INDIQUANT LES MOTIFS DE SA SÉPARATION DU GROUPE LAFFITTISTE
En reproduisant celte lettre, je la fais précéder de l'extrait suivant d'Auguste Comte, si décisif pour montrer la désertion finale de M. Laffitte, par le fait de son acceptation d une chaire au Collège de France :
« Pour manifester et développer son efficacité sociale, la foi positive exigeait un sacerdoce indépendant, seul capable de faire dignement pénétrer la religion universelle chez les gouvernants et les gouvernés, en leur donnant avec opportunité des conseils décisifs.... Le nouveau sacerdoce, dont la doctrine est suffisamment élaborée, n'a plus besoin que de manifester et consolider Tindépendance sans laquelle il ne pourrait obtenir et conserver la confiance des gouvernés et le respect des gouvernants. Afin que cette condition soit assez remplie, il doit longtemps fonder sa subsistance sur les libres subsides des vrais croyants, en repoussant toute existence officielle, et même tous les profits matériels du travail spirituel, écrit ou verbal, qui doit tcn Jours reater gratuit, »
Auguste Comte.
Appel aux Conservateurs, préface p. xiv.
A M. B..., à Paris.
Pans, le 18 Gulenberg, 104. — Blake.
Mon cher Coreligionnaire,
Voulez-vous avoir l'obligeance de me communiquer l'adresse de notre confrère, M. B.... J'ai l'intention d'aller le voir, comme j'ai fait pour vous, afin de lui exposer les motifs qui m'ont déterminé à rompre avec les pseudopositivistes de la rue Monsieur-le-Prince. C'est un des rares positivistes de la deuxième génération formée à l'école pratique de Fabien Magnin, qu'on peut à bon droit croire indépendant, libre de toute compromission avec les marchands du temple.
Avez-vous reçu le magistral discours de M. Lemos, que je vous ai envoyé le lendemain de ma visite?
Vous êtes-vous procuré maintenant les lettres si décisives, si touchantes, si instructives à tous égards, si pleines de toutes les incomparables qualités de cœur et d'esprit d'Auguste Comte, adressées à MM. Dix Hutton, Henry Edger, Richard Congrève, John Fisher? Ces lettres sont toutes en français ; elles cnt été publiées, les premières en 1890, les trois autres en {889 et distribuées gratuitement. Il est bien étrange de ne pas les trouver entre vos mains, vous un membre assidu et même un fonctionnaire de la rue Monsieur-le-Prince, et que vous
en ignoriez jusqu'à l'existence. Que vous apprend-on donc dans la maison d'Auguste Comte? et la Revue occidentale, imitant l'exemple de ses congénères en journalisme, ne sert-elle qu'à cacher au pubic les événements qu'il a le plus grand intérêt à connaître?
J'ai vu aujourd'hui M. G..., tout à fait accidentellement. Il n'a pas voulu comprendre mes arguments. Bon adepte de la bourgeoisie mercantile, il trouve qu'il faut prendre et utiliser les hommes tels qu'ils sont. Ma colère et mon indignation l'ont fait sourire; elles lui ont arraché ce mot : « On voit bien que vous êtes né sur les bords du Danube. » Était-ce une allusion « au paysan du Danube » du bon Lafontaine? Ce serait me faire infiniment trop d'honneur. C'est bien plutôt, je crois, ma qualité d'étranger qu'il voulait me rappeler, pour me faire comprendre, sans doute, que les Français sont gens trop sages, trop mesurés, trop spirituels, trop voltairiens en un mot, pour jamais donner dans de telles extravagances. C'est une note que je n'entends pas pour la première fois. Elle est bien au diapason des occupants actuels de la rue Monsieur-le-Prince. Mais passons.
Avez-vous réfléchi, mon cher confrère, à ce que je vous ai dit mardi dernier? En vrai fils d'Auguste Comte, en vrai disciple de Fabien Magnin, puissiez-vous vous soustraire aux funestes influences passagères de faux positivistes qui exploitent notre doctrine et qui ont abusé de notre trop naïve confiance dans leur fidélité à la mémoire du maître des maîtres. Il était permis de s'y tromper tant qu'ils restaient plongés dans une indolente torpeur, ou se livraient à des exercices d'amateur soit philosophiques, soit littéraires, soit socialistes. Us organisaient, par exemple, des excursions insipides baptisées pompeusement du nom solennel de a pèlerinages » — vulgaires voyages « Cook » mis à la portée des petites bourses. Ou bien encore, depuis deux ans, offraient aux jeunes gens de la bourgeoisie, par de burlesques « lec-
lures-conférences » le moyen d'étaler soit leur vaine érudition, soit leur profonde ignorance. Ils s'occupaient de toutes sortes de choses, d'amusettes et de passe-temps agréables, excepté de la propagation directe et sans détours de la Religion de l'Humanité dont on pouvait cependant croire les continuateurs d'Auguste Comte, spécialement chargés. Ils en parlaient dans certaines circonstance. Il le fallait bien pour amuser le bon pubHc, pour donner un os à ronger à l'auditoire de bonne foi. Us en parlaient comme d'une chose informe ne pouvant servir pour le moment, pleine de lacunes à combler, défectueuse en un grand nombre de points, illusoire même, prématurée la plupart du temps, parfois retardant sur le siècle, parfois hors de saison, chose inachevée, en un mot, que les génies supérieurs qui ont succédé à Auguste Comte doivent d'abord compléter, mettre au point, afin de pouvoir la porter à la connaissance du public.
