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vol ? Et sur lequel de ces palais replierait-elle SCS ailes fatigue'es, ses ailes d'or? » — La Renomme'e ne parut pas ; mais il est facile de deviner où Fromentin l'eût prie'e de descendre. C'est la maison des l^aul Potter et des Rembrandt que raniste eût donnée pour pie'destal à la de'esse.
La critique de Fromentin, disions-nous, est une critique cordiale. Elle se distingue par là d'une autre critique, plutôt ce're'brale et scientifique : celle de Taine. Il n'est pas inutile de relire la Philosophie de VArt à propos des Ma'itres cf autrefois. On sort de la première lecture convaincu ; de la seconde, charmé, respirant à Taise et délicieusement rafraîchi. Fromentin n'a pas la rii^ueur de Taine. Il ne s'entoure pas de l'appareil scientifique ; il n'accumule pas les documents, les faits et les particularités. Il lire les choses de moins loin, et puur comprendre Rubens ou Rembrandt, il ne remonte pas aux « anciennes tribus germaniques, pcclieurs cl chasseurs errants, vctus d'un savon en peau de phoque. » Il sait que le climai, la nature du sol et la couleur du ciel, que la géologie, la i-iiéléorologie, les habitudes physiques et matérielles d'une race, que tous ces
éléments coopèrent à la formation du génie national: mais il sait aussi l'influence du hasard ou de la Providence; il se défie enfin de la raideur, de Tapparence un peu artificielle et arbitraire que prend l'histoire de Part asservie aux systèmes et pliée, coûte que coûte, à la démonstration d'une théorie.
Grâce à ce libéralisme intellectuel, Fromentin s'épargne les démentis que donnent parfois les faits aux thèses par trop absolues. Dans Tintroduction à l'histoire de la peinture aux Pays-Bas, par exemple, telle page consacrée par Taine à rénumération des caractères communs entre les Allemands et les Flamands ne prépare pas lemoins du monde les conclusions qui viendront plus tard : « Erudition, dit l'écrivain, parlant des peuples du Nord, philosophie, connaissance des langues les plus rébarbatives, éditions, dictionnaires, collections, classifications, recherches de laboratoire, en toute science ce qui est labeur ennuyeux et rebutant, mais préparatoire et nécessaire, leur appartient en propre. » Que trouve-t-on la, je vous prie, qui annonce Rubens et qui l'explique ?
Fromentin n'a-i-il pas raison encore contre
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Taine, quand il nous montre au dix-septième siècle, au lieu de la conformité, la contradiction entre l'histoire et l'art de la Hollande, entre une vie toute de luttes, d'e'nergie, de souffrances, et des tableaux qui, presque tous, représentent des scènes de hien-ctre, de repos ou de plaisir ? En somme, et pour caractériser les deux critiques, celle du philosophe et celle de l'artiste, on a pu dire que l'un aimait surtout la moelle des choses et que l'autre en préférait la fleur.
L'admiration chez un critique est une qualité, je dirai presque une vertu, mais c'est un art aussi. Fromentin sait admirer. Il n'a jamais l'enthousiasme déplacé, maladroit, banal. Il garde la mesure, même en face des maîtres qui ne l'ont pas toujours gardée. Ce n'est pas nécessairement le tableau le plus parfait, surtout le plus fameux, qui lui semble la manifestation la plus frappante et la plus caractéristique du génie d'un peintre. La Descente de croix, par exemple, lui inspire, nous l'avons vu, une page des plus éloquentes, mais non pcui-èire de celles qui expliquent et définissent le mieux Rubens ci sa nature. A propos de la .\[()ntce du Calvaire ou du Saint f.ie'vin, de Bruxelles, il
dégagera plus nettement la marque essentielle et dominante du maître. De la Montée au Calvaire, dont le sujet est pathétique, puisqu'il représente les apprêts d'un supplice, une marche à la mort, de ce tableau, certaine bannière déployée, le geste superbe d'un centurion à cheval qui se retourne, fait jaillir une idée de triomphe et de gloire. Toute impression douloureuse et funèbre s'etface devant l'éclat de ce drapeau flottant et la tière attitude de ce cavalier. Et ne dites pas que le génie ici dénature le sujet. Non, il apparaît, il rayonne lui-même et lui seul au travers, avec une personnalité, un égoïsme, qui n'est pas seulement son droit, mais son devoir et sa fonction essentielle, «Telle est, conclut Fromentin à propos de Rubens et de la Montée au Calvaij^e^ telle est la logique particulière de ce brillant esprit. » Telle est, pourrait-il dire, la logique, ou plutôt tel est l'instinct de tous les grands esprits. Us ne se soucient que d'eux ; ils tirent tout à eux, et ce qu'il y a de plus intéressant dans leurs œuvres, c'est eux-mêmes.
