose et elle Tépuise ; l'autre (l'allemande) nous la présente voilée, mystérieuse, telle enfin qu'elle ne nous laisse qu'un souvenir, avec le désir, le besoin même de rappeler et de reconstituer en nous son image. La mélodie italienne nous entraîne de force jusqu'aux dernières limites de la passion. Im musique allemande est une musique de préparation. . . elle nous enveloppe, nous emprisonne dans un réseau de nuances et de gradations ; elle nous baigne et nous berce d'un flot harmonieux. Elle éveille notre âme et l'élève.. . Mais, quand elle s'est tue, nous retombons dans le monde réel avec la conscience d'un aune monde qu'on nous a montré de loin, sans nous

y introduire, avec la conscience d'avoir touché, sans le franchir, helas ! le seuil d'un grand mystère. Il manque à la musique italienne la pensée qui sanctifie toute entreprise, la pensée morale qui met en jeu les forces de Tesprit, l'idéal de la mission à remplir. Ce qui manque à la musique allemande, c'est l'énergie pratique et l'instrument matériel ; ce n'est pas le sentiment de la mission, mais c'en est en quelque sorte la formule. »

Tout cela sans doute est incomplet, souvent discutable, et plus souvent obscur. Plus d'un rayon pourtant traverse l'ombre et soudain l'illumine. Ici encore Mazzini a vu et prévu. « La musique allemande est une musique de préparation. » Ces mots, que nous avons soulignés à dessein, ne sont pas vrais de toute musique allemande; ils le sont du moins de certaine musique, et le progrès, ou l'évolution de l'art germanique les a de plus en plus justifiés. Le génie d'un Bach, d'un Mozart, d'un Beethoven, autrement dit le génie classique, échappe à cette définition; elle s'impose, au contraire, au génie d'un Wagner et de ses successeurs. Elle résume un des aspects et comme un des modes par où la mélodie germa-

nique, j'entends celle d'hier et celle d'aujourd'hui, nous apparaît le plus contraire à la mélodie italienne. L'une pre'pare et l'autre accomplit. De'finie et de'finitive, celle ci s'impose du premier coup ; celle-là, moins formelle, moins concrète, s'insinue peu à peu et nous gagne. Toutes les deux se partagent en quelque façon la représentation de la vie et de la vcritc ; chacune résout à sa manière deux antinomies profondes: celle de l'être et du devenir, celle de Tindividu et du nombre.

Pour arriver à la représentation intégrale et à la solution unique, il faut que les deux écoles se réconcilient et se fondent. Alors se réalisera la musique universelle; alors « les deux éléments qui forment encore deux mondes séparés s'uniront pour nc[\ (aire qu'un seul. La sainieié de la foi qui dislingue l'école allemande, se mêlera, pour la consacrer et la bénir, à Ténergie qui frémit dans l'école italienne, et Texpression niusicale aura retrouvé ses deux termes essentiels, la pensée individuelle et TuniverLelle pensée. »

Ainsi cet Italien souhaitait pour le génie de sa race quelque communication du génie p.llemand.

Trente-cinq ans plus tard et comme pour répondre, même sur ce point, à l'appel de son précurseur, le plus Allemand des grands Allemands devait rendre à l'Italie un réciproque hommage. En 1871, après le succès de Lohengrin à Bologne, Wagner, écrivant à M. Arrigo Boito, rêvait à son tour d'unir Tun et l'autre idéal. Après avoir célébré le spiritualisme de la musique allemande, qui, « dégagée des enchantements de la forme et de la beauté, n'aspire plus qu'à Timmatérialité de l'esprit, )» Wagner ajoutait : « Pourtant un mouvement secret nous avertit que nous ne possédons pas l'essence intégrale de l'art; une voix intérieure nous dit que l'œuvre d'art, pour être complète, doit satisfaire aussi les sens, toucher toutes les fibres de l'homme, l'envahir tout entier comme un torrent de joie . . . S'il faut, — et peutêtre le faut-il, — un nouvel hymen entre les peuples, nul ne nous sourirait plus que celui du génie italien avec le génie allemand. Et si mon pauvre Lohengrin doit être le héraut de ces noces idéales, c'est vraiment qu'il était réservé pour une admirable mission d'amour. »

Ces noces s'accompliront-elles jamais? Comme dit Mazzini lui-même : « È utopia codesta? Tout

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cela n'est-il que chimère? » Il est presque ine'vitable que la question se pose et que le doute s'élève au terme d'une étude d'art, surtout de musique, lorsqu'elle a porté sur les idées, les principes et les théories. Toujours le mot de Veuillot : (c Mazzini a entrevu quelque chose. « Mais qui donc, en ces mystérieuses régions de l'esthétique musicale, qui donc fait jamais plus qu'entrevoir? Mazzini, le premier, se rendait compte et de l'épaisseur des ombres et de la faiblesse de nos regards. Il a donné pour épigraphe à sa Philosophie de la musique la dédicace trouvée par l'apôtre dans Athènes : « Au Dieu inconnu. Ignoto Niimini! » Ces deux mots, s'ils définissent la musique, semblent nous dispenser, nous interdire même ou nous déher de savoir. Mais ils nous donnent une autre leçon. S'ils nous défendent la science, ils nous conseillent la foi. « La musique, a dit encore Mazzini, c'est la foi d'un monde dont la poésie n'est que la philosophie supérieure. » De toute sa philosophie à lui, de toute sa philosophie musicale, voilà peut-être la vérité la plus haute et la meilleure à retenir. Voilà la formule qui déhnit, par rapport à la musique, le mode ou le procédé de notre connaissance. Tout ce qu'on

peut savoir de la musique n'est rien auprès de ce qu'on en peut sentir. Sa puissance est irre'sistible et sa nature est presque ii^norcc. Que Mazzini ait annonce Wagner ; qu'uji révolutionnaire ait appelé', même en musique, la révolution, et qu'il Tait pre'dite avec exactitude; qu'un socialiste ait reconnu dans la musique la vertu sociale qu'elle contient en etfet, et qu'il l'ait exaltée, ce ne sont là que des vues ou des visions, — et des pre'visions, — • partielles et secondaires. C'est un mouvement, ou un changement, deviné; c'est une qualité découverte ou rappelée; le fond, l'essence même demeure impénétrable. Lamennais demandait un jour : « Quelle relation de cause à effet l'esprit peut-il concevoir entre les ondes sonores, les vibrations de l'air, de l'eau, ou des molécules d'un corps solide, et les sensations, les pensées consécutives à ces vibrations? » Voilà, formulée dans l'ordre de la musique, la question suprême, Tunique et totale question, celle de l'esprit et de la matière. Ne pas répondre à celle-là, c'est presque ne répondre à aucune. Mazzini ne Ta pas posée. Devant la dernière et la plus profonde énigme de la musique, il a gardé le silence. Gomme l'enfant à genoux et chantant son hum-

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ble cantique, il s'est contente' de dire : « O mon âme, adore et tais-toi ! » Je doute s'il faut l'admirer davantage parce qu'il a compris ou parce qu'il a cru, pour son intelligence ou pour sa foi.

Février 1899.

UN

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