Je vous ai dit que je regrette amèrement les vingt années de ma vie que j'ai passées dans un tel milieu. La moitié environ de ce long espace de temps s'écoulait en une pleine confiance dans l'ardeur, la compétence, la fidélité de ce groupe envers les enseignements d'Auguste Comte. J'étais jeune alors, j'étais naïf et surtout bien ignorant. Ignorant, je le suis resté; mais j'ai vieilli de vingt ans et j'ai acquis quelque expérience. Je suis toujours ignorant, parce que M. Laffitte, quelque invraisemblable que cela puisse paraître aux personnes étrangères à la rue Monsieur-le-Prince, n'a pas de goût pour l'instruction des néophytes, lui, qui, à l'entendre, vit et meurt pour l'enseignement et dont la vie entière s'est passée, du moins en paroles, à organiser l'enseignement, rien que l'enseignement. Eh bien, mon cher Confrère, vous savez aussi bien que moi s'il y a un mot de vrai dans cette gasconnade. Jamais, à aucune époque, des jeunes gens témoignant de l'intérêt pour une nouvelle
doctrine, n'ont été aussi complètement abandonnés à euxmêmes, moralement et intellectuellement, que ceux de notre génération qui, après la guerre franco-allemande, sont venus se ranger sous la bannière du positivisme, pour lui demander des lumières et pour se réchauffer à sa flamme. En disant que c'était là le moindre des soucis de M. Laffitte, j'exagère beaucoup. C'est un souci qu'il n'a jamais connu. Il s'est borné à faire chaque hiver des cours sur les sujets les plus divers et les plus divertissants, pleins d'érudition et de brio, mais qui ne donnent à l'auditoire qu'une idée tout à fait superficielle du Positivisme qu'ils faussent d'ailleurs dans son application et dans ses fins. Il y est souvent parlé d'Auguste Comte, convenablement parfois, mais souvent aussi pour l'amoindrir, pour le critiquer, pour faire toucher du doigt combien l'orateur est plus profond, a l'esprit plus lumineux et plus clairvoyant, combien il est supérieur au grand philosophe à qui il succède. Il se plaît surtout à l'aire ressortir la myopie inteilectuelle du Maître — Auguste Comte n'a pas vu, n'a pas bien analysé le phénomène, a laissé échapper telle ou telle donnée — ce sont des phrases qui reviennent constamment dans ses cours. « Le disciple plus grand que le Maître » lé mot que le journalisme sous le dernier règne a appliqué à Littré, d'autres journalistes, peut-être les mêmes, l'ont, en le jugeant sur ses allures, appliqué à M. Laffitte et je suis persuadé que plus d'un pseudo-positiviste de la rue Monsieur-le-Prince le pense. Moi-même dans les premiers temps de mon accession au Positivisme, je me disais dans la simplicité de mon âme: « Faut-il qu'il soitfort tout de même, M. Laffitte, pour avoir tant à reprendre Auguste Comte que d'aucuns appelaient le plus grand et le plus beau génie de toutes les époques. »
J'ai donc vu le groupe Laffittiste à l'œuvre et il y a plus de dix ans que je me suis aperçu qu'il nianque d'enthousiasme et de convictions profondes. J'ai corn-
mencé à m'en méfier pendant quelque temps et j'ai fini par l'abandonner virtuellement lors de la lamentable affaire de Tunisie où sa conduite m'a plongé dans la plus grande stupéfaction qu'on puisse imaginer et qui est restée pour moi une énigme insoluble jusqu'au 30 janvier dernier, date de la nomination de M. Laffitte comme professeur au Collège de France. Malgré cela, je n'ai pas suivi nos frères de l'autre hémisphère, lorsque quelque temps après et dans un langage de feu, ils le dénonçaient à rOccident comme malfaisant et prévaricateur. J'étais surtout préoccupé alors du vain mirage de l'unité à laquelle j*ai pensé qu'il fallait tout sacrifier et qu'une tentative précédente n'avait pu rompre du moins à Paris. Je ne pouvais imaginer que cette préoccupation me conduirait à l'unité du néant, à l'unité dans le désert. Je me disais aussi que les membres du groupe de M. Laffitte ne sont évidemment pas du bois dont on fait des apôtres. Ils manquent de tout ce qu'il faut pour soulever des mondes, pour remuer une société jusque dans ses entrailles. Mais ce sont au moins de braves gens, de bons citoyens, des républicains intègres. Or il ne faut jamais demander aux gens plus qu'ils ne peuvent donner. On peut déplorer chez eux une insuffisance constatée d'intelligence ou de caractère ; on ne peut leur en vouloir.