Regardons, après la Montée au Calvaii'e^ le Martyre de saint Liévin ou la Pèclie miraculeuse. Ecartons, dans l'un de ces tableaux.
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le supplice ; dans Tautrc, le miracle. — Alors, dira-t-on, que reste-t-il ? — Dans le Martyre de saint Liévin^ il reste un a cheval blanc qui se cabre sur un ciel blanc, la chape d'or de révoque, son ëtole blanche, les chiens tache's de noir et de blanc, quatre ou cinq noirs, deux toques rouges, les faces ardentes, au poil roux, et tout autour, dans le vaste champ de la toile, le de'licieux concert des gris, des azurs, des argents clairs ou sombres ». Voilà ce qui reste, et si, au point de vue du sujet, c'est Taccessoire, c'est le principal au point de vue de Rubens. — De même Rubens ne fera pas de la Pêche miraculeuse un tableau pieux. Les pêcheurs ne seront pas de beaux jeunes hommes aux cheveux bouclés, mais des gaillards rencontrés sur les quais de l'Escaut, tt gras, rouges, liTUés, tannés et tuméhés par les acres brises, portant sur leur visage les traces des sels irritants de la mer. « Et tcMijours, presque toujours du moins, nous voyons ainsi le génie transformer ce qu'il Kuiche, et quand c'est le génie de Rubens, porter avec lui, dans les sujets les plus divers, le mouvement, la force et la vie, la clarté d'apothéose, de gloire et de joie dont son ame était le centre cl le foyer.
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Les deux ligures principales, les deux pôles du livre sont naturellement Rubens et Rembrandt et de Rembrandt, peut-être encore plus que de Rubens, Fromentin a fait une étude originale et profonde. Après avoir, avec l'un, contemple' Févidencc et la splendeur des choses, avec Tautre, il se penche sur leur mystère ; du règne de la réalité vivante, humaine le plus souvent et malgré tout joyeuse, il passe dans celui de l'imagination surnaturelle, presque toujours fantastique et douloureuse.
On ne saurait parler de deux maîtres aussi opposés avec des idées mieux assorties à l'un et a l'autre, avec des mots plus abondamment, plus ingénieusement renouvelés. Ah! comme il semble qu'ici encore les théories de Taine soient en défaut! Rubens et Rembrandt! Rien peut-il justifier l'apparition presque simultanée et presque au même point de la terre, de ces deux âmes dissemblables, de ces deux regards humains qui devaient si obstinément refléter les deux faces opposées des choses, leur dehors éclatant et leur dedans, je dirais presque leur envers mystérieux? Comment expliquer que Rubens soit plus près de s'entendre, selon la remarque de Fromentin,
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avec les Italiens, non seulement avec les Ve'nitiens, cela va sans dire, mais avec les Florentins, à la rigueur avec Raphaël lui-même, qu'avec Rembrandt, son proche voisin par les anne'es et par la patrie, mais par le ge'nie son plus intraitable contradicteur?
Fromentin a très bien su voir et nous montrer dans Rembrandt un ge'nie exceptionnel, peut-être le plus exceptionnel de tous, qui supporte et même exige des proce'de's d'étude et de jugement, un critérium esthe'tique dont aucun autre ne s'accommoderait. Coloriste, dessinateur, il a été tout cela, mais dans une bien autre acception que celle où se prennent ces termes-là, cjuand on les applique aux maîtres du dessin et uj la couleur. Pour définir Rembrandt, Fromciiiin cherche et trouve des mots singuliers, d^expression étrange et vague : « visionnaire... enfermé dans je ne sais quelle chambre obscure, et par une sorte d'alchimie optique, y faisant du jour avec la nuit. » Tantôt c'est un sombre rêveur promenant sur le monde du dehors et surtout sur celui du dedans les pâles rayons de sa huiicrnc sourde ; laniot il ressemble au phalène que la luniièrc aiiire : lumière bizarre, surnaturelle, avec retieis de pho.^-
phore, de soufre ou d'or sombre, que Rembrandt a re'pandue sur son œuvre tout entier, sur ses tableaux comme sur ses eaux-fortes, sur la Leçon d'anatomie et la Ronde de nuit aussi bien que sur le Souper d'Emmails ou la Résurrection de La-;are.
