‹ Impressions musicales et littérairesChapitre 9 sur 36 · I-^O \)i: LA MLSIOUK RUSSK · texte numérisé non relu

I-^O \)i: LA MLSIOUK RUSSK

ginales de cet opéra sont mélodiques. La véritable nouveauté de cet art est là, Tandis que nous ne nous intéressons plus qu'à la combinaison des notes, les Russes se plaisent encore à leur succession. Et dans cet ordre de beauté le musicien de Sniegourotchka fait, à chaque instant, des trouvailles exquises. Ce n'est pas qu'il ignore ou dédaigne les autres parties de son art, ou de son métier. Il se sert, j'allais dire il se joue des accords et des timbres avec autant de maîtrise et de virtuosité que des notes elles-mêmes. Mais l'invention mélodique demeure le premier, le plus séduisant de ses dons. Intonations, cadences, rythmes et modes, voilà les éléments essentiels et le fond même de son imagination musicale. Or cela est proprement la matière première, la cellule organique et vivante. Il n'y a que les grands artistes qui la renouvellent et, si je ne me trompe, M. Rimsky-Korsakow est de ceux qui l'ont renouvelée.

Populaire dans les passages lyriques et de musique pure, l'inspiration du compositeur ne l'est pas moins dans les scènes de passion et de drame. A cet égard, le finale du premier acte est admirable. C'est un grand finale, avec soli et choeurs,

OÙ de larges et belles phrases vocales, très en dehors, alternent avec des ensembles puissants. Mais je préfère encore à la composition Tidèe première, le thème sauvage qui fait peu à peu du finale tout entier un tourbillon de fureur. Mizguir a vu Sniegourotchka, et tout de suite il a délaissé Coupawa pour elle. Alors la jeune fille appelle ses compagnes, et sur un rvthme circulaire, orgiaque, le finale commence. Il tourne, il tourne de plus en plus, emportant les voix et Torchestrc dans sa ronde qui se rétrécit et s'accélère. Un instant il s'arrête, laissant la parole, la parole nue et presque sans accompagnement, à la vierge indignée et haletante. Maintenant après ses compagnes, ce sont les choses ellesmêmes qu'elle invoque ; c'est toute la nature familière, témoin du serment et de la trahison. « O mes abeilles, mes abeilles ailées ! formezvous en essaims, laissez vos rayons de miel et ruez-vous sur les yeux de Tinfàme ! O mon cher houblon, long et svelie, je t'en supplie, houblon frisé, quand les buveurs deviseront autour des longues tables de chêne, enivre le parjure ; que son ivresse soit grossière et honteuse, et quand il regagnera sa maison, qu'il ensanglante sa tète

l32 DK LA MUSIQUE RUSSE

aux épines de la haie ! » Ici non plus ce n'est pas une reine d'opéra, ce n'est pas Didon, ou Amneris qui maudit et qui désespère. Encore plus que cette poésie, cette musique est peuple, et je lui sais gré de l'être avec tant de puissance et de colère. Sans doute un tel finale n'a rien de commun avec les i^rands modèles classiques, fûtce avec cet auti'e tourbillon qu'est Tadmirahle linale du dernier acte de Samson et Dalila. Mais il a des beautés aussi que les autres ne possèdent point. Dans les imprécations de Coupawa, comme ailleurs dans les plaintes de Sniegourotchka ou dans les chansons de Lel, en un mot dans l'œuvre entière de M. Rimsky-Korsakow, il semble que non seulement le procédé, mais Tart lui-même s'efface devant la nature et la vie, devant ce qu'elles ont l'une et l'autre de plus simple, de plus naïf, et comme disait Wagner, de plus purement humain.

Nationale et populaire, cette musique retlète la terre et le ciel russe. L'amc russe également peut s'y reconnaître, surtout Tàme des humbles et des petits. Voilà ceux dont elle préfère chanter la joie et la souffrance, le rire et les pleurs, les colères et les amours. Loués soient les musiciens, comme