La fournée de bureaucrates de Tannée dernière, et surtout le décret du oO janvier m'ont dessillé les yeux. La tiédeur, la nonchalance, le dilettantisme du chef et des meneurs m'ont apparu alors sous leur vrai jour. J'ai fini par comprendre ce que dans mon for intérieur je m'étais souvent demandé avec tristesse et avec appréhension, comment il se faisait que tout ce qui sortait de la rue Monsieur-le-Prince, était frappé d'une stérilité irrémédiable. Les Sud-Américains et le public de Paris avaient raison. Et c'est moi qui avais tort. Nos frères d'Amérique les (( Comlistes . )) comme les appelait ironiquement la Revue occidentale, pour bien constater qu'elle ne daigne
pas l'être, qu'elle n'est que Laffittiste, s'étànt éloignés de Paris, n'étaient plus exposés au déluge des sophismes qui dessèchent le cœur et ravagent l'esprit. Us sont aussitôt revenus à Auguste Comte et c'est eux qui ont commencé à nous le faire connaître. Le public de Paris a vu bien plus juste que moi, en dédaignant de prêter l'oreille ou de faire la moindre attention à un novateur dont l'objectif était une chaire au Collège de France (ou à l'École polytechnique, peu lui importait l'endroit) et à des régénérateurs de l'Humanité qui rêvaient de conquérir un rond-de-cuir. Oui, peuple de Paris, peuple unique au monde par ton bon sens, ton héroïsme, ton noble altruisme, fils aîné de la République et de l'Humanité, grand jusque dans tes erreurs, souvent berné et égaré, mais toujours confiant, malgré cela, en quiconque sait parler à ton cœur magnanime, fleur et fruit suprêmes, éclos au sein de la nation élue, nation bénie entre toutes, oui, peuple de Paris, avant-gard^ de l'Occident et de toute la Planète, tu n'as fait que leur rendre le mépris qu'ont pour toi les prétendus successeurs d'Auguste Comte et dont ils ne se cachent aucunement. Ils te préfèrent, ils l'ont dit maintes fois et dans les circonstances les plus diverses, le paysannat, égoïste, froid, calculateur, qui en effet est bien plutôt fait à leur image que ta généreuse insouciance, ton ardeur chevaleiesque, tes sublimes élans, ton audace et tes emportements.
Je vous ai dit que je n'ai connu dans ce milieu que deux hommes vraiment éminents et qu'à cause d'eux je ne considère pas ces vingt années de ma vie comme comnlètement perdues, ce sont Fabien Magnin et le D^ Robinet. Ils ont gardé tous deux, la puissante empreinte de la grifl'e d'aigle d'Auguste Comte et comme un reflet de l'immortelle génération de 92 dont ils sont les dignes fils. Ce sera le bonheur de ma vie d'avoir pu approcher de tels hommes qui, rares à toutes les époques, le sont particulièrement dans cette deuxième moitié du débile
xix^ siècle. Eli bien, ces deux hommes n'ont pu donner la mesure de ce dont ils étaient capables. Ils étaient trop mal entourés. Au lieu de les seconder, de les soutenir, de les suivre, de s'inspirer de leur exemple et de leur enseignement, on arrêtait leur marche, on leur suscitait desen-^ traves, on empêchait leurs mouvements autant qu'on le pou- ^ vait, — nous en avons tous été des témoins attristés — et Ton a fini par les éliminer de la rue Monsieur-le-Prince, notre pauvre M. Magnin, bien des années avant sa triste mort, la mort d*un désespéré, le D"^ Robinet il y a plus de dix ans. Malgré cela, Tœuvre seule de ces deux hommes survivra à tout le fatras boursouflé, au verbiage vide, aux programmes mensongers, aux belles promesses sans lendemain qui remplissent les trente-cinq années écoulées depuis la mort d'Auguste Comte.
Je vous ai parlé de la Revue occidentale, journal pernicieux entre tous et que j'ai cessé de recevoir depuis bien des années. Outre les inconvénients inhérents à tout journalisme, il incite les jeunes gens, sachant à peu près tenir une plume, à se livrer à de stériles exercices de style et à en gratifier le public, au lieu de consacrer leurs loisirs et leurs veillées à l'étude du Maître pour se rendre aptes à la propagande, la seule chose qu'on soit en droit de demander à de jeunes positivistes. Du temps où je le lisais, ce journal faisait sa cour aux puissants du jour, aux distributeurs des emplois, sous prétexte d'appliquer la doctrine d'Aug. Comte aux événements du jour. En estil de même aujourd'hui? C'est fort probable. Il est nuisible, en grossissant démesurément les faits et gestes du moindre positiviste, qu'il porte ensuite aux quatre coins du monde comme autant de hauts faits dignes d'être relatés par Plutarque. Encourager ces modestes pionniers par l'exemple partant de la métropole humaine, les servirait bien mieux que le bruit intempestif fait autour de leur activité, honorable sans doute, mais tout à fait secondaire. Ce qui importe avant tout, c'est de conquérir Paris, la Cité
sainte ; l'Occident tout entier emboîtera le pas derrière sa glorieuse mitiatrice. Je dis l'Occident tout entier, y compris l'Italie et la Germanie, quoi qu'on en dise rue Monsieur-le-Prince. Sans parler du 18 mars que les prolétaires de tous les pays semblent vouloir adopter comme un mouvement précurseur de leur émancipation, voyez l'exemple de 1848. Le canon de février a ébranlé l'Europe entière jusque dans ses fondements, il a allumé dans l'âme de toutes les nations de l'Occident un délire de rénovation et d'affranchissement que les doctrines régnantes d'alors étaient malheureusement impuissantes à diriger, encore moins à satisfaire. Le public valait mieux que ses chefs. Combien est profond le changement survenu en Occident au bout de deux générations à peine, si l'on compare les luttes fratricides qui suivirent l'explosion française avec l'écho que la chute de la monarchie bourgeoise à Paris y a trouvé et qui s'est répercuté de proche en proche jusqu'à ses confins les plus éloignés, jusqu'à la Hongrie catholique, légiste, féodale, jusqu'à la Prusse piétiste, militaire et non moins féodale. Spectacle bien fait pour nous consoler des tristesses et des amertumes des jours présents et pour nous encourager dans la poursuite de la régénération morale et mentale qui devait être l'œuvre de la seconde moitié du xix^ siècle. Le siècle va disparaître et l'œuvre de salut, hélas ! n'est pas encore commencée. Je me suis laissé emporter parle sujet, revenons à la Revue occidentale. J'en dirai, pour en finir avec elle, que ce journal sert surtout à cacher le néant de la propagande, l'absence absolue de toute action à Paris. On fournit au positiviste du dehors des articles de journaux pour l'empêcher de voir que derrière les 1 200 pages annuelles de littérature malsaine qui encombrent son cerveau et sa bibliothèque, il n'y a rien, rien, rien.