La lumière ! elle est tout le génie de Rembrandt. Tandis que les autres peintres n'imaginent et n'aiment la lumière que relativement aux objets qu'elle éclaire, Rembrandt a la notion et la passion de la lumière pour elle-même. 11 est autre chose qu'un coloriste; il est, selon le mot créé par Fromentin, un luminariste, c'est-à-dire « un homme qui concevrait la lumière en dehors des lois suivies, y attacherait un sens extraordinaire et lui ferait de grands sacrifices. »
De ce point de vue une fois déterminé, Rembrandt s'explic]ue très clairement, fût-ce dans ce qu'on est convenu d'appeler ses énigmes, et ce que Fromentin ne craint pas d'appeler ses erreurs. « La préoccupation, dit-il, de la lumière quand même, indépendamment de l'objet éclairé, devait, pendant toute la vie de Rembrandt, ou le merveilleusement servir ou le desservir, suivant le cas. » Elle a desservi le peintre de la Leçon d'anatomie et de la Ronde de nuit, deux toiles
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cependant populaires entre toutes et qu'un Fromentin seul pouvait se permettre de discuter sans qu'on criât au paradoxe et même au scandale.
« C'est ici la première circonstance me'morable dit-il, en parlant de la Leçon d'anatomie, où manifestement l'idée fixe de Rembrandt le trompe, en lui Faisant dire autre chose que ce qu'il avait à dire. Il avait à peindre un homme, il ne s'est pas assez soucié de la forme humaine; il avait à peindre la mort, il l'a oubliée pour chercher sur sa palette un ton blanchâtre qui fût de la lumière. Je demande à croire qu'un génie comme Rembrandt a été fréquemment plus attentif, plus ému, plus noblement inspiré par le morceau qu'il avait à rendre. »
Beaucoup plus développée, la critique de la Ronde de nuit est aussi beaucoup plus originale. « Parfaite ou non, dit I^^romeniin, la Ronde de /n/ï7 appartient à ce groupe sidéral où runivcrsclie admiration a rapproché, comme autant d'étoiles, quelques œuvres d'art quasi célestes. » Mais cette fois l'universelle admiration a eu tort. La Ronde de nuit, Tune des merveilles du monde! Rembrandt, le plus parfait coloriste qui ait ).imais existe! Autant d exagérations ou de contre-
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vérités. Et rc'crivain de nous montrer, de nous de'montrcr même que dans celte œuvre du maître « quelque chose s'opposait à l'emploi naturel de ce qu'il n'y avait en lui de plus profond et de plus rare. )- La Ronde de nuit n'est qu'un ^i-oupe de portraits et, si grand portraitiste que soit Rembrandt, l'exactitude n'est pas son lort. Une composition ressemblante ne sied pas à cette âme porte'e hors du vrai. Il y a plus et Texecution même de la Ronde de nuit est défectueuse : les figures, dont pas une seule (nous parlons toujours d'après Fromentin) ne pourrait être signalée comme un morceau de choix, les ligures sont mal proportionnées : les unes trop grandes, les autres trop petites, vaguement esquissées, peu significatives, les mains des personnages tenant mal ce qu'elles tiennent. Enfin, les moindres détails de costume et d'ajustement, les casques mis gauchement, les feutres mal portés, les ccharpes nouées avec maladresse, manquent d'aisance, de naturel et de grâce. Où donc se trouve l'incontestable intérêt du tableau, le grand effort de Rembrandt dans un sens nouveau ? Dans l'application sur une grande échelle de cette manière de voir que Fromentin nous a dit apparte-
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nir en propre au peintre de la Ronde de nuit: le clair-obscur. C'est de ce point de vue que Fromentin reprend Texamen de la célèbre toile ; c'est envisage'e ainsi, mais seulement ainsi, qu'elle prend dans l'œuvre de Renibrandt l'importance et presque l'autorité d'un manifeste.