DE LA MUSIQUE RUSSE l33

les romanciers de la Russie, pour avoir fait si L;rande en leur génie la part des pauvres ! « Les pauvres en tout valent mieux, » disait le poète, et c'était peut-être trop dire. Mais à coup sûr ils ne valent pas moins et la musique, notre musique de France, en particulier, a tort de les dédaigner. Parmi les œuvres, les chefs-d'œuvre même de Tart français, combien en ciieriez-vous de nationaux et surtout de populaires? Qu'y at-il de commun entre nos maîtres et la foule ? Qu'y a-t-il, — et je cite à dessein des ouvrages non seulement inégaux, mais divers, — qi-^'y ^'-til dans Faust ou. dans Manon, dans Carmen^ dans Sigurd ou dans Fcrvaal^ qui vienne du peuple de France et qui retourne à lui ? En Russie au contraire, en ce pays d'autocratie, hier encore de despotisme, plus qu'en nos pays libres, ou qui croient l'être, les derniers sont les premiers. Làbas le peuple a sa place et ses droits dans un art dont il est plus que partout ailleurs le créateur ei le sujet, l'artisan et la matière. C'est labas cjuc s'opère sans cesse entre Tinstinet et le talent, entre l'àme primitive et l'esprit supérieur, un échange iraternel et fécond.

Quel est-il donc, ce peuple lointain et quelle

âme recèlent ses chants ? L'éloquent et fidèle tc'moin qu'il nous plait d'interroger en cette matière a vante les «qualités maîtresses du vrai peuple russe: la bonté naive, la simplicité, la résignation. « Ajoutez-y la rêverie, l'aspiration mélancolique et vaguement inquiète, et vous aurez ce que les Grecs eussent appelé Vélhos, autrement dit le caractère moral de l'art que nous souhaitons de faire connaître et de faire aimer.

Cette musique ne chante que des choses simples, et elle les chante simplement. Indifférente aux problèmes de la psychologie et de la métaphysique, elle ne se flatte pas, comme certaine musique allemande, de résoudre l'énigme du monde. Le système de Schopenhauer ou celui de Nietzsche lui demeure étranger. Ce n'est pas M. Rimsky-Korsakow qui se fût jamais avisé de mettre en musique ce qu'a dit Zarathustra. Symbolisme à part, et le symbolisme ici tient peu de place, il n'est pas de sujet moins compliqué que celui de Sniegourotchka. Le sentiment lui-même n> est pas analysé, noté, — c'est le terme propre, — avec la puissance et la hnesse, avec la logique etTinfaillibilitéquifont d'un Tristan lexpression en quelque sorte totale des passions de l'amour. La

DE LA MUSIQUE RUSSE l35

musique de M. Rimsky-Korsakow est moins ge'ne'rale et moins profonde. Elle n'a pas les dessous de la musique de Wagner ; en un mot, un seul, et qu'il faut bien répeter puisqu il est le meilleur, cette musique est plus simple, et c'est pour cela qu'elle a comme élément essentiel et comme principale beauté le corps simple par excellence: la mélodie.

Cette musique est bonne en ménie temps que belle. Les premières paroles du tsar à Sniegoulotchka respirent une mansuétude infinie. La scène au bord du lac est un chef-d'œuvre de grâce affectueuse et triste. Maternel et fraternel à la ibis, le chant du Printemps et des fleurs octroyant à l'enfant imprudemment avide l'amour dont elle doit mourir, ce chant exprime avec une tinesse ravissante les incertitudes d'une tendresse qui ne refuse pas, mais qui prévoit et qui s*ahirme. Lel L\ beau dédaigner, — sans qu'à vrai dire on devine ses raisons, — l'amour de la Fille de neige, on ne saurait trouver rien de cruel ou seulement de sévère en ses chansons. Il n'y a pas jusqu'à la mort, sous im ravon de soleil et d'amour, qui n'ait ici quelque douceur. Ici les choses mêmes sont bonnes. Renan disait un join-, avec son opti-

l36 DE LA MUSIQUE RUSSE

misme ironique : « L'intention de l'univers est géne'ralement bienveillante. » Elle l'est dans cet opéra. Cette musique ne chante que la nature amie. Le tsar bénit la douceur du crépuscule. Au début du premier acte, le soir vient, les trompes des beri^ers ramenant leurs troupeaux se répondent. On songe à certain paysage de VArlesienney où des bergers aussi rappellent leurs bètes. Mais le « soir » de Bizet tient en quelques mesures ; celui de M. Rimskv-Korsakow tombe plus lentement, il est plus développé, plus « fait, « comme Bizet lui-même aimait à dire. Il est és^alement plus étrange, il ne ressemble pas à nos soirs de France, et les Russes voyant monter la fumée du toit de ces maisons peintes, ne peuvent manquer de reconnaître celle qu'un de leurs poètes a nommée « la fumée de la patrie. »

