‹ Impressions musicales et littérairesChapitre 36 sur 36 · EUGÈNE F R 0 >I E N T I N · texte numérisé non relu

EUGÈNE F R 0 >I E N T I N

cents, rendus bizarres et comme amaigris davantage par IV'troite robe noire qui leur collait au corps, et qui en passant arrachaient des iieurs d'épines et s'en allaient avec ces Meurs brisées dans la main. Ce ne sont point des contrastes que j'imagine et je me rappelle la sensation que lit naître en moi en pareille circonstance, à pareille heure, en pareil lieu, la \uc de ces tristes jeunes gens, vêtus de deuil et déjà tout semblables à des veufs. » \l\cn qu'à ces derniers mots, à cet accent de pitié, presque d'etTroi devant ces adolescents qui ne devront jamais aimer, ne reconnaissezvous pas un C(L'ur qui déjà ne s'appartient plus? Quelques jours plus tard, encore vibrant de l'étrange secousse qu'il avait ressentie, Dominique était assis vis-à-vis de Madeleine ; leurs veux se rencontrèrent et cette ibis la révolution fut soudaine et déliniiivo. Dominique comprit en moins d'une seconde que ses vagues tendresses s'étaient fixées et que c\in était liui de so'.i bonheur. Madeleine alors, sans avoir rien deviné, quitta pour un temps le pa\s ; avec son père et sa sœur, elle vovagea durant queK|ues semaines, et l'amour ne lit que grandir en son absence dans l'àme oi^i elle l'avait laissé. Sur les etl'ets singuliers

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de l'absence, qui désunit ou rapproche, qui fait oublier ou se souvenir, qui compose avec des riens la trame vigoureuse des tendresses durables, sur l'absence, myste'rieuse ouvrière d'amitié ou d'amour, sur les pèlerinages furtifs de Dominique à la maison, au jardin, à la chambre de son amie, Fromentin a écrit des pages délicieuses.

Madeleine revient tiancée, puis se marie. Elle se fixe à Paris, où Dominique aussi va vivre non loin d'elle. Oh! le mélancolique et singulier étudiant, que rien ne peut détacher ou seulement distraire de son rêve. 11 voit Madeleine librement; il est son ami, même son hôte soit à Paris, soit à Nièvres. Loin d'elle il souffre, auprès d'elle il se tait. Tantôt il la cherche et tantôt il la fuit. Comme il le dit très bien, ce n'est pas lui qui veut, mais une situation qui le commande. Ne plus aimer Madeleine est impossible ; l'aimer autrement n'est pas permis, et de cette impasse on n'aperçoit nul moyen de sortir. Aussi toute cette partie du roman n'est-elle qu'une série de compromis entre la prudence et la passion de Dominique, obligé de transiger sans cesse avec un sentiment auquel il ne peut ni tout promettre ni tout refuser. Le pauvre garçon tâche

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de tromper son amour avec des demi-bonheurs et des semblants de joie. II détermine M. et M'"" de Nièvres à passer une saison chez lui, aux Trembles, et pendant quelques semaines il jouit de vivre auprès de l'être qu'il aime le plus, sur la terre même et sous le toit où il est ne. Le re'cit de ce séjour aux Trembles est plein de pure tendresse, d'impressions décentes et exquises, d'harmonies discrètes et charmantes entre la mélancolie des choses et celle d'un cœur qui demande à la nature le courage de lutter et la force de souffrir. Kt comme elle est jolie, Madeleine, dans la pénombre où jusiju'ici le romancier l'avait laissée, Madeleine qui nous apparaît d'un peu loin et comme de profil perdu, tantôt accoudée pensive au balcon d'un phare qu'ébranle le vent, tantôt endormie à l'arrière d'une barque de pèche qui vogue a la dérive sur la mer immobile et silencieuse.

Deux mois aux Trembles, voilà le seul rayon du pfde récit. Mais bientôt Madeleine dui partir, etla premièrepluie etfaça des chemins la trace légère de ses pas. La vie ».]ui, pour Dominique, ne devait pas avoir d'autres faveurs, lui réservait d'autres épreuves. La passion tiuii par aigrir le cteur uù

elle avait fermente trop longtemps, et Dominique, avec épouvante, sentit s'irriter son amc. La jalousie, le dépit, tous les sentiments mcdiocres commencent à rabaisser, presque à corrompre un amour jusque-là si haut et si pur. Celui qui longtemps avait souti'ert seul, voulut goûter l'acre volupté, Je plaisir odieux de faire souffrir. « Madeleine, dit-il, ctait avertie, depuis le jour où, respirant elle-même un air plus agite', elle v avait senti passer des chaleurs qui n'c'taient plus à la température de notre ancienne et calme amitié. « A partir de ce moment, le personnage de Madeleine s'accentue ; son caractère, qui n'était qu'esquisse' encore, se dessine en traits harmonieux et purs. Au manège détestable, à la cruelle strate'gic de Dominique qui la poursuit, qui tache de forcer le retranchement de son ignorance simulée et de son héroïque silence, elle n'oppose que la douceur, leignant de ne rien comprendre et surtout de ne rien sentir. Pas une fois son pied ne bronche aux cailloux dont son ami n'a plus honte de semer un chemin déjà pourtant assez rude, et les traits les plus acérés viennent se perdre et mourir dans les plis flottants de sa robe blanche.