On ne saurait trop recommander aux lecteurs et aux écrivains, surtout aux écrivains d'art, cette longue anal}'se, à la t'ois respeciucu.^c er véridiquede la Ronde de nuit. Voilà comment on interprète, comment on explique une teuvrc, comment, sans outrecuidance, mais sans peur et sans fausse honte, on brave les préjugés vulgaires, de l'admiration déraisonnable et surtout irraisonnée; comment on tache d'éclairer la religion de la foule et d'empêcher qu'elle ne tourne à ridoiàtrie. L'idolâtrie esthétique: Fromentin a là-dessus des pages d'une rare prudence et d'un bon sens imperturbable. C'est merveille de voir un esprit parfaitement libre, non pas s'attaquer, le mot serait d'une prétention ridicule, mais se prendre avec cette franchise à un génie comme celui de Rcmbrandi, pour nous le faire mieux comprendre, et au fond mieux admirer, en ne nous laissant pas Tadmirer toujours. Qui donc se
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vantail jadis d'admirer Shakspeare sans reserve et comme une bèic ? Eh! bien, non, il tant tâcher de ne rien faire comme une bète, ou le moins de choses possible. Fromentin était de cet avis.
Qui voudrait bien comprendre et surtout bien sentir le délicieux récit de Dominique^ ne ferait pas mal de le lire à la campagne, en automne, par un jour calme et doux, où « le temps s'écoute » de recueillement. C'est par une telle journée que la victime et le héros de cette histoire, car Dominique fut l'un et Tautre, la raconte a l'ami qui nous la raconte à son tour. Simple et mélancolique , ce livre donne le spectacle d'une grande souffrance, la leçon et l'exemple dune grande vertu. C'est un livre de regrets, mais non de repentir; de tristesse, mais non de désespoir et qui s'achève dans la paix et la sérénité.
Peut-être n'est-il pas superflu de rappeler le sujet d un roman t^^op délicat pour avoir été jamais populaire.
Un adolescent, après une enfance orpheline et
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presi]uc solitaire, s'cprciui de la cousine d'un de SCS camarades, Madeleine d'Orsel. La jeune lillc, c]ui a l'aide du mariage avanl que le collc- L;ien ait celui du baccalauréat, épouse, sans passion et sans répugnance, un galant homme, le comte de Nièvres. Le livre n'est que Letudc, dans Lame de Dominique encore plus que dans celle de Madeleine, d'un amour impossible d'abord et plus tard interdit. La lutte est longue, he'roïque; Dominique et Madeleine en sortent victorieux. Ils se séparent. Après quelques années, Dominique se marie à son tour. Lassé plutôt que brisé, capable encore, sinon d'amour, au moins de dévouement et de bonté, il lelnurne au pays de son entance, où s'écoulera sa vie laborieuse. 11 se souviendra, non sans tristesse, mais sans amertume et surtout sans colère. Il a sauvé plus que l'honneur : presque un peu de bonheur aussi. Il n'est pas seulement résigné, le mot indique trop de découragement, et certaine démission de toutes choses et de soi-même, que Dominique se serait reprochée. Intellectuel ou moral, le suicide lui lait horreur. Son intelligence continuera de vivre et son ciL'ur de souHVir, mais sans mourir.
La critique, au moins certaine critique, s'est
montrc'c scvcrc pour Dominique. Elle a nie que ce tût un roman. D'accord, s'il n"y a de romans que les romans d'aventures ou d'intrigue. Fiction ingénieuse, action compliquée, péripéties, évènemcnis extérieurs, Dominique manque de tout cela, ou s'en passe. Mais il renterme autre chose, et selon nous, davantage: la plus délicate analyse du sentiment le plus délicat ; non pas les confessions, mais les confidences d'un cccur qui a beaucoup aimé et beaucoup souffert. Il n'y a pas là d^magination ! Il \' en a beaucoup, au contraire, mais une imagination tout intérieure ; imagination subjective et réflexe, plus ingénieuse et féconde dans l'ordre des sentiments que dans celui des faits. C'est déjà l'imagination de notre époque et les romanciers psychologues de nos jours peuvent saluer en Fromentin un de leurs précurseurs.