Je vous ai dit qu'après avoir crié très fort, après avoir protesté avec véhémence contre les gouvernements monarchiques de l'Europe qui se livraient à des conquêtes,
les pseudo-positivistes de la rue Monsieur-le-Prince se sont tus pour leur propre compte sous le fallacieux prétexte de (( ritalie qu'on voit et de l'Italie qu'on ne voit pas )) et aussi a parce que les positivistes ont mieux à faire que de protester, de s'abandonner à dq vaines récriminations ou à une stérile opposition » . Ils en sont venus à encourager du geste et de la voix, dans un but, qui, alors, était inavouable, les parlementaires de leur pays qui, chaussant à leur tour les bottes de la politique monarchique et théologique, poursuivirent sous couleur de civilisation et de progrès (ils invoquaient même, en blasphémant, le nom de l'Humanité) des conquêtes particulièrement odieuses, parce qu'elles n'offrent aucun danger pour l'agresseur et n'ont d'autre destination que l'infâme exploitation mercantile de populations plus faibles militairement. On a entendu alors opposer la nouvelle politique (( positive )) à l'ancienne politique des sentiments. Des gens se disant positivistes, parlaient de « débouchés » à ouvrir. Ils osaient même parler de « se faire la main » et du respect que leur pays impose au monde depuis lors. En réponse au violent mécontentement qui éclatait à l'époque dans quelques âmes isolées, M. Laffitte disait qu'il laissait chacun libre de penser ce que bon lui semblait de la campagne entreprise contre les terribles Kroumirs qui menaçaient la sécurité et le repos de la République Française ; mais que lui aussi, après tout, avait le droit d'avoir une opinion particulière et qu'il entendait garder sa liberté de penser à laquelle voulaient attenter le D' Robinet surtout, et à sa suite le D'' Dubuisson, M. Cons et M. Laporte. Je me plais à rendre hommage à ces hommes qui se sont grandement honorés par leur sainte révolte contre tant de turpitude.
Je vous ai parlé aussi du relativisme de M. Laffitte et de ses amis, poussé au point de laisser envahir la maison d'Auguste Comte par une bande organisée de malandrins. Ils y dominaient en maîtres et en tenaient éloignés les
honnêtes gens à qui ce contact répugnait. Ils seraient peut-être encore à l'heure qu'il est rue Monsieur-le-Prince --- le directeur du positivisme leur témoignait une affection et une indulgence toute particulières au milieu des combats homériques qui s'y livraient entre la bande, ses victimes, et l'élément sain et honnête, — mais ils ont trouvé heureusement une scène plus vaste et surtout plus productive pour leur genre d'activité et ils se sont décidés a se retirer spontanément de la Société positiviste. Autrement on aurait eu le réjouissant spectacle de régénérateurs du peuple logés à Mazas. Ces aigresfins de la bassefinance vont, comme vous savez, passer prochainement en police correctionnelle. Il serait dommage de taire que c'étaient les plus fermes soutiens de la politique coloniale, de l'article 7, de la guerre au cléricalisme, du kulturkampf de M. de Bismarck, ennemis déterminés de la suppression des budgets théoriques, en un mot les séides de la plus pure doctrine de la rue Monsieur-le-Prince, ce qui explique leur intronisation dans la place et leur haute influence, qui paraissait indestructible. Ils s'acharnaient avec rage après M. Magnin, après le l)-- Robinet qui n'étaient pas aussi « relatifs o que les autres bons apôtres et dont il fallait se débarrasser comme étant des gêneurs incommodes. « Relatif » c'est là le vocable magique que les prétendus successeurs d'Auguste Comte vous jettent à la tête chaque fois qu'il est question de choses condamnées par lui ; on n'est pas assez relatif quand on condamne la guerre (depuis quelque temps on les entend même souvent parler, à l'instar de feu le maréchal de Moltke, du rôle social de la guerre), le parlementarisme^ renseignement donné par l'État, la persécution pour cause d'opinion ou de religion. Tout cela a changé depuis la mort d'Auguste Comte, et s'il revenait ou s'il était encore là, il se dépouillerait de ses vieilleries pour entrer dans la peau de ces messieurs.
