I) K I A .M U S I 0 U E PUSSE
procédé suivant lequel, durant le cours des siècles, toute la musique populaire a été créée par ses auteurs inconnus *. »
Dans la musique de M. Rimsky-Korsakow, j'ignore quelle est exactement la part du peuple et celle du musicien. Ce que je sais et ce que j'admire, c'est que le musicien a reconstitué et comme recréé en lui non seulement le procédé, mais le génie du peuple. M. René Bazin a rapporté sur Pereda, le grand romancier espagnol, ce jugement d'un compatriote : « A défaut d'autres mérites, il aurait encore droit au premier rang, par la grande réforme qu'il a faite en introduisant le langage populaire dans la langue littéraire, en les fondant avec art, en conciliant des formes que nos maîtres de rhétorique les plus distingués déclaraient incompatibles. » J'imagine, — à la condition de transposer de l'ordre littéraire dans Tordre musical les termes de cet éloge, — qu'un Russe, parlant de M. Rimsky-KorsakcnN'. ne le louerait pas autrement. Je ne sais pas une (iLUvrc où mieux que dans Siiici;()iirotchka le lond populaire et naif se concilie avec la forme artistique et rnllinée. Tout est peuple en cet I Prince Odocvsky, cité par M. Albert Soiibies.
opéra de village. Le tsar môme, qui règne sur tous CCS paysans, leur ressemble. Il est au-dessus d'eux, mais il est des leurs. Il n'a rien de commun avec les rois de l'ancienne trage'die lyrique ou seulement de l'opéra contemporain. Il est le maître, mais il est le père, et, comme ils disent de lui : « le petit père. )> Si vous saviez de quel front ei de quel ton assure', bien que modeste, une jeune fille l'aborde ! Le duo du tsar et de Coupawa demandant justice est un chef-d'œuvre de simplicité familière. Elle parle sans honte, et lui sans fierté ; nulle distance ne sépare la voix qui interroge de celle qui répond, et la mélodie qui pleure de la mélodie qui console. Quand Sniegourotchka, suivie de ses parents adoptifs, pénètre dans le palais, le couple rustique s'émerveille, mais ne se trouble pas. Elle, gentiment, s'incline: en deux mots et en trois notes, qui sont d'un naturel exquis, elle dit seulement : « Bonjour, Tsar. » Et le vieux tsar à son tour accueille la jeune fille avec une indulgence peutêtre plus exquise encore. Nos princes et nos princesses d'opéra s'expriment, je le répète, avec plus d'apprêt et d'apparat. Comparez cette cantilène du chef des Bérendès au récitatif de Didon dans
DE LA MUSIQUE RUSSE l2g
les Troyens : La porte du palais n'est jamais défendue à de tels supplians! Vous sentirez aussitôt, je ne dis pas l'inégalité, mais la diffc'rence entre le ge'nie classique un peu officiel, et le génie populaire, et vous déciderez lequel approche le plus de l'idéal, tel que Gounod le définissait un jour : à la fois supérieur et prochain.
De ce que Toeuvre de M. Rimsky-Korsakow est populaire, il résulte naturellement qu'elle est mélodique, la musique populaire n'étant que mélodie. Le héros de Sniegourotchka, Lel, n'est qu'un berger, et son rôle une suite, un trésor de chansons. « Ah! maman, dit la jeune hlle, j'ai entendu le chant de l'alouette montant au-dessus des blés, et le cri du cygne sur la surface des eaux tranquilles, et les roulades du rossignol, ton chanteur favori. Mais les chansons de Lel me sont plus chères et le cœur se fond à les entendre. )^ Beaucoup d'entre nous aujourd'hui ressemblent à l'enfant de neige, et leur cœur, que depuis si longtemps une autre musique a durci, leur cœur se fondrait rien qu'à entendre les chansons du berger. Tout le caractère de Lel, et pour ainsi parler tout son être musical n'est que mélodie. Aussi bien les parties les plus ori-