Psychologue, le pauvre Dominique le fut de bonne heure. Dès son jeune àgc, dans le jardin de son petit château des Trembles, à son pupitre d'écolier, il s'observait, il s'épiait luimême. (.( Il avait reçu, dit-il, ce don ^ruel d'assister à sa vie comnie à un spectacle donné par un autre ^>, et de ses longues, obscures et multi-
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pies souffrances, il devait être toujours le témoin et la victime. Augustin, le sage et froid précepteur du jeune Dominique, avait essavé vainement de le mettre en garde contre lui-même. « Surtout, lui écrivait-il, soyez na'if dans vos sensations. Qu'avez-vous besoin de les étudier? N'estce point assez d'en être ému ? La sensibilité est un don admirable; dans l'ordre des créations que vous devez produire, elle peut devenir une rare puissance, mais à une condition, c'est que vous ne la retournerez pas contre vous-même. Si d'une faculté créatrice, éminemment spontanée et subtile, vous faites un sujet d'observation, si vous raffinez, si vous exam.inez, si la sensibilité ne vous sL'ffit pas et qu'il vous faille encore en éiudier le mécanisme, si le spectacle d'une àme émue est ce qui vous satisfait le plus dans l'émolion, si vous vous entourez de miroirs convergcnis pour en multiplier l'image à l'inlini, si vous mêlez l'analyse humaine aux dons divins... il n'y a pas de limites à de pareilles perversités et je vous en préviens, cela est très grave. » Va le prudent conseiller rappelle à l'écolier la fable de Narcisse, La leçon ne fui pas loui à fait perdue, puisque Dominique ne mourui pas comme
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réphèbe antique, mais à quinze ans déjà, l'enfant s'était penché trop longtemps sur le dangereux miroir. Le malheur trouva chez Dominique une nature allinée, mais affaiblie par une sensibilité précoce, une nature prédisposée à la souffrance, et que la première passion, la première douleur, devaient marquer d'une empreinte ineffaçable.
Il avait grandi sans frère ni sœur, sans amis de son âge, surveillé de loin par une parente, livré tout entier, pauvre petite âme neuve, aux inriuences tristes d'un pays solitaire, d'un océan sans caresses et d'un ciel sans sourires. Au lieu de jouer, il songeait. Il goûtait et chérissait trop jeune les rêveries, les attendrissements un peu maladifs qui faisaient sérieuse et chagrine avant le temps son imagination enfantine. Il vivait au sein de la nature, par elle et pour elle. Il passait ses journées dans les champs, tendant ses pièges aux petits oiseaux. Curieux et passionné des choses de la campagne, il s'informait de Tàge des arbres ; il savait quand les colzas devaient jaunir la plaineet les sainfoins l'empourprer. Durant des soirées entières, il suivait du regard le vol des chauves-souris : il atten-
dait, quand venait le printemps, le retour des tourterelles, et dès que les nuits se faisaient plus tièdes, il écoutait, avide, les rossignols chanter pour ses délices et son tourment.
Le maître qui lui fut donne' d'abord ne pouvait que le faire souffrir. Très peu sensible aux choses extérieures, positif et pratique, avec beaucoup d'intelligence et de cœur, Augustin avait peu d'imagination. Il ne soupçonnait rien de ce qui se passait dans l'esprit de Dominique, et le jour où l'enfant quitta la maison natale pour le collège, son maître l'avant trouvé tout en larmes, occupé à rédiger en latin les adieux d'Annibal à l'Italie, ne demanda même pas au pauvre petit s'il pleurait seulement sur le départ du héros carthaginois.
C'est avant sa sortie du collège que Dominique devient amoureux de Madeleine; amoureux tout d'un coup et pour jamais, comme Roméo. Mais aujourd'hui Roméo n'épouse plus Juliette en secret. Et puis, voyez-vous Roméo au collège? Pauvre Dominique! Avec quelle délicatesse et quelle candeur il nous dit les cluisies inquiétudes de son adolescence, l'explosion de la passion à rài^e des amourettes et la lenteur amère,
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i^oniv]uc, des années. A beaucoup de lecteurs Doiuiniquc a paru nionoionc. Il est vrai qu'un seniiment unique est le sujet du volume entier ; mais de ce sentiment l'écrivain a su varier et graduer les phases successives avec un art inge'nieux. Il nous décrit tour à tour des états d'âme analogues, mais que distinguent cependant de fines nuances et que modifient les incidents du récit. C'est d'abord l'éclosion chez Dominique d'une passion qu'il s'avoue à peine à lui-même et que Madeleine surtout ne semble pas soupçonner. L'amour s'empare de ce cœur d'enfant par une journée de printemps, à la faveur d'une de ces crises de sensibilité nerveuse oi^i le retour d'avril a jeté tous les quinze ans. Troublé comme il ne l'avait pas été encore, Dominique s'échappe de la ville pour courir au hasard à travers les champs reverdis. 11 s'enivre de la luniière nouvelle et des parfums revenus; il s'abandonne au courant de puberté printanière dont l'atniosphère est traversée : « Je me souviens, dit-il, que d'un peu loin j'aperçus les jeunes gens du séminaire déHlant deux à deux le long des haies tieuries, conduits par de vieux prêtres qui, tout en marchant, lisaient leur bréviaire! Il y avait de longs adoles-