Je vous ai dit que même parmi les républicains restés
à l'état démocratique il a toujours été mal vu, que quelqu'un se mette en avant pour se hisser dans les emplois ' publics. Celui-là est un traître, disait-on de lui, ce n'est pas notre cause qu'il défend, il n'est mu que par un vil intérêt personnel. Une des fins d'Auguste Comte était précisément de détruire la bureaucratie et la paperasserie, ce chancre rongeur au flanc des sociétés occidentales. II voulait verser dans le prolétariat ces légions innombrables d'employés inutiles et encombrants. Le prolétariat trouvera en eux des chefs qui lui manquent actuellement. Au lieu d'être une charge accablante et stérile pour le corps social, ils pourront ainsi rendre de grands services. Je vous le demande, que doit-on penser de positivistes qui se moquent à tel point des instructions les plus formelles de leur Maître, qui se déclassent avec une telle aisance, sollicitent des sinécures, qui n'ont pas craint de donner un tel exemple aux jeunes positivistes. La rue Monsieurle-Prince ne sera-t-elle bientôt composée que de fonctionnaires?
Gouvernementaux par essence, les positivistes sont plus exposés que n'importe quelle autre secte ou parti aux faciles séductions de gouvernements malavisés qui croient se renforcer en leur offrant des faveurs et des places, tandis qu'en réalité ils ne font ainsi qu'annuler ou paralyser une force susceptible d'exercer ou d'acquérir une influence aussi salutaire que féconde sur les gouvernés. Un positiviste ne doit-il pas à tout prix rester dans la vie civile, à l'atelier ou au bureau? Certes, une telle existence est souvent pénible, surtout à Paris, pleine d'amertume et fréquemment sans lendemain. Mais n'est-ce pas une obligation sacrée pour nous de la conserver quand même, dussions-nous y périr, alors que nos frères qui nous valent bien, tant moralement qu'intellectuellement, y sont plongés, bien plus à plaindre. Il leur manque, en effet, les horizons qu'Auguste Comte nous a ouverts sur un radieux avenir. Us n'ont pas, comme nous, la cer-
titude que nos descendants auront la vie plus heureuse et plus douce, certitude qui peut et qui doit nous consoler et nous soutenir dans les épreuves auxquelles nous sommes exposés. Si nous désertons le poste d'honneur où nous sommes placés, quelle action pourrons-noiis avoir sur ceux qui restent et que nous avons lâchement abandonnés. Nos camarades n'auront-ils pas le droit de nous dire : « Vous ne valez pas plus que les autres. Vous êtes même plus indignes et plus incapables de nous servir de chefs. Vos principes, votre doctrine, vous défendent de vous servir de votre ascendant pour des fins particurlières; vous les violez impudemment. Quelle confiance pouvons-nous avoir en vous?» Monsieur G... me dit bien que ces positivistes acquérant plus de loisirs, pourrons rendre plus de services. Je n'en crois pas un mot. On n'a pas encore vu jusqu'ici des bureaucrates se consacrer à régénérer le monde. C'est un spectacle qu'on ne verra pas de longtemps. On oublie vite les meurs-defaim qu'on a côtoyés jadis, quand on peut se prélasser dans une prébende. La nature humaine, si tristement vulgaire, est ainsi faite. En outre, des positivistes n'ontils pas mieux à faire que de s'occuper de travaux de statistique, même ouvrière? Ne doivent-ils pas laisser cette besogne subalterne à des manœuvres de la plume qui seraient incapables de faire autre chose.
Vous m'avez demandé ce qui serait advenu du Positivisme, si M. Laffitte n'avait pas été là pour faire ses cours d'hiver. Je vous répondrai avec mon peu de lumières : la plus grande catastrophe qui, au xix^ siècle, ait frappé le genre humain, et qui ne sera peut-être jamais assez réparée, est la mort prématurée d'Auguste Comte. Le plus grand malheur qui soit arrivé jusqu'ici à la suite de cette mort à jamais déplorable est la nomination de M Laffitte, grâce au prestige pédantocratique, au poste bizarre de (( Directeur du Positivisme w . Voilà ce qui serait arrivé sans cette calamité publique. L'œuvre d'Auguste Comte
est déposée dans ses ouvrages imprimés, ses papiers, ses lettres. Les traditions orales ont été transmises par les disciples restés fidèles et qui ont droit à une juste immortalité : Fabien Magnin, D"" Robinet, Lonchampt (je ne parle que des disciples que j'ai connus personnellement), et aussi par le disciple Pierre Laffitte. Si ce dernier n'avait pas été investi si malencontreusement de sa funeste prépondérance, l'influence des autres disciples aurait pu s'exercer avec plus de poids, de durée et d'intensité au plus grand profit de la génération présente et des générations à venir : ils n'auraient pu être subalternisés, paralysés dans leurs mouvements et dans leur action et finalement éliminés, les uns après les autres. En supposant que ces trois hommes, disciples particulièrement affectionnés du Maître et d'autres que je n'ai pas ou peu connus, n'aient pu parvenir à exercer une ^action quelconque sur le public, que serait-il arrivé? Cette supposition est tout à fait inadmissible à mes yeux, vu les éminentes qualités de cœur, de caractère et d'esprit de ces disciples et la noble activité altruiste au moins des deux premiers. Mais supposons l'impossible, que serait-il arrivé? Nous en serions au point où Auguste Comte a laissé son œuvre en 1857, tandis que M. Laffitte, au point de vue politique, moral et religieux, c'est-à-dire sous le rapport qui seul importe socialement, l'a fait rétrograder jusque avant 1830.