Enfin et surtout les chansons de Lel ont une attendrissante douceur. Encore une fois on s'explique assez mal le caractère et les actes du personnage. Ce traître de berger n'a sur les lèvres que des mélodies qui fondent le cœur. Oublions donc ce qu'il fait pour ce qu'il chante. Il chante l'enfant orpheline, humble comme la fraise des bois. Ailleurs, il supplie la source de

D 1-: LA M U s I 0 U I^ HISSE K^ 7

ne pas détremper la mousse où court la jeune fille amoureuse. Ailleurs enfin, — et c'est peutêtre sa plus originale, sa plus exquise cantilène, — il redit les propos que tient le nuage au tonnerre : (( Toi, tonnerre, tu vas gronder, et moi je vais pleuvoir, et les fleurs se réjouiront, et les jeunes gens et les jeunes filles iront au bois cueillir les baies sauvages. » Voilà, comme a dit M. de Vogué, le nuage qui passe dans un autre ciel et qu'on ne peut saisir. Là surtout, il semble qu'un génie lointain, étrange, ait composé de sons inconnus et de notes inouïes, bien que très simples, une mélodie impossible à fixer ou seulement à définir. Une seule chose est certaine : cette mélodie exprime après tant d'autres, peut être encore mieux que toutes les autres, l'indulgence de la jeune saison ; elle nous rappelle que la musique russe fait toujours une place à la nature, et que l'un des principaux thèmes de ce conte musical est le délicieux et trop court bienfait du printemps.

Avec la douceur ei pour ainsi dire la bonié du paysage, les sentimenis sont presque toujours d'accord. Il v a dans la musique de M. Kimskv- Korsakow beaucoup moins de violence ou seule-

I 3 8 1) R L A M U s l 0 Ij I'^ h U s s E

ment d'action que de contemplation et de rêverie. Rêverie presque sacrée, contemplation qui peut aller jusqu'à l'extase, comme dans l'admirable cavatine du tsar accueillant Sniegourotchka. La mélodie y est brève ; si brève, et comprise dans un si petit espace, qu'elle semble moins un chant qu'un soupir. Comme un soupir elle s'élève et retombe. Un lent accompagnement de violoncelle, aux harmonies changeantes, colore de nuances diverses le thème qui ne change jamais. Le tsar est vieux : on le sent à la fragilité de sa voix et à la majesté de son chant. Ebloui par l'enfant de neige, il regarde, il admire, et je dirai presque: il adore. La scène est sérieuse et pure. 1 Elle fait penser aux dernières pages d'un récit romain de M. l^aul Bourget. On croit revoir, dans les jardins du Vatican, le vieux pape respirant, sans la cueillir, une jeune rose. Et l'esprit peu à peu remonte plus loin et plus haut. Il va de la cantilène songeuse du tsar au rcve du patriarche, de Booz endormi. La musique russe approche ici de la poésie française. Elle en a la mélancolie grandiose avec la religieuse gravité. ^ Le respect et le regret, l'hommage attendri de l'Empereur en cheveux blancs à la jeune fille aux

DI'] LA MUSIQUE RUSSE I Sq

blonds cheveux, le salut de ce de'clin à cette aurore, tout cela fait touchante et bien près d'être sublime la rencontre de l'extrême vieillesse et de l'exquise beauté.

Simplicité, bonté naïve et résignée, voilà donc les caractères de l'âme russe que nous avons trouvés dans l'œuvre de l'un des premiers musiciens de la Russie. Elle en possède encore d'autres. Autant que la terre où elle est née, cette musique exerce « l'attrait des grandes tristesses, le plus puissant peut-être, parce que chacun de nous pleure dans le meilleur de son âme je ne sais quelle chose perdue qu'il n'a jamais connue^. )) Cette musique enfin semble parfois ressentir et nous communiquer une vague et mvstérieuse inquiétude. Comme Tâme russe toujours, elle cherche, elle se tourmente, elle implore. Il v a dans la partition de M. Rimsky-Korsakow, surtout dans le rôle de Sniegourotchka, des élancements de désir et d'angoisse. <( Faites-moi croire! Faites-moi croire! » criaient un jour deux jeunes Russes à Torateur qui haranguait une assemblée religieuse. Dans une scène de l'opéra de M. Rimsky-Korsakow, tandis que Lel chante,

Page 1