Mais pour Madeleine elle-même, l'heure devait venir, sinon de l'injustice et de la dureté, au moins de la hardiesse et de Timprudence, par excès de compassion et de générosité. Quand le mauvais orgueil de Dominique eut désarme devant tant de bonté, quand Dominique eut senti « sur le démon qui l'avait possédé, se poser le pied d'une femme », Madeleine alors, qui n'ignorait plus rien, résolut de ne plus rien dissimuler. Avec une charité sublime, mais périlleuse, elle voulut guérir Dominique elle-même. Madeleine osa contre l'amour tout ce que d'ordinaire on ose pour lui. Mais comme il arrive le plus souvent en ces sortes de maux, le remède faillit perdre et le malade et le médecin.

Les derniers épisodes du roman se pressent avec rapidité. Lisez, ou relisez la promenade à cheval de Madeleine et de Doniinique ou plutôt cette course insensée à travers bois, qui rappelle à l'auteur lui-même la clievauchée de Bernard et d'Edmée de Mauprat ; assistez enlîn à la crise suprême et dites si l'émotion, le pathétique, nianqueni à cette tin héroïque, si Ton ne garde pas un frisson de ces pages passionnées, licvreuses, où planent un insiani la menace cl la crainte

d'une chute vulgaire; dites surtout s'il est beaucoup de de'nouemcnts de bonheur et de joie plus fortifiants et plus salutaires que ce dénouement de soutirancc et de sacrifice.

Voilà le livre qu'on n'a pas craint d'appeler, si j'ai bonne mémoire, le « roman des ratés de la vie mondaine ! » Oh ! le vilain mot et pour quelles nobles figures ! Pour quelles âmes au contraire accomplies et parfaites ! k En achevant ses douloureuses confidences, nous dit celui qui nous les rapporte, Dominique regarda au dehors. Il jeta les yeux sur les horizons chéris, témoins et consolateurs de sa longue souffrance. La journée d'automne, qu'il avait consacrée à l'évocation de sa destinée, s'achevait comme cette destinée elle-même, après un midi troublé, dans la sérénité d'un beau soir, avec des rayons d'adieu et de mélancoliques sourires ; les enfants jouaient dans le parc sous les yeux de leur mère, qui n'était pas Madeleine ; les oiseaux cherchaient un gîte pour la nuit, et dans les buissons quelques merles attardés siffiaient encore. « Oui, dit Dominique à son compagnon qui lui serrait le bras avec plus d'alTeciion que de coutume, me voici arrivé. A quel prix ? Vous

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le savez. Avec quelle certitude? Vous en êtes témoin. »

Cette arrivée est précisément ce qui distingue un livre pareil d^autrcs livres un peu de même famille ; plus illustres, plus éloquents, mais plus désespérés. La souffrance de Dominique n'a été ni orgueilleuse ni stérile. Dans l'âme d'élite qui Ta virilement endurée, elle a porté des fruits précieux. Fromentin, dit-on, ne conclut pas et ne pouvait conclure. Mais de grands devoirs, beaucoup de tristesse et un peu de joie, n'est-ce pas en somme la conclusion ordinaire, et pour ainsi dire moyenne, de la vie? En fermant ce livre de Dominique, ceux qui souffrent prennent courage. CY^st le livre des malheureux, mais c'est aussi le livre des forts. C'est le livre de ceux qui s'aimaient et qui ont été séparés, le livre qui nous enseigne que parmi les amours perdues il en est de si nobles, et dont le rcve était si beau, que Icur souvenirseul, hélas ! etméme Icurdcuil, est encore presque du bonheur.

Voyageur, critique et romancier ; plus que romancier : moraliste, lùigène Fromeniin a été tout cela. 11 a concilié sans ctfon des facultés souvent incompai.blcs, sans que la variété de ses

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aptitudes nuisît à Tunitc de son (x.'uvrc. Spectateur sérieux et paisible de la nature, juge e'clairc et libre des choses de l'art, observateur mélancolique et profond des choses de Tàme, il a tout regarde de très haut, et ^e'lc^'ation du point de vue a fait l'harmonie et la sérénité' des visions. On a dit autrefois que si le mot distini^iic n'existait pas, il aurait fallu Tinventer pour dc'hnir le talent de Fromentin. Cela est très juste, mais cela ne suftit pas. Fromentin a été plus qu'un esprit distingue' : une âme supe'rieure. Il n'y a rien en lui de banal, mais surtout rien de bas, et son roman n'atteste pas moins que ses autres ouvrages sa tendance vers les hauteurs et sa constante recherche de l'ide'al.

Reviendrons-nous, avant de tinir, sur le charme et la douceur e'gale de ce talent? Fromentin avait des qualité de penseur et d'écrivain classique, je dirais presque attique : sobrit'té, prc'cision et proportion. Porté à ce degré éminent, le talent nous donne peut-être sinon de plus vives jouissances que le génie lui-même, au moins des jouissances plus constantes. Les vrais grands hommes soin admirables, mais ils sont terribles. Ils écrivent indifféremment le Cid ou Scrtorius',

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Boo:^ endormi ou VAne. Les routes les plus glorieuses ne sont pas toujours les plus unies. Avec les écrivains de talent, pourvu qu'ils aient tout le talent possible, on court parfois moins de risques. S'ils n'ont pas les éclats du gcnic, ils n'en ont pas les écarts. On est en sûreté dans leur compagnie. On les aime un peu comme ces pays modérés, habitables entre tous, qui n'ont pour nous étonner ni beautés grandioses ni sublimes aspects, mais qui nous charment et nous retiennent par leur intime et familière douceur. Rappelez-vous la fleur délicate et pure dont embaumait ses veillées laborieuses le vieux brodeur algérien. L'ceuvre de Fromentin lui ressemble. Il fait bon l'avoir toujours près de soi. comme une fleur.

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