Voyez la notice du D^ Robinet, si remarquable par le noble enthousiasme, la chaleur vivifiante, le ton de fidélité et de soumission envers l'œuvre entière, y compris les dernières conceptions du Maître, qui doivent la rendre chère à tout cœur positiviste. Depuis, rien de ce qui est émané de ce groupe ne porte le cachet de respect filial envers la Grande Mémoire, de l'humilité et de l'amour sans bornes qui doivent remplir les fils d'un tel Père. Ils sont toujours allés en se corrompant, en se desséchant et je ne peux me représenter ce que la Revue occidentale
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doit contenir depuis dix ans de platitudes ou de banalités. Mais je vais plus loin. Si le Positivisme, depuis trente-cinq ans, n'avait pas eu de conférencier attitré, l'infiltration d'Auguste Comte dans le public se serait faite par son poids propre, d'une façon plus forte et plus pure, sans l'alliage hétérogène avec le vil métal que M. Laffitte y a mêlé. Il y a des gens qui, attirés uniquement par les cours de M. Laffitte, ne seraient pas venus rue Monsieurle-Prince. Moi-même, peut-être n'y serais-je pas allé. Où serait le mal? Je vous le demande. En quoi l'Humanité aurait-elle pâtie, s'il y avait eu dans le monde un certain nombre de demi-positivistes, de quarts de positivistes en moins ? Car vous n'ignorez pas — personne ne peut plus l'ignorer — que M. Laffitte, dans sa longue, trop longue carrière, n'a pas formé un seul positiviste, pas un seul. A propos de l'infiltration silencieuse des idées d'Auguste Comte dans les cerveaux, j'ai entendu une observation fort judicieuse de M. Isidore Finance, je ne sais si elle a été faite originellement par lui. Il a comparé, dans une réunion publique, les républicains de 1848 avec les républicains du lendemain de la guerre franco-allemande. La deuxième République a fait bénir ses arbres de liberté par le clergé — elle était déiste — la troisième République était athée en naissant. Ce phénomène ne s'est pas produit tout seul, il ne provient pas de la lune. A qui peut-on attribuer ce changement, bien insuffisant sans aucun doute, mais profond, survenu au bout de vingt ans dans la mentalité d'une nation, si ce n'est à Auguste Comte qui s'emparait ainsi du cerveau de la France pendant que régnait le tyran. M. Laffitte n'y était pour rien. Son groupe, et pour cause, a fait le mort sous l'empire. Il était profondément ignoré du public et réduit aux quelques disciples laissés par Auguste Comte. Nous autres nouveaux ne sommes venus en nombre qu'après la Commune. Pour le plus grand malheur de la France et de l'Humanité, M. Littré dont la renommée
remplissait TEurope qui, lui, avait une grande influence sur ses contemporains, acquise par les bribes d'Auguste Comte qu'il mêlait à sa prose laborieuse, avait jeté le discrédit sur la « Politique Positive ». On ne la lisait donc pas encore. On se bornait à la lecture de la « Philosophie )) ce qui explique que les républicains ne sont guère allés au delà d'une émancipation théologique, souvent stérile et même nuisible si elle n'est pas accompagnée par son correctif, la Religion de l'Humanité.
Depuis les choses ont changé de face. Les autres œuvres d'Auguste Comte aussi se sont épuisées, la « Politique » a été réimprimée. On la lit donc ; elle a pénétré dans la mentalité occidentale et j'espère, mon cher Confrère, que cet hiver, lorsque pour la première fois depuis la mort d'Auguste Comte, on en fera un exposé complet, scrupuleusement fidèle, exact, sans réticences, sans sophismes, sans la critiquer, sans chercher une occasion de briller par des traits d'esprit ou de faire valoir son érudition, mais surtout sans s'en faire un piédestal pour y asseoir la supériorité du disciple sur le Maître, j'espère, dis-je, que les germes déposés par la diffusion des œuvres d'Auguste Comte donneront une riche et abondante moisson ; j'espère que la bonne parole, forte, virile, véridique surtout, réveillera enfin le peuple de Paris de la langueur où l'ont plongé les massacreurs, les charlatans, le journalisme semant l'ineptie et la corruption, la tribu sans vergogne des candidats aux emplois dépendant de la faveur publique, qui n'a pas son pareil dans l'art de verser le poison subtil des promesses décevantes dans Toreille attentive du bon peuple.
Voici une autre preuve de l'infiltration grandissante d'Auguste Comte : J'ai communiqué, en 1875 ou 1876, dans une séance de la Société Positiviste, à laquelle vous avez peut-être assisté, un rapport de l'administrateur de la Bibliothèque nationale de Paris, publié à cette époque dans le Journal de la Librairie, Ce rapport donnait par
ordre de rang, le nom des auteurs demandés le plus fréquemment dans la salle publique de lecture. Je l'ai déposé entre les mains de M. Laffitte, et je n'en ai plus entendu parler depuis. Si j'ai bonne mémoire, Auguste Comte venait en troisième rang. Dans tous les cas, il était un des auteurs le plus fréquemment demandés. Vous voyez, par ce fait, que le public, comme cela a lieu d'ailleurs à toutes les époques de trouble et de révolution, vaut mieux que ses chefs, aussi bien politiques que théoriques, ou, pour me servir de la langue positiviste, que ses chefs temporels et spirituels. Il est, de plus, tout à la paix et à l'industrie, dans tout l'Occident, ce qu'on ne peut pas dire de tous les gouvernements. S'il n'est pas positiviste, c'est notre faute. Nous ne l'avons pas été et nous ne le sommes pas assez.
Certains se réjouissent que M. Laffitte soit maintenant rente plus abondamment qu'il ne l'a été jusqu'ici. Je comprends ce sentiment de la part d'amis personnels ; il ne peut s'agir là de positivistes. Les rentes de M. Laffitte, n'ont rien à voir avec le progrès, la stagnation ou le recul de notre doctrine. Je reconnais que le subside de M. Laffitte a toujours été insuffisant. Cela ne m'étonne plus maintenant et M. Laffitte aurait dû voir, dans ce refus de concours persistant depuis trente-cinq ans, un avis que le public ne prenait pas son rôle au sérieux. Il aurait dû chercher fortune ailleurs. Je vous donnerai l'exemple de ma souscription. Depuis vingt ans que je connais le Positivisme, je n'ai pas augmenté les cent sous mensuels que je versais au subside. Ma situation matérielle s'étant améUorée depuis, quoique toujours modeste, mes charges personnelles ayant diminué, il m'aurait été possible d'augmenter le taux de ma contribution. J'y ai souvent pensé; je ne l'ai .pas fait, parce que la direction de M. Laffitte ne me satisfaisait pas, quoique je sois toujours resté affilié à son groupe, du moins d'une façon nominale et passive, Je croyais avoir contracté une obli-
gation envers M. Laffitte ; j'aurais donc continué, quoi qu'il arrive, à la verser. Je la supprime maintenant, bien entendu, puisqu'il n'en a plus besoin. Combien d'autres ont dû se trouver dans- ma situation d'esprit ou dans une situation analogue? Et que va devenir maintenant le subside institué par Auguste Comte, puisqu'il est désormais sans objet, le successeur et ses amis étant libéralement inscrits sur le budget du gouvernement paternel de la République française. Va-t-on nous dire aussi qu'Auguste Comte a varié d'opinion à ce sujet, comme il a varié au sujet de la Revue occidentale et qu'il est bien permis, à un disciple, de s'arrêter à l'une ou l'autre des opinions successives de son Maître. Ne préjugeons rien, laissons l'avenir et M. Laffitte faire leur œuvre.
Je vous ai dit, mon cher Confrère, en terminant notre entretien, que je n'écouterai plus désormais les prétendus continuateurs et augmentateurs d'Augnste Comte, qui ne font au fond que le diminuer, le falsifier, l'abaisser à leur niveau moral et intellectuel. L'unique critérium d'un positiviste ne peut être que la parole même d'Auguste Comte. Tous ceux qui se mettent en contradiction avec elle, tout en se proclamant des disciples, chargés de propager le Positivisme, ne méritent qu'une qualification dont les stigmatisera la postérité : ce sont des imposteurs.
• L'image vénérable et chérie de mon maître bien-aimé, Fabien Magnin, toujours présente à mes yeux, toujours vivace dans mon cœur, m'apparaît plus souvent depuis que je vois plus clair dans les affaires du Positivisme. Il me semble, à certains moments, entendre sa voix inoubliable, m'encourageant :
« Allez de l'avant, dites à tous ceux que vous croirez fidèles, sincères, désintéressés, embrasés uniquement par l'amour sacré de l'Humanité, conime l'était Auguste Comte, mon Maître, comme je l'étais moi-même, dites-
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leur que nous avons été trahis, qu'on a laissé péricliternotre œuvre, qu'on s'en sert, hélas, pour assouvir de vulgaires appétits. Dites-leur qu'il n'y a plus un seul positiviste rue Monsieur-le-Prince, que le domicile sanctifié est occupé par des trafiquants, qu'il faut leur arracher le drapeau qu'il ont mené au déshonneur. Dites-leur qu'on a éliminé successivement tous les disciples de la première génération, qu'on a fini par détruire la Société Positiviste créée par Auguste Comte et qui, à ce titre seul, devait être une institution sacrée aux yeux de tout vrai positiviste, à laquelle il était défendu de toucher sous peine de forfaiture ; qu'on a mis à sa place une prétendue Société d'enseignement positiviste populaire supérieur, aussi grotesque que nuisible, qui n'enseigne rien, n'a rien à enseigner si ce n'est la manière de se faufiler dans la bureaucratie, sans titres, à un âge où le citoyen ne peut avoir rendu ces services à la République ou à l'Humanité, que les pouvoirs publics ont quelquefois le devoir de récompenser. Et aussi un Cercle de Prolétaires, plus nuisible encore si c'est possible, parce qu'il détourne de la vraie solution la seule classe qui soit spontanément favorable au Positivisme, en confinant ses membres dans de misérables préoccupations matérielles ou même exclusivement financières qu'il est d'ailleurs radicalement impossible de faire aboutir, si on les sépare de la solution du problème humain tout entier, dont on ne peut séparer les divers aspects. « Il n'y a pas de synthèse partielle ». Telle est la formule d'Auguste Comte, que, durant ma vie, j'ai peutêtre répétée le plus souvent. Que doit-on penser de l'aberration vraiment étrange, où sont tombés des prolétaires voulant s'inspirer du Positivisme, lorsque dans leur réunions périodiques, ils mettent à l'ordre du jour, d'une façon permanente, la lecture de journaux socialistes, alors qu'Auguste Comte a formellement défendu d'alimenter, soit par la lecture, soit par la collaboration, le journalisme qu'il a demandé à ses disciples d'extirper comme
on doit faire d'une plante vénéneuse. Quel profit des prolétaires positivistes peuvent-ils tirer d une lecture aussi corrosive que stérile, alors qu'ils ignorent les sources vives de tout savoir, c'est-à-dire les ouvrages d'Auguste Comte? N'est-ce pas de la démence? Serait-elle voulue? Dites-leur que lorsque, de mon vivant, j'ai autorisé la création d'un Cercle de Prolétaires et que j'ai même assisté à ses séances, moi. Président perpétuel de la Société Positiviste, c'était uniquement dans le but de pouvoir participer aux congrès ouvriers qui offraient alors quelque intérêt et auxquels les délégués de la Société Positiviste, cette Société étant composée aussi de bourgeois, n'auraient pas été admis. C'était donc une institution passagère, d'une utilité temporaire. Les congrès ouvriers ont perdu depuis longtemps tout intérêt comme toute importance, ils ne sont plus aussi exclusifs dans l'admission des délégués, les positivistes ont d'ailleurs cessé de s'y faire représenter, le cercle aurait donc dû disparaître depuis longtemps comme aussi inutile que nuisible.
« Dites-leur qu'un positiviste ne doit avoir qu'une passion violente, exclusive, ardente, au service de laquelle il faut jalousement tout faire plier, amitiés, fortune, renommée ; une préoccupation unique, primordiale, qui doit dominer tout ce que leur âme peut renfermer d'aspirations et de désirs, fussent-ils des plus recommandables. Dites-leur que la gloire d'Auguste Comte doit être leur unique souci. Qu'ils doivent rester sourds aux clameurs intéressées de pygmées qui ont l'impudeur de corriger, émonder, allonger, mettre au courant, en d'autres termes, voiler, défigurer, aux yeux du peuple de Paris, — en quoi hélas ! ils n'ont que trop bien réussi — l'œuvre géante du cœur le plus tendre et le plus aimant, du cerveau le plus fécond et le plus puissant que notre espèce ait encore produit Jusqu'ici, œuvre ^ui constituera certainement à
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travers tous les siècles à venir, les colonnes d'Hercule de l'esprit humain. »
Je vous souhaite, mon cher Confrère, de croître toujours en fraternité, vénération et dévouement.
Signé : Léon Kun, employé de commerce,
(55, rue de l' Abbé-Grégoire.) Né à Papa (Hongrie) le 21 novembre 1845.
M. Pierre Laffltte-, dans sa circulaire de celte année, a eu l'impudence de dire qu'au Brésil il n'y a pas de noyau positiviste organisé, lorsque tout l'Occident, depuis dix ans, lit les admirables circulaires annuelles du' directeur de l'Apostolat positiviste du Brésil, M. Miguel Lemos, rendant compte des étonnants progrés que fait notre foi dans ce grand pays. Pour tromper son public et lui faire croire qu'il a des partisans au Brésil, M. Laffitte cite les noms de quelques Brésiliens qui ne sont nullement positivistes. De plus, il qualifie de coreligionnaire M. Bhering qui s'était approché accidentellement de lui, lorsqu'il n'était pas encore converti à notre foi et qui, aussitôt qu'il le fut, s'écarta à jamais de ce sophiste, dont il avait pu apprécier, même avant, la complète infidélité envers la doctrine et la mémoire du Maître. Voici la lettre que M. Bhering vient de nous adresser à ce sujet :
A M. Jorge Lagarrigue.
« Mon cher Confrère,
« Au commencement de l'année dernière, j'eus quelques contacts avec le groupe soi-disant positiviste qui se
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réunit dans la maison de notre Maître sous la présidence de M. Pierre Laffitte. Mon état cérébral ne me permettait pas alors malheureusement d'apprécier à leur juste valeur les graves motifs qui avaient porté TApostolat positiviste du Brésil à se séparer de ce groupe pour le bien de notre patrie.
(( Ayant fait la promesse de fournir des indications sur quelques décrets de l'illustre Benjamin Constant, destinées à être insérées dans la Revue occidentale , j'acceptai naïvement l'invitation qu'on me fit d'assister à une des réunions des mercredis. M'étant bientôt aperçu du caractère égoïste de ce groupe et de sa complète infidélité au Maître, je m'écartai de lui, interrompant ma souscription à la Revue, seule contribution que j'ai faite à cette association de pédantocrates.
({ Comme les termes dans lesquels M. Laffitte parle, dans sa dernière circulaire, du mouvement positiviste au Brésil, laissent entrevoir que je méconnais comme lui l'existence du noyau brésilien, dont cependant les actes rappellent ceux des premiers apôtres du catholicisme, je tiens à vous déclarer, mon cher Confrère, que je reconnais l'autorité spirituelle de l'Église positiviste du Brésil, et que je m'efforcerai dans la mesure de mes facultés, de l'appuyer dans sa difficile mission régénératrice.
« Salut et fraternité,
(( Francisco Bhering,
(7, rue de Tournon)
« Né à Uberaba (Brésil) le l*''^ janvier 1867.
25589. — PARIS, IiMPRIMElilE LAUURE
Rue de Fleurus, 9,
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(( Paris, le 12 Shakespeare 104 (le 20 septembre 1